1Il était quand même temps que je m’en mêle un peu, non, de cette grève à Libé­ra­tion ! À peine avais-je le dos tourné*, et voilà les ban­lieues qui flambent et Libé qui crame du dedans. Car on a beau – moi et tant d’autres – lui trou­ver les défauts de ses qua­li­tés, et sur­tout des défauts gran­dis­sants, ce Libé repré­sente tout de même un pan de notre presse et même de notre his­toire. Et comme on peut l’aimer bien, on se doit de le châ­tier de même.

Image_1_3

Je n’ai pas man­qué d’y aller ici sur la dérive mar­chande, et aussi finan­cière, qui a frappé l’ensemble de la presse et de la fonc­tion d’informer. [Tapez voir « libé » dans la lucarne de recherche de «c’est pour dire». Et je ne suis pas mécon­tent d’avoir écrit ça en mars der­nier «L’Argent comme valeur de tout, et de l’information par consé­quent»].

A défaut du jour­nal et de son site – tous en grève donc –, il faut se rendre sur l’autre site : «Libé lutte». On y trouve des avis et posi­tions de lec­teurs des plus per­ti­nents. Du genre : « J’étais un lec­teur assidu et fidèle, je ne l’achète plus depuis mai der­nier. Deman­dez à Serge July de rendre des comptes sur les 10% de lec­teurs en moins. On va pas payer pour se faire trai­ter d’abruti ! » Ou encore, signé Vale­rio Motta : « …Un tuyau à Serge July: plu­tôt que de mettre des cahiers Ten­ta­tions qui pré­sentent des pro­duits que la grande majo­rité de la popu­la­tion n’a pas les moyens de se payer, peut-être qu’un Libé qui arrê­te­rait d’insulter ses lec­teurs (cf edito du 30 mai 2005) serait lu davan­tage. Le ton et le posi­tion­ne­ment à gauche de Libé manque pro­fon­dé­ment au peuple de gauche. Il y a quelque temps, un ami me disait « Libé c’était le jour­nal de ceux qui com­bat­taient contre le cynisme du monde, c’est devenu un jour­nal cynique avec ceux qui veulent chan­ger le monde ».

Lais­ser l’information sous la coupe des ana­lystes de mar­ché pour la confor­mer à la pro­duc­tion mar­chande indif­fé­ren­ciée, ça revient à sabor­der la fonc­tion même d’informer, qui ne sau­rait se réduire au jeu per­vers de l’offre et de la demande. Il a bien autre chose dans la rela­tion du lec­teur à « son » jour­nal – comme de l’auditeur à « sa » radio, etc. –, qui relève pré­ci­sé­ment de la rela­tion : intel­lec­tuelle, certes, mais encore affec­tive, iden­ti­taire et phy­sique aussi dans la pal­pa­tion de l’objet papier, cette appro­pria­tion à laquelle le vir­tuel de l’internet échappe sans doute… Il y a donc de l’exigence, de la demande de consi­dé­ra­tion, une cer­taine recon­nais­sance qui est le préa­lable à tout dia­logue, voire à toute communication.

Libé a perdu près de 10% d’acheteurs en un an. Sans doute les causes en sont-elles aussi mul­tiples com­plexes. Ce qui ne doit pas empê­cher de sim­pli­fier pour ten­ter de démê­ler l’essentiel. En notant par exemple la conco­mi­tance entre ces résul­tats déplo­rables et deux faits qui ont pu affec­ter cette rela­tion journal-lecteurs : l’entrée dans son capi­tal d’Edouard de Roth­schild, et les posi­tions oui-ouistes de la direc­tion du jour­nal – lour­de­ment enfon­cées avec l’édito post réfé­ren­dum de July trai­tant son lec­to­rat noniste de xéno­pho­bie, popu­lisme, anti-élitisme, anti-libéralisme. Et pour comble : de masochisme !

La grève à Libé dépasse son seul cadre. Elle concerne l’ensemble des médias et, par delà, la société mar­chande en malaise. D’avoir laissé un jour­nal – glo­ba­le­ment issu de la contre-culture post soixante-huitarde – se conta­mi­ner au virus de la mar­chan­dise et de sa mise en spec­tacle, consti­tue le signe d’un désar­roi et d’une dérive bien plus géné­rale. N’était-ce pas aussi ce qui a ruiné la poli­tique « de gauche » de Jos­pin et de ses affi­dés ? Quand Serge July accueille en sau­veur un Édouard de R. (Libé «se donne les moyens du futur», avait-il écrit alors), il n’est pas moins aveu­glé – et condamné ? – qu’un Jos­pin confiant à un fai­seur comme Séguéla la mise en spec­tacle de son « image » de son « action ».

La parole à Félix, sur « Libé lutte » : «Je suis abonné et aban­donné. J’en aurai à foutre de votre grève si, au lieu de faire un jour­nal de plus en plus médiocre à mon grand dam, vous vous pré­oc­cu­piez de la qua­lité et du renou­veau pour un style plus mor­dant et authentique.

« Votre jour­nal ne repré­sente presque plus rien. Vous le cou­lez en ce moment en vous concen­trant sur des pro­blèmes internes qui n’intéressent plus per­sonne chez votre lec­to­rat réduit a une maigre peau de cha­grin (150 000!). Réagis­sez, secouez vous les puces et redonnez-nous le Libé de jadis. Celui qui vou­lait dire quelque chose et non plus ce tor­chon pour Gauche caviar ava­chie. Ré-apprenez à écrire aussi et retrous­sez vous les manches, car au fond du coeur, j’aime ce quotidien… »

––––––––
L’image : AG du 24. Tiens, tiens…  cette tête qui me dit quelque chose… (Ph. © Jean-Michel Sicot)

(*) …Et à peine revenu que ça s’arrange : tout n’est pas réglé, certes, mais le jour­nal repa­raît demain samedi.