Pour­sui­te de ma déri­ve vers la Cas­bah [arti­cle pré­cé­dent], désor­mais accom­pa­gné par Samir, ravi de me gui­der. Ave­nue El-Khef­fa­bi, com­me sur les murs de nos vil­les, des pla­ques gra­vées mar­quant la mort de résis­tants. Je pho­to­gra­phie l’une d’elles quand un hom­me vient spon­ta­né­ment me ten­dre la main : « Vous êtes un pro­gres­sis­te, me fait-il dans un lar­ge sou­ri­re, puis­que vous vous inté­res­sez à notre his­toi­re !» S’ensuit sur le trot­toir un bon quart d’heure de conver­sa­tion four­nie, cha­leu­reu­se. Cha­peau jusqu’aux yeux, la soixan­tai­ne, par­lant un fran­çais châ­tié, mon inter­lo­cu­teur invo­que Des­car­tes, Pas­cal… et, sans ména­ge­ment, acca­ble les poli­ti­ciens algé­riens. Samir écou­te, mi-lar­gué mi épa­té. On reprend notre rou­te.

13casbahDevant la sta­tue d’Abd El-Kader, pas­sa­ge hur­lant d’un cor­tè­ge escor­té de motards. La rou­ti­ne ? Ou bien l’effroi qui pro­jet­te quel­ques années en arriè­re, la «décen­nie noi­re» ?  Pas un Algé­rois, pas un Algé­rien qui ne s’en soit remis. Étals d’oranges, de légu­mes et de galet­tes, de frin­gues et de godas­ses pas chè­res. La rue rétré­cit. On se tou­che en fen­dant le flot. Voi­là le mar­ché. Puis les esca­liers étroits… Celui-ci est encom­bré de gra­vats. Une faça­de mena­ce de s’effondrer et débor­de d’ordures. Plus haut, des maçons mon­tent du ciment dans des seaux. Des Afri­cains noirs. Samir trou­ve qu’«il y a beau­coup de Noirs par ici». On mon­te enco­re. Et enco­re des rui­nes. Par­fois des béan­ces ara­sées, entou­rées de pans de mai­sons éven­trées. Plus haut : un petit immeu­ble effon­dré. Des usten­si­les de cui­si­ne sont mélan­gés à la ter­re, aux plan­ches. Ce n’était pas leur mai­son, mais deux hom­mes se trou­vent là, com­me en fac­tion. «C’est arri­vé il y a trois jours, à cau­se de la pluie ; c’est si vieux…  – Qu’est-ce qui va être fait ?  – Rien ! – Des vic­ti­mes ? – Non, ils sont par­tis à temps. – Et les gra­vats, les murs, les per­sien­nes… ça mena­ce de tom­ber ! – Ça va res­ter com­me ça… »

Samir n’est pas très cau­seur, jus­te assez pour l’essentiel. C’est bien. Par­fois, il hési­te sur la venel­le à pren­dre. Pas son quar­tier, n’en mène pas lar­ge. Pour moi, il suf­fit de se lais­ser por­ter. Tiens : un hom­me nous invi­te à entrer chez lui. C’est qu’il est fier de sa mai­son, en fin de réno­va­tion. On le com­prend. Autour d’un patio étroit com­me un puits, des piè­ces som­bres ; un esca­lier rai­de et mas­sif, en bel­le pier­re blan­che, des mar­ches hau­tes de tren­te ou qua­ran­te cen­ti­mè­tres ; deux éta­ges puis la ter­ras­se qui ouvre sur le ciel. La vue don­ne aus­si sur le vieux port et tou­te la Cas­bah. En se pen­chant, on sur­plom­be une par­tie de foot entre jeu­nes du quar­tier ; au moins ils pro­fi­tent des rui­nes.

En 1992, l’Unesco a ins­crit la Cas­bah d’Alger au patri­moi­ne de l’humanité… Un ges­te. Quel­ques tra­vaux ont col­ma­té des brè­ches, annon­çant peut-être une réno­va­tion, un sau­ve­ta­ge… La dégra­da­tion a com­men­cé avec le départ des Turcs, vers 1830 et l’arrivée des colons fran­çais. Peu à peu, le quar­tier a abri­té des fel­lahs chas­sés de leurs ter­res, puis est deve­nu lieu de résis­tan­ce. Der­niers en date, années 90, les affreux bar­bus. C’était une de leurs bases, sans dou­te la prin­ci­pa­le d’Alger.

Z., une fem­me, me racon­te ses soirs de ter­reur, quand elle ren­trait du bou­lot, elle qui a tou­jours refu­sé de por­ter le voi­le ! La peur au ven­tre d’être des­cen­due. « J’ai eu la bara­ka, com­me ma mère aus­si ! Un de mes frè­res avait rejoint le GIA [Grou­pe isla­mis­te armé]. On se dis­pu­tait sans arrêt. Je m’enfermais à dou­ble tour dans ma cham­bre. Je redou­tais qu’il me dénon­ce, ou même qu’il me tue…»

Un imam devant sa mos­quée, une de la dou­zai­ne de la Cas­bah.


Cas­bah
, ça vient du turc ; c’est la for­te­res­se, la cita­del­le. Z. me racon­te le déda­le de pas­sa­ges, de sou­ter­rains : «En sau­tant d’une ter­ras­se à l’autre, on peut ain­si aller de la hau­te Cas­bah à la bas­se Cas­bah. Les inté­gris­tes avaient au moins rete­nu ça de la guer­re d’indépendance ; ils en avaient fait leur base. D’ailleurs les émirs du GIA, c’était des enfants du quar­tier. Je les connais­sais tous… Je les croi­sais en armes, dans leurs ron­des sinis­tres, dès cinq heu­res du soir…» […] «Après un de leurs atten­tats com­mis, l’armée débou­lait, mais c’était sans effet, les autres avaient été pré­ve­nus et s’étaient vola­ti­li­sés !»


Le quar­tier-for­te­res­se comp­te une dou­zai­ne de mos­quées, qui consti­tuaient à l’époque autant de bases isla­mis­tes.  Les imams jugés trop modé­rés furent abat­tus. Aujourd’hui, l’État algé­rien pen­se avoir repris les cho­ses en mains. Les inté­gris­tes ont été chas­sés au pro­fit de «modé­rés» – c’est Z. qui pla­ce des guille­mets ; elle qui ne croit pas à une quel­con­que modé­ra­tion dans ce domai­ne… Mais enfin, les priè­res de rues ont été inter­di­tes, de même que les col­lec­tes d’argent…

Cet­te Cas­bah aujourd’hui enco­re si mal en point. Com­me si la pier­re et la chair des hom­mes n’avaient pas assez souf­fert. Avant eux, années 50 et 60, meur­tris­su­res colo­nia­les, sau­va­ge­ries d’une guer­re où les «évé­ne­ments» ten­taient de mas­quer l’horreur. Je revois des ima­ges de Pépé le Moko (Duvi­vier) et, sur­tout, de la Bataille d’Alger (Pon­te­cor­vo). 

 Qui dira le hasard ? Tou­jours est-il que nos pas nous mènent, Samir et moi, rue des Abe­ra­mes en un étran­ge endroit, sor­te de mau­so­lée, sobre, égayé de petits dra­peaux algé­riens rou­ge-blanc-vert… Haut-lieu de la résis­tan­ce, c’est là que péri­rent dans l’explosion d’une mai­son «Ali-la-Poin­te» et Has­si­ba Bent Boua­li, com­bat­tants ter­ro­ris­tes tra­qués par les mili­tai­res fran­çais. Une fres­que de céra­mi­que mon­tre des colom­bes s’échappant du délu­ge… Des pho­to­co­pies du Jour­nal d’Alger (11 octo­bre 57) rap­pel­lent l’événement, en même temps que  les «pluies tor­ren­tiel­les cau­sant des mil­lions de dégâts sur Alger et le dépar­te­ment». Une jeu­ne fem­me blon­de gar­de les lieux.

Pluies, guer­res, trem­ble­ments de ter­re… À l’image du pays, la Cas­bah d’Alger en fini­ra-t-elle jamais de pan­ser ses plaies ? Un de ses habi­tants s’en déso­le à voix hau­te tan­dis que j’interroge une rui­ne. Des enfants joyeux sor­tent de l’école, déva­lent les mar­ches en cou­rant. Là, une échop­pe de coif­feur. Ici, un bou­cher attend le client der­riè­re ses pan­ses de bre­bis qui pen­dent à la por­te. Un imam bar­bu en kamis – la tuni­que lon­gue – cau­se avec deux hom­mes jeu­nes. Sur ce mur écaillé, avec du recul, on lit enco­re l’enseigne de jadis : «Cré­me­rie du Bon­heur».

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