On n'est pas des moutons

Archive for janvier, 2009

Manif de Marseille : l’offense à Sarkozy

J’aime les manifs. En géné­ral, car il y en a aussi qui me révulsent ou me font peur. Celles, par exemple, qui exhortent à la haine, à la vio­lence. Mais, comme hier à Mar­seille, ça fleu­rait bon le « peuple de France », avec ses relents d’atavisme – au bon sens, hein ! – remon­tant jusqu’à Quatre-vingt-neuf, les sans-culottes et toutes ces géné­ra­tions de râleurs, mécon­tents, pro­tes­ta­taires, résis­tants, révo­lu­tion­naires qui ont forgé notre His­toire. J’aime ces manifs quand elles portent les valeurs de liberté, d’amour de l’autre, de jus­tice, de fra­ter­nité. Il y avait de ça, hier depuis le Vieux-Port de Mar­seille jusqu’à la place Cas­tel­lane et au-delà, tout au long de ce défilé de trois heures. Pro­ces­sion plu­tôt bon enfant avec ses ban­nières, ses slo­gans et effi­gies, ses fumi­gènes puants, tout ce folk­lore plus ou moins fran­chouillard, à l’image du pays pro­fond, pas celui de Neuilly et autres lieux de la France d’en-haut, celle du pognon rapace.

Une manif, un peu comme bien d’autres, mais tout de même très for­te­ment sui­vie – 80.000 per­sonnes peut-être. Et aussi une dif­fé­rence notoire dans la manière d’interpeller Sar­kozy : sans aucune défé­rence envers lui en tant que pré­sident de la Répu­blique. J’ai ainsi relevé un chant le qua­li­fiant car­ré­ment d’« enculé ». En sub­stance : « Sar­kozy, enculé, on t’emmerde ! Il est temps que tu la fermes ! » Plus que les effi­gies bran­dies, plus que les cari­ca­tures, un tel niveau d’offense m’a sem­blé très signi­fi­ca­tif de la vraie rup­ture, pour le coup, entre le peuple de la rue et son gou­ver­nant « suprême ». Jamais sous les régimes pré­cé­dents un tel niveau de rejet poli­tique et plus encore phy­sique n’avaient pu atteindre les de Gaulle, Pom­pi­dou, Gis­card, Mit­ter­rand, Chi­rac. (Du moins si je me sou­viens bien – peut-être va-t-on m’en sor­tir de plus vertes et bien pour­ries ?… ) C’est que, me disais-je, jamais les pré­dé­ces­seurs de celui-là, n’étaient des­cen­dus à un tel niveau de vul­ga­rité. Les « racaille », « des­cends un peu l’dire ici ! » et autre « casse-toi pauv’ con ! », il fal­lait s’y attendre, lui retombent des­sus comme autant de boomerangs.

En prime ci-dessous et en images, une petite balade marseillaise.

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© g. ponthieu


En attendant une autre Renaissance, par Denys Arcand

Le cinéaste qué­bé­cois Denys Arcand – entre autres : Le Déclin de l’empire amé­ri­cain et Les Inva­sions bar­bares –, s’est laissé aller au pes­si­misme lors d’une cau­se­rie récente sur Radio-Canada. Pes­si­miste parce que réa­liste ? Inté­res­sant à médi­ter en tout cas.

Je suis convaincu que la civi­li­sa­tion qu’on a connue, c’est-à-dire la civi­li­sa­tion euro­péenne, celle qui est née avec Mon­taigne et Dante, elle est finie cette civilisation-là et elle meurt sous nos yeux. Elle et morte pen­dant le ving­tième siècle et elle va finir de mou­rir dans le vingt et unième siècle. On s’en va vers un inconnu absolu.

Sim­ple­ment la déban­dade des sys­tèmes d’éducation par exemple. Main­te­nant, ici et en France, on ne peut plus ensei­gner le dix-septième siècle, les élèves ne com­prennent plus. Ils sont phy­si­que­ment inca­pables de lire du Racine, Bos­suet, Pas­cal, tout ce qui forme le cœur de la culture fran­çaise. Sim­ple­ment parce qu’ils ne sont pas capables de lire les mots.

Un copain qui enseigne la lit­té­ra­ture fran­çaise racon­tait que, quand on disait que « madame de Mon­tes­pan avait de l’ascendant sur le Roi », les élèves étaient convain­cus qu’elle habi­tait au-dessus de chez le Roi, parce qu’elle avait de l’ascendant. Le mot ascen­dant leur rap­pe­lait ascen­seur ou quelque chose comme ça. Je cari­ca­ture mais en fait c’est devenu quasi illi­sible pour eux.

Les jeunes aujourd’hui peuvent lire peut-être du dix neu­vième siècle, Flau­bert parce que c’est à peu près le même voca­bu­laire, avant, c’est fini. Ce n’est pas juste vrai au Qué­bec, ça l’est aussi pour la France et les États-Unis.

Les jeunes scé­na­ristes viennent me voir et me demandent com­ment on fait pour écrire un scé­na­rio. Je leur dit que c’est très facile, c’est la poé­tique d’Aristote, vous n’avez qu’à la lire, tout est là. Ils vont l’acheter, ils ont une dif­fi­culté du diable à com­prendre de quoi ça parle et il y a même des grands scé­na­ristes amé­ri­cains qui ont mis en termes modernes la poé­tique d’Aristote: avoir un héros… le défi… regar­dez les rôles d’Arnold Schwart­ze­ne­ger! Mais c’est devenu illi­sible et ainsi de suite pour des tas de choses.

J’ai l’impression que la pein­ture s’est ter­mi­née avec Andy Warhol, après Samuel Beckett, le théâtre, c’est fini. Gilles Maheu et Robert Lepage, « font des shows »; ils disent as-tu vu mon show? Pas ma pièce de théâtre. Le théâtre, c’est fini. Il n’y a qu’à voir la chan­son tal­lée sur mesure pour cette géné­ra­tion qui ne peut se concen­trer que pen­dant trois minutes et encore: à condi­tion d’être tenu par un rythme pri­maire et des paroles répétitives.

Toute la struc­ture de la civi­li­sa­tion c’est fini. Donc, les jeunes qui vivent dans ça, aux yeux de notre géné­ra­tion, sont des bar­bares. Nous n’avons plus rien en com­mun. On s’en va vers le Moyen Âge et donc, à ce moment-là, la seule chose qui est impor­tante, c’est de pro­té­ger les manus­crits (voir la fin des Inva­sions bar­bares) parce que pen­dant dix siècles, les gens ne seront plus capables de lire.

Il faut donc gar­der les disques com­pacts et tout ce qu’on peut pour pou­voir les redé­cou­vrir plus tard, dans un autre éven­tuelle Renaissance.

–––––––
[Merci à Robert Blon­din grâce à qui cette par­lure tapus­crite a pu trou­ver refuge de ce côté-ci de l’Atlantique].

En prime, cette Bd phi­lo­so­phale de Faber :

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© andré faber


Obama ou le sacre de Ségolène

Ségo­lène Royal ne craint tel­le­ment pas le ridi­cule qu’elle l’étreint à bras le corps. Si l’on en croit Le Monde du jour [20/1/09], elle pré­tend, modes­te­ment : « Oui, j’ai ins­piré Obama et ses équipes nous ont copiés » Selon elle, le pré­sident états-unien aurait envoyé en son temps une équipe à Paris étu­dier son site Désir d’avenir. « Chez nous ils ont enre­gis­tré les idées de “gagnant-gagnant”, de “citoyen-expert” » Ensuite, Obama a adapté sa « démo­cra­tie par­ti­ci­pa­tive » à la mode amé­ri­caine, « fort dif­fé­rente de l’européenne »…

En d’autres termes, Obama doit sa vic­toire à la Ségo­lène ! S’il l’avait davan­tage copiée – au-delà même de ces tartes à la crème de gou­rous en mana­ge­ment que sont les vaseux concepts de gagnant-gagnant et autres couill­lo­nades de com’ –, il lui devrait sur­tout une belle casaque. M’enfin, il ne lui en a pas voulu en lui offrant un stra­pon­tin de grou­pie dans les allées du Capi­tole. Notre dame du Poi­tou pour­rait en pro­fi­ter pour médi­ter l’antique sagesse à usage des poli­ti­ciens selon laquelle «La Roche tar­péienne est proche du Capi­tole».

Extraits des réac­tions assas­sines pos­tées sur le site du Monde.fr :

Bozo le clown
20.01.09 | 10h29
J’ai ins­piré Ségo­lène et ses équipes m’ont copié

Antoine N.
20.01.09 | 10h29
Ségo est vrai­ment la meilleure chose qui soit arrivé à Sarko.

Arnaud R.
20.01.09 | 10h21
Zut, il a oublié de perdre!

pierre a.
20.01.09 | 10h20
De nom­breuses erreurs de tra­duc­tions ont cer­tai­ne­ment du défor­mer gra­ve­ment les conseils de Royal, pour que Barek Obama gagne ses élec­tions. Au moins désor­mais plus aucun doute sur la modes­tie de Ségolène.

houba
20.01.09 | 10h16
Si Ségo­lène a le « sens de l’histoire » comme elle dit, elle n’a pas celui du ridi­cule. Mais ques­tion : pour­quoi don­ner tant de place à cette bouf­fon­ne­rie décla­ra­tive ? Pour la flin­guer un peu plus ou pour l’encourager davan­tage dans son délire mystico-politique ? Petite remarque : c’est vrai que les Amé­ri­cains doivent être heu­reux d’avoir décou­vert le « gagnant-gagnant ». Cela ne fait après tout que 30 ans qu’ils nous bas­sinent avec cette expres­sion qui sent l’arnaque.

Phi­lippe D.
20.01.09 | 10h14
Rien d’autre à dire, sauf qu’elle peut dire bye-bye à 2012…

L-aiguilleur
20.01.09 | 10h13
Pathé­tique ! le Poi­tou, 51ème état de l’Union !

Fran­çois P.
20.01.09 | 10h12
Ségo­lène Royal est aussi à l’origine d’internet. Ado­les­cente, elle a décou­vert la péni­cil­line. Dès son plus jeune âge, elle a inventé la roue.

michel o.
20.01.09 | 10h12
lol ! Dia­mètre des che­villes svp ?

Jacques L.
20.01.09 | 10h12
Je vote PS depuis que j’ai l’âge d’accomplir mon devoir élec­to­ral, mais là.… elle com­mence à me fati­guer sérieu­se­ment! J’ai l’honnêteté de le dire, de l’écrire et de l’assumer tout en étant de son camp, au contraire d’un Umpiste, hyp­no­tisé par son Maître et ne s’autorisant ou n’osant pas (peur du Tout-Puissant?) écrire la moindre nano-prose de cri­tique. Heu­reu­se­ment que pour me regon­fler le moral et me don­ner des rai­sons d’espérer, il y a pire qu’elle : Sarkozy.

Juju
20.01.09 | 10h06
Ségo­lène Royal Pré­si­dente et Julien Dray Ministre des Finances!

LAURENT C.
20.01.09 | 10h06
J.Dray avait jus­te­ment dit l’inverse : que Royal avait refusé de ren­con­trer les équipes d’Obama fin 2006. Au motif qu’Obama n’était pas connu et que ça ne ser­vait à rien. Une telle mal­hon­nê­teté est pathologique.

LN
20.01.09 | 10h02
Merci Le Monde pour cet éclat de rire qui augure d’une bonne journée!

Péné­lope
20.01.09 | 10h01
Est-on sûr de ces pro­pos prê­tés à S.Royal? N’est-ce pas encore une ten­ta­tive machiste pour ten­ter de la décré­di­bi­li­ser en la ridiculisant?

CECILE D.
20.01.09 | 09h56
Nan, elle n’a pas pu dire ça pour de vrai !

MARTINE P.
20.01.09 | 09h56
Rions en pour ne pas en pleurer!

»> Et il y en a une cen­taine d’autres ! Un plébicite.


Bal tragique à Gaza : Claude Berri est mort

Pub ou pas sur les chaînes publiques, ça c’est vrai­ment l’arbre cachant la forêt. La forêt dévas­tée de ces médias eux-mêmes rava­gés par le spec­tacle. Sinon, par temps de guerre au Proche-Orient – de mas­sacre comme rec­ti­fie à juste titre mon cama­rade Lan­glois dans le der­nier Poli­tis –, au nom de quoi, de quel impé­ra­tif jour­na­lis­tique, je vous le demande, on vous gave­rait avec l’ouverture du JT de 20 heures (France 2, lundi soir) sur la mort annon­cée d’une figure de cinéma, fût-il le plus ceci-cela ?

Il ne s’agit en fait pas d’un acci­dent « évé­ne­men­tiel » mais d’une pra­tique deve­nue la norme, impo­sée par le renon­ce­ment des jour­na­listes, ou ce qu’il en reste, devant la mise en spec­tacle géné­ra­li­sée de notre monde. Une règle non énon­cée, impo­sée par la mar­chan­dise spec­ta­cu­laire et ses éma­na­tions poli­tiques, subie par la gent jour­na­lis­tique réduite aux acquêts d’une tech­ni­cité « pro­fes­sion­nelle » empor­tant le fond et le sens de la néces­saire infor­ma­tion, cette mise en forme par laquelle on peut décryp­ter la com­plexité du monde des humains.

f2-12109.1231848208.pngD’où un « jour­nal » qui ouvre sur la mort du cinéaste, qui va lui consa­crer plus de dix minutes dont un direct, non mais, devant le domi­cile du défunt, avec jour­na­liste en deuil et bafouillant d’émotion, ah l’émotion ! D’où la fin du jour­nal et « l’un de ses prin­ci­paux titres », devi­nez quoi… Et entre ces deux tar­tines : l’enseignant blessé à coups de cou­teau, un dépla­ce­ment cha­huté de Sarko, le bra­quage en hausse des petits com­mer­çants, quelques babioles et, ah oui, un mas­sacre en cours avec bombes au phos­phore, un bien spec­ta­cu­laire feu d’artifice là encore.

Ser­vice public ou pas, pub ou pas pub, on en est là de cette télé du diver­tis­se­ment, du trouble géné­ral jeté sur les consciences déso­rien­tées, malaxées et pour tout dire alié­nées. Com­ment dès lors ne pas som­brer dans les juge­ments à l’emporte-pièce, dans le « tout est dans tout » et le rela­ti­visme jeté sur le monde comme une dis­tance gogue­narde, celle pré­ci­sé­ment du spec­ta­teur : cet assis, ramolli, engraissé comme un foie de canard à l’huile léni­fiante des «ter­ribles et belles his­toires » qui fondent nos des­tins résignés ?

Cher­chant un titre à ces lignes, fina­le­ment, retour aux fon­da­men­taux, j’ai trouvé ça : Bal tra­gique à Gaza : Claude Berri est mort. Allez !

»> L’image du spec­tacle télé­visé :un vélo orphe­lin, la France (2) en deuil.

The Nu Band, le jazz tout cru

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©Photo Gérard Tissier

On les dirait sor­tis d’une BD de Crumb. Ou d’une ver­sion jazz des Marx Bro­thers. Soit quatre las­cars, des New-Yorkais free comme l’air et pas nés de la der­nière pré­si­den­tielle. Samedi à Vitrolles (13), ils ont cham­boulé le Mou­lin à Jazz qui en a pour­tant vu et entendu en vingt ans d’existence.

On ne raconte pas la musique. Tout juste peut-on bro­der quelques images sur des sons, à peine émis et déjà éva­po­rés dans le cos­mos. Les disques, certes. Comme des conserves. Bon quand même pour rap­pe­ler quelques saveurs, nour­rir les sou­ve­nirs. Pré­fé­rer les fraises sau­vages, vers Font­blanche par exemple, pour ceux qui connaissent.

Voyez leurs trognes. Par ordre d’apparition. Lui, Joe Fonda, le fondu de la contre­basse. Son hénorme qui tient les quatre piliers du gang. Joie de vivre et humour. Conta­gieux. Les voilà enfié­vrés, secoués à l’autre bout de la ryth­mique par la bat­te­rie de Lou Grassi. Phé­no­mè­nal, entre caresse de peau et déluge de Brest. Richesse inouïe des bat­te­ments, temps et contre­temps. Puis le souffle. Roy Camp­bell aux embou­chures – trom­pette, trom­pi­nette, bugle et flûte. La forge peine un peu à chauf­fer puis jaillit en étin­celles, des traces d’étoile. Mark Whi­te­cage – alto et cla­ri­nette – emballe le tout dans des cho­rus pro­di­gieux. S’il fal­lait situer l’aventure, his­toire que les absents se mordent les doigts, le Nu Band nous a bala­dés entre l’Art Ensemble de Chi­cago, Roland Kirk et Ornette Cole­man. Même les plus free­leux se seraient laissé embal­ler. Si si, je le parie­rais ! En tout cas le Mou­lin, qui ne connaît pas la crise, a battu son plein.



GAZA • Les dirigeants israéliens n’ont pas de plomb dans la tête

Signé du poète israé­lien Jona­than Gef­fen, l’article qui suit est paru dans Maa­riv (Le Soir), quo­ti­dien israé­lien popu­laire de droite… Comme quoi rien n’est simple dans la com­plexité du monde… Tou­jours est-il que ce texte, tra­duit et publié dans Cour­rier inter­na­tio­nal [merci au Faber qui l’a repéré] lève bien haut le cri du poète debout face au déshon­neur d’un État assas­sin. Ce texte vient heur­ter celui dans lequel un Glucks­mann s’échine à s’interroger, faus­se­ment, sur les « res­pon­sa­bi­li­tés » de la guerre. Pour en acca­bler qui, devi­nez ? Com­ment ça « une riposte exces­sive » ?  [Le Monde 7/1/09] Indé­cente ques­tion, inhu­ma­nité d’un « phi­lo­sophe » jusqu’au bushiste. Pas­sons à l’honneur du poète :

De retour de New York le 26 décembre, je ne savais pas quel Israël j’allais retrou­ver. Sur la route de Lod à Tel-Aviv, alors que mes yeux fixaient le ciel, j’avais bien remar­qué des héli­co­ptères Apache qui s’envolaient pour le Sud. Mal­gré cela, je ne me ren­dais pas encore compte dans quel pays j’étais revenu. Et, comme lors de chaque retour, j’ai à peine déposé ma valise que je me suis effon­dré dans mon lit. Lorsque je me suis réveillé le len­de­main à 17 heures, j’ai entendu sur mon répon­deur trois mes­sages qui me deman­daient de par­ti­ci­per à une mani­fes­ta­tion de pro­tes­ta­tion à Tel-Aviv et de signer une péti­tion contre la guerre. Quelle guerre ? Pour­quoi ne m’avait-on rien dit ? Lorsqu’on subit le déca­lage horaire, il y a quelque chose qui va bien au-delà de la simple fatigue, quelque chose de mys­té­rieux qui vient inexo­ra­ble­ment brouiller l’espace et le temps. Mais j’ai été pro­fon­dé­ment heurté de me rendre compte que, pen­dant que je dor­mais, la guerre contre laquelle je suis censé me mobi­li­ser venait pré­ci­sé­ment d’éclater.

Ainsi, à l’occasion des fêtes de Hanouka*, nous avons inventé un nou­veau spec­tacle pour le plus grand plai­sir des enfants, spé­cia­le­ment pour ceux de Gaza : le Fes­ti­gaza, un spec­tacle de pyro­tech­nie qui a l’avantage de béné­fi­cier du concours extra­or­di­naire de l’aviation israé­lienne, le tout dif­fusé vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Et notre peuple tout entier s’est à nou­veau mis à com­mu­nier dans la vio­lence fes­tive, en scan­dant des incan­ta­tions telles que « Opé­ra­tion jus­ti­fiée » et « Tsa­hal a lavé l’affront ». Mais de quelle jus­tice et de quel hon­neur parle-t-on ? Certes, l’Etat a le devoir de pro­té­ger ses citoyens. Mais cette guerre insen­sée n’éliminera jamais le Hamas. Au contraire, elle ren­dra la popu­la­tion de Gaza davan­tage sen­sible aux extré­mistes. Une fois de plus, nous fai­sons la seule chose que nous sem­blons savoir faire : un mas­sacre de masse qui finit tou­jours par être perçu comme une sorte de géno­cide (pardonnez-moi l’expression), une opé­ra­tion de des­truc­tion et de dévas­ta­tion qui nous amène, encore et tou­jours, plus de dévas­ta­tion et de des­truc­tion. Dès lors que nos diri­geants n’ont ni pro­gramme poli­tique ni plan mili­taire, et qu’ils n’ont même pas la finesse d’envisager des incur­sions ponc­tuelles de com­man­dos, ils pré­fèrent envoyer nos « hur­leurs d’acier » [les avions de chasse] rayer de la carte toute une ville sans se sou­cier ni des morts inno­cents, ni des mères pros­trées dans les tun­nels mitraillés, ni de leurs enfants qui ne savent plus trop de qui ils doivent avoir le plus peur – du Hamas ou de nos forces armées.

« Comme nous avions cette bombe, il fal­lait bien que nous l’utilisions », avait déclaré le pré­sident Tru­man après le lar­gage de la bombe ato­mique sur Hiro­shima. Puisque nous ne man­quons pas de muni­tions, nous uti­li­se­rons toute notre puis­sance de feu contre un adver­saire qui ne nous arrive pas à la che­ville. « A Gaza, il n’y a plus assez de place pour les cime­tières », a expli­qué un com­men­ta­teur israé­lien. Mais comme il nous reste encore des tonnes de mis­siles et qu’il faut bien en faire quelque chose, bom­bar­dons les cime­tières ! Et gardons-nous de dif­fu­ser la moindre image du mas­sacre, vu que les spec­ta­teurs sont de grands sen­sibles. Et envoyons des médi­ca­ments aux Pales­ti­niens avant de bom­bar­der leurs stocks de médi­ca­ments. En atten­dant, ceux qui osent s’exprimer contre le crime sont à nou­veau consi­dé­rés comme des traîtres. Je suis curieux de savoir si Amos Oz et A.B. Yeho­shua [deux consciences de gauche qui sou­tiennent l’offensive israé­lienne] ont déjà publié un énième mani­feste huma­niste dans les pages du Ha’Aretz ou s’ils sont seule­ment en train d’y tra­vailler. Cela dit, depuis quand un écri­vain est-il écouté dans ce pays ?

A cet égard, quoi de plus trou­blant que de décou­vrir que le nom du pogrom que nous sommes en train de com­mettre est tiré d’un poème de Bia­lik* [Plomb durci], le « poète des pogroms » ? Honte sur vous, mili­taires, si, après ma mort, vous déci­diez de bap­ti­ser l’une de vos opé­ra­tions en vous ins­pi­rant d’un de mes poèmes. En toute modes­tie, je viens de modi­fier mon tes­ta­ment pour que mes ayants droit (ma com­pagne, mes parents et mes enfants) puissent léga­le­ment inter­ve­nir contre qui­conque aurait l’idée sau­gre­nue de bap­ti­ser la pro­chaine opé­ra­tion israé­lienne « Jar­din fermé » ou « Vio­lettes ». Cela dit – qui sait ? –, peut-être que d’ici là, vous aurez été cités à com­pa­raître devant un tri­bu­nal inter­na­tio­nal pour crimes de guerre et contre l’humanité.

Jona­than Geffen

* Lan­cée lors de la fête juive de Hanouka, l’offensive israé­lienne a été bap­ti­sée d’après une comp­tine enfan­tine du poète Haïm Nah­man Bia­lik (1873–1934), En l’honneur de Hanoukka, où il est ques­tion d’une tou­pie en plomb durci. Bia­lik doit sa noto­riété à son poème La Ville du mas­sacre, com­posé après un pogrom qui avait entraîné la mort de quarante-neuf Juifs en 1903, en Russie.


GAZA – Un massacre, un… pogrom ?

Une année qui com­mence par une guerre ! De quelle huma­nité sommes-nous ? La crise, on peut s’en foutre après tout. Mais la guerre, Crise indé­pas­sable, mons­trueuse, bes­tiale, sau­vage. Une bar­ba­rie de plus dans la caco­pho­nie du monde. L’impuissance à agir condamne à crier, hur­ler, gueu­ler. Aux chiottes les argu­ties poli­ti­ciennes sur l’origine des conflits quand des vies tombent ! A mort la mort semée en habit de jus­ti­cier légi­time ! Mais 500 morts de côté, et un de l’autre, dites : de quoi s’agit-il. Un mas­sacre, un… pogrom ? Rien ne peut jus­ti­fier l’injustice suprême de la vio­lence meur­trière. Sur­tout venant d’Israël, pays des juifs mar­tyres. On vou­drait ne pas confondre peuple et diri­geants… Mais les Israé­liens, l’opinion va-t-en guerre des Israé­liens ne lave pas le déshon­neur – à quelques admi­rables excep­tions près, certes. Toute guerre ne peut que se dra­per dans le déshon­neur. La vio­lence est une défaite de l’intelligence. De toutes parts, elle frappe à l’aveugle, rend aveugle. A moins que ce ne soit la cécité qui la cause. Par­ler de paix en même temps confine à l’obscénité. Comme sont obs­cènes les chars, les avions, les bombes et toute cette tech­ni­cité de guerre. David s’habille en kaki, cou­leur du déses­poir, mélange sale de bleu, de jaune, de vert. Et de rouge-sang sur­tout. David est devenu Goliath. Quelle inver­sion des sym­boles ! Ne pas pour autant confondre les Pales­ti­niens et ceux qui les ins­tru­men­ta­lisent au nom d’Allah et sur­tout de leur folie pareille­ment meur­trière. Mais dans l’urgence, face à une telle inéga­lité, com­ment ne pas prendre parti ? Voler au secours du plus faible, là au moment même où il affronte la mort : voilà qui balaie toute injus­ti­fiable alter­na­tive. Voilà la vraie ques­tion poli­tique, une ques­tion de vie ou de mort.


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    Parue de 1975 à 1981, la Revue Sex­pol (sexua­lité / poli­tique), ses 39 numé­ros et 2000 pages ont res­sus­cité par la grace de la numé­ri­sa­tion. Un DVD est désor­mais dis­po­nible, au prix coû­tant de la numé­ri­sa­tion, de la dupli­ca­tion et des frais de port, soit 16 euros avec jaquette cou­leur et boî­tier rigide ou 11 euros sans. Ren­sei­gne­ments et com­mande en cli­quant ici ou sur la cou­ver­ture du der­nier numéro, ci-dessus. En savoir plus ici sur Sex­pol.
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    (Claude Lévi-Strauss)
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