On n'est pas des moutons

Archive for mai, 2011

Nucléaire-​Fukushima. La France contaminée deux jours avant la date officielle, selon la CRIIRAD

TCHERNOBYL BIS REPETITA ? La CRIIRAD (Com­mis­sion de Recherche et d’Information Indé­pen­dantes sur la Radio­ac­ti­vité) vient de publier la carte qui prouve que la France a été conta­mi­née dès le 22 mars 2011, dix jours après le début de la catas­trophe de Fuku­shima et deux jours avant la date offi­ciel­le­ment avan­cée :
1/ les masses d’air conta­miné par les rejets radio­ac­tifs de la cen­trale nucléaire de FUKUSHIMA DAIICHI sont arri­vées 2 jours avant la date indi­quée par l’Institut de Radio­pro­tec­tion et de Sûreté Nucléaire (IRSN) ;

2/ elles ont affecté les trois quarts de la France (et non pas le seul som­met du Puy-​de-​Dôme) ;
3/​l’activité de l’iode 131 par­ti­cu­laire était plus de 20 fois supé­rieure à celle annon­cée pour le 24 mars.
Ni l’IRSN, ni les grands exploi­tants du nucléaire, ne pou­vaient l’ignorer. Omis­sion invo­lon­taire (mais invrai­sem­blable) ou déli­bé­rée… mais dans quel but ?

La CRIIRAD a saisi le Pre­mier ministre et le pré­sident de l’Autorité de Sûreté Nucléaire d’une demande d’enquête sur la chro­no­lo­gie des faits et les dif­fé­rents niveaux de res­pon­sa­bi­li­tés.
Plus d’information : http://​www​.crii​rad​.org/​a​c​t​u​a​l​i​t​e​s​/​d​o​s​s​i​e​r​2​0​1​1​/​j​a​p​o​n​_​b​i​s​/​s​o​m​m​a​i​r​e​.​h​tml

CRIIRAD : : asso@​criirad.​org
Site web : www​.crii​rad​.org




DSK. Drôle d’affaire, drôle de monde

L’Affaire. Évi­tons la satu­ra­tion, soit. Tout de même quelques grains de sel…

D’un côté cette Amé­rique puri­taine, rigo­riste, impla­cable : riches ou pauvres égaux devant la jus­tice… Jusqu’à un cer­tain point, faut rien exa­gé­rer, et vive le libé­ra­lisme le plus sau­vage ! Devenu la vic­time, l’inculpé peut à nou­veau faire valoir sa « valeur ». 100 mil­lions de dol­lars par ci, 500 par là ; un appar­te­ment de cir­cons­tances en plein Man­hat­tan – res­ter dans la Cité des hommes –, amé­nagé en consé­quence, selon la requête de cette jus­tice rede­ve­nue du jour au len­de­main si com­pré­hen­sive, humaine. Ouf, vive l’Amérique !

De l’autre, donc, cette Amé­rique autre et tout à fait elle-​même – « In Dol’ we trust » –, pour qui la femme de ménage reprend sa place « nor­male », c’est-à-dire tout en bas de cette ver­ti­gi­neuse échelle qui gratte-​le-​ciel des possédants.

Selon que vous serez riche ou misé­rable – La Fon­taine, avec ses pots de fer et de terre, veille au grain de l’injustice fon­cière d’une société fon­ciè­re­ment inégalitaire.

Côté hexa­gone res­treint (média­tique), la parole domi­nante acca­pa­rée par le clan. L’émission de Puja­das en a fourni la cari­ca­ture hier soir (19÷5÷11) jusqu’à l’indécence : ce milieu auto­risé s’est auto­risé une fois de plus. Ils volent tous au secours de l’ami, ce qui serait louable en luci­dité, donc en décence. Ce fut l’inverse. Jusqu’à voir un Badin­ter se décon­si­dé­rer (à mes yeux tout au moins, par un tel manque de recul) dans son pos­tu­lat d’innocence de l’Ami, défini au pas­sage par l’affreux F-​O Gis­bert comme celui qui aide­rait même l’assassin en y allant de la pelle pour dis­si­mu­ler le cadavre…

Tan­dis que Manuel Valls, l’œil noir, mitraillait à tout va sur l’air de l’indignation (va-​t-​il prendre le relais de son ami poli­tique ?). Tan­dis que le débat s’engouffrait dans le « tout le monde savait-​personne n’a rien dit »… Ce qui reve­nait à vali­der la vrai­sem­blance de l’affaire et des chefs d’accusation.

Le fait que DSK soit consi­déré un dérangé sexuel notoire a jusqu’à pré­sent amusé la gale­rie, ali­menté les vannes les plus gra­ve­leuses, forcé ses nom­breuses vic­times au silence hon­teux. Et cela conti­nue aujourd’hui sous un registre à peine feutré :

Jean-​François Kahn, sur France Culture :
« Je suis cer­tain, enfin pra­ti­que­ment cer­tain, qu’il n’y a pas eu une ten­ta­tive vio­lente de viol, je ne crois pas, ça, je connais le per­son­nage, je ne le pense pas. Qu’il y ait eu une impru­dence on peut pas le… (rire gour­mand), j’sais pas com­ment dire, un trous­sage […] un trous­sage, euh, de domes­tique, enfin, j’veux dire, ce qui est pas bien. Mais, voilà, c’est une impres­sion. » [Pro­pos regret­tés ensuite par l’auteur].
Jack Lang, sur France 2:
« Ne pas libé­rer, alors qu’il n’y a pas mort d’homme, ne pas libé­rer quelqu’un qui verse une cau­tion impor­tante, ça ne se fait pra­ti­que­ment jamais. »
En effet, pour une brou­tille pareille !
► Pour BHL, DSK n’est pas un jus­ti­ciable comme un autre :
« J’en veux, ce matin, au juge amé­ri­cain qui, en le livrant à la foule des chas­seurs d’images qui atten­daient devant le com­mis­sa­riat de Har­lem, a fait sem­blant de pen­ser qu’il était un jus­ti­ciable comme un autre. »

Et puis il y a ce « dîner en ville » chez Ardis­son, qui fai­sait même rire la pre­mière inté­res­sée, Tris­tane Banon – qui fait à nou­veau par­ler d’elle et pour­rait être citée à témoi­gner au pro­cès de New York –se pré­sen­tant alors, à la télé en 2007, comme une des proies de DSK :


Une drôle d’affaire, vrai­ment, à l’image même de notre monde à la dérive : un drôle de monde. Quoi qu’il en sera de ses abou­tis­se­ments, elle aura tout de même per­mis de recen­trer un peu, espé­rons, les enjeux poli­tiques actuels au PS sur le fond. PS comme parti socia­liste ? Comme poli­tique sociale ?


L’affaire DSK remporte la palme du Spectacle mondialisé

Cli­quer sur l’image, tou­jours l’image… (lemonde​.fr)

Si on en dou­tait encore, l’affaire DSK nous y replonge : notre monde est bien celui de l’empire visuel, du règne absolu – abso­lu­tiste – de l’image. L’image sacra­li­sée comme valeur de tout, du bien comme du mal, de la gloire comme de la déchéance, aux deux extré­mi­tés du visible – lequel recèle tel­le­ment d’invisible.

Et nous sommes là, bal­lot­tés dans ce champ à haute ten­sion, le juge­ment pris entre croyances, convic­tions, incré­du­lité, scep­ti­cisme, rejet… Qu’on s’en tienne à ces seules der­nières semaines : on est alors pas­sés, en termes de célé­bra­tions visuelles ultra-​spectaculaires, par des phases les plus extrêmes : révoltes arabes ; drame japo­nais (séisme, tsu­nami, explo­sions à la cen­trale nucléaire de Fuku­shima) ; guerre civile en Côte d’ivoire ; cano­ni­sa­tion de pape ; mariage prin­cier ; mort de Ben Laden ; chute de Strauss-​Kahn…

Étrange « film », au mon­tage sac­cadé, de ce qu’on appelle l’actualité, dont la hié­rar­chie est por­tée par le monde du Spec­tacle consi­déré comme une sorte de sur-​virtualité, un état inter­mé­diaire entre une cer­taine réa­lité et ses repré­sen­ta­tions visuelles sur­tout média­tiques. Film qui rem­porte la palme uni­ver­selle, bien au-​delà de Cannes au fes­ti­val plus que jamais « empailletté ».

Notre monde en devient dingue, ça on le savait, mais ses habi­tants – du moins une frange d’entre eux – s’en trouvent lit­té­ra­le­ment dro­gués, ren­dus addicts à une drogue très dure qui rend dépen­dants dea­lers et consom­ma­teurs dans un même tra­fic mon­dia­lisé. Une addic­tion si forte que le fait même de l’évoquer ou encore de l’analyser oblige à consom­mer encore et encore ces fameuses images.

C’est aussi le cas de cette ana­lyse menée ici par Chris­tian Sal­mon, grand (d)énonciateur du « sto­ry­tel­ling », lorsqu’il démonte la machine à l’ouvrage dans l’affaire DSK. Car son ana­lyse est tenue autant qu’elle tient par l’image, qu’à notre tour nous sommes menés à consom­mer, voire à savourer…


Histoire de basse-​cour

L’hypocrite: « Allez savoir ce qui, aujourd’hui, m’a fait pen­ser à La Fon­taine »… Mais c’est une fable…

La Per­drix et les Coqs

La Fontaine, Livre X - Fable 7

Photo gp 2011

Parmi de cer­tains coqs inci­vils, peu galants,
Tou­jours en noise, et tur­bu­lents,
Une per­drix était nour­rie.
Son sexe et l’hospitalité,
De la part de ces coqs, peuple à l’amour porté,
Lui fai­saient espé­rer beau­coup d’hon­nê­teté:
Ils feraient les hon­neurs de la ména­ge­rie.
Ce peuple cepen­dant, fort sou­vent en furie,
Pour la dame étran­gère ayant peu de res­pect,
Lui don­nait fort sou­vent d’horribles coups de bec.
D’abord elle en fut affli­gée ;
Mais, sitôt qu’elle eût vu cette troupe enra­gée
S’entre-battre elle même et se per­cer les flancs ;
Elle se consola. « Ce sont leurs moeurs, dit-​elle ;
Ne les accu­sons point, plai­gnons plu­tôt ces gens :
Jupi­ter sur un seul modèle
N’a pas formé tous les esprits ;
Il est des natu­rels de coqs et de per­drix.
S’il dépen­dait de moi, je pas­se­rais ma vie
En plus hon­nête com­pa­gnie.
Le maître de ces lieux en ordonne autre­ment ;
Il nous prend avec des ton­nelles,
Nous loge avec des coqs, et nous coupe les ailes :
C’est de l’homme qu’il faut se plaindre seulement. »

– – –

Parmi de cer­tains coqs : parmi cer­tains coqs. Il n’est plus pos­sible aujourd’hui d’employer le « de » devant un adjec­tif indéfini.

Inci­vils : qui manquent de courtoisie.

Noise : bagarre, que­relle. Ne s’emploie plus guère que dans les expres­sions « cher­cher noise à quelqu’un » ou « cher­cher des noises à quelqu ’un ».

Hon­nê­teté : res­pect, avantages.

Ton­nelles: Les chas­seurs rou­laient devant eux de grands ton­neaux munis de filets dans les­quels venaient se prendre les perdrix.

[Notes de http://​www​.lafon​taine​.net ]


Nucléaire. Le cauchemar continue autour des quatre réacteurs de Fukushima en perdition totale

Deux mois et plus ont passé. Une espèce de suaire média­tique a com­mencé à enve­lop­per Fuku­shima, ses quatre réac­teurs sinis­trés, la région et tout le Japon dans son drame. Une chape de silence tend à œuvrer afin de main­te­nir dans son coma tout un modèle de société basé sur le tou­jours plus, comme si la fin des temps humains ne s’en trou­vait pas hâtée. Un temps de cendres pour­tant tou­jours des plus radioactives.

Dans la suite 36 de sa chro­nique de la catas­trophe nucléaire, Domi­nique Leglu, direc­trice de la rédac­tion du maga­zine Sciences et ave­nir, se montre car­ré­ment alar­mante : « On s’en dou­tait depuis long­temps, mais voir la chose admise par l’opérateur Tepco de la cen­trale Fuku­shima fait un effet sidé­rant : le cœur fondu du réac­teur n°1 a percé sa cuve en de mul­tiples endroits ! Ou pour le dire avec les cir­con­vo­lu­tions de l’opérateur : « des trous ont été créés par le com­bus­tible nucléaire fondu au fond de la cuve du réac­teur n°1 ».

« C’est, en clair, l’accident maxi­mal pour un réac­teur de ce type. L’enceinte ultime, autre­ment dit la cuve pres­su­ri­sée dans laquelle est enfermé le com­bus­tible nucléaire, cuve cen­sée être le der­nier rem­part contre l’émission de radio­ac­ti­vité vers l’extérieur, est rompue ! »

Il s’avère en effet que de nom­breuses sou­dures n’ont pas résisté aux très hautes tem­pé­ra­tures dues à la fonte du réac­teur, ainsi qu’à une cor­ro­sion intense cau­sée par le sel de l’eau de mer employée pour les ten­ta­tives de refroi­dis­se­ment. L’inox uti­lisé dans les cuves des réac­teurs « se retrouve aussi ailleurs dans la cen­trale, notam­ment dans les casiers des assem­blages de com­bus­tibles (dans les pis­cines qui ont été dra­ma­ti­que­ment endom­ma­gées – en par­ti­cu­lier dans les uni­tés 3 et 4 ».

En fait, pour­suit Domi­nique Leglu, « on se demande si tous les réac­teurs (pas seule­ment le n°1 mais peut-​être aussi les n°2 et n°3) ne sont pas en train de « tom­ber en miettes » – leurs struc­tures métal­liques étant de plus en plus défaillantes, après que les struc­tures en béton ont été ébran­lées et fis­su­rées lors des explo­sions qui ont eu lieu dès les pre­miers jours de la catastrophe. »

La jour­na­liste de Sciences et ave­nir met aussi en doute la pré­ten­tion d’Areva à « décon­ta­mi­ner l’eau qui a abon­dam­ment servi à refroi­dir les réac­teurs et les pis­cines et ins­tal­ler un cir­cuit fermé pour la ré-​utiliser. Com­ment faire un cir­cuit fermé avec une (des) cuve(s) de réac­teur transformée(s) en pas­soire ? Sur­tout, com­ment s’approcher de ces lieux extrê­me­ment radio­ac­tifs – vu la non étan­chéité de l’ensemble - pour éven­tuel­le­ment « rebou­cher » les trous ? Qui va s’approcher ? »

Et de conclure : « Deux mois après la catas­trophe, on se demande encore autre chose : pen­dant com­bien de mois (d’années ?) va-​t-​il fal­loir conti­nuer à refroi­dir les lieux, accu­mu­lant tou­jours plus d’eau conta­mi­née. Cela signifie-​t-​il qu’il va fal­loir reje­ter à nou­veau celle-​ci « volon­tai­re­ment » dans l’océan, comme cela a été fait pour plus de 10 000 tonnes (eau dite alors « fai­ble­ment conta­mi­née ») il y a quelques semaines ? C’est un véri­table cau­che­mar qui continue. »

D’autre part, selon une dépêche de l’AFP du 29 avril, un conseiller scien­ti­fique du pre­mier ministre japo­nais, le pro­fes­seur Toshiso Kosako, a pré­senté sa démis­sion « en larmes » lors d’une confé­rence de presse, « en rai­son de désac­cords sur la ges­tion de la cen­trale nucléaire acci­den­tée de Fuku­shima ». La rai­son essen­tielle de cette démis­sion est due au fait que le gou­ver­ne­ment a envi­sagé un relè­ve­ment du taux admis­sible de radio­ac­ti­vité dans les écoles, sur les aires de jeux. Alors que « la limite était jusqu’à pré­sent de 1 mSv/​an (peut-​être 2,4 mSv/​an) », selon une source uni­ver­si­taire japo­naise, l’intention est de la faire pas­ser à 20 fois plus, soit « 20 mSv/​an ». Ce taux annuel de 20 mSv/​an est celui admis pour les pro­fes­sion­nels du nucléaire en France.


Théâtre. Le Neveu de Rameau, ou l’art magistral de « démêler le monde »

Ce cher Dide­rot, phi­lo­sophe en marche, l’éclaireur qui nous fait pas­ser de l’ombre aux Lumières. L’écrivain magni­fique, cise­leur de la belle langue et de la pen­sée pro­fonde. Ainsi l’ai-je ren­con­tré – en chair et en os, allais-​je dire – l’autre soir au théâtre du Jeu de paume, à Aix-​en-​Provence. Endroit idéal, comme son nom l’indique, à la croi­sée de la Révo­lu­tion et de la tra­di­tion théâ­trale « à l’italienne » avec ses fau­teuils et ses cor­beilles qu’on dirait d’époque. Sur scène, l’atmosphère d’un de ces cafés où fré­mis­saient le grand cham­bou­le­ment à venir, l’irruption de la rai­son, des sciences, le désir ency­clo­pé­dique et avec lui celui de la Liberté majus­cule et ses deux autre piliers Éga­lité et Fra­ter­nité. C’était aussi, côté musique, le temps de Rameau, de Mozart – et de Rous­seau, celui de l’Émile et de Jean-​Jacques, que Denis n’aimait pas tant… Donc, sur scène aussi, ce cla­ve­cin (somp­tueu­se­ment tenu par Oli­vier Bau­mont) qui marque à mer­veille le temps et le tempo de cette pièce magni­fique, magni­fi­que­ment emportée.

Le Neveu de Rameau se pré­sente dans l’œuvre de Dide­rot comme une réflexion phi­lo­so­phique, une conver­sa­tion, un dia­logue. Un pro­cédé que le phi­lo­sophe affec­tionne par­ti­cu­liè­re­ment, et dans lequel il excelle. On le savoure notam­ment dans son Jacques le Fata­liste mais aussi dans le Rêve de d’Alembert, dans Para­doxe sur le comé­dien et le Sup­plé­ment au voyage de Bou­gain­ville. En fait, non pas un pro­cédé, qui sug­gère une faci­lité, mais une forme impo­sée à la réflexion dia­lec­tique remon­tant aux phi­lo­sophes grecs. Ce n’est donc pas une pièce à pro­pre­ment par­ler – Dide­rot n’a pas écrit de théâtre – mais la matière s’y trouve comme du pain béni pour les gens de l’art théâ­tral. Ceux-​ci ne s’y sont pas trom­pés (Nico­las Vaude, le neveu ; Gabriel Le Doze, le phi­lo­sophe – tous deux par­faits), sai­sis­sant à pleins corps une matière débor­dante de chair et d’esprit, de saveur gou­lue et de finesse enivrante.

Photo de tour­née. Ici avec Nico­las Marié, Oli­vier Beau­mont et Nico­las Vaude. © Cosimo Mirco Magliocca

Nous voilà donc comme plei­ne­ment invi­tés à par­ta­ger cette joute orale entre le phi­lo­sophe et ce fada de Rameau, dirait-​on à Mar­seille. De ces fous de génie, car déga­gés en par­tie ou par moments du prin­cipe de réa­lité et des enfer­me­ments qu’ils impliquent. Des paroles ainsi débri­dées dont le phi­lo­sophe se délecte : « C’est un grain de levain qui fer­mente et qui res­ti­tue à cha­cun une por­tion de son indi­vi­dua­lité natu­relle. Il secoue, il agite, il fait approu­ver ou blâ­mer, il fait sor­tir la vérité, il fait connaître les gens de bien, il démasque les coquins ; c’est alors que l’homme de bon sens écoute et démêle son monde ». L’essentiel est ainsi dit de cette « méca­nique » sub­tile qui va nous empor­ter dans le flot tor­ren­tiel se heur­tant aux digues de l’époque : l’hypocrisie, l’injustice, l’oppression, et l’obscurantisme comme cou­vercle au tout. Encore ne suffira-​t-​il pas de dénon­cer, dans un temps où « la sot­tise est si com­mune et si puis­sante qu’on ne la réforme pas sans cha­ri­vari ».

Tout comme dans Jacques le fata­liste, voilà qu’on s’y perd dans les argu­ments de l’un et de l’autre, si frap­pés au coin du bon sens qu’on en vient à se deman­der qui est Jacques, qui est le maître ? Qui du Neveu, qui du phi­lo­sophe ? D’Aristote ou de Pla­ton, de Mon­taigne ou La Boé­tie ? C’est un pro­cédé ancien, sans doute pointé par un nom savant en rhé­to­rique… Extrait : Le phi­lo­sophe – «Si tout ici-​bas était excellent, il n’y aurait rien d’excellent ». Rameau : « – Vous avez rai­son. Le point impor­tant est que vous et moi nous soyons, et que nous soyons vous et moi. Que tout aille d’ailleurs comme il pourra. Le meilleur ordre des choses, à mon avis, est celui où j’en devrais être ; et foin du plus par­fait des mondes, si je n’en suis pas. J’aime mieux être, et même être imper­ti­nent rai­son­neur, que de n’être pas. » Et puis : « Le mort n’entend pas son­ner les cloches. C’est en vain que cent prêtres s’égosillent pour lui […] Pour­rir sous du marbre, pour­rir sous de la terre, c’est tou­jours pour­rir »…

Pri­mat de l’ici et main­te­nant sur l’au-delà, de la matière sur l’hypothétique… Lar­ge­ment de quoi se faire embas­tiller – ce qui arriva à Dide­rot (au Don­jon de Vin­cennes). Sans par­ler des pro­pos sur la pro­priété et le vol Prou­dhon se pro­file pour le siècle d’après et le Neveu est son pro­phète anar­chiste. Tan­dis que l’humaniste phi­lo­sophe s’écrie : « Mais c’est qu’il y a des gens comme moi qui ne regardent pas la richesse comme la chose du monde la plus pré­cieuse ; gens bizarres »… 1761−2011… Voilà deux cents cin­quante ans qu’ont été écrites ces paroles d’aujourd’hui !

Sans par­ler de ces envo­lées sur la musique, que le met­teur en scène a eu l’intelligence de faire jouer direc­te­ment au cla­ve­cin, et avec quel talent lui aussi, lais­sant aux comé­diens un champ grand ouvert vers le leur. Et vers le public, com­blé. Y com­pris ma petite voi­sine de siège, neuf, dix ans, qui n’en a pas perdu une miette. Ce qui est un signe absolu. Cha­peau Dide­rot, cha­peau les artistes !

Le Neveu de Rameau, d’après Denis Dide­rot. Du 10 au 14 mai 2011, Théâtre du Jeu de Paume. Mise en scène Jean-​Pierre Rumeau. Lumières Éric Blé­vin. Avec Nico­las Vaude, le neveu ; Gabriel Le Doze, le phi­lo­sophe ; Oli­vier Bau­mont, clavecin.



Un Ben Laden sans paroles

© faber

Avec tout son talent, et comme il le dit lui-​même, mon cama­rade Faber renoue avec « cette tra­di­tion du des­sin muet qui donne toute la parole au lec­teur ». Même si on reste bouche bée…

Des­sin publié dans Le Jeudi (Luxem­bourg) et La Semaine (Metz et Nancy).


  • Mai 2012, en rouge et bleu…

  • Twitter - Gazouiller

  • « L’argument fon­da­men­tal pour la liberté d’expression est le carac­tère dou­teux de toutes nos croyances » Ber­trand Russell
  • Non à la propagande d’AREVA !

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  • – Ouah, la poilade !

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  • Fin de bestiaire

    Mou­tons, orangs-​outangs, canards… Dans mon bes­tiaire, on devrait aussi croi­ser la cohorte des humains cré­dules cou­rant après leurs propres sor­nettes… Suf­fit de regar­der autour de soi. Et de se regarder…

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