Cette façon de faire « du chiffre » avec tout. Et même avec l’humain, ain­si trans­for­mé, dans l’opération comp­table, en mar­chan­dise. Comp­table, ce ministre de l’immigration et de l’identité natio­nale qui expose [« vu à la télé »] à ses chefs de ser­vice – des pré­fets convo­qués pour cause de mau­vais ren­de­ments – les objec­tifs du patron. « Nous devions faire 3.280 durant la période, nous en sommes loin ». 3.280, oui, c’est le nombre exact avan­cé dans la marche vers le « quo­ta » de 25.000. Telle le veut la « culture du résul­tat», ter­rible expres­sion.

hortefeux.1189677827.jpgPour­quoi 3.280 et pas 3.000 ou 3.500 qui, en «arron­dis­sant», huma­ni­se­rait un chouïa la geste tech­no­cra­tique, tran­chante comme un cou­pe­ret de guillo­tine ? Il parle de recon­duites à la fron­tière de sans-papiers. Il expose « la situa­tion » der­rière un pupitre, tel un ingé­nieur com­mer­cial char­gé de mobi­li­ser sa force de vente. A ses pieds, les repré­sen­tants (du com­merce) de l’État baissent le nez. Ce sont des pré­fets convo­qués pour manque de ren­de­ment. Aux ordres plus que jamais. Priés de s’asseoir sur leur conscience – car ils en ont une, bien sûr. Et ils doivent la taire. Ça ou la porte.

Voi­là le drame de notre Nou­veau Régime : son accep­ta­tion par la peur ram­pante ; le règne de la sou­mis­sion inté­grée, vou­lue ou subie ; l’instauration d’un ter­rible sur-moi, celui du chef tueur au ric­tus sar­do­nique et car­nas­sier. La frousse est à l’œuvre, voyez comme elle gagne et rampe si vite pour habi­ter bien­tôt les esprits, gan­gre­ner les « sphères de l’État ».

Voyez cette autre his­toire, tel­le­ment symp­to­ma­tique de la nou­velle conta­gion : en juillet, les 280 élèves de l’École natio­nale de la magis­tra­ture (ENM) choi­sissent la juge Eva Joly comme mar­raine de pro­mo­tion. Ce mar­di 11 sep­tembre, l’ex-juge d’instruction de l’affaire Elf aurait dû être au centre de « la » céré­mo­nie : médaille, dis­cours, cock­tail, dîner. Mais entre-temps, la magis­trate, aujourd’hui conseillère du gou­ver­ne­ment nor­vé­gien, a dit ce qu’elle pense de la volon­té de Sar­ko­zy de dépé­na­li­ser le droit des affaires. Bang ! L’école de Bor­deaux sens des­sus des­sous ! Pas les élèves, non, mais la direc­tion !

Extraits du Monde [12/09/07] : « Je suis ren­trée par la petite porte, raconte Eva Joly, les audi­teurs de jus­tice m’ont expli­qué que des chan­ge­ments étaient inter­ve­nus et que le dîner était annu­lé. Le direc­teur m’a dit qu’il ne pou­vait pas res­ter à mon inter­ven­tion. On ne veut pas s’afficher à mes côtés en rai­son de mes prises de posi­tion. De quoi a-t-on peur ? » « Les jour­na­listes ont trou­vé la porte de l’école fer­mée. Il a fal­lu plu­sieurs appels pour qu’ils puissent par­ti­ci­per à la récep­tion. La médaille de l’école, remise habi­tuel­le­ment de façon solen­nelle au par­rain, l’a été cette fois dans un simple bureau. Devant les audi­teurs, et un seul membre de la direc­tion, Eva Joly a renou­ve­lé ses cri­tiques. Elle a dénon­cé le pro­ces­sus de nomi­na­tion des juges, qui engendre une culture de « sou­mis­sion » ». Voi­là bien le vif de notre sujet.

Ben quoi ?, s’étonne le direc­teur de la for­ma­tion, Phi­lippe Astruc, pas faux-cul : « Nous l’avons accueillie de façon cor­diale et cha­leu­reuse. Elle s’est expri­mée libre­ment. Je n’ai pas reçu de consignes de la chan­cel­le­rie. Il n’y a pas de polé­mique. »

C’est vrai quoi, où est le pro­blème ? Encore un coup des jour­na­leux, pas de doute !

De tels com­por­te­ments m’inquiètent. Ils annoncent le règne de la Peur. Non, il n’aura pas reçu de consignes, le direc­teur de l’ENM. Pas besoin, il les a trou­vées toutes lovées dans sa tête de bon ser­vi­teur cou­ché ! Elles ont débar­qué comme ça, s’installant à l’aise dans les « cases pré­vues à cet effet ». C’est l’intégration par le dedans, la natu­ra­li­sa­tion des lâche­tés. La meilleure, la plus effi­cace. Celle qui per­met d’atteindre les « objec­tifs », de faire du chiffre avec tout, y com­pris avec les humains qu’on rêve tant de déshu­ma­ni­ser*. C’est le propre des sys­tèmes tota­li­taires de tota­li­ser, de faire adve­nir le règne de la sta­tis­tique comp­table. Je pousse un peu (beau­coup) en ima­gi­nant (sans peine) le Füh­rer (guide) éruc­tant ses miasmes névro­tiques dans les bronches d’un Himm­ler : « Quoi, pas fou­tu d’en exter­mi­ner 3.280 par jour et par four ?! » Et l’autre de remon­ter les bre­telles de ses… Com­ment on dit pré­fet en alle­mand-nazi déjà?

D’accord, d’accord, je pousse… Exprès. Je ne dis pas, bien sûr, que Brice Hor­te­feux est un nazi, ni même Sar­ko­zy un dic­ta­teur – je ne le dis ni ne le pense. Ce que je crois et qui m’accable c’est que la mise en comp­ta­bi­li­té mar­chande de tout – TOUT : culture, agri­cul­ture, méde­cine, jus­tice, armée, école, recherche, etc. – signe un com­men­ce­ment de la fin : la fin de la fina­li­té humaine, celle en laquelle j’ai encore la fai­blesse d’espérer, qui me porte tou­jours vers ce lieu de quelque part où l’Homme, ayant lais­sé tom­ber les chiffres, culti­ve­rait le plai­sir de vivre.

Je vais même jusqu’à rêver d’un pré­fet majes­tueux dépo­sant sa cas­quette dorée sur le pupitre du ministre de l’immigration et de l’identité natio­nale, tel un manant ren­dant son tablier, déco­chant une sorte de mot his­to­rique – qui chan­ge­rait le cours de l’histoire répu­bli­caine, qu’on lirait plus tard à la ren­trée des classes…, et qui com­men­ce­rait ain­si : « Non, mon­sieur le ministre, non ! Je ne serai pas plus long­temps le com­plice de votre dic­ta­ture du chiffre… » Et le type, tour­nant les talons, se casse : auto­dé­gra­dé mais grim­pant de quelques éche­lons dans le genre humain. Et là, le mot « fin » sur­git car, bien sûr, des scènes pareilles c’est du ciné.

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* Ce ter­rible mot d’Aimé Césaire : « La colo­ni­sa­tion, c’est la cho­si­fi­ca­tion ». Oui, quoi : Le sau­vage n’est pas un humain, c’est le « moteur à bananes ». Et d’ailleurs l’ Afri­cain n’est pas encore entré dans l’Histoire…

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