« Vous êtes en vacances depuis deux ou trois jours. L’Ardèche est belle. Vous avez fait une balade l’après-midi et, le soir, vous êtes allé au res­tau­rant. C’est en sor­tant que vous vous aper­ce­vez qu’il y a un mes­sage sur le por­table… Mon fils aîné est tom­bé d’un écha­fau­dage alors que je com­men­çais à savou­rer mes vacances. Il est mort sur le coup. Ce 2 août 2006 est irréel. » Un drame comme il s’en pro­duit dans les 500 chaque année, rien qu’en France. Celui-là, c’est le drame de Michel Bian­co, un ami de Venelles (Bouches-du-Rhône) qui, depuis, jour après jour, bataille contre la machine broyeuse aux mul­tiples visages : machine de l’exploitation au nom du Ren­de­ment, machine judi­ciaire, machine des médias et de leur qua­si indif­fé­rence devant cette guerre sans nom – donc inexis­tante.

Ce 2 août 2006, Jérôme Bian­co, 32 ans, tra­vaillait, sans for­ma­tion préa­lable, sans casque, sur une plate-forme aux garde-corps non adap­tés. Il est tom­bé d’une hau­teur de huit mètres et a été tué sur le coup. Ce ven­dre­di 13 juin, le tri­bu­nal cor­rec­tion­nel de Grasse va exa­mi­ner les fautes com­mises par les res­pon­sables des socié­tés (TFN-la Main­te­nance de Paris et Gal­der­ma), qui employaient Jérôme.

Michel, son père, n’a eu de cesse depuis de se dres­ser contre cette sorte d’omerta qui règne dans les médias de masse sur les acci­dents du tra­vail. Il livre son témoi­gnage et explique son enga­ge­ment dans un texte bou­le­ver­sant à lire sur le site du maga­zine Viva .

Selon l’assurance-maladie des tra­vailleurs sala­riés, en 2005, 482 sala­riés sont morts au tra­vail (inté­ri­maires et tra­vailleurs pré­caires en majo­ri­té). Sec­teurs les plus tou­chés : le bâti­ment et les tra­vaux publics, les acti­vi­tés de ser­vice, la métal­lur­gie, les indus­tries des trans­ports, de l’énergie, du livre et de la com­mu­ni­ca­tion. C’est aus­si dans le bâti­ment que l’on compte le plus grand nombre d’accidents ayant entraî­né une inca­pa­ci­té per­ma­nente : 51.938 en 2005.

Le BTP… voyons…, ce ne serait pas là le sec­teur-maître d’un cer­tain Bouygues, alias TF1 ? Auteur d’un docu­men­taire sur la fer­me­ture des usines Mou­li­nex, Gilles Bal­bastre, s’est livré à une étude, rap­por­tée aus­si dans Viva, sur les jour­naux de TF1 : en 2001, sur envi­ron 10 000 repor­tages dif­fu­sés, 1 600 por­taient sur la sécu­ri­té, 2 sur les acci­dents du tra­vail.

Appli­quée à France 2, la comp­ta­bi­li­té serait-elle dif­fé­rente ? Il est à parier que non. Le pro­blème est bien plus géné­ral et com­plexe. Il relève de ce qu’on appe­lait encore naguère l’idéologie domi­nante. Laquelle ayant même réus­si à faire rin­gar­di­ser son propre énon­cé… Du coup la chose a comme dis­pa­ru – tour de passe-passe, magie des mots entour­loupe genre « révi­sion géné­rale des poli­tiques publiques », « cla­ri­fi­ca­tion de la gou­ver­nance ». Magie du verbe men­teur, vir­tua­li­sa­tion du réel… Mais une telle mise en spec­tacle ne marche (rela­ti­ve­ment) qu’avec le secours actif des médias domi­nants – pour­quoi, sinon, des maçons du BTP, des mar­chands d’armes, des che­va­liers de la mode et du luxe iraient-ils inves­tir dans ces indus­tries média­tiques aux ren­de­ments finan­ciers plus qu’incertains ? Ce serait sans comp­ter sur les retom­bées indi­rectes « flui­di­fiant » les affaires, tou­jours son­nantes et tré­bu­chantes.

L’idéologie domi­nante domine plus que jamais
; elle ne fait que mieux se plan­quer der­rière son faux-nez. C’est d’ailleurs elle qui habille les médias de masse et qui, plus en amont, se trouve géné­ra­le­ment à l’œuvre dans la for­ma­tion des jour­na­listes au nom d’une « tech­ni­ci­té pro­fes­sion­nelle ». Tech­ni­ci­té-mon-cul aurait dit Zazie à juste titre, s’agissant de cette forme qui masque le fond.

Qua­rante ans de métier, dont la moi­tié pimen­tée de for­ma­tion m’autorisent un avis… auto­ri­sé sur la ques­tion. Exemple :

Les jour­na­listes et leur fameux pro­fes­sion­na­lisme… qui ne désigne le plus sou­vent qu’amateurisme et cor­po­ra­tisme vul­gaires. Voyons cette non moins fameuse notion de « hié­rar­chie de l’info » cen­sée ordon­ner le flux des nou­velles en fonc­tion de leur impor­tance… Impor­tance selon quoi, qui ? En fait, un truc pifo­mé­trique qui assemble, pêle-mêle, l’intérêt sup­po­sé du lec­teur et celui plus intrin­sèque du sujet, déci­dé par un juge unique, ou un col­lège res­treint – les « pro­fes­sion­nels » – selon des cri­tères élas­tiques autant qu’approximatifs, dont les plus objec­tifs relèvent en fait des condi­tions de pro­duc­tion. Selon que le « sujet » est prêt à être enfour­né au moment sou­hai­té, qu’il est « sexy » [sic], qu’il est bon mar­ché, ou pas trop cher à pro­duire, et roule-ma-poule pour ce qui est des valeurs hié­rar­chiques !

Quelles « valeurs » donc ? Valeurs humaines, por­teuses de jus­tice, de pro­grès social et cultu­rel, de soli­da­ri­té ? Je parle ici des médias de masse et de cette forme de jour­na­lisme mar­chand qui a peu à voir avec un pra­tique essen­tielle, éthique parce que res­pon­sable et donc réflé­chie. Je parle d’un jour­na­lisme enga­gé– « enga­gé comme un jour­na­liste » ai-je déjà cla­mé ici à pro­pos de Rys­zard Kapus­cins­ki et de cette lignée de jour­na­listes non affi­liés ni inféo­dés en aucune manière, mais râpeux, tei­gneux, oppo­sés, résis­tants, debout ! De cette espèce aujourd’hui en voie de dis­pa­ri­tion, non pas en tant qu’individus mais comme « impé­ra­tif caté­go­rique » du genre humain. Condam­nés aux poches de résis­tance – blogs et jour­naux en marge – uto­piens achar­nés ramant vers l’Espérance, cette garce fugueuse.

Car voi­là, les affai­ristes s’accrochent aux manettes. ils ont levé et for­mé à leurs bottes des armées de « tech­ni­ciens ». Et les « com­mu­ni­cants » ont sur­gi. Ça me rap­pelle Jean Gio­no par­lant de l’après-guerre [dans « Tout le long du XIXe siècle… », 1965] : « […] Les suc­ces­sives décou­vertes de la science, leur mul­ti­pli­ca­tion rapide, ins­tal­lèrent bien­tôt un abru­tis­sant confort. On rêva non seule­ment aux liber­tés des mon­tagnes, mais aux can­deurs de la sau­va­ge­rie. Des mil­liar­daires ache­tèrent des bar­be­cues. […] Arri­va « l’estivant » et, mêlé à l’estivant, l’anarchiste, le vieil et bon anar­chiste sur les­quelles toutes les socié­tés sont construites ». Il galèje peut-être un peu, le Gio­no. Mais son « esti­vant », ne serait-ce pas notre « com­mu­ni­cant » d’aujourd’hui ? Et où serait donc pas­sé l’anarchiste ?

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