Le vote est-il pur de toute arrière-pensée séparatiste ? Pas sûr… Toujours est-il que le Parlement régional de Catalogne s'est prononcé hier pour l'interdiction des corridas sur son territoire à partir du 1er janvier 2012, par 68 voix pour et 55 contre [AFP]. On sait à quel point les clivages peuvent être tranchés dans cette querelle de religion opposant aficionados et adversaires de cette ancestrale coutume. Pour ma part j’en suis un adversaire résolu, pour des tas de raisons.

A commencer par la première, cette seule corrida à laquelle j’aie assisté. C’était en 1967 à Béziers (j’étais jeune journaliste stagiaire au Midi Libre) dont les arènes s’enorgueillissaient, c’est bien le mot, de la présence du fameux El Cordobés. Hemingway n’y a rien pu en ce qui me concerne : ce sinistre spectacle provoqua chez moi un haut-le-cœur. A la fois en raison de la souffrance « gratuite » (une gratuité de gros bizness), cette cruauté infligées aux animaux : taureaux bardés de banderilles – des harpons, oui ! –, poignardés à coups de dagues par les picadores, rendus fous et exsangues par le matador, ce tueur déguisé en poisson comme disait Coluche ; chevaux aux yeux bandés à qui on voudrait épargner le terrible stress – autrefois, sans protection, ils étaient très souvent encorné et éventrés.

Madrid, Plaza de Toros Las Ventas, octobre 2005. © Manuel González Olaechea y Franco [Wikipedia

Deuxième raison : la lâcheté des spectateurs rabaissés aux comportements de leurs ancêtres des jeux du cirque. Les hurlements de la foule ; je n’aime pas la foule en délire et ses hystéries justicières me glacent d’effroi, là plus encore que dans les autres stades, où les comportements sont pourtant semblables : prédominance des cerveaux reptiliens, hurlements, communion de troupeaux, odeur de lynchage… Certes, le taureau a remplacé l’esclave – quel progrès !

Troisième raison : la morgue du torero, cet amas d’orgueil, d’arrogance, ce concentré de l’Homme qui se croit tout puissant – sauf devant Dieu, qu’il implore lâchement de surcroît lors de chaque « combat ». J’y vois le pantin rigide, engoncé dans sa suffisance, représentatif du « surhomme » voulant aussi mater (de matar, tuer) la nature, prendre son contrôle jusqu’à l’asservir. C’est le prototype du « battant » qui considère la vie comme une arène, un lieu de spectacle pour s’y adonner au darwinisme social – abhorré par Darwin lui-même, faut-il le rappeler, et sans cesse dénoncé par ses continuateurs évolutionnistes. Le matador moderne porte un costard moins tapageur mais colporte des valeurs de compétition et de domination sourcées dans l’entreprise et l’économie néolibérale.

Et qu’on ne me parle pas du « courage » du torero ! Au nom de quelle valeur supérieure – sinon celle de son ego démesuré – et de quelle nécessité altruiste va-t-il donc provoquer (« affronter ») une bête à qui il n’a rien demandé – et qui lui en demande encore moins ?! Accomplir un acte risqué, gratuit et généreux, voilà ce qui me semble aller de pair avec la notion de courage – c’est plus rare et précieux.

Les objections des partisans me semblent de bien peu de poids. En particulier celle mettant en avant cruauté des élevages et des abattoirs d’animaux. Les deux combats pour le respect des bêtes ne sont nullement contradictoires. De plus, on ne saurait justifier une pratique en invoquant les pires. La guerre étant la pire d’entre toutes, elle ne justifie pas pour autant les guérillas, prises d’otages, lapidations religieuses, assassinats et autres barbaries « ordinaires »…

Autre objection, celle de la tradition, de la culture, etc. Alors, il faudrait rétablir les combats de coqs (ils sont interdits en Europe mais demeurent clandestins) de même que les combats de gladiateurs – les uns et les autres étant des manifestations éminemment culturelles.

Si la culture est l’expression de l’état d’une civilisation à un instant donné, elle n’est aussi qu’un moment entre deux avancées qui lui donnent un sens. Je veux le croire !

D’où cet « hommage à la Catalogne » en clin d’œil au grand journaliste et humaniste que fut George Orwell ; c’est sous ce titre en effet que furent publiés le recueil de ses reportages sur la guerre d’Espagne. C’est de lui aussi qu’on retient le concept de « décence commune » dans laquelle se reconnaît l’humanité fraternelle et bienveillante – y compris avec les animaux et leurs souffrances.

Prime : La Corrida, pamphlet de et par Francis Cabrel


Francis Cabrel - La Corrida
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