– Un homme de 42 ans s’est sui­ci­dé par le feu devant une agence de Pôle emploi à Nantes, mer­cre­di 13 février en milieu de jour­née. 

 –  Le PDG de Renault, qui per­çoit plus d’un mil­lion d’euros pas mois, veut bien en repor­ter 30% jusqu’à 2016. A condi­tion que…

Je sais, le pro­cé­dé pour­rait être facile et même déma­go, celui d’amalgamer deux faits appa­rem­ment dis­tincts. C’est qu’au contraire, j’y vois un lien, et même plu­sieurs.

Le lien pre­mier, c’est l’injustice de ce monde où s’exposent dans une même et inso­lente outrance pau­vre­té et richesse. Plus pré­ci­sé­ment : extrême pau­vre­té et extrême richesse. Un monde, d’ailleurs, où règnent les extré­mismes de toutes sortes : finan­ciers, éco­no­miques, poli­tiques, éco­lo­giques, reli­gieux, moraux, artis­tiques… Autre­ment dit un monde de l’extrême vio­lence, pos­si­ble­ment au bord de l’explosion, comme en une fin de civi­li­sa­tion.

Les autres liens, appen­dices du prin­ci­pal, tiennent aux deux faits eux-mêmes.

Comme on ne va pas man­quer de le rap­pe­ler – néces­si­té défen­sive de la bonne conscience sociale – le sui­cide est un acte com­plexe aux causes mul­tiples, tou­chant l’intime, et cae­te­ra. Ajou­tons : aus­si un acte de cou­rage et de liber­té, par­fois. Au delà de l’interrogation phi­lo­so­phique, il s’agit de ne mas­quer en rien l’âpreté de notre monde et de nos socié­tés « modernes », ce qui veut dire sau­vages.

Com­ment peut-on en arri­ver à ce point de déses­poir, expri­mé dans deux cour­riels ? :

Mar­di 12 février, 10 h 12 : « Aujourd’hui, c’est le grand jour pour moi car je vais me brû­ler à Pôle emploi. J’ai tra­vaillé 720 h et la loi, c’est 610 h. Et Pôle emploi a refu­sé mon dos­sier. »

Mar­di 12 février, 12 h 55 :  « Je suis allé à Pôle emploi avec 5 litres d’essence pour me brû­ler, mais c’est fer­mé le 12/02/2013 ; alors ça sera demain le 13 ou le 14, car ce serait vrai­ment pré­fé­rable au sein de Pôle emploi mer­ci. »

Nous ne sommes pas en Grèce, ni en Tuni­sie et leurs mul­tiples sui­ci­dés. C’est que le déses­poir n’a pas de patrie. Il s’est mon­dia­li­sé en même temps que l’insolente richesse. Celle qui s’étale en un pal­ma­rès indé­cent, tel celui affi­ché sans ver­gogne sur le site de l’agence Bloom­berg, sous forme d’un trom­bi­no­scope des plus riches au monde, clas­sés en mil­liards de dol­lars, et « actua­li­sé en temps réel » – car il s’agit d’un jeu de socié­té, un mono­po­ly fol­le­ment amu­sant. Les riches ne craignent rien autant que l’ennui – mais peu se sui­cident, a-t-on remar­qué ?

1milliardaires

 Au moins, grâce à ce site et le temps venu, sau­ra-t-on aisé­ment à quelles sources aller pui­ser afin de réta­blir quelque équi­libre salu­taire.

Car­los Ghosh, le pauvre, lui qui ne figure même pas dans ce glo­rieux pal­ma­rès ! D’autant moins que ce bon sama­ri­tain verse dans le cha­ri­table. Selon les gazettes, il pour­rait repor­ter à 2016 le ver­se­ment de 30 % de sa rému­né­ra­tion variable en 2012, soit envi­ron 430 000 euros. « Cette somme ne serait ver­sée au PDG que dans trois ans, à condi­tion que l’accord en cours de négo­cia­tion soit vali­dé par les syn­di­cats, puis appli­qué, et que cer­tains indi­ca­teurs, notam­ment les volumes de pro­duc­tion pro­mis par la direc­tion, soient res­pec­tés. »

Même si ce geste se confirme, Car­los Ghosn tou­che­ra 2,2 mil­lions d’euros, dont 1 mil­lion de rému­né­ra­tion variable. Et c’est sans comp­ter sur sa rému­né­ra­tion chez Nis­san, dont il est éga­le­ment PDG, qui est de près de 10 mil­lions d’euros.

Donc, en gros, ce type palpe plus de 12 mil­lions d’euros par an, qu’on arron­di­ra à un mil­lion par mois ! Et il a l’outrance de don­ner l’aumône à ses sala­riés mena­cés de Pôle emploi comme le mal­heu­reux de Nantes !

 Com­ment peut-on, en ce bas monde si déso­lé, gagner 1 000 fois plus qu’un chô­meur et se regar­der dans la glace – tout en se trou­vant glo­rieux de sur­croît ?

Ça me rap­pelle  Fin­kiel­kraut, sur la radio publique, défen­dant le bou­clier fis­cal de Sar­ko­zy et volant au secours du pré­le­vé à 50 % (c’était avant les 75 %, encore le bon temps !): «  Il donne la moi­tié de son man­teau, tout de même !  » D’abord, il ne donne pas – n’est pas saint-​Martin qui veut… Ensuite, il y a un abîme entre le fait de don­ner un euro quand on n’en a que deux, et celui de se faire appe­ler à un devoir de soli­da­ri­té par une contri­bu­tion d’un mil­lion d’euros sur deux mil­lions de reve­nus.

Or, Ghosn, lui, consent à repor­ter 30% de sa maigre paie.

Le vrai pro­blème, c’est bien les trop riches, ceux qui n’en ont jamais assez – les pauvres !

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