Benoite_Groult_-_Comédie_du_Livre_2010

Benoî­te Groult, à la Comé­die du Livre de Mont­pel­lier en 2010. Ph. Esby.

La roman­ciè­re et fémi­nis­te Benoî­te Groult est mor­te hier à 96 ans, lun­di 20 juin, à Hyè­res (Var) où elle rési­dait. Benoî­te Groult fut la pre­miè­re à avoir dénon­cé publi­que­ment les muti­la­tions géni­ta­les fémi­ni­nes dans son livre Ain­si soit-elle, publié en 1975. « Elle est mor­te dans son som­meil com­me elle l’a vou­lu, sans souf­frir », a indi­qué sa fille, Blan­di­ne de Cau­nes.

J’avais eu un grand plai­sir à la ren­con­trer en 1998 – elle avait alors 78 ans – pour un entre­tien sur la sexua­li­té et les vieux, paru l’année d’après dans mon livre écrit avec Roger Dadoun, Vieillir & jouir, Feux sous la cen­dre (Éd. Phé­bus). Livre aujourd’hui épui­sé, ce qui m’autorise à publier ici cet entre­tien.

Éga­le­ment jour­na­lis­te, Benoî­te Groult a notam­ment tra­vaillé à Elle et Marie-Clai­re, et a long­temps était jurée du prix Fémi­na. Elle avait d’abord publié, avec sa sœur Flo­ra, des livres com­me Jour­nal à qua­tre mains (1958). Plu­sieurs best-sel­lers avaient sui­vi, com­me La Part des cho­ses (1972) et plus récem­ment La Tou­che étoi­le (2006).

Un mot la repré­sen­te, qu’elle fait d’ailleurs sien : curio­si­té. Son cre­do, son secret, son élixir. Benoî­te Groult a les yeux mêmes de la curio­si­té,  pim­pan­te qua­li­té qui gar­de l’être debout par­ce que dési­rant. Ce qu’on n’ose plus dire aujourd’hui aux dames – même si on s’autorise désor­mais à deman­der leur âge –, on ne pour­rait s’en empê­cher devant elle : « 78 ans, vrai­ment ? Mais vous ne les fai­tes pas ! » Elle ne s’en excu­se pas, non, sauf en met­tant cet­te chan­ce sur le dos de la géné­ti­que. Enfin, un peu seule­ment, par modes­tie en som­me, alors que son secret plus vrai sans dou­te rési­de dans un art consom­mé de pren­dre la vie : en actri­ce de son deve­nir. Benoî­te n’a pas tou­jours été debout, elle le rap­pel­le en pas­sant ci-après. C’est qu’il a fal­lu batailler, sans jamais bais­ser la gar­de car le renon­ce­ment veille, ce «salaud et con» par­fois dégui­sé en hom­me. En hom­me ? À dis­cu­ter, s’agissant de cet­te sous-varié­té de gyno­pho­bes dont le regard-phal­lus tra­ver­se la fem­me – sur­tout l’étiquetée «vieille» – sans la voir.

Benoî­te Groult : …Avant, 50 ans, c’était vrai­ment le vieil âge. Alors qu’aujourd’hui, les fem­mes qui ont entre 40 et 60 ans, et même plus, on s’y trom­pe ! Tant de cho­se ont chan­gé : les œstro­gè­nes, les hor­mo­nes et même la chi­rur­gie esthé­ti­que.

• La vieilles­se est bien désor­mais une notion rela­ti­ve, mais qui bute quand même sur des réa­li­tés…

– Elle bute sur les mala­dies : rhu­ma­tis­mes, his­toi­res car­dia­ques, etc., L’âge rend plus vul­né­ra­ble. Ce qui n’exclut pas une vie sexuel­le qui puis­se attein­dre la plé­ni­tu­de. Je fais par­tie de la pre­miè­re géné­ra­tion à avoir béné­fi­cié de tout ça, qui prend des œstro­gè­nes depuis déjà 20 ans…

• …Vous avez aus­si bien mili­té dans ce sens !

– Oui. Il ne faut pas oublier que la méno­pau­se, par exem­ple, était enco­re un de ces tabous dont on ne par­lait pas; les trois quarts des méde­cins en Fran­ce disaient : mais lais­sez fai­re la natu­re ! De même pour la contra­cep­tion. La sexua­li­té envi­sa­gée après la méno­pau­se, ça deve­nait quel­que cho­se d’un peu dégoû­tant, obs­cè­ne – pour une fem­me, du moins ! Pour l’homme, la ques­tion de l’âge demeu­rait beau­coup plus floue. Voyez enco­re aujourd’hui un Gre­go­ry Peck qui, à 80 ans, refait une série d’enfants – il en avait déjà sept ou huit – avec une secré­tai­re…

• On cite tou­jours volon­tiers ces cas célè­bres : Cha­plin, Vic­tor Hugo… Il y a beau­coup plus de tolé­ran­ce envers les hom­mes.

– Tou­jours ! On a tolé­ré leurs maî­tres­ses, leurs infi­dé­li­tés, leur liber­té sexuel­le, leur lan­ga­ge cru. Aujourd’hui, les fem­mes entrent, peut-être par la peti­te por­te, mais enfin elles entrent sérieu­se­ment aus­si dans les mêmes liber­tés. Mais on conti­nue à ne pas le dire ! Le livre de Simo­ne de Beau­voir, La Vieilles­se, est tom­bé com­me un pavé dans un silen­ce géné­ral, dans un dégoût ! Il faut dire qu’elle a tou­jours eu le chic pour mon­trer les phé­no­mè­nes phy­sio­lo­gi­ques… – elle ne s’était pas récon­ci­liée avec son corps. Elle décri­vait la vie dans des hos­pi­ces où les fem­mes avaient une deman­de sexuel­le exa­cer­bée, rele­vaient leurs che­mi­ses, se mas­tur­baient en public – bref, son livre était atro­ce. Il n’a pas été lu, d’ailleurs per­son­ne ne vou­lait enten­dre par­ler de la vieilles­se. Aujourd’hui, la vieilles­se a tout de même pris un autre aspect, même s’il y a tou­jours des endroits peu réjouis­sants, des mou­roirs…

• Qu’est-ce donc pour vous que la vieilles­se ?

– Tant que les cinq sens fonc­tion­nent, qu’on peut mar­cher, conti­nuer à fai­re ce qu’on aime : aller à la pêche (j’ai une mai­son en Irlan­de à cau­se de ça, avec des casiers à homards !), exer­cer ce qu’on aime… Évi­dem­ment, je ne fais plus de ski ; il y a des cho­ses aux­quel­les il faut renon­cer, quand ça deman­de une for­ce phy­si­que trop gran­de. Tant que je pour­rai lire… Je com­prends très bien Mon­ther­lant qui s’est sui­ci­dé par­ce qu’il était deve­nu aveu­gle. Pour moi, ce serait l’horreur ! Sour­de, je m’en arran­ge­rais, mais ne plus pou­voir lire, ni regar­der mon jar­din… Donc, il y a bien des cho­ses qui seraient rédhi­bi­toi­res. Je me dirais : je suis vieille, ma vie ne vaut plus la pei­ne d’être vécue. Au fond, la vieilles­se c’est d’abord une ques­tion de san­té.

• Et si la san­té fait défaut, la sexua­li­té aus­si ?

– Non. Je crois qu’il y a des mala­dies qui s’accommodent du désir amou­reux – la tuber­cu­lo­se, par exem­ple. Tant qu’on a la curio­si­té, le désir dans la tête, tout est enco­re pos­si­ble. La curio­si­té main­tient en vie car elle pous­se vers l’amour, le désir de l’autre et de voir com­ment ce sera de fai­re l’amour. L’essentiel, vrai­ment, c’est bien la curio­si­té : si on est curieux de quel­que cho­se, de quelqu’un de nou­veau, de com­ment ça se pas­se autour et avant…, l’envie enco­re de voya­ger, de vivre un prin­temps, de revoir ce prin­temps qui est tou­jours dif­fé­rent… C’est ça qui main­tient en vie, cet­te sor­te d’élan.

• La curio­si­té pas­se aus­si par une rela­tion char­nel­le, non ?

– Pas tou­jours. J’étais en train de lire, à mon avis l’un des plus beaux livres sur un amour qui ne devient jamais char­nel, c’est de Doris Les­sing, Si Vieilles­se pou­vait, les car­nets de Jean­ne Som­mers. Elle racon­te l’histoire d’un coup de fou­dre : une fem­me de 60-65 ans qui, dans  le métro, se coin­ce un talon, tom­be et croi­se le regard d’un hom­me ; il a à peu près le même âge qu’elle; elle le regar­de et c’est le coup de fou­dre com­me quand on a 20 ans ! Et ils se ren­con­trent dans Lon­dres, déjeu­nent au res­tau­rant, vont à la cam­pa­gne ensem­ble. Je ne sais pas pour­quoi ils ne pas­sent jamais au fait… Chez elle, ça ne s’arrange pas, à cau­se d’une peti­te niè­ce… Lui a une fem­me mala­de –  bref, c’est pour moi l’une des plus bel­les his­toi­res d’amour, même s’il n’y a pas tout à fait la solu­tion… Ils en rêvent tous les deux… Je trou­ve que c’est une his­toi­re tou­jours pos­si­ble. Même si on y a un peu peur de mon­trer son corps – ça date tout de même d’une ving­tai­ne d’années…

• Est-ce que ces obs­ta­cles, réels ou ima­gi­nai­res, ne consti­tuent pas aus­si une maniè­re de se pro­té­ger d’un ris­que,  de ce ris­que dû à l’âge peut-être, de décep­tions éven­tuel­les quant au corps, aux for­mes, aux défaillan­ces orga­ni­ques ?

– Sûre­ment. Mais aujourd’hui il y a tel­le­ment de jeu­nes qui sont obè­ses, ou qui ont les seins qui tom­bent à tren­te ans… Fina­le­ment, l’important c’est la façon dont on s’appréhende plu­tôt que la réa­li­té des cho­ses.

• Il fau­drait sans dou­te la confian­ce mutuel­le pour oser cet­te curio­si­té, affron­ter ce désir qui cor­res­pond aus­si à une mise en dan­ger… Et si on ne l’a pas, cet­te confian­ce, la fui­te serait peut-être com­me une maniè­re de salut, de sécu­ri­sa­tion ?

– On ris­que peut-être plus les décep­tions ou les rata­ges, mais après tout c’est aus­si le sort de tou­tes les ten­ta­ti­ves que de ne pas réus­sir à coup sûr.

• Com­ment l’histoire de votre cou­ple avec Paul Gui­mard est-elle aus­si mar­quée par cet­te ques­tion de l’âge et de l’amour ?

– Il y a 45 ans que l’on est ensem­ble ! On s’est marié un peu sous le contrat Sar­tre-de Beau­voir, à savoir que l’autre n’est pas votre pri­son­nier, qu’il regar­de­ra ailleurs. Donc, on a connu des nau­fra­ges, des résur­rec­tions. Ça a été un peu agi­té, mais on avait tel­le­ment de bon­nes rai­sons de vivre ensem­ble – des goûts en com­mun, les mêmes idées poli­ti­ques, éthi­ques, etc. –, qu’on a sur­mon­té les aven­tu­res et les aléas.

• Sans dou­te y a-t-il une dis­tinc­tion à opé­rer avec des cou­ples com­me le vôtre qui pré­sen­tent un côté mer­veilleux du seul fait déjà de ces lon­gues années en com­mun. Le fait qu’il y ait eu du temps est admi­ra­ble en soi…

– Oui, et ça redon­ne une for­me d’amour qui est tout à fait autre cho­se, qui n’est peut-être pas mêlé de sexua­li­té – car la sexua­li­té exi­ge un peu l’excitation de l’inconnu, de nou­veau­té qu’on n’a évi­dem­ment plus avec les années. Et puis aus­si, on a trop vu peut-être de ces moments de mala­die de l’un ou de l’autre… Il y a quel­que cho­se pour la sexua­li­té qui se trou­ve un peu éteint mais rem­pla­cé par cet­te durée, cet­te conni­ven­ce, cet­te com­pli­ci­té…

• …Qui n’est évi­dem­ment pas pos­si­ble quand l’un des deux, le plus sou­vent la fem­me, se retrou­ve seul…

– La soli­tu­de, aujourd’hui, a chan­gé de visa­ge. Il y a cin­quan­te ans, la soli­tu­de c’était à l’image d’une vieille fille aban­don­née, repliée sur elle-même. Aujourd’hui, des fem­mes de 50-60 ans repren­nent quel­que­fois des étu­des; et il y a aus­si les voya­ges en com­mun, tou­tes sor­tes de cho­ses qui font naî­tre des ren­con­tres. Des fem­mes, veu­ves, s’aperçoivent brus­que­ment qu’elles ado­rent le théâ­tre, ou appren­nent une lan­gue… Des riches­ses appa­rais­sent une fois les enfants éle­vés. On peut dire aus­si qu’aujourd’hui l’amitié entre les fem­mes est née, ce qui appor­te aus­si une gran­de riches­se – peut-être même la décou­ver­te qu’on aime les fem­mes, qui sait ? Donc il y a des com­pen­sa­tions. Je pen­se aux vieillards d’il y a 70 ans : il n’y avait pas la télé à la mai­son, les soi­rées devaient être inter­mi­na­bles… De nos jours, on trou­ve beau­coup de clubs, pas seule­ment du troi­siè­me âge, sim­ple­ment des clubs de ren­con­tre, d’écriture, de mise en for­me… Tout ça per­met de rire avec d’autres. Et les fem­mes sont deve­nues des per­son­nes qui connais­sent l’amitié – les hom­mes avaient déjà ça, les anciens bou­lis­tes de je ne sais quoi, les clubs de foot, les anciens com­bat­tants : tou­tes sor­tes de lieux de ren­con­tres entre hom­mes. Main­te­nant, les fem­mes les ont aus­si ! Tout cela exci­te beau­coup les facul­tés spi­ri­tuel­les et le désir.

• On voit de temps à autre des cou­ples de per­son­nes âgées «par­tir ensem­ble» en se don­nant la mort. On pen­se au comé­dien Jean Mer­cu­re et sa fem­me, à Roger Quillot, le mai­re de Cler­mont-Fer­rand, et la sien­ne. Qu’en dites-vous ?

– Je ne serai sans dou­te pas de ces cou­ples-là. En géné­ral, c’est l’homme qui a une gra­ve mala­die et sa fem­me l’accompagne dans la mort. Le plus grand dra­me, c’est celui de Mme Quillot : sur­vi­vre au sui­ci­de. Là, les méde­cins ont très mal agi, elle était à l’article de la mort, il n’y avait qu’à lais­ser fai­re les cho­ses, c’était sa volon­té, elle l’avait dit ! Oui, il y a enco­re cet­te capa­ci­té d’amour total d’une fem­me pour un hom­me. J’ai l’impression, mais ça c’est per­son­nel, qu’on est plus heu­reu­se si on a des amours plus dis­per­sés. Par cer­tains côtés, je peux trou­ver ça mons­trueux de la part de l’homme, cet­te appro­pria­tion dans la mort. Je pen­se à ce vers de l’Affi­che rou­ge, d’Aragon : « Et je te dis de vivre et d’avoir un enfant ». Il faut se dire ça dans un cou­ple, d’une façon ou d’une autre, même si on n’aura plus d’enfants à pro­pre­ment par­ler ; on pour­rait aus­si bien dire : « Et je te dis de vivre et de voir tes enfants ». C’est dif­fi­ci­le à vivre la liber­té réci­pro­que, sûre­ment. On prend des ris­ques, c’est fati­guant ! Tou­tes les liber­tés, au début, ont été une angois­se, com­me cel­le, jus­te­ment, d’avoir ou non un enfant, d’user ou non de cet­te liber­té avant d’arriver à 45 ans, quand brus­que­ment c’est trop tard.

• Le fait d’ « entrer en vieilles­se » peut-il bou­le­ver­ser sa concep­tion de la sexua­li­té ?

– Moi, je ne trou­ve pas. Le dra­me, en réa­li­té, ce n’est pas la vieilles­se, c’est le regard des hom­mes sur la vieilles­se des fem­mes. Par­ce qu’on s’aperçoit qu’ils ne vous regar­dent plus ! Ça c’est ter­ri­ble, ter­ri­ble ! Des gar­çons jeu­nes, jamais ils ne me por­tent une vali­se sur un quai de gare, jamais ! Com­me la poli­tes­se n’existe plus et que la séduc­tion de la dame n’est pas écla­tan­te, ils vous igno­rent tota­le­ment : le regard vous tra­ver­se. 

• N’est-ce pas aus­si le signe inver­se : celui de ne pas vous consi­dé­rer com­me une vieille dame ?

– Non, par­ce que par exem­ple, pour mes filles : l’une est une bru­ne, per­son­ne ne l’aide; l’autre, blon­de assez agui­cheu­se, en mini-jupe, ne traî­ne jamais une vali­se ! Évi­dem­ment la coquet­te­rie est, chez la fille, un signe de la deman­de. Alors, quand on n’a plus les signes, eh bien ils sont d’une vache­rie, d’un mépris ! Pour­tant, les fem­mes, elles, regar­dent les hom­mes vieux ! Elles peu­vent les trou­ver beaux, la preu­ve : elles les épou­sent, elles font des enfants avec eux. La fem­me ne divi­se pas la vie en âges rédhi­bi­toi­res. Par­ce qu’elles s’intéressent beau­coup à l’âme, ça a l’air idiot…, disons à l’esprit, au char­me ; elles sen­tent qu’il les écou­te­ra, qu’il a un talent, autre cho­se que les signes exté­rieurs ; je trou­ve que les fem­mes ont une façon beau­coup plus intel­li­gen­te, et vas­te, et lar­ge, d’aimer. Elles peu­vent aimer un hom­me très laid qui a un char­me inté­rieur. Alors que pour se fai­re aimer quand on est lai­de, alors là, on a beau avoir l’âme admi­ra­ble !… C’est beau­coup plus dif­fi­ci­le et rare. Le plus ter­ri­ble c’est quand on n’a pas autre cho­se, quand on tout misé sur l’amour, tou­te sa vie ; le jour où l’on est trans­pa­rent pour les hom­mes, qu’est-ce qu’on fait ? Effec­ti­ve­ment, il res­te la mas­tur­ba­tion.

• Ou tou­te une gam­me de com­pen­sa­tions…

– Oui…, mais il faut les avoir ! S’il n’est pas trop tard. Tout le mon­de n’est pas Thé­rè­se d’Avila pour subli­mer dans la foi reli­gieu­se…

• …ou la créa­ti­vi­té lit­té­rai­re !

– Bien sûr ! Les hom­mes, c’est très impres­sion­nant, vivent enco­re selon des cri­tè­res d’il y a tren­te ans ou tren­te siè­cles ! C’est-à-dire qu’après 50 ans, il n’y a plus rien à fai­re d’une fem­me, même pas la regar­der ! Même pas lui dire par­don quand on la cogne ! On n’existe plus ! Alors, le tout mêlé à la dure­té de ce temps…

• Votre constat est sévè­re. Diriez-vous quand même qu’il y a une évo­lu­tion ?

– Oui. Il y avait autre­fois… cinq pour cent d’hommes et aujourd’hui peut-être dix ou quin­ze qui sont capa­bles de se dire – com­me dans cet­te piè­ce de Yas­mi­na Reza qui se pas­se dans un train, une ren­con­tre entre un hom­me et une fem­me : « Tiens, je suis là avec cet­te fem­me, elle ne me plaît pas for­mi­da­ble­ment, mais on va par­ler, elle est peut-être inté­res­san­te. » Après, à cha­cun de jouer. Oui, il y en a un peu plus qui font atten­tion…

• Il faut aus­si que la fem­me accep­te, qu’elle ne se dise pas : enco­re un qui va me dra­guer.

– Oui. Mais aujourd’hui les fem­mes sont assez gran­des, elles ont moins cet­te peur d’être dra­guées. Autre­fois, si un hom­me vous adres­sait la paro­le dans la rue, on pre­nait un air pin­cé, on ser­rait les jam­bes… On a une atti­tu­de plus déten­due. C’est le regard des hom­mes qui res­te très impres­sion­nant, très gla­çant.

• Qu’est-ce que ça pro­vo­que en vous ?

– De la ran­cu­ne contre eux ! Je trou­ve que c’est des cons et des salauds : les deux ! C’est bête par­ce qu’il y a sou­vent quel­que cho­se à tirer d’une rela­tion avec quelqu’un, qui que ce soit ! Et c’est vache par­ce qu’ils n’ont pas cet­te gen­tilles­se. Moi, je suis gen­tille avec les vieilles dames ; avec si peu on les illu­mi­ne ! Ils pour­raient le fai­re, ça ne leur coû­te­rait rien, on ne leur deman­de pas de cou­cher avec elles ! Et dans les livres, je n’ai jamais, ces der­niers temps, vu par­ler du sexe des fem­mes avec autant de hai­ne et d’horreur. Com­me si les fem­mes n’étaient que des sacs à mala­dies, à puan­teurs. Dès que la fem­me n’est plus exac­te­ment dans le cré­neau qui le fait ban­der d’avance, c’est la hai­ne qui rem­pla­ce l’attirance. Ça relè­ve d’une gyno­pho­bie éhon­tée, enco­re très sen­si­ble dans beau­coup de romans d’hommes où ils peu­vent racon­ter ce qu’ils veu­lent, com­me si tou­tes ces fem­mes vieilles étaient en man­que d’amour. Les fem­mes sont moins deman­deu­ses que ça ; il s’imaginent qu’on est des gou­les et qu’on vou­drait les vam­pi­ri­ser. Les fem­mes ont déjà bien assez peur d’elles-mêmes !

• On entend dire par­fois que le fémi­nis­me a pres­que fait son temps. Il y a là, pour­tant, sur cet­te ques­tion du vieillis­se­ment et de l’amour, un ter­rain d’action bien réel.

– Moi, je conti­nue à être fémi­nis­te ! Tant que dure­ra cet­te rela­tion de pos­ses­sion, de pou­voir, de vio­len­ce à l’encontre de la fem­me. Une rela­tion qui peut être d’ailleurs très insi­dieu­se. Rap­pe­lons-nous par exem­ple des pre­miers rap­ports Kin­sey sur la sexua­li­té aux États-Unis ; ils pré­ten­daient que plus on était culti­vées plus on avait du mal à attein­dre l’orgasme. L’année d’après, ils ont publié une deuxiè­me édi­tion en disant : Nos recher­ches n’étaient pas com­plè­tes, c’est le contrai­re ! Plus on est culti­vé, plus on rem­pla­ce ce qui ne va pas phy­si­que­ment par l’excitation céré­bra­le, un films por­no, de la lit­té­ra­tu­re éro­ti­que, ce qu’on veut… On jouit mieux quand on a l’esprit plus déve­lop­pé. Ils avaient dit le contrai­re !, tel­le­ment ça les ennuyait cet­te idée qu’une fem­me intel­li­gen­te per­dait de son ani­ma­li­té !

• Quels sont vos pré­cep­tes de vie ?

– Une dose d’égoïsme, au meilleur sens du ter­me. Si on s’oublie, le jour où les enfants font leur vie ailleurs,  le mari aus­si par­fois, ou il meurt, eh bien, si on ne s’aime plus soi-même, qu’est-ce qui vous res­te ? C’est en s’aimant qu’on est le plus rayon­nant fina­le­ment. Bien sûr, il y a aus­si une ques­tion de tem­pé­ra­ment, de chan­ce. Et aus­si ce fait d’avoir vécu au siè­cle où j’ai vu les fem­mes sou­mi­ses à un cadre, à un car­can – moi-même aus­si d’ailleurs, n’osant m’affirmer, ni pren­dre la paro­le dans une réunion poli­ti­que, effa­cée… Il fal­lait entrer dans le rôle de grand-mère…

• Il y a une vision de la grand-mère ou du grand-père…

– …Oui, impor­tan­te, je m’en aper­çois…

• …mais en même temps égoïs­te de la part des enfants. Ne fau­drait-il pas savoir ne pas être une bon­ne mamie ou un bon papi ? Ce qui serait aus­si une maniè­re de l’être.

– Je le crois . Par­ce que les enfants sont très cruels et peu­vent mépri­ser ce grand-parent qui les attend com­me le mes­sie, et ils ne vien­nent pas. 

• Ne peut-on dire aus­si qu’il y a un tabou entre les parents, cet­te fois, et les enfants ?

– Les enfants n’aiment pas bien, en effet, enten­dre par­ler de la sexua­li­té des parents – sur­tout quand ils ont 70 ans !

• On n’en par­le pas.

– Pas dans les détails, ce que je trou­ve d’ailleurs très bien. De même qu’à l’inverse les parents n’ont pas à connaî­tre de la sexua­li­té de leurs enfants. C’est tou­jours une affai­re per­son­nel­le, inti­me.

• Fina­le­ment, qu’est-ce qui peut enco­re nour­rir cet­te curio­si­té que vous consi­dé­rez com­me le sel de la vie, sinon de l’amour et de la sexua­li­té ?

– Eh bien, ne serait-ce que de lire – des romans d’amour par exem­ple –, ce qui main­tient dans un état de sen­si­bi­li­té pro­pi­ce à « ça » et à se dire : C’est vrai que les com­men­ce­ments sont une cho­se mer­veilleu­se ! Se ren­con­trer aus­si, se fai­re des confi­den­ces, aller au ciné­ma, bref : res­ter en contact avec la vie.

Entre­tien avec Gérard Pon­thieu„ octo­bre 1998.

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