Aboyer avec, ou aboyer contre les loups, c’est toujours aboyer. S’agissant de civilisation, il devrait y avoir mieux à faire et surtout à dire. Soit donc le propos de Guéant, exerçant le ministère de l’intérieur de qui on sait et s’exprimant ce 4 février en ces termes :
« Contrairement à ce que dit l’idéologie relativiste de gauche, pour nous, toutes les civilisations ne se valent pas. Celles qui défendent l’humanité nous paraissent plus avancées que celles qui la nient. Celles qui défendent la liberté, l’égalité et la fraternité, nous paraissent supérieures à celles qui acceptent la tyrannie, la minorité des femmes, la haine sociale ou ethnique ». « En tout état de cause, nous devons protéger notre civilisation ».
Voilà donc le propos qui a enflammé le landerneau politico-médiatique selon le mode de la meute, donc selon la forme aboyante. Essayons de dépatouiller l’affaire qui, en ces enfiévrées périodes électorales, a vite pris l’allure d’une cabale.
Précision préalable : je ne saurais voler au secours de Guéant. Qu’il se démerde ! Surtout mon propos se veut, comme son auteur, résolument de gauche. Or, en l’occurrence, je trouve que l’idéologie gauchienne – comme on dit désormais souchienne – se met à patauger dans les fanges qu’elle prétend dénoncer.
Que le Guéant ait mitonné sa tambouille devant un parterre d’extrême droite et à l’intention délibérée de l’extrême droite dans le but de la bassement mais lourdement courtiser, on ne saurait le nier. Mais un type de droite ne dit pas forcément que des conneries. Et vice versa…
Le vrai sujet du débat, merdiquement lancé, se pose tout de même sur le fond : ce qu’on entend au juste par « civilisation ». D’où cet enchaînement possible de questions dans le but d’éclairer les lanternes et surtout ceux qui les tiennent :
– Qu’est-ce qu’une civilisation ?
– Les civilisations sont-elle comparables ?
– Qu’est-ce qu’une valeur en civilisation ?
– De là : quid du relativisme ? De l’universalisme ? De leurs places dans l’Histoire, les sociétés, la morale, etc. ?
Des thèses innombrables se sont affrontées autour de ces questions et je n’aurais ni l’outrecuidance ni l’intention de tenter de les reprendre. Je ne livre donc que mes propres réponses, elles-mêmes alimentées à ma propre histoire – tout étant donc relatif, en ce sens du moins…
Une civilisation, je tenterais de la définir ainsi… : l’ensemble des valeurs, croyances, coutumes, langues et mœurs auxquelles un groupe humain se réfère de manière plus ou moins consciente, par lesquelles il s’identifie et qui en même temps le constituent.
Ces ensembles multiples varient d’autant selon la situation géographique et l’Histoire (période historique et événements). La civilisation des Indiens d’Amérique précolombienne diffère de celle qui l’a suivie. Ces variations n’ont cependant pas totalement éliminé les structures basiques des sociétés dans lesquelles on peut observer des invariants. Des changements se sont ainsi produits, plutôt qu’une évolution, qui supposerait une progressivité – voire une finalité impliquant, justement, une notion discutable de progrès. Ces changements peuvent aller jusqu’à altérer la civilisation elle-même. Et l’on sait aujourd’hui que les civilisations sont mortelles [« Nous autres, civilisations, nous savons maintenant que nous sommes mortelles », Paul Valéry. Au passage, à quoi donc renvoie cet englobant « nous autres » ?] On le sait en particulier depuis que le mot ethnocide désigne ce qui tue non pas les peuples eux-mêmes – génocide – mais ce qui les caractérise et les représente. C’est le cas, justement, de l’ethnocide des Amérindiens ou encore des Mnong Gar au Sud Viêt Nam, ou des menaces pesant sur les Tibétains – sans parler des Berbères en Afrique du Nord et même des Celtes chez nous…
Ainsi dirons-nous que les civilisations existent, se différencient, changent et peuvent disparaître. En quoi elles sont donc comparables, d’autant plus qu’elles seront finement observées et analysées, si possible en dehors de tout jugement de valeur.
Pour l’observateur à vocation scientifique les comportements humains ne relèvent pas de valeurs transcendantes. Ils sont observables, analysables, comparables. Ainsi les civilisations auxquelles ces comportements se réfèrent peuvent être présentées comme relatives – c’est ce qu’on appelle le relativisme culturel.
Le succès de cette thèse, et le contresens qui en a découlé, tient en particulier à sa réduction vulgaire et abusive selon laquelle « tout se vaut ». Certes, il n’y a pas lieu d’établir des hiérarchies de valeurs – surtout morales – entre les civilisations. Mais en même temps, peut-on contester l’universalité de certaines de ces valeurs ? Ainsi, quand Guéant déclare : « Celles [les civilisations] qui défendent l’humanité nous paraissent plus avancées que celles qui la nient », au nom de quoi – de quelle autre de nos valeurs « occidentales » ? – pourrait-on le dénigrer en réfutant son assertion ? Assertion qu’il entoure d’ailleurs d’une certaine retenue avec son « nous paraissent », tandis que le procès d’intention peut lui être fait de décréter la suprématie absolue et définitive d’une civilisation (la « nôtre ») sur toutes les autres.
Or, précisément, selon les lieux et les époques, toute civilisation aura vu naître en son sein ici des réalisations sublimes, là les massacres les plus atroces … Gare aux généralisations !
Non, tout ne se vaut pas, certes ! Même si tout peut plus ou moins s’expliquer et se comprendre. Mais en même temps, « nous autres » comme disait Valéry, nous tous ajouterai-je, faisons partie de la même humanité, en sa diversité de civilisations – primitives, sauvages, barbares, développées, civilisées… – précisément, selon l’Histoire, l’époque, le lieu.
L’autre volet de mon propos concerne les réactions moutonnières, sinon pavloviennes, déclenchées par cette déclaration de Guéan.
Ainsi Harlem Désir, numéro 2 du PS, y a vu « la provocation pitoyable d’un ministre réduit à rabatteur de voix FN. Une majorité en perdition électorale et morale ».
Sur son compte Twitter également , Cécile Duflot (EELV) parle d’un « Retour en arrière de 3 siècles. Abject » !
Dans un communiqué, le Mouvement des jeunes socialistes (MJS) a « condamné les propos » de M. Guéant en lui « demandant « ce qu’il cherchait en s’enfermant dans son discours xénophobe et raciste. Le ministre « se range dans la catégorie de ceux qui différencient et hiérarchisent les hommes, permettant le basculement vers un véritable racisme culturel » , ont-ils ajouté.
SOS Racisme dit « espérer un démenti urgent » de ces propos. « Si ces derniers, très graves, avaient été bel et bien tenus par le ministre de l’Intérieur en fonction, ils marqueraient une nouvelle étape dans une dérive vers des extrêmes inacceptables, structurés notamment par des logiques d’infériorisation de l’Autre ».
Ces « EDL » – éléments de langage – d’effarouchés, qu’ils soient de droite et surtout de gauche, voilà ce que je trouve lamentable et qui me fait sortir de mes gonds de blogueur en hibernation. Je vois là une mascarade, une dérobade – soit une occasion de plus de fuir ses responsabilités et de noyer le désarroi politicien. Car la vraie question, celle qui concerne au premier chef le Parti socialiste – et avant eux les communistes, n’est-elle pas celle-ci ? : D’où vient la désaffection du « peuple de gauche » envers ses pôles historiques, partis et syndicats ? Ou autrement dit : Pourquoi cette attraction des prolétaires pour le Front national ? Prolétaires – j’insiste, à propos de ceux qu’on n’ose même plus nommer, que les situationnistes ont si justement qualifiés comme « dépossédés du plein emploi de leur vie », c’est dire leur écrasante majorité dans le monde !
Cette fois, c’est la chorale des horrifiés de gauche qui s’égosille, marquant ainsi la minable alternance de discours et de politiques qui meut le balancier entre gauche et droite – et retour. Leurs cris d’orfraie ne rameute que les bobos de très loin concernés – par exemple et entre autres, s’agissant de « civilisation » – par l’accroissement des pratiques musulmanes ostensibles. Ils n’habitent pas pour la plupart à Barbès ni dans le 9-3 ou dans les quartiers Nord de Marseille. Des déséquilibres sociologiques et culturels, ils ne connaissent que le spectacle médiatisé. Ils ont feuilleté Bourdieu mais n’ont pas dédaigné les boursicotages du social-libéralisme des années Mitterrand. Ce sont des humanistes, certes, et je peux bien me reconnaître en eux, puisque je vis aussi à l’abri relatif de ces graves tourments de nos sociétés désarçonnées. Voilà même pourquoi je la ferme (ici) depuis plusieurs mois, dégoûté et impuissant devant l’état de dégradation de notre monde. Et devant cette course en avant et droit dans le mur de la Croissance comme seul horizon et seule Salvation crypto-religieuse : soit du Toujours Plus et toujours du Même, dans la course perdue à l’Emploi imploré, tandis que pourrit au fond de l’égoût la belle utopie, celle que caressait mon père (et bien d’autres avant lui) tout en lisant et relisant La Grande relève des hommes par la machine, d’un certain Jacques Duboin dont on recommence à parler.. Lui qui avait écrit dans les années trente : « Le chômeur, au lieu d’être la rançon de la science, devrait en être la récompense. » Alors pourrait-on parler de civilisation, et parier sur son universalité.


Voici une petite ‘’interprétation’’ de texte, à partir d’un message en circulation sur le web :




« C’est pour dire », par Gerard Ponthieu, est mis à disposition selon les termes de la licence Creative Commons : Paternité - Pas d’Utilisation Commerciale - Pas de Modification

