On n'est pas des moutons

Afrique(s)

Poussée d’intolérance au Maroc. « Much Loved » interdit, comédienne agressée

Much Loved, du cinéaste marocain Nabil Ayouch, est un film remarquable dont j’aurais dû parler ici depuis que je l’ai vu il y a deux mois et qui, heureusement, est toujours à l’affiche dans les bonnes salles. Je me décide aujourd’hui pour une raison plus que cinématographique : le film est interdit au Maroc, ce qui n’est pas surprenant, mais, surtout, l’actrice qui tient le rôle principal, Loubna Abidar – superbe –, a été violemment agressée le 5 novembre. Elle raconte cela dans une tribune adressée au Monde [12/11/15 ], expliquant aussi pourquoi elle se voit contrainte de quitter son pays.

Maroc Loubna Abidar agressée

Loubna Abidar violemment agressée à Casablanca [Ph. dr]

Une fois de plus, c’est la place des femmes dans la société qui se trouve au centre d’une actualité permanente et à peu près générale dans le monde, même si, bien sûr, les situations sont variables, et donc leur degré de gravité. N’empêche, cela vaut dans nos sociétés dites évoluées. Que l’on songe aux différences de salaires entre hommes et femmes, à fonctions égales ; qu’il s’agisse de l’attribution des postes de responsabilité, du harcèlement sexuel, du machisme « ordinaire ». On n’entrera même pas ici sur le lamentable débat autour des notions de genre.

Much Loved qui, comme son titre ne l’indique pas, est un film sur la condition féminine dans un des pays arabes les plus rétrogrades sur la question – et sur tant d’autres, hélas – tandis que cette royauté d’un autre âge voudrait se draper dans une prétendue modernité.

Dans son texte, la comédienne donne à voir le propos du film, en même temps qu'elle exprime une détresse personnelle, une implacable dénonciation d’un régime d’oppression et l’intolérance d’une société.

Après des petits rôles au théâtre et dans des films commerciaux, j’ai obtenu le premier rôle dans le long-métrage Much Loved, de Nabil Ayouch. C’était le plus beau jour de ma vie, car j’allais pouvoir travailler avec un réalisateur talentueux et internationalement reconnu, et parce que j’allais donner la parole à toutes celles avec lesquelles j’avais grandi : ces petites filles des quartiers qui n’apprennent ni à lire ni à écrire, mais auxquelles on dit sans cesse qu’un jour elles rencontreront un homme riche qui les emmènera loin… Dès 14-15 ans, elles sortent tous les soirs dans le but de le trouver. Un jour, elles réalisent qu’elles sont devenues des prostituées.

« Dans ce film, j’ai mis toute mon âme et toute ma force de travail, portée par Nabil Ayouch et mes partenaires de jeu. Le film a été sélectionné à Cannes. J’y étais, c’était magique. Mais dès le lendemain de sa présentation, un mouvement de haine a démarré au Maroc. Un ministre qui n’avait pas vu le film a décidé de l’interdire avant même que la production ne demande l’autorisation de le diffuser. Much Loved dérangeait, parce qu’il parlait de la prostitution, officiellement interdite au Maroc, parce qu’il donnait la parole à ces femmes qui ne l’ont jamais. Les autorités ont déclaré que le film donnait une image dégradante de la femme marocaine, alors que ses héroïnes débordent de vie, de combativité, d’amitié l’une pour l’autre, de rage d’exister.

« Et une campagne de détestation s’est répandue sur les réseaux sociaux et dans la population. Personne n’avait encore vu le film au Maroc, et il était déjà devenu le sujet numéro un de toutes les discussions. La violence augmentait de jour en jour, à l’encontre de Nabil « le juif » (sa mère est une juive tunisienne) et à mon encontre. Je dérangeais à mon tour, parce que j’avais le premier rôle, parce que j’en étais fière, et parce que je prenais position ouvertement contre l’hypocrisie par des déclarations nombreuses.

Cachée sous une burqa

« Des messages de soutien et d’amour, j’en ai reçu des dizaines. Dans les pays d’Europe où le film est sorti et a connu un bel accueil (j’ai notamment obtenu le Prix de la meilleure actrice dans les deux festivals majeurs de films francophones, Angoulême en France et Namur en Belgique). Mais surtout, et c’était le plus important pour moi, au Maroc. Par des gens éclairés car ils sont nombreux. Et aussi par des prostituées qui ont enfin osé parler à visage découvert pour dire qu’elles se reconnaissaient dans le film.

« Mais rien n’a calmé la haine contre moi. Sur Facebook et Twitter, mon nom est associé à celui de « sale pute » des milliers de fois par jour. Quand une fille se comporte mal, on lui dit « tu finiras comme Abidar ». Tous les jours, je lis que je suis la honte des femmes marocaines. Chaque semaine, je reçois des menaces de mort. J’ai encore des amis et des proches pour me soutenir, mais beaucoup se sont détournés de moi. Pendant des semaines, je ne suis pas sortie de chez moi, ou alors uniquement pour des courses rapides, cachée sous une burqa (quel paradoxe, me sentir protégée grâce à une burqa…).

« Ces derniers jours, le temps passant, la tension me semblait retombée. Alors jeudi 5 novembre, le soir, je suis allée à Casablanca à visage découvert. J’y ai été agressée par trois jeunes hommes. J’étais dans la rue, ils étaient dans leur voiture, ils m’ont vue et reconnue, ils étaient saouls, ils m’ont fait monter dans leur véhicule, ils ont roulé pendant de très longues minutes et pendant ce temps ils m’ont frappée sur le corps et au visage tout en m’insultant. J’ai eu de la chance, ce n’était « que » des jeunes enivrés qui voulaient s’amuser… D’autres auraient pu me tuer. La nuit a été terrible. Les médecins à qui je me suis adressée pour les secours et les policiers au commissariat se sont ri de moi, sous mes yeux. Je me suis sentie incroyablement seule… Un chirurgien esthétique a quand même accepté de sauver mon visage. Ma hantise était justement d’avoir été défigurée, de garder les traces de cette agression sur mon visage, de ne plus pouvoir faire mon métier…

« Nabil Ayouch était là tout le temps pour me soutenir. J’ai fait des déclarations de colère que je regrette. Je ne savais plus où j’étais. Alors j’ai décidé de quitter le Maroc. C’est mon pays, je l’aime, j’y ai ma vie et ma fille, j’ai foi en ses forces vives, mais je ne veux plus vivre dans la peur. On s’attaque à moi pour un rôle que j’ai joué dans un film que les gens n’ont même pas vu. Une campagne de dénigrement légitimée par une interdiction de diffusion du film, alimentée par les conservateurs, nourrie par les réseaux sociaux si présents aujourd’hui… et qui continue de tourner en rond et dans la violence. Au fond, on m’insulte parce que je suis une femme libre. Et il y a une partie de la population, au Maroc, que les femmes libres dérangent, que les homosexuels dérangent, que les désirs de changement dérangent. Ce sont eux que je veux dénoncer aujourd’hui, et pas seulement les trois jeunes qui m’ont agressée… »

Loubna Abidar

La bande-annonce de Much Loved.

PS. Des copies du film ont été mises en circulation au Maroc, dans lesquelles des scènes pornographiques ont été ajoutées pour en dénoncer l'immoralité !


Tunisie. « Charlie » et la suite

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L’actua­li­sa­tion du slo­gan « Char­lie » résu­me tout, hélas. Tout, c’est-à-dire, en réfé­ren­ce aux atten­tats de jan­vier à Paris, une même ana­lo­gie dans l’horreur fana­ti­que et mor­ti­fè­re ; un même but des­truc­teur qui s’en prend à l’Histoire – cel­le de la Tuni­sie, à tra­vers le musée du Bar­do –; à l’Occident, dési­gné com­me Satan à tra­vers ses tou­ris­tes « dépra­vés »; et à la Démo­cra­tie, assi­mi­lée à la déchéan­ce laï­que – donc anti-cora­ni­que. En pri­me, si on ose dire, cet odieux atten­tat – 22 morts, une cin­quan­tai­ne de bles­sés – rui­ne pour long­temps la chan­ce­lan­te éco­no­mie tuni­sien­ne en gran­de par­tie basée sur le tou­ris­me.

L’« État isla­mi­que » vient ain­si de fai­re son entrée fra­cas­san­te dans cet­te Tuni­sie qui, depuis qua­tre ans, par­ve­nait tant bien que mal à sau­ve­gar­der sa révo­lu­tion et ses fra­gi­les acquis. Ain­si contraint à décré­ter l’« état de guer­re », le gou­ver­ne­ment tuni­sien tom­be dans l’engrenage répres­sif qui s’attaque aux effets et non aux cau­ses. Des cau­ses d’ailleurs si pro­fon­des qu’elles outre­pas­sent les capa­ci­tés réac­ti­ves d’un petit État et même – c’est tout dire – cel­les de la « com­mu­nau­té inter­na­tio­na­le ». Ladi­te « com­mu­nau­té » qui, par ses mem­bres voyous, ses machi­nes de guer­re, son éco­no­mie de la Finan­ce et du tout-Mar­chan­di­se, a lar­ge­ment contri­bué à allu­mer la mèche ram­pan­te du fas­cis­me isla­mis­te.

Les repor­ta­ges d’Envoyé spé­cial (Fran­ce 2), notam­ment les pas­sa­ges tour­nés à Sidi Bou­zid d’où était par­tie la révo­lu­tion avec le sui­ci­de de Moha­med Boua­zi­zi, mon­trent un tel cli­va­ge hai­neux entre sala­fis­tes et démo­cra­tes qu’on peut crain­dre le pire à court ter­me. Et com­ment ne pas voir la mena­ce de ce cli­va­ge géné­ral dans notre mon­de en désar­roi ? N’en ver­ra-t-on pas les effets « col­la­té­raux » dès diman­che pro­chain dans les urnes bien de chez nous ?

 

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Mauritanie : condamné à mort pour apostasie – « avoir parlé avec légèreté du prophète Mahomet »

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Moha­med Chei­kh Ould Moha­med, déte­nu depuis le 2 jan­vier 2014, condam­né à mort pour apos­ta­sie

Un jeu­ne Mau­ri­ta­nien jugé pour apos­ta­sie après un écrit consi­dé­ré com­me blasphé–matoire a été condam­né à mort mer­cre­di soir (24/12/14) par un tri­bu­nal de Nouadhi­bou, port à l’extrême nord-ouest du pays.

Moha­med Chei­kh Ould Moha­med, déte­nu depuis le 2 jan­vier 2014, avait plai­dé non cou­pa­ble mar­di 23 décem­bre à l’ouverture de son pro­cès, le pre­mier du gen­re en Mau­ri­ta­nie. La pei­ne de mort n’est pas abo­lie dans le pays où, selon Amnes­ty Inter­na­tio­nal, la der­niè­re exé­cu­tion date de 1987.

Le pré­ve­nu, pro­che de la tren­tai­ne, s’est éva­noui à l’énoncé du ver­dict par la Cour cri­mi­nel­le de Nouadhi­bou avant d’être rani­mé et conduit en pri­son. L’annonce du juge­ment a été sui­vie de bruyan­tes scè­nes de joie dans la sal­le d’audience et à tra­vers la vil­le de Nouadhi­bou avec des ras­sem­ble­ments ponc­tués de concerts de klaxon.

A l’audience, un juge a rap­pe­lé à l’accusé qu’il a été incul­pé d’apostasie « pour avoir par­lé avec légè­re­té du pro­phè­te Maho­met  » dans un arti­cle publié briè­ve­ment sur des sites inter­net mau­ri­ta­niens, dans lequel il contes­tait des déci­sions pri­ses par le pro­phè­te Maho­met et ses com­pa­gnons durant les guer­res sain­tes.

Moha­med Chei­kh Ould Moha­med avait expli­qué que « son inten­tion n’était pas de por­ter attein­te au pro­phè­te, (...) mais de défen­dre une cou­che de la popu­la­tion mal consi­dé­rée et mal­trai­tée, les for­ge­rons  », dont il est issu. Il a ensui­te décla­ré : « Si on peut com­pren­dre (à tra­vers mon tex­te) ce pour quoi je suis incul­pé, je le nie com­plè­te­ment et m’en repens ouver­te­ment. »

Mer­cre­di soir, les deux avo­cats com­mis d’office pour la défen­se ont insis­té sur le repen­tir expri­mé par l’accusé et esti­mé que cela devrait être pris en comp­te en sa faveur.

Plus tôt dans la jour­née, le pro­cu­reur de la Répu­bli­que de Nouadhi­bou avait requis la pei­ne de mort à son encon­tre.

En ren­dant sa déci­sion, la cour a indi­qué que le pré­ve­nu tom­bait sous le coup d’un arti­cle du code pénal mau­ri­ta­nien pré­voyant la pei­ne de mort pour « tout musul­man, hom­me ou fem­me, ayant renon­cé à l’islam, expli­ci­te­ment ou à tra­vers des actes ou paro­les en tenant lieu ».

mauritanieEn février, un célè­bre avo­cat mau­ri­ta­nien, Me Moha­me­den Ould Iched­dou, qui avait été sol­li­ci­té par la famil­le de l’accusé, avait annon­cé qu’il renon­çait à le défen­dre après des mani­fes­ta­tions hos­ti­les contre le jeu­ne hom­me ain­si que lui-même et ses pro­ches.

Dans son arti­cle contro­ver­sé, Moha­med Chei­kh Ould Moha­med accu­sait la socié­té mau­ri­ta­nien­ne de per­pé­tuer un « ordre social ini­que héri­té » de cet­te épo­que.

Plu­sieurs mani­fes­ta­tions de colè­re avaient eu lieu à Nouadhi­bou et à Nouak­chott, cer­tains pro­tes­ta­tai­res allant jusqu’à récla­mer sa mise à mort, le qua­li­fiant de « blas­phé­ma­teur ».

Selon des orga­ni­sa­tions isla­mi­ques loca­les, c’est la pre­miè­re fois qu’un tex­te cri­ti­que de l’islam et du pro­phè­te est publié en Mau­ri­ta­nie, Répu­bli­que isla­mi­que où la cha­ria (loi isla­mi­que) est en vigueur mais dont les sen­ten­ces extrê­mes com­me les pei­nes de mort et de fla­gel­la­tions ne sont plus appli­quées depuis les années 1980.

[Avec AFP et lefigaro.fr]

Com­men­tai­re de Ber­nard Nan­tet, jour­na­lis­te et afri­ca­nis­te, spé­cia­lis­te du Saha­ra (auteur de Le Saha­ra. His­toi­re, guer­res et conquê­tes , éd. Tal­lan­dier).

Il y a quand même quel­ques chan­ces que la « sen­ten­ce » ne soit pas exé­cu­tée si les pres­sions inter­na­tio­na­les sont suf­fi­san­tes, d’autant plus que la Mau­ri­ta­nie est par­te­nai­re dans la lut­te contre les isla­mis­tes. Tou­te­fois, c’est jus­te­ment en rai­son de cet­te  » rigueur  » reli­gieu­se que la Mau­ri­ta­nie est rela­ti­ve­ment écar­tée de l’action des isla­mis­tes (un peu com­me l’Arabie saou­di­te !!!) qui leur don­ne moins de grain à mou­dre. L’embêtant, c’est que ça se pas­se à Nouadhi­bou, loin de la « média­ti­sa­tion  » qu’il peut y avoir à Nouak­chott.

Appa­rem­ment, il sem­ble que le jeu­ne hom­me en ques­tion, de par la rai­son qu’il don­ne de son ges­te qu’on ne connaît pas enco­re avec pré­ci­sion, serait issu de la cas­te des for­ge­rons, mépri­sée com­me il se doit, par­tout au Saha­ra, y com­pris chez les Toua­reg, où la tra­di­tion fait des for­ge­rons des Juifs isla­mi­sés. Mépris ambi­gu cepen­dant com­me tout ce qui concer­ne les arti­sans, car on a besoin d’eux pour fai­re les menus objets usuels en métal (sa fem­me est géné­ra­le­ment potiè­re et c’est elle qui fait les cous­sins).

Cet­te his­toi­re-là est à rap­pro­cher de la condam­na­tion (je ne sais pas si c’était à la pei­ne de mort) d’un Noir mau­re qui avait brû­lé des pages d’un trai­té juri­di­que tra­di­tion­nel (pas du Coran, il n’était pas fou à ce point-là) jus­ti­fiant l’esclavage. Il faut savoir que l’islam mau­ri­ta­nien se recon­naît de l’éco­le malé­ki­te com­me l’islam saha­rien et celui d’Afrique du Nord qui se basent sur la loi cora­ni­que (cha­ria) pour régler tous les pro­blè­mes d’ici-bas (et ceux de là-haut aus­si pro­ba­ble­ment). Ces trai­tés juri­di­ques concer­nant la vie noma­des (pâtu­ra­ges, cap­tifs, maria­ge, vie quo­ti­dien­ne), ce sont les fameux manus­crits qui consti­tuent les biblio­thè­ques ambu­lan­tes noma­des.


Centrafrique et Libye : les bégaiements de l’histoire

Bernard-Nantet par Ber­nard Nan­tet, jour­na­lis­te et archéo­lo­gue, spé­cia­lis­te de l’Afrique

centrafriqueAu matin du 5 jan­vier, les habi­tants de Ban­gui, la capi­ta­le cen­tra­fri­cai­ne, virent sur­gir des grou­pes de com­bat­tants sans uni­for­me, le corps bar­dé de gri­gris et d’amulettes pro­tec­tri­ces. Brus­que­ment, l’Afrique de la brous­se remon­tait à la sur­fa­ce avec ses tra­di­tions et son his­toi­re occul­tée par la lon­gue paren­thè­se colo­nia­le et une indé­pen­dan­ce mal assu­mée.

Il faut dire que l’ancien Ouban­gui-Cha­ri ne nous avait pas habi­tués à voir s’exprimer tant de hai­ne oppo­sant gens de la brous­se, chris­tia­ni­sés de fraî­che date, et musul­mans, éle­veurs ou com­mer­çants éta­blis depuis long­temps dans le pays.

Il aura suf­fi qu’un an aupa­ra­vant, un ancien minis­tre, Michel Djo­to­dia, agrè­ge en une coa­li­tion (sélé­ka en san­go) tout ce que la région comp­tait de mécon­tents pour fai­re vaciller un État ron­gé par la cor­rup­tion et le népo­tis­me. La mise en cou­pe réglée du pays fit remon­ter à la sur­fa­ce les récits d’une épo­que où l’esclavage rava­geait la région. Les oppo­sants qui avaient fon­du sur la capi­ta­le cen­tra­fri­cai­ne ras­sem­blaient en l’occurrence des mer­ce­nai­res tcha­diens et sou­da­nais, flan­qués de cou­peurs de rou­tes et de bra­con­niers venus épau­ler les reven­di­ca­tions de la mino­ri­té musul­ma­ne mar­gi­na­li­sée,

Des mois de pilla­ges, de des­truc­tions et de tue­ries per­pé­trés par les mem­bres de la Sélé­ka sus­ci­tè­rent la for­ma­tion de grou­pes d’autodéfense, les anti-bala­ka (anti-machet­tes), un sur­nom qui ren­voyait à des temps loin­tains où la kalach­ni­kov n’équipait pas enco­re les enva­his­seurs. L’irruption de mili­ces vil­la­geoi­ses dans cet­te guer­re civi­le de bas­se inten­si­té s’accompagna d’exactions et de mas­sa­cres envers les musul­mans locaux accu­sés – sou­vent à tort – d’avoir pac­ti­sé avec les pré­da­teurs.

La guer­re civi­le en Sier­ra Leo­ne (1991-2001) nous avait déjà mon­tré à quel­les déri­ves meur­triè­res des mili­ces incon­trô­lées pou­vaient se livrer dans des conflits inter­nes. Issues des asso­cia­tions tra­di­tion­nel­les de chas­seurs, ou kama­jors, et bap­ti­sées en la cir­cons­tan­ce For­ces de défen­se civi­le (CDF), ces mili­ces pro­gou­ver­ne­men­ta­les sier­ra-léo­nai­ses furent à l’origine de nom­breu­ses atro­ci­tés.

Dis­pa­ru récem­ment, l’historien malien Yous­souf Tata Cis­sé (1935-2013), auteur d’une thè­se sur les confré­ries de chas­seurs en Afri­que occi­den­ta­le, a mon­tré l’importance des chas­seurs tra­di­tion­nels dans la vie col­lec­ti­ve et la défen­se des vil­la­ges. Autre­fois grou­pées en confré­ries ini­tia­ti­ques, elles avaient un rôle dans le main­tien de la cohé­sion socia­le, com­me au Rwan­da où Tut­sis, Hutus et Twas pou­vaient se retrou­ver au sein d’un culte ren­du au chas­seur mythi­que Ryan­gom­be.

Avant que les com­pa­gnies euro­péen­nes conces­sion­nai­res n’exploitent le pays et les popu­la­tions de façon scan­da­leu­se (début du XXe siè­cle), les forêts de l’Oubangui-Chari ser­vi­rent de refu­ge aux ani­mis­tes fuyant les raz­zias escla­va­gis­tes des­ti­nées à four­nir au mon­de ara­be et à l’Empire otto­man la for­ce ser­vi­le qui leur man­quait. Pre­mier des voya­geurs du XIXe siè­cle à visi­ter la région, le Tuni­sien Moha­med el Toun­si, qui accom­pa­gna une raz­zia au Dar­four voi­sin (1803-1813), témoi­gna des pilla­ges et des rafles qui dévas­taient des ter­ri­toi­res entiers com­me le Dar el Fer­ti dans l’est de la Cen­tra­fri­que, aujourd’hui déser­té.

À cet­te épo­que, le pays subit le contre­coup de la désta­bi­li­sa­tion du Tchad pro­vo­quée par l’arrivée des Ouled Sli­ma­ne, anciens mer­ce­nai­res à la sol­de des pachas de Tri­po­li contre les noma­des Tou­bous du Fez­zan, en Libye. Cet­te tri­bu ara­be fut chas­sée vers le Tchad quand l’Empire otto­man reprit en main la régen­ce de Tri­po­li, jugée trop fai­ble pour s’opposer à la pous­sée fran­çai­se en Algé­rie (milieu du XIXe siè­cle). Dévas­té, ses royau­mes affai­blis, le Tchad ne put s’opposer aux escla­va­gis­tes venus du Sou­dan. Par­mi ceux-ci figu­re le chef de guer­re Rabah dont les armes à feu firent mer­veille dans la chas­se aux ani­mis­tes qui se réfu­giè­rent dans les forêts cen­tra­fri­cai­nes.

sahara-bernard-nantetOr il y a un an, c’est du nord-est, por­te d’entrée tra­di­tion­nel­le des anciens chas­seurs d’esclaves, qu’a sur­gi la Sélé­ka, rejouant un scé­na­rio bien connu. Aujourd’hui en Libye, l’histoire paraît aus­si bégayer. Les affron­te­ments meur­triers, dont Seb­ha, dans le sud, fut récem­ment le théâ­tre (150 morts dans la der­niè­re quin­zai­ne de jan­vier), met­tent de nou­veau aux pri­ses les Ouled Sli­ma­ne, anciens alliés de Kadha­fi, avec les Tou­bous. En effet, ces der­niers ten­tent de récu­pé­rer des ter­ri­toi­res au Fez­zan et des oasis, tel celui de Kou­fra dont ils furent jadis chas­sés.

Ain­si, iro­nie de l’Histoire, en Cen­tra­fri­que com­me en Libye, la mémoi­re de l’esclavage et de ses raz­zias se rap­pel­le au sou­ve­nir des hom­mes à tra­vers les évé­ne­ments dra­ma­ti­ques actuels qui, à pre­miè­re vue, pour­raient paraî­tre sans aucun lien.

Arti­cle paru sur le Huf­fing­ton Post


Mandela. Ah ce qu’on s’est mar­ré à Soweto !

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© Faber

Céré­mo­nie en l’honneur de Man­de­la à Sowe­to. Ah que voi­là de vraies bel­les réjouis­san­ces mor­tuai­res ! De quoi ravir Bras­sens et sa nos­tal­gie des Funé­railles d’antan : « O, que renais­se le temps des morts bouf­fis d´orgueil / L´époque des m´as-tu-vu-dans-mon-joli-cercueil / Où, quit­te à tout dépen­ser jusqu´au der­nier écu / Les gens avaient à cœur d´mourir plus haut qu´leur cul. »  Brel aus­si : « J’veux qu’on rie, j’veux qu’on dan­se / Quand c’est qu’on m’mettra dans l’trou » (Le Mori­bond) .Mais pas du tout Fer­ré, trop mor­bi­de : « A mon enter­re­ment je ne veux que des morts / Des ros­si­gnols sans voix  ».

Dans le sta­de de Sowe­to, il y eut même quel­ques sup­plé­ments au pro­gram­me. Le gag du pseu­do tra­duc­teur en lan­ga­ge des signes. Un Fran­cis Blan­che noir, mâti­né de Lafes­se… Illu­mi­né peut-être. Génial sûre­ment.


Dans les cou­lis­ses de l’hommage à Man­de­la par euro­news-fr

Et puis les foli­chon­ne­ries de Bara­ck Oba­ma avec l’aguichante blon­de danoi­se, se tirant des por­traits com­me des ados… Ah ce qu’on s’est mar­ré à Sowe­to ! 

Ben quoi, pour une fois qu’une  céré­mo­nie du gen­re ne som­bre pas dans les tron­ches de cir­cons­tan­ce ! Cer­tes,  les vraies funé­railles sont enco­re à venir. Mais enfin, le show a eu lieu. Il fut excel­lent. Man­de­la aurait appré­cié.


Mandela. De lui, on ne devrait publier que des photos en Noirs et Blancs

mandela

Non seule­ment j’ai chan­gé le titre, trou­vant que celui-ci aurait dû s’imposer d’emblée (j’avais écrit « en noir et blanc »), mais j’ai aus­si rem­pla­cé la pho­to. La pré­cé­den­te, bien meilleu­re, pro­ve­nait de l’AFP et était due à Léon Neal, que je remer­cie en m’excusant pour l’emprunt invo­lon­tai­re. Cel­le-ci sem­ble libre de droit. 

Paro­les :

Être libre, ce n’est pas seule­ment se débar­ras­ser de ses chaî­nes… C’est vivre de maniè­re à res­pec­ter et ren­for­cer la liber­té des autres. [Remar­que : cet­te for­mu­la­tion est à rap­pro­cher de la fameu­se « Ma liber­té s’arrête où com­men­ce cel­le des autres ». Tra­duc­tion man­de­lien­ne : « Ma Liber­té com­men­ce avec cel­le des autres ». Inté­res­sant, non ?]

Je n’étais pas un mes­sie, mais un hom­me ordi­nai­re qui était deve­nu un lea­der en rai­son de cir­cons­tan­ces extra­or­di­nai­res.

C’est en reve­nant à un endroit où rien n’a bou­gé qu’on réa­li­se le mieux à quel point on a chan­gé.

La poli­ti­que peut être ren­for­cée par la musi­que, mais la musi­que a une puis­san­ce qui défie la poli­ti­que.

 – Nel­son Man­de­la


Le Sahara, par Bernard Nantet. Un désert entre fascination et enjeux internationaux

SAHARA-Bernard NantetQuand Ber­nard Nan­tet écrit sur l’Afrique, c’est du soli­de. Pas de ces bou­quins vite faits au détour d’une « actu », en l’occurrence la guer­re au Mali. Depuis des décen­nies, il l’aura labou­ré ce conti­nent infi­ni, à tous les sens du mot, et dans tous les sens de son insa­tia­ble curio­si­té. Archéo­lo­gue autant que jour­na­lis­te – les deux métiers s’entremêlent, selon les pro­fon­deurs des cou­ches explo­rées, selon les épo­ques –, cet éru­dit atten­tion­né pos­sè­de le don de ques­tion­ner les tra­ces pour fai­re par­ler les hom­mes qui les ont lais­sées dans les temps plus ou moins loin­tains. De même que, jour­na­lis­te, il ques­tion­ne « les gens », ceux de main­te­nant pour attein­dre ce qui demeu­re du pas­sé. Deux métho­des qui, en fin de comp­te, se croi­sent dans le champ de l’Histoire et celui de l’actualité.

Ain­si inter­ro­ge-t-il aujourd’hui le Saha­ra, cet autre conti­nent dans le conti­nent, ou plu­tôt cet océan de pier­res, cailloux, mon­ta­gnes. Et de sable. Ce désert immen­se et inquié­tant, objet de fas­ci­na­tion, enjeu de conquê­tes et de pou­voir. Ce lieu de confron­ta­tions que l’on peut dire exis­ten­tiel­les entre pay­sans séden­tai­res et noma­des, lieu cepen­dant livré à tous les vents, y com­pris les plus mau­vais des enva­his­seurs, exploi­teurs, tra­fi­quants en tous gen­res – aujourd’hui les armes, la dro­gue, les expé­dients du fon­da­men­ta­lis­me reli­gieux, viles mar­chan­di­ses suc­cé­dant au com­mer­ce ances­tral du bétail, du sel, de l’or, des escla­ves aus­si, non sans for­ger une cer­tai­ne sages­se nouée à l’infinitude des hori­zons.

Com­me le dit d’emblée l’auteur, dans un désir de démy­thi­fier une contrée expo­sée à l’exotisme, « Tom­bouc­tou l’inaccessible a ces­sé d’être la Mys­té­rieu­se ». Il faut désor­mais se ren­dre à la dure réa­li­té qui rejoint l’âpreté du « mon­de glo­ba­li­sé », assoif­fé com­me jamais de res­sour­ces « vita­les », dont cet ura­nium d’Arlite au Niger, qui nour­rit nos cen­tra­les, devient un enjeu inter­na­tio­nal et exci­te les ter­ro­ris­tes.

On com­prend au fil de ces qua­tre cents pages très den­ses, à quel point le Saha­ra, depuis les temps immé­mo­riaux en pas­sant par sa tumul­tueu­se his­toi­re (curieu­se­ment liée aux pre­miers navi­ga­teurs) se trou­ve relié à l’« autre mon­de », notam­ment, et pour aller vite, via l’arabisation et les colo­ni­sa­tions moder­nes. Sans oublier les épo­pées fameu­ses, dont cel­le de l’Aéropostale avec l’escale non moins célè­bre de Cap Juby (Laté­coè­re, Saint-Exu­pé­ry).

On sera éton­né éga­le­ment par le cha­pi­tre illus­trant la « fas­ci­na­tion du désert », nour­rie en effet d’exotisme (Dela­croix, Fro­men­tin ; Isa­bel­le Ebe­rhardt ; Paul Morand… et Albert Lon­dres). Vint ensui­te « le temps des cher­cheurs », remar­qua­bles défri­cheurs au long cours des mis­sions scien­ti­fi­ques.

L’ouvrage se ter­mi­ne par un abon­dant cha­pi­tre inti­tu­lé « L ‘« Indé­pen­dan­ce et après », en quoi il rejoint l’actualité la plus brû­lan­te, qui ne se ter­mi­ne pas, sinon sur une inter­ro­ga­tion, là où le jour­na­lis­te rejoint l’historien.

Pas­sion­nant, cet ouvra­ge est à la fois pré­cieux par la riches­se de conte­nu et par la qua­li­té de l’écriture. Sa lec­tu­re en est faci­li­tée par d’innombrables inter­ti­tres et tout un appa­reilla­ge d’édition : chro­no­lo­gie, glos­sai­re, car­te, biblio­gra­phie et index – cer­tains édi­teurs pour­raient s’en ins­pi­rer. De même, pour d’autres rai­sons, qu’un cer­tain conseiller pré­si­den­tiel, quant à lui désor­mais bien entré dans l’Histoire.

 

Le Saha­ra. His­toi­re, guer­res et conquê­tes. Ber­nard Nan­tet.

Tal­lan­dier édi­teur. 400 p. 22,90 €


Homélie du Mali. De la guerre et de la civilisation

Tout conflit signe une cer­tai­ne huma­ni­té, cel­le qui se cher­che en s’opposant tout en cher­chant son har­mo­nie. Mais la guer­re ? La guer­re, c’est la part d’inhumanité, l’échec face au conflit dans l’incapacité à le résou­dre autre­ment que par la vio­len­ce – qui ne résout rien. Mais alors, la guer­re au Mali ?

Tel est le thè­me de mon homé­lie domi­ni­ca­le, ali­men­tée par l’échange de tweets sui­vant :

 

– « Grac­chus Babeuf » : L’intervention au Mali pour ren­dre ser­vi­ce à Are­va ? Non, on a un pré­si­dent de Gau­che qui com­bat la Finan­ce ? C’est ça j’ai bon ? Hein ? 

– Moi : Ces amal­ga­mes, c’est d’un nul ! Presqu’aussi binai­re que les fous d’Allah.

– « G-B »: Sûre­ment, mais alors pour­quoi ? Par bon­té d’âme ?

– Moi : Ben quoi, t’aurais lais­sé fai­re ces « libé­ra­teurs » ? Dis voir ta recet­te.

 

Fin de l’échange.

 

je penseDans sa si len­te évo­lu­tion, l’humanité pei­ne à se défai­re de son ani­ma­li­té. C’est aus­si que sa part ins­tinc­ti­ve lui pro­cu­re des avan­ta­ges réels en ter­mes de sur­vie et de repro­duc­tion notam­ment, ce que Dar­win qua­li­fiait de carac­tè­res béné­fi­ques pour l’espèce. L’agressivité relè­ve de ces com­por­te­ments béné­fi­ques, en même temps qu’elle se heur­te à l’évolution socia­le – la quê­te d’harmonie entre les indi­vi­dus et entre les grou­pes. C’est de cet­te évo­lu­tion qu’a émer­gé ce qu’on appel­le la civi­li­sa­tion, cet effort des humains vers l’humanité en mar­che.

 

Évo­lu­tion len­te, donc – à l’image tu temps long qui tra­ver­se pré­his­toi­re et his­toi­re, selon une direc­tion non linéai­re, en fait sinueu­se au pos­si­ble et par­fois même régres­si­ve. En quoi il s’agit bien d’une construc­tion humai­ne, donc hési­tan­te et impar­fai­te, non téléo­lo­gi­que, pour employer un gros mot qui sépa­re, là enco­re, les tenants du maté­ria­lis­me de ceux du déter­mi­nis­me fina­lis­te. Sépa­ra­tion qui culmi­ne, en par­ti­cu­lier aux Etats-Unis de maniè­re visi­ble et même spec­ta­cu­lai­re, entre scien­ti­fi­ques évo­lu­tion­nis­tes et créa­tion­nis­tes. Les­quels consi­dè­rent que l’origine du mon­de remon­te à 6000 ans, puis­que c’est écrit dans la Bible. Ces sor­net­tes ayant aujourd’hui du mal à tenir debout – du moins dans les esprits un peu éclai­rés – leurs par­ti­sans se sont… adap­tés. Ain­si ont-ils « évo­lué » en adop­tant le concept du « des­sein intel­li­gent » (intel­li­gent desi­gn), ver­sion état­su­nien­ne du Grand hor­lo­ger qui, dans l’Europe du XVIIIe siè­cle, divi­sait déjà les tenants des Lumiè­res.

Mais la guer­re au Mali dans tout ça ?

N’est-ce pas la ques­tion : cel­le de la résis­tan­ce à l’obscurantisme ? Les Maliens ne s’y trom­pent pas quand ils accla­ment l’intervention mili­tai­re fran­çai­se. Une néo-colo­ni­sa­tion ? Ou un rem­part contre ces fana­ti­ques assas­sins qui, au nom d’Allah et de la cha­ria, tient, vio­lent, pillent ou, au « mieux », ampu­tent, fouet­tent, dégra­dent les fem­mes en les ter­rant chez elles ou en les voi­lant, détrui­sent livres et biblio­thè­ques, inter­di­sent la musi­que ?

 

Que la droi­te umpis­te, après avoir applau­di l’intervention fran­çai­se, se res­sai­sis­se par obli­ga­tion idéo­lo­gi­que et par­ti­sa­ne, soit ! Que des gau­chis­tes paten­tés s’enferrent com­me à l’habitude dans leur rôle de tenan­ciers de cha­pel­les, bof ! Qu’un Mélen­chon poin­te un doigt ven­geur de pro­phè­te ! Mais pas cer­tains de mes potes de gau­che, d’ordinaire éclai­rés, qui s’empêcheraient sous pré­tex­te de non-hol­lan­dis­me, non !

 

Si tou­te guer­re est déplo­ra­ble – voir le début de cet­te homé­lie –, elle l’est com­me consé­quen­ce de l’impossible har­mo­nie en ce bas mon­de. Et non du fait qu’il n’y aurait pas de cau­ses jus­tes. Tout com­me le sont les trois mots emblé­ma­ti­ques de notre Répu­bli­que, et ce qui s’ensuit en ter­mes de jus­ti­ce et de laï­ci­té. D’humanité.


Côte d’ivoire. Les « processus de paix » face aux risques élevés d’un pays coupé en deux

Entretien avec Bernard Nantet, africaniste, auteur entre autres de Dictionnaire de l’Afrique (Larousse) et Chronologie de l’Afrique (éd. TSH)

Les événements de Côte d’ivoire peuvent être difficiles à comprendre, précisément parce qu’ils sont traités de manière événementielle. La presse de consommation courante – comme on le disait de la piquette – ignore la complexité, tend à généraliser autant qu’à clichetonner. Pour des tas de raisons, c’est encore plus vrai pour l’Afrique, ainsi qu’un certain discours dakarois et présidentiel l’a montré jadis de façon déplorable. Bref, dans un blog non obnubilé par le temps, la longueur et le « client », on pouvait essayer de démêler l’écheveau ivoirien. C’est ce que fait ci-dessous Bernard Nantet, mon pote et compère africaniste avec qui j’ai si souvent voyagé en Afrique, et en particulier en Côte d’ivoire.

• À quoi tient, selon toi, le fameux clivage nord-sud ivoirien ?

– Bernard Nantet. Ça se passe à plusieurs niveaux. C’est d’abord un clivage économique, donc social forcément. Dans le sud, les gens sont beaucoup plus riches, c’est la région du cacao et du café, l’un et l’autre très appréciés sur le marché mondial. Alors que dans le nord c’est du coton et de l’arachide, qui poussent beaucoup plus difficilement parce que c’est un pays de savane. Clivage aussi du fait que le nord est plus musulman et le sud plutôt chrétien et animiste ; mais au nord comme au sud on continue à pratiquer les religions traditionnelles. Donc on n’a pas affaire à de l’islam « pur » ni à du christianisme « pur ». En quoi il faut aussi éviter d’opposer trop l’un à l’autre. Le clivage social tient à la fois de la plus grande pauvreté du nord, mais aussi au fait que le sud a besoin des bras du nord du pays et des pays voisins pour travailler le cacao et le café de manière saisonnière.2Cte_dIvoire

• Oui, des travailleurs venant du nord du pays mais aussi des travailleurs migrants, venus du Burkina Faso notamment…

– …Oui. Et du Mali également. Il s’agit de pays de la savane, beaucoup plus soumise aux aléas de la sécheresse, déjà que la saison sèche y dure parfois six mois et plus ! D’où ces migrations vers le sud. C’est pour cette raison que les colons avaient créé la grande voie de chemin de fer Abidjan-Ouagadougou et ainsi faire venir les travailleurs saisonniers par un aller-retour nord sud d’à peu près six mois.

• Cette voie ferrée permettait aussi de relier le Burkina Faso à l’océan.

– Certes, mais c’était d’abord pour faire venir la main-d’œuvre. Faire venir les travailleurs et les renvoyer tout aussi vite dès que la saison tirait à sa fin. D’autant qu’à l’époque les transports routiers ne fonctionnaient pas.

• Je reviens un peu en arrière à propos des données religieuses dont tu as bien montré la nécessité d’en relativiser l’importance. Cependant, tiennent-elles quand même une place dans le conflit actuel ?

– Je ne crois pas. On ne peut pas dire que la religion compte en quoi que ce soit dans la situation actuelle – je parle des pratiques religieuses envers lesquelles les Africains sont très tolérants. Même si ça divise les populations selon leurs manières de vivre. Par exemple, les musulmans ont tendance à vouloir manger du riz, à la différence des paysans du nord qui eux consomment du mil qu’ils cultivent et qui coûte moins cher – c’est une céréale des campagnes. On mange du riz quand on est en ville et qu’on a du travail pour s’en procurer car il est plus cher que le mil, c’est une question de modernité. Les différences sont donc plus marquées sur les genres de vie que sur les pratiques religieuses à proprement parler. Je parle des habitants du nord de l’Afrique occidentale pas complètement islamisés, à la différence des habitants des zones forestières qui ont plus tendance à manger du manioc, des patates douces, des ignames et du maïs – même s’il mangent aussi du riz, bien sûr ! Donc, ne pas trop se fixer sur la religion, même si elle tend à prendre de plus en plus d’importance avec l’islamisation croissante de l’Afrique.

• Et l’évangélisation aussi…

– Ça ne joue que sur une frange assez mince, urbaine, bien moindre que l’islamisation. Il ne faut pas oublier qu’au début de la colonisation, les Ivoiriens du sud avaient été convertis au christianisme pour évoluer ensuite vers le protestantisme et vers un syncrétisme entre le christianisme et la religion traditionnelle. Lors de grandes grèves du début de la colonisation, les travailleurs s’appuyaient sur ce syncrétisme avec églises indépendantes et pasteurs « prophètes » pour s’opposer aux nouvelles cultures imposées par le colonisateur. L’évangélisme de Simone Gbagbo renoue en quelque sorte avec ce syncrétisme prophétique.

Laurent Gbagbo (DR)

Alassane Ouattara (DR)

 

 

 

 

 

 

• Justement, du point de vue de l’histoire et à propos de la colonisation, quelle place a-t-elle encore pu tenir dans les conflits actuels ?

– Peu de place dans le conflit lui-même, je crois. Parce que sous Gbagbo, Bolloré comme les autres grandes compagnies françaises étaient très bien vues. Tout a commencé à la fin des années 80 lors de la crise économique qui a frappé la Côte d’ivoire du fait de la chute des prix du cacao et du café. C’est à ce moment-là qu’Houphouët-Boigny a fait appel à l’économiste Alassane Ouattara pour, comme on dit si bien, remettre de l’ordre dans l’économie ivoirienne – ce qui voulait dire tailler dans le secteur public. Ouattara fut ministre de l’économie de 90 à 93, c'est-à-dire jusqu’à la mort d’Houphouët, et durant la période où il était déjà très malade. Autant dire que c’est Ouattara qui faisait alors la politique économique de la Côte d’ivoire. Il a vraiment sabré dans le secteur public, privatisant à mort. Surtout, il a supprimé la Caisse de compensation économique créée dans les années 60, à l’époque du « miracle ivoirien ». Cette caisse permettait de lisser les écarts de rendements agricoles d’une année sur l’autre ; quand l’année était bonne, on faisait des provisions qui permettaient de payer les petits planteurs en cas de mévente. Il ne faut pas oublier qu’Houphouët-Boigny a fait toute sa carrière politique, dès avant l’indépendance, en tant que syndicaliste agricole – Sékou Touré, lui, président de la Guinée, était un syndicaliste des dockers, c’était très différent ! Houphouët-Boigny est un syndicaliste des petits planteurs contre les gros. C’est ainsi qu’il est devenu président de la Côte d’ivoire à l’indépendance.

• C’est aussi lui qui a mis en avant la « Françafrique » tout en imposant un  pouvoir dictatorial dont certains sont restés nostalgiques…

– La Françafrique est un concept élaboré par Houphouët-Boigny qui voulait montrer la proximité de l’Afrique francophone avec la France – pas seulement les hommes politiques, mais aussi les élites, les intellectuels et les Africains francophones en général. À la mort d’Houphouët-Boigny en 93, c’est un Baoulé comme lui, Konan Bédié, alors président de l’Assemblée nationale, qui est devenu président de manière constitutionnelle. En 1995, il est élu avec 96% des suffrages… avant d’être renversé en 99 par Robert Guéï lors d'un coup d'État militaire. Aux élections d'octobre 2000, Guéï est battu, mais refuse de reconnaître le résultat. Des manifestations feront alors environ 300 morts. Guéï sera tué en 2002 lors du putsch organisé par les opposants du nord.

C’est à cette époque que Bédié a lancé le thème de l’« ivoirité », contre lequel Gbagbo s’était d’ailleurs élevé en tant que socialiste. Thème qu’il ne reprendra pas vraiment à son compte, même si ça a été beaucoup dit. Bref, il est devenu président en 2000 face à Guéï et Ouattara [Ndlr : comme nous l'a fait justement remarquer un commentateur, voir ci-dessous, Ouattara n'avait pas été candidat en 2000, pour cause de non "ivoirité"] et en 2002, donc, les putschistes du nord exigent que Ouattara devienne président. Le pays va se trouver coupé en deux moitiés nord et sud. Puis il y aura les « accords de Marcoussis » et les bombardements de Bouaké qui causeront 9 morts et une cinquantaine de blessés chez les militaires français, sans qu’on ait jamais bien su qui les avait ordonnés. La réplique des Français a ensuite déclenché de violentes émeutes anti-françaises.

• Après quoi les élections furent reportées à plusieurs reprises, finalement jusqu’en 2010, avec les conséquences que l’on sait.

– Chacun des camps a accusé l’autre d’avoir trafiqué bulletins et résultats. Le problème électoral au sens strict c’est que tous les bureaux de vote n’étaient pas vraiment contrôlés, en particulier ceux du nord, beaucoup plus clairsemés qu’au sud. Gbagbo n’a pas accepté le verdict de Ouattara et réciproquement. Mais comme Ouattara était un ancien haut fonctionnaire du Fonds monétaire international, il était considéré comme celui qui allait remettre la Côte d’ivoire sur pied – sinon l’Afrique de l’ouest et l’Afrique toute entière – c’est donc lui que la « communauté internationale » a choisi. Ainsi on avait d’un côté ce fils de marchand, libéral tendance néo ou ultra, ancien gouverneur de la Banque centrale des États de l'Afrique de l'Ouest (BCEAO) de 1988 à 1990 ; et de l’autre un professeur d’histoire qui a passé sa thèse sur le marxisme à Paris… Ils ne sont guère compatibles pour gouverner ensemble… D’autant qu’en 1992, Gbagbo et sa femme avait été jetés en prison par Ouattara, pendant plus d’un an !

• Pourquoi finalement n’y a-t-il pas eu recompte des bulletins ?

– Est-ce qu’on aurait pu les recompter, et dans quelles conditions à nouveau ? Et Gbagbo n’était pas non plus des plus propres tant en ce qui concerne les droits de l’homme, la disparition du journaliste franco-canadien Guy-André Kieffer* ; l'assassinat de Jean Hélène*, de Radio France internationale ; les exactions de son mouvement des « Jeunes patriotes », etc. Peut-être aurait-il fallu un intérim avec Konan Bédié pendant un ou deux ans, le temps que les choses se calment… Personne ne l’aurait vraiment souhaité, ni les antagonistes, ni la « communauté internationale » qui misait tant sur Ouattara. Quant à Gbagbo, la presse occidentale l'avait en quelque sorte "dans le nez" à cause des assassinats de Kieffer et Hélène.  C’est un fait que la Côte d’ivoire se trouve maintenant vraiment coupée en deux. Je ne vois pas comment les choses pourraient s’arranger.

• Surtout avec un déséquilibre lié au fait que la capitale économique, Abidjan, est plus fortement gbagboïste.

– Oui, et le sud plus généralement. Et quand les habitants du nord vont arriver dans le sud pour s’y installer, comment cela va-t-il se passer, y compris chez les Baoulé de Konan Bédié ? Et tous les Akan du centre et du sud-est, dont font partie les Baoulé (comme les Ashanti du Ghana), comment vont-ils aussi réagir ? Le clivage va-t-il s’accentuer ? Comment faire pour que ce qu’on appelle toujours pudiquement les « processus de paix »  ne continuent pas à cacher de vrais conflits ? Qu’en sera-t-il de la commission « vérité et réconciliation » proposée par Ouattara selon le modèle d’Afrique du Sud, on peut essayer, pourquoi pas ? Il ne faut pas oublier que Gbagbo et Ouattara se sont retrouvés ensemble en 1995 dans un même bloc pour s’opposer aux élections organisées par Konan Bédié, estimées non démocratiques. Mais il s’est passé tant de choses entre-temps…

* Taper "Kieffer" et "Jean Hélène" dans la case Rechercher, colonne de droite.


[Révoltes arabes]. A Cuba, place de la Révolution, on prépare le défilé au pas de l’oie

Cuba Libye Révolution yes© faber

Le pas de l’oie à Cuba, selon Yoani Sanchez sur « Generacion Y  »

 

« Mon quar­tier connaît une peti­te secous­se, un chan­ge­ment qui se pré­sen­te sous la for­me d’une cou­che d’asphalte neu­ve, d’ouvriers qui refont les rues et posent un revê­te­ment noi­râ­tre qui dans quel­ques jours aura dur­ci sous les pneus des voi­tu­res. Nous som­mes tous sur­pris. La joie serait le sen­ti­ment le plus cou­rant si ce n’étaient les rai­sons qui ont conduit à ces répa­ra­tions et la rai­son de ces tra­vaux. Tou­te la Pla­ce de la Révo­lu­tion et la « zone blo­quée » où j’habite se pré­pa­rent au grand défi­lé du 15 avril pro­chain*. Un grand défer­le­ment de puis­san­ce mili­tai­re qui pré­tend dis­sua­der tous ceux qui sou­hai­tent un chan­ge­ment à Cuba.

« Depuis des semai­nes le par­king du sta­de Lati­no-amé­ri­cain est le siè­ge de répé­ti­tions pour le pas de l’oie des sol­dats. Des jam­bes ten­dues à qua­ran­te cinq degrés, qui rap­pel­lent des marion­net­tes tirées par un fil, par une cor­de qui se perd là-haut dans l’immensité du pou­voir.

« Je ne sais pas ce qu’il peut y avoir de beau dans une para­de mili­tai­re, ce qu’il peut y avoir d’émouvant dans le défi­lé de ces êtres syn­chro­nes et auto­ma­ti­ques qui pas­sent le visa­ge tour­né vers le lea­der dans la tri­bu­ne. Mais le résul­tat je le connais bien : on dira ensui­te que le gou­ver­ne­ment est armé jusqu’aux dents et que ceux qui des­cen­dent dans la rue pour pro­tes­ter seront écra­sés contre le sol qu’aujourd’hui même on est en train de répa­rer.

« Le pas des pelo­tons ten­te­ra de nous de nous aver­tir que le Par­ti n’a pas seule­ment des mili­tai­res pour le défen­dre mais aus­si des trou­pes anti-émeu­te et des corps d’élite. J’appellerais ça la cho­ré­gra­phie de l’autoritarisme, mais d’autres pré­fè­rent croi­re que ce sera une démons­tra­tion d’indépendance, d’une auto­no­mie natio­na­le qui res­sem­ble en réa­li­té à cel­le de Robin­son aban­don­né sur son île.

« Mais au-delà de mes réti­cen­ces envers les uni­for­mes, de mon aller­gie au défi­lé d’escadrons qui mar­chent à l’unisson, je suis aujourd’hui pré­oc­cu­pée par le gou­dron, par cet asphal­te posé récem­ment que les chaî­nes des tanks vont endom­ma­ger. »

Traduit par Jean-Claude MAROUBY

* Note de GP: il s’agit de mar­quer le cin­quan­te­nai­re du débar­que­ment de la baie des Cochons : le 15 avril 1961, ten­ta­ti­ve d’invasion mili­tai­re de Cuba par des exi­lés cubains sou­te­nus par les États-Unis.


Libye Tunisie. Question de regards

 

Revue de pres­se. La légen­de est cel­le de l’Histoire en mar­che…

 


SUR LES ROUTES DE TUNISIE - Que Redeyef est belle en ce jour !

Par Ber­nard Dréa­no

Res­pon­sa­ble du Cen­tre d’études et d’initiatives de soli­da­ri­té inter­na­tio­na­le (CEDETIM), Ber­nard Dréa­no a par­cou­ru la Tuni­sie, un mois après la chu­te du pré­si­dent Ben Ali. Il a accom­pa­gné le mili­tant Mou­hied­di­ne Cher­bib au tri­bu­nal, ren­con­tré des avo­cats, des famil­les de mar­tyrs et des syn­di­ca­lis­tes de l’UGTT.  Voi­ci son récit, com­me un beau et fort témoi­gna­ge.

14 février 2011. Zine el-Abi­di­ne Ben Ali a fui la Tuni­sie depuis un mois.

Un ami de la Ligue tuni­sien­ne des droits de l’homme (LTDH) est venu me cher­cher à l’aéroport de Tunis-Car­tha­ge. Nous allons direc­te­ment au local de la Ligue rejoin­dre le grou­pe qui doit par­tir pour Gaf­sa.

La vil­la qui abri­te le siè­ge de la Ligue est un lieu emblé­ma­ti­que de la résis­tan­ce à la dic­ta­tu­re. La LTDH, fon­dée en 1976, n’a jamais cédé devant les pres­sions des pou­voirs de Bour­gui­ba puis de Ben Ali, les inti­mi­da­tions et cen­su­res, les empri­son­ne­ments ou l’exil de cer­tains de ses res­pon­sa­bles com­me Khe­maïs Chem­ma­ri, Khe­maïs Ksi­la, Mon­cef Mar­zou­ki. La Ligue n’a ces­sé de dénon­cer les attein­tes au droit, la cor­rup­tion, la répres­sion et la tor­tu­re de mili­tants poli­ti­ques ou syn­di­caux, isla­mis­tes, com­mu­nis­tes, sociaux-démo­cra­tes ou libé­raux. Entrer dans la vil­la de la Ligue, constam­ment sur­veillée par la poli­ce, c’était l’assurance d’être sui­vi, fiché, par­fois inter­pel­lé… J’en ai fait l’expérience.

Mais aujourd’hui, aucun flic à l’horizon. Aucun flic ? Pas tout à fait. Il y a, en civil, à l’intérieur du bâti­ment quel­ques poli­ciers. Ils sont venus sol­li­ci­ter des conseils pour créer un syn­di­cat indé­pen­dant dans la poli­ce !

À l’intérieur, je retrou­ve avec émo­tion Mokh­tar Tri­fi, pré­si­dent de la Ligue depuis 2000 (aucun congrès de la LTDH n’ayant pu se tenir depuis cet­te date du fait des pres­sions du pou­voir), et d’autres mem­bres de l’organisation. Et les exi­lés reve­nus au pays, Khé­maïs Ksi­la, Kamel Jen­dou­bi, le pré­si­dent du réseau euro-médi­ter­ra­néen des droits de l’homme, et bien sûr Mou­hied­di­ne Cher­bib.

(Lire la sui­te…)


Appel pour une intervention solidaire de l’Union européenne en Méditerranée

Une soixan­tai­ne d’organisations lan­cent un appel à l’Union euro­péen­ne pour qu’elle inter­vien­ne de maniè­re concrè­te et soli­dai­re dans le sou­tien aux peu­ples de Médi­ter­ran­née en révol­te. En voi­ci le tex­te :

© faber

Alors que des chan­ge­ments poli­ti­ques majeurs, annon­çant la fin de régi­mes auto­ri­tai­res, sont amor­cés au sud de la Médi­ter­ra­née, les gou­ver­ne­ments et les ins­tan­ces de l’Union euro­péen­ne se mon­trent avant tout pré­oc­cu­pés de se pro­té­ger contre « les flux migra­toi­res incon­trô­la­bles » que pour­raient entraî­ner ces bou­le­ver­se­ments. Les experts et les ser­vi­ces diplo­ma­ti­ques, qui n’ont rien vu venir des mou­ve­ments poli­ti­ques en cours, ne crai­gnent pas aujourd’hui d’affirmer que des mil­liers de migrants ris­quent de défer­ler sur les ter­ri­toi­res euro­péens.

L’UE a adop­té en 2001 un dis­po­si­tif dit de « pro­tec­tion tem­po­rai­re » pour les res­sor­tis­sants d’Etats qui, vic­ti­mes d’une catas­tro­phe natu­rel­le, de trou­bles poli­ti­ques dans leur pays ou de conflits armés, auraient besoin en urgen­ce de trou­ver un abri en Euro­pe. Mais « à l’heure actuel­le, il n’y a pas de flux de réfu­giés en pro­ve­nan­ce de Libye », s’est empres­sée d’indiquer la Com­mis­sion euro­péen­ne. Dans le même temps elle envoie des patrouilles sur ses fron­tiè­res mari­ti­mes, via Fron­tex, pour empê­cher les réfu­giés poten­tiels, assi­mi­lés à des migrants clan­des­tins, de tra­ver­ser la Médi­ter­ra­née !
Pen­dant ce temps, la situa­tion s’aggrave de jour en jour en Libye et à ses fron­tiè­res. En Tuni­sie, où affluent des dizai­nes de mil­liers de réfu­giés, le dis­po­si­tif est satu­ré, mal­gré les efforts déployés par les auto­ri­tés loca­les. L’Europe ne peut pas conti­nuer à fai­re com­me si elle n’était pas concer­née par le sort des dizai­nes ou cen­tai­nes de mil­liers de per­son­nes qui ont besoin de pro­tec­tion dans les pays actuel­le­ment trou­blés, ni par celui des migrants, ori­gi­nai­res de divers autres pays ara­bes, afri­cains, asia­ti­ques, qui y rési­dent.

L’Europe et la Libye. Tripoli, Munich, Guernica…

Cet extrait vidéo ne dure qu’une minute, une minute de trop dans l’horreur des propos de cet innommable despote, prêt à tuer encore et encore pour assouvir sa démence. On s’était presque habitués aux révoltes quasi « normales », sans « trop » de victimes. Ce qui s’est enclenché en Libye suscite les plus grandes craintes. D’autant que les réactions internationales semblent tellement timorées. A commencer par celles de notre gouvernement – mais là, on s’est vraiment habitués. Tant de compromissions passées et si récentes avec tous ces régimes toxiques – pour reprendre un qualificatif financier déjà effacé – ont semé assez de troubles dans les esprits accommodables, à l’éthique si élastique, au manque de droiture et de courage, assez de dérangements pour paralyser la moindre action.

La rébellion verbale d’un groupe de diplomates, publiée dans Le Monde> de ce jour, constitue un signe de plus attestant de la déliquescence de ce régime à vau-l’eau, ballotté par les événements sur lesquels il n’a aucune prise – on appelle d’ailleurs ça la realt-politik, ici elle est élevée au rang des beaux-arts. Ce n’est évidemment pas un Berlusconi qui va relever le niveau européen quant au drame libyen, ni s’agissant de l’histrion d’opérette, ni de la politique de l’ancienne colonie sous perfusion pétrolière libyenne. Merkel y va de son couplet horrifié et Cameron semble porté disparu. Ainsi l’Europe se trouve-t-elle une fois de plus sans voix, attendant sans doute les instructions en provenance d’outre-Atlantique.

Rien ne se répète jamais. S’il faut cependant retenir les leçons de l’Histoire, je pense aux fameux accords de Munich. J’entends aussi la voix tremblant, émouvante certes, et dramatiquement impuissante de Léon Blum renonçant à l’intervention militaire contre l’Espagne franquiste. Je pense à ça et aussi, c’était écrit, à Guernica – à Guernica le village basque martyre , et bien sûr au célèbre tableau de Picasso. Et j’ai peur pour la Libye, pour le peuple libyen livré à la folie meurtrière d’un monstre sans retenue.

Rue89 a mis en ligne les rares témoignages parvenant du pays quasi coupé du monde. Une Suisso-Libyenne vivant à Benghazi, dans l'est de la Libye appelle au secours : "On a filmé ! On a les vidéos ! Mais ils ont coupé Internet. Ils tuent n'importe qui, une petite fille de 7 ans, notre voisine, qui se rendait dans un magasin. A quoi ça sert maintenant d'avoir peur ? On a besoin des journalistes ! Pour que le monde sache ce que fait Mouammar Kadhafi. Les gens disent : "Ou nous, ou lui ! Ou Kadhafi, ou le peuple !"".


Super-Boillon à Tunis, ambassadeur et « philosophe »…

"Je suis là pour vous exposer une philosophie…" "Je suis pour le contrat de confiance…" Ainsi cause le nouvel ambassadeur de la France, permettez, entre Monsieur Homais et Monsieur Darty. Quel mépris que ce mec ! « Dégage, petit Sarko ! » lui a aussitôt rétorqué la rue tunisienne, sans craindre le pléonasme qui fait mouche. Le tout fringant ambassadeur de France en Tunisie, le "Sarko-boy » Boris Boillon a été obligé de bouffer son chapeau après son exploit du jour et présenter son mea-culpa le soir même. Sur son site Twitter d'abord -"Vraiment désolé si j'ai pu offenser. Ce n'était pas mon intention"-, et puis à la télévision nationale tunisienne samedi soir. "Je présente toutes mes excuses à tout le peuple tunisien, a déclaré l'ambassadeur décrié. « J'ai une énergie et une volonté bien déterminée de promouvoir des relations bilatérales. J'ai été spontané plus que je n'aurais du l'être. Dorénavant je dois parler de manière plus polie". Prétention goujate et diplomatie, ça fait deux ; ce n’est pas à l’école de son mentor qu’un tel gommeux aurait pu apprendre ce b-a-ba, certes.

Ce qu’en dit sur son blog je journaliste tunisien Allal Sahbi :

"J’ai écouté l’intervention en arabe, l’échange avec les journalistes. La façon dont il fait cesser le dialogue : “khalass !“ (un peu l’équivalent de “basta” en espagnol), est extrêmement méprisante, autoritaire et cassante. 

"Déjà, il ne fallait pas envoyer comme diplomate en Tunisie un type qui a aussi chaudement apprécié l’intervention US en Irak. Regardez plus bas d’ailleurs, pas un mot sur les victimes humaines. Pas un mot  de compassion, pas de place pour l’humain. Il ne sait parler qu’en millions et milliards de dollars, en parts de marché, c’est vraiment honteux, indécent !!!  Pascal Boniface l’a très heureusement épinglé au sujet de ses prises de positions en Irak

Devant l'ambassade de France à Tunis, 20/2/11

"Ensuite, il est superflu d’être arabophone quand on fait montre d’autant de mépris. Il vaut mieux quelqu’un qui ne parle pas un mot d’arabe, mais qui ne méprise pas à ce point ses interlocuteurs, et tout le peuple.

Il est dans la droite ligne du trop fameux “discours de Dakar” : tout dans l’arrogance, la condescendance et le mépris.
.  Il se qualifie de pur  produit “Sarko”, ce en quoi il a parfaitement raison.[…] Ce sarkoboy 2.0, souvent présenté comme un James Bond de la diplomatie aura fort à faire pour redorer l'image de la France, déminer le terrain politique et retisser des liens avec la société civile. Sans compter la réorganisation d'un outil diplomatique qui a montré beaucoup de faiblesses au moment de la révolte tunisienne.
Il incarne le prototype de l’homo diplomaticus moderne sous l’ère Sarkozy."



Un « néocon » à la française ?

 Ancien ambassadeur de France auprès des Emirats Arabes Unis, également en poste en Somalie, et en Tunisie, auteur du livre "Les Voies de la diplomatie", Charles Crettien a ainsi exprimé ses réticences dans une tribune au Monde  : « On ne nomme pas un ambassadeur comme on nomme un préfet. La diplomatie est un dialogue avec un pays étranger, son gouvernement et son chef d'Etat. La nomination de Boris Boillon comme ambassadeur de France est la négation de ce principe élémentaire, elle est donc choquante voire dangereuse pour les relations à venir entre Paris et Tunis ».



  • © Ch.- M. Schulz

    « Il fau­drait com­pren­dre que les cho­ses sont sans espoir et être pour­tant déci­dé à les chan­ger. » F. Scott Fitz­ge­rald, Gats­by le magni­fi­que, 1925
    ––––
    « Le plus grand dérè­gle­ment de l’esprit, c’est de croi­re les cho­ses par­ce qu’on veut qu’elles soient, et non par­ce qu’on a vu qu’elles sont en effet. » Bos­suet

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    Philippe Casal,, 2004 - Centre national des arts plastiques

    Phi­lip­pe Casal, 2004 - Cen­tre natio­nal des arts plas­ti­ques - Mucem, Mar­seille

  • Et ça, c’est tentant aussi…

  • La réa­lité vraie n’est jamais la plus manifeste. (Claude Lévi-Strauss)

    La réa­lité vraie n’est jamais la plus mani­fes­te.
    (Clau­de Lévi-Strauss)

  • 2sexpolLa Revue Sexpol ressuscitée !

    Parue de 1975 à 1981, la Revue Sex­pol (sexua­li­té / poli­ti­que), ses 39 numé­ros et 2000 pages ont res­sus­cité par la gra­ce de la numé­ri­sa­tion. Un DVD est désor­mais dis­po­nible, au prix coû­tant de la numé­ri­sa­tion, de la dupli­ca­tion et des frais de port, soit 16 euros avec jaquet­te cou­leur et boî­tier rigi­de ou 11 euros sans. Ren­sei­gne­ments et com­mande en cli­quant ici ou sur la cou­ver­ture du der­nier numé­ro, ci-des­sus. En savoir plus ici sur Sex­pol.
  • « Comme un nuage – 30 ans après Tchernobyl »

    Com­me un nua­ge, album pho­tos et tex­te mar­quant le 30e anni­ver­sai­re de la catas­tro­phe de Tcher­no­byl (26 avril 1986). La sous­crip­tion étant clo­se (vifs remer­cie­ments à tous les contri­bu­teurs !) l’ouvrage est désor­mais en ven­te au prix de 15 euros, fran­co de port. Vous pou­vez le com­man­der à par­tir du bou­ton « Ache­ter » ci-des­sous (bien pré­ci­ser votre adres­se pos­ta­le !)

    tcherno2-2-300x211

    Il s’agit d’un album-pho­to de qua­li­té, à tira­ge soi­gné et limi­té, 40 p. for­mat A4 « à l’italienne ». Les pho­tos, pri­ses en Pro­ven­ce et notam­ment à Mar­seille, expri­ment une vision artis­ti­que sur le thè­me d’« après le nua­ge ». Cet­te créa­tion rejoi­gnait l’appel à l’organisation de « 1.000 évé­ne­ments cultu­rels sur le thè­me du nucléai­re », entre le 11 mars 2016 (5 ans après Fuku­shi­ma) et le 26 avril 2016 (30 ans après Tcher­no­byl).
  • L’argument fon­da­men­tal pour la liberté d’expression est le carac­tère dou­teux de toutes nos croyances (Ber­trand Russel)

    L’argument fon­da­men­tal pour la liber­té d’expression est le carac­tère dou­teux de tou­tes nos croyan­ces. (Ber­trand Rus­sel)

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    Le vrai miroir de nos discours est le cours de nos vies. Montaigne - Essais, I, 26

    La vérité est un miroir tombé de la main de Dieu et qui s'est brisé. Chacun en ramasse un fragment et dit que toute la vérité s'y trouve. Djalāl ad-Dīn Rūmī (1207-1273)

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