On n'est pas des moutons

Carnet de voyage

Grèce, carnet de voyage. 6) Paros. À l’origine d’Aphrodite de Milo

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[Ph. Marie-Lan Nguyen]

Vénus-Aphrodite de Milo, vedette du Louvre. [Ph. Marie-Lan Nguyen]

Iles des Cyclades, Paros, 14 juin 2016. Des chapeaux et casquettes, chemisettes, t-shirts et la panoplie possible de souvenirs et colifichets. Étroite et tout en longueur, la boutique de Nikólaos, sur le port des pêcheurs, s’enfonce dans son obscurité que combat un néon blafard. Comme à Athènes, dans les rues touristiques de Monastiraki, on se croirait dans un bazar, ou dans un souk. La première hypothèse renverrait aux guerres médiques (- Ve siècle) opposant grecs et Mèdes, autre nom des Perses, les actuels Iraniens. La seconde, plus vraisemblable car moins lointaine, serait liée à l’occupation des Ottomans, les Turcs d’aujourd’hui – occupation qui a tout de même duré quatre siècles !

De cette occupation il reste au moins deux abcès de fixation :

L’île de Chypre, coupée en deux, un peu à la manière irlandaise, version orientale. Voilà plus de 40 ans (1974) que les deux communautés, quand elles ne se font pas la guerre, s’observent en chiens de faïence 1 ;

La basilique Sainte-Sophie, fleuron de la chrétienté du temps où Istanbul s’appelait Constantinople, car conçue au IVe par Constantin 1er, successivement basilique chrétienne, mosquée puis musée. En 2012, un groupuscule islamiste et nationaliste violent fait campagne pour que le musée redevienne une mosquée, notamment en organisant une prière musulmane sous la coupole byzantine. Un an après, Erdoğan déclare envisager que cette transformation ait lieu…

Alors, ne « leur » parlez pas de ces « barbares » ! – au sens d’Hérodote : étrangers parlant un langage inconnu. Ou alors, « ils » vous en parleront, par exemple, à propos de l’accord par lequel l’Europe s’est défaussée sur la Turquie d’Erdoğan au sujet de l’accueil des réfugiés – syriens notamment. Je me souviens avoir abordé la question, à l’école d’Architecture d’Athènes, avec Eleftheria 2, évoquant alors le sens grec de l’hospitalité, remontant au moins à Homère et à L’Iliade

croix drapoÀ Athènes encore, mon ami Georgios, m’a fait remarquer que la capitale grecque, malgré la présence assez nombreuse de musulmans, est la seule en Europe à n’abriter aucune mosquée… C’est que l’Église grecque demeure omnipotente, son hyper présence – tant dénoncée au plus fort de la crise grecque – bordurant les limites d’une théocratie. Rappelons à ce sujet que les popes sont salariés de l’État 3 ; que les biens considérables de l’Église échappent en partie à l’impôt ; que dans les écoles, chaque journée démarre par une prière collective avec présence obligatoire (la prière elle-même ne l’est toutefois pas…) ; que chaque église et tout édifice public sont surmontés du drapeau national dont la hampe se termine par une croix… [☞ Photo]

DSCF5136Oui, oui, je suis toujours là, dans mon souk de Paros…, à farfouiller sur l’étagère où s’alignent les petits bustes en faux marbre blanc. Petits bustes mais grands hommes (on parlera des femmes plus loin) de la Grèce antique. J’aimerais y trouver mon vieux pote Épicure 4, en guise de souvenir. Chaussant ses lunettes, Nikólaos vient à ma rescousse. Seuls Hippocrate, Poséidon, Homère, Pythagore répondent à l’appel et aussi Socrate. Va pour Socrate ! un brave type aussi 5.

Sur ces entrefaites, comment ne pas causer politique ? Oui, de l’Europe en particulier, et de Mme Merkel spécialement. L’Allemagne n’a pas la cote ici, ça non ! La France, oui… Ce qui me vaut un rabais de 50 centimes d’euro sur mon buste socratique. Ainsi scellée, l’amitié franco-hellénique, aborde la question des militaires, État dans l’État, et deuxième plaie de la Grèce déplore Nikólaos. Je résume : Tandis qu’ils nous serraient la ceinture, nos politiciens ont continué à acheter des armes, à l’Allemagne et à la France – sous le prétexte classique de la droite grecque qui exploite le « danger » turc ! Troisième plaie du pays : les armateurs richissimes qui, eux non plus, ne paient pas ce qu’ils devraient payer en impôts. Les pavillons de complaisance, c’est une injure à nos vingt pour cent de chômeurs – et plus de la moitié chez les jeunes !

C’est alors qu’une cliente met fin à l’édito du jour.

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Paros est certes une île des Cyclades – on compte 250 îles, îlots et îlots-rochers. Seules 24 sont habitées. Paros s’en distingue, enfin elle s’en distinguait, par son marbre, qui fut le plus réputé de l’Antiquité. D’une blancheur et d’une translucidité incomparables. Il se dit que Napoléon exigea que son tombeau fût en marbre de Paros… – ce dont je me contrefous. Voici pourquoi :

Parlons pour commencer de l’Origine du monde, fameux tableau de Courbet datant de 1866 – 150 ans seulement [que, soit dit en passant, Lacan s’était d’ailleurs payé, enfin que lui avaient payé ses fortunés et névrosés clients]. Eh bien ici, à Paros, nous sommes carrément à l’origine de l’origine… c'est-à-dire à l’origine de Vénus, issue des profondeurs géologiques – en millions d’années. C’est en effet dans le marbre de Paros qu’a été sculptée la Vénus de Milo – 22 siècles…–, ce chef d’œuvre aujourd’hui exposé au Louvre 6, sculpté non pas par Praxitèle comme on l’a cru un temps, mais plutôt par Alexandre d'Antioche.

Je passe sur les détails concernant la découverte de la statue sans bras par un laboureur sur l’île de Milos (on disait « Milo » jadis), puis négociée et vendue plusieurs fois avant d’être donnée au Louvre par Louis XVIII. Née de un ou deux blocs de marbre de Paros, il serait intéressant de reconstituer l’itinéraire de cette sublime statue, sans parler de son modèle – on peut rêver… – et de l’ensemble qui, au demeurant, aurait dû s’appeler l’Aphrodite de Milo, car cette déesse de l’amour appartient pleinement à la Grèce et à sa mythologie.

14062016-DSCF6361Bien sûr, le journaliste de terrain (même en retraite) s’est rendu sur place, d’un coup de scooter… Classées site historique, les carrières de Marathi sont abandonnées depuis le XIXe siècle. Lieu étrange : une vallée aux flancs éventrés, parsemés de quelques bâtiments en ruines et de monceaux de pierrailles, restes de l’exploitation passée. L’entêtant parfum des immortelles imprègne l’air chaud de juin. Pas le moindre guide, personne alentour. Je trouve sans difficulté l’entrée de la première galerie, la plus parlante des trois. Mes photos s’imposent ici pour comprendre mon évocation de l’Origine du monde – le tableau et la chose…  [Voir en tête de l'article, et ci-dessous] Je ne suis pas descendu au-delà de la zone la plus sombre… assimilable à une intrusion dans l’intimité d’Aphrodite… 

Les anciennes marbrières de Paros se trouvent à Marathi, à quelques kilomètres de Parikia, la « capitale » de l’île. Jusqu’au XIXe siècle, on y tirait le fameux marbre parien ou « lychnitis ». Son appellation vient du fait que son tirage était effectué dans des galeries souterraines sous la lumière des lampes à huile (en grec : lychnos).
La transparence de ce marbre est exceptionnelle : la lumière y pénètre jusqu’à 7 centimètres de profondeur (1,5 centimètre pour le marbre dit « pentélique », de la montagne Penteli).
De ce marbre naquit, non seulement la Vénus de Milo, mais aussi l'Hermès de Praxitèle, les korês de l’Acropole, la Victoire de Délos, la Victoire de Samothrace, le temple d’Apollon et le trésor des Sifniens à Delphes, le temple de Zeus à Olympia et le temple d'Apollon à Délos. Plusieurs pièces du Musée Archéologique de Paros sont constituées de ce marbre.
Ces marbrières sont les uniques marbrières souterraines de lychnitis au monde, alors qu’aux carrières à ciel ouvert de la région on tirait de la magnésite.

C’est en remontant de ces profondeurs que je vais faire une de ces belles rencontres qui illuminent le Voyage. M’avançant le long d’un jardinet fleuri d’orchidées sublimes, il vient à ma rencontre, tout sourire, main tendue. Voici Tassos : sculpteur solitaire, il vit et travaille ici entre sa maisonnette et son atelier au grand air.

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Tassos. La belle rencontre.

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Marbre de Paros, roche de lumière.

Lui ne parlant que le grec, et moi pas…, notre échange sera surtout gestuel, rehaussé d’onomatopées, et néanmoins des plus chaleureux. Un rien surréaliste, il me montre en se bidonnant son installation, au sens artistique : un treuil en bois, un coup de manivelle pour remonter une seau empli d’eau imaginaire (tout est sec alentour) ; enfin, un volet peint en bleu ouvrant sur un miroir, un peigne et le mot « Kalimera » (Bonjour). Tassos fait semblant de s’éclabousser le visage, qu’il a tout poudré de blanc ainsi que la moustache. Nous « discutons » un bon moment ; puis il m’indique sur un papier l’entrée de la troisième galerie. À mon retour, nous reprendrons notre parlotte, notamment sur le marbre de Paros ; il me montre ses œuvres sculptées, sa photo en soldat, ses sacs de blé, dont je ne saisis pas la destination… Quand il écarte les bras pour me signifier qu’il vit au paradis, je lui demande de le prendre en photo. Voyez vous-même ! Enfin, il me fait un cadeau – précieux : un morceau de marbre, de cette roche si pure qu’elle laisse passer le soleil. Il me l’emballe avec soin dans un papier blanc sur lequel il écrit son nom.

Rien n’aurait pu me faire plus plaisir que ce cadeau !

(À suivre)

Photos de gp, sauf mention

 

Notes:

  1. Depuis 1974, la partie nord de l’île, située au-delà de la ligne verte contrôlée par les troupes de l'ONU, est sous occupation militaire turque et en 1983, ce territoire s'est proclamé République turque de Chypre du Nord sans que celui-ci soit reconnu par la communauté internationale, en dehors de la Turquie.
  2. Voir dans Grèce, carnet de voyage. 4) Santorin, considérations au-dessus du volcan
  3. Comme en Alsace-Moselle, depuis Napoléon et le concordat…
  4. Voir : Grèce, carnet de voyage. 5) Paros. Conversation résinée avec Épicure
  5. Je m’y réfère dans tout le carnet, ou presque…
  6. En passant : de quoi sont constitués les musées du monde, et les plus fameux d’entre eux, sinon de « pièces rapportées » ?

Grèce, carnet de voyage. 5) Paros. Conversation résinée avec Épicure

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Iles des Cyclades, 13 juin 2016. Voilà ce qui m’amène ce soir, ayant vidé une demi-bouteille de retsina [Voir encadré ci-dessous] sous la tonnelle d’une chouette taverne sur le port de Parikia, île cycladique de Paros, entre Santorin et le Pirée. Je m’y suis régalé de sardines grillées tout en devisant et papotant en "globish". Puis…

…Puis je me suis permis de converser avec Épicure, vieux pote à la jeunesse éternelle. Non pas tant parce que je me tapais la cloche ; ou alors, si, justement. Parce que voilà bien un philosophe grec de l’Antiquité qui demeure parmi les plus mal connus, voire mécompris. « On » en a fait le chantre de l’hédonisme, le pape des jouisseurs, voués aux plaisirs insatiables. Contre-sens !

Le vin résiné est un vin blanc ou rosé léger auquel est ajoutée de la résine de pin au cours de la fermentation. La résine stabilise le vin, lui permettant de mieux résister à la chaleur. Elle lui donne aussi son goût si particulier. Cette pratique remontrait à l'Antiquité lorsque l'étanchéité des amphores à vin était assurée par un badigeonnage interne de résine. Ce goût  a été gardé comme une valeur gustative. Dionysos s'est chargé du reste…

Pour Épicure, en effet, il ne s’agit nullement de se goinfrer des plaisirs à la manière du Gargantua de Rabelais, et autres hédonistes. L’important, pour lui, est de parvenir à une autosuffisance dans la gouverne de sa vie, autrement de ne pas devenir dépendant en quoi que ce soit – on parlerait de nos jours d’addiction – à la bouffe notamment. La mesure des plaisirs, dit-il, par l’exercice d’un « raisonnement sobre » est la marque de cette autonomie ; elle s’oppose à la recherche permanente et sans fin des jouissances immédiates. En quoi notre époque, du point de vue « occidental », n’est nullement épicurienne ! En quoi un Pierre Rahbi et sa « sobriété heureuse » le serait autrement plus qu’un Jean-Pierre Coffe (lequel, d’ailleurs, est mort…)

Le plaisir, selon Épicure, est principe et but de la « vie heureuse », ce qui suppose une délimitation réciproque des plaisirs et des peines ; à cet égard, la douleur est le marqueur déterminant : il faut privilégier les seuls désirs naturels et nécessaires ; le plaisir qui en résulte implique l’exclusion de la douleur. On peut, dés lors, connaître l’ataraxie, état de quiétude sans troubles ni douleurs.

L’usage des drogues s’oppose à cette conception épicurienne puisqu’elle conduit à l’insatisfaction et même à la douleur liée au manque, tout en créant une dépendance physique, matérielle et morale – le contraire de l’autonomie.

« Quand nous disons que le plaisir est notre but, nous n'entendons pas par là les plaisirs des débauchés ni ceux qui se rattachent à la jouissance matérielle, ainsi que le disent ceux qui ignorent notre doctrine, ou qui sont en désaccord avec elle, ou qui l'interprètent dans un mauvais sens. Le plaisir que nous avons en vue est caractérisé par l'absence de souffrance corporelle et de troubles de l'âme. » (Épicure, Lettre à Ménécée)

« Il n'est pas possible de vivre de façon bonne et juste, sans vivre avec plaisir. » (Ibid.)

Telle était l'état de ma réflexion, hier soir dans ma taverne à Paros… Vous me direz : tout le monde ne peut s’offrir des sardines grillés arrosées de retsina face à la mer Égée ; pas « tout le monde » en effet, mais « du monde », s’agissant de ces milliers, voire millions d’homos touristicus, qui, sur toutes les mers, errent de port en port à bord d’hôtels flottants ?

J’en étais là, en pensant aussi à ce qu’on appelle la « sagesse populaire » (déclinaison relative de la philosophie) qui, au travers d’une chanson pourtant très conne exprime un bon sens somme toute assez épicurien (mais transgressé à l’occasion de noces et beuveries !) :

Boire un petit coup c'est agréable
Boire un petit coup c'est doux
Mais il ne faut pas rouler dessous la table
Boire un petit coup c'est agréable
Boire un petit coup c'est doux
 

Ne pas rouler dessous la table, serait le zeste (ou le reste) d’épicurisme mêlé au bon sens populo…

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Grèce, carnet de voyage. 4) Santorin, considérations au-dessus du volcan

SatelliteIles des Cycla­des, 11 juin 2016. Vient l’heure de phi­lo­so­pher un peu. 1 Aimer la sages­se en Grè­ce, sinon à quoi bon s’y trou­ver.  Je remon­te phy­si­que­ment dans les temps anciens, enco­re plus anciens. Me voi­ci en effet « au des­sus du vol­can », sinon dedans ; dans la mâchoi­re de San­to­rin – Thi­ra en grec, Θήρα – avec ses îlots com­me coin­cés en tra­vers du gosier.

Remon­tée dans le temps au dou­ble sens :

D’abord, une his­toi­re de délu­ge quand cet­te île des Cycla­des explo­sa lit­té­ra­le­ment, vers 1550 avant JC, cau­sant un ras-de-marée apo­ca­lyp­ti­que (on ne disait pas enco­re tsu­na­mi, puis­que le Japon n’existait pas ¿), et for­mant cet­te cal­dei­ra si par­ti­cu­liè­re, com­me un immen­se chau­dron bor­dé de falai­ses ver­ti­gi­neu­ses, bible ouver­te pour géo­lo­gues.

santorin-carteLe nom anti­que de l’île est Thé­ra, de même que la vil­le anti­que fon­dée à l’époque archaï­que. Selon les auteurs anciens, son pre­mier nom aurait été Kal­lis­té, « la plus bel­le » ou « la très bel­le » ; elle aurait été rebap­ti­sée Thé­ra en l’honneur du fon­da­teur mythi­que de la colo­nie dorien­ne, Thé­ras. Le nom de San­to­rin est venu des Véni­tiens au XIIIe siè­cle en réfé­ren­ce à Sain­te Irè­ne, San­ta Iri­ni. De là San­to Rini puis San­to­ri­ni. Après le rat­ta­che­ment de l’archipel à la Grè­ce en 1840, celui-ci reprend offi­ciel­le­ment le nom anti­que de Thé­ra (ou Thi­ra) mais l’usage de San­to­rin a été conser­vé.

D’après les cher­cheurs, l’éruption est une des ori­gi­nes pos­si­bles du mythe de l’Atlantide. Elle pour­rait aus­si être à l’origine des « dix plaies d’Égypte ». Mais là, nous des­cen­dons de plu­sieurs crans dans le ration­nel véri­fia­ble.

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Un livre ouvert pour géo­lo­gues.

– Ensui­te, remon­tée dans le temps cultu­rel. Le cata­clys­me a sans dou­te accé­lé­ré l’implantation en Crè­te de la civi­li­sa­tion mycé­nien­ne (de Micè­nes en Grè­ce conti­nen­ta­le), au détri­ment de la civi­li­sa­tion minoen­ne (du roi légen­dai­re Minos) déve­lop­pée sur les îles de Crè­te et de San­to­rin de - 2700 à 1200. [Mer­ci qui ?]

Les consé­quen­ces de tout cela – com­me nous pour­rions spé­cu­ler sur les consé­quen­ces dans le futur plus ou moins loin­tain du réchauf­fe­ment cli­ma­ti­que sur la « civi­li­sa­tion » qui sur­vi­vra – ont por­té sur la cultu­re au sens plein : hié­rar­chie des croyan­ces, des mythes, des pro­duc­tions poé­ti­ques, artis­ti­ques, et par­ti­cu­liè­re­ment archi­tec­tu­ra­les.

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Une vue du « chau­dron » depuis l’île de Thi­ra­sia.

Au-des­sus du vol­can, disais-je, au sens pro­pre et pas seule­ment lit­té­rai­re 2. En effet, en 1950, un fort séis­me dévas­ta les vil­la­ges de Fira et Oia, où j’ai fait hal­te. Le livre de Lowry, lui, se situe dans l’intermonde, entre le ciel et l’enfer. En m’accueillant hier, ma logeu­se m’a assu­ré que « le para­dis, c’est ici ». Ça se peut bien. Sur­tout le para­dis des pri­vi­lé­giés, de la gent tou­ris­ti­ca, déver­sée par pleins fer­ries – et notam­ment les nou­veaux riches chi­nois. Main­te­nant que la Chi­ne, sur­tout, a cap­té nos indus­tries de base, il nous res­te à leur ven­dre nos pro­duits de l’industrie tou­ris­ti­que et des loi­sirs ; tant qu’ils ne dupli­que­ront pas ces mer­veilles com­me San­to­rin…

Depuis mon char­mant coin de para­dis, donc, je consul­te la télé ; sa dizai­ne de chaî­nes (dans les hôtels, des cen­tai­nes) confir­ment l’état du mon­de mon­dia­li­sé. Mêmes débats caco­pho­ni­ques sur décors hyper­co­lo­rés, mêmes cos­tu­mes bleu som­bre des poli­ti­ciens dans l’hémicycle ; mêmes des­sins ani­més tapa­geurs cen­sés dis­trai­re les petits ; mêmes publi­ci­tés révul­san­tes. Pas de dou­te, l’Europe avan­ce !

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Le timi­de dra­peau étoi­lé va-t-il par­tir en lam­beaux ?

Euro­pe : enco­re une inven­tion grec­que ! Enfin le mot, sinon l’idée et la cho­se…

Dans la mytho­lo­gie, Euro­pe (en grec ancien Εὐρώπη / Eurṓpē) est une prin­ces­se phé­ni­cien­ne – je pas­se sur le pedigree…Selon une ver­sion du mythe, Euro­pe, fille du roi de Tyr, une vil­le de Phé­ni­cie (actuel Liban) fit un rêve. Le jour même, Zeus la ren­con­tra sur une pla­ge, se méta­mor­pho­sa en tau­reau blanc, afin de l’aborder sans l’apeurer et échap­per à la jalou­sie de son épou­se Héra. Impru­den­te, Euro­pe s’approche de lui. Che­vau­chant l’animal, elle est enle­vée sur l’île de Crè­te…

…Et ils eurent beau­coup d’Européens !

600px-2_euros_GrèceJe viens de pren­dre mon billet de fer­ry pour Paros ; l’employé me rend la mon­naie, dont une piè­ce de deux euros. Je lui deman­de s’il en aurait une por­tant l’effigie d’Europe. Com­me il n’en a pas, j’ajoute : « C’est sans dou­te à cau­se de la cri­se… » Il me répond, cal­me, sans acri­mo­nie : « Sans dou­te, et on devra s’en sou­ve­nir. »

J’avais for­cé­ment abor­dé cet­te ques­tion avec Geor­gios, à Athè­nes ; il m’avait répon­du : « La cri­se, il n’y a qu’à regar­der autour de soi… » Nous étions dans son quar­tier, à Exaer­chia, où la débrouille et la soli­da­ri­té arron­dis­sent les angles. Mais en géné­ral, pour ce que j’ai pu en voir, les dif­fi­cul­tés ne sont pas fla­gran­tes. Il n’y a ni plus ni moins de clo­chards à Athè­nes que dans les rues de Paris ou Mar­seille. Et, de même, les bars sont pleins de gens insou­ciants d’allure, et même gais… « Bien sûr, m’a fait remar­quer Elef­the­ria – « Liber­té » en grec ; peut-on por­ter plus beau pré­nom ? –, bien sûr, nous ne le mon­trons pas ! Mais la cri­se nous tou­che très dure­ment. Beau­coup de jeu­nes au chô­ma­ge vivent chez leurs parents. Moi-même, j’ai de la chan­ce, j’ai un emploi [elle est secré­tai­re à l’Université], mais je fais par­tie de cet­te clas­se moyen­ne qui doit désor­mais fai­re beau­coup de sacri­fi­ces. Nous ne pou­vons même plus nous offrir de petits plai­sirs com­me d’aller au théâ­tre, par exem­ple. Sur­tout, nous nous som­mes sen­tis humi­liés quand nous avons été soup­çon­nés de tra­vailler peu et de tri­cher avec l’État. »

On ferait le même constat en Fran­ce, et aus­si ailleurs dans l’Union…  Pas de dou­te, l’Europe avan­ce !

Devant moi, le grand bleu égéen (de la mer Égée), des îles sur tout l’horizon, au pro­che et au loin­tain. Je me dis que l’Europe a repris d’une main ce qu’elle a don­né de l’autre. Sur­tout, elle a don­né aux riches, au détri­ment des pau­vres. Com­me le dit le vieil ada­ge, les pau­vres ne sont pas bien riches, cer­tes… mais ils sont si nom­breux ! Oui, le grand nom­bre fait la riches­se. En favo­ri­sant le sys­tè­me ban­cai­re, en sou­te­nant la Grè­ce des nou­vel­les indus­tries du Tou­ris­me, de la Cultu­re et des Arts (en par­ti­cu­lier dès les Jeux olym­pi­ques de 2004), elle a, en effet, embel­li et pour­vu d’équipements impor­tants (com­me le métro, aus­si per­for­mant que beau) cer­tai­nes par­ties du pays et sur­tout cer­tains lieux d’Athènes. Vue sous l’angle « macro », l’économie a engrais­sé – au détri­ment de l’économie quo­ti­dien­ne, cel­le des reve­nus, des loyers, du pain.

Cet­te par­tie de la popu­la­tion à hauts reve­nus n’a pas été frap­pée par la cri­se. Les beaux quar­tiers d’Athènes, com­me dans la plu­part des capi­ta­les occi­den­ta­les, exhi­bent bou­ti­ques et de voi­tu­res de luxe. Ce cer­cle res­treint, déploie sa riches­se osten­ta­toi­re et recou­vre le petit mon­de deve­nu qua­si trans­pa­rent, assu­jet­ti aux miet­tes de l’indécent ban­quet.  

Je vais ren­trer au pays en rébel­lion, com­me en l’ayant quit­té, dans les manifs et les grè­ves. J’ai croi­sé hier soir un grou­pe de 160 Bre­tons dont l’avion n’a pu décol­ler pour Brest… Il n’y a pas qu’à San­to­rin que le situa­tion est vol­ca­ni­que. D’ailleurs, com­me aurait dit Mon­sieur Prud­hom­me 3, « Le char de l’Europe navi­gue sur un vol­can. »

–––––––

Ci-des­sous, un petit jeu de mes car­tes pos­ta­les (cli­quer des­sus). Les pho­tos sont de bibi, sauf men­tion, et, com­me les tex­tes, sous Licen­ce Crea­ti­ve Com­mons [voir colon­ne de droi­te].

Notes:

  1. Je conti­nue à sou­li­gner en pas­sant cer­tains mots fran­çais de raci­nes grec­ques.
  2. Au-des­sous du vol­can (Under the Vol­ca­no), roman de l’écrivain bri­tan­ni­que Mal­colm Lowry (1947). John Hus­ton en tira un film aus­si fameux.
  3. Mon­sieur Prud­hom­me, per­son­na­ge cari­ca­tu­ral du bour­geois fran­çais du XIXe siè­cle, créé par Hen­ri Mon­nier.

Athènes, carnet de voyage. 3) « Rencontres avec des hommes remarquables »*

Athènes, 9 juin 2016.  Il faut des jours pour connaître une ville comme Athènes, archi séculaire, si riche de beauté et d’histoire. La parcourir à pied, prendre les transports en commun, s’y perdre, croiser les habitants. Des jours, et encore… Se méfier des premières impressions, rarement les bonnes (contrairement à l’adage) ; ce sont celles des préjugés. Alors revenir sur ses pas, marcher, respirer, sentir. Odeurs, sons, lumières. Pas toujours « joli », « charmant », dès lors que ça vit.

DSCF5670 Dans mes souvenirs, si lointains, la place Omonia fleurait bon le lieu prestigieux. Aujourd’hui, ça sent plutôt la pisse et la pauvreté. Pareil pour la rue Athinas, la déesse fondatrice et comme négligée dans cette artère peu engageante. On dépasse l’Hôtel de ville, quelconque. Mais c’est là que je croise mon premier « grand homme », et pas n’importe lequel : Périclès, en pied et en marbre.

Ça y est, j’ai mis le doigt dans l’engrenage historique ! C’est bien l’inconvénient avec ces innombrables statues : soit elles vous narguent et vous renvoient à votre ignorance crasse…, soit elles vous obligent à savoir. J’avais bien entendu parler du « siècle de Périclès », comme d’une sorte d’âge d’or athénien… DSCF4917Pas de quoi nourrir un topo historique, ni l’occasion d’en imposer un, dont je serai d’ailleurs incapable. Mais l’Histoire nous rattrape, et tout spécialement ici, à chaque coin de rue ou presque, ne serait-ce que sur les plaques bleues émaillées (c’est aussi leur rôle). De plus, l’étranger de passage, se croit tenu de pousser le vice en fréquentant nombre de musées.

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C'est ici, dans ce Musée de l'Acropole, que sont exposées cinq des six vraies cariatides de l'Erechtéion. La cinquième se trouve au British Museum, à Londres. La septième est en prime… [Ph. gp]

DSCF4964Ainsi, je sors du Musée de l’Acropole, le tout beau tout moderne : splendide en effet, un monument en soi, bâti sur des ruines – la Grèce, pays de ruines et de mythes superbes – que l’on surplombe en marchant sur un plancher de verre ! Tandis que là-haut, sur cette colline inspirée, d’abord citadelle anti-barbares, des générations d’architectes et de bâtisseurs géniaux ont tenté de conjurer le temps en édifiant un temple, puis d’autres, et même des théâtres… Tandis que d’autres générations de travailleurs de la pierre se relaient encore, de nos jours, pour réparer, sauvegarder, restaurer.

Sur l’Acropole, le Parthénon, notamment, porte les stigmates de sa si longue histoire – vingt-cinq siècles ! En grec ancien, parthénon signifie « appartement de jeunes filles ». En l’occurrence, il s’agissait d’accueillir la statue d'Athéna, fille de Zeus, déesse de la sagesse, de la guerre, des artisans, des artistes et des enseignants. Une sacrée charge ! D’autant qu’Athéna était aussi la protectrice de la cité qui porte son nom. Sa statue, d’ivoire et d’or massif, fut détruite lors d’un incendie, au Ve siècle. De multiples répliques ont été produites, dont celle qui domine l’Académie d’Athènes [photo ci-dessous]. Encore et toujours des statues donc. Et c’est là que je retombe sur mes pieds : à qui doit-on l’édification du Parthénon ? À Périclès, pardi !

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Deux mots et quelques sur ce Périclès, que la modestie ne devait pas étouffer. On l’a même dit assez mégalo et démago sous ses allures de démocrates. Ce qui a fait l’objet de livres savants. Toujours est-il qu’en grec ancien Περικλῆς / Periklễs, signifie littéralement « entouré de gloire ». Né à Athènes vers 495 av. J.-C, il y est mort en 429. [Merci Wiki]. Il acquit sa gloire en guerrier, sur les fronts des guerres médiques et celles du Péloponnèse – Thucydide, le « reporter de guerre » dont j’ai déjà parlé ici, l’admirait beaucoup. Ce n’était pas le cas d’Aristophane, poète et auteur de théâtre, ce Molière de bien avant (- Ve siècle), qui se le paie littéralement comme va-t-en guerre assoiffé de pouvoir. Très près de nous, feu Umberto Eco lui a taillé un costume de populiste… Ce qui nous amènerait à entamer le chapitre énorme et inépuisable de la Démocratie selon ses innombrables penseurs grecs. Je m’en garderai bien – par facilité de blogueur peu apte aux Travaux d’Hercule. Mais l’actualité politicienne, à Athènes comme à Paris et partout dans le monde mériterait ce retour aux fondements historiques et philosophiques. 1

J’en ai donc fini, pour ma part, avec cette première rencontre. Laissons Périklès devant l’Hôtel de ville, passons le grand marché (agora en grec) à poisson et à viande [« vaut le détour » cependant]. Et voilà sur qui je tombe : Diogène, il se trouvait en bas de la rue d’Athinas, accroupi sur le trottoir, ratatiné sur ses genoux, tout maigre, presque nu, les côtes saillantes. Quand j’ai mis un euro dans sa sébile en plastique, il a levé les yeux et a souri. C’était lui !

– Mais Diogène était de Sinope, pas d’Athènes. Et il logeait dans une jarre.

– Je sais, et alors ? Il était en vadrouille et venait souvent à Athènes. C’était bien lui ! (Je n’ai pas eu l’impudeur de le prendre en photo. Sans doute ne m’aurait-il  pas envoyé paître par un « Barre-toi de mon soleil ! » ?)

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Et voici Hippocrate, rencontré un peu plus loin, quartier de Psiri. Déguisé en vieux rocker, jouant de la gratte électrique devant le rideau baissé d’une pharmacie sur lequel son image avait été bombée. C’était bien lui !

– Lui, le « père de la médecine », tu rigoles ?

– Vois combien son illustre portrait protège sa réincarnation moderne ! Et comme il nous protège encore : Hippocrate fut le premier médecin à avoir rejeté les superstitions et les croyances qui attribuaient la cause des maladies à des forces surnaturelles ou divines. Chapeau !

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Maintenant voici Socrate, permettez ! Je sortais de l’ancien Agora, je l’ai repéré, déambulant, parlant à voix haute et sans cesse. J’ai croisé son regard amical. Il m’a accordé la permission d’une photo. Et il m’a dit, en grec académique : « À tout à l’heure ! » Et ne l’ai plus revu.

– Ce n’est pas Socrate, il était laid comme un pou ! Le tien est beau comme Zeus.

– Alors, c’était Socrate déguisé en Zeus !

En vrai, il s’appelle Gargala. Ne parlant ni anglais ni français, sauf pour dire « A tout à l’heure » et « Merci », je ne sais ce que sa chienne de vie a pu lui réserver….

J’en viens à mes héros personnels « modernes », en fait universels. Zorba, Alexis, celui qui m’a amené en Grèce à mes 17 ans, l’ado finissant que le Crétois Nikos Kazantzaki venait de tournebouler…. Celui-là de Zorba, mon exemplaire du jour, soixantenaire chenu, je l’ai vu hier dans Exarchia attablé à une terrasse avec une jeune femme et un enfant, le teint rougeaud, sourire au vent, parlant fort, chemise dépoitraillées. C’était lui, bien sûr !

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Et la vielle copine de Zorba, la Bouboulina, n’était pas loin : aperçue sur l’avenue Akadimia, toute enfarinée et emparfumée, robe bleue à fleurs, hauts-talons scabreux, des dreadlocks jusqu’aux fesses. C’était elle, mais oui !

Ce voyage, je le vis comme un double retour aux sources :

– les miennes, celle de mon passage de l’ado à l’adulte, si possible à la vie d’homme ;

– les sources de notre civilisation dans ce monde si désorienté. Ça ne pouvait être plus essentiel, surtout vers la fin d’une existence.

–––––––––

*J'emprunte à Peter Brook le titre de son film consacré à la vie de Georges Gurdjieff (1979).

Photos de gp.

Notes:

  1. J’apprends que Montebourg suggère de remplacer les sénateurs élus par des citoyens tirés au sort… Quoi, aurait-il eu connaissance du système démocratique de la Grèce antique ? J’espère revenir sur ce chapitre.

Athènes, carnet de voyage. 2) Exárcheia, territoire anarchiste

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Athènes, 7 juin 2016.  J’ai quitté dimanche le quartier de Metaxourgio pour celui d’Exárcheia. Comme si j’avais migré des Ternes à Ménilmontant, à Paris. Ou bien, à Marseille, de Vauban au cours Julien – ce qui est plus juste. Je me trouve à une encablure du Musée archéologique et plus près encore de l’École polytechnique. Comme qui dirait « au cœur du problème » grec.

Quoi, problème ? Depuis le « traîne-couillons » universel qui charrie le touriste ici comme partout, Athènes présente le charme des capitales à haut niveau culturel-marchand ; son circuit emprunte les hauts-lieux entretenus car rentables. En jupette, avec leurs souliers à pompons, les gardes présidentiels (evzones) perpétuent leur rituel désuet – désuet en apparence, mais à symbolique profonde : la fustanelle, cette jupe, serait formée de 400 plis rappelant les quatre siècles d’occupation turque (je reviendrai sur la question turque).

DSCF5528Le tourisme se nourrit grassement du folklore et de ses clichés. Mais quel heureux privilège, ma foi, de déguster un verre de retsina (vin blanc résiné) sur une terrasse au pied de l’Acropole ! La crise grecque, où ça ?

Ici, à Exárcheia, ils connaissent. Pris entre deux quartiers bourgeois, Εξάρχεια (en grec moderne) est renommé pour être le foyer de l'anarchisme en Grèce. Anarchie, mot grec à l’origine [je les souligne désormais en passant] : an, préfixe privatif : absence de, et arkhê, hiérarchie, commandement. Je me régale ici de l’étymologie – encore du grec ! Que serions-nous sans ces racines ? [La querelle du grec au collège n’est pas anodine ; pour en avoir été privé, j’en mesure l’importance fondamentale un demi-siècle plus tard.] Je m’amuse à l’idée de taquiner l’étymologie du mot étymologie : c’est ce qui éclaire le sens des mots et, ainsi, ouvre la pensée. On voit bien que tout se tient chez l’animal pensant-parlant, et écrivant et vivant à l’occasion.

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"Tout ou toute une histoire"… Martial, lecteur scrupuleux, s'interroge sur l'accord de "tout" dans mon précédent titre. Moi aussi… J'ai vérifié : "tout" est ici un adverbe, invariable, car il exprime le sens de "complètement", "tout à fait". Maudit français !

Exárcheia, donc. Rues étroites, plutôt sinistrées d’allure : pas mal de rideaux métalliques baissés, peinturlurés, taggés comme le moindre recoin. Affiches à pleins murs. Couleurs vives sur la verdure des arbres, nombreux. Quartiers de squats et aussi d’imprimeurs, d’éditeurs, disquaires, boutiques, cybercafés et épiceries bio ; beaucoup  de librairies, parfois chics ou bien carrément « anar », tandis que la « com’ » tente sa percée, avant-poste d’une boboïsation qui gagne vers les hauteurs. Quartier "à part", sorte de no man's land où la police est interdite de territoire, ou alors seulement les robots-cops, quand ça chauffe pour de vrai.

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Je me dois ici de vous présenter Georgios chez qui je loge, dans son coquet appart’ de la rue Solomou, tout en couleurs pimpantes. La quarantaine, regard écarquillé et sourire radieux, il est prof d’informatique et photographe chevronné. A parcouru une partie du monde. Mais ne connaît pas, ou à peine, et de nom, ses ancêtres philosophes des temps antiques – il est de son époque, dans l’ « ici et maintenant » de nos urgences sans avenir (ou alors lequel ?) Georgios parle un anglais « fluent » [L’anglais qui est devenu ici la seconde langue, comme dans tous les pays à langue régionale – salut les Québécois de mon cœur ! L’anglais dominateur, médiateur utile, et ratatineur de particularités essentielles – tout se paie !] Georgios est aussi cycliste urbain 1 (il y en a si peu à Athènes), mais hier, une portière lui est rentré dedans en lui cassant le bras, et le vélo. Depuis, je trouve que son english est devenu chaotique et j’ai plus de mal à le comprendre… Sa compagne, Alexia, aussi sympathique et enjouée ; ingénieure, francophone, militante humanitaire, Amnesty international, etc.

DSCF5536C’est ainsi qu’hier soir (tard), je me suis retrouvé avec eux deux sur une terrasse festoyante, en haut d’un vieil immeuble voisin tenu par « Nosotros », non pas un squat mais ce qu’ils appellent un « espace social libre », lieu autogéré de résistance.

Résistance à quoi ? À tout, pardi ! C’est bien le moindre, quand on considère l’état du pays, que l’on dit en délabrement – surtout l'état d’Athènes qui agglomère presque la moitié de la population grecque (plus de 4 millions sur 10 millions de Grecs environ. 2 Bien sûr, ça ne se voit pas « en passant ».

Nosotros (de l’espagnol, cette fois : nous), rassemble des anarchistes "soft", de la mouvance anti-autoritaire, des pacifistes, plutôt non-violents. Plutôt, car on ne sait jamais trop ce qui peut arriver. Et il s’en est passé des choses dans cette Exarcheia la noire 3 : C'est à Exarcheia que commencent les émeutes de décembre 2008, après la mort d'un adolescent de 15 ans, tué par balle par un policier, dans une rue du quartier. C'est aussi à Exarcheia que débute le soulèvement contre la dictature des Colonels en novembre 1973, lors de la révolte étudiante de l'Université polytechnique nationale d'Athènes et évacuée par les militaires putschistes le 17 novembre 4

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Cette sculpture, à l'entrée de l'École polytechnique, honore les victimes du soulèvement de novembre 1973, quand les Colonels putschistes décident d'une intervention brutale. Dès les premières heures du samedi matin 17 novembre 1973, un char-blindé pénètre de force au sein de l’université. La violence de l’attaque est sauvage : il y a officiellement 34 morts, mais en vérité beaucoup plus. Des centaines de blessés se cachent pour éviter l’arrestation. Des milliers d’arrêtés et d’emprisonnés vont subir la torture par la police militaire.

Donc cette nuit, du haut de cette terrasse, de jeunes résistants refaisaient le monde, qui en a bien besoin. Un repas avait été préparé spécialement en solidarité avec des réfugiés syriens – on sait qu’ils sont nombreux à être passés par l'île grecque de Lesbos – ou y avoir trépassé en mer. Aujourd’hui, le gouvernement grec a fermé la frontière, détournant le flux vers la Turquie.

Vu d’ici, de la gauche de gauche athénienne, Alexis Tsipras (actuel premier ministre) est aussi « populaire » de Valls et Hollande auprès de « Nuit debout ». Georgios, le bras droit dans le plâtre, raconte en rigolant l’histoire suivante : Tsipras, à la télé, évoquant des souvenirs d’enfance, rappelle s’être cassé le bras gauche et que, gaucher, il dut se faire droitier… « Ce qui ne lui fut pas bien difficile », n'ont pas manqué de commenter les Grecs, goguenards…

C’est tout pour aujourd’hui ; j’étais parti pour vous présenter d’autres amis, des illustres antiques, car j’ai flâné hier, selon ma dérive, dans l’ancien agora. Et j’y ai croisé Socrate, si si ! Suite au prochain numéro (c’est ce qu’en pub, on appelle du teasing – qui ne vient pas du grec !)

PS - En rentrant ce soir, Georgios m'apprend qu'un homme a été tué ce matin de deux balles de pistolet, sur la place Exárcheia, là dans notre quartier, où je viens de passer… Affaire de drogue, semble-t-il. Ce qui ne saurait guère effaroucher un Marseillais…

Bonus (latin) : panorama (grec) sur le quartier d'Exárcheia. Je reviendrai plus tard sur l'École polytechnique. (Photos de gp).

Notes:

  1. Je l’étais aussi, jusqu’à ce que des malotrus volent mes deux vélos, dont l’électrique de mes 70 balais, en grande partie financé par de généreux actionnaires. Je devais le signaler…
  2. La diaspora grecque (omogenia) représenterait quelque 6,5 millions de personnes sur les cinq continents et principalement au États-Unis (de 3 à 4 millions). Chicago, avec 300 000 Grecs est la troisième ville grecque du monde après Athènes et Salonique. Source : Bibliomonde. 
  3. Exarcheia la noire, au cœur de la Grèce qui résiste, de Yannis Youlountas, photos Maud Youlountas. Les Éditions Libertaires, 2013. Un film a également été réalisé par les mêmes auteurs.
  4. Z, le film de Costa Gavras aurait pu/dû se tourner à Exarcheia, mais la dictature des colonels l’en empêcha. Le tournage eut lieu à Alger qui, par son architecture, ressemble beaucoup à Athènes.

Athènes, carnet de voyage. 1) Tout une Histoire

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Athènes, 5 juin 2016. Pourquoi là ? Tout une histoire – personnelle. Et toute l’Histoire du monde – enfin cette partie qui remonte à l’Antiquité datée et à ce monde qui a serti la Méditerranée comme une perle précieuse, ce bijou appelé civilisation – bien qu'elle ne soit pas unique. Si on s’en souvient tant, après vingt-six siècles, c’est parce qu’ils avaient inventé l’alphabet – alpha, béta « Ils », ces Grecs lumineux à qui l’on doit l’irruption de la pensée pensante et donc critique, l’élévation de la conscience d’être au monde, et dans quel monde au juste ? Et naîtront ainsi le questionnement existentiel et l’amour de la sagesse, la philosophie, puis les sciences, les arts, l’histoire, la politique. Mais aussi la guerre ! Et enfin la démocratie, toujours recommencée…

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Trois tiers pour constituer une ville. Le quatrième pour l'immortaliser. [Ph. gp]

On s’en souvient car ils ont beaucoup écrit… Non pas qu’ils aient inventé l’écriture, elle venait des Sumériens, et peut-être même des Chinois si on remonte à la nuit des temps anciens. Mais les Perses, probablement, exportèrent cette invention fondatrice lors de leurs invasions barbares – barbare : qui parle une autre langue, ainsi que le rapporte Hérodote 1, le père de l’Histoire et même du journalisme.

Hérodote et Thucydide, inventeurs de l'histoire. Bustes du Musée archéologique de Naples. [d.r.]

Hérodote et Thucydide, inventeurs de l'histoire. Bustes du Musée archéologique de Naples. [d.r.]

Ses enquêtes autour de la Méditerranée délimitaient le monde connu. Il mesurait les distances en stades… (ce que perpétuent les journalistes actuels quand ils disent « grand comme trois terrains de foot ») et, au delà, en jours de marche ou de navigation à voile. Il découvrait le monde, alors si petit en apparence connue ; ce monde qu'il parcourait pour l'agrandir, ainsi qu'un Candide pré-voltairien.

Il faut aussi saluer Thucydide 2, continuateur d’Hérodote mais en reporter de guerre, celle du Péloponnèse. Pour dire bien vite que les écrits abondent, inscrivant ainsi l’histoire grecque et ses œuvres innombrables au Patrimoine de l’Humanité. Parmi ces illustres auteurs se distingue cependant un certain Socrate qui, lui, n’écrivait pas (en tout cas il n’a pas laissé d’écrit connu) ; il en chargeait ses disciples et l’un d’eux tout particulièrement : Platon.

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Les fondateurs de l'Académie des arts : Socrate et son élève, Platon. À l'arrière-plan, l'Université antique. [Ph. gp]

Socrate était un parleur, un vrai beau parleur, pas un baratineur. Entouré de ses élèves, il parlait, marchait, questionnait, prétendait qu’il ne savait rien. Moyennant quoi il éleva le doute au rang de la connaissance… Mais ce premier des sceptiques et des rationalistes, questionna tout autant les dieux – jusqu’à douter de leur existence. On ne lui pardonna pas. Et il but la ciguë – jusqu’à la lie.

Je ne vais surtout pas prétendre ici raconter l’histoire de la Grèce « des origines à nos jours »… Mais plutôt tenir un carnet de voyage, sur le mode impressionniste et « dérivant », au sens où Breton puis les situs appréhendaient la ville en y déambulant comme un esquif sans voile, allant au gré des courants sensoriels. Remarquez que ces lettrés, à l’occasion un peu prétentieux sinon pompeux, n’avaient rien inventé. Montaigne, quelques siècles avant eux, avaient pratiqué la chose sans besoin de la nommer :

« Moi, qui le plus souvent voyage pour mon plaisir, ne me guide pas si mal. S'il fait laid à droite, je prends à gauche, si je me trouve mal propre à monter à cheval, je m'arrête. [...] Ai-je laissé quelque chose à voir derrière moi ? j'y retourne. C'est toujours mon chemin. Je ne trace aucune ligne certaine ni droite, ni courbe. » 3

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Figurine de marbre de la collection cycladienne du Musée national d'archéologie (3000 ans avant notre ère) [P. gp]

C’est qu’on n’invente rien ! ou si peu. Depuis des millénaires – pour ne pas remonter au Déluge et au-delà… – que l’Homme s’est mis à penser, parler, créer, agir… il s’est beaucoup répété, a beaucoup copié et recopié, voire singé, en croyant innover. Les vraies inventions sont si rares, quelque fois accidentelles et, le plus souvent, formelles. Rares, même dans les arts ! Picasso et tant d’autres n’ont-ils pas « récupéré » les créations africaines, sculptures et masques rituels notamment. Ou bien n’ont-ils pas « pompé » ces sculptures de l’époque dite cycladienne 4, dont peut s’enorgueillir le splendide Musée archéologique d’Athènes ? [Galerie photo ci-dessous. Cliquer sur les vignettes pour les agrandir.]

Ce musée, j’y ai passé l’après-midi complet, jusqu’à éreintement. De la Culture grand C dans la splendeur totale et dans des conditions muséologiques exceptionnelles.. Des collections préhistoriques remontant jusqu’à sept millénaires « avant » ; puis des sculptures par milliers, de marbre ou de bronze ; des céramiques et des terres-cuites ; des bijoux en or ; des vases « à en loucher » aurait dit Brassens – si on me permet cet anachronisme sacrilège…

Qu’on se rassure, je ne vais pas écrire un énième guide gréco-savant. Plutôt tenter de vous embarquer dans ma dérive athénienne (et au-delà, on verra), toute subjective, mais tout de même ancrée au sol, attestée par des photos, relativement plus « objectives » certes. Voilà pour ce premier épisode.

Notes:

  1. Auteur d’une grande œuvre historique, les Histoires, également appelée Les Enquêtes, Hérodote, est né vers 484 av. J.-C. à Halicarnasse en Grèce d'Asie mineure (Turquie actuelle), mort vers 420 av. J.-C.
  2. Homme politique et historien athénien, né vers 460 av. J.-C., mort, peut-être assassiné, entre 400 et 395. Dans sa quête de "la vérité", il a inventé la rigueur méthodique et aussi le recoupement des sources d'information.
  3. Essais III, 9 De la vanité.
  4. Des îles Cyclades. Objets datant d'environ 3000 ans avant notre ère.

Abyssinie. Ils étaient fous ces Romains qui volèrent l’obélisque d’Axoum

Car­net de voya­ge depuis la cor­ne de l’Afrique (5/11/05)

Dji­bou­ti, ven­dre­di 4 novem­bre. Quid de ce raf­fut sou­dain dans mon hôtel ? Un grou­pe de ras­tas US fai­sant esca­le avant le pèle­ri­na­ge à Addis-Abe­ba ? Non point : cinq Ita­liens en goguet­te tou­ris­ti­que, débar­quant tout jus­te de la capi­ta­le éthio­pien­ne où ils ont été ser­vis ques­tion tou­ris­me : grè­ves, mani­fes­ta­tions, émeu­tes, fusilla­des. De vingt à qua­ran­te morts selon la télé d’Addis – au moins deux cents, selon leurs esti­ma­tions et recou­pe­ments… Pas de taxis et aucun trans­port, tou­tes les bou­ti­ques fer­mées, ain­si que les musées. Ils ont été ser­vis, ces visi­teurs de la pénin­su­le – en fait, des ensei­gnants du lycée ita­lien d’Asmara, en Ery­thrée, seule vraie colo­nie ita­lien­ne durant une tren­tai­ne d’années.

L’Italie mus­so­li­nien­ne et fas­cis­te avait ten­té, en vain, de colo­ni­ser l’Abyssinie de 1935 à 1941. Cet épi­so­de res­te viva­ce dans les mémoi­res éthio­pien­nes„ d’autant qu’un des sym­bo­les de l’Éthiopie anti­que, une des obé­lis­ques d’Axoum, volées par les Ita­liens qui l’emmenèrent à Rome, ne fut res­ti­tuée qu’en avril der­nier…

Le pre­mier tron­çon de l’obélisque, dont le retour avait été annon­cé à main­tes repri­ses, est fina­le­ment arri­vé à Axoum à bord d’un Anto­nov, accueilli par des cen­tai­nes de per­son­nes qui ont défi­lé aux ryth­mes de tam­bours pour mani­fes­ter leur joie. Les deux autres tron­çons ont été ache­mi­nés dans les jours sui­vants.

1axoum_1L’obélisque, une stè­le funé­rai­re de plus de 150 ton­nes, hau­te de 24 mètres, avait été empor­tée en Ita­lie en 1937, lors de la conquê­te de l’Ethiopie par les trou­pes de Mus­so­li­ni. Depuis, Addis Abe­ba n’avait ces­sé de récla­mer la res­ti­tu­tion de cet impor­tant ves­ti­ge his­to­ri­que, témoi­gna­ge de la gran­deur pas­sée de la civi­li­sa­tion d’Axoum qui, du IIIe siè­cle avant Jésus-Christ au VIIIe siè­cle, a rayon­né dans la région.

Axoum fut la capi­ta­le d’un empi­re qui domi­nait la cor­ne de l’Afrique, du Sou­dan jusqu’au Yémen. Les his­to­riens décri­vent cet­te pério­de com­me l’apogée d’un pays regor­geant d’ivoire, de pou­dre d’or, d’esclaves, d’aromates et d’émeraudes, des­ti­nés au com­mer­ce avec les autres puis­sants royau­mes de l’époque. Selon les archéo­lo­gues, l’obélisque fut éri­gé au IVe siè­cle, sous le règne du roi Eza­na, pour fai­re offi­ce de stè­le funé­rai­re. Eza­na était alors sur­nom­mé le Constan­tin de l’Ethiopie, en réfé­ren­ce au puis­sant empe­reur romain qui était son contem­po­rain.

Si elle n’est plus qu’une peti­te vil­le de la pro­vin­ce du Tigré, Axoum pro­fi­te lar­ge­ment de ce glo­rieux pas­sé. Ins­cri­te au patri­moi­ne mon­dial de l’humanité en 1980, elle demeu­re le coeur iden­ti­tai­re et his­to­ri­que du pays. D’où l’obstination des Ethio­piens à récu­pé­rer la Flû­te de Dieu, expres­sion for­gée par un poè­te local pour dési­gner l’obélisque.

 

La stè­le du roi Eza­na, pre­mier roi chré­tien d’Axoum, rela­te en grec ses vic­toi­res, vers 330. L’obélisque res­ti­tuée n’a pas enco­re été redres­sée.


Carnet d’Abyssinie. C’est donc vrai : le Nil bleu est bien bleu

Depuis la cor­ne de l’Afrique, je ten­te de tenir un jour­nal de blog. La tech­ni­que dis­po­se…

Quand mon ami Ber­nard Nan­tet m’a dédi­ca­cé son der­nier bou­quin, « His­toi­re du Nil », il a écrit : « On en revient tou­jours aux ori­gi­nes… » Est-ce pour cela que j’y suis en ce moment ? Oui. L’Afrique, l’Abyssinie, le Rift – et Lucy. Et les sour­ces du Nil, au cœur de notre his­toi­re com­mu­ne, sans dou­te, nous autres les humains.

Donc, je confir­me ce que j’avais seule­ment lu : le Nil bleu exis­te, je l’ai ren­con­tré hier après-midi ; je l’ai même tra­ver­sé à gué, car ses eaux sont bas­ses et on fait de l’électricité avec le res­tant. Ce ne serait que pro­duc­tion som­me tou­te éco­lo­gi­que ; sauf que le bar­ra­ge détour­ne le cou­rant qui pro­dui­sait une des mer­veilles du mon­de : les chu­tes de Tis­sis­sat„ un déver­soir de qua­tre cents mètres de lar­ge plon­geant de cin­quan­te mètres dans un fra­cas vapo­reux. Com­me c’est sai­son sèche, le bar­ra­ge pom­pe tout, ou pres­que : il res­te une pis­set­te qui déçoit le visi­teur et une pou­le aux œufs d’or tou­ris­ti­que guè­re frin­gan­te. Ses contes­ta­tai­res pré­ten­dent que l’ouvrage aurait pu pro­dui­re tout aus­si bien en aval des chu­tes.

Et puis, le fait est que l’électricité en ques­tion, com­me sou­vent, pas­se par-des­sus les pau­vres hut­tes des pay­sans. Vous vous rap­pe­lez peut-être le récit que je rap­por­tais ici de Vic­tor Nun­zo, un Congo­lais en rébel­lion contre la Det­te majus­cu­le : son vil­la­ge vit sous les lignes hau­te-ten­sion du méga-bar­ra­ge édi­fié par le méga­lo-fou Mobu­tu. Les vil­la­geois paient une det­te sans fin (va-t-elle être vrai­ment effa­cée par le FMI et la Ban­que mon­dia­le, à quel­les condi­tions et avec quel­les consé­quen­ces ?), et les pylô­nes et les lignes bala­frant leur pay­sa­ge – mais ils n’ont jamais vu un grain d’électron condes­cen­dre jusqu’à leur cahu­te. Eh bien, c’est tout com­me ici : le cou­rant file ailleurs, pour éclai­rer la capi­ta­le ou pour rap­por­ter des sous par l’exportation au Sou­dan voi­sin et loin­tain.. Sur les tren­te cinq kilo­mè­tres sépa­rant le bar­ra­ge de Bahar Dar, je le confir­me aus­si : pour avoir par­cou­ru la rou­te de nuit, pas le moin­dre vil­la­ge, pas la moin­dre hut­te qui puis­sent s’illuminer autre­ment qu’à la flam­me du bois d’eucalyptus.

2nilbleu

Pour ce qui est de la man­ne tou­ris­ti­que – tou­te enco­re rela­ti­ve mais assu­ré­ment por­teu­se, com­me disent les ana­lys­tes finan­ciers –, elle appor­te son habi­tuel­le pol­lu­tion. Sur­tout cel­le des esprits, là com­me ailleurs. Bien sûr l’Afrique ne sau­rait être un sanc­tuai­re qu’il fau­drait pro­té­ger de quel­que bar­ba­rie du pro­grès sur­ajou­tée à cel­les qui seraient « nor­ma­les ». Et l’Ethiopie pas davan­ta­ge, même au titre de « ber­ceau de l’humanité ». Mais voi­là qu’à Tis­sis­sat sur­gis­sent aus­si les sour­ces du biz­ness. Rien de fla­grant enco­re. Une fois fran­chi le magni­fi­que pont de Tiso­ha Dil­dil (XVIIe) [pho­to d’en haut], les tout pre­miers mar­chands du tem­ple s’activent. Oh, pas grand cho­se, jus­te les signes avant-cou­reurs d’un pro­ces­sus en mar­che : des enfants se sont pla­cés en avant-gar­de ; ils tra­quent le tou­ris­te et la pié­cet­te ou le bic ; ils ten­tent de ven­dre quel­que cale­bas­ses déco­rées ou des échar­pes criar­des pro­dui­tes au pays.

Pour l’authenticité fre­la­tée, on a même ins­tal­lé, le long du sen­tier qui mon­te, des grands-mères au che­veu blanc qui ont réac­ti­vé leurs rouets d’antan et se remet­tent à l’ouvrage à la pre­miè­re aler­te tou­ris­ti­que. On croi­se aus­si le joueur de flu­tiau qui souf­fle sans convic­tion et sans le moin­dre talent dans son roseau qu’il vou­dra vous ven­dre, après la pho­to. On mar­che enco­re et ce petit mon­de jap­peur – « mis­ter, mis­ter ! » – finit par deve­nir péni­ble. Le gui­de, un étu­diant de Bahar Dar (où il y a une uni­ver­si­té), n’aura de ces­se de dis­per­ser cet essaim col­lant, au besoin à coups de pier­re.

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La rou­te vers les chu­tes mon­te et des­cend – rien de vio­lent ­– dans un pay­sa­ge somp­tueux sur fond pas­to­ral. On croi­se, avec sa hui­tai­ne de bêtes en pâtu­ra­ge, un grand vacher tou­chant le ciel, les bras accro­chés à son bâton der­riè­re l’épaule, qu’on croi­rait le Christ sur sa croix, le regard per­plexe devant cet autre trou­peau bigar­ré. Ou, dans le loin­tain, c’est une sil­houet­te dra­pée de blanc, ou d’indigo, ombrée par un para­pluie noir. A ce détail près, sans dou­te venu de Shan­ghai, on pour­rait se croi­re dans les temps bibli­ques, ceux des ima­ges col­por­tées, depuis les temps immé­mo­riaux, tou­jours pré­sen­tes dans les égli­ses, ou mis en tech­ni­co­lor par Hol­ly­wood. Des pay­sa­ges à cou­per le souf­fle, que ne bala­fre aucu­ne auto­rou­te, pas un che­min de fer, si peu de lignes élec­tri­ques, donc…

Ça devait res­sem­bler à ça dans les temps de Jésus, à ce fas­ci­nant pays, une Afri­que à lui tout seul et qui remon­te aux temps des temps de l’humanité. Peu ou prou, « les Afri­ques », en une cin­quan­tai­ne de pays, exha­lent de ces par­fums anciens, fan­tas­més com­me des para­dis per­dus, mythi­fiés com­me dame Natu­re. Voi­là peut-être sans dou­te, je crois – ce que nous venons quê­ter dans les sables, les eaux limo­neu­ses, les corps gra­ci­les ou puis­sants qui ne sau­raient cacher une réa­li­té autre­ment plus âpre, vio­len­te, ter­ri­ble.

Je m’égare à pei­ne. Le gar­çon­net, venu por­ter là-haut sa bou­teille de Coca pour la com­mer­cia­li­ser au tou­ris­te, son­ne bien la fin d’un temps. C’est ain­si. Et défer­lent la mar­chan­di­se, et la tech­no­lo­gie, ses por­ta­bles, son nou­veau rap­port au mon­de.

Quel mon­de ?

Voi­là ce que me disait le Nil , ver­sion bleue, alors que ses eaux vont por­ter leur limon dans le nou­veau lac d’Assouan – enco­re l’électricité –, semen­ce désor­mais per­due, sacri­fiée au kilo­watt.

Je résu­me pour aujourd’hui, puis­que la tech­ni­que devrait m’y auto­ri­ser (je prends l’avion, entre autres contra­dic­tions… ) : les eaux du Nil bleu sont ocres. Mais la roche de ses gor­ges livre des bleuis­se­ments. Mais les reflets contien­nent autant l’argent que le bleu du ciel. Pho­tos à l’appui pour ceux qui ne croi­raient pas aux bons livres dus aux bons auteurs.

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A la pro­chai­ne, enco­re une his­toi­re d’eaux…

Gérard Pon­thieu, en Abys­si­nie

Quel­ques ima­ges en vrac, si elles pas­sent. Pas de légen­de ni de mise en page.


  • © Ch.- M. Schulz

    « Il fau­drait com­pren­dre que les cho­ses sont sans espoir et être pour­tant déci­dé à les chan­ger. » F. Scott Fitz­ge­rald, Gats­by le magni­fi­que, 1925
    ––––
    « Le plus grand dérè­gle­ment de l’esprit, c’est de croi­re les cho­ses par­ce qu’on veut qu’elles soient, et non par­ce qu’on a vu qu’elles sont en effet. » Bos­suet

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    Philippe Casal,, 2004 - Centre national des arts plastiques

    Phi­lip­pe Casal, 2004 - Cen­tre natio­nal des arts plas­ti­ques - Mucem, Mar­seille

  • Et ça, c’est tentant aussi…

  • La réa­lité vraie n’est jamais la plus manifeste. (Claude Lévi-Strauss)

    La réa­lité vraie n’est jamais la plus mani­fes­te.
    (Clau­de Lévi-Strauss)

  • 2sexpolLa Revue Sexpol ressuscitée !

    Parue de 1975 à 1981, la Revue Sex­pol (sexua­li­té / poli­ti­que), ses 39 numé­ros et 2000 pages ont res­sus­cité par la gra­ce de la numé­ri­sa­tion. Un DVD est désor­mais dis­po­nible, au prix coû­tant de la numé­ri­sa­tion, de la dupli­ca­tion et des frais de port, soit 16 euros avec jaquet­te cou­leur et boî­tier rigi­de ou 11 euros sans. Ren­sei­gne­ments et com­mande en cli­quant ici ou sur la cou­ver­ture du der­nier numé­ro, ci-des­sus. En savoir plus ici sur Sex­pol.
  • « Comme un nuage – 30 ans après Tchernobyl »

    Com­me un nua­ge, album pho­tos et tex­te mar­quant le 30e anni­ver­sai­re de la catas­tro­phe de Tcher­no­byl (26 avril 1986). La sous­crip­tion étant clo­se (vifs remer­cie­ments à tous les contri­bu­teurs !) l’ouvrage est désor­mais en ven­te au prix de 15 euros, fran­co de port. Vous pou­vez le com­man­der à par­tir du bou­ton « Ache­ter » ci-des­sous (bien pré­ci­ser votre adres­se pos­ta­le !)

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    Il s’agit d’un album-pho­to de qua­li­té, à tira­ge soi­gné et limi­té, 40 p. for­mat A4 « à l’italienne ». Les pho­tos, pri­ses en Pro­ven­ce et notam­ment à Mar­seille, expri­ment une vision artis­ti­que sur le thè­me d’« après le nua­ge ». Cet­te créa­tion rejoi­gnait l’appel à l’organisation de « 1.000 évé­ne­ments cultu­rels sur le thè­me du nucléai­re », entre le 11 mars 2016 (5 ans après Fuku­shi­ma) et le 26 avril 2016 (30 ans après Tcher­no­byl).
  • L’argument fon­da­men­tal pour la liberté d’expression est le carac­tère dou­teux de toutes nos croyances (Ber­trand Russel)

    L’argument fon­da­men­tal pour la liber­té d’expression est le carac­tère dou­teux de tou­tes nos croyan­ces. (Ber­trand Rus­sel)

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    Le vrai miroir de nos discours est le cours de nos vies. Montaigne - Essais, I, 26

    La vérité est un miroir tombé de la main de Dieu et qui s'est brisé. Chacun en ramasse un fragment et dit que toute la vérité s'y trouve. Djalāl ad-Dīn Rūmī (1207-1273)

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