Dessin de Faber
Trop forts, ces journalistes !

© faber
Les « épisodes neigeux » se ramassent à la pelle et les journalistes « de terrain » sont mobilisés tels les agents de l’Équipement et leurs saleuses. Bravons les clichés comme les intempéries, célébrons les marronniers qui fleurissent sous les blancs manteaux à l’immaculée blancheur, pour la joie des petits et des grands. Tandis que les micro-trottoirs turbinent à plein régime, tenus par les petites-mains grelottantes des stagiaires à l’avenir incertain comme la météo. Et pleuvent en flocons drus les fortes déclarations des Monsieur et Madame Michu « qui n’avaient jamais vu ça »
Le 20 heures de dimanche soir sur France 2 a ainsi tenu un bon quart d’heure, à l’égal de tout grand événement. Météo, Algérie, Mali, hiérarchie quand tu nous tiens. Il est à parier que les autres chaînes auront fait au moins aussi bien. Et que les journaux n’auront pas été en reste. Le pluralisme des médias, c’est fondamental.
Edgar Morin : « En 2013, il faudra plus encore se méfier de la docte ignorance des experts »
Ça ne se fait pas de publier sans autorisation un texte venu d’ailleurs. Si ! la preuve : ce texte d’Edgar Morin paru dans Le Monde du 2 janvier. Morin comme penseur du bien commun, se doit de circuler dans les sphères de la pensée commune, notamment les blogs. De plus, comme penseur de la complexité, il sait aussi – toujours au nom du bien commun – les exigences de la simplexité : rendre simple ladite complexité.
Donc, ci-dessous : l’article d’Edgar Morin, titré « En 2013, il faudra plus encore se méfier de la docte ignorance des experts ». Suivi de mon grain de sel.

© faber
« Hélas, nos dirigeants semblent totalement dépassés : ils sont incapables aujourd’hui de proposer un diagnostic juste de la situation et incapables, du coup, d’apporter des solutions concrètes, à la hauteur des enjeux. Tout se passe comme si une petite oligarchie intéressée seulement par son avenir à court terme avait pris les commandes. » (Manifeste Roosevelt, 2012.)
« Un diagnostic juste » suppose une pensée capable de réunir et d’organiser les informations et connaissances dont nous disposons, mais qui sont compartimentées et dispersées.
Une telle pensée doit être consciente de l’erreur de sous-estimer l’erreur dont le propre, comme a dit Descartes, est d’ignorer qu’elle est erreur. Elle doit être consciente de l’illusion de sous-estimer l’illusion. Erreur et illusion ont conduit les responsables politiques et militaires du destin de la France au désastre de 1940 ; elles ont conduit Staline à faire confiance à Hitler, qui faillit anéantir l’Union soviétique.
Tout notre passé, même récent, fourmille d’erreurs et d’illusions, l’illusion d’un progrès indéfini de la société industrielle, l’illusion de l’impossibilité de nouvelles crises économiques, l’illusion soviétique et maoïste, et aujourd’hui règne encore l’illusion d’une sortie de la crise par l’économie néolibérale, qui pourtant a produit cette crise. Règne aussi l’illusion que la seule alternative se trouve entre deux erreurs, l’erreur que la rigueur est remède à la crise, l’erreur que la croissance est remède à la rigueur.
L’erreur n’est pas seulement aveuglement sur les faits. Elle est dans une vision unilatérale et réductrice qui ne voit qu’un élément, un seul aspect d’une réalité en elle-même à la fois une et multiple, c’est-à-dire complexe.
Hélas. Notre enseignement qui nous fournit de si multiples connaissances n’enseigne en rien sur les problèmes fondamentaux de la connaissance qui sont les risques d’erreur et d’illusion, et il n’enseigne nullement les conditions d’une connaissance pertinente, qui est de pouvoir affronter la complexité des réalités.
Notre machine à fournir des connaissances, incapable de nous fournir la capacité de relier les connaissances, produit dans les esprits myopies, cécités. Paradoxalement l’amoncellement sans lien des connaissances produit une nouvelle et très docte ignorance chez les experts et spécialistes, prétendant éclairer les responsables politiques et sociaux.
Pire, cette docte ignorance est incapable de percevoir le vide effrayant de la pensée politique, et cela non seulement dans tous nos partis en France, mais en Europe et dans le monde.
Nous avons vu, notamment dans les pays du « printemps arabe », mais aussi en Espagne et aux États Unis, une jeunesse animée par les plus justes aspirations à la dignité, à la liberté, à la fraternité, disposant d’une énergie sociologique perdue par les aînés domestiqués ou résignés, nous avons vu que cette énergie disposant d’une intelligente stratégie pacifique était capable d’abattre deux dictatures. Mais nous avons vu aussi cette jeunesse se diviser, l’incapacité des partis à vocation sociale de formuler une ligne, une voie, un dessein, et nous avons vu partout de nouvelles régressions à l’intérieur même des conquêtes démocratiques
Porno-misère, autre genre télévisuel
Comme des millions d’autres, je me branche chaque soir ou presque sur le journal télé, celui de France 2. Ailleurs, ça doit être pareil, toutes chaînes confondues, dans un système commun où le spectacle domine. Donc, on étend un regard voyeur sur la scène mondiale – enfin, de cette partie superficielle du monde relié au système technique médiatique. Le réseau tisse sa toile en étendant son emprise à finalité marchande ; c’est pourquoi il n’y travaille qu’en surface, ou à la crête des aspérités, surtout pas en profondeur.
Donc, hier soir, comme les autres soirs, « mon » JT présentait « sa » séquence « émotions ». Aujourd’hui, rayon pauvreté, voici Fabienne, jeune mère célibataire, caissière à 800 euros par mois, qui ne peut plus payer sa facture d’électricité. Larmes le long de la joue.

– Salauds de riches !
– Cause toujours ! Dessin de Faber ©
La veille, rayon « illettrisme », ces travailleurs en fait quasi analphabètes, se retrouvant en apprentissage basique, avec des mécaniques intellectuelles grippées, appelant des efforts douloureux. Cet homme est montré de près, la caméra scrute, travaille à la loupe, de son œil de rapace. Le visage se prête si bien à l’exploration, l’homme est un peu rustre, c’est un prolo « brut de décoffrage » ; pour un peu on irait avec l’endoscope, fouiller jusque dans ses tripes. Il résiste, l’homme autopsié par la caméra, il veut faire bonne figure, sourit, croit dominer le rictus. Il parle de son fiston, qu’après il pourra même aider à ses devoirs. Et soudain éclate en sanglots. Et la caméra qui insiste, le poursuit, le traque.
La Crise a ouvert tout grand le champ de la misère à ces terroristes modernes, l’œil de rapace rivé au viseur, mitraillant en silence, ne lâchant pas la proie, qu’ils tétanisent, qu’ils médusent parfois d’un regard obscène de cyclope.
Tels sont ces pornographes adeptes du gros plan, montrant des nez, des yeux, des rides comme on exhibe des bites et des chattes.
Qui isolent la partie du tout afin d’en extraire la larme intime, la perle lumineuse du monde en dérive et en spectacle.
Qui nous transforment en voyeurs, culpabilisés ou jouisseurs secrets de nos privilèges, compatissants jusqu’à la séquence suivante – une vedette, un sportif – qui fera aussitôt oublier celle-ci.
Et avant-hier, encore, c’était cet ouvrier agricole meurtri par sept années en prison sous l’accusation mensongère de viol. Pleurs rentrés.
Et ce soir, de quelles larmes la fameuse « séquence émotions » nourrira-t-elle l’interminable feuilleton de cette litanie télé/visuelle – vue à distance, de loin, hors contexte, si peu politique ?
Enfants-martyrs, ou enfants-soldats ; Noël du « sdf » ; mamie sans famille à l’hospice… La réserve sociale des démunis, des laissés pour compte est inépuisable. Elle peut même, au besoin, se grossir de la détresse animale. Attention cependant à bien en « gérer les richesses » télé/géniques. Cette économie-là aussi est délicate. Rien ne serait plus contre-productif qu’un abus dans ce domaine ; comme dans tout autre – celui du luxe, par exemple, son pendant symétrique. Ainsi, en fait-on des kilos, c’est le cas de le dire, avec un Depardieu pseudo-exilé, visant à soustraire au fisc du pays qui l’a fait roi – des riches et des cons – 1,4% de son immense fortune. Minable, va ! Oui, mais il nous emmerde, le minable, du haut de sa Tour d’Argent comme nous le montre si bien Faber et son dessin ci-contre.
L’essentiel étant, tout de même, que les injustices restent assez supportables pour qu’on supporte l’Injustice.
Mari(an)ne Le Pen, selon Faber

Mon pote Faber fait des cauchemars et il dessine même la nuit. Laisse donc la lampe allumée si t’as peur. Ni rêve ni cauchemar : regarder en face.
Marie-José Mondzain : « Une organisation rationnelle et cynique de la misère »
« Organisation rationnelle et cynique de la misère ». Bon sang, mais c’est bien sûr ! En écoutant aujourd’hui [24/6/11] le journal d’Antoine Mercier, à 12h.30 sur France-Culture, j’ai bondi en entendant cette formule de Marie-José Mondzain*. Je me suis demandé pourquoi aucun journaliste, éditorialiste, chroniqueur, grand reporter, observateur averti, ne l’a employée jusqu’alors. Elle commentait deux infos chaudes: la fermeture du refuge pour femmes du Samu social à Paris — faute de crédits — et les plans d’austérité en Grèce, mais elle avait évidemment en tête bien d’autres symptomes du merdier ambiant. Comme je pense que ton blog est un lieu de partage de qualité, je livre une transcription de ce commentaire à ceux qui le fréquentent. c’est bien sûr une improvisation orale que Mme Mondzain aurait sans doute amendée si elle devait la publier, mais la force de l’idée demeure bien présente: au-delà de notre indignation il faut voir l’indignité d’une humanité mise en coupe réglée. Une indignité que nous partageons tous.
Dominique Dréan
Marie-José Mondzain : « J’ai l’impression d’une organisation rationnelle et cynique de plus en plus grande de la misère de ceux qui vivent et qui n’arrivent plus à vivre, que ce soit près de nous ou plus loin, mais la Grèce, ça n’est pas si loin.
« Cette organisation rationnelle et cynique de la misère provoque ces rassemblements de ceux qu’on appelle « les indignés » et je sais que ce mot fait fureur, d’une certaine façon, dans la mesure ou le grand et admirable Stéphane Hessel, sous le titre de l’indignation rassemblait le plus grand nombre, au-delà des frontières, pour dire quelque chose du caractère intolérable de la situation.
« Alors, je voudrais, malgré tout, au sujet des indignés comme de l’indignation, dire que [cela…] me semble aujourd’hui une expérience relativement limitée dans la mesure où cette indignation est un régime d’expression affectif et moral qui apaise d’une certaine façon la conscience des citoyens qui, partageant une indignation, croient qu’ils sont déjà dans une mobilisation politique.
« Je pense que cette indignation est un voile pudique, comme expérience morale et affective, de quelque chose qui me paraît beaucoup plus radical et qui est l’indignité. Nous ne partageons pas seulement l’indignation, nous devons savoir que nous partageons aussi l’indignité, c’est-à-dire la perte du droit au respect, à la parole et à la liberté. Donc ce n’est pas en tant qu’indignée que je parle là : c’est pour dire que je partage l’indignité et pour dire surtout qu’on se rende compte de l’indignité silencieuse, sans bruit, sans possibilité expressive, de ceux qui sont sans voix, sans abri, sans parole, coupés de leur langue, de leur pays…
© faber
« Donc il y a là quelque chose de radical qui est la seule façon, face à l’indignité, de se dire que ce que l’on attend n’est pas un réveil des consciences mais un réveil de l’action politique. L’indignation ne suffit pas à mobiliser politiquement. […] La mobilisation politique ne peut pas se contenter de l’apaisement d’une indignation partagée. Il faut partager une indignité.
Antoine Mercier : « Vous parlez d’organisation rationnelle et cynique de la misère. On peut imaginer qu’elle est cynique, mais rationnelle… »
Marie-José Mondzain : « Elle est rationnelle, oui, parce qu’elle a ses justifications comptables, elle a ses justifications financières, elle a ses experts économiques et elle a la rationalité des profits. Il y a une légitimité qui s’établit dans la rationalité-même du capital et du capitalisme néo libéral et sa violence, et qui est soutenu par une science économique, des experts économiques, des soucis d’équilibre comptable et là on est dans une rationalité.
Non pas que l’indignité soit irrationnelle, mais c’est une autre rationalité. »
* Marie-José Mondzain est philosophe et écrivain, directrice de recherche au CNRS et spécialiste de l’image.
Un Ben Laden sans paroles
© faber
Avec tout son talent, et comme il le dit lui-même, mon camarade Faber renoue avec « cette tradition du dessin muet qui donne toute la parole au lecteur ». Même si on reste bouche bée…
Dessin publié dans Le Jeudi (Luxembourg) et La Semaine (Metz et Nancy).
Fukushima. Mais nos séismes ne sont pas les mêmes…
Encore un jour noir, ajouté aux précédents, si chargés de malheur. Le Japon et son peuple frappés doublement : par les éléments, imparables, terrifiants ; et par l’œuvre humaine, à reconsidérer pour le moins, sinon à revoir. Je suis bouleversé, et aussi en révolte – un sujet de plus contre lequel batailler pour faire advenir un monde meilleur, pas parfait, non. La révolte ne vaut que si elle est portée par un espoir, une sorte de croyance en ce mieux possible. Je me garde d’écrire espérance, ce n’est pas de mon registre. Il y a assez à faire ici et maintenant. Comment donc manifester une solidarité active avec les Japonais ? Question que beaucoup se sont posée, tel mon ami et voisin, Denis G. (il ne voudrait pas être comme statufié, même sur ce blog…), qui a pris l’initiative, ici chez nous dans les Bouches-du-Rhône, de lancer samedi l’idée d’une manif’ le lendemain, dimanche, devant le site nucléaire de Cadarache. Ainsi fûmes-nous une bonne centaine, comme une sorte de « force tranquille » face à des grilles fermées, renfermant de cette force aveugle qui, là-bas à Fukushima, a échappé à la toute puissance du démiurge à tête de nucléocrate. La solidarité oui, c’était bien le moins, que de l’opposer ainsi à l’orgueilleuse et prétendue maîtrise de tout et en toutes choses, proportionnée à l’avidité des profits espérés – une solide espérance, celle-là, qui aussitôt fait plonger les bourses, si boursouflées encore la veille.
Solidarité d’abord, révolte dans l’élan face à la parole fausse, déversée comme les mauvaises radiations de Fukushima, et pourtant à leur propos, en essayant encore – ultime tentative ? – de rentabiliser un passage à la radio : Éric Besson, en avant-garde blindée, négationniste du lobby nucléaire ; ou à la télé : Anne Lauvergeon, égérie d’Areva, vantant le savoir-faire nucléaire supérieur et national, comme avant elle – dans un autre registre mais quand même – une certaine MAM l’avait osé d’une main secourable et policière offerte à son ami Ben Ali.
Et que dire de l’« indécence » de Ségolène Royal trouvant que l’heure n’était pas au débat « polémique ». Non, l’heure reste à la politique et à sa crasse pour un parti en proie au syndrome de Fukushima, au bord de la déflagration sur l’autel du productivisme, de la croissance, de la petitesse – gauche et droite communiant à l’Assemblée, cet après-midi, dans leurs applaudissements mêlés en écho à François Fillon claironnant: « …Il est tout aussi absurde d’affirmer que le nucléaire est condamné par cet accident que d’affirmer qu’il ne nous concerne pas ».
Absurde ? Indécent ? Trop tôt ? On va vérifier tout ! Nos séismes ne sont pas les mêmes (Fessenheim, Bugey, Saint-Alban, Cruas, Tricastin, Chinon, Civaux – toutes centrales en zones sismiques). Tsunami n’est pas un mot français. Même sur les côtes de la Manche (Gravelines, Penly, Paluel, Flamanville) ou de l’Atlantique (Blayais).
La question n’est pas de vouloir ignorer les coûts d’une catastrophe en la rendant improbable. Car après l’accident nucléaire, les dégâts – irrémédiables – présentent toujours des factures que jamais les évaluateurs de risques n’avaient osé imaginer.
[Révoltes arabes]. A Cuba, place de la Révolution, on prépare le défilé au pas de l’oie
Le pas de l’oie à Cuba, selon Yoani Sanchez sur « Generacion Y »
« Mon quartier connaît une petite secousse, un changement qui se présente sous la forme d’une couche d’asphalte neuve, d’ouvriers qui refont les rues et posent un revêtement noirâtre qui dans quelques jours aura durci sous les pneus des voitures. Nous sommes tous surpris. La joie serait le sentiment le plus courant si ce n’étaient les raisons qui ont conduit à ces réparations et la raison de ces travaux. Toute la Place de la Révolution et la « zone bloquée » où j’habite se préparent au grand défilé du 15 avril prochain*. Un grand déferlement de puissance militaire qui prétend dissuader tous ceux qui souhaitent un changement à Cuba.
« Depuis des semaines le parking du stade Latino-américain est le siège de répétitions pour le pas de l’oie des soldats. Des jambes tendues à quarante cinq degrés, qui rappellent des marionnettes tirées par un fil, par une corde qui se perd là-haut dans l’immensité du pouvoir.
« Je ne sais pas ce qu’il peut y avoir de beau dans une parade militaire, ce qu’il peut y avoir d’émouvant dans le défilé de ces êtres synchrones et automatiques qui passent le visage tourné vers le leader dans la tribune. Mais le résultat je le connais bien : on dira ensuite que le gouvernement est armé jusqu’aux dents et que ceux qui descendent dans la rue pour protester seront écrasés contre le sol qu’aujourd’hui même on est en train de réparer.
« Le pas des pelotons tentera de nous de nous avertir que le Parti n’a pas seulement des militaires pour le défendre mais aussi des troupes anti-émeute et des corps d’élite. J’appellerais ça la chorégraphie de l’autoritarisme, mais d’autres préfèrent croire que ce sera une démonstration d’indépendance, d’une autonomie nationale qui ressemble en réalité à celle de Robinson abandonné sur son île.
« Mais au-delà de mes réticences envers les uniformes, de mon allergie au défilé d’escadrons qui marchent à l’unisson, je suis aujourd’hui préoccupée par le goudron, par cet asphalte posé récemment que les chaînes des tanks vont endommager. »
Traduit par Jean-Claude MAROUBY
* Note de GP: il s’agit de marquer le cinquantenaire du débarquement de la baie des Cochons : le 15 avril 1961, tentative d’invasion militaire de Cuba par des exilés cubains soutenus par les États-Unis.















