Mort, Fidel Cas­tro peut désor­mais accé­der à l’apothéose, der­nier grade qui man­quait à sa gloire. Il était temps car l’icône se cra­quelle. Les céré­mo­nies d’adieu au « com­man­dante » s’annoncent gran­dioses – de vraies pompes funèbres. Mais les « grands » de ce monde modèrent leurs élans « obsé­quieux »… Ils ne feront pas tous le voyage, pres­sen­tant que l’Histoire se garde désor­mais d’absoudre à l’aveuglette. Une page de Cuba s’est déjà tour­née pour les cen­taines de mil­liers d’exilés. Cette fois, c’est le livre du mythe révo­lu­tion­naire qui va se refer­mer sur un peuple abu­sé, gavé de palabres. Un peuple qui va enter­rer le Père sans l’avoir tué.

Un 1er mai, place de la Revolucion à La Havane [dr]

Un 1er mai, place de la Revo­lu­cion à La Havane [dr]

Il y en eut tant d’autres de ces céré­mo­nies à la gloire du « Com­man­dante » ras­sem­blant son mil­lion et plus de « com­mu­niants » ! Ce jour-là, c’était jour de fête : la Revo­lu­cion offrait la jour­née de congé, les sand­wiches et la bière. Il aurait fait beau sno­ber l’événement ! Sans par­ler de la vigi­lance des CDR, Comi­tés de défense de la révo­lu­tion qua­drillant le pays jusqu’aux blocs d’immeubles. Un fli­cage inté­gré aus­si­tôt la prise de pou­voir. Au départ, tout peut se jus­ti­fier dans un pro­ces­sus révo­lu­tion­naire. D’autant que l’ennemi ne tarde pas à sur­gir. Et que cet enne­mi sera tou­jours mena­çant, uti­le­ment mena­çant. Cas­tro en fera son dogme : « Dans une for­te­resse assié­gée, toute dis­si­dence est une tra­hi­son ». C’est une phrase de Saint Ignace de Loyo­la – n’oublions pas que Fidel Cas­tro a fré­quen­té l’école des jésuites à San­tia­go…

Le cas­trisme est enfant de l’Oncle Sam. Il lui a ouvert un bou­le­vard idéo­lo­gique et sur­tout poli­tique, selon la pra­tique impé­ria­liste consti­tu­tive des Etats-Unis, celle de la force imma­nente, mue par le dol­lar, les armes et bénie de la « main de Dieu » – In God we Trust. Il en fut ain­si des Amé­rin­diens, d’abord, puis des innom­brables inter­ven­tions de la CIA et des mili­taires 1 Avec son embar­go qui res­ta inef­fi­cace en fin de compte 2, le régime amé­ri­cain ne lais­sa plus d’autre choix à Cas­tro que de se tour­ner vers l’Union sovié­tique. De même que la faillite de l’URSS en 1990 impo­sa le mariage avec le Vene­zue­la de Cha­vez.

Par­mi les ado­ra­teurs de « Fidel » (et de Cha­vez), son cama­rade Jean-Luc Mélen­chon qui, lui, entre­ra bien dans l’Histoire avec deux fameux tweets (cli­quer pour les agran­dir) :

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La grande force de Cas­tro – au risque même d’un conflit nucléaire ! – a été d’internationaliser sa résis­tance à l’empire voi­sin 3. tout en exploi­tant à fond l’image biblique du David bar­bu­do affron­tant l’affreux Goliath, se prê­tant objec­ti­ve­ment à cette mise en spec­tacle dans lequel il tenait le sale rôle. D’où le capi­tal de sym­pa­thie accu­mu­lé par le régime de Cuba et sa « révo­lu­tion des Tro­piques » à base de rhum, cigares, sal­sa et petites pépées. De quoi séduire plus d’un Heming­way, et des cohortes de tou­ristes bien cana­li­sés, sans oublier les pré­cieux relais idéo­lo­giques que consti­tuaient les intel­lec­tuels éba­his, à l’esprit cri­tique en berne.

Ils accou­rurent à toute vitesse, pour se limi­ter aux Fran­çais, les Gérard Phi­lipe, Jean-Paul Sartre et Simone de Beau­voir, les Agnès Var­da, Chris Mar­ker, Jean Fer­rat, Ber­nard Kouch­ner, Claude Julien, les écri­vains Michel Lei­ris, Mar­gue­rite Duras, Jorge Sem­prun ou l’éditeur Fran­çois Mas­pe­ro. Même Fran­çois Mit­ter­rand, et Danielle sur­tout, pré­sen­tèrent leur dévo­tion au « com­man­dante », sans oublier évi­dem­ment Régis Debray – qui en revint sur le tard… Même de Gaulle, de Vil­le­pin et jusqu’à Dupont-Aignan saluaient Cas­tro le sou­ve­rai­niste !

Je dois dire que je fus – un peu – de ceux-là, ayant com­mis quelques articles pas très regar­dant sur les des­sous d’un sys­tème mani­pu­la­teur, avec l’excuse non abso­lu­toire de la jeu­nesse – c’était de sur­croît en mai 68 ! Je n’en fus pas pour autant récom­pen­sé : ayant émis quelques timides cri­tiques, Cuba me pri­va de visa pro­fes­sion­nel et dut, par la suite, me conten­ter d’une visite « tou­ris­tique », libre mais mal­gré tout un peu ris­quée. 4 Cepen­dant tout se pas­sa sans encombres. J’en tirai quelques articles, dont celui-ci, encore inédit.

Place d’Armes, dans la vieille Havane, novembre 2008. 

Agitant un petit dra­peau russe, le guide ras­semble son trou­peau du jour. Les bou­qui­nistes vendent la révo­lu­tion et ses pro­duits déri­vés plus ou moins jau­nis. Le Che, Cami­lo Cien­fue­gos, Heming­way et même Sartre, de Beau­voir. Et Fidel, certes. En bonne place sur son pré­sen­toir en bois peint, trône le Cien horas con Fidel, récit des cent heures que le lider maxi­mo a pas­sées en com­pa­gnie d’Igna­cio Ramo­net, qui fut patron du Monde diplo­ma­tique

Je m’interroge sur la cou­ver­ture du livre, sur la pho­to de Cas­tro, cas­quette et tenue « olive verde » de rigueur, regard noir, étrange, œil déjouant l’autre ; un œil trou­blant, comme absent. Il se tient la barbe, entre pouce et index qui semblent aus­si obli­ger le sou­rire. Sou­rire ou ric­tus ? Pose ou atti­tude de doute – il serait temps… L’image date d’avant la mala­die décla­rée.

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La Havane, place d’Armes. La bou­qui­niste a juré ses grands dieux qu’elle n’était pour rien dans ce rap­pro­che­ment pour le moins sacri­lège entre Pinoc­chio et les cent heures d’entretien Cas­tro-Ramo­net… [Ph. gp]

Cent heures…, soit, disons, vingt jours à pala­brer… Vingt jours, la durée de mon périple à tra­vers l’île, à la ren­contre « des gens » ; à les obser­ver et les écou­ter, à ten­ter de com­prendre dans sa com­plexi­té ce pays si atta­chant et dérou­tant. Au plu­riel et en espa­gnol, pala­bras veut dire dis­cours. En cubain, il ne peut s’agir que des grand-messes cas­tristes. Des offices paga­no-reli­gieux voués au culte du lider, place de la Révo­lu­tion, sous l’œil sta­tu­fié de José Mar­ti, l’Apos­tol et père de l’Indépendance, désor­mais secon­dé par l’effigie gran­diose du Che, devant une foule mil­lion­naire (mais si pauvre) sou­mise au prêche inter­mi­nable d’un boni­men­teur de car­rière…

Roi du bara­tin pom­peux autant que redon­dant et déma­gogue, Fidel Cas­tro aura pas­sé au total des mois entiers, voire des années à pala­brer. Ses dis­cours ont par­fois dépas­sé les sept heures, à l’image de l’enflure du per­son­nage, de son ego sans limites. Assu­ré­ment, un tel désir d’adoration par la mul­ti­tude est bien le propre des dic­ta­teurs et de leurs struc­tures carac­té­rielles ; ou bien aus­si, il est vrai, des pré­di­ca­teurs et autres évan­gé­listes si en vogue en ces temps de déses­pé­rance.

Je suis tou­jours devant ce bou­quin, m’interrogeant sur la moti­va­tion d’un Igna­cio Ramo­net cédant lui aus­si, façon « Monde diplo­ma­tique », à une forme d’adoration com­plice, fût-elle mâti­née de quelque audace cri­tique. Car l’autre tient le beau rôle, côté pou­voir, et le der­nier mot – au nom du pre­mier, « L’Histoire m’absoudra », que lan­çait Cas­tro lors de son pro­cès pour l’attaque en juillet 1953 de La Mon­ca­da, caserne de San­tia­go, l’autre grande ville cubaine. Un slo­gan de tri­bu­nal pro­non­cé tout exprès comme une for­mule de com’, et une mani­fes­ta­tion, déjà, du plus mons­trueux des orgueils. Car d’entrée de jeu – il s’agit bien de l’acte théâ­tral fon­da­teur de la saga cas­triste –, il exi­geait l’Absolution. Tout comme Hit­ler qui, avant lui, avait lan­cé la même pré­di­ca­tion. La com­pa­rai­son s’arrête là. Là où l’Histoire ques­tionne les fon­de­ments des pou­voirs et de leurs plus viru­lents agents, avant de pas­ser le relais aux scru­ta­teurs de l’inconscient.

Tan­dis que recu­lant d’un pas, je découvre, joux­tant le Cas­tro-Ramo­net, un autre livre, bien mali­cieux celui-là, dans le fond comme dans la pré­sence, si incon­grue sur le pré­sen­toir…  Las Aven­tu­ras de Pino­cho voi­sine, là, juste à côté d’un Com­man­dante sou­dai­ne­ment gêné par cette marion­nette au nez accu­sa­teur… La bou­qui­niste, que j’interpelle en bla­guant, elle-même rigo­lant de bon cœur, jure ses grands dieux qu’elle n’y est pour rien, que c’est là un pur fait du hasard ! Je ne la crois pas.

Le men­songe… Sur un mur, à Guan­ta­na­mo – la ville, pas la base états-unienne –, je relève ce graf­fi­ti décré­pi : « Revo­lu­cion es no men­tir jamas ». Ne men­tir jamais… La brave injonc­tion, comme on en trouve tant, aux cou­leurs désor­mais sou­vent déla­vées. À Bara­coa, pointe orien­tale de l’île, assis à la porte d’un entre­pôt vide, un jeune gar­dien enca­dré par deux longues cita­tions murales de José Mar­ti. Qu’en pense-t-il ? Il se lève pour les lire comme s’il les décou­vrait à l’instant : « Son pala­bras anti­guas », des vieux mots, résume-t-il avant de se ras­seoir. Comme si la bonne et vieille pro­pa­gande s’était usée d’elle-même, polie par les ans, fati­guée. Comme si le men­songe d’État n’opérait plus, même pas par oppo­si­tion.

A l’aéroport régio­nal, dans la petite salle d’attente pour le vol vers La Havane, une télé dif­fuse son émis­sion d’éducation poli­tique. Il y est jus­te­ment ques­tion, une fois de plus, de la Mon­ca­da et du fameux slo­gan « L’histoire m’absoudra ». Je suis le seul étran­ger, semble-t-il – et le seul à regar­der cet écran dont tout le monde se contre­fout.

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San­tia­go. Même si des amé­lio­ra­tions récentes ont été appor­tées, les Cubains conti­nuent à s’entasser dans des sortes de bétaillères pour se rendre au tra­vail. [Ph. gp]

La pro­pa­gande éle­vée comme un art poli­tique suprême. Une pra­tique redou­table et ancienne. Voi­ci com­ment j’en fus vic­time –  en mai 68 !…Jeune Tin­tin débar­qué là-bas pour son pre­mier grand repor­tage, regrou­pé à l’arrivée avec cinq ou six autres jour­na­listes euro­péens. Pro­po­si­tion de mise à dis­po­si­tion d’un mini­car, d’une inter­prète – Olga, char­mante blonde… – et d’un « accom­pa­gna­teur » à fine mous­tache noire, Eduar­do, non moins affable. Pro­gramme de visite allé­chant. Le Che venait de mou­rir en Boli­vie et le régime cas­triste s’affairait à orches­trer son immor­ta­li­té. Mai 68 était amor­cé, en France et ailleurs dans le monde, la Tché­co­slo­va­quie pas encore remise au pas – une affaire de semaines. La crise des fusées, 1962, déjà loin­taine. Cuba cueillait les divi­dendes d’une sym­pa­thie inter­na­tio­nale pas seule­ment de gauche.

Et la petite bor­dée de jour­na­listes allait se faire avoir dans la grande lon­gueur, Tin­tin y com­pris, bien sûr. On nous bala­da ain­si – c’est bien le mot – dans le décor révo­lu­tion­naire en construc­tion, de plan­ta­tions de tabac en plage du « débar­que­ment » (Playa Giron, « Baie des Cochons », mer­ce­naires, CIA, Kennedy,1961), de la ferme de Fidel et son éle­vage de cro­co­diles en match de base-ball, etc. Que la révo­lu­tion est jolie ! 

Man­quait tout de même le pom­pon, qui allait nous être pro­po­sé, comme sup­plé­ment au pro­gramme, par l’aimable Eduar­do et néan­moins com­mis­saire poli­tique – com­ment aurait-il pu en être autre­ment ? Le soup­çon ne m’en vint tou­te­fois que tar­di­ve­ment, un matin très tôt où ayant ren­dez-vous avec un oppo­sant (car il y en avait déjà !), je m’aperçus qu’Eduardo me filait de près, m’obligeant à renon­cer et à rebrous­ser che­min…– J’ai une pro­po­si­tion à vous faire, nous dit-il un matin, en sub­stance : aller à l’île des Pins, tout juste rebap­ti­sée « île de la Jeu­nesse », afin d’y visi­ter l’ancienne pri­son de Batis­ta, où Cas­tro lui-même fut enfer­mé, et aujourd’hui trans­for­mée en lycée modèle…

Com­ment ne pas adhé­rer à une telle offre ? La chose s’avérait bien un peu com­pli­quée à orga­ni­ser, mais voi­là l’escouade embar­quée, puis débar­quée dans l’île au tré­sor cas­triste. On n’y séjour­ne­rait qu’une jour­née et une nuit, selon un emploi du temps char­gé. Char­gé et contra­rié par quelques aléas mal­en­con­treux. Ce qui n’empêcha pas la visite d’une ferme elle aus­si modèle, ni de la mai­son qu’Hemingway avait dû fré­quen­ter jadis. Mais de la fameuse ex-pri­son, nous ne pûmes rien voir. Ce n’était pas si grave, puisqu’elle s’était ins­crite dans nos ima­gi­na­tions. Quelques « détails » suf­fi­raient à nour­rir nos papiers. Ce qui fut fait…

Extrait de mon repor­tage paru en juillet 68 dans plu­sieurs quo­ti­diens régio­naux : « Quelle est l’image la plus hal­lu­ci­nante ? La crèche des bam­bins de San Andrès para­chu­tée en pleine Sier­ra de los Orga­nos ? […] Ou encore cette pri­son de Batis­ta trans­for­mée en école tech­nique à l’île de la Jeu­nesse ? » Bien joué, non ? Car il s’était bel et bien agi d’une manœuvre gros­siè­re­ment sub­tile. Si gros­sière qu’elle ne pou­vait que mar­cher ! Com­ment eus­sions-nous pu sus­pec­ter un tel stra­ta­gème alors que rien n’avait obli­gé nos « hôtes » à orga­ni­ser une telle expé­di­tion à l’île de la Jeu­nesse ? Les dif­fi­cul­tés pra­tiques pour nous y ame­ner ajou­tait encore à l’évidente bonne foi de ses orga­ni­sa­teurs…

imgresOr, ce n’est que huit années plus tard que j’eus la révé­la­tion de l’entourloupe : lorsque parut, fin 76 chez Bel­fond,  7 ans à Cuba – 38 mois dans les pri­sons de Fidel Cas­tro. Pierre Golen­dorf [ancien cor­res­pon­dant de L’Humanité à La Havane] y racon­tait par le détail les condi­tions de son arres­ta­tion et de son incar­cé­ra­tion à La Havane, puis… à l’île des Pins. Dans ce qui était bel et bien demeu­ré une pri­son-modèle !

J’avais – nous avions tous, ces jour­na­listes « bala­dés », été enfu­més, mou­chés, abu­sés. Mais la leçon, il faut le recon­naître, appa­rut magis­trale. 5. Cha­peau l’intox ! On recon­nais­sait là un vrai savoir-faire sans doute acquis dans quelque école sovié­tique. Les élèves cubains mon­traient de réelles dis­po­si­tions à éga­ler sinon à dépas­ser les maîtres for­més à la redou­table pro­pa­gande sta­li­nienne. Dépas­ser, non : sur­pas­ser, puisque le régime a tant bien que mal sur­vé­cu à l’effondrement de l’URSS et qu’il conti­nue à œuvrer avec constance et effi­ca­ci­té dans son art consom­mé de la pro­pa­gande.

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À n’en pas dou­ter, aujourd’hui, dans toute l’île, de La Havane à San­tia­go, la machine mys­ti­fi­ca­trice est en chauffe maxi­male pour mon­ter au zénith de la pro­pa­gande mon­diale le spec­tacle des obsèques du « lider maxi­mo », dieu du socia­lisme…

Cette machine-là n’a jamais ces­sé de tour­ner, durant plus d’un demi-siècle ! Deux géné­ra­tions y ont été sou­mises ; à com­men­cer par les Cubains, bien sûr, mais aus­si l’opinion mon­diale abreu­vée au mythe entre­te­nu de l’héroïsme cas­triste et gue­va­riste. 6

L’historien – et a for­tio­ri le « pauvre » jour­na­liste sont bien dému­nis face aux tor­nades mys­ti­fiantes dont les récits prennent force mythique de Véri­té éter­nelle et risquent ain­si de les empor­ter. Ce que décrit bien, entre autres, l’écrivain et phi­lo­sophe suisse Denis de Rou­ge­mont :

« […] les mythes tra­duisent les règles de conduite d’un groupe social ou reli­gieux. Ils pro­cèdent donc de l’élément sacré autour duquel s’est consti­tué le groupe […] un mythe n’a pas d’auteur. Son ori­gine doit être obs­cure. Et son sens même l’est en par­tie […] Mais le carac­tère le plus pro­fond du mythe, c’est le pou­voir qu’il prend sur nous, géné­ra­le­ment à notre insu […] » 7

Le mythe est insi­dieux, il nous pénètre aisé­ment par le biais de notre apti­tude à la croyance, ce désir de cer­ti­tude autant que de ras­su­rance. Les révo­lu­tions s’y ali­mentent et l’alimentent par néces­si­té de durer. C’est ain­si qu’elles com­mencent « bien » (ça dépend pour qui, tou­te­fois…), avant de s’affronter à la dure réa­li­té, qu’il fau­dra plier par la vio­lence et le men­songe. Il n’en a jamais été autre­ment, de la Révo­lu­tion fran­çaise à la bol­che­vique, en pas­sant par le cas­trisme, le maoïsme et jusqu’aux « prin­temps arabes ».

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Tri­ni­dad. Croi­se­ment d’américaines. Entre les deux ailes de la Ply­mouth, le gamin en tee-shirt « Mia­mi Beach » tire la langue au pho­to­graphe… et à un demi-siècle de cas­trisme. [Ph. gp]

Res­tons-en au cas­trisme et une illus­tra­tion de son carac­tère mons­trueux, dont cer­tains se sou­viennent peut-être car elle fit grand bruit. Il s’agit de l’affaire Ochoa, sol­dée par des exé­cu­tions, en 1989 :
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Arnal­do Ochoa. Com­plice for­cé et vic­time d’un pro­cès sta­li­nien.

Arnal­do Ochoa, géné­ral de tous les com­bats, héros natio­nal – Sier­ra Maes­tra, San­ta-Cla­ra avec le Che, Baie des Cochons, puis Vene­zue­la, Éthio­pie et Ango­la – condam­né à mort et exé­cu­té en 1989 pour « tra­fic de drogues ». Il avait eu le tort de résis­ter aux Cas­tro et peut-être même de pré­pa­rer une évo­lu­tion du régime. Démas­qué, Fidel lui avait impo­sé un mar­ché de dupes : prendre sur lui ce tra­fic de drogues entre Cuba et les nar­cos de Colom­bie que la CIA s’apprêtait à mettre au grand jour, en échange d’une condam­na­tion à la pri­son avec une libé­ra­tion arran­gée ensuite. D’où la confes­sion auto­cri­tique de Ochoa, qui fut cepen­dant exé­cu­té, avec d’autres, un mois après sa condam­na­tion à mort. Le régime fit de ce pro­cès lit­té­ra­le­ment sta­li­nien, tenu par des juges mili­taires, retrans­mis en direct à la télé­vi­sion, une opé­ra­tion de pro­pa­gande dont il a le secret. On peut en suivre les prin­ci­pales phases sur inter­net. C’est stu­pé­fiant – sans mau­vais jeu de mots.

Les diri­geants cubains ont tou­jours vou­lu mas­quer toute dis­si­dence et même tout désac­cord avec la ligne poli­tique. Le régime ne peut admettre que des « déviances » (« folie », « per­ver­sions sexuelles »)  ou des « fautes morales » per­son­nelles. À Cuba, la presse est unique, sous contrôle éta­tique total ; de même la magis­tra­ture ; et aus­si toute l’économie, en grande par­tie aux mains des mili­taires… Il n’y a plus que les Cubains abu­sés, ou rési­gnés à la ser­vi­tude volon­taire, faute d’avoir pu s’exiler – j’en ai ren­con­tré ! Ailleurs, notam­ment en France, la dés­illu­sion a com­men­cé à poindre, y com­pris à Saint-Ger­main-des-Près ; il n’y a plus que le res­tant des com­mu­nistes encar­tés et des Mélen­chon mys­ti­co-cas­tristes pour allu­mer des cierges en hom­mage au Héros dis­pa­ru.

Tan­dis que, de La Havane à San­tia­go, « on » s’échine à faire per­du­rer le mythe de la Revo­lu­cion éter­nelle – ¡ Has­ta siempre ! Patria o muerte ! Les der­niers acteurs de cette pièce dra­ma­tique s’effacent peu à peu ou meurent avec cette han­tise : Que l’Histoire ne les acquitte pas.

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Notes:

  1. Pour rap­pel : Iran (1953), Gua­te­ma­la (54), Cuba, Baie des Cochons (61), Bré­sil, Sud-Viet­nam (64), Répu­blique domi­ni­caine, Uru­guay (65), Chi­li (73), Argen­tine (76), Gre­nade (83), Nica­ra­gua (84), Pana­ma (89).… Sans oublier la Guerre du Golfe, le Koweït, l’Irak, l’Afghanistan…
  2. J’ai déjà sou­li­gné à quel point cette mesure ser­vit à mas­quer l’incurie du gou­ver­ne­ment des Cas­tro, en par­ti­cu­lier l’échec de la poli­tique agraire déci­dée par Fidel lui-même. Voir à ce sujet la clair­voyante ana­lyse de René Dumont dans son ouvrage Cuba est-il socia­liste ? (La réponse est dans la ques­tion…) Dans la ter­mi­no­lo­gie cas­triste et sa pro­pa­gande, l’embar­go a tou­jours été tra­duit par blo­queo. Or, il ne s’agit nul­le­ment d’un blo­cus au sens mari­time et aérien. Les échanges com­mer­ciaux avec Cuba ont été com­pli­qués mais non blo­qués. Même des com­pa­gnies éta­su­niennes ont com­mer­cé avec Cuba, où un car­go amé­ri­cain assu­rait une navette com­mer­ciale par semaine, ain­si que je l’avais rele­vé sur place.
  3. Résu­mé par la for­mule de Gue­va­ra :« Allu­mer deux, trois, plu­sieurs Viêt­nam »
  4. Jour­na­liste sans visa pro­fes­sion­nel, tou­riste incer­tain débar­quant à La Havane par­mi les 400 tou­ristes fran­çais quo­ti­diens. J’avais été pho­to­gra­phié ici-même en 68 pour les besoins d’une carte de presse cubaine – que j’ai gar­dée…. Il est vrai que c’était avant l’informatique. Mais je venais de lire ou relire toutes ces his­toires ter­ribles de répres­sion, ces témoi­gnages des Golen­dorf, Val­la­da­rès, Huber Matos et leurs années de geôles ; par­cou­ru les rap­ports de Repor­ters sans fron­tières, du CPJ (Centre de pro­tec­tion des jour­na­listes) et de l’IFEX (Échange inter­na­tio­nal de la liber­té d’expression) sur la répres­sion des jour­na­listes et des mili­tants des droits de l’homme ; pris contact avec des confrères de retour de repor­tage… Tout ce qu’il fal­lait pour les­ter de para­no mon équi­pe­ment de base.
  5. Ce fut aus­si ma plus belle leçon de jour­na­lisme : pra­ti­quer stric­te­ment le scep­ti­cisme métho­dique. En 1986, Albin Michel publia Mémoires de pri­son, Témoi­gnage hal­lu­ci­nant sur les pri­sons de Cas­tro. Il s’agissait du récit de l’écrivain cubain Arman­do Val­la­da­rès, déte­nu durant 22 ans, tor­tu­ré, libé­ré après une vaste cam­pagne inter­na­tio­nale.
  6. Il y aurait tant à dire sur l’icône Gue­va­ra, nom­mé en 1959 par Fidel Cas­tro com­man­dant et « pro­cu­reur suprême » de la pri­son de la for­te­resse de la Cabaña. Il est ain­si sur­nom­mé le car­ni­ce­ri­to (le petit bou­cher) de la Cabaña. Pen­dant les 5 mois à ce poste il décide des arres­ta­tions et super­vise les juge­ments qui ne durent sou­vent qu’une jour­née et signe les exé­cu­tions de 156 à 550 per­sonnes selon les sources. 
  7. D. de Rou­ge­mont, L’Amour et l’Occident, 10/18, 2001