Dali_Allan_Warren

Dali à l’hôtel Meu­rice, 1972.. Ph. Allan War­ren (GNU Free Docu­men­ta­tion Licen­se)

Des­ti­né à la Revue Sex­pol, l’entretien devait tour­ner autour de la sexua­li­té et de la poli­ti­que. Il s’enroula évi­dem­ment autour de Dali… com­me on peut le lire ci-des­sous, ain­si que dans l’encadré situant le contex­te.

L’interview ne fut fina­le­ment pas publiée dans Sex­pol mais parut dans plu­sieurs quo­ti­diens lors de la mort de Dali, en jan­vier 1989.  Il y a peu, j’en ai retrou­vé la retrans­crip­tion sur une vieille dis­quet­te. D’où l’idée de la publier ici, tan­dis que l’exposition Dali fait un tabac au cen­tre Pom­pi­dou à Paris (jan­vier 213).

• Vous avez dit : « Le sur­réa­lis­me c’est moi »...

– Sal­va­dor Dali : ...Oui, com­me Louis XIV disait « L’État c’est moi »...

• ...Doit-on en conclu­re que l’hyperréalisme c’est enco­re plus vous ?...

– Ce qui m’intéresse, c’est de finir de deve­nir Dali. A cinq ans, je vou­lais deve­nir cui­si­nier puis, un peu plus tard, Napo­léon. Main­te­nant, deve­nir Dali c’est le plus dif­fi­ci­le de tout !

• Avez-vous la pré­ten­tion d’y par­ve­nir ?

– Je m’en appro­che.

• Par­lons sexua­li­té : quels rap­ports pou­vez-vous éta­blir entre, d’une part, la cor­ne du rhi­no­cé­ros et la poin­te de votre mous­ta­che; d’autre part, entre la poin­te d’un pin­ceau et votre bite ?

– C’est très sim­ple : ça [dési­gnant sa mous­ta­che], ce n’est pas loga­rith­mi­que, alors que la cor­ne du rhi­no­cé­ros est la cor­ne divi­ne, et donc  loga­rith­mi­que. Quant au sexe, c’est très clair : l’image entre par l« œil et s’écoule par la poin­te du pin­ceau.

• Votre mous­ta­che, elle, ne serait donc pas divi­ne ?!

– Non: elle est for­mée  avec de la cire; elle n’a pas la cour­be loga­rith­mi­que.

•  Vous avez dit aus­si qu’à une épo­que la mas­tur­ba­tion était pour vous une « bit­te d’amarrage »...

– Bien au contrai­re, je me suis mas­tur­bé très très tard, mais ça m’a beau­coup inté­res­sé après. Et j’ai peint Le Grand mas­tur­ba­teur.

• Et aujourd’hui qu’est-ce qui vous inté­res­se ?

– Main­te­nant ? C’est René Thom, que je vais voir demain ou après-demain; c’est lui qui a inven­té la théo­rie des catas­tro­phes; c’est des mathé­ma­ti­ques.

[Télé­pho­ne : « Allo, vous vous sou­ve­nez du divin Dali avec des mous­ta­ches et tout ça ? ...Il faut refai­re notre ami­tié... »]

• On vous a vu par­ti­ci­per à une émis­sion avec le phi­lo­so­phe et bio­lo­gis­te Sté­pha­ne Lupas­co. A l’évidence, la scien­ce vous inté­res­se. Que vous appor­te-t-elle ?

– Com­me vous savez, j’ai été l’un des pre­miers à par­ler de l’acide désoxy­ri­bo­nu­cléi­que; et tout le mon­de croyait que c’était un canu­lar. J’ai pour­tant eu l’honneur de ren­con­trer James Wat­son qui, le pre­mier, était par­ve­nu à repré­sen­ter la dou­ble spi­ra­le de l’ADN. Je ne suis pas un hom­me de scien­ce mais je suis ter­ri­ble­ment inté­res­sé par tou­tes ces ques­tions.

[...]

• Qu’entendez-vous par droi­te ?

– Monar­chis­te ! Mais dans l’ensemble cet­te atti­tu­de n’est pas expri­mée méta­phy­si­que­ment à cau­se de l’ignorance des décou­ver­tes de la bio­lo­gie moder­ne.

• Pour vous, ce sont les lois bio­lo­gi­ques qui vous amè­nent à nier la notion de liber­té au sens méta­phy­si­que du mot...

– ... Exact...

• ... et à vous rap­pro­cher du sys­tè­me monar­chi­que.

– C’est cela et la théo­rie de Thom selon laquel­le tout est déter­mi­né mathé­ma­ti­que­ment, même n’importe quel­le for­me. La mathé­ma­ti­que est une cos­mo­go­nie.

• Vous avez bien écrit que vous ne croyez pas à la notion de liber­té ?

– Je suis contre  la liber­té. Je l’ai écrit. Qu’est ce que la liber­té ? C’est l’informe. Même la rose pous­se dans une pri­son. C’est la coer­ci­tion, la pres­sion et les limi­tes qui créent la beau­té. La liber­té c’est la voie tor­due. C’est dans l’univers de l’Inquisition qu’ont été pro­dui­tes les cho­ses les plus exer­ces. Par exem­ple, concer­nant le sexe, les pro­duc­tions mil­le fois plus éro­ti­ques sont cel­les qui sont pla­cées dans les for­mes qua­si­ment allé­go­ri­ques – beau­coup plus puis­san­tes du point de vue mor­pho­lo­gi­que ; la mor­pho­lo­gie sexuel­le est alors une sor­te d’ornementation.

• On retrou­ve là, dans ce que vous venez de dire, votre sou­ci obses­sion­nel de retar­der au maxi­mum la réa­li­sa­tion d’un désir, son actua­li­sa­tion.

– Oui. La preu­ve, c’est quand, après ma pro­me­na­de au musée, je retar­dais le plus pos­si­ble le moment de boi­re de l’eau ; je tour­nais autour du lava­bo, je fai­sais cou­ler de l’eau.

• C’était du maso­chis­me ?

– Natu­rel­le­ment, puisqu’il y avait une cou­ron­ne de roi et que les épi­nes et les trois épin­gles me fai­sait un mal terrr­ri­ble.

• Ça a tou­jours été une constan­te dans votre condui­te ?

– J’ai fait cadeau à Gala d’un châ­teau gothi­que et elle m’a dit qu’elle l’acceptait à la seule condi­tion : que je ne lui ren­de jamais visi­te, sauf avec une invi­ta­tion écri­te.

• Ce qui res­sort de vos pro­pos sur la sexua­li­té, c’est que vous par­lez de volon­té, d’ascèse, de refou­le­ment, etc. Ne croyez-vous pas que l’acte sexuel est avant tout un aban­don, un aban­don au flux natu­rel bio­lo­gi­que ?

– Mais jus­te­ment, il faut se conte­nir. C’est-à-dire qu’à cha­que épo­que de créa­tion il faut s’abstenir de se mas­tur­ber, de fai­re l’amour, et cae­te­ra. Il faut cana­li­ser tout dans l’œuvre artis­ti­que.

• Vous êtes donc très freu­dien à cet égard ; vous esti­mez que la répres­sion de la sexua­li­té est un fac­teur de civi­li­sa­tion...

-... et de créa­ti­vi­té. Par­ce qu’autrement on fait des cho­ses anti-éro­ti­ques. C’est pour ça que tous les artis­tes, tous les pein­tres ont peint com­me moi, en cana­li­sant leur libi­do.

• Tout à l’heure vous disiez qu’on avait pris pour un canu­lar vos décla­ra­tions sur l’ADN. Je me deman­de s’il ne se pas­se pas la même cho­se  pour votre « métho­de para­noïa-cri­ti­que » ; c’est-à-dire qu’on ne la prend pas au sérieux – ce qui lui convient bien d’ailleurs, mais...

– ... Ça, après qua­ran­te ans de pra­ti­que de cet­te métho­de, ce sont des cho­ses à défi­nir : c’est la métho­de sys­té­ma­ti­que d’interprétation cri­ti­que des phé­no­mè­nes déli­rants.

• Com­me tou­te métho­de elle peut se retour­ner – c’est là que je vou­lais en venir : la « métho­de para­noïa-cri­ti­que » exi­ge un regard exté­rieur, une par­ti­ci­pa­tion col­lec­ti­ve. D’un autre côté, elle ne vous rend pas for­cé­ment ce que vous en atten­dez : la plu­part des gens, la plu­part de vos spec­ta­teurs, vous consi­dè­rent à la fois com­me fas­ci­nant – du point de vue spec­ta­cu­lai­re – et repous­sant du point de vue de l’excentricité, qu’ils ne sup­por­tent pas. Je pen­se qu’ils auraient ten­dan­ce à vous consi­dé­rer com­me un pein­tre de génie et un vision­nai­re médio­cre.

– C’est le contrai­re !

• Oui, c’est ce que vous pré­ten­dez.

– Pour être un bon pein­tre, je suis trop intel­li­gent et par contre je suis un cos­mo­lo­gue  : j’ai une concep­tion du mon­de très supé­rieu­re à cel­le des autres.

Pro­pos recueillis par Gérard Pon­thieu en jan­vier 1989, à l’hôtel Meu­ri­ce, à Paris. 

Excen­tri­que, méga­lo­ma­ne, mytho­ma­ne, mys­ti­fi­ca­teur…

…Fou, para­no„ cupi­de, mys­ti­que.

…Déli­rant, anar­chis­te, fas­ci­nant, fas­cis­te.

…Obsé­dé, sado-maso­chis­te.

…Vul­gai­re, banal, génial.

Sal­va­dor Dali était tout cela et le contrai­re, com­me un mal­strom innom­ma­ble où s’engouffraient gran­deur et déca­den­ce de l’humanité. Dans ce tour­billon mêlant les immon­di­ces aux pépi­tes d’or, Dali pra­ti­quait l’art tel un alchi­mis­te : à coups de sym­bo­les et de mys­tè­res, d’invocations et de suf­fo­ca­tions. Et c’est bien ce qui pou­vait le ren­dre fas­ci­nant et insup­por­ta­ble. Son rap­port inti­me à la contra­dic­tion – à la sien­ne pro­pre, et culti­vée com­me un sys­tè­me, autant qu’à cel­le du mon­de -, sa maniè­re de jouer et de se jouer de l’irrationnel ali­men­taient avec fou­gue ce qu’il appe­lait son déli­re créa­tif. Artis­te, Dali ? On en dis­cu­te­rait à per­te de vue d’esthète. Mais au moins s’était-il appli­qué à fai­re de sa vie, selon le mot de Gide, « une œuvre d’art ». De cela enco­re on pour­rait dis­cu­ter... en esthè­te. Mais Dali, lui, en avait pris le par­ti – le seul qu’il embras­sât vrai­ment, non sans avoir goû­té aux amer­tu­mes des idéo­lo­gies.

S’il s’engagea quel­que part, ce fut dans les rangs peu fré­quen­tés du mou, du vis­queux, du mer­deux. Il se délec­ta ain­si du « mau­vais goût » par dégoût du bon goût bour­geois. Il y pui­sa une for­ce pro­vo­ca­tri­ce redou­ta­ble qui ne lais­sait à ses vic­ti­mes que la pos­si­bi­li­té de payer. Dali ten­tait d’échapper à l’enfermement des sys­tè­mes, le sien y com­pris qu’il trans­muait en or par vic­ti­mes inter­po­sées – cel­les qui croyaient se met­tre du bon côté de la fron­tiè­re du goût et qui, pour cela,  payaient très cher un pas­seur nom­mé Dali.

gp

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