Entre­tien avec John Mac­Gre­gor, cher­cheur au MIT

John Mac­Gre­gor, vieux com­pli­ce amé­ri­ca­no-cana­do-écos­sais, cher­cheur au MIT (Mas­sa­chu­setts Ins­ti­tu­te of Tech­no­lo­gy - Cam­brid­ge, Etats-Unis), socio­lo­gue des médias et astro­phy­si­cien, le type qui lit à la fois dans les gazet­tes & dans les étoi­les… Tout com­me il goû­te le pure-malt & le mon­tra­chet (ou le sau­ter­nes, mais pas en même temps). Un éner­gu­mè­ne dans son gen­re, qui a bien labou­ré notre hexa­go­ne et en remon­tre­rait à plus d’un Gau­lois. Il pas­se quel­ques jours à la Jaz­zi­ne où il dérouille le pia­no à coups de Scria­bi­ne et d’Oscar Peter­son, se goin­frant aus­si de notre télé­vi­sion et de nos canards. Bref, de quoi cau­ser – et on ne s’en pri­ve pas !

• Com­me nul n’est pro­phè­te en son pays, je prends tou­jours un malin plai­sir à écou­ter tes rua­des et coups de coeur concer­nant la Fran­ce. Ton pris­me, cet­te fois, pas­se par la chaî­ne de télé Arte et le quo­ti­dien Le Mon­de, que nous avons regar­dés ensem­ble. Et tu en pro­fi­tes pour effec­tuer un grand écart entre deux épo­ques, deux lieux, deux rap­ports au mon­de : les cathé­dra­les et les cen­tra­les nucléai­res… Des expli­ca­tions s’imposent.

John Mac­Gre­gor : Je n’aurais pu fai­re les mêmes obser­va­tions aux États-Unis ! En tout cas pas à par­tir de la télé. Sous ses cou­verts mul­ti-eth­ni­ques, l’empire état­su­nien est tota­le­ment eth­no­cen­tré sur lui-même, si je peux me per­met­tre ce pléo­nas­me… J’ai été sub­ju­gué par Arte, chaî­ne inima­gi­na­ble outre-Atlan­ti­que : ce mélan­ge osé de cultu­res, alle­man­de et fran­çai­se, et aus­si, il est vrai, cet­te pro­pen­sion à attein­dre le fameux « point God­win » avec ses sujets très récur­rents autour du nazis­me, de l’Occupation, de la ques­tion jui­ve. Deux soi­rées m’ont par­ti­cu­liè­re­ment éton­né par le pont qu’elles ont per­mis entre deux sta­des de nos civi­li­sa­tions au sens lar­ge. Je veux par­ler de la soi­rée du same­di 23 (avril) avec ce film excep­tion­nel, « Les Cathé­dra­les dévoi­lées »*. J’y ai appris plein de cho­ses sur la construc­tion, les maté­riaux, l’architecture et les pro­blè­mes ren­con­trés il y a huit siè­cles pour édi­fier de tels chefs d’œuvre ! Et trois jours après, à la même heu­re, la même chaî­ne dif­fu­sait « Tcher­no­byl fore­ver »** ques­tion­nant de maniè­re pro­fon­de l’avenir du nucléai­re à tra­vers ses enjeux post-catas­tro­phes. Huit siè­cles, dira-t-on un peu vite, de « civi­li­sa­tion » ; à condi­tion tou­te­fois d’exclure tou­te vision de conti­nui­té, voi­re d’évolutionnisme.

« Com­me la défai­te d’une idée de la Beau­té…

 

… au pro­fit, si on ose dire, de la Dis­grâ­ce abso­lue »

• Cer­tes, ces siè­cles ont été des plus chao­ti­ques. Mais il s’agit tout de même de « notre » civi­li­sa­tion, enfin cel­le dont nous som­mes les héri­tiers…

– Oui ! Il y eut bien les cathé­dra­les et, par la sui­te, la « sain­te inqui­si­tion », les guer­res de reli­gion, et tou­tes sor­tes de mas­sa­cres pré­cé­dant les guer­res tech­ni­ques, je veux dire à tech­ni­ci­té spé­ci­fi­que, cel­les des armes effi­ca­ces jus­ti­fiant ce qu’on fini­ra par nom­mer le pro­grès. Car les guer­res ont pré­cé­dé les « paci­fi­ca­tions » – par défi­ni­tion, on ne peut fai­re la paix qu’après la guer­re. De même qu’on impo­se l’atome « civil » après avoir déci­dé d’abord de sa ver­sion mili­tai­re : la bom­be a pré­cé­dé et annon­cé les cen­tra­les, aux États-Unis d’abord, puis notam­ment en Fran­ce quand De Gaul­le a opté pour l’arme ato­mi­que com­me gage d’indépendance. De Gaul­le voyait dans la bom­be ato­mi­que un ins­tru­ment de dis­sua­sion au ser­vi­ce de la paix. C’était jus­te à une épo­que où seuls quel­ques rares pays – qua­tre ou cinq –  pos­sé­daient de tels arme­ments. Depuis, la matiè­re nucléai­re s’est pres­que bana­li­sée, à l’image de l’industrie  nucléai­re civi­le. Elle est deve­nue un objet de dis­sé­mi­na­tion et repré­sen­te ain­si un dan­ger phé­no­mé­nal dans ce champ nou­veau qu’est aujourd’hui le « grand ter­ro­ris­me » par lequel la notion de guer­re s’est ain­si dépla­cée. La guer­re, rap­pe­lons les fon­da­men­taux, consti­tue à l’origine le moyen d’instaurer des domi­na­tions d’un grou­pe sur un autre et de fai­re main bas­se sur les biens de l’« enne­mi » en annexant son ter­ri­toi­re, sa main d’œuvre, sa for­ce de pro­duc­tion, de repro­duc­tion aus­si et bien sûr de consom­ma­tion – en un mot ses riches­ses, ou ce qu’on appel­le l’économie. L’économie, du grec oikos, la « mai­son » dont on a fait une scien­ce d’allure paci­fi­que, alors qu’elle pour­suit cet­te guer­re ances­tra­le de domi­na­tion ou, éga­le­ment, de riva­li­tés – affron­te­ments dans le but de s’approprier la rive de l’autre, l’ennemi. La « scien­ce de la mai­son », c’est la maniè­re pro­pret­te de pro­lon­ger les guer­res – on par­le bien, d’ailleurs et sans se gêner, de guer­re éco­no­mi­que.

• Mieux vaut quand même ces guer­res éco­no­mi­ques que les ter­ri­bles mas­sa­cres…

– Mieux vaut aus­si un mat­ch de foot qu’une émeu­te… Mais on peut aus­si avoir les deux… ce qui qui se pro­duit par­fois d’ailleurs. Je pour­suis mon idée : ce que j’appelle le grand ter­ro­risme a chan­gé la don­ne en ce sens notam­ment que son but guer­rier n’est plus de domi­ner sur le plan éco­no­mi­que, mais d’affaiblir l’ennemi au point même de l’anéantir par la vio­len­ce – but suprê­me ! – selon des moyens incon­nus jus­que là, alliant à la fois tech­no­lo­gie de base et fana­tis­me poli­ti­co-reli­gieux. Les atten­tats du 11 sep­tem­bre en sont la « quin­tes­sen­ce »… Les reli­gions ont tou­tes, peu ou prou dans l’Histoire, été ten­tées par ce gen­re d’extrémisme, ce néga­tion­nis­me niant l’altérité consi­dé­rée com­me héré­ti­que. En ce moment, ce sont les isla­mis­tes qui por­tent ce fana­tis­me à son plus haut point, consé­quen­ce d’une déses­pé­ran­ce eco­no­mi­co-poli­ti­que et expres­sion de la mar­ty­ro­lo­gie reli­gieu­se qui glo­ri­fie les atten­tats-sui­ci­des contre les­quels il n’est guè­re vrai­ment de para­des. Tel­le est la nou­vel­le guer­re aujourd’hui, qui pour­rait trans­po­ser dans la « rou­ti­ne » ter­ro­ris­te les bom­bes d’Hiroshima et Naga­sa­ki.

Écar­tons tou­te­fois ces hypo­thè­ses apo­ca­lyp­ti­ques (ne gâchons pas notre soi­rée quand même!) pour en res­ter à l’ordinaire mon­dia­li­sé… Le « pro­grès » vien­drait, à la limi­te, du fait que les morts « ordi­nai­res », quo­ti­dien­nes et en géné­ral les vic­ti­mes éco­no­mi­ques appa­rais­sent de façon moins visi­bles que jadis, ou plus pré­sen­ta­bles, ce qui relè­ve du rôle des médias et de la mise en spec­ta­cle du mon­de. De même que le rayon­ne­ment ato­mi­que est invi­si­ble, ses vic­ti­mes le sont aus­si du fait de leur dilu­tion dans le temps et même dans l’espace. Les vic­ti­mes de Tcher­no­byl n’ont pas été comp­ta­bi­li­sées réel­le­ment, elles ne figu­rent sur aucun regis­tre offi­ciel, elles sont com­me trans­pa­ren­tes…

• C’est bien ce qu’on appel­le un pro­grès en trom­pe l’œil…

– Ton expres­sion est pres­que un pléo­nas­me. Qu’est-ce donc que le pro­grès, dès lors qu’on n’oublie rien sur les deux pla­teaux, posi­tif et néga­tif, de la balan­ce ?… Main­te­nant, si on éta­blis­sait un bilan glo­bal, mon­dial, des morts par conflits et des sur­vi­vants à la misè­re domi­nan­te, et si on pou­vait le rap­por­ter au temps des cathé­dra­les et éta­blir un ratio, jus­te­ment, je ne parie­rais pas cher sur le degré de notre pro­grès ain­si mesu­ré… Des his­to­riens ont sans dou­te tra­vaillé sur ces ques­tions, je l’ignore. En tout cas, ne serait-ce que de maniè­re sym­bo­li­que, esthé­ti­que, mora­le et je dirais même, moi qui ne suis ni reli­gieux ni croyant, en ter­mes d’espérance, ces sept, huit siè­cles qui sépa­rent la cathé­dra­le d’Amiens ou de Beau­vais du sar­co­pha­ge de Tcher­no­byl relè­vent d’une ter­ri­ble régres­sion. Com­me la défai­te d’une idée de la Beau­té au pro­fit, si on ose dire, de la Dis­grâ­ce abso­lue. Cet­te régres­sion se lit dou­lou­reu­se­ment sur les visa­ges si tris­tes, si défaits, des Ukrai­niens, Béla­rus­ses et Rus­ses, adul­tes et enfants croi­sés par les camé­ras du film d’Arte. C’est une déso­la­tion tota­le qui atteint tou­te une popu­la­tion, plu­sieurs pays gra­ve­ment tou­chés par le nua­ge radio­ac­tif et un ter­ri­toi­re grand com­me la Suis­se à jamais ren­du invi­va­ble. Et cet­te réa­li­té-là serait consi­dé­rée négli­gea­ble ? Nous som­mes face à une mons­truo­si­té, un déni du pri­mat de l’humain sur la tech­ni­que.

Le « risque zéro n’existe pas », 

mais le risque maxi, oui !

En tant que scien­ti­fi­que, dis­cu­tant avec des col­lè­gues, je me suis par­fois pris à dou­ter ; je veux dire que j’ai pu croi­re à la doxa d’une fia­bi­li­té rai­son­née, rai­son­na­ble, d’un nucléai­re « maî­tri­sé ». La catas­tro­phe de Fuku­shi­ma est venu nous remet­tre devant l’évidence du contre­sens nucléai­re et la réa­li­té iné­luc­ta­ble des acci­dents majeurs. Leur pro­ba­bi­li­té ne pou­vant jamais être nul­le, les acci­dents se pro­dui­ront de maniè­re iné­luc­ta­ble – d’ailleurs ils se sont pro­duits de façon spec­ta­cu­lai­re, impos­si­bles à cacher com­me tant d’autres jugés mineurs, voi­re « nor­maux », ceux dont sont ordi­nai­re­ment vic­ti­mes les tra­vailleurs inté­ri­mai­res, par exem­ple… L’occasion ici de remet­tre à sa pla­ce le cre­do « tar­te à la crè­me » des nucléa­ris­tes : leur fameux « ris­que zéro qui n’existe pas », pour excu­ser par avan­ce tou­tes les « bavu­res » à venir. A quoi on se doit de leur rétor­quer avec le « ris­que maxi » com­me véri­ta­ble dan­ger du nucléai­re. Ce n’est pas une chi­mè­re, il s’appelle Tcher­no­byl et Fuku­shi­ma – entre autres.

• En com­pa­rant des cathé­dra­les et des cen­tra­les nucléai­res, on va te repro­cher à tout coup, et à jus­te titre, de pro­dui­re un rai­son­ne­ment non scien­ti­fi­que à base de car­pes et de lapins…

– Mais je ne com­pa­re pas, puis­que ce n’est com­pa­ra­ble en rien ! Si elles ont pu « fonc­tion­ner » com­me une sor­te de réac­teur reli­gieux qui aurait pro­duit de l’espérance, sinon du mieux-vivre, les cathé­dra­les ne pro­dui­saient évi­dem­ment pas des calo­ries trans­for­ma­bles en jou­les et donc en tra­vail. Mon pro­pos por­te sur les épo­ques et leurs rap­ports à la notion de pro­grès liée à l’irruption de la tech­ni­que moder­ne. On peut dater de cet­te fin du Moyen âge, puis du début de la Renais­san­ce – le mot le dit assez ! – l’accélération du pro­grès tech­ni­que.

Le film d’Arte mon­tre bien à quel point l’édification des cathé­dra­les a pu être liée aux évo­lu­tions tech­ni­ques qui ont elles-mêmes per­mis cet­te auda­ce archi­tec­tu­ra­le sans pré­cé­dents dans l’Histoire, y com­pris dans l’histoire de l’Égypte ancien­ne – je par­le bien d’auda­ce tech­ni­que, pas des don­nées sym­bo­li­ques, esthé­ti­ques, ou quan­ti­ta­ti­ves. A vrai dire, il s’agit là enco­re de deux mon­des non com­pa­ra­bles, d’ailleurs sans rela­tions ni conti­nui­té entre eux. Je ne suis pas spé­cia­lis­te de ces ques­tions, enco­re moins égyp­to­lo­gue, je tâche de relier mes inter­ro­ga­tions per­son­nel­les et pour par­tie scien­ti­fi­ques à l’état du mon­de actuel, à son his­toi­re et à son deve­nir. Je note ain­si, com­me  l’a mon­tré le film en ques­tion, que les bâtis­seurs de cathé­dra­les ont lar­ge­ment eu recours à la métal­lur­gie du fer et de l’acier, pré­cé­dant et annon­çant huit siè­cles plus tard les grat­te-ciel des méga­po­les – méga­lo­po­les devrait-on plu­tôt dire…

• Si je te suis bien, tu dirais que les cathé­dra­les – et peut-être aus­si les pyra­mi­des d’Égypte trois mil­lé­nai­res avant ! – pré­di­sent, ou annon­cent l’ère moder­ne et même la nôtre ?

– Elles le contien­nent dans ce que j’appellerais la ges­te reli­gieu­se par laquel­le le bâtis­seur et ses com­man­di­tai­res entrent en com­pé­ti­tion avec un maî­tre (Dieu) qu’ils veu­lent à la fois hono­rer et aus­si défier. Cet­te ten­ta­tion d’aller vers le haut, et même le Très-Haut, n’est pas sans rap­port avec ce qui ne ces­se­ra dès lors de carac­té­ri­ser la moder­ni­té par la tech­ni­que : la domi­na­tion et la maî­tri­se de la Natu­re par l’Homme adou­bé par les divi­ni­tés. Dès lors, il n’y avait plus d’autre limi­te que tech­ni­que à cet­te Ascen­sion sans fin qu’on appel­le aus­si le Pro­grès… N’oublie pas de bien met­tre des majus­cu­les à tous ces mots-là, car ce ne sont pas de « peti­tes cho­ses » !

• Je ne l’oublierai pas ! Ain­si, selon toi, avec sa majus­cu­le, le Pro­grès ne se sent plus…, je veux dire, il s’envole tel Ica­re au ris­que de se brû­ler les ailes trop près du soleil…

– Ah ! que tu fais bien de rap­pe­ler ce mythe grec, qui nous ramè­ne tout droit au nucléai­re où l’on va aus­si croi­ser cet­te autre figu­re mytho­lo­gi­que : Pro­mé­thée le voleur du feu divin, auquel les hom­mes aiment tel­le­ment s’identifier ! C’est le patron du nucléai­re ! Ica­re, lui, rap­pe­lons-le s’était échap­pé du Laby­rin­the en se fabri­quant des ailes col­lées à la cire selon une idée de son père Déda­lus, l’architecte même du laby­rin­the ! Déda­lus, c’est l’ingénieux, l’ingénieur, celui qui annon­ce aus­si l’ère de la tech­ni­que et des tech­ni­ciens. On lui doit l l’invention du GPS – le fil d’Ariane… – et aus­si l’avion, avec les ailes d’Icare, et les catas­tro­phes annon­cées : la cire qui fond trop près du soleil, car Ica­re c’est l’inconscient pré­ten­tieux, du gen­re du direc­teur de Tcher­no­byl ; c’est l’imprévoyant face au séis­me et au tsu­na­mi qui étouf­fent les réac­teurs de Fuku­shi­ma et font fon­dre l’uranium.

• Je crois me sou­ve­nir qu’à la cathé­dra­le de Char­tres, et en tout cas à cel­le d’Amiens j’en suis sûr, des laby­rin­thes ont été des­si­nés dans le pave­ment de la nef…

– Oui ! On le voit bien dans la par­tie du film consa­crée à Amiens. On pour­rait par­ler des heu­res et des heu­res sur ces thè­mes pas­sion­nants, tou­te la sym­bo­li­que, cel­le de l’élévation, de la lumiè­re avec les baies et leurs vitraux cen­sés mener vers le ciel et l’infini… Une autre his­toi­re dont nous pour­rions aus­si par­ler lon­gue­ment, elle concer­ne l’esprit de com­pé­ti­tion qui sévit avec l’édification de ces monu­ments. C’est à qui, quel évê­que, quel archi­tec­te don­ne­rait nais­san­ce au plus beau, plus grand, plus auda­cieux, plus-plus… Ça aus­si c’est tou­te la moder­ni­té « entre­pre­neu­ria­le », la conquê­te des mar­chés, des for­tu­nes, de la puis­san­ce de domi­na­tion, l’avidité des riches… Et la plus puis­san­te des cen­tra­les nucléai­res, cer­tes.

Et là enco­re, nous avions été aver­tis ! La cathé­dra­le de Beau­vais devait être la plus gran­de de tou­tes. Elle aurait dû s’enorgueillir d’exhiber le plus haut chœur gothi­que au mon­de, près de cin­quan­te mètres. Mais des catas­tro­phes rui­nent cet­te pré­ten­tion : en 1284, une par­tie du chœur s’effondre, et en 1573, alors que les fidè­les sor­tent de la célé­bra­tion de l’Ascension…, la flè­che hau­te de 153 mètres et les trois éta­ges du clo­cher s’effondrent à leur tour ! D’aucuns y ver­ront un aver­tis­se­ment de leur dieu. Ou un lâcha­ge… Et depuis la cathé­dra­le qui devait être la plus-plus de tou­te la chré­tien­té est res­té inache­vée ! Com­ment là enco­re ne pas pen­ser aux rui­nes de Tcher­no­byl ?

Sarkozy-Berlusconi : L’obscénité de deux « travelos » 

politiciens qui s’exhibent en public

• Et puis tu t’es jeté sur un numé­ro du Mon­de, celui du mar­di 26 avril, pour le dépe­cer à ta façon…

– Je pra­ti­que sou­vent ce gen­re d’autopsie en voya­ge, par pré­lè­ve­ment d’organes vitaux en quel­que sor­te. Le Mon­de en est un, mais j’aurais pu pren­dre aus­si La Pro­ven­ce – ce qui aurait ren­du l’exercice plus déli­cat, en rai­son de la vacui­té rela­ti­ve, et en tout cas appa­ren­te, de ce type de pres­se loca­le. De plus, n’étant pas autoch­to­ne, j’aurais man­qué de fines­se d’analyse et de légi­ti­mi­té. Tan­dis que Le Mon­de me regar­de davan­ta­ge, com­me pour­rait l’être pour toi le New York Times ou le Washing­ton Post. Disons que pour un uni­ver­si­tai­re, ce quo­ti­dien consti­tue un plat de choix assez ten­tant.

En feuille­tant à nou­veau cet exem­plai­re du Mon­de, je vais m’arrêter sur des pas­sa­ges, ceux que j’ai envie de fai­re par­ler. Et le plus par­lant pour moi, c’est cet­te pho­to qui tient la moi­tié de la page 8 : le bai­ser de Ber­lus­co­ni à Sar­ko­zy. La légen­de indi­que bien qu’il s’agit des « mamours » de 2009, tan­dis que l’image veut illus­trer l’actualité des rela­tions entre Rome et Paris. La pho­to est on ne peut plus appro­priée, sur­tout avec le titre qu’elle sur­plom­be : « La Fran­ce et l’Italie s’aiment-elles enco­re ? » Ce que dit l’image est lais­sé à l’appréciation de cha­cun – c’est sa for­ce –, selon qu’on y voit l’affection de deux copains, d’ailleurs si sem­bla­bles à bien des égards ; ou bien l’obscénité de deux « tra­ve­los » poli­ti­ciens qui s’exhibent en public, sciem­ment, avec osten­ta­tion, devant les camé­ras du mon­de ; ou enco­re un rema­ke du bai­ser de Judas ; ou…

• … une paro­die de Fel­li­ni peut-être…

– Oui ! D’autant que Fel­li­ni a tou­jours pris soin de dépas­ser le dis­cours poli­ti­que du ciné­ma enga­gé, sachant mon­trer la face ordi­nai­re du fas­cis­me mus­so­li­nien sans pas­ser par les ana­ly­ses ou l’idéologie démons­tra­ti­ve. Fel­li­ni, c’est la mons­tra­tion des mons­tres. Tout com­me cet­te pho­to, que j’aime beau­coup pour sa riches­se poly­sé­mi­que – à plu­sieurs lec­tu­res, même si le lec­teur type du Mon­de n’hésitera pas à la lire d’une maniè­re cer­tai­ne…

• Tu ne t’es pas arrê­té sur le des­sin de une, « le regard de Plan­tu », très pri­sé pour­tant par le lec­to­rat du jour­nal…

– De même que je ne lis guè­re les édi­tos, gen­re trop pré­vi­si­ble, balan­ce­ments entre pour, contre et peut-être. Ce type de des­sin est d’une com­pré­hen­sion sim­ple, faci­le aus­si pour un Amé­ri­cain en rai­son de son prin­ci­pe binai­re d’associations contrai­res et du ren­ver­se­ment de sens qui se pro­duit. Nous avons aus­si de nom­breux des­si­na­teurs de ce sty­le que je dirais « à tex­te », c’est-à-dire  dont le trait suit le sens au lieu de l’exprimer. C’est une ten­dan­ce assez géné­ra­le et plu­tôt sim­plis­te, et au fond régres­si­ve. Com­me si le des­sin, per­dant de son auto­no­mie séman­ti­que, était deve­nu secon­dai­re, illus­tra­tif, au pro­fit de la bul­le et du tex­te alors domi­nants.

• Reve­nons à la pho­to et, en l’occurrence, cel­le de la page 4, grand for­mat aus­si.

– Elle est en noir et blanc et c’est tout indi­qué puisqu’elle se trou­ve sous le titre « La vie rava­gée des “liqui­da­teurs” de Tcher­no­byl ». Cha­que visa­ge de cet­te pho­to, cha­que main levée sont autant d’histoires de vie frap­pée au coin du dra­me… Cela rejoint ce que nous disions ci-des­sus. Cela sou­li­gne aus­si le tra­vail ico­no­gra­phi­que du Mon­de dont la nais­san­ce avait été pla­cée sous l’interdit de l’image – sans dou­te à cau­se du côté pro­tes­tant de son fon­da­teur, Hubert Beu­ve-Méry pour qui l’image devait rele­ver de l’iconoclastie… Bel­le revan­che !

Dans cet­te lignée, je sau­te à la page 16, elle aus­si très riche­ment illus­trée – je n’insiste pas davan­ta­ge. Ce « Dos­sier Guan­ta­na­mo » me sau­te à la gueu­le en tant que Nord-Amé­ri­cain, et cela depuis plu­sieurs années et même dès après les atten­tats du 11 sep­tem­bre 2001 quand W. Bush a trans­for­mé cet­te base en gou­lag yan­kee. Les deux pages du Mon­de sou­li­gnent enco­re plus cet aspect, ren­dant du même coup tout aus­si insup­por­ta­ble l’attitude d’Obama à cet égard. Mal­gré les rai­sons, disons objec­ti­ves, ren­dant la fer­me­tu­re de Guan­ta­na­mo com­pli­quée, Oba­ma a renié sa paro­le et, disons-le, a man­qué de couilles. Il y aurait beau­coup à dire aus­si sur le fait que cet­te base soit ins­tal­lée dans l’île des Cas­tro, tan­dis que Cuba n’est au fond rien d’autre qu’un gou­lag des Caraï­bes mis en scè­ne depuis un demi-siè­cle selon les règles du Spec­ta­cle, au sens que dénon­çait si puis­sam­ment les situa­tion­nis­tes.

• Tu pen­ses peut-être à ses met­teurs en scè­ne qui ont por­té le régi­me cubain sur la scè­ne inter­na­tio­na­le à for­ce d’en fai­re leur mar­tyr, relayés en cela par leur homo­lo­gues cubains, Fidel Cas­tro dans le tout pre­mier rôle. Ne nous éga­rons pas… J’aimerais t’entendre sur la page 18, signée Edgar Morin…

– … « Nua­ges sur le prin­temps ara­be ». Très beau et fort tex­te au titre tem­pé­ré par une météo opti­mis­te à ter­me et un appel à sou­te­nir « plei­ne­ment l’aventure démo­cra­ti­que ». Car tou­te révo­lu­tion demeu­re une aven­tu­re… et meurt avec elle. J’ai évo­qué ce sujet en ter­mes plu­tôt phi­lo­so­phi­ques et scien­ti­fi­ques dans un tex­te de 1990 que tu as publié en par­tie sur ton blog à l’occasion de l’actualité des révo­lu­tions ara­bes [Réflexions cos­mi­ques sur les évé­ne­ments d’Égypte et autres révo­lu­tions].

• Morin mon­tre bien aus­si à quel point les pro­ces­sus révo­lu­tion­nai­res de l’Histoire ont été secoués par des sou­bre­sauts et des régres­sions avant de mener à des démo­cra­ties tou­jours fra­gi­les. C’est impor­tant de le rap­pe­ler et d’en appe­ler au sou­tien aux révo­lu­tions en cours, et même plu­tôt à la soli­da­ri­té avec elles et leurs cou­ra­geux acteurs.

– La por­tée des réflexions de Morin tran­che évi­dem­ment avec cel­les du conseiller de Sar­ko­zy – Hen­ri Guai­no, l’auteur du « dis­cours de Dakar ». Celui-ci par­le de fer­me­tu­re et l’autre d’aventure. L’un est aux manet­tes et aux fron­tiè­res, l’autre à la pen­sée et à l’élévation : deux uni­vers dont on attend tou­jours, ici et par­tout dans le mon­de, une conci­lia­tion ver­tueu­se. De la même maniè­re que, dans cet­te même page, on trou­ve jux­ta­po­sés des réflexions sur Tcher­no­byl et la néces­si­té de sor­tir de l’impasse nucléai­re, et le point de vue du pre­mier minis­tre japo­nais annon­çant la résur­rec­tion du Japon com­me une sor­te d’épi­pha­nie tech­ni­cien­ne ahu­ris­san­te. Pour M. Nao­to Kan, il s’agit de répli­quer à ce qu’il dénom­me sciem­ment une « catas­tro­phe natu­rel­le », nous rame­nant ain­si au début de notre entre­tien où nous évo­quions l’obsessionnel désir de domi­na­tion de l’homme sur la natu­re, ain­si d’ailleurs que les tex­tes bibli­ques le lui enjoi­gnent depuis des mil­lé­nai­res… Si le séis­me et le tsu­na­mi sont en effet des phé­no­mè­nes natu­rels, leurs consé­quen­ces, elles, sont bien « civi­li­sa­tion­nel­les » ; elles relè­vent de choix éco­no­mi­ques, des for­mes de déve­lop­pe­ment, du dog­me de la crois­san­ce infi­nie, de la reli­gion du pro­grès illi­mi­té, de la tou­te puis­san­ce tech­ni­que, etc. Nier cela ou l’ignorer me fait pen­ser à une for­mu­le d’un auteur fran­çais qui fai­sait mer­veille pour dénon­cer l’absurdité de l’anthro­po­cen­tris­me mala­dif chez l’homme dit civi­li­sé. Il s’agit d’Hen­ry Mon­nier et de son fameux Jose­ph Prud­hom­me aux célè­bres apho­ris­mes dont celui-ci, je cite de mémoi­re : « Ren­dons grâ­ce au génie de la natu­re qui a fait pas­ser les fleu­ves au milieu des vil­les »… A pro­pos du génie de la natu­re, la télé de ce soir nous en appor­te un fla­grant et ter­ri­ble démen­ti : la grê­le a détruit 60% du vigno­ble de Sau­ter­nes

• Cer­tains y ver­ront une preu­ve de plus de l’inexistence de Dieu !

• Com­me pour la chu­te de la flè­che de la cathé­dra­le de Beau­vais pen­dant la mes­se de l’Ascension… Mais la des­truc­tion du rai­sin de sau­ter­nes, est-ce donc une catas­tro­phe « natu­rel­le », s’agissant d’un breu­va­ge aus­si divi­ne­ment cultu­rel ?

Entre­tien avec Gérard Pon­thieu

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  • « Les Cathé­dra­les dévoi­lées », de Chris­ti­ne Le Goff et Gary Glass­man, 2010.

** « Tcher­no­byl fore­ver », d’Alain de Hal­leux, 2011.

Du même auteur, sur ce blog, une étu­de de 2004 sur l’avenir de la pres­se et des jour­na­lis­tes : « BONNE NOUVELLE. Les jour­naux sont fou­tus, vive les jour­na­lis­tes ! »

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