Le cinéaste qué­bé­cois Denys Arcand – entre autres : Le Déclin de l’empire amé­ri­cain et Les Inva­sions bar­bares –, s’est lais­sé aller au pes­si­misme lors d’une cau­se­rie récente sur Radio-Cana­da. Pes­si­miste parce que réa­liste ? Inté­res­sant à médi­ter en tout cas. 

Je suis convain­cu que la civi­li­sa­tion qu’on a connue, c’est-à-dire la civi­li­sa­tion euro­péenne, celle qui est née avec Mon­taigne et Dante, elle est finie cette civi­li­sa­tion-là et elle meurt sous nos yeux. Elle et morte pen­dant le ving­tième siècle et elle va finir de mou­rir dans le vingt et unième siècle. On s’en va vers un incon­nu abso­lu.

Sim­ple­ment la déban­dade des sys­tèmes d’éducation par exemple. Main­te­nant, ici et en France, on ne peut plus ensei­gner le dix-sep­tième siècle, les élèves ne com­prennent plus. Ils sont phy­si­que­ment inca­pables de lire du Racine, Bos­suet, Pas­cal, tout ce qui forme le cœur de la culture fran­çaise. Sim­ple­ment parce qu’ils ne sont pas capables de lire les mots.

Un copain qui enseigne la lit­té­ra­ture fran­çaise racon­tait que, quand on disait que « madame de Mon­tes­pan avait de l’ascendant sur le Roi », les élèves étaient convain­cus qu’elle habi­tait au-des­sus de chez le Roi, parce qu’elle avait de l’ascendant. Le mot ascen­dant leur rap­pe­lait ascen­seur ou quelque chose comme ça. Je cari­ca­ture mais en fait c’est deve­nu qua­si illi­sible pour eux.

Les jeunes aujourd’hui peuvent lire peut-être du dix neu­vième siècle, Flau­bert parce que c’est à peu près le même voca­bu­laire, avant, c’est fini. Ce n’est pas juste vrai au Qué­bec, ça l’est aus­si pour la France et les États-Unis.

Les jeunes scé­na­ristes viennent me voir et me demandent com­ment on fait pour écrire un scé­na­rio. Je leur dit que c’est très facile, c’est la poé­tique d’Aristote, vous n’avez qu’à la lire, tout est là. Ils vont l’acheter, ils ont une dif­fi­cul­té du diable à com­prendre de quoi ça parle et il y a même des grands scé­na­ristes amé­ri­cains qui ont mis en termes modernes la poé­tique d’Aristote: avoir un héros… le défi… regar­dez les rôles d’Arnold Schwart­ze­ne­ger! Mais c’est deve­nu illi­sible et ain­si de suite pour des tas de choses.

J’ai l’impression que la pein­ture s’est ter­mi­née avec Andy Warhol, après Samuel Beckett, le théâtre, c’est fini. Gilles Maheu et Robert Lepage, « font des shows »; ils disent as-tu vu mon show? Pas ma pièce de théâtre. Le théâtre, c’est fini. Il n’y a qu’à voir la chan­son tal­lée sur mesure pour cette géné­ra­tion qui ne peut se concen­trer que pen­dant trois minutes et encore: à condi­tion d’être tenu par un rythme pri­maire et des paroles répé­ti­tives.

Toute la struc­ture de la civi­li­sa­tion c’est fini. Donc, les jeunes qui vivent dans ça, aux yeux de notre géné­ra­tion, sont des bar­bares. Nous n’avons plus rien en com­mun. On s’en va vers le Moyen Âge et donc, à ce moment-là, la seule chose qui est impor­tante, c’est de pro­té­ger les manus­crits (voir la fin des Inva­sions bar­bares) parce que pen­dant dix siècles, les gens ne seront plus capables de lire.

Il faut donc gar­der les disques com­pacts et tout ce qu’on peut pour pou­voir les redé­cou­vrir plus tard, dans un autre éven­tuelle Renais­sance.

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[Mer­ci à Robert Blon­din grâce à qui cette par­lure tapus­crite a pu trou­ver refuge de ce côté-ci de l’Atlantique].

En prime, cette Bd phi­lo­so­phale de Faber :

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© andré faber

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