Au onzième jour, déjà, la ten­sion, l’attention baissent d’un cran : plus rien ce soir [24/1/10 ] sur la page d’accueil du Monde.fr. De son côté, en ce moment même [22 heures] la télé dis­tille de la bonne conscience en tubes, ceux des chan­teurs com­pa­tis­sants, com­pas­sion­nés, qui vont peu ou prou miser une par­tie de leur ave­nir sur les débris de Port-aux-Princes, si mal nom­mée aujourd’hui.

Mais, heu­reu­se­ment, le monstre média­tique man­geur de pauvres et de mal­heu­reux, dont il tient com­merce per­ma­nent, sur­tout au nom de l’ « info conti­nue » – heu­reu­se­ment pour lui, ce monstre à feuille­tons, voi­là qu’on déterre, vivants, des « mira­cu­lés ». En ce dimanche de bru­masse hexa­go­nale, la messe du 20 heures nous a donc ser­vi le mira­cu­lé du onzième jour. Il était temps et, si on ose dire, il a eu chaud, ayant failli être vic­time de la mira­cu­lite.

En effet, à force de crier aux miracles, vu que ce n’en étaient nul­le­ment, les sau­ve­teurs se pré­pa­raient à plier bagages pour aller souf­fler un peu à côté, sur d’autres plages antillaises. Il fal­lut les prier de por­ter encore atten­tion à de pos­sibles sur­vies, non point mira­cu­leuses, mais somme toute expli­cables par les condi­tions et cir­cons­tances phy­siques : per­sonne solide (ou rési­liente comme on dit), non bles­sée, aérée et même ali­men­tée en eau et bis­cuits comme ce fut le cas pour le sur­vi­vant du jour, ense­ve­li indemne sous les décombres d’une épi­ce­rie.

Donc on a par­lé de miracles à tout bout de champ, pour cha­cun de la soixan­taine de sur­vi­vants déga­gés. Que les croyants et autres mys­ti­fiés par­mi les pauvres gens d’Haïti, se réfèrent ain­si à leur habi­tuel registre d’imploration, soit ! Mais que la plu­part des jour­na­listes sur place ou les com­men­ta­teurs éloi­gnés reprennent à leurs comptes de telles lita­nies, non ! Tou­jours ces sur­vols épa­tés, abu­sés, et repris de manière tapa­geuse, voyeu­riste, spec­ta­cu­laire, là où la recherche des faits et des expli­ca­tions – com­ment, pour­quoi les sur­vies ? – de manière ration­nelle s’imposerait en conscience jour­na­lis­tique.

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Le Monde du 15 jan­vier : gra­phisme sévère, en noir et blanc. La dra­ma­tur­gie édi­to­riale est en place.

De même, sur ce registre là de la croyance mys­tique, avons-nous eu droit à la fameuse « malé­dic­tion » d’Haïti et à son peuple « mar­tyre ». Le Monde même, de si haute réfé­rence, a sor­ti une page titrée plein pot « Haï­ti La Malé­dic­tion » [15/1/10]. Même si le pro­pos se trou­vait nuan­cé, le titrage empor­tait tout, aus­si, sur son pas­sage dévas­ta­teur.

Certes, des articles ont été pro­duits pour appor­ter de la réflexion ; et des Haï­tiens éga­le­ment ont témoi­gné, pro­tes­té, infor­mé, remuant his­toire et géo­po­li­tique pour lut­ter contre cet autre séisme, celui des cli­che­tons, de la super­fi­cia­li­té ou de l’ignorance. Et pour accu­ser nom­mé­ment le poids de la misère entre­te­nue par des siècles de mépris du peuple, inter­di­sant à un pays de deve­nir un lieu de plus de jus­tice, plus d’harmonie – à défaut de l’utopique et néfaste « tout tout de suite ».

Le mal­heur pro­voque aus­si de l’obscène ; comme la mala­die accouche du télé­thon ou engraisse les indus­tries du vac­cin ; comme les poli­ti­ciens escomptent leurs divi­dendes ; comme un Bes­son donne « ins­truc­tion à ses ser­vices de sus­pendre immé­dia­te­ment toutes pro­cé­dures de recon­duite dans leur pays d’origine des res­sor­tis­sants haï­tiens en situa­tion irré­gu­lière sur le ter­ri­toire natio­nal ». Le brave homme ! Mais tan­dis que l’attention se trouve tour­née vers les Caraïbes, voi­là qu’une cen­taine d’errants, des Kurdes semble-t-il, ont cru atteindre leur eldo­ra­do sur les rivages corses – dont les tours génoises avaient fini par oublier l’Envahisseur… Les tours, mais pas le têtes de Maures… Et pour­quoi, ceux-là, comme les autres dam­nés de la terre d’Afrique, ne feraient-ils pas l’objet de la bien­veillance de M. Bes­son ? Ter­rible contra­dic­tion à base d’Insoutenable injus­tice. C’est ain­si, par tous les saints et leurs dieux !

De ces sor­nettes les Haï­tiens, entre autres de par le vaste monde, se sont trou­vés abreu­vés des siècles durant. On ne parle pas seule­ment des actuelles bon­dieu­se­ries, mais aus­si des cultes vau­dous impor­tés avec les esclaves yoru­bas depuis les côtes du Daho­mey et du Nige­ria jusqu’aux terres cari­béennes (Cuba y com­pris où la variante vau­doue de la San­te­ria fait le meilleur ménage avec les reli­gions catho­lique et cas­triste). Voi­là qui n’aide pas à rele­ver le front et à se défaire des jougs de l’Histoire. Reli­gio­si­té de bazar, super­sti­tions et cré­du­li­té poli­tiques ont cau­sé plus de mal au peuple haï­tien que toutes ses « malé­dic­tions » pas­sées et actuelles, lais­sant le champ libre à la sujé­tion poli­tique, éco­no­mique et sociale.

Les « pauvres gens » appellent de la com­pas­sion dans le mal­heur, mais bien davan­tage de mépris par indif­fé­rence dans les jours ordi­naires où s’écoule le long fleuve tran­quille de la Misère. Tan­dis que, pas ran­cu­niers, levant les yeux au ciel, les sur­vi­vants du séisme remer­cient Dieu de les avoir épar­gnés – eux…

PS. Je n’ai pas envoyé de sous à la Fon­da­tion de France, orga­nisme de cha­ri­té pri­vée que je n’ai nulle envie de cau­tion­ner. Je l’ai fait en m’adressant à une ONG que je connais bien, avec laquelle j’ai col­la­bo­ré en Afrique, qui a une antenne depuis quize ans sur place. Il s’agit du GRET, Groupe de Recherche et d’Échanges Tech­no­lo­giques. [ http://www.gret.org ] Il y tra­vaille notam­ment sur l’accès à l’eau potable, ins­tal­lant des bornes-fon­taines dans les quar­tiers de Port-aux-Princes. Ses qua­torze membres n’ont pas été tou­chés par le séisme et conti­nuent à œuvrer sur place. On peut donc direc­te­ment les aider en envoyant leur des dons au Comi­té Fran­çais pour la Soli­da­ri­té Inter­na­tio­nale (CFSI), adhé­rent du Comi­té de la Charte du Don en confiance -CFSI, 32, rue le Pele­tier, 75009 Paris, en met­tant au dos du chèque : Gret Haï­ti.

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