Meh­di Ben Bar­ka, l’un des grands hommes poli­tiques du Tiers-Monde et des luttes d’indépendance, a été enle­vé le 29 octobre 1965 en plein quar­tier Latin à Paris. Qua­rante-cinq années ont pas­sé et depuis, chaque 29 octobre, des fidèles à son sou­ve­nir se réunissent devant la bras­se­rie Lipp où il a été vu pour la der­nière fois. Par­mi ces fidèles, outre la famille, l’avocat Mau­rice But­tin qui publie [édi­tions Kar­tha­la, 29 €] Has­san II, De Gaulle, Ben Bar­ka – Ce que je sais d’eux. Une somme de 500 pages qui témoigne du com­bat mené par le lea­der de l’opposition maro­caine pen­dant dix ans et évoque la répres­sion féroce exer­cée par le pou­voir féo­dal contre son oppo­si­tion. Il sou­ligne com­bien l’hostilité du roi Has­san II à l’encontre de Ben Bar­ka remonte au début de l’indépendance, le sou­ve­rain n’étant alors que le prince Mou­lay-Has­san. Le livre inter­roge le mys­tère de cette « dis­pa­ri­tion » et ques­tionne en pro­fon­deur : Par qui Ben Bar­ka a-t-il été tué ? Com­ment ? Où repose son corps ? Ce mort fait-il encore peur au pou­voir maro­cain ? Quelles ont pu être les impli­ca­tions et les res­pon­sa­bi­li­tés de l’État fran­çais et jusqu’à quels niveaux ?

Né au Maroc, à Mek­nès, de parents savoyards, Mau­rice But­tin s’est ins­crit au bar­reau de Rabat en 1954. Mais c’est plus jeune, vers ses 13 ou 14 ans qu’il eut l’occasion de ren­con­trer le futur Has­san II, qui a six mois de moins que lui. Ils faillirent même jouer au ten­nis ensemble… Les deux hommes se croi­se­ront encore quelques fois par la suite, notam­ment lors de la visite offi­cielle de Mit­ter­rand au Maroc en 1983. On peut dire qu’ils par­tagent alors une réelle consi­dé­ra­tion réci­proque, si ce n’est cette « affaire » qui les oppo­se­ra à jamais – et vau­dra à l’avocat une inter­dic­tion royale de reve­nir au Maroc pen­dant dix-sept ans.

Entre eux donc, l’affaire que l’on sait et cet homme hors du com­mun, ce Meh­di Ben Bar­ka que Mau­rice But­ton ren­contre dès 1954, à sa sor­tie de pri­son, après une peine de 42 mois infli­gée sous le pro­tec­to­rat fran­çais. Ce ne sera que le pre­mier séjour d’une série pro­lon­gée ensuite sur ordre de la royau­té… indé­pen­dante, à l’encontre de laquelle il devien­dra fina­le­ment l’ennemi numé­ro un.

Cet ouvrage consti­tue une somme à por­tée his­to­rique autour du « pour­quoi » de la dis­pa­ri­tion de l’opposant maro­cain. Mau­rice But­tin y expose par le détail ces « années de plomb » ryth­mées par les com­plots en séries menés par Mou­lay Has­san, puis par Has­san II – le même – et une impla­cable répres­sion. Le tout menant à l’enlèvement et à ce qui devien­dra la fati­dique « affaire Ben Bar­ka ». L’avocat ne manque pas de rap­pe­ler que le lea­der maro­cain avait pris une part des plus actives dans l’organisation de la Tri­con­ti­nen­tale – confé­rence des mou­ve­ments révo­lu­tion­naires et indé­pen­dan­tistes qui se tint sans lui, et pour cause, en jan­vier 1966 à La Havane.

Mau­rice But­tin consacre la seconde moi­tié de son livre à l’affaire elle-même, depuis le début de la plainte, l’instruction, puis les deux pro­cès de 1966 et 1967. Il s’attarde ensuite aux évé­ne­ments entou­rant le dépôt de la deuxième plainte et la suite des « révé­la­tions », pour finir sur les hypo­thèses concer­nant les cir­cons­tances de la mort de Ben Bar­ka et de la dis­pa­ri­tion de son corps. C’est d’ailleurs à ce pro­pos que j’eus l’occasion de m’entretenir lon­gue­ment, par télé­phone, avec Mau­rice But­tin. Un témoin « au troi­sième degré » m’avait en effet contac­té au sujet de l’emplacement éven­tuel, en région pari­sienne, des restes du dis­pa­ru. Cette piste s’avéra invé­ri­fiable, comme tant d’autres.

Le der­nier cha­pitre est consa­cré aux « res­pon­sables ». Outre les Maro­cains comme Dli­mi et Ouf­kir, Mau­rice But­tin épingle tour à tour les Fran­çais Lopez, Lemar­chand, Aimé-Blanc, Caille, Papon, Frey,… et Foc­cart, avo­cat, bar­bouze, truand, ministre ou émi­nence, ain­si que d’autres encore, tant cette reten­tis­sante Affaire Ben Bar­ka  a pu impli­quer de per­son­nages plus ou moins troubles – sans oublier des Israé­liens liés au Mos­sad, comme des État­su­niens à la CIA.

Somme consi­dé­rable que cet ouvrage d’un com­bat­tant de la désor­mais impos­sible  – en tout cas fort impro­bable véri­té. Cepen­dant qu’une nou­velle levée du secret défense vient d’être auto­ri­sée début octobre. Elle fait suite à la per­qui­si­tion effec­tuée cet été par le juge au siège de la Direc­tion géné­rale de la sécu­ri­té exté­rieure (DGSE), à Paris, afin de sai­sir des dos­siers d’archives rela­tifs à ce « crime d’États au plu­riel. », comme l’écrit Mau­rice But­tin qui ajoute : « Cer­tains plus que visibles, d’autres plus dis­crets ! » L’avocat aura mis toute son éner­gie à faire émer­ger la véri­té. Comme il le dit aus­si en citant Pierre Schoen­doef­fer dans son romans Là-haut [éd. Gras­set] : « Nous croyons que la véri­té est têtue. Qu’elle finit tou­jours par sor­tir du puits, un jour ou l’autre ».

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