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Internet et Cie. Du bon usage du nazisme, du professeur Kuing Yamang et de la falsification

Cliquer sur l'image ou aller là : http://www.facebook.com/pages/On-sait-ce-que-lon-veut-quon-sache/143363392375566

Voilà que refleurissent les détournements, à la manière des situationnistes dans les années 60, notamment à partir de films sud-coréens de kung-fu. Celui ci nous est venu par Dominique Dréan (merci !) via un de ses commentaires. Il s’agit d’un passage de « La Chute » (Der Untergang), un film allemand d’Oliver Hirschbiegel (2004). On y voit Hitler dans son piteux déclin, en proie à l’hystérie. Les sous-titres se situent, c’est le cas de le dire, dans la tradition anarchiste, projetant une représentation néo-spartakiste du mouvement de libération du peuple…

Pour un peu on y croirait… Mais aujourd’hui…, c’est l’espérance qui manque le plus. Quand bien même le politique en porterait de manière crédible, il lui faudrait encore vaincre le contre-mouvement de repli individuel et, par delà, recréer les liens distendus, sinon rompus, entre le moi-je et le nous sociétal – ce qu’un bon mien copain dénomme « l’articulation du je-nous »… dont l’arthrose fait pour le moins boiter nos sociétés.

Autre remarque de fond. Il s’agit du recours au nazisme comme « argument » de comparaison. Cette faiblesse par l’outrance manichéenne tendrait à assimiler le sarkozysme au nazisme, ce qui est délirant. Une occasion de plus pour évoquer ce qu’on appelle la « loi de Godwin », du nom de son inventeur, Mike Godwin, chercheur à l'Université Yale aux Etats-Unis. L’énoncé : « Plus une discussion en ligne dure longtemps, plus la probabilité d'y trouver une comparaison impliquant les nazis ou Adolf Hitler s'approche de 1.» De même, dans un débat, atteindre le point Godwin revient à signifier à son interlocuteur qu'il vient de se discréditer en vérifiant la loi de Godwin. Et par extension, du fait de la polysémie du mot « point », des « points Godwin » peuvent être attribués à l'unité.

Cette « loi » s'appuie donc sur l'hypothèse selon laquelle une discussion qui dure peut amener à remplacer des arguments par des analogies extrêmes. L'exemple le plus courant consiste à comparer le thème de la discussion avec une opinion nazie ou à traiter son interlocuteur de nazi et de fascistefacho »). Si le sujet de la discussion était très éloigné d'un quelconque débat idéologique, une comparaison de ce genre est considérée comme un signe d'échec de la discussion. On estime alors qu'il est temps de clore le débat, dont il ne sortira plus rien de pertinent : on dit que l'on a atteint le « point Godwin » de la discussion. [Voir de multiples prolongements sur le sujet sur internet, et notamment là, avec fournitures d’exemples hexagonaux fameux].

Néanmoins, pour en revenir à la vidéo du départ, c’est à voir là, et ça permet de se régaler du talent de comédien de Bruno Ganz et cet extrait d’un film remarquable.

Autre exemple du même genre qui, celui-là, galope à bride abattue sur la toile. Dominique, le même, me l’a aussi envoyé, comme avant lui plusieurs autres internautes. Ça en devient un hoax, c'est-à-dire une fausse info – souvent accompagnée d’un certificat d’authenticité genre « VÉRIDIQUE ! », en capitales et en gras. (Voir le site hoaxbuster, qui traque ce genre de « nouvelles »).

Cliquer sur l'image ou aller là : http://www.youtube.com/watch?v=DMKb9A6Kouk

En l’occurrence, il s’agit d’une émission de télé chinoise dans laquelle le «vénérable  professeur  Kuing Yamang» analyse doctement le déclin de la France. Le propos est cinglant, argumenté et,, surtout, trouve sa portée du fait de son origine, l’empire du Milieu…

Voici comment Christophe S.-B. présente l’affaire : « En effet, j'ai vu cette vidéo courant juin. Il s'agit d'un canular à la manière des situationnistes (fin des années 50 début des années 70). Je pense à un film situationniste de 1973 moquant le régime maoïste intitulé "La dialectique peut-elle casser des briques", oeuvre de René Vienet - qui reprend des films de Kung Fu en VO , et sous-titre les dialogues par des discussions sur la lutte des classes, et la guerre entre le prolétariat et les bureaucrates. Ce genre de détournement de l'image ne date donc pas d'hier.

« L'auteur de ce petit pétard se veut mettre en scène un supposé professeur chinois dénommé Kuing Yamang (Kouignamann, le gâteau breton ). Le problème ne tient pas seulement au contenu des sous-titres bidonnés qui portent des jugements à l'emporte-pièce sur les Français mais surtout à la personnalité bien réelle qui s'exprime qui n'est autre que l'ancien ambassadeur de Chine en France et ex-porte parole du ministère chinois des affaires étrangères, Wu Jianmin, actuellement membre Bureau international des expositions (BIE) pour Shanghai Expo 2010. Les sous-titres sont faux et les deux hommes parlent de l’Exposition Universelle de Shanghai.

[…] « L'auteur  du  canulard  est  un  militant  libéral,  breton  "bretonnant"  bien  de  chez  nous (de Lorient),  Yann  Caherec. Pour  faire  parler  de  lui,  il  a  plutôt  reussi  son  coup. »

L’auteur de cette vidéo parodique l’avoue lui-même sur la page Youtube de la vidéo. Il ne fallait donc pas aller bien loin pour vérifier, mais c’était tout de même trop pour quelques blogueurs qui sont tombés dans le panneau. Et ainsi de détailler :

Fdesouche.com la publie comme authentique, avant que ses commentateurs ne lui fassent part de la supercherie. Il essaie depuis de faire passer son erreur pour une plaisanterie.

Novopress.info de même, allant jusqu’à qualifier la vidéo de “retentissante” et d’en citer certains passages, avant de se raviser.

L’Observatoire des Subventions publie également cette vidéo truquée. La encore la vérité est rétablie dans les commentaires, parfois peu amènes envers le site.

Sur ExpressionLibre.net, toujours pas de démenti si ce n’est dans les commentaires.

Et la rédaction belge de 7sur7.be, qui à défaut d’appliquer la déontologie, y pense sincèrement: « Cette vidéo est à prendre avec des pincettes: personne ne parlant mandarin à la rédaction, nous ne pouvons assurer nos lecteurs de la véracité des sous-titres. Le “professeur Yamang” n’est pas sérieusement référencé sur le Net. Cependant, la teneur des propos étant de nature à interpeller et à faire réfléchir, nous avons décidé de maintenir l’article en ligne. »

Enfin, et entre autres sans doute, sur BFM TV, Olivier Mazerolle, un vieux de la vieille, gobe l’affaire et la fait gober à Cécicle Duflot (Les Verts), tandis qu’une image de Sarkozy est introduite parmi les autres de manière subliminale. De quoi gloser !

Le mot de la fin à l’auteur du détournement vidéo, qui répond à un commentateur lui reprochant que sa blague soit prise au sérieux par plusieurs personnes: « Les gens sont crédules, ils n’ont qu’à vérifier les sources ou réfléchir un peu au lieu de croire bêtement toutes les conneries qu’on leur balance. Je n’ai pas fait cette vidéo pour parler de la Chine, ce n’est pas le sujet, mais pour exposer une certaine vision de notre société. Lis ou relis les Lettres persanes de Montesquieu : J’aime bien cette idée de faire parler des gens assez extérieurs au problème. »

Belle et « véridique » leçon médiatique, pas vrai ?

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6 réflexions sur “Internet et Cie. Du bon usage du nazisme, du professeur Kuing Yamang et de la falsification

  • faber

    Cher Ponthieu, depuis que tu prends de la gelée royale le matin et que tu es retour­né at school, tu es plus intel­li­gent que jamais. Bravo. Le point Godwin, en effet, ça se véri­fie. J’en par­lais à un pote qui m’a trai­té de facho aus­si sec évo­quant le point G de Cécile Duflot. Le film « La chute » syn­chro­ni­sé en langue anar, ça vaut le détour. À faire cir­cu­ler, hop.

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  • Dominique Dréan

    « Il s’agit du recours au nazisme comme « argu­ment » de com­pa­rai­son. Cette fai­blesse par l’outrance mani­chéenne ten­drait à assi­mi­ler le sar­ko­zysme au nazisme, ce qui est déli­rant » : Je suis tota­le­ment d’ac­cord, la doc­trine de l’UMP et de son gou­rou actuel n’est évi­dem­ment pas assi­mi­lable au nazisme.

    SVP, pre­nez le ton de Raymond Devos et dites après moi : Quoi que…
    Les images (pas du tout détour­nées) de ces CRS trai­nant une femme d’o­ri­gine afri­caine sur le sol avec son bébé dans le dos pour faire tam­pon entre elle et le bitume me font pleu­rer de vraies larmes et je me dis qu’il exis­tait cer­tai­ne­ment des SS plus humains que ces CRS là.

    Ces hommes poli­tiques bien maquillés d’ho­no­ra­bi­li­té ouvrent la porte à tous les excès car ils trouvent tou­jours des exé­cu­tants (au sens propre) pour aller au devant ou au delà de leurs dési­rs. Si quel­qu’un avait pré­dit, il y a quelques années, que Sarkozy irait recru­ter dans les jupons de Ségolène son ministre de l’ex­pul­sion, on aurait trou­vé cela un peu déli­rant aus­si, non ?

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  • Joli choix d’i­mage extraite du film : mots clefs « TF1 » et « médias alternatifs »!!!!
    Je salue, au pas­sage, ton ana­lyse et l’hu­mour des protagonistes.

    Quand au film ori­gi­nal.… C’est vrai­ment à voir.

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  • BION

    A pro­pos de chi­noi­se­ries en réfé­rence, avec un recours à l’eau du bain du bébé, essayons de ne pas trop oublier le bébé ?
    Si le vec­teur du mes­sage est l’eau du bain, bidon,
    il n’en reste pas moins que les « juge­ments emporte-pièce » uti­lisent une paro­die et atteignent ain­si une « réso­nance » ; auprès d’un public qui rai­sonne aussi !
    Intelligentsia, mais pas trop ; pour être com­mu­ni­quant … aux alentours ?
    Note : cf. http://​www​.dia​lo​gus2​.org/​E​I​N​/​c​o​u​r​b​e​-​b​e​l​l​.​gif

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