jean-jauresTant d’écrits ont été publiés sur Jau­rès et le sont enco­re à l’occasion du cen­te­nai­re de son assas­si­nat – ain­si, notam­ment ce livre récent de Char­les Syl­ves­tre (ancien direc­teur de L’Humanité, deve­nu orga­ne du Par­ti com­mu­nis­te), dont le titre La Vic­toi­re de Jau­rès*, célè­bre l’actualité des lut­tes du grand hom­me. Qu’il s’agisse de ses clair­voyan­tes posi­tions et enga­ge­ments directs sur la ques­tion colo­nia­le, de son cou­ra­ge obs­ti­né sur l’affaire Drey­fus, sur la sépa­ra­tion des Égli­ses et de l’État, sur les réfor­mes socia­les, et sur l’internationalisme et le paci­fis­me.

Je m’en tien­drai ici à quel­ques consi­dé­ra­tions ins­pi­rées par la per­son­ne même de Jean Jau­rès, tel­le qu’elle peut émer­ger de l’Histoire à tra­vers les témoi­gna­ges de ses contem­po­rains, tout en se méfiant des ten­ta­tions hagio­gra­phi­ques à la limi­te de l’idolâtrie.

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Cro­quis de Eloy-Vin­cent, pour ser­vir à illus­trer l’histoire de l’éloquence. © Musée Jean-Jau­rès

Jau­rès, c’est une sil­houet­te et une « gueu­le », une pré­sen­ce char­nel­le, ren­for­cée par une ges­tuel­le d’orateur excep­tion­nel ; le tout por­té par une cohé­ren­ce « fond et for­me » : le « ce que je dis » se trou­vant pro­pul­sé par le « com­ment je le dis » – ce qu’en ter­mes psy un tan­ti­net pom­peux on nom­me la congruen­ce. Ou, en d’autres ter­mes, ce qu’un Albert Camus, s’agissant, de l’expression artis­ti­que et de la « révo­lu­tion en art » défi­nis­sait com­me « l’exacte adé­qua­tion entre le fond et la for­me » – la paro­le et le ges­te, l’intention et l’acte, etc.

Par contras­te avec l’appauvrissement – le mot est fai­ble et mal venu, s’agissant des igno­bles enri­chis­se­ments indi­vi­duels récem­ment dévoi­lés ! – du « per­son­nel » poli­ti­que actuel, on oppo­se­ra les ges­ti­cu­la­tions  tant cari­ca­tu­rées d’un Sar­ko­zy, ou cet­te sor­te d’aphasie par­tiel­le qui a frap­pé Hol­lan­de dès son élec­tion : deve­nu Pré­si­dent, sa paro­le jus­que là rela­ti­ve­ment flui­de, « congruen­te » – dans la limi­te du champ poli­ti­cien – deve­nait sou­dain bafouillan­te, trouée de « euh », de silen­ces embar­ras­sés, d’hésitations cal­cu­la­tri­ces. Com­me si c’en était sou­dain fini des élans de convic­tion, de la paro­le créa­tri­ce, de la sin­cé­ri­té sim­ple des lea­ders natu­rels : tout ce qui carac­té­ri­sait pré­ci­sé­ment un Jean Jau­rès, capa­ble en effet de sou­le­ver les fou­les, de fai­re bas­cu­ler des assem­blées, d’élever l’art ora­toi­re au niveau des beaux-arts, d’exprimer l’ivresse de l’utopie – « aller à l’idéal et com­pren­dre le réel » – en lui fer­mant les por­tes de la déma­go­gie. [Sur Jau­rès ora­teur, lire ici.]

Jaures orateur

On le sur­nom­mait « Saint-Jean-Bou­che d’or… « Jau­rès ora­teur », des­sin de Car­los Pra­dal (1987)

On est désor­mais pas­sé à l’ère de la com’, ce poi­son qui fait régner la faus­se­té dans le champ poli­ti­que, entre autres. Ain­si, en ces temps « moder­nes » (au sens de Cha­plin), un conseiller de la cho­se peut-il fai­re ven­dre « du Jau­rès » par un Sar­ko­zy en mal de popu­lis­me ; ou bien un autre « pro­duit » tout aus­si incon­gru chez « ces gens-là » com­me Guy Môquet.

Hol­lan­de, lui, a pré­ten­du un temps de se pas­ser de ces conseillers com’. Il a vou­lu fai­re ça lui-même, et on a vu. Voi­là qu’il chan­ge de lunet­tes pour des nou­vel­les, plus « com’ », mais de fabri­ca­tion danoi­se : ça c’est de la vraie com’ en faveur du « redres­se­ment pro­duc­tif » ! Qu’en serait-il s’il chan­geait aus­si de ges­tuel­le, qu’il a si balour­de, les mains au pli du pan­ta­lon, tout com­me les mots dont il ne sait quoi fai­re, qu’il cher­che au fond de ses poches ?

Croit-on un ins­tant que Jau­rès ait suc­com­bé à cet­te com’, qui n’existait même pas, du moins sous ce mot, car la cho­se, oui, qui se résu­mait à être soi-même autant que pos­si­ble, et non en repré­sen­ta­tion per­ma­nen­te dans la cour du Spec­ta­cle (sens de Debord). Tan­dis que, de nos jours, dans ce mon­de hyper média­ti­sé, la paro­le s’est déva­luée. Qui tient enco­re paro­le ?

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« Au pré Saint-Ger­vais, le 25 mai 1913 devant 150 000 per­son­nes, il veut se fai­re enten­dre de tous, de ceux aus­si qui sont dis­per­sés dans les champs ! Pas de micro ni de haut par­leur, la voix seule­ment qu’il faut aller cher­cher au fond de soi, des mots d’intelligence et de convic­tion, qui doi­vent démon­trer et en même temps qu’il faut envoyer loin… »
Max Gal­lo, « Le grand Jau­rès »
• Assis, à sa droi­te, Pier­re Renau­del.

Jau­rès, his­to­rien, phi­lo­so­phe, let­tré, huma­nis­te, uni­ver­sa­lis­te, laïc, tolé­rant, sans dou­te aus­si affu­blé de ses défauts – on aime­rait les connaî­tre. Je ne lui en vois qu’un, le même déjà énon­cé : sa croyan­ce en la gran­deur de l’Homme, la seule peut-être qu’il n’ait pas pas­sée au fil­tre de son exi­gen­ce intel­lec­tuel­le, du moins pas com­plè­te­ment. En effet, quand il énon­ce avec for­ce : « Nous pou­vons, dans le com­bat révo­lu­tion­nai­re, gar­der des entrailles humai­nes. Nous ne som­mes pas tenus, pour res­ter dans le socia­lis­me, de nous enfuir hors de l’humanité », il subo­do­re dans le gen­re humain quel­ques inhé­ren­tes imper­fec­tions ou éven­tuel­les bas­ses­ses. De même quand il fait sien­ne la paro­le de Mon­tai­gne : « Tout hom­me por­te la for­me entiè­re de l’humaine condi­tion ». Mais il était un hom­me de foi, plus pro­che du Miche­let mys­ti­que que du Marx maté­ria­lis­te.

»> La sui­te 3/4 ci-des­sous 

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* Édi­tions Pri­vat, 2013. Illus­tra­tions d’Ernest Pignon-Ernest. Char­les Syves­tre a été invi­té le 24 juillet à Aix-en-Pro­ven­ce par les Amis du Mon­de diplo­ma­ti­que pour une très confé­ren­ce sur l’actualité de Jau­rès.

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