Tou­jours cou­rir après l’Amérique… Rat­tra­per le fameux « retard » sur les idoles hol­ly­woo­diennes, célé­brer le culte de la Réus­site… comme du Résul­tat, ces nou­veaux Graal de la moder­ni­té conqué­rante. Tan­dis que Sar­ko­zy témoigne de toute sa dévo­tion à son men­tor états-unien ; tan­dis que la ministre de l’université (et de la recherche) veut sou­mettre l’enseignement supé­rieur à « une éco­no­mie de l’innovation » – ô, langue de plomb ! – le New York Times du 13 octobre rap­porte l’entrée en lice et en résis­tance de la pre­mière femme pré­si­dente de la célèbre uni­ver­si­té de Har­vard. Résis­tance à quoi donc ? À la sou­mis­sion de l’université à la « com­pé­ti­ti­vi­té mon­diale », par exemple, qu’elle oppose aux valeurs humaines de la connais­sance et de l’enseignement. Au fond, un hom­mage aux valeurs jusque là acco­lées à notre (retar­da­taire) École, y com­pris en tant qu’ « emblème et moteur pour l’expansion de la citoyen­ne­té [et] de l’égalité. » Belle leçon, en véri­té. Voi­ci une tra­duc­tion de l’article du NYT.

harvard75.1194624166.jpg« Drew Gil­pin Faust, pre­mière femme pré­si­dente de l’université de Har­vard, a pris ses fonc­tions ven­dre­di 12 octobre 2007 avec un dis­cours offen­sif de défense des valeurs de l’enseignement supé­rieur qui seraient mena­cées par les exi­gences d’évaluation des ensei­gne­ments et l’obligation de for­mer la main-d’oeuvre des­ti­née à une éco­no­mie mon­dia­li­sée. Selon la pré­si­dente,  « l’essence même de l’université est qu’elle est comp­table vis-à-vis du pas­sé et du futur, pas sim­ple­ment et pas même en pre­mier lieu, vis-à-vis du pré­sent ».

« Pour Drew Gil­pin Faust, his­to­rienne de for­ma­tion et ancienne direc­trice du Rad­cliffe Ins­ti­tute for Advan­ced Stu­dy,  « l’université, ce n’est pas seule­ment les résul­tats finan­ciers du pro­chain tri­mestre. Ce n’est même pas ce qu’un étu­diant est deve­nu au moment de la remise de son diplôme. Il s’agit d’un ensei­gne­ment qui modèle à vie, un ensei­gne­ment qui trans­met l’héritage des mil­lé­naires, un ensei­gne­ment qui façonne l’avenir. » Elle s’est clai­re­ment et for­te­ment oppo­sée dans son dis­cours aux ten­ta­tives de l’État fédé­ral de rendre les uni­ver­si­tés comp­tables de ce qu’elles enseignent en essayant de le quan­ti­fier. Elle en a appe­lé aux uni­ver­si­tés afin qu’elles « prennent l’initiative en défi­nis­sant elles-mêmes ce dont elles sont comp­tables ».

« Son dis­cours inau­gu­ral a éga­le­ment appor­té une défense ferme du rôle tra­di­tion­nel de l’université qui est « l’organisatrice d’une tra­di­tion vivante », mais aus­si un lieu « pour les phi­lo­sophes autant que pour les scien­ti­fiques », où l’enseignement et la connais­sance sont valo­ri­sés en par­tie « parce qu’ils défi­nissent ce qui, à tra­vers les siècles, a fait de nous des humains et pas parce qu’ils peuvent amé­lio­rer notre com­pé­ti­ti­vi­té mon­diale ».

« Elle a en outre signa­lé sa volon­té de rendre l’enseignement à Har­vard « dis­po­nible et acces­sible », et de diver­si­fier les effec­tifs de l’université : « Ceux qui regrettent un âge d’or per­du de l’enseignement supé­rieur devraient pen­ser à la par­tie très limi­tée de la popu­la­tion à qui cette uto­pie était des­ti­née. L’université était réser­vée à une petite élite; désor­mais, elle sert les masses, pas seule­ment quelques pri­vi­lé­giés. » Elle ajoute que les uni­ver­si­tés amé­ri­caines ont ser­vi  « à la fois d’emblème et de moteur pour l’expansion de la citoyen­ne­té, de l’égalité et des chances accor­dées aux noirs, aux femmes, aux juifs, aux immi­grants et à d’autres groupes qui auraient été mis dans des quo­tas voire exclus à des époques anté­rieures ».

« Même si elle a axé son dis­cours sur les idées, Drew Gil­pin Faust n’a pas oublié de rap­pe­ler qu’il était indis­pen­sable qu’Harvard soit à la pointe de la recherche scien­ti­fique mais que cela ne devait pas se faire au détri­ment des valeurs huma­nistes de l’établissement:  « Il est urgent pour nous de poser les ques­tions d’éthique et de sens de notre action qui nous per­met­tront de nous confron­ter à la signi­fi­ca­tion humaine, sociale et morale de notre rela­tion chan­geante avec le monde qui nous entoure. »»

Source:  « The New York Times » du 13 octobre 2007

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