À peine les fêtes refroi­dies, soit le len­de­main même, des sites mar­chands sug­gèrent lour­de­ment de mettre en vente les cadeaux tom­bés à côté de la plaque. Signe des temps, d’une époque peu encline au don, par lequel les socié­tés se fondent. Tan­dis que de nos jours elle se dis­solvent plu­tôt, non, les­dites socié­tés ? Un mien cadeau que je ne suis pas près de revendre, c’est un pré­cieux bou­quin inti­tu­lé « Claude Lévy-Strauss, l’homme au regard éloi­gné* » Titre para­doxal qui s’éclaire à la lec­ture et avec le pro­pos de l’anthropologue par­ti juste avant les fêtes en lais­sant une sacrée dona­tion à l’Homme en quête de lui-même. Ce livre consti­tue un beau lien entre un public et une pen­sée en mou­ve­ment dont il montre aus­si les sinuo­si­tés dis­cu­tables, car dis­cu­tées. Tant mieux, voi­là qui évite l’hagiographie qui tue.

Le livre donne aus­si des extraits d’ouvrages, dont celui que je reco­pie ci-des­sous. Avec ce texte, évi­dem­ment, je pense à l’inanité des bara­tins poli­tiques, ou plu­tôt à leur orgueilleuse vani­té, si vous voyez ce que je veux dire… en par­ti­cu­lier à pro­pos de l’ « homme afri­cain » et d’une cer­taine « iden­ti­té natio­nale ».

Rela­ti­vi­té de l’idée de pro­grès

clls.1262363037.jpg« L’historicité ou, pour par­ler exac­te­ment, l’événementialité d’une culture ou d’un pro­ces­sus cultu­rel sont ain­si fonc­tion, non de leurs pro­prié­tés intrin­sèques, mais de la situa­tion où nous nous trou­vons par rap­port à eux, du nombre et de la diver­si­té de nos inté­rêts qui sont gagés sur eux. 

« L’opposition entre cultures pro­gres­sives et cultures inertes semble ain­si résul­ter, d’abord, d’une dif­fé­rence de loca­li­sa­tion. [...] Pour un voya­geur assis à la fenêtre d’un train, la vitesse et la lon­gueur des autres trains varient selon que ceux-ci se déplacent dans le même sens ou dans un sens oppo­sé. Or tout membre d’une culture est aus­si étroi­te­ment soli­daire que ce voya­geur idéal l’est de son train. Car, dès notre nais­sance, l’entourage fait péné­trer en nous, par mille démarches conscientes et incons­cientes, un sys­tème com­plexe de réfé­rence consis­tant en juge­ments de valeur, moti­va­tions, centres d’intérêt, y com­pris la vue réflexive que l’éducation nous impose du deve­nir his­to­rique de notre civi­li­sa­tion. [...] Chaque fois que nous sommes por­tés à qua­li­fier une culture humaine d’inerte ou de sta­tion­naire, nous devons donc nous deman­der si cet immo­bi­lisme appa­rent ne résulte pas de l’ignorance où nous sommes de ses inté­rêts véri­tables, conscients ou incons­cients. [...]

« Il n’y a donc pas de socié­té cumu­la­tive en soi et par soi. L’histoire cumu­la­tive n’est pas la pro­prié­té de cer­taines races ou de cer­taines cultures qui se dis­tin­gue­raient ain­si des autres. Elle résulte de leur conduite plu­tôt que de leur nature. Elle exprime une cer­taine moda­li­té d’existence des cultures qui n’est autre que leur manière d’être ensemble. En ce sens, on peut dire que l’histoire cumu­la­tive est la forme d’histoire carac­té­ris­tique de ces super-orga­nismes sociaux que consti­tuent les groupes de socié­tés, tan­dis que l’histoire sta­tion­naire – si elle exis­tait vrai­ment – serait la marque de ce genre de vie infé­rieur qui est celui des socié­tés soli­taires. L’exclusive fata­li­té, l’unique tare qui puisse affli­ger un groupe humain et l’empêcher de réa­li­ser sa nature, c’est d’être seul. » 

Race et his­toire, Paris, UNESCO, 1952

* Claude Lévy-Strauss, l’homme au regard éloi­gné, de Vincent Debaene et Fré­dé­ric Keck, Décou­vertes-Gal­li­mard

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