Fran­ce Cultu­re a dif­fu­sé ven­dre­di (30/8/13) la der­niè­re de la ving­tai­ne d’émissions de Michel Onfray consa­crées à « L’autre pen­sée 68 ». Ce volet a sur­tout por­té sur le phi­lo­so­phe Hen­ri Lefeb­vre, puis sur les situa­tion­nis­tes qui en sont en gran­de par­tie les héri­tiers. Les­quels « situs » n’ayant jamais comp­té guè­re plus qu’une ving­tai­ne de mem­bres estam­pillés, dont l’histoire n’en retien­dra que deux, Guy Debord et Raoul Vanei­gem.

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Guy Debord

 

2vaneigem

Raoul Vanei­gem

Deux seule­ment, mais leur influen­ce fut gran­de : autour de 68, plu­tôt avant que pen­dant ; et sur­tout après et jusqu’à nos jours où leurs ana­ly­ses ont fini par dif­fu­ser bien au delà de leurs sphè­res ini­tia­les, non sans subir leurs lots de « retrai­te­ment », trans­for­ma­tions, trans­mu­ta­tions, récu­pé­ra­tions.

Mais « il en res­te quel­que cho­se » assu­ré­ment, et c’est pré­ci­sé­ment ce que Michel Onfray s’est pro­po­sé de fai­re res­sor­tir devant ses fidè­les et concen­trés audi­teurs de l’Université popu­lai­re de Caen (Argen­tan en fait) avec ses cours désor­mais fameux, d’autant plus que Fran­ce Cultu­re les dif­fu­se cha­que été depuis plu­sieurs années. Si vous avez raté cet­te série, elle res­te télé­char­gea­ble par le biais du « pod­cast » – mais atten­tion ! pen­dant quin­ze jours seule­ment après leur dif­fu­sion. (Début le 29 juillet ici : http://www.franceculture.fr/emission-contre-histoire-de-la-philosophie-saison-11-l-esprit-de-mai-2013-07-29)

Debord – Vanei­gem, deux volets autour d’un même pivot, qui n’est même pas le situa­tion­nis­me. Car en tant que « sys­tè­me », voi­re d’idéologie, le situa­tion­nis­me n’existe pas ; il n’y a en effet que « des » situa­tion­nis­tes, pen­seurs cri­ti­ques d’un mon­de tra­vaillant à sa per­te. En l’occurrence, deux êtres que « tout » oppo­se, qui se ren­con­trent pour­tant dans une conjonc­tion intel­lec­tuel­le et évé­ne­men­tiel­le, dans une épo­que de fin de règne et une révo­lu­tion bien­tôt matée dans une néo-nor­ma­li­té qui va deve­nir le libé­ra­lis­me, réel héri­tier de Mai-68.

L’un, Debord, tra­vaille sur­tout à sa légen­de et, pour cela, s’emploie à recy­cler de grands ancê­tres : Lau­tréa­mont, Rim­baud, Isi­do­re Isou, les dadaïs­tes, let­tris­tes et sur­réa­lis­tes, plus tard, le grou­pe Socia­lis­me ou Bar­ba­rie. Il tra­vaille aus­si à ce qu’on tra­vaille pour lui – sa fem­me, qui pige pour un jour­nal hip­pi­que, son riche  beau-père ; puis l’éditeur Gérard Lei­bo­vi­ci (Champ libre), bon­ne for­tu­ne éga­le­ment…

Debord est prin­ci­pa­le­ment l’homme d’un livre, La Socié­té du spec­ta­cle, dont la thè­se a le plus sou­vent été rédui­te à la cri­ti­que du mon­de de la repré­sen­ta­tion et du paraî­tre à tra­vers les médias en tous gen­res. La por­tée de la réflexion de Debord va bien au delà, par­tant de l’analyse de Marx sur la mar­chan­di­se et son féti­chis­me. Selon la pra­ti­que favo­ri­te des situs, cel­le du détour­ne­ment (d’ailleurs inven­tée par Isi­do­re Ducas­se, Lau­tréa­mont), Debord avan­ce que  le spec­ta­cle est deve­nu le nou­veau visa­ge du capi­tal ; il étend ensui­te la notion de spec­ta­cle à cel­le de la sépa­ra­tion, axio­ma­ti­que chez les situs. Elle atteint l’individu alié­né qui a sépa­ré son être de l’action – quand il agit enco­re – deve­nant ain­si le pro­pre spec­ta­teur de son renon­ce­ment au sta­tut d’homme libre.

C’est vite dit, s’agissant d’un livre riche, à la lec­tu­re cepen­dant dérou­tan­te, dans une lan­gue qui fri­se le sabir et se répan­dra de même dans les dou­ze numé­ros de la revue L’Internationale situa­tion­nis­te.

Debord s’est aus­si beau­coup voué au ciné­ma, ou plu­tôt à son détour­ne­ment par sub­sti­tu­tion des dia­lo­gues ou  par des incrus­ta­tions.

Son alcoo­lis­me chro­ni­que et la mala­die l’amènent à se sui­ci­der en 1994, à 62 ans.

Il est le fon­da­teur en 1957 de l’Internationale situa­tion­nis­te (IS), que Raoul Vanei­gem rejoin­dra de 1961 à 1970.

Vanei­gem (né en 1934)), c’est l’autre situ et, jusqu’à un cer­tain point théo­ri­que, l’alter ego de Debord. Il sera par­tie pre­nan­te de la cri­ti­que de la mar­chan­di­se et de la révo­lu­tion radi­ca­le devant en décou­ler. Jusqu’à un cer­tain point seule­ment, tant les ori­gi­nes, les carac­tè­res et les che­mi­ne­ments des deux hom­mes ne pou­vaient mener qu’à leurs diver­gen­ces. Ain­si, les posi­tions réso­lu­ment hédo­nis­tes de Raoul Vanei­gem, expo­sées dès 1967 dans Le Trai­té de savoir-vire à l’usage des jeu­nes géné­ra­tions, ne pou­vaient – au-delà d’un goût com­mun pour la bou­tan­che – qu’éloigner les deux hom­mes. L’un optait pour le vivant, l’autre pour un radi­ca­lis­me aus­si révo­lu­tion­nai­re que théo­ri­que – le bio­phi­le oppo­sé au tha­na­to­phi­le, ain­si que les qua­li­fie Onfray, en réfé­ren­ce notam­ment à Wil­helm Rei­ch. La cas­su­re était pro­gram­mée, tout com­me déjà elle avait scin­dé en deux la Révo­lu­tion fran­çai­se, au pro­fit de la Ter­reur et des robes­pier­ris­tes – cli­va­ge qui tra­ver­se tou­jours les champs poli­ti­ques d’aujourd’hui.

C’est pour­quoi ces feuille­tons d’Onfray sur « L’autre pen­sée 68 », tout com­me le mou­ve­ment de 68 lui-même, irri­guent puis­sam­ment nos actuels et éter­nels débats, débats qui, n’empêche, consti­tuent le sel des pro­ces­sus démo­cra­ti­ques. En Fran­ce enco­re, mais aus­si bien au-delà dans ce mon­de atteint par la pes­te libé­ra­lis­te ou sa varian­te inté­gris­te des reli­gions. Dans quel sens se diri­ge le « pro­grès » ? – selon l’analyse qu’on en fait, le conte­nu qu’on lui don­ne, selon qu’il s’érige à son tour, ou non, en nou­vel­le reli­gion.

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