Les Cubains n’ont pas la pos­si­bi­li­té de sur­fer libre­ment sur inter­net. Quand ils y par­vien­nent, c’est au prix de com­bi­nes com­pli­quées et ris­quées. Ils peu­vent plus sim­ple­ment com­mu­ni­quer par cour­riels, le plus sou­vent à par­tir de leur tra­vail, puis­que rares sont ceux qui dis­po­sent d’un ordi­na­teur per­son­nel. C’est ain­si que je res­te en contact avec des amis cubains, dont « Azul » – un pseu­do­ny­me évi­dem­ment –, qui éprou­ve le besoin de s’exprimer et de racon­ter sa vie au quo­ti­dien. Il le fait avec ce pre­mier écrit qui par­le essen­tiel­le­ment du « man­ger », pré­oc­cu­pa­tion pre­miè­re à Cuba. On n’y meurt pas de faim, cer­tes, mais on y souf­fre de caren­ces réel­les, notam­ment en pro­téi­nes. Ce témoi­gna­ge, ne man­que pas d’humour. C’est même ain­si qu’il faut le consi­dé­rer, au second degré, lui-même deve­nu com­me une secon­de natu­re des Cubains.

« CUBA CHANGE… »

Ici à Cuba, c’est cha­que jour de plus en plus tris­te. Les com­mer­ces pri­vés dis­pa­rais­sent, appa­rem­ment les prix n’augmentent pas. Mais le mois der­nier un savon de bain valait 30 cen­ta­vos, aujourd’hui il varie entre 30 cen­ta­vos et 1 cuc (équi­va­lent du dol­lar) et ce sont des pro­duits 100% cubains ! Ne par­lons pas des pro­duits d’importation !

Je com­men­ce à pen­ser que nous revien­drons à la même pério­de spé­cia­le des années 90. En réa­li­té Cuba n’est jamais sor­tie de cet­te dure épo­que. Bien­tôt nous rever­rons les moments dif­fi­ci­les durant les­quels nous petit déjeu­nions d’un peu de thé de n’importe quel­les her­bes, ou nous déjeu­nions seule­ment avec un « bon­jour », et avec ça on rem­plis­sait notre esto­mac, jusqu’à ce que nous puis­sions man­ger quel­que ali­ment durant la jour­née.

Pen­dant que nous tra­vaillons ou étu­dions, la crain­te de reve­nir à cet­te éta­pe pré­his­to­ri­que, est per­ma­nen­te dans les cœurs des Cubains. On par­le du hachis spé­cial de peaux de bana­ne ou des piz­zas  éla­bo­rées avec une sor­te de fro­ma­ge de « condo »,  gen­re pré­ser­va­tif fon­du qui durant tant d’années nous ont cou­pé la faim, en échan­ge de ter­ri­bles pro­blè­mes de consti­pa­tion et trou­bles gas­tri­que en tous gen­res.

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« Para comer » – pour manger – c’est l’expression qui revient le plus souvent dans les propos des Cubains. Ici, à Baracoa, sud-est de l’île, 2008. © Ph. g.ponthieu

Le fan­tô­me des cou­pu­res de cou­rant pla­ne sur nos têtes, les trans­ports empi­rent de jour en jour. Mal­gré les efforts annon­cés du gou­ver­ne­ment, il res­te uto­pi­que de mon­ter un véri­ta­ble metro­bus dans la capi­ta­le. Je pré­fè­re ne pas savoir  ce qu’il en est dans les pro­vin­ces cubai­nes…

Aujourd’hui je me deman­de com­ment nous allons résou­dre tant de pro­blè­mes accu­mu­lés depuis des décen­nies… L’espérance a tou­jours été la res­sour­ce des Cubains opti­mis­tes et bla­gueurs com­me moi. Par exem­ple en fai­sant des paris pour savoir qui se consti­pe­rait le pre­mier, ou qui réus­si­rait à gagner une médaille olym­pi­que pour arri­ver tôt au tra­vail en metro­bus…

Nos lea­ders appel­lent aujourd’hui à tra­vailler plus, à éco­no­mi­ser plus, à pren­dre plus grand soin des cho­ses du pays, à vain­cre sur tous les fronts puis­que l’ennemi nous entou­re. Même si nous ne le voyons pas, nous devons l’imaginer.

Sans dou­te les temps chan­gent et nous som­mes cha­que jour plus soli­des, plus sûrs de notre vic­toi­re contre l’ennemi invin­ci­ble qui nous encer­cle avec ses ali­ments, beaux et appé­tis­sants, pleins de san­té et de pro­pa­gan­de, ces ali­ments qui essayent de convain­cre nos esto­macs – par­don : nos esprits – que tout est « bon » dans le capi­ta­lis­me. Mais pas ques­tion ! Nous les Cubains nous résis­te­rons (jusqu’à quand ? je ne le sais pas) , nous résis­te­rons à ses odeurs et saveurs. CES ALIMENTS ache­tés à l’ennemi par notre gou­ver­ne­ment et mis à notre dis­po­si­tion dans nos bou­ti­ques de devi­ses, dans nos hôtels,  ils sont là face à nous mais nous les Cubains nous ne nous ren­drons pas devant eux !… Le futur avan­ce… Quel futur ? je ne le sais pas. Mais nous les Cubains c’est nous qui déci­de­rons, et pas  ces ali­ments de l’ennemi !
Azul

Tra­duit par Mari­ne Pon­thieu

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