« Quel bon cri­tique d’art mon salaud tu ferais »… Ain­si chan­tait Bras­sens dans ses « Stances à un cam­brio­leur »,[audio:http://c-pour-dire.com/wp-content/uploads/2010/06/Stances-à-un-cambrioleur-extrait.mp3|titles=Stances à un cambrioleur|autostart=no] lequel avait dédai­gné « l’exécrable por­trait » de l’artiste offert à son anni­ver­saire… Ici, il s’agit de cinq tableaux de maîtres esti­més par la mai­rie de Paris à envi­ron 100 mil­lions d’euros. Ils ont été volés – et non dédai­gnés ! – le 20 mai 2010, en pleine nuit, au Musée d’art moderne de la Ville de Paris. De la belle ouvrage cou­sue main par un monte-en-l’air artiste, voire cri­tique d’art au goût déli­cat si on en juge par ses emplettes : des toiles de Picas­so (« Pigeon aux petits pois »), Matisse (« La pas­to­rale »), Braque (« L’olivier près de l’Estaque »), Léger (« Nature morte, chan­de­liers ») et Modi­glia­ni (« La femme à l’éventail »).

Le Pigeon aux petits pois/1912 - Huile de 65 x 54 cm. Appré­ciant les fines recettes, le voleur est aus­si un gas­tro­nome aver­ti…

Je reviens  sur ce vol après lec­ture d’un déli­cieux petit papier au titre tout aus­si déli­cat : « Voleur de Picas­so ou libé­ra­teur de tableau », signé John Ber­ger, roman­cier et essayiste [Le Monde, 2/6/10]. Notez l’absence (vou­lue ?) du point d’interrogation, accré­di­tant car­ré­ment l’œuvre de bien­fai­sance. Puisque tel est bien le pro­pos de l’auteur dans sa lettre tutoyante au « Cher voleur », qu’il féli­cite de tant d’attention por­tée à l’art pic­tu­ral : « Tu n’as pas volé les toiles en les décou­pant, tu les as soi­gneu­se­ment enle­vées de leurs cadres, et tu es par­ti avec les pein­tures sous le bras. » [À se deman­der s’il n’était pas dans le coup…] Ce qui ren­voie encore à Bras­sens féli­ci­tant son visi­teur d’avoir « bien refer­mé la porte en repar­tant »…

Certes, pour­suit John Ber­ger, ces œuvres ne seront plus ven­dables sur le mar­ché… Et, jus­te­ment, c’est tant mieux : « Ces toiles sont deve­nues - comme leurs auteurs l’avaient jadis espé­ré - des objets de plai­sir, et elles ont ces­sé d’être, grâce à ton acte, des objets de spé­cu­la­tion finan­cière. Tu es accu­sé de vol et les tableaux, eux, ont retrou­vé leur inno­cence ! »

Bon, tente de nuan­cer l’avocat du voleur incon­nu, on dira aus­si que le vol prive le public du plai­sir visuel d’œuvres lui appar­te­nant, puisque payées avec ses impôts. Mais c’est un détail à côté des « effets dévas­ta­teurs colos­saux du mar­ché spé­cu­la­tif et de ses forces sur notre manière de consi­dé­rer l’art aujourd’hui, et sa place pen­dant 30 000 ans d’histoire de l’humanité ».

Et de tirer la morale : « Le risque que tu as pris et ce que tu as accom­pli a pour corol­laire que l’on peut ché­rir une oeuvre d’art uni­que­ment pour elle-même, sans rap­port avec sa cote sur le mar­ché. A notre grand plai­sir, ces cinq tableaux dont tu as pris si grand soin sont deve­nus sans prix ! »

Mais l’auteur se trouve sou­dain sai­si du même doute que Bras­sens : tu ne vas tout de même pas revendre ça aux rece­leurs « qui sont pis que les voleurs », hein ! Ou son­ger à deman­der une ran­çon… Auquel cas, « oublie ce que j’ai dit ».

Tou­te­fois,  John Ber­ger s’avère confiant, sinon naïf. Il sug­gère ain­si à  son « cher voleur » de rap­por­ter l’un des tableaux. « Choi­sis-le toi-même. A la condi­tion qu’une fois qu’on le rac­croche dans le musée, l’histoire de ce qui lui est arri­vé soit racon­tée et expli­quée par écrit à côté. Et c’est moi qui vais m’en char­ger. » Que ce vœu se réa­lise ou non, on sent d’ici le pro­chain bou­quin déjà mis en chan­tier. Avec un titre genre « Stances à un cam­brio­leur » – ah non, c’est déjà pris !

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