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Pho­to AFP

Oli­vier Voi­sin pho­to­gra­phiait la Syrie en guerre. Il en est mort, à 38 ans, atteint par des éclats d’obus. Je viens de lire son der­nier cour­riel [ci-des­sous], adres­sé à une amie. Très beau et émou­vant témoi­gnage, parce que lucide aus­si. Lui non plus n’était pas obli­gé d’y aller. Jus­te­ment, il y était. Pour­quoi ? Quelle néces­si­té l’avait pous­sé là, au triste milieu de la folie humaine ? Le savait-il lui-même ? au delà d’un « des­tin », de la néces­si­té de croû­ter (à pas bien cher, quand on y pense, au prix de la peau du repor­ter), puis ren­du addict à l’adrénaline, cette drogue auto-pro­duite par un corps mena­cé de mort.

Dans la presse, le sta­tut d’indépendant – free lance –, vue de l’extérieur, se paie de beau­coup d’illusions. On y est libre que selon la lan­gueur de la chaîne qui rat­tache au mar­ché de l’information, cyni­que­ment for­mu­lé par le slo­gan de Paris-Match : « le poids mots, le choc des pho­tos ». Une for­mule aujourd’hui rame­née au pas grand chose de cette infla­tion par laquelle  la nou­velle s’est réduite au potin, l’information au tout-spec­tacle.

Un ami pho­to­graphe d’Olivier Voi­sin, Antoine Vit­kine, rap­pelle cette réa­li­té, écri­vant à son pro­pos :

« Indé­pen­dant, il devait sans cesse four­nir des pho­tos aux agences pour pou­voir vivre de son métier. Cette pres­sion éco­no­mique le tenaillait. Il pre­nait des pho­tos magni­fiques, qui sou­vent n’intéressaient pas les agences, pas assez «news» sans doute, et qu’il ne cher­chait guère à faire connaître, hap­pé qu’il était par les conflits qu’il cou­vrait, pen­sant déjà à son pro­chain repor­tage. »

Voi­ci donc le texte du cour­riel envoyé par Oli­vier Voi­sin à une amie ita­lienne, Mimo­sa Mar­ti­ni, la veille du jour où il a été bles­sé. Celle-ci l’a ren­du public sur Face­book. Comme écrit de son côté Antoine Vit­kine, « ce texte doit être lu. Il est pas­sion­nant, bou­le­ver­sant, il lui res­semble et il témoigne de l’horreur, de l’impasse du conflit syrien. Il raconte aus­si ce qu’est la vie d’un pho­to­graphe de guerre indé­pen­dant, et plus encore, il raconte l’homme qu’était Oli­vier Voi­sin. »

 On peut voir cer­taines de ses pho­tos sur son site web.

Syrie, 20 février 2013

Enfin j’ai réus­si par pas­ser! Après m’être fait refu­sé le pas­sage à la fron­tière par les auto­ri­tés turques, il a fal­lu pas­ser la fron­tière illé­ga­le­ment de nou­veau. Un pas­sage pas très loin mais à tra­vers le no man’s land avec quelques mines à gauche et droite et le paie­ment de 3 sol­dats. Me voi­là tout seul à pas­ser par le lit d’une rivière avec à peu prêt deux kilo­mètres à faire tout en se cachant pour ne pas se faire remar­quer par les mira­dores. Putain, j’ai eu la trouille de me faire pin­cer et de faire le mau­vais pas. Et puis d’un coup le copain syrien qui m’attend et que je retrouve comme une libé­ra­tion. Le sac et sur­tout les appa­reils pho­tos fai­saient à la fin 10000kg sur les épaules.

La Voi­ture est là avec les mecs de la sec­tion de com­bat que je rejoins au nord de la ville de Hamah, deux heures de route nous attendent et on arrive tous feux éteints pour ne pas se faire voir. Les mecs m’accueillent for­mi­da­ble­ment bien ! et sont impres­sion­nés par le pas­sage tout seul de la fron­tière plus tôt.

Les pre­miers tirs d’artillerie se font entendre au loin. J’apprends que les forces loya­listes tiennent plus de 25 km au nord de Hamah et que la ligne de front est repré­sen­tée plu­tôt par les démar­ca­tions entre ala­wites et sun­nites. Alors les forces d’Assad bom­bardent à l’aveugle et ils res­tent très puis­sants. Par chance les avions n’attaquent plus tant le temps est pour­ri!

Les condi­tions de vie ici sont plus que pré­caires. C’est un peu dure. La bonne nou­velle, je pense que je vais perdre un peu de ventre mais au retour je vais avoir besoin de 10 douches pour rede­ve­nir un peu pré­sen­table!

Aujourd’hui je suis tom­bé sur des familles qui viennent de Hamah et qui ont per­dues leur mai­son. Ils vivent sous terre ou dans des grottes. Ils ont tout per­du. Du coup ça rela­ti­vise de suite les condi­tions de vie que j’ai au sein de cette com­pa­gnie.

Je fais les pho­tos et je suis même pas sûr que l’afp les prennent.

Il fait très froid la nuit. Heu­reu­se­ment que je me suis ache­té un col­lant de femme en Tur­quie du coup c’est pour moi un peu plus sup­por­table.

L’artillerie tire toutes les 20 minutes à peu prêt et le sol tremble sou­vent.

Le pro­blème j’ai la sen­sa­tion qu’ils tirent à l’aveugle et ont quand même des canons assez puis­sants pour cou­vrir une ving­taine de kilo­mètres.

Il y a peu de com­bats directs. Les mecs ont besoin d’à peu prêt 20000 us $ pour tenir en muni­tions entre 2 à 4 heures de bas­ton. Du coup ils se battent peu. Ils font rien du coup la jour­née. Je me demande com­ment ils peuvent gagner cette guerre. Ca confirme ce que je sen­tais. La guerre va durer très long­temps. Alors le chef du chef vient par­fois en rajou­ter une couche, apporte un mou­ton pour man­ger, les mecs vont alors cou­per du bois dans la forêt aux alen­tours. Il apporte aus­si des car­touches entières de ciga­rettes et le soir fait prier tout son monde ! Cer­tains sont très jeunes. Ils ont per­du déjà une ving­taines de leurs cama­rades, d’autres sont bles­sés mais sont quand même pré­sents et je pense sur­tout à Abou Ziad, qui a per­du un oeil et c’est lui qui confec­tionne les roquettes mai­son pour les balan­cer durant les com­bats. Il est brave et cou­ra­geux. Tou­jours devant, tou­jours le pre­mier à tout, pour aider, pour cou­per le bois, don­ner des ciga­rettes, se lever. Avec quelques mots d’arabes on essaie de se par­ler. Evi­dem­ment les dis­cus­sions tournent sou­vent sur la reli­gion mais eux ne se consi­dèrent pas sala­fistes. Entre nous si c’était le cas je serais plus vivant. J’aime être avec lui. Quand les autres me demandent des trucs -évi­dem­ment avec le maté­riel appor­té- c’est tou­jours lui qui les « dis­putent » et de me foutre la paix!

Par rap­port à Alep j’ai la sen­sa­tion sen­sible que c’est moins lourd que pen­dant l’été. Cet été c’était du très lourd même si les vieux col­lègues disent que c’est rien en com­pa­rai­son de la Tchét­chi­nie. Cer­tai­ne­ment parce que j’étais plus proche des com­bats et que la mêlée était jour­na­lière. Ici encore un fois ça coûte tel­le­ment cher pour eux qu’ils ne se battent que de temps en temps. On est loin aus­si de la Libye où ils avaient des muni­tions en vois tu en voi­là. Et là on beau­coup plus sur de com­bats de cam­pagne, rien à voir avec du com­bats de ville.

Alep vient d’être décla­rée la semaine der­nière la ville la plus détruite depuis la seconde guerre mon­diale depuis Sta­lin­grad.

Le com­man­dant me demande quand la France va leur four­nir une aide mili­taire? J’en sais rien! J’ai honte car ça fait depuis deux ans qu’on ne sait pas. On me dit que per­sonne les aide et de quoi l’occident a peur. J’ai pas envie de lui répondre. On a peur de l’extrémisme qui se nour­rit sans cesse du manque d’éducation intel­lec­tuelle de ces per­sonnes qui consi­dèrent que le coran sera le seul livre à lire... quoi faire? et puis merde je ne suis pas un homme de pou­voir ou poli­tique. Je ne suis que le petit Oli­vier, qui crève la dalle avec eux et qui les emmerde car les com­bats directs se font attendre. Le pro­blème, c’est ce que demande l’afp. Moins j’en fais, moins je gagne aus­si et ce que je gagne c’est déjà pas fabu­leux et plus les jours passent c’est autant de pho­tos qu’on me demande de faire que je ne fais pas.

Et puis c’est vrai suis accro à cette cam” de merde. Aucune autre drogue sera aus­si puis­sante que l’adrénaline qui d’un coup fait jaillir en nous des sen­sa­tions incroyables, notam­ment celle de vou­loir vivre.

Ce soir ça fera 3 jours que suis arri­vé. Et comme à chaque fois j’oublie comme un idiot d’emporter un livre avec moi du coup, j’ai pas grand chose à faire le soir. Déve­lop­per les pho­tos pre­nant à peu prêt 2 h en moyenne et comme il n’y pas inter­net et que la conver­sion reste limi­tée je me retrouve comme un couillon.

La plu­part des gars sont gen­tils avec moi et essaient de rendre mon séjour par­mi eux le plus agréable pos­sible. Ils posent 1000 ques­tions sur Paris et la France et ne com­prennent tou­jours pas com­ment je peux être fran­çais. Je dis alors que mon Père est fran­çais et ma Mère coréenne. Cela dit c’est pas la pre­mière fois que ça m’arrive! Dans tous les pays du sud on me prend pour un « chi­nois » même si dire que l’on est coréen est tou­jours mieux per­çu! Comme à chaque fois ima­ginent ils com­ment vivons nous chez nous? et ce même avant la guerre? J’ai tou­jours du mal quand on me demande des pho­tos de moi à Paris car le déca­lage est tel­le­ment fort. C’est comme ce que disait un vieil ami sur l’un de ses voyages dans les pays de l’est dès le début de l’après mur, les gens en Litua­nie avaient du mal à com­prendre que l’on puisse avoir des pauvres chez nous qui meurent de froid l’hivers.

Ne pas mon­trer ces pho­tos (fau­drait il aus­si en avoir dans le lap­top !) me per­met de vivre le moment pré­sent et non celui d’avant ou celui d’après.

Ce qui manque c’est un peu d’alcool! Si Dieu est sym­pa, ce serait bien que la pro­chaine guerre soit ailleurs qu’un pays arabe ou musul­man! 🙂 que l’on puisse par­ler aux femmes aus­si. Les mecs me demandent si j’ai pas des pho­tos por­nos aus­si. Ca c’est rigo­lo... et triste en même temps car ce sera cer­tai­ne­ment pas après la guerre qu’ils en auront plus, avec ces cré­tins de mora­listes reli­gieux.

La vio­lence est forte. La haine est très forte. Com­ment peut on entre­te­nir une telle haine ? une telle envie d’aller tuer? J’ai vu des vidéos des habi­tants de Homs tabas­sés par les sol­dats loya­listes, j’ai jamais vu une telle vio­lence et du sang de par­tout avec des hommes qui pleurent comme des enfants... et les coups qui conti­nuent de tom­ber que ce soit les pieds, les mains, ou que ce soient les coups de canne qui fait jaillir le sang. Pour­tant j’en ai déjà vu pas mal de ce monde de merde. Ces vidéos par leur vio­lence si elles sont confir­mées un jour par des témoi­gnages, vu que l’on voit les visages des sol­dats, c’est le tri­bu­nal inter­na­tio­nal. Nous occi­den­taux croyons ou bien sommes nous édu­qués dans cette idée du droit, qu’il est pos­sible de juger des hommes par des hommes. Mais com­ment le faire avec des gens qui ne croient qu’en la jus­tice divine. L’après sera san­glant aus­si, si tou­te­fois cet après arrive. La ques­tion de la récon­ci­lia­tion est impor­tante aus­si pour nous par notre culture chré­tienne. Je me répète mais en Pologne ou en Tché­co­slo­va­quie après la chute du mur, j’y découvre très jeune cette idée de récon­ci­lia­tion dans des pays chré­tiens qui souf­fraient éga­le­ment de per­sé­cu­tions dans des pays com­mu­nistes. Mais la com­pa­rai­son s’arrète là. « Cette confiance du coeur » dont nous par­lait le Frère Roger de Tai­zé qui aura tant mar­qué mes amis et moi, encore aujourd’hui.

Plus que jamais c’est bien la prière des paras qui me vient à l’esprit à chaque moment de doute :« Mon Dieu, donne moi ce que les autres ne veulent pas, donne moi la bagarre et la tour­mente, je Te le demande ce soir car demain je n’en aurais plus le cou­rage ».

Oli­vier

ps : déso­lé pour fautes d’orthographes et de gram­maire mais pas le temps de relire !

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