Valls était beau l’autre soir à la télé, dra­pé de soie­ries yvet­te-hor­né­rien­ne un soir de 14 juillet, il appe­lait à voter pour la droi­te en citant nom­mé­ment les can­di­dats. Ça y est, il peut la dire fiè­re­ment cet­te phra­se, sans s’emmerder à trou­ver des astu­ces et des com­bi­nes pour s’affirmer de gau­che. Et c’est ain­si qu’au len­de­main d’un vote par­ti­cu­liè­re­ment extrê­me, le front répu­bli­cain nous refait son numé­ro de duet­tis­tes com­me les der­niers cache­tons de Stan Lau­rel et Oli­ver Har­dy qui ne se par­laient plus mais ten­taient enco­re de fai­re rire à l’ancienne dans un mon­de pas­sé au sono­re et à la cou­leur. On nous deman­de de voter à droi­te pour bar­rer la rou­te au Front natio­nal. Cela fait plus de tren­te ans que l’on nous remet les mêmes cou­verts pour man­ger la même sou­pe à la gri­ma­ce, ce n’est pas bon mais ça fait du bien. Mais ça fait du bien à qui ? Ça ras­su­re qui ce vote répu­bli­cain ? Ça per­met quoi ? L’eau mon­te à cha­que marée d’équinoxe élec­to­ra­le mais le front de mer répu­bli­cain résis­te, on rebâ­ti en hâte la digue en rajou­tant un rang de par­paings et on se dit qu’on a fait le bou­lot.

Sauf que là, on nous deman­de de voter entre autres pour un Ber­trand ou un Estro­si, c’est-à-dire ce que la droi­te fait de pire, les Las Vegas de la droi­te, des prêts-à-tout… Au nom d’un soi-disant front répu­bli­cain, on nous deman­de d’aller voter pour des oli­brius qui ont mené une cam­pa­gne pra­ti­que­ment indif­fé­ren­cia­ble de cel­le du FN pour contrer jus­te­ment les can­di­dats FN. C’est absur­de, c’est tris­te­ment absur­de. On peut man­ger de la mer­de sous la mena­ce d’une arme, mais je crois qu’il y a des limi­tes à l’humiliation. On vou­drait ren­for­cer le vote FN que l’on ne s’y pren­drait pas autre­ment. Il faut per­met­tre au peu­ple de gau­che de voter et, pour qu’il puis­se voter, il lui faut des can­di­dats. Ce n’est pas en s’asseyant à plu­sieurs sur le cou­ver­cle de la Cocot­te-Minu­te en sur­chauf­fe que l’on fera retom­ber la pres­sion, pour moi le front répu­bli­cain c’est cela et pas autre cho­se. Plus de tren­te ans que l’on nous res­sert avec les airs finauds et gra­ves qui vont avec le coup du « vote de colè­re » et du « vote mes­sa­ge » qu’il faut savoir écou­ter, évi­dem­ment, et que l’on a bien sûr com­pris. Tren­te ans que tout ce beau mon­de y va des mêmes phra­ses creu­ses, tren­te ans que les citoyens qui votent FN n’ont pas com­pris que vous les aviez com­pris, mais tren­te ans de colè­re, ce n’est plus de la colè­re, c’est un pro­gram­me, Mes­sieurs du front répu­bli­cain, c’est une adhé­sion en par­fai­te connais­san­ce de cau­se, on vote FN sans se cacher, sans pren­dre un air bou­gon, on vote FN tran­quille­ment avec les enfants jus­te avant d’aller voir Mamie qui nous a pré­pa­ré une blan­quet­te de veau. Il est curieux de deman­der le retrait de ses can­di­dats arri­vés troi­siè­me mais de ne pas exi­ger la réci­pro­que pour le camp d’en face. C’est moi qui vois le mal par­tout où se cache­rait-il par là un petit cal­cul poli­ti­que, com­me un espoir de réci­pro­que si jamais on se retrou­ve seul face au FN au deuxiè­me tour de l’élection pré­si­den­tiel­le de 2017, plus on s’affichera grand sei­gneur aujourd’hui moins il sera pos­si­ble à l’autre camp de ne pas appe­ler à voter « répu­bli­cain » à son tour ? L’heure est gra­ve et on nous refait le coup de la ligne Magi­not répu­bli­cai­ne…

Il faut entrer en résis­tan­ce et résis­ter, c’est d’abord étu­dier pré­ci­sé­ment ce que l’on va com­bat­tre et pour com­men­cer ce com­bat il faut admet­tre un résul­tat, être capa­ble de le consta­ter, la Fran­ce est majo­ri­tai­re­ment de droi­te et dans cet­te droi­te le FN est le par­ti pha­re. Ce n’est pas en s’abstenant ni en démis­sion­nant des conseils régio­naux que l’on va résis­ter, c’est en y étant pré­sent, en écou­tant les débats, en par­ti­ci­pant aux votes, en dénon­çant l’inadmissible qui ne tar­de­ra pas à poin­ter son nez, même si je pen­se qu’ils vont tout fai­re durant cet­te pau­vre année qui nous sépa­re de la ker­mes­se pré­si­den­tiel­le de 2017 pour ne pas cho­quer le citoyen qui ne vote pas FN.

Ce front répu­bli­cain est un aban­don, c’est de la poli­ti­que de tapis vert. Pour contrer le FN, il eût été pré­fé­ra­ble de ne pas hur­ler en sueur : « J’aime l’entreprise ! » Ou de décla­rer sans sour­ciller que les Roms n’ont pas voca­tion à s’intégrer, mais au contrai­re don­ner le droit de vote aux étran­gers extracom­mu­nau­tai­res aux élec­tions loca­les, au lieu d’abandonner cet­te pro­mes­se au len­de­main d’une défai­te élec­to­ra­le affi­chant une fois de plus un sco­re impor­tant du FN, com­me un acte d’allégeance ; c’était ne pas appe­ler les pays de l’Union euro­péen­ne à res­trein­dre l’accueil des réfu­giés quel­ques jours après le 13 novem­bre, accré­di­tant du même coup les thè­ses du FN qui voit en cha­que réfu­gié un pos­si­ble ter­ro­ris­te ; c’était ne pas mar­te­ler qu’il n’y a qu’une poli­ti­que pos­si­ble ; c’était ne pas cou­per les bud­gets de la Cultu­re à pei­ne arri­vé au pou­voir mais au contrai­re sou­te­nir les fes­ti­vals au lieu de consta­ter leurs fer­me­tu­res avec un air de cir­cons­tan­ce ; c’était ne pas aban­don­ner les inter­mit­tents à la vin­dic­te mépri­san­te du Medef mais au contrai­re les défen­dre immé­dia­te­ment, tota­le­ment. C’était de pro­fi­ter d’un voya­ge au Luxem­bourg pour taper du poing sur la table en condam­nant cet­te poli­ti­que de dum­ping fis­cal que pra­ti­que le grand-duché. Ne pas sup­po­ser le chô­meur frau­deur et l’assuré social tri­cheur sur­tout lors­que des cen­tai­nes de mil­liards nous échap­pent cha­que année par l’exil et l’optimisation fis­ca­le de nos si chers plus riches et de nos si aimées entre­pri­ses. C’était de ne pas appe­ler de ses vœux une jeu­nes­se se rêvant mil­liar­dai­re, c’était oser les Scop lors­que le grand capi­tal détruit nos indus­tries ; c’était ne pas se décou­vrir à moins d’un an de la COP21 une âme d’écologiste.

Lut­ter contre le FN, c’eût été avoir de la constan­ce et des convic­tions, avoir enco­re un idéal autre­ment plus moti­vant que l’équilibre des comp­tes public et nous y emme­ner, oser le bon­heur pour tous, c’était lais­ser le corps ensei­gnant un peu tran­quille pour une fois, l’écouter et lui don­ner de quoi ensei­gner, les profs connais­sent leur métier, c’est leur pas­sion et ils en ont mar­re qu’on leur dise ce qu’il faut fai­re à coup de réfor­mes obs­cu­res et indé­chif­fra­bles dont le seul but est de trans­for­mer l’école en un tube par lequel on entre « espé­rant » pour en res­sor­tir à l’autre bout « consom­ma­teur ». 

Lut­ter contre le FN, c’était être capa­ble d’abandonner la rigueur bud­gé­tai­re euro­péen­ne pour une autre cau­se que notre sécu­ri­té immé­dia­te, par exem­ple pour venir en aide à nos 5 mil­lions de pau­vres, pour construi­re ces loge­ments qui man­quent à plus d’un mil­lion et demi de per­son­nes, c’était fai­re en sor­te que les Fran­çais ne dépen­sent pas plus de la moi­tié de leur paye pour se loger ; bref lut­ter contre le FN, c’était res­ter de gau­che, vrai­ment, réel­le­ment, de gau­che à en mou­rir, de gau­che à en tenir bon sous la mitraille, c’est reve­nir au plus vite et le plus farou­che­ment pos­si­ble aux valeurs de la gau­che pro­lé­ta­rien­ne, redon­ner du sens au tra­vail, à la cultu­re du tra­vail, son hon­neur et sa gran­deur, au lieu de le détrui­re en fai­sant du tra­vail une tâche à accom­plir, tous les trois jours un hom­me ou une fem­me se sui­ci­de à cau­se de son tra­vail qu’il ou elle ne recon­naît plus, le peu­ple de gau­che avec ses valeurs et son hon­neur se fait humi­lier depuis des années sur l’autel de la crois­san­ce, des fonds de pen­sion, du libre-échan­ge, ce peu­ple d’un autre âge qui ne com­pren­drait pas l’évolution du mon­de et à qui on deman­de diman­che de voter com­me un seul hom­me pour des can­di­dats de droi­te en invo­quant Jau­rès.

Phi­lip­pe Tor­re­ton, comé­dien et auteur.
VENDREDI, 11 DÉCEMBRE, 2015 - L’HUMANITÉ
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