On n'est pas des moutons

Fillon-Pénélope. Quand on aime…

© andré faber 2017

 

Share Button

La pelote et les deux voyous

Trump Poutine voyous

© andré faber 2017

Share Button

D’où nous venons. Où nous allons. Il est temps de faire le point

 

Encore une ! Ça tourne. Mais pas bien rond. La bonne année quand même !

 

 

Share Button
7 Commentaires

Aidons Mme Lagarde à aller se rhabiller !

christine-lagarde-fmi

Cli­quez sur l’image, vous n’en croi­rez pas vos yeux. Il y a deux ans, « Clo­ser  », ce maga­zine de la vul­ga­ri­té totale, publiait sans bar­gui­gner, avec leurs coûts res­pec­tifs (« envi­ron »), les élé­gances ves­ti­men­taires de Madame FMI. Cette pau­vresse – « au goût très sûr pour les belles choses (et on la com­prend) » – ne crai­gnait pas d’étaler ain­si une garde-robe esti­mée à : 2800 + 1800 + 5900 + 3500 = 14.000 euros. [Mer­ci Fran­çois Pon­thieu pour cette archive hors de prix !]

L’ « affaire Lagarde »… Quelle affaire ? On n’en parle déjà (presque) plus. Ça tourne si vite, le monde, l’actu, l’ordinaire des choses. Et aujourd’hui encore, un autre nou­veau tour du monde, un nou­veau héros à la voile. Et puis un héros de la chan­son­nette qu’on retrouve mort. 1 Toutes ces ques­tions fon­da­men­tales. Tan­dis que les négli­gences, les étour­de­ries de Madame Lagarde, ça c’est de la brou­tille à 400 mil­lions, juste une insulte au peuple, même pas tan­cée par la Cour de Jus­tice [sic] de la Répu­blique – qui pro­nonce en l’occurrence un véri­table déni de jus­tice. Sinon, com­ment jus­ti­fier à la fois une faute et une non-faute ?

Alors, quelle Répu­blique ? Voi­là com­ment ils la gal­vaudent – les Lagarde, les Cahu­zac, les Tapie et tant d’autres – la « Chose Publique », Res Publi­ca ; ces escrocs, ces bri­gands, ces ban­dits – et j’en passe ! Cette Répu­blique consi­dé­rée comme une traî­née, sur laquelle on ne se retourne même plus, une gueuse pour maque­reaux pro­fi­teurs (pléo­nasmes) prêts à la refi­ler aux autres proxos du FN déjà en piste, prêts à la recy­cler au Nom du Peuple, bien sûr, et même de la Répu­blique !

Une péti­tion cir­cule pour exi­ger « un vrai pro­cès pour Chris­tine Lagarde ». Plus de 200.000 signa­tures ont été recueillies [la signer ici]. C’est encore trop peu compte tenu de l’outrage à ce qu’un George Orwell appe­lait la décence com­mune.

Car nous sommes bien en l’occurrence dans l’indé­cence totale. Des images de plus en plus nom­breuses cir­culent sur la toile, pre­nant le relais des mots qui s’étouffent dans la colère, comme les miens ici.

Voi­ci un échan­tillon de ces pho­tos et des­sins qui expriment une révolte des esprits, signes peut-être avant cou­reurs de révoltes « tout court » qu’ils n’auront pas vu venir

Share Button

Notes:

  1. Tho­mas Coville et George Michael, selon la Une du Monde. Je n’ai rien contre eux, je sou­ligne juste un ordre des valeurs média­tiques.

« Les Actualités » de 1946. « C’était Noël quand même… »

En ces temps-là, l’actualité pas­sait par les écrans de ciné­ma. Avec l’impayable ton pleur­ni­chard du spi­queur et son prêche à deux balles, « Les Actua­li­tés » impo­sait en dix minutes une vision du monde pour le moins étri­quée. Au menu, pour ce 25 décembre 1946 : Saut à ski au trem­plin de See­grube dans le Tyrol autri­chien, catch salle Wagram, mort de Paul Lan­ge­vin, inno­va­tion : le cais­son chi­rur­gi­cal, étude des rayons cos­miques, retour des bagnards de Cayenne à l’île de Ré, fouilles à Car­thage, ves­tiges de la civi­li­sa­tion aztèque au Mexique, images de Noël 1946, Boxe : match Cer­dan contre Char­ron… (pri­vé d’images). On ne crai­gnait pas le mélange des genres dans une hié­rar­chie des sujets plus que rela­tive. C’était il y a soixante-dix ans. Pas de quoi être nos­tal­gique. [© Docu­ment Ina]

Share Button

Trente minutes pour « se brosser le cerveau »… et repenser la démocratie

David Van Rey­brouck (Bruges, 1971) a étu­dié l’archéologie et la phi­lo­so­phie. Ce qui peut être utile pour aller au fond des choses et réflé­chir. Et aus­si pour pas­ser à l’acte, geste plus rare. Sur­tout lorsqu’il s’agit de repen­ser la démo­cra­tie à l’heure où celle-ci se porte au plus mal, en par­ti­cu­lier là où elle est cen­sée gou­ver­ner – ce verbe qui a don­né le mot gou­ver­nail… On le déplore, hélas, dans les cirques élec­to­raux qui achèvent de dis­cré­di­ter le spec­tacle poli­ti­cien, en Europe comme aux Etats-Unis.

En 2011, David Van Rey­brouck lance le G1000, un som­met et une orga­ni­sa­tion de citoyens qui sert main­te­nant de plate-forme d’innovation démo­cra­tique en Bel­gique. Il y pro­meut la démo­cra­tie déli­bé­ra­tive – ou par­ti­ci­pa­tive. L’idée n’est pas neuve – elle remonte même à la Grèce antique [voir ici] –, mais se trouve ain­si vivi­fiée par une remise à jour avec pra­tique directe à par­tir du tirage au sort d’un groupe d’information, de réflexion et de déci­sion. Sa réflexion se nour­rit de ces pra­tiques et de maintes obser­va­tions et consi­dé­ra­tions – notam­ment sur la paix inté­rieure de cha­cun. En quoi, elle peut pré­tendre à une por­tée uni­ver­selle.

Ces trente minutes de vidéo [docu­ment de Télé­ra­ma] valent le coup ; d’autant qu’elles per­mettent aus­si une belle ren­contre.

• On peut lire aus­si : Contre les élec­tions de David van Rey­brouck, Actes Sud, 220 pp., 9,50 €.

Share Button

Syrie. « Faut faire quelque chose ! »…

…Mais quand, se demande Monsieur Lhomme

syrie-faber

© andré faber 2016
Share Button

Syrie. Guerre et paix, l’éternel conflit des hommes

La paix entre États, comme la paix civile, sont d’universels sym­boles de la paix du coeur. Ils en sont aus­si les effets.(Che­va­lier-Gheer­brant, Dic­tion­naire des sym­boles)

La ter­rible ago­nie d’Alep et de sa popu­la­tion touche l’humanité entière. Ou, du moins, devrait-elle la tou­cher – ce qui chan­ge­rait peut-être la face du monde. Mais son atro­ci­té ren­voie à ses causes, sou­vent incom­pré­hen­sibles. Des paral­lèles sont ten­tées avec l’Histoire récente : cer­tains voient en Syrie une guerre civile sem­blable à la guerre d’Espagne (1936-1939) qui fut le pré­lude au deuxième conflit mon­dial. Issa Goraieb, édi­to­ria­liste au quo­ti­dien fran­co­phone de Bey­routh, L’Orient-Le Jour, ten­tait ce rap­pro­che­ment l’an der­nier :

« Les avions et pilotes russes dépê­chés à l’aide d’un Bachar el-Assad en mau­vaise pos­ture ne sont autres, en effet, que la légion Condor qu’offrait Hit­ler au dic­ta­teur Fran­cis­co Fran­co. À l’époque, l’Italien Mus­so­li­ni se char­geait, lui, d’expédier des com­bat­tants ; c’est bien ce que font aujourd’hui en Syrie les Ira­niens et leurs sup­plé­tifs du Hez­bol­lah, qui s’apprêteraient à lan­cer une offen­sive ter­restre majeure pour conso­li­der la Syrie utile de Bachar. Quant aux bri­gades inter­na­tio­nales, for­mées de volon­taires venant de divers points de la pla­nète pour prê­ter main-forte aux répu­bli­cains espa­gnols, c’est évi­dem­ment Daech qui en décline actuel­le­ment une réédi­tion des plus sul­fu­reuses. » [L’Orient-Le Jour, 03/10/2015]

« Sul­fu­reuse », c’est peu dire, sinon mal­adroit. De son côté, Jean-Pierre Filiu, ana­lyste de l’islam contem­po­rain, insiste aus­si sur ce paral­lèle his­to­rique, mar­quant bien une dif­fé­rence tran­chée :  «Si la Syrie est notre guerre d’Espagne, ce n’est pas du fait d’une assi­mi­la­tion fal­la­cieuse des dji­ha­distes aux bri­ga­distes, mais bien en rai­son de la non-inter­ven­tion occi­den­tale». [Media­part, 7/08/2016] Encore fal­lait-il le rap­pe­ler et le sou­li­gner : s’engager pour un idéal de libé­ra­tion poli­tique dif­fère fon­ciè­re­ment du renon­ce­ment dans le fana­tisme et l’asservissement reli­gieux.

Pour Ziyad Makhoul, lui aus­si édi­to­ria­liste à L’Orient-Le Jour : « Ce n’est plus une ten­dance, ou un glis­se­ment pro­gres­sif. C’est une nou­velle réa­li­té. Le monde régresse à une vitesse insen­sée, que ce soit à cause des vicis­si­tudes de la glo­ba­li­sa­tion, de la tri­ba­li­sa­tion des esprits, ou de la résur­rec­tion de l’hyperreligieux. Ce monde qui est encore le nôtre s’obscurcit, se recro­que­ville dans ses pho­bies (de la lumière, de l’autre...) et se cal­feutre dans une bar­ba­rie (et une reven­di­ca­tion et une bana­li­sa­tion de cette bar­ba­rie) fon­ciè­re­ment moyen­âgeuse. » [15/12/16]

« Moyen­âgeuse »…  pas­sons sur cet ana­chro­nisme mal­heu­reux (l’histoire du Moyen Âge exige la nuance… his­to­rique). Mais soit, il y a de l’irrationnel dans la folie guer­rière des hommes à l’humanité rela­tive… D’où vient, en effet, cette tare frap­pant l’homo pour­tant sapiens – ain­si le décrit-on – inca­pable d’instaurer la paix comme mode de rela­tion entre ses congé­nères ? Cet espèce-là, bien dif­fé­ren­ciée des autres espèces ani­males en ce qu’elle est si capable de détruire ses sem­blables, et sans doute aus­si de s’autodétruire. J’entendais, dans le poste ce matin, Jean-Claude Car­rière s’interroger sur le sujet et pré­ci­sé­ment sur la Paix, avec majus­cule 1. Car l’Histoire (grand H) et toutes les his­toires, presque toutes, qui nour­rissent notam­ment la lit­té­ra­ture, le ciné­ma, les arts…, s’abreuvent à la guerre. On y voit sans doute un effet du poi­son violent qui tour­ne­boule les hommes, les mâles : la tes­to­sté­rone. Peu les femmes-femelles qui en fabriquent bien moins, ou qui le trans­forment mieux, en amour par exemple – sauf excep­tions, bien enten­du, dans les champs de com­pé­ti­tion de pou­voir, poli­tique et autres. Ce qui se tra­duit, soit dit en pas­sant, par des pri­sons peu­plées d’hommes à 90 pour cent…

Le même Jean-Claude Car­rière rele­vait aus­si que l’empire romain avait éta­bli la paix pen­dant plu­sieurs décen­nies sur l’ensemble de son immense domaine. « Pour­quoi ? Il accueillait toutes les croyances.  » 2 C’est bien l’objectif de la laï­ci­té – du moins dans le strict esprit de la loi fran­çaise de 1905. On peut y voir une réplique poli­tique et posi­tive à la folie humaine, vers son édi­fi­ca­tion et sa longue marche vers la Paix. On en est loin, pour en reve­nir à la guerre en Syrie. Pou­tine a su mon­trer et démon­trer « qu’il en a » [de la tes­to­sté­rone…], en quoi il est sou­te­nu et admi­ré par d’autres [qui en ont aus­si !], comme Jean-Luc Mélen­chon, pour ne par­ler que de lui.

Des nuances inté­res­santes, du point de vue poli­ti­co-diplo­ma­tique, ont été appor­tées hier soir [15/12/16] sur France 2 qui consa­crait une longue soi­rée à Vla­di­mir Pou­tine « des ori­gines à nos jours ». Nuan­cée, donc, l’analyse de l’ancien ministre des Affaires étran­gère, Hubert Védrine, fai­sant res­sor­tir l’inconséquence mépri­sante des « Occi­den­taux » face à la Rus­sie post-sovié­tique, en quête de recon­nais­sance inter­na­tio­nale – ce que l’Europe lui a refu­sé ! D’où, aus­si, les pous­sées de l’hormone en ques­tion… grande four­nis­seuse de guerres et de morts.


Jean-Claude Car­rière : « Je vou­drais bien que... par fran­cein­ter

Share Button

Notes:

  1. Il vient de publier La Paix (Ed. Odile Jacob)
  2. Du même Ziyad Makhoul (L’Orient-Le Jour), cette note :  » Jacques Le Goff savait que l’Occident médié­val était né sur les ruines du monde romain, qu’il y avait trou­vé appui et han­di­cap à la fois, que Rome a été sa nour­ri­ture et sa para­ly­sie. Ce qui naî­tra des ruines et des cadavres d’Alep(-Est) risque d’être infi­ni­ment moins fas­ci­nant. Ter­ri­ble­ment plus mor­tel. »

Trump-Poutine. Transe en danse avec Faber

Trump-Poutine. Transe en danse avec Faber

© andré faber 2016
Share Button

Castro selon Faber

© andré faber 2016

© andré faber 2016

Share Button

Cuba. Fidel Castro en apothéose funèbre

Mort, Fidel Cas­tro peut désor­mais accé­der à l’apothéose, der­nier grade qui man­quait à sa gloire. Il était temps car l’icône se cra­quelle. Les céré­mo­nies d’adieu au « com­man­dante » s’annoncent gran­dioses – de vraies pompes funèbres. Mais les « grands » de ce monde modèrent leurs élans « obsé­quieux »… Ils ne feront pas tous le voyage, pres­sen­tant que l’Histoire se garde désor­mais d’absoudre à l’aveuglette. Une page de Cuba s’est déjà tour­née pour les cen­taines de mil­liers d’exilés. Cette fois, c’est le livre du mythe révo­lu­tion­naire qui va se refer­mer sur un peuple abu­sé, gavé de palabres. Un peuple qui va enter­rer le Père sans l’avoir tué.

Un 1er mai, place de la Revolucion à La Havane [dr]

Un 1er mai, place de la Revo­lu­cion à La Havane [dr]

Il y en eut tant d’autres de ces céré­mo­nies à la gloire du « Com­man­dante » ras­sem­blant son mil­lion et plus de « com­mu­niants » ! Ce jour-là, c’était jour de fête : la Revo­lu­cion offrait la jour­née de congé, les sand­wiches et la bière. Il aurait fait beau sno­ber l’événement ! Sans par­ler de la vigi­lance des CDR, Comi­tés de défense de la révo­lu­tion qua­drillant le pays jusqu’aux blocs d’immeubles. Un fli­cage inté­gré aus­si­tôt la prise de pou­voir. Au départ, tout peut se jus­ti­fier dans un pro­ces­sus révo­lu­tion­naire. D’autant que l’ennemi ne tarde pas à sur­gir. Et que cet enne­mi sera tou­jours mena­çant, uti­le­ment mena­çant. Cas­tro en fera son dogme : « Dans une for­te­resse assié­gée, toute dis­si­dence est une tra­hi­son ». C’est une phrase de Saint Ignace de Loyo­la – n’oublions pas que Fidel Cas­tro a fré­quen­té l’école des jésuites à San­tia­go…

Le cas­trisme est enfant de l’Oncle Sam. Il lui a ouvert un bou­le­vard idéo­lo­gique et sur­tout poli­tique, selon la pra­tique impé­ria­liste consti­tu­tive des Etats-Unis, celle de la force imma­nente, mue par le dol­lar, les armes et bénie de la « main de Dieu » – In God we Trust. Il en fut ain­si des Amé­rin­diens, d’abord, puis des innom­brables inter­ven­tions de la CIA et des mili­taires 1 Avec son embar­go qui res­ta inef­fi­cace en fin de compte 2, le régime amé­ri­cain ne lais­sa plus d’autre choix à Cas­tro que de se tour­ner vers l’Union sovié­tique. De même que la faillite de l’URSS en 1990 impo­sa le mariage avec le Vene­zue­la de Cha­vez.

Par­mi les ado­ra­teurs de « Fidel » (et de Cha­vez), son cama­rade Jean-Luc Mélen­chon qui, lui, entre­ra bien dans l’Histoire avec deux fameux tweets (cli­quer pour les agran­dir) :

twit-melenchon1

twit-melenchon2

La grande force de Cas­tro – au risque même d’un conflit nucléaire ! – a été d’internationaliser sa résis­tance à l’empire voi­sin 3. tout en exploi­tant à fond l’image biblique du David bar­bu­do affron­tant l’affreux Goliath, se prê­tant objec­ti­ve­ment à cette mise en spec­tacle dans lequel il tenait le sale rôle. D’où le capi­tal de sym­pa­thie accu­mu­lé par le régime de Cuba et sa « révo­lu­tion des Tro­piques » à base de rhum, cigares, sal­sa et petites pépées. De quoi séduire plus d’un Heming­way, et des cohortes de tou­ristes bien cana­li­sés, sans oublier les pré­cieux relais idéo­lo­giques que consti­tuaient les intel­lec­tuels éba­his, à l’esprit cri­tique en berne.

Ils accou­rurent à toute vitesse, pour se limi­ter aux Fran­çais, les Gérard Phi­lipe, Jean-Paul Sartre et Simone de Beau­voir, les Agnès Var­da, Chris Mar­ker, Jean Fer­rat, Ber­nard Kouch­ner, Claude Julien, les écri­vains Michel Lei­ris, Mar­gue­rite Duras, Jorge Sem­prun ou l’éditeur Fran­çois Mas­pe­ro. Même Fran­çois Mit­ter­rand, et Danielle sur­tout, pré­sen­tèrent leur dévo­tion au « com­man­dante », sans oublier évi­dem­ment Régis Debray – qui en revint sur le tard… Même de Gaulle, de Vil­le­pin et jusqu’à Dupont-Aignan saluaient Cas­tro le sou­ve­rai­niste !

Je dois dire que je fus – un peu – de ceux-là, ayant com­mis quelques articles pas très regar­dant sur les des­sous d’un sys­tème mani­pu­la­teur, avec l’excuse non abso­lu­toire de la jeu­nesse – c’était de sur­croît en mai 68 ! Je n’en fus pas pour autant récom­pen­sé : ayant émis quelques timides cri­tiques, Cuba me pri­va de visa pro­fes­sion­nel et dut, par la suite, me conten­ter d’une visite « tou­ris­tique », libre mais mal­gré tout un peu ris­quée. 4 Cepen­dant tout se pas­sa sans encombres. J’en tirai quelques articles, dont celui-ci, encore inédit.

Place d’Armes, dans la vieille Havane, novembre 2008. 

Agitant un petit dra­peau russe, le guide ras­semble son trou­peau du jour. Les bou­qui­nistes vendent la révo­lu­tion et ses pro­duits déri­vés plus ou moins jau­nis. Le Che, Cami­lo Cien­fue­gos, Heming­way et même Sartre, de Beau­voir. Et Fidel, certes. En bonne place sur son pré­sen­toir en bois peint, trône le Cien horas con Fidel, récit des cent heures que le lider maxi­mo a pas­sées en com­pa­gnie d’Igna­cio Ramo­net, qui fut patron du Monde diplo­ma­tique

Je m’interroge sur la cou­ver­ture du livre, sur la pho­to de Cas­tro, cas­quette et tenue « olive verde » de rigueur, regard noir, étrange, œil déjouant l’autre ; un œil trou­blant, comme absent. Il se tient la barbe, entre pouce et index qui semblent aus­si obli­ger le sou­rire. Sou­rire ou ric­tus ? Pose ou atti­tude de doute – il serait temps… L’image date d’avant la mala­die décla­rée.

cuba-castro

La Havane, place d’Armes. La bou­qui­niste a juré ses grands dieux qu’elle n’était pour rien dans ce rap­pro­che­ment pour le moins sacri­lège entre Pinoc­chio et les cent heures d’entretien Cas­tro-Ramo­net… [Ph. gp]

Cent heures…, soit, disons, vingt jours à pala­brer… Vingt jours, la durée de mon périple à tra­vers l’île, à la ren­contre « des gens » ; à les obser­ver et les écou­ter, à ten­ter de com­prendre dans sa com­plexi­té ce pays si atta­chant et dérou­tant. Au plu­riel et en espa­gnol, pala­bras veut dire dis­cours. En cubain, il ne peut s’agir que des grand-messes cas­tristes. Des offices paga­no-reli­gieux voués au culte du lider, place de la Révo­lu­tion, sous l’œil sta­tu­fié de José Mar­ti, l’Apos­tol et père de l’Indépendance, désor­mais secon­dé par l’effigie gran­diose du Che, devant une foule mil­lion­naire (mais si pauvre) sou­mise au prêche inter­mi­nable d’un boni­men­teur de car­rière…

Roi du bara­tin pom­peux autant que redon­dant et déma­gogue, Fidel Cas­tro aura pas­sé au total des mois entiers, voire des années à pala­brer. Ses dis­cours ont par­fois dépas­sé les sept heures, à l’image de l’enflure du per­son­nage, de son ego sans limites. Assu­ré­ment, un tel désir d’adoration par la mul­ti­tude est bien le propre des dic­ta­teurs et de leurs struc­tures carac­té­rielles ; ou bien aus­si, il est vrai, des pré­di­ca­teurs et autres évan­gé­listes si en vogue en ces temps de déses­pé­rance.

Je suis tou­jours devant ce bou­quin, m’interrogeant sur la moti­va­tion d’un Igna­cio Ramo­net cédant lui aus­si, façon « Monde diplo­ma­tique », à une forme d’adoration com­plice, fût-elle mâti­née de quelque audace cri­tique. Car l’autre tient le beau rôle, côté pou­voir, et le der­nier mot – au nom du pre­mier, « L’Histoire m’absoudra », que lan­çait Cas­tro lors de son pro­cès pour l’attaque en juillet 1953 de La Mon­ca­da, caserne de San­tia­go, l’autre grande ville cubaine. Un slo­gan de tri­bu­nal pro­non­cé tout exprès comme une for­mule de com’, et une mani­fes­ta­tion, déjà, du plus mons­trueux des orgueils. Car d’entrée de jeu – il s’agit bien de l’acte théâ­tral fon­da­teur de la saga cas­triste –, il exi­geait l’Absolution. Tout comme Hit­ler qui, avant lui, avait lan­cé la même pré­di­ca­tion. La com­pa­rai­son s’arrête là. Là où l’Histoire ques­tionne les fon­de­ments des pou­voirs et de leurs plus viru­lents agents, avant de pas­ser le relais aux scru­ta­teurs de l’inconscient.

Tan­dis que recu­lant d’un pas, je découvre, joux­tant le Cas­tro-Ramo­net, un autre livre, bien mali­cieux celui-là, dans le fond comme dans la pré­sence, si incon­grue sur le pré­sen­toir…  Las Aven­tu­ras de Pino­cho voi­sine, là, juste à côté d’un Com­man­dante sou­dai­ne­ment gêné par cette marion­nette au nez accu­sa­teur… La bou­qui­niste, que j’interpelle en bla­guant, elle-même rigo­lant de bon cœur, jure ses grands dieux qu’elle n’y est pour rien, que c’est là un pur fait du hasard ! Je ne la crois pas.

Le men­songe… Sur un mur, à Guan­ta­na­mo – la ville, pas la base états-unienne –, je relève ce graf­fi­ti décré­pi : « Revo­lu­cion es no men­tir jamas ». Ne men­tir jamais… La brave injonc­tion, comme on en trouve tant, aux cou­leurs désor­mais sou­vent déla­vées. À Bara­coa, pointe orien­tale de l’île, assis à la porte d’un entre­pôt vide, un jeune gar­dien enca­dré par deux longues cita­tions murales de José Mar­ti. Qu’en pense-t-il ? Il se lève pour les lire comme s’il les décou­vrait à l’instant : « Son pala­bras anti­guas », des vieux mots, résume-t-il avant de se ras­seoir. Comme si la bonne et vieille pro­pa­gande s’était usée d’elle-même, polie par les ans, fati­guée. Comme si le men­songe d’État n’opérait plus, même pas par oppo­si­tion.

A l’aéroport régio­nal, dans la petite salle d’attente pour le vol vers La Havane, une télé dif­fuse son émis­sion d’éducation poli­tique. Il y est jus­te­ment ques­tion, une fois de plus, de la Mon­ca­da et du fameux slo­gan « L’histoire m’absoudra ». Je suis le seul étran­ger, semble-t-il – et le seul à regar­der cet écran dont tout le monde se contre­fout.

cuba-castro

San­tia­go. Même si des amé­lio­ra­tions récentes ont été appor­tées, les Cubains conti­nuent à s’entasser dans des sortes de bétaillères pour se rendre au tra­vail. [Ph. gp]

La pro­pa­gande éle­vée comme un art poli­tique suprême. Une pra­tique redou­table et ancienne. Voi­ci com­ment j’en fus vic­time –  en mai 68 !…Jeune Tin­tin débar­qué là-bas pour son pre­mier grand repor­tage, regrou­pé à l’arrivée avec cinq ou six autres jour­na­listes euro­péens. Pro­po­si­tion de mise à dis­po­si­tion d’un mini­car, d’une inter­prète – Olga, char­mante blonde… – et d’un « accom­pa­gna­teur » à fine mous­tache noire, Eduar­do, non moins affable. Pro­gramme de visite allé­chant. Le Che venait de mou­rir en Boli­vie et le régime cas­triste s’affairait à orches­trer son immor­ta­li­té. Mai 68 était amor­cé, en France et ailleurs dans le monde, la Tché­co­slo­va­quie pas encore remise au pas – une affaire de semaines. La crise des fusées, 1962, déjà loin­taine. Cuba cueillait les divi­dendes d’une sym­pa­thie inter­na­tio­nale pas seule­ment de gauche.

Et la petite bor­dée de jour­na­listes allait se faire avoir dans la grande lon­gueur, Tin­tin y com­pris, bien sûr. On nous bala­da ain­si – c’est bien le mot – dans le décor révo­lu­tion­naire en construc­tion, de plan­ta­tions de tabac en plage du « débar­que­ment » (Playa Giron, « Baie des Cochons », mer­ce­naires, CIA, Kennedy,1961), de la ferme de Fidel et son éle­vage de cro­co­diles en match de base-ball, etc. Que la révo­lu­tion est jolie ! 

Man­quait tout de même le pom­pon, qui allait nous être pro­po­sé, comme sup­plé­ment au pro­gramme, par l’aimable Eduar­do et néan­moins com­mis­saire poli­tique – com­ment aurait-il pu en être autre­ment ? Le soup­çon ne m’en vint tou­te­fois que tar­di­ve­ment, un matin très tôt où ayant ren­dez-vous avec un oppo­sant (car il y en avait déjà !), je m’aperçus qu’Eduardo me filait de près, m’obligeant à renon­cer et à rebrous­ser che­min…– J’ai une pro­po­si­tion à vous faire, nous dit-il un matin, en sub­stance : aller à l’île des Pins, tout juste rebap­ti­sée « île de la Jeu­nesse », afin d’y visi­ter l’ancienne pri­son de Batis­ta, où Cas­tro lui-même fut enfer­mé, et aujourd’hui trans­for­mée en lycée modèle…

Com­ment ne pas adhé­rer à une telle offre ? La chose s’avérait bien un peu com­pli­quée à orga­ni­ser, mais voi­là l’escouade embar­quée, puis débar­quée dans l’île au tré­sor cas­triste. On n’y séjour­ne­rait qu’une jour­née et une nuit, selon un emploi du temps char­gé. Char­gé et contra­rié par quelques aléas mal­en­con­treux. Ce qui n’empêcha pas la visite d’une ferme elle aus­si modèle, ni de la mai­son qu’Hemingway avait dû fré­quen­ter jadis. Mais de la fameuse ex-pri­son, nous ne pûmes rien voir. Ce n’était pas si grave, puisqu’elle s’était ins­crite dans nos ima­gi­na­tions. Quelques « détails » suf­fi­raient à nour­rir nos papiers. Ce qui fut fait…

Extrait de mon repor­tage paru en juillet 68 dans plu­sieurs quo­ti­diens régio­naux : « Quelle est l’image la plus hal­lu­ci­nante ? La crèche des bam­bins de San Andrès para­chu­tée en pleine Sier­ra de los Orga­nos ? […] Ou encore cette pri­son de Batis­ta trans­for­mée en école tech­nique à l’île de la Jeu­nesse ? » Bien joué, non ? Car il s’était bel et bien agi d’une manœuvre gros­siè­re­ment sub­tile. Si gros­sière qu’elle ne pou­vait que mar­cher ! Com­ment eus­sions-nous pu sus­pec­ter un tel stra­ta­gème alors que rien n’avait obli­gé nos « hôtes » à orga­ni­ser une telle expé­di­tion à l’île de la Jeu­nesse ? Les dif­fi­cul­tés pra­tiques pour nous y ame­ner ajou­tait encore à l’évidente bonne foi de ses orga­ni­sa­teurs…

imgresOr, ce n’est que huit années plus tard que j’eus la révé­la­tion de l’entourloupe : lorsque parut, fin 76 chez Bel­fond,  7 ans à Cuba – 38 mois dans les pri­sons de Fidel Cas­tro. Pierre Golen­dorf [ancien cor­res­pon­dant de L’Humanité à La Havane] y racon­tait par le détail les condi­tions de son arres­ta­tion et de son incar­cé­ra­tion à La Havane, puis… à l’île des Pins. Dans ce qui était bel et bien demeu­ré une pri­son-modèle !

J’avais – nous avions tous, ces jour­na­listes « bala­dés », été enfu­més, mou­chés, abu­sés. Mais la leçon, il faut le recon­naître, appa­rut magis­trale. 5. Cha­peau l’intox ! On recon­nais­sait là un vrai savoir-faire sans doute acquis dans quelque école sovié­tique. Les élèves cubains mon­traient de réelles dis­po­si­tions à éga­ler sinon à dépas­ser les maîtres for­més à la redou­table pro­pa­gande sta­li­nienne. Dépas­ser, non : sur­pas­ser, puisque le régime a tant bien que mal sur­vé­cu à l’effondrement de l’URSS et qu’il conti­nue à œuvrer avec constance et effi­ca­ci­té dans son art consom­mé de la pro­pa­gande.

–––––––––––

À n’en pas dou­ter, aujourd’hui, dans toute l’île, de La Havane à San­tia­go, la machine mys­ti­fi­ca­trice est en chauffe maxi­male pour mon­ter au zénith de la pro­pa­gande mon­diale le spec­tacle des obsèques du « lider maxi­mo », dieu du socia­lisme…

Cette machine-là n’a jamais ces­sé de tour­ner, durant plus d’un demi-siècle ! Deux géné­ra­tions y ont été sou­mises ; à com­men­cer par les Cubains, bien sûr, mais aus­si l’opinion mon­diale abreu­vée au mythe entre­te­nu de l’héroïsme cas­triste et gue­va­riste. 6

L’historien – et a for­tio­ri le « pauvre » jour­na­liste sont bien dému­nis face aux tor­nades mys­ti­fiantes dont les récits prennent force mythique de Véri­té éter­nelle et risquent ain­si de les empor­ter. Ce que décrit bien, entre autres, l’écrivain et phi­lo­sophe suisse Denis de Rou­ge­mont :

« […] les mythes tra­duisent les règles de conduite d’un groupe social ou reli­gieux. Ils pro­cèdent donc de l’élément sacré autour duquel s’est consti­tué le groupe […] un mythe n’a pas d’auteur. Son ori­gine doit être obs­cure. Et son sens même l’est en par­tie […] Mais le carac­tère le plus pro­fond du mythe, c’est le pou­voir qu’il prend sur nous, géné­ra­le­ment à notre insu […] » 7

Le mythe est insi­dieux, il nous pénètre aisé­ment par le biais de notre apti­tude à la croyance, ce désir de cer­ti­tude autant que de ras­su­rance. Les révo­lu­tions s’y ali­mentent et l’alimentent par néces­si­té de durer. C’est ain­si qu’elles com­mencent « bien » (ça dépend pour qui, tou­te­fois…), avant de s’affronter à la dure réa­li­té, qu’il fau­dra plier par la vio­lence et le men­songe. Il n’en a jamais été autre­ment, de la Révo­lu­tion fran­çaise à la bol­che­vique, en pas­sant par le cas­trisme, le maoïsme et jusqu’aux « prin­temps arabes ».

cuba-castro

Tri­ni­dad. Croi­se­ment d’américaines. Entre les deux ailes de la Ply­mouth, le gamin en tee-shirt « Mia­mi Beach » tire la langue au pho­to­graphe… et à un demi-siècle de cas­trisme. [Ph. gp]

Res­tons-en au cas­trisme et une illus­tra­tion de son carac­tère mons­trueux, dont cer­tains se sou­viennent peut-être car elle fit grand bruit. Il s’agit de l’affaire Ochoa, sol­dée par des exé­cu­tions, en 1989 :
cuba-castro

Arnal­do Ochoa. Com­plice for­cé et vic­time d’un pro­cès sta­li­nien.

Arnal­do Ochoa, géné­ral de tous les com­bats, héros natio­nal – Sier­ra Maes­tra, San­ta-Cla­ra avec le Che, Baie des Cochons, puis Vene­zue­la, Éthio­pie et Ango­la – condam­né à mort et exé­cu­té en 1989 pour « tra­fic de drogues ». Il avait eu le tort de résis­ter aux Cas­tro et peut-être même de pré­pa­rer une évo­lu­tion du régime. Démas­qué, Fidel lui avait impo­sé un mar­ché de dupes : prendre sur lui ce tra­fic de drogues entre Cuba et les nar­cos de Colom­bie que la CIA s’apprêtait à mettre au grand jour, en échange d’une condam­na­tion à la pri­son avec une libé­ra­tion arran­gée ensuite. D’où la confes­sion auto­cri­tique de Ochoa, qui fut cepen­dant exé­cu­té, avec d’autres, un mois après sa condam­na­tion à mort. Le régime fit de ce pro­cès lit­té­ra­le­ment sta­li­nien, tenu par des juges mili­taires, retrans­mis en direct à la télé­vi­sion, une opé­ra­tion de pro­pa­gande dont il a le secret. On peut en suivre les prin­ci­pales phases sur inter­net. C’est stu­pé­fiant – sans mau­vais jeu de mots.

Les diri­geants cubains ont tou­jours vou­lu mas­quer toute dis­si­dence et même tout désac­cord avec la ligne poli­tique. Le régime ne peut admettre que des « déviances » (« folie », « per­ver­sions sexuelles »)  ou des « fautes morales » per­son­nelles. À Cuba, la presse est unique, sous contrôle éta­tique total ; de même la magis­tra­ture ; et aus­si toute l’économie, en grande par­tie aux mains des mili­taires… Il n’y a plus que les Cubains abu­sés, ou rési­gnés à la ser­vi­tude volon­taire, faute d’avoir pu s’exiler – j’en ai ren­con­tré ! Ailleurs, notam­ment en France, la dés­illu­sion a com­men­cé à poindre, y com­pris à Saint-Ger­main-des-Près ; il n’y a plus que le res­tant des com­mu­nistes encar­tés et des Mélen­chon mys­ti­co-cas­tristes pour allu­mer des cierges en hom­mage au Héros dis­pa­ru.

Tan­dis que, de La Havane à San­tia­go, « on » s’échine à faire per­du­rer le mythe de la Revo­lu­cion éter­nelle – ¡ Has­ta siempre ! Patria o muerte ! Les der­niers acteurs de cette pièce dra­ma­tique s’effacent peu à peu ou meurent avec cette han­tise : Que l’Histoire ne les acquitte pas.

Share Button

Notes:

  1. Pour rap­pel : Iran (1953), Gua­te­ma­la (54), Cuba, Baie des Cochons (61), Bré­sil, Sud-Viet­nam (64), Répu­blique domi­ni­caine, Uru­guay (65), Chi­li (73), Argen­tine (76), Gre­nade (83), Nica­ra­gua (84), Pana­ma (89).… Sans oublier la Guerre du Golfe, le Koweït, l’Irak, l’Afghanistan…
  2. J’ai déjà sou­li­gné à quel point cette mesure ser­vit à mas­quer l’incurie du gou­ver­ne­ment des Cas­tro, en par­ti­cu­lier l’échec de la poli­tique agraire déci­dée par Fidel lui-même. Voir à ce sujet la clair­voyante ana­lyse de René Dumont dans son ouvrage Cuba est-il socia­liste ? (La réponse est dans la ques­tion…) Dans la ter­mi­no­lo­gie cas­triste et sa pro­pa­gande, l’embar­go a tou­jours été tra­duit par blo­queo. Or, il ne s’agit nul­le­ment d’un blo­cus au sens mari­time et aérien. Les échanges com­mer­ciaux avec Cuba ont été com­pli­qués mais non blo­qués. Même des com­pa­gnies éta­su­niennes ont com­mer­cé avec Cuba, où un car­go amé­ri­cain assu­rait une navette com­mer­ciale par semaine, ain­si que je l’avais rele­vé sur place.
  3. Résu­mé par la for­mule de Gue­va­ra :« Allu­mer deux, trois, plu­sieurs Viêt­nam »
  4. Jour­na­liste sans visa pro­fes­sion­nel, tou­riste incer­tain débar­quant à La Havane par­mi les 400 tou­ristes fran­çais quo­ti­diens. J’avais été pho­to­gra­phié ici-même en 68 pour les besoins d’une carte de presse cubaine – que j’ai gar­dée…. Il est vrai que c’était avant l’informatique. Mais je venais de lire ou relire toutes ces his­toires ter­ribles de répres­sion, ces témoi­gnages des Golen­dorf, Val­la­da­rès, Huber Matos et leurs années de geôles ; par­cou­ru les rap­ports de Repor­ters sans fron­tières, du CPJ (Centre de pro­tec­tion des jour­na­listes) et de l’IFEX (Échange inter­na­tio­nal de la liber­té d’expression) sur la répres­sion des jour­na­listes et des mili­tants des droits de l’homme ; pris contact avec des confrères de retour de repor­tage… Tout ce qu’il fal­lait pour les­ter de para­no mon équi­pe­ment de base.
  5. Ce fut aus­si ma plus belle leçon de jour­na­lisme : pra­ti­quer stric­te­ment le scep­ti­cisme métho­dique. En 1986, Albin Michel publia Mémoires de pri­son, Témoi­gnage hal­lu­ci­nant sur les pri­sons de Cas­tro. Il s’agissait du récit de l’écrivain cubain Arman­do Val­la­da­rès, déte­nu durant 22 ans, tor­tu­ré, libé­ré après une vaste cam­pagne inter­na­tio­nale.
  6. Il y aurait tant à dire sur l’icône Gue­va­ra, nom­mé en 1959 par Fidel Cas­tro com­man­dant et « pro­cu­reur suprême » de la pri­son de la for­te­resse de la Cabaña. Il est ain­si sur­nom­mé le car­ni­ce­ri­to (le petit bou­cher) de la Cabaña. Pen­dant les 5 mois à ce poste il décide des arres­ta­tions et super­vise les juge­ments qui ne durent sou­vent qu’une jour­née et signe les exé­cu­tions de 156 à 550 per­sonnes selon les sources. 
  7. D. de Rou­ge­mont, L’Amour et l’Occident, 10/18, 2001

Cuba. Castro, le tyran illusionniste

2382184templateidscaledpropertyimagedataheight177v3width312cmpartcom-arte-tv-wwwPour­tant sacra­li­sé, immor­ta­li­sé, Fidel Cas­tro a fini par mou­rir. Quatre-vingt-dix ans. Tout de même, les dic­ta­tures conservent… Ses obsèques vont être gran­dioses, c’est bien le moins pour cou­ron­ner la fin d’un tel règne. Neuf jours de deuil natio­nal ! Quatre jours à bala­der ses cendres, reliques d’une « révo­lu­tion » sanc­ti­fiée, spec­tacle poli­tique, ico­no­gra­phique, reli­gieux, média­tique… Je pèse mes mots, qui pointent les angles du grand Spec­tacle qui, en effet, a pro­duit, entre­te­nu, consa­cré le cas­trisme. Com­ment cela s’est-il opé­ré ? Com­ment cela a-t-il tenu, durant plus d’un demi-siècle ? Com­ment cela per­dure-t-il encore, mal­gré les désor­mais évi­dentes dés­illu­sions ?

Com­ment devient-on tyran ?

Chez les anciens Grecs, « tyran » dési­gnait un homme qui avait pris le pou­voir sans auto­ri­té consti­tu­tion­nelle légi­time. Le mot était neutre, tout comme la chose, n’impliquant aucun juge­ment sur les qua­li­tés de per­sonne ou de gou­ver­nant. 1 Le paral­lèle avec Cuba et Cas­tro, si loin dans le temps et les lieux, c’est la constance du pro­ces­sus d’évolution du Pou­voir. Dans la Grèce antique, de tyran en tyran, l’exercice du pou­voir passe peu à peu d’une forme disons libé­rale à celle d’un pou­voir mili­taire incon­trô­lé. Et les tyrans le devinrent dans le sens d’aujourd’hui.

En tant que phé­no­mène idéo­lo­gique, le cas­trisme peut s’analyser selon plu­sieurs angles :

le contexte géo­po­li­tique de la guerre froide pla­çant Cuba entre le mar­teau et l’enclume des impé­ria­lismes amé­ri­cain et sovié­tique ;

l’habileté machia­vé­lique de Fidel Cas­tro dans sa conquête et sa soif du pou­voir avec un sens extrême de la com­mu­ni­ca­tion, mêlant mys­tique et mys­ti­fi­ca­tion ;

la com­pli­ci­té objec­tive des « élites » occi­den­tales sur­tout, mais aus­si tiers-mon­distes, fas­ci­nées par le cas­trisme comme « troi­sième voie » poli­tique.

Ces trois piliers prin­ci­paux ont per­mis à Cas­tro d’asseoir une dic­ta­ture « aimable », sym­pa­thique, voire huma­niste – une « dic­ta­ture de gauche » a même osé Eduar­do Manet, dra­ma­turge fran­çais d’origine cubaine ! « Poids des mots, choc des pho­tos », sur­tout s’il s’agit d’images pieuses, celles du héros moderne, incar­na­tion du mythe biblique de David contre Goliath. Images ren­for­cées par les mul­tiples ten­ta­tives d’assassinat (plus ou moins réelles, sinon arran­gées pour cer­taines) menées par la CIA, jusqu’au débar­que­ment raté d’opposants dans la Baie des Cochons. Ce fias­co mili­taire ajoute à la gloire du « com­man­dante », gon­flant la légende com­men­cée dans la Sier­ra Maes­tra avec la gué­rilla des bar­bu­dos, sym­pa­thiques débraillés fumant le cigare en com­pa­gnie de leur chef adu­lé, fort en gueule et belle-gueule, taillé pour les médias et qui sau­ra en user et abu­ser – le New York Times et CBS envoient bien vite leurs repor­ters.

000t8058

L’icône au ser­vice de la mytho­lo­gie. Que la révo­lu­tion était jolie !

Aujourd’hui, en ces temps d’homélies, on entend sur les radios clai­ron­ner la doxa consis­tant à blan­chir les excès « auto­ri­taires » en les met­tant sur le dos des méchants Amé­ri­cains et leur « embar­go », cause de tous les maux des mal­heu­reux et valeu­reux Cubains ! Ledit embar­go a certes cau­sé de forts obs­tacles dans les échanges com­mer­ciaux, et finan­ciers sur­tout, avec l’île ; mais il ne les a pas empê­chés ! Les États-Unis sont même le pre­mier pays pour les échanges com­mer­ciaux (hors pro­duits stra­té­giques, certes) avec Cuba. Cet embar­go – tou­jours qua­li­fié de blo­cus par le gou­ver­ne­ment cubain, ce qu’il n’est nul­le­ment ! – a sur­tout ser­vi à ren­for­cer, en la mas­quant, l’incurie du régime, char­geant ain­si le bouc émis­saire idéal. J’ai mon­tré tout cela lors d’un repor­tage publié en 2008 dans Poli­tis [L’espérance était verte, la vache l’a man­gée, décembre 2008 – dis­po­nible en fin d’article] qui m’a valu les foudres de Jeanne Habel, poli­to­logue spé­cia­liste de Cuba, et d’être trai­té d’ « agent de la CIA »…

Pas­sons ici sur l’itinéraire du « futur tyran »,  même si les bio­gra­phies sont tou­jours des plus éclai­rantes à cet égard. Rap­pe­lons juste que Cas­tro fut sou­te­nu par les Etats-Unis dès son oppo­si­tion à la dic­ta­ture de Batis­ta. Après la prise de pou­voir en 1959, son gou­ver­ne­ment est recon­nu par les États-Unis. Nom­mé Pre­mier ministre, Cas­tro est reçu à la Mai­son Blanche où il ren­contre Nixon, vice-pré­sident d’Eisenhower. Les choses se gâtent quand Cas­tro envi­sage de natio­na­li­ser indus­tries et banques, ain­si que les sec­teurs liés au sucre et à la banane. Il se tourne alors vers l’Union sovié­tique – qui achète au prix fort la qua­si-tota­li­té du sucre cubain. C’est la casus bel­li : les États-Unis n’auront de cesse d’abattre le « régime com­mu­niste » ins­tau­ré à 150 kilo­mètres de ses côtes.

J’ai aus­si fait appa­raître dans ce même repor­tage com­ment le refrain de « la san­té et de l’éducation gra­tuites », una­ni­me­ment repris dans les médias, relève avant tout de slo­gans publi­ci­taires. Sans même par­ler de la qua­li­té des soins et de l’enseignement, leur « gra­tui­té » se trouve lar­ge­ment payée par la sous-rému­né­ra­tion des sala­riés cubains : l’équivalent d’une quin­zaine d’euros men­suels en moyenne !

Si tou­te­fois ce régime a tenu sur ses trois piliers boi­teux, c’est au prix d’une coer­ci­tion du peuple cubain. À com­men­cer par le « récit natio­nal » – l’expression est à la mode – entre­pris dès la prise du pou­voir par Cas­tro, pro­pa­gé et ampli­fié par l’enseignement (gra­tuit !) sous forme de pro­pa­gande, et par les médias tous dépen­dants du régime. Coer­ci­tion dans les esprits et aus­si coer­ci­tion phy­sique par la sur­veillance et le contrôle étroits menés dans chaque quar­tier, auprès de chaque habi­tant, par les Comi­tés de défense de la révo­lu­tion. De sorte que la dis­si­dence appa­raisse comme unique forme pos­sible d’opposition – d’où l’emprisonnement poli­tique, l’exil clan­des­tin, la per­sé­cu­tion des déviants.

castro-colombe-1Tyran, certes, Cas­tro était aus­si et peut-être d’abord un séduc­teur des masses dou­blé d’un illu­sion­niste. Ses talents dans ce domaine étaient indé­niables et à prendre au pied de la lettre : ain­si quand, lors d’un de ses inter­mi­nables ser­mons, quand il fait se poser, comme par miracle, une blanche colombe sur une de ses épaules… La séquence fut fil­mée, pour entrer dans l’Histoire… mais la super­che­rie démon­tée quelques années plus tard.

Le cas­trisme, ai-je sou­li­gné dans mes repor­tages, est avant tout un régime de façade – tout comme ces façades d’allure pim­pante, res­tau­rées pour la cause, entre les­quelles se fau­filent les tou­ristes béats au long des cir­cuits des voya­gistes. Ces tou­ristes peuvent aus­si, bien sou­vent, être rejoints par nombre de jour­na­listes, écri­vains, poli­ti­ciens et divers intel­lec­tuels en mal de fas­ci­na­tion exo­tique.

La mort de Cas­tro n’implique pas for­cé­ment celle du cas­trisme. Mais que sur­vi­vra-t-il de cette dic­ta­ture illu­sion­niste après la mort de ses mani­pu­la­teurs, une fois que l’Histoire, la vraie, aura fait sur­gir la réa­li­té d’un demi-siècle de fal­si­fi­ca­tions ?

 

>Mon repor­tage de 2008 dans Poli­tis :gpon­thieu241208­po­li­tis ; et la Tri­bune qui s’ensuivit de Jeanne Habel : 1038_­po­li­tis-30-31-j-habel ; enfin, ma réponse : poli­tis_1041­re­ponse-gp-260209

dsc00949

Un régime de façades. [Ph. gp]

Share Button

Notes:

  1. Les anciens Grecs, Moses I. Fin­ley, Ed. Mas­pe­ro, 1971.

Syrie. Alep ou la mort tombée du ciel

par Tho­mas Clu­zel (France Culture)

Consa­crée à l’agonie d’Alep et de sa popu­la­tion, la revue de presse de Tho­mas Clu­zel ce matin ( 25/11/16 ) sur France Culture expri­mait avec force l’insoutenable folie meur­trière des hommes, cette étrange espèce, la seule qui s’acharne à la mort de ses sem­blables et, plus au-delà encore, à son auto­des­truc­tion. Tan­dis que la « classe poli­tique et média­tique »  glose sur le com­bat de coqs télé­vi­suel de la veille, qui n’en semble que plus déri­soire. Pour­tant, le germe de la guerre n’est-il pas déjà tapi dans cette course au pou­voir ? Com­ment pas­ser de la com­pé­ti­tion à la coopé­ra­tion, de l’injustice à l’entraide, de l’indifférence à la soli­da­ri­té ? Réflexion en pas­sant, pour en reve­nir au mar­tyre d’Alep :

Sur une vidéo publiée sur le site du New York Times, une femme raconte que le bruit d’un avion annonce qu’une bombe est sur le point de s’écraser sur la ville. Les secondes s’écoulent. Elle anti­cipe l’explosion qui ne tar­de­ra plus. Et redoute qu’un mur ou même un bâti­ment entier ne s’effondre sur elle. Elle ima­gine le pire, la mort. Et puis ouvre les yeux, pour se rendre compte qu’elle est tou­jours vivante. Un immeuble vient pour­tant, en effet, de s’écrouler. Celui d’à côté. Dans cette vidéo de près de trois minutes et inti­tu­lée « à la recherche des bombes dans le ciel d’Alep », des rési­dents de la ville assié­gée racontent, un à un, au quo­ti­dien amé­ri­cain, leurs impres­sions lorsque le bruit d’un avion vient à se rap­pro­cher jusqu’au moment de déchi­rer, lit­té­ra­le­ment, le ciel.

Quand un pro­fes­seur avoue que ses sens lui jouent par­fois des tours, que dans ses oreilles résonnent, par moment, des bruits de moteur qui n’existent pas et qu’il lui arrive même, quand c’est le cas, de se moquer de lui-même et d’en rire, d’autres, à l’instar de cette infir­mière, racontent que les bom­bar­de­ments, les des­truc­tions, les cris des habi­tants effrayés fuyant par­tout où ils le peuvent, sont deve­nus leur rou­tine quo­ti­dienne. Tous décrivent la ter­reur qui les sai­sit, à chaque fois qu’ils voient l’un de ces engins de mort tra­ver­ser le ciel d’Alep.

En publiant ces témoi­gnages, le site du New York Times vient ain­si nous rap­pe­ler, de la plus poi­gnante des manières, que si le week-end der­nier (tan­dis que les Nations Unies ten­taient, une nou­velle fois, de négo­cier un arrêt du conflit) les bom­bar­de­ments ont dimi­nué, en revanche, dès lun­di (à peine acté l’échec des négo­cia­tions de la veille) ils ont aus­si­tôt repris avec une inten­si­té dra­ma­tique. Ces attaques sont aujourd’hui les plus vio­lentes enre­gis­trées depuis deux ans, pré­cise tou­jours le quo­ti­dien amé­ri­cain, avant d’ajouter : désor­mais les bombes d’Alep laissent 250 000 per­sonnes vivre en enfer. Hier encore, au moins 32 civils, dont cinq enfants, ont péri dans ces bom­bar­de­ments, pré­cise ce matin le site d’Al Ara­biya. Il s’agit de l’un des bilans les plus éle­vés, sur une seule jour­née, depuis le début de la vio­lente cam­pagne menée par l’armée syrienne sur le sec­teur de la deuxième ville du pays, tenu par les insur­gés.

En un peu plus d’une semaine, ce ne sont pas moins de 300 per­sonnes qui ont trou­vé la mort à Alep. Il faut dire qu’aux mis­siles, aux obus, aux barils d’explosifs et aux bombes incen­diaires s’ajoutent, éga­le­ment, des attaques chi­miques à la chlo­rine. Sans comp­ter que de vio­lents com­bats se déroulent, à pré­sent, au sol. La semaine der­nière, les forces loya­listes sont entrées pour la pre­mière fois dans un quar­tier au nord-est de la ville. Le régime a éga­le­ment chas­sé les insur­gés d’une ancienne zone indus­trielle.

« Alep, un assaut contre l’humanité », c’est le titre, cette fois-ci, de cet édi­to à lire dans les colonnes du Temps de Lau­sanne. Le jour­nal y raconte, notam­ment, com­ment sur place habi­tants et secou­ristes conti­nuent de fil­mer les scènes, plus insou­te­nables les unes que les autres : ces bébés pré­ma­tu­rés, dans un hôpi­tal en flammes, extir­pés de leur cou­veuse par des infir­mières pani­quées et posés à même le sol, où ils fini­ront vrai­sem­bla­ble­ment par suc­com­ber ; ou bien encore cet homme, visi­ble­ment proche de la folie, qui exhibe en pleine rue un membre arra­ché par une bombe (celui d’un voi­sin, d’un proche, ou d’un incon­nu) et qui n’en finit plus de hur­ler.

L’enfer s’est abat­tu sur Alep. Au point que les Alep­pins, eux-mêmes, en viennent à regret­ter désor­mais les semaines pré­cé­dentes, lorsque les flammes n’étaient encore qu’intermittentes. A Genève, un méde­cin suisse (ori­gi­naire d’Alep), l’un des fon­da­teurs de l’Union des orga­ni­sa­tions syriennes de secours médi­caux, est à court de mots : « Il reste aujourd’hui moins d’une tren­taine de méde­cin, dit-il, et il n’y a plus le moindre bloc opé­ra­toire qui fonc­tionne ». Les der­niers témé­raires qui ont ten­té, il y a quelques semaines, de for­cer les bar­rages, afin de faire entrer du maté­riel médi­cal dans les quar­tiers rebelles de la ville, ont été pris pour cible par des avions et ont échap­pé à la mort de jus­tesse. Depuis, l’étau s’est encore res­ser­ré. Ici comme ailleurs. Dans les ban­lieues sud de Damas, éga­le­ment aux mains de la rébel­lion, là-bas ce sont les ambu­lances qui sont tra­quées par les drones russes, explique tou­jours le méde­cin. « Lorsqu’ils arrivent à loca­li­ser l’endroit où ces ambu­lances convergent, l’aviation frappe. C’est ain­si qu’ils détruisent les der­niers hôpi­taux. »

En début de semaine, devant le Conseil de sécu­ri­té des Nations Unies, le chef des opé­ra­tions de l’ONU (Ste­phen O’Brien) avouait : les der­nières rations ali­men­taires ont été dis­tri­buées le 13 novembre der­nier. Et tan­dis que l’eau potable et l’électricité sont de plus en plus rares, la famine sera bien­tôt géné­rale. Ou dit autre­ment, si les res­pon­sables des Nations-Unies se disent aujourd’hui « à court de mots » pour décrire ce qui se passe à Alep, sous les bombes, les Alep­pins sont, eux, à court de vivres. Dans les der­niers tracts lar­gués par les héli­co­ptères du régime, les habi­tants qua­li­fiés de « chers com­pa­triotes » sont appe­lés à « s’abstenir de sor­tir dans les rues ». En d’autres termes, il n’y est même plus ques­tion de les enjoindre à quit­ter la zone rebelle, mais seule­ment à se ter­rer sous le déluge.

Pen­dant ce temps et en dépit des condam­na­tions à l’étranger, la com­mu­nau­té inter­na­tio­nale, elle, semble plus que jamais impuis­sante à contre­car­rer la déter­mi­na­tion de Damas et de ses alliés (russe et ira­nien) à recon­qué­rir l’ensemble de la ville. D’où, d’ailleurs, cette décla­ra­tion déses­pé­rée d’un membre de l’un des conseils locaux admi­nis­trant l’opposition à Alep, à lire dans les colonnes du Irish Times. « Au monde entier, nous vou­lons dire sim­ple­ment deux choses : arrê­tez de pré­tendre vous sou­cier de notre sort et agis­sez ; ou alors lan­cez sur nous l’une de vos bombes nucléaires, que nous puis­sions mou­rir et quit­ter enfin cet enfer, une bonne fois pour toute ».

Tho­mas CLUZEL

Ver­sion audio ici :

Share Button

Trump. « Impensable », puisqu’impensé

Com­ment ne pas en rajou­ter, inuti­le­ment, à ce flot média­tique mon­dial déver­sé à pro­pos de Trump et de son élec­tion ? Car le nom­bril du monde, on le sait bien, se situe aux États-Unis, capi­tale du Capi­tal 1. Qu’un his­trion mil­liar­daire en prenne les gou­vernes, c’est dans « l’ordre des choses ». Dans un cer­tain ordre de cer­taines choses : celles de l’argent-roi en par­ti­cu­lier, de la crois­sance à tout-va, de l’exploitation sans bornes des res­sources natu­relles et des humains entre eux. Le cli­mat pla­né­taire n’est vrai­ment pas bon.

La nou­veau­té, cette fois, c’est que les Cas­sandre de tous poils en sont res­tés sur le cul. Tous médias confon­dus, ana­lystes, pré­vi­sion­nistes, son­deurs n’avaient envi­sa­gé « le pire » que sous l’angle qua­si anec­do­tique, une vision cau­che­mar­desque aus­si­tôt refou­lée, comme pour mieux en conju­rer l’éventualité. C’était impen­sable.

Tel­le­ment impen­sable que cet « ordre des choses » com­man­dait de ne pas y pen­ser. L’impensable résul­tait en effet de l’impensé. Ce fut le pari gagnant de Trump, celui de parier sur le rejet orga­nique du « clan Clin­ton », rejet tri­pal – car vécu au plus pro­fond d’êtres frus­trés éco­no­mi­que­ment, socia­le­ment, cultu­rel­le­ment. Trump va sans doute les « trum­per », puisque c’est un ban­dit poli­tique qui a su les séduire (au sens pre­mier : Détour­ner du vrai, faire tom­ber dans l’erreur) en sachant leur par­ler, avec le lan­gage de la vul­ga­ri­té dans lequel ledit peuple a la fai­blesse de se com­plaire et de se recon­naître.

Et cela, à l’opposé des « élites », les soi-disant sachants, les « qui ne savent rien du tout » de la réa­li­té vécue en dehors des sphères de l’entre-soi. On peut mettre dans ce panier des « ins­truits cons ». 2 Dans cette caté­go­rie, on met­tra notam­ment la « classe » des jour­na­listes et assi­mi­lés. Je mets le mot entre guille­mets car il n’est pas exact, pas juste, en ce sens qu’il dési­gne­rait un ensemble homo­gène ; ce n’est pas le cas, car il faut consi­dé­rer les excep­tions, même si elles sont plu­tôt rares, sur­tout aux Etats-Unis. Par­mi elles, Michael Moore. Il a été l’un des rares à pres­sen­tir la vic­toire de Trump, dès le mois de juillet dans un article sur son site inti­tu­lé « Cinq rai­sons pour les­quelles Trump va gagner » 3.

moore-trump

Le réa­li­sa­teur 4 pré­voyait notam­ment une sorte de « Brexit de la Cein­ture de rouille », en réfé­rence aux États de la région à l’industrie sinis­trée des Grands Lacs tra­di­tion­nel­le­ment démo­crates et qui pour­tant ont élu des gou­ver­neurs répu­bli­cains depuis 2010. Selon Moore, cet arc est « l’équivalent du centre de l’Angleterre. Ce pay­sage dépri­mant d’usines en décré­pi­tude et de villes en sur­sis est peu­plé de tra­vailleurs et de chô­meurs qui fai­saient autre­fois par­tie de la classe moyenne. Aigris et en colère, ces gens se sont fait duper par la théo­rie des effets de retom­bées de l’ère Rea­gan. Ils ont ensuite été aban­don­nés par les poli­ti­ciens démo­crates qui, mal­gré leurs beaux dis­cours, fri­cotent avec des lob­byistes de Gold­man Sachs prêts à leur signer un beau gros chèque ».

Cette « pro­phé­tie » s’est réa­li­sée mar­di… D’ailleurs ce n’est pas une pro­phé­tie mais la déduc­tion d’une ana­lyse de ter­rain propre à la démarche de Moore. 5

Recon­nais­sons aus­si à un jour­na­liste fran­çais, Ignia­cio Ramo­net (ex-direc­teur du Monde diplo­ma­tique), d’avoir lui aus­si pen­sé l’« impen­sable ». Le 21 sep­tembre, il publiait sur le site Mémoire des luttes, un article sous le titre « Les 7 pro­po­si­tions de Donald Trump que les grands médias nous cachent » 6. Extraits :

« Depuis la crise dévas­ta­trice de 2008 (dont nous ne sommes pas encore sor­tis), plus rien n’est comme avant nulle part. Les citoyens sont pro­fon­dé­ment déçus, désen­chan­tés et déso­rien­tés. La démo­cra­tie elle-même, comme modèle, a per­du une grande part de son attrait et de sa cré­di­bi­li­té.

[…]

« Cette méta­mor­phose atteint aujourd’hui les Etats-Unis, un pays qui a déjà connu, en 2010, une vague popu­liste rava­geuse, incar­née à l’époque par le Tea Par­ty. L’irruption du mil­liar­daire Donald Trump dans la course à la Mai­son Blanche pro­longe cette vague et consti­tue une révo­lu­tion élec­to­rale que nul n’avait su pré­voir. Même si, appa­rem­ment, la vieille bicé­pha­lie entre démo­crates et répu­bli­cains demeure, en réa­li­té la mon­tée d’un can­di­dat aus­si aty­pique que Trump consti­tue un véri­table trem­ble­ment de terre. Son style direct, popu­la­cier, et son mes­sage mani­chéen et réduc­tion­niste, qui sol­li­cite les plus bas ins­tincts de cer­taines caté­go­ries sociales, est fort éloi­gné du ton habi­tuel des poli­ti­ciens amé­ri­cains. Aux yeux des couches les plus déçues de la socié­té, son dis­cours auto­ri­ta­ro-iden­ti­taire pos­sède un carac­tère d’authenticité qua­si inau­gu­ral. Nombre d’électeurs sont, en effet, fort irri­tés par le « poli­ti­que­ment cor­rect » ; ils estiment qu’on ne peut plus dire ce qu’on pense sous peine d’être accu­sé de « raciste ». Ils trouvent que Trump dit tout haut ce qu’ils pensent tout bas. Et per­çoivent que la « parole libé­rée » de Trump sur les His­pa­niques, les Afro-Amé­ri­cains, les immi­grés et les musul­mans comme un véri­table sou­la­ge­ment.

[…]

« A cet égard, le can­di­dat répu­bli­cain a su inter­pré­ter, mieux que qui­conque, ce qu’on pour­rait appe­ler la « rébel­lion de la base ». Avant tout le monde, il a per­çu la puis­sante frac­ture qui sépare désor­mais, d’un côté les élites poli­tiques, éco­no­miques, intel­lec­tuelles et média­tiques ; et de l’autre côté, la base popu­laire de l’électorat conser­va­teur amé­ri­cain. Son dis­cours anti-Washing­ton, anti-Wall Street, anti-immi­grés et anti-médias séduit notam­ment les élec­teurs blancs peu édu­qués mais aus­si – et c’est très impor­tant –, tous les lais­sés-pour-compte de la glo­ba­li­sa­tion éco­no­mique. »

Ramo­net détaille ensuite les « sept mesures » en ques­tion, que je vous invite à connaître pour mieux com­prendre en quoi les outrances de Trump – mise en avant, en effet, par le média­tisme mou­ton­nier et spec­ta­cu­laire – n’ont pu gom­mer le réa­lisme de ses pro­po­si­tions auprès des plus concer­nés, les lais­sés pour compte du libé­ra­lisme sau­vage et rava­geur.

Mer­cre­di soir au JT de 20 heures sur France 2, Marine Le Pen n’a pas man­qué de tirer son épingle de ce jeu brouillé, devant un jour­na­liste en effet bien for­ma­té selon la pen­sée domi­nante, à l’image du « tout Clin­ton » por­tée par la fan­fare média­tique.

Pour la pré­si­dente du Front natio­nal,  « la démo­cra­tie, c’est pré­ci­sé­ment de res­pec­ter la volon­té du peuple. Et si les peuples réservent autant de sur­prises, der­niè­re­ment, aux élites, c’est parce que les élites sont com­plè­te­ment décon­nec­tées. C’est parce qu’elles refusent de voir et d’entendre ce que les peuples expriment. [… ces peuples] « on les nie, on les méprise, on les moque bien sou­vent. Et ils ne veulent pas qu’une petite mino­ri­té puisse déci­der pour eux ». Tout cela envoyé en toute séré­ni­té, sur la petite musique des « élites et du peuple » façon FN, une musi­quette qui en dit beau­coup sur les enjeux de l’élection de l’an pro­chain.

Share Button

Notes:

  1. Les bourses du monde se sont « res­sai­sies » en quelques heures…
  2. C’était l’expression de mon père pour dési­gner les poli­ti­ciens et les tech­no­crates ; je la trouve juste, et je suis fier de citer ma source…
  3. http://michaelmoore.com/trumpwillwin/
  4. On lui doit notam­ment Roger et moi (sur la crise dans l’automobile) ou encore Bow­ling for Colum­bine (le culte des armes à feu)
  5. Les médias de masse états-uniens, comme les autres ailleurs, reflètent cette sépa­ra­tion élite/peuple ; autre­ment dit entre ceux qui parlent « du peuple » (les ana­lystes dis­tin­gués se pla­çant en posi­tion haute…), et ceux qui parlent « au peuple » (le plus sou­vent, hélas, les chaînes « popu­laires » – celles des télés-réa­li­té chères à Trump – et les « tabloïds », chantres du diver­tis­se­ment vul­gaire). On retrouve là aus­si le cli­vage entre jour­na­lisme de ter­rain et jour­na­lisme assis. Ce qui me rap­pelle une sen­tence émise par un confrère afri­cain : « Il vaut mieux avoir de la pous­sière sous les semelles que sous les fesses » ! À ce pro­pos, on aura noté que nos médias hexa­go­naux ont dépla­cé des cohortes de jour­na­listes-pro­phètes pour « cou­vrir » l’élection états-unienne. Et, où se sont-ils amas­sés, ces chers jour­na­listes : dans le nom­bril du nom­bril du monde, à Man­hat­tan, par­di ! En avez-vous lu, vu et enten­du depuis le Bronx, ou bien à Detroit (Michi­gan), à Baton Rouge (Loui­siane), à Ama­rillo (Texas) ?… par exemple.
  6. http://www.medelu.org/Les-7-propositions-de-Donald-Trump

États-Unis. Elle rit, Clintrump

élection Amériques 5

© faber 2016

Share Button

  • © Ch.- M. Schulz

    « Il fau­drait com­prendre que les choses sont sans espoir et être pour­tant déci­dé à les chan­ger. » F. Scott Fitz­ge­rald, Gats­by le magni­fique, 1925
    ––––
    « Le plus grand dérè­gle­ment de l’esprit, c’est de croire les choses parce qu’on veut qu’elles soient, et non parce qu’on a vu qu’elles sont en effet. » Bos­suet

  • Traduire :

  • Abonnez-vous !

    Saisissez votre @dresse pour vous abonner à « C’est pour dire » et recevoir un courriel à chaque nouvel article publié.

  • Twitter - Gazouiller

  • Énigme

    Philippe Casal,, 2004 - Centre national des arts plastiques

    Phi­lippe Casal, 2004 - Centre natio­nal des arts plas­tiques - Mucem, Mar­seille

  • Et ça, c’est tentant aussi…

  • La réa­lité vraie n’est jamais la plus manifeste. (Claude Lévi-Strauss)

    La réa­lité vraie n’est jamais la plus mani­feste.
    (Claude Lévi-Strauss)

  • 2sexpolLa Revue Sexpol ressuscitée !

    Parue de 1975 à 1981, la Revue Sex­pol (sexua­li­té / poli­tique), ses 39 numé­ros et 2000 pages ont res­sus­cité par la grace de la numé­ri­sa­tion. Un DVD est désor­mais dis­po­nible, au prix coû­tant de la numé­ri­sa­tion, de la dupli­ca­tion et des frais de port, soit 16 euros avec jaquette cou­leur et boî­tier rigide ou 11 euros sans. Ren­sei­gne­ments et com­mande en cli­quant ici ou sur la cou­ver­ture du der­nier numé­ro, ci-des­sus. En savoir plus ici sur Sex­pol.
  • « Comme un nuage – 30 ans après Tchernobyl »

    Comme un nuage, album pho­tos et texte mar­quant le 30e anni­ver­saire de la catas­trophe de Tcher­no­byl (26 avril 1986). La sous­crip­tion étant close (vifs remer­cie­ments à tous les contri­bu­teurs !) l’ouvrage est désor­mais en vente au prix de 15 euros, fran­co de port. Vous pou­vez le com­man­der à par­tir du bou­ton « Ache­ter » ci-des­sous (bien pré­ci­ser votre adresse pos­tale !)

    tcherno2-2-300x211

    Il s’agit d’un album-pho­to de qua­li­té, à tirage soi­gné et limi­té, 40 p. for­mat A4 « à l’italienne ». Les pho­tos, prises en Pro­vence et notam­ment à Mar­seille, expriment une vision artis­tique sur le thème d’« après le nuage ». Cette créa­tion rejoi­gnait l’appel à l’organisation de « 1.000 évé­ne­ments cultu­rels sur le thème du nucléaire », entre le 11 mars 2016 (5 ans après Fuku­shi­ma) et le 26 avril 2016 (30 ans après Tcher­no­byl).
  • L’argument fon­da­men­tal pour la liberté d’expression est le carac­tère dou­teux de toutes nos croyances (Ber­trand Russel)

    L’argument fon­da­men­tal pour la liber­té d’expression est le carac­tère dou­teux de toutes nos croyances. (Ber­trand Rus­sel)

  • montaigne

    Le vrai miroir de nos dis­cours est le cours de nos vies. Mon­taigne - Essais, I, 26

    La véri­té est un miroir tom­bé de la main de Dieu et qui s’est bri­sé. Cha­cun en ramasse un frag­ment et dit que toute la véri­té s’y trouve. Djalāl ad-Dīn Rūmī (1207-1273)

  • « C’est pour dire » de Gérard Pon­thieu, est mis à dis­po­si­tion selon les termes de la licence Crea­tive Com­mons : Attri­bu­tion - Pas d’Utilisation Com­mer­ciale - Pas de Modi­fi­ca­tion (3.0 France). Pho­tos, des­sins et docu­ments men­tion­nés sous copy­right © sont pro­té­gés comme tels.
    Licence Creative Commons

  • « Si vous ne chan­gez pas en vous-même, ne deman­dez pas que le monde change »

    « Si vous ne chan­gez pas en vous-même, ne deman­dez pas que le monde change »

  • Catégories d’articles

  • Salut cousin !

    Je doute donc je suis - gp

  • Calendrier

    mai 2017
    lunmarmerjeuvensamdim
    « Avr  
    1234567
    891011121314
    15161718192021
    22232425262728
    293031 
    Copyright © 1996-2017 C’est pour dire. Tous droits réservés – sauf selon la license Creative Commons.
    iDream theme by Templates Next | Turbiné par WordPress