Pour­sui­vant en ce dimanche ma revue de presse, je suis aus­si tom­bé – c’est bien le mot – là-des­sus [Le Monde, 17/4/09] :

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Recon­nais­sons que le tableau est tout de même excep­tion­nel dans son hor­reur.  Mais les bras ne m’en sont quand même pas tom­bés. Avec le temps, on finit par se blin­der. Et puis, on est bien dans l’ordre « des choses », c’est-à-dire de ces choses-là qui marquent tou­jours les dif­fé­rences, majeures, qua­si inex­pli­cables, voire onto­lo­giques – si je ne crai­gnais le gros mot, tant pis –, entre la droite et la gauche, et même plu­tôt entre la droi­ture et le reste, tout englué de renie­ments, de lâche­tés, d’opportunismes, d’arrivismes divers. De droite et de gauche.

Or, il se trouve qu’hier matin, j’écoutais comme sou­vent le same­di, sur France Culture, l’émission Répliques. Oui, ani­mée par Alain Fin­kiel­kraut. Ce n’est pas tant le per­son­nage qui m’attire, que non ! Ni la pos­ture, si sou­vent suf­fi­sante, ni ses obses­sions fon­ciè­re­ment conser­va­trices (déjà évo­quées ici). Mais je lui recon­nais une facul­té, celle du ques­tion­ne­ment déran­geant, qui amène à réflé­chir et par là-même à pen­ser… Excellent pour les boyaux du cer­veau.

Or hier, le Fin­kiel­kraut, a eu le tou­pet de consa­crer son émis­sion à George Orwell, sur le concept de « décence ordi­naire ». L’auteur de La Ferme des ani­maux (et de 1984, bien sûr, entre autres) enten­dait par là cette sorte de « sens moral inné » qui incite les gens simples à agir avec droi­ture. Ce qui d’ailleurs n’exclut pas la rési­gna­tion des mêmes. D’où le ques­tion­ne­ment d’Orwell sur la por­tée poli­tique de cette « com­mon decen­cy » à laquelle il oppose – et là, je cite Bruce Bégout, un des deux invi­tés de l’émission, auteur pré­ci­sé­ment de « De la décence ordi­naire » (Allia, 2008) : « […] l’indécence extra­or­di­naire des intel­lec­tuels qui s’affilient au pou­voir et les dérives d’un socia­lisme cou­pé du quo­ti­dien. » Sui­vez mon regard. Il ne s’agirait pas pour autant de tom­ber cette fois dans le tra­vers d’un mani­chéisme tou­jours vivace et aux aguets avec cette idéo­lo­gie de wes­tern, très reli­gieuse et sur­tout inté­griste, entre les bons et les méchants, les purs et les pour­ris. On connaît. Bégout nous incite à la finesse, d’ailleurs toute orwel­lienne, quand il ajoute: « Disons-le clai­re­ment : ce n’est pas par simple inté­rêt que l’homme ordi­naire répugne à faire le mal (l’éthique ne relève pas d’un cal­cul), mais parce qu’il a en lui cer­taines dis­po­si­tions morales qui l’incitent à prendre soin spon­ta­né­ment de ses sem­blables. »

« Prendre soin de ses sem­blables », une idée vieille comme l’humanité, qui sonne pour­tant comme une bizar­re­rie, une idée que le triomphe tech­ni­cien et finan­cier avaient pu, jusqu’à hier, nous faire ava­ler comme défi­ni­ti­ve­ment rin­garde ! Com­ment pour­rait-on « recons­truire », sinon à l’identique et avec rebe­lote de Crise, une socié­té qui ne tienne pas plei­ne­ment compte de cet impé­ra­tif caté­go­rique : prendre soin de l’humain ! Ce qui ne sau­rait se réduire à injec­ter de l’« éthique », de la morale et je ne sais quelle potion entour­lou­pante, dans ce capi­ta­lisme qui, s’il n’est pas tou­jours immo­ral, demeure par essence et par néces­si­té amo­ral.

C’est là que je revois une séquence d’un film de Pierre Carles (mes excuses, j’ai oublié lequel) : ça se passe lors d’un conclave du Medef. Arrive, triom­phal, le patron de l’Union des indus­tries métal­lur­giques et minières, Denis Gau­tier-Sau­va­gnac (c’était avant sa mise en exa­men pour le scan­dale des 5,64 mil­lions d’euros éva­po­rés des caisses de l’UIMM). Carles le rat­trape avec micro et camé­ra et lui demande à la volée : « Le capi­ta­lisme est-il moral ? ». Et l’autre, tout rigo­lard : « Oui, oui, le capi­ta­lisme est moral ! Aucun doute ! Il faut sim­ple­ment qu’il soit orga­ni­sé ! » On a vu ce qu’il faut entendre par « orga­ni­sa­tion ».

On est donc bien là, de plain pied, dans l’Indécence majus­cule. Au point qu’un de Vil­le­pin – oui : d’où parle-t-il, d’où vient-il donc, ce Domi­nique Marie Fran­çois René Galou­zeau de Vil­le­pin ? – s’en inquiète et met en garde contre « un risque révo­lu­tion­naire » ! [entre­tien au Pari­sien]. Au moins com­prend-il (dans quels but avouables ?, c’est une autre his­toire) à quel point la confu­sion est aujourd’hui deve­nue telle dans l’entre­prise mon­dia­li­sée, telle et aus­si ouver­te­ment visible, éta­lée sous notre nez comme une pou­fiasse indé­cente.

Cette indé­cence majeure comme tout et par­tie d’un mul­ti­tude d’indécences « ordi­naires ». Ici un Sau­va­gnac qui tape dans la caisse, et com­bien d’autres depuis et tou­jours, sur tous les conti­nents ! Là, une petite sau­te­rie entre un pré­sident indé­cent et ses amis de même, venus à la soupe, en lèche-culs : un auteur de « monu­men­tal article », un ministre d’étranges affaires, un « phi­lo­sophe », je me marre, tous rené­gats à leur manière, y com­pris jusque dans l’indécence odieuse de la mise en spec­tacle – peut-être la pire, tout étant alors lié. Et tous ces Judas de s’embrasser, ces séna­teurs romains déca­dents sous les ors de la répu­blique qui les « honore », brave fille. Conne, oui !

Je m’énerve. Car, oui Orwell, il y a bien le mys­tère de la rési­gna­tion du peuple, mêlé à celui des cycles des révoltes, des révo­lu­tions – évo­lu­tions et régres­sions alter­nées. L’Histoire en tremble sans cesse. Entre la peur et l’espérance, les « gens ordi­naires » sont aus­si des pau­més, pris en tenaille entre dési­rs et rési­gna­tion, en proie aux vau­tours qu’à l’occasion ils nour­rissent, adulent… puis rejettent et par­fois déca­pitent.

La force d’Orwell, ce qui a tant nour­ri ses réflexions, tient en par­ti­cu­lier à cette force même de son expé­rience ; autre­ment dit à sa vie de repor­ter et d’écrivain enga­gé. Loin de la ter­rasse du Flore ou de la Clo­se­rie des Lilas, on pou­vait le croi­ser dans les Bri­gades inter­na­tio­nales, com­bat­tant le fas­cisme fran­quiste comme il s’est éle­vé ensuite contre tous ces « meilleurs des mondes » pré­ten­dant faire éclore l’« homme nou­veau » dans de mons­trueuses cou­veuses. 1984, c’est déjà 25 ans en arrière mais tou­jours actuel : Cuba, entre autres dic­ta­tures.

La décence ordi­naire d’Orwell, c’est tout sim­ple­ment la décence de l’humanité et de ses valeurs soli­daires ; exac­te­ment à l’opposé de l’indécente richesse por­teuse d’injustice, de souf­frances, de mort.

PS. Ben quoi, il n’est pas bien mon ser­mon ? Et alors, qu’est-ce qu’on fait ?
PS 2. Rien à voir, mais si, jus­te­ment et à pro­pos d’indécence : la musi­quette de Ségo­lène Royal sous forme de ren­gaines à base de « par­don » et autres contri­tions déma­go, bas­ta ! Elle se prend pour une ambas­sade ambu­lante et, à ce titre auto­pro­cla­mé, dans l’antichambre de l’Élysée. Ambas­sa­drice du cha­bi­chou, c’est déjà beau­coup.
PS 3. « PS » veut ici dire « post scrip­tum ».

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