Ce matin, invi­té de France inter, le can­di­dat UMP. Très défen­sif-offen­sif selon son natu­rel galo­pant. En auto-sur­veillance, se redou­tant lui-même, depuis le temps qu’ « on » lui dit – « on », ses mana­gers de boxe qui, entre chaque round, viennent lui pas­ser l’éponge dans le dos : « Gaffe à ta gauche, Nico­las ! Pense à ton cro­chet droit ! ». Et le poids-coq, un peu wel­ter, repart au coup de gong, fait écran à l’arbitre pour ten­ter un coup bas, sous la cein­ture.

sarko_de_m.1178145049.jpgIl était donc sur ses gardes, dans ce repaire post(e)-68tard, cette radio écou­tée sur­tout par des Sar­ko-scep­tiques, pour le moins [son­dage Télé­ra­ma] – mais les trois ou quatre audi­teurs- ques­tion­neurs seraient cette fois triés en consé­quence. Il avait donc tort de s’inquiéter pour si peu. Guy Car­lier aura pré­fé­ré tour­ner les talons. Suf­fi­sait alors de la jouer badine – on badine bien avec les médias, et Demo­rand don­nait aima­ble­ment dans le taquin : « Vrai­ment, liqui­der 68 ? » Beuh, le pica­dor n’aura guère fati­gué le tau­reau, et Hélène Jouan n’agitera pas la mule­ta, tout juste un p’tit coup de chif­fon timide. Et lui de bar­bouiller à tout-va : « Fran­çois Hol­lande a dit qu’il n’aimait pas les riches ». Rien ne se passe autour des micros. Pas le moindre contre­point. Pour­quoi se géner ? D’un upper­cut, il des­cend 68 : ce temps où « Vol­taire, ça valait Har­ry Pot­ter ». Et pas un mot pour rele­ver ce déni intel­lec­tuel – ou au moins pour rap­pe­ler, même en badi­nant, que le Pot­ter en ques­tion, euh, en 68…

C’est vrai qu’il ter­ro­rise. Demo­rand, tout assu­ré qu’il paraisse – de l’assurance sans risque des jasettes de salon radio­pho­nique –, ne résiste en rien aux assauts de la bête, feu­trés de ses « je vous le dis très gen­ti­ment » (à deux reprises), mais n’y reve­nez pas trop ! La menace a du mal à se voi­ler : « Vous êtes for­mi­dable ! Avec vous, j’ai l’impression de faire un débat avec un homme poli­tique… Mer­ci, comme ça je m’entraîne pour ce soir ! »… Ou encore : « On peut avoir ses convic­tions et être pré­cis ! » Ces piques sont ter­ri­ble­ment acé­rées. Elle déli­mitent la fonc­tion jour­na­lis­tique : des ques­tions, certes, mais pas d’objection, pas de résis­tance, juste pas­ser les plats. 40.000 per­sonnes hier à Char­lé­ty : « – Vous y étiez ?! Bon, disons que vous y étiez pas !… » Sous-enten­du : alors on la ferme ! Et lui alors, il y était?

Un audi­teur prend le relais pour dénon­cer la « colo­ni­sa­tion » de France inter par les idées de 68… Oh, comme vous y allez !, pro­teste en sub­stance Demo­rand, voyez Syl­vestre et Mar­ris, on équi­libre… Comme si la fonc­tion jour­na­lis­tique ne devait, par essence, rele­ver de la néces­saire et démo­cra­tique fonc­tion de contre-pou­voir. Un minis­tère de l’information ? – « Une plai­san­te­rie ! » En effet, pour quoi faire ? Comme si le sys­tème des réseaux d’amitié et de conni­vence n’était pas autre­ment effi­caces. Mais l’objection est d’avance désa­mor­cée : « On me dit que les médias sont à ma solde… Mon dieu ! » Voyez Libé­ra­tion, le Nou­vel Obs, Marianne… qui appar­tiennent à des riches et cepen­dant par­ti­sans de « Madame Royal »… « Dois-je en conclure que Madame Royal est liée aux puis­sances de l’argent ? » Silence radio. Sar­ko­zy embraie de plus belle : Lagar­dère n’était pas à Ber­cy, Bouygues non plus. Alors, si c’est pas la preuve !

Et là, les micros sont scot­chés, médu­sés.

Bon, OK, on ne peut pas tout res­sor­tir, ni for­cé­ment être assez réac­tif face à tant d’aplomb… Mais enfin, il y avait quand même matière à rétor­quer ! Sinon, bor­del de chiotte, à quoi je sers à ce micro qui, rap­pe­lons-le, est tout de même et avant tout un outil au ser­vice du droit du public à l’information ! Alors, je résume, en vrac :

Sar­ko­zy a un fils dont Mar­tin Bouygues – action­naire prin­ci­pal de TF1 –  est le par­rain ; lequel a assis­té au congrès de l’UMP qui a sacré le même Sar­ko­zy ; Ber­nard Arnault – PDG de LVMH qui pos­sède La Tri­bune – est ami de Sar­ko­zy, qui a assis­té au mariage de la fille d’Arnault, comme il avait assis­té au mariage de Claire Cha­zal (TF1) ; Vincent Bol­lo­ré – entre autres PDG d’Havas – ami de Sar­ko­zy, pré­sent à la remise de sa légion d’honneur ; Arnaud Lagar­dère –  Hachette (entre autres: Europe 1, le Jour­nal du Dimanche, Paris-Match, des titres régio­naux), EADS… – grand ami de Sar­ko­zy, pré­sent, cette fois, à son mee­ting pour le « oui » à la consti­tu­tion Euro­péenne en mai der­nier. N’oublions pas non plus dans la même bro­chette ami­cale : Édouard de Roth­schild  l’actionnaire de réfé­rence de Libé­ra­tion (« jour­nal de merde»), Alain Minc pré­sident du conseil de sur­veillance du Monde. 

Donc, à France Inter ce matin-là, on a glis­sé là-des­sus comme pet sur toile cirée.

Pour­tant l’invité n’était pas plei­ne­ment content (peut-il jamais l’être avant d’atteindre « la plus haute marche ? ») Pas content, car il n’aime pas les jour­na­listes et les redoute. D’où ces assauts d’attention mêlés de menace. La main dans le dos et la dague pas loin : « Mon­sieur Demo­rand », qu’il lui lance à la der­nière minute, « vous filez un mau­vais coton… » Pour­quoi dit-il ça, à celui qui n’a tout de même pas démé­ri­té et pro­teste de sa bonne foi : « Ça veut dire quoi ça, exac­te­ment, Nico­las Sar­ko­zy ? » Réponse : « Ça veut dire qu’à 9 heures on a le droit… » Demo­rand : « …de plai­santer ». Sar­ko­zy : « …oui, de plai­san­ter ». Ouf, on a eu peur ! On souffle en van­nant gaie­ment avec des slo­gans de 68. Le débat, c’est pas la guerre, hein ! Il était moins une.

© des­sin andré faber


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