On n'est pas des moutons

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« En ces temps troublés ». Quand le maire d’Argenteuil se fait programmateur-censeur de cinéma

Com­me ça, à lui tout seul, d’un trait de plu­me muni­ci­pal, Geor­ges Mothron, mai­re Les Répu­bli­cains d’Argenteuil, déci­de si ses conci­toyens peu­vent ou non aller voir un film au ciné­ma – et même deux.

Voici l’affaire, résu­mée par Le Figa­ro [30/04/2016] :

« Le ciné­ma Le Figuier blanc a dû annu­ler il y a quel­ques jours la pro­jec­tion de deux films en rai­son d’une deman­de expres­se du mai­re de la vil­le du Val-d’Oise, qui crai­gnait que leurs sujets «met­tent le feu aux pou­dres» dans la com­mu­ne.

 G. Mothron dans ses œuvres

Maire-argenteuil Georges Mothron• Pour «chan­ger l’image de la vil­le» […] le bou­le­vard Léni­ne et l’avenue Mar­cel Cachin sont rebap­ti­sés res­pec­ti­ve­ment bou­le­vard du géné­ral Leclerc et ave­nue Mau­ri­ce Utrillo.
• Le 6 août 2007, un arrê­té muni­ci­pal inter­di­sant la men­di­ci­té dans le cen­tre-vil­le d’Argenteuil est asso­cié à la consi­gne aux agents de la voi­rie de dif­fu­ser du mal­odo­re, un répul­sif nau­séa­bond, dans les lieux fré­quen­tés par les sans-abris. La cam­pa­gne de pres­se natio­na­le qui s’ensuit et des contro­ver­ses sur la réno­va­tion urbai­ne en cours lui coû­tent la mai­rie qui revient au socia­lis­te Phi­lip­pe Dou­cet aux élec­tions 2008. Lors des élec­tions muni­ci­pa­les de 2014, il reprend la mai­rie d’Argenteuil face au mai­re sor­tant. [Wiki­pé­dia]

« […] La sal­le, asso­ciée à un cen­tre cultu­rel, a eu la curieu­se sur­pri­se de rece­voir la semai­ne der­niè­re un cour­rier […] dans lequel l’élu deman­dait la dépro­gram­ma­tion de deux films : La Socio­lo­gue et l’ourson, d’Étienne Chaillou et Mathias The­ry, et 3000 nuits, de Mari Mas­ri.

« Le pre­mier, sor­ti le 6 avril, est un docu­men­tai­re qui revient sur les débats autour du maria­ge homo­sexuel en sui­vant la socio­lo­gue Irè­ne Thé­ry et en met­tant en scè­ne, sur un mode péda­go­gi­que et ludi­que, des pelu­ches et des jouets pour évo­quer cer­tai­nes ques­tions et recons­ti­tuer des moments fami­liaux. Le second, dif­fu­sé depuis l’an der­nier dans plu­sieurs fes­ti­vals, racon­te l’histoire de Layal, une jeu­ne Pales­tien­ne incar­cé­rée dans une pri­son israé­lien­ne, où elle don­ne nais­san­ce à un gar­çon.

« Des thè­mes qui pour le mai­re de la com­mu­ne sont sujets à la polé­mi­que, d’où leur inter­dic­tion. Dans les colon­nes du Pari­sien, il expli­que que sa déci­sion est «moti­vée par le fait qu’en ces temps trou­blés, des sujets tels que ceux-là peu­vent rapi­de­ment met­tre le feu aux pou­dres dans une vil­le com­me Argen­teuil». « Dans un sou­ci d’apaisement [...]la vil­le a pré­fé­ré jouer la sécu­ri­té en ne dif­fu­sant pas ces films, évi­tant ain­si des réac­tions éven­tuel­le­ment véhé­men­tes de cer­tains», ajou­te-t-il. Mais l’exigence de l’édile a sur­tout pro­vo­qué une volée de bois vers à l’encontre de la mai­rie d’Argenteuil. »

L’association Argen­teuil Soli­da­ri­té Pales­ti­ne (ASP), qui pro­gram­mait 3000 nuits a dénon­cé « la cen­su­re du mai­re qui, en octo­bre der­nier, avait déjà inter­dit une expo­si­tion sur l’immigration.»

L’Association pour la défen­se du ciné­ma indé­pen­dant (ADCI) d’Argenteuil, dénon­ce « un refus idéo­lo­gi­que de réflexion sur des ques­tions qui se posent dans le contex­te actuel ».

De son côté, la Scam, Socié­té civi­le des auteurs mul­ti­mé­dia, publie un com­mu­ni­qué sur cet acte de cen­su­re. Extraits :

« Les 102.000 habi­tants d’Argenteuil seraient-ils plus décé­ré­brés, osons le dire, plus cons que la moyen­ne ?
« Cer­tai­ne­ment pas, mais c’est ain­si que le mai­re, Geor­ges Mothron, consi­dè­re les habi­tants en les jugeant inca­pa­bles de regar­der serei­ne­ment un docu­men­tai­re de socié­té où les per­son­na­ges prin­ci­paux sont des pelu­ches. Un docu­men­tai­re qui fait réflé­chir sur pour­quoi la socié­té fran­çai­se s’est déchi­rée sur le maria­ge pour tous.
« Si le film sort en DVD, Geor­ges Mothron le fera-t-il sai­sir dans les rayon­na­ges ? Quand le film sera dif­fu­sé à la télé­vi­sion, Geor­ges Mothron fera-t-il cou­per les anten­nes du dif­fu­seur sur sa vil­le ?
« En ces temps trou­blés », Geor­ges Mothron a peur que le film « met­te le feu aux pou­dres ». […]
« En ces temps trou­blés », nous avons bien besoin de films qui nous ouvrent au mon­de, qui appor­tent de la pen­sée dans les réflexes pav­lo­viens de repli sur soi de tel­le ou tel­le com­mu­nau­té.
« La Scam sou­tient la mani­fes­ta­tion orga­ni­sée le 7 mai à 15 heu­res devant la mai­rie d’Argenteuil pour exi­ger la repro­gram­ma­tion des films et rap­pe­ler au mai­re, Geor­ges Mothron, que le suf­fra­ge uni­ver­sel ne lui confie pas pour autant un droit à déci­der ce que ses conci­toyens peu­vent choi­sir d’aller voir au ciné­ma. »

Pour ma part, me réfé­rant à la loi sur le non-cumul des man­dats, je rap­pel­le à ce mai­re qu’il ne peut ni ne doit cumu­ler sa fonc­tion de magis­trat muni­ci­pal avec cel­les de pro­gram­ma­teur-cen­seur de ciné­ma et de direc­teur des conscien­ces. Non mais.


Poussée d’intolérance au Maroc. « Much Loved » interdit, comédienne agressée

Much Loved, du cinéas­te maro­cain Nabil Ayou­ch, est un film remar­qua­ble dont j’aurais dû par­ler ici depuis que je l’ai vu il y a deux mois et qui, heu­reu­se­ment, est tou­jours à l’affiche dans les bon­nes sal­les. Je me déci­de aujourd’hui pour une rai­son plus que ciné­ma­to­gra­phi­que : le film est inter­dit au Maroc, ce qui n’est pas sur­pre­nant, mais, sur­tout, l’actrice qui tient le rôle prin­ci­pal, Loub­na Abi­dar – super­be –, a été vio­lem­ment agres­sée le 5 novem­bre. Elle racon­te cela dans une tri­bu­ne adres­sée au Mon­de [12/11/15 ], expli­quant aus­si pour­quoi elle se voit contrain­te de quit­ter son pays.

Maroc Loubna Abidar agressée

Loub­na Abi­dar vio­lem­ment agres­sée à Casa­blan­ca [Ph. dr]

Une fois de plus, c’est la pla­ce des fem­mes dans la socié­té qui se trou­ve au cen­tre d’une actua­li­té per­ma­nen­te et à peu près géné­ra­le dans le mon­de, même si, bien sûr, les situa­tions sont varia­bles, et donc leur degré de gra­vi­té. N’empêche, cela vaut dans nos socié­tés dites évo­luées. Que l’on son­ge aux dif­fé­ren­ces de salai­res entre hom­mes et fem­mes, à fonc­tions éga­les ; qu’il s’agisse de l’attribution des pos­tes de res­pon­sa­bi­li­té, du har­cè­le­ment sexuel, du machis­me « ordi­nai­re ». On n’entrera même pas ici sur le lamen­ta­ble débat autour des notions de gen­re.

Much Loved qui, com­me son titre ne l’indique pas, est un film sur la condi­tion fémi­ni­ne dans un des pays ara­bes les plus rétro­gra­des sur la ques­tion – et sur tant d’autres, hélas – tan­dis que cet­te royau­té d’un autre âge vou­drait se dra­per dans une pré­ten­due moder­ni­té.

Dans son tex­te, la comé­dien­ne don­ne à voir le pro­pos du film, en même temps qu’elle expri­me une détres­se per­son­nel­le, une impla­ca­ble dénon­cia­tion d’un régi­me d’oppression et l’intolérance d’une socié­té.

Après des petits rôles au théâ­tre et dans des films com­mer­ciaux, j’ai obte­nu le pre­mier rôle dans le long-métra­ge Much Loved, de Nabil Ayou­ch. C’était le plus beau jour de ma vie, car j’allais pou­voir tra­vailler avec un réa­li­sa­teur talen­tueux et inter­na­tio­na­le­ment recon­nu, et par­ce que j’allais don­ner la paro­le à tou­tes cel­les avec les­quel­les j’avais gran­di : ces peti­tes filles des quar­tiers qui n’apprennent ni à lire ni à écri­re, mais aux­quel­les on dit sans ces­se qu’un jour elles ren­con­tre­ront un hom­me riche qui les emmè­ne­ra loin… Dès 14-15 ans, elles sor­tent tous les soirs dans le but de le trou­ver. Un jour, elles réa­li­sent qu’elles sont deve­nues des pros­ti­tuées.

« Dans ce film, j’ai mis tou­te mon âme et tou­te ma for­ce de tra­vail, por­tée par Nabil Ayou­ch et mes par­te­nai­res de jeu. Le film a été sélec­tion­né à Can­nes. J’y étais, c’était magi­que. Mais dès le len­de­main de sa pré­sen­ta­tion, un mou­ve­ment de hai­ne a démar­ré au Maroc. Un minis­tre qui n’avait pas vu le film a déci­dé de l’interdire avant même que la pro­duc­tion ne deman­de l’autorisation de le dif­fu­ser. Much Loved déran­geait, par­ce qu’il par­lait de la pros­ti­tu­tion, offi­ciel­le­ment inter­di­te au Maroc, par­ce qu’il don­nait la paro­le à ces fem­mes qui ne l’ont jamais. Les auto­ri­tés ont décla­ré que le film don­nait une ima­ge dégra­dan­te de la fem­me maro­cai­ne, alors que ses héroï­nes débor­dent de vie, de com­ba­ti­vi­té, d’amitié l’une pour l’autre, de rage d’exister.

« Et une cam­pa­gne de détes­ta­tion s’est répan­due sur les réseaux sociaux et dans la popu­la­tion. Per­son­ne n’avait enco­re vu le film au Maroc, et il était déjà deve­nu le sujet numé­ro un de tou­tes les dis­cus­sions. La vio­len­ce aug­men­tait de jour en jour, à l’encontre de Nabil « le juif » (sa mère est une jui­ve tuni­sien­ne) et à mon encon­tre. Je déran­geais à mon tour, par­ce que j’avais le pre­mier rôle, par­ce que j’en étais fiè­re, et par­ce que je pre­nais posi­tion ouver­te­ment contre l’hypocrisie par des décla­ra­tions nom­breu­ses.

Cachée sous une burqa

« Des mes­sa­ges de sou­tien et d’amour, j’en ai reçu des dizai­nes. Dans les pays d’Europe où le film est sor­ti et a connu un bel accueil (j’ai notam­ment obte­nu le Prix de la meilleu­re actri­ce dans les deux fes­ti­vals majeurs de films fran­co­pho­nes, Angou­lê­me en Fran­ce et Namur en Bel­gi­que). Mais sur­tout, et c’était le plus impor­tant pour moi, au Maroc. Par des gens éclai­rés car ils sont nom­breux. Et aus­si par des pros­ti­tuées qui ont enfin osé par­ler à visa­ge décou­vert pour dire qu’elles se recon­nais­saient dans le film.

« Mais rien n’a cal­mé la hai­ne contre moi. Sur Face­book et Twit­ter, mon nom est asso­cié à celui de « sale pute » des mil­liers de fois par jour. Quand une fille se com­por­te mal, on lui dit « tu fini­ras com­me Abi­dar ». Tous les jours, je lis que je suis la hon­te des fem­mes maro­cai­nes. Cha­que semai­ne, je reçois des mena­ces de mort. J’ai enco­re des amis et des pro­ches pour me sou­te­nir, mais beau­coup se sont détour­nés de moi. Pen­dant des semai­nes, je ne suis pas sor­tie de chez moi, ou alors uni­que­ment pour des cour­ses rapi­des, cachée sous une bur­qa (quel para­doxe, me sen­tir pro­té­gée grâ­ce à une bur­qa…).

« Ces der­niers jours, le temps pas­sant, la ten­sion me sem­blait retom­bée. Alors jeu­di 5 novem­bre, le soir, je suis allée à Casa­blan­ca à visa­ge décou­vert. J’y ai été agres­sée par trois jeu­nes hom­mes. J’étais dans la rue, ils étaient dans leur voi­tu­re, ils m’ont vue et recon­nue, ils étaient saouls, ils m’ont fait mon­ter dans leur véhi­cu­le, ils ont rou­lé pen­dant de très lon­gues minu­tes et pen­dant ce temps ils m’ont frap­pée sur le corps et au visa­ge tout en m’insultant. J’ai eu de la chan­ce, ce n’était « que » des jeu­nes enivrés qui vou­laient s’amuser… D’autres auraient pu me tuer. La nuit a été ter­ri­ble. Les méde­cins à qui je me suis adres­sée pour les secours et les poli­ciers au com­mis­sa­riat se sont ri de moi, sous mes yeux. Je me suis sen­tie incroya­ble­ment seule… Un chi­rur­gien esthé­ti­que a quand même accep­té de sau­ver mon visa­ge. Ma han­ti­se était jus­te­ment d’avoir été défi­gu­rée, de gar­der les tra­ces de cet­te agres­sion sur mon visa­ge, de ne plus pou­voir fai­re mon métier…

« Nabil Ayou­ch était là tout le temps pour me sou­te­nir. J’ai fait des décla­ra­tions de colè­re que je regret­te. Je ne savais plus où j’étais. Alors j’ai déci­dé de quit­ter le Maroc. C’est mon pays, je l’aime, j’y ai ma vie et ma fille, j’ai foi en ses for­ces vives, mais je ne veux plus vivre dans la peur. On s’attaque à moi pour un rôle que j’ai joué dans un film que les gens n’ont même pas vu. Une cam­pa­gne de déni­gre­ment légi­ti­mée par une inter­dic­tion de dif­fu­sion du film, ali­men­tée par les conser­va­teurs, nour­rie par les réseaux sociaux si pré­sents aujourd’hui… et qui conti­nue de tour­ner en rond et dans la vio­len­ce. Au fond, on m’insulte par­ce que je suis une fem­me libre. Et il y a une par­tie de la popu­la­tion, au Maroc, que les fem­mes libres déran­gent, que les homo­sexuels déran­gent, que les dési­rs de chan­ge­ment déran­gent. Ce sont eux que je veux dénon­cer aujourd’hui, et pas seule­ment les trois jeu­nes qui m’ont agres­sée… »

Loub­na Abi­dar

La ban­de-annon­ce de Much Loved.

PS. Des copies du film ont été mises en cir­cu­la­tion au Maroc, dans les­quel­les des scè­nes por­no­gra­phi­ques ont été ajou­tées pour en dénon­cer l’immoralité !


En langue des médias, liberté se dit laïcité

Un diman­che matin, celui d’un diman­che d’« après ». Plus tout à fait com­me « avant ». Après mes ablu­tions, le café et tou­te la pro­cé­du­re de démar­ra­ge du lamb­da qui s’est cou­ché tard pour cau­se de chaos mon­dial, j’allume mon ordi res­té en mode télé de la veille. Et voi­là que je tom­be (Fran­ce 2) sur trois las­cars en cra­va­tes devi­sant, pei­nards, sur l’étymologie des pré­noms musul­mans en lan­gue ara­be. C’est l’émission « Islam » : fort inté­res­san­te. Je suis sur le ser­vi­ce public de la télé. Vont sui­vre « La Sour­ce de vie », émis­sion des juifs, puis « Pré­sen­ce pro­tes­tan­te », puis « Le Jour du Sei­gneur ». Et, enfin, Nagui reprend les rênes avec « Tout le mon­de veut pren­dre sa pla­ce »… (Je n’ose voir là-dedans une hié­rar­chie cal­cu­lée…)

Donc, pas de pain, mais du reli­gieux et du reli-jeux… Faci­le ? Peut-être mais quand même un chouïa pro­fond. Dans les deux cas, il s’agit de relier, autant que pos­si­ble, selon des niveaux de croyan­ces bien sépa­rés de la pen­sée cri­ti­que, en stra­tes, en cou­ches sédi­men­tai­res. Je veux dire qu’entre « tout ça », ça ne relie pas beau­coup… Cha­cun res­tant dans ses réfé­rents ancrés au plus pro­fond de soi, depuis l’inculcation paren­ta­le, selon qu’on sera né à Kara­chi, Nia­mey, Los Ange­les, Mar­seille, Paris XVIe ou Gen­ne­vil­liers.

Entre-temps j’ai allu­mé le pos­te (Fran­ce Cultu­re, ma radio pré­fé­rée, de loin !). Et là, diman­che obli­ge, vont se suc­cé­der : Chré­tiens d’Orient, Ser­vi­ce pro­tes­tant, La Chro­ni­que scien­ce (trois minu­tes…), Tal­mu­di­ques, Divers aspects de la pen­sée contem­po­rai­ne : aujourd’hui la Gran­de loge de Fran­ce (ça peut aus­si être le Grand orient, la Libre pen­sée, etc., selon le tour de « gar­de »). Et, bien sûr, la Mes­se.

On est tou­jours sur le ser­vi­ce public des médias d’un pays laïc et je trou­ve ça plu­tôt bien, même si, on le devi­ne, tou­tes les innom­bra­bles cha­pel­les, obé­dien­ces et autres ten­dan­ces font la queue devant le bureau de la pro­gram­ma­tion de Radio Fran­ce pour qué­man­der leurs parts de prê­che.

sempe-tele-laicite

– Main­te­nant, je vou­drais vous poser la ques­tion que doi­vent se poser tous nos spec­ta­teurs : Com­ment votre concept oni­ri­que à ten­dan­ce kaf­kaïen­ne coexis­te-t-il avec la vision sublo­gi­que que vous vous fai­tes de l’existence intrin­sè­que ? [© Sem­pé]

Je trou­ve ça plu­tôt bien, et qu’on nous fou­te la paix ! Sur­tout dans la mesu­re où – pour par­ler pré­ci­sé­ment de Fran­ce Cultu­re – le res­te des pro­gram­mes est essen­tiel­le­ment orien­té sur la cultu­re, au sens plein – incluant à l’occasion les reli­gions –, et tout le champ des connais­san­ces : phi­lo­so­phi­ques, his­to­ri­ques, anthro­po­lo­gi­ques, socio­lo­gi­ques –scien­ti­fi­ques en géné­ral, sans oublier l’information (les Matins avec Marc Voin­chet, 6 h 30 – 9 h, sont exem­plai­res).

Je me dis qu’une tel­le radio s’inscrit dans l’« excep­tion cultu­rel­le » fran­çai­se et qu’elle est pré­ci­sé­ment un pro­duit de notre laï­ci­té. Et je note aus­si un autre effet, tout récent celui-là car lié aux atten­tats du 7 jan­vier, et en par­ti­cu­lier le pre­mier contre Char­lie Heb­do. Il ne s’agit nul­le­ment de mini­mi­ser celui contre les juifs du maga­sin casher, évi­dem­ment, mais seule­ment d’en res­ter au fait de la liber­té d’expression et de cari­ca­tu­re. Je trou­ve, en effet, que le ton des médias a mon­té d’un cran dans l’expression même de cet­te liber­té, du moins dans une cer­tai­ne vigueur de lan­ga­ge, voi­re une ver­deur – ce qui consti­tue un signe mani­fes­te et sup­plé­men­tai­re de libé­ra­tion.

Enco­re un effort ! Et pour­vu que ça dure.


Poussée d’athéisme dans le monde arabe et dans l’islam

Depuis l’instauration du « cali­fat isla­mi­que », les lan­gues com­men­cent à se délier dans le mon­de ara­be. Les cri­ti­ques ne visent plus seule­ment les « mau­vai­ses inter­pré­ta­tions de la reli­gion », mais la reli­gion elle-même. Dans le mon­de, des voix – cer­tes rares – s’élèvent aus­si par­mi la dia­spo­ra musul­ma­ne pour s’opposer à l’oppression isla­mi­que.

wafa sultanC’est le cas depuis plu­sieurs années de Wafa Sul­tan, psy­chia­tre amé­ri­ca­no-syrien­ne, exi­lée aux États-Unis, et qui s’exprime avec cou­ra­ge et véhé­men­ce sur les télé­vi­sions – dont Al Jazee­ra…  « C’est pour dire » a dif­fu­sé en 2007 deux de ses vidéos [ICI] et []. Cel­les-ci, rap­por­tées à l’actualité, pren­nent tout leur sens, notam­ment quand cet­te fem­me – mena­cée, faut-il-le dire ? – sou­li­gne avec for­ce com­bien, selon elle, il est impor­tant de fai­re bar­ra­ge au ter­ro­ris­me reli­gieux. Les pro­pos de Wafa Sul­tan, et en par­ti­cu­lier les vidéos qui la mon­trent, ont été détour­nés par d’autres fana­ti­ques, anti-isla­mi­ques en géné­ral et à l’occasion anti-Ara­bes et anti­sé­mi­tes – autant dire d’horribles racis­tes, dont de bien fran­chouillards ! (Voir le géné­ri­que de fin d’une  des deux vidéos en lien ci-des­sus).

En Fran­ce, des athées ont lan­cé un Conseil des ex-musul­mans de Fran­ce. Leur mani­fes­te remon­te à 2003. L’Obs a aus­si publié en 2013 le tex­te de Sami Bat­ti­kh, un jeu­ne vidéas­te liber­tai­re d’origine musul­ma­ne. Sous le titre para­doxal Athée, voi­ci pour­quoi je défends désor­mais la pra­ti­que de l’islam, l’auteur expo­se sa moti­va­tion anti­ra­cis­te et jus­ti­fie ain­si sa soli­da­ri­té avec les musul­mans. Il  se réfè­re à Han­nah Arendt et à sa réflexion autour de la bana­li­té du mal et de l’acceptation pas­si­ve d’une idéo­lo­gie. « Un demi-siè­cle après la publi­ca­tion de Eich­mann à Jéru­sa­lem, s’indigne l’auteur de l’article, notre socié­té n’a jamais été si pro­che de cet­te épo­que som­bre et nau­séa­bon­de. »
Les réseaux dits sociaux dif­fu­sent par ailleurs de nom­breux tweets d’ex-muslims » apos­tats, notam­ment des États-Unis.
En octo­bre der­nier, Omar Yous­sef Sulei­man, a publié sur le site liba­nais indé­pen­dant Raseef22 (Trot­toir22) un arti­cle évo­quant les pous­sées de l’athéisme dans le mon­de ara­be. Bouillon­ne­ment qu’il com­pa­re à celui qui a pré­cé­dé la Révo­lu­tion fran­çai­se…  En voi­ci des extraits :
Dans le mon­de ara­be, on pou­vait cer­tes cri­ti­quer les per­son­nes char­gées de la reli­gion, mais cri­ti­quer la reli­gion musul­ma­ne elle-même pou­vait coûter la vie à celui qui s’y ris­quait, ou du moins le jeter en pri­son. Le mot d’ordre « l’islam est la solu­tion » a été scan­dé durant tou­te l’ère moder­ne com­me une répon­se tou­te fai­te à tou­tes les ques­tions en sus­pens et à tous les pro­blè­mes com­plexes du mon­de musul­man.
 Ammar Mohammed Raseef22

Raseef22 a publié un repor­ta­ge sur ce jeu­ne Yémé­ni­te de 11 ans, Ammar Moham­med

Mais la créa­tion de l’Etat isla­mi­que par Dae­ch et la nomi­na­tion d’un “cali­fe ayant auto­ri­té sur tous les musul­mans”sou­lè­vent de nom­breu­ses ques­tions. Elles met­tent en dou­te le tex­te lui-même [les fon­de­ments de la reli­gion] et pas seule­ment son inter­pré­ta­tion, l’idée même d’une solu­tion reli­gieu­se aux pro­blè­mes du mon­de musul­man. Car, au-delà de l’aspect ter­ro­ris­te du mou­ve­ment Dae­ch, sa pro­cla­ma­tion du cali­fat ne peut être consi­dé­rée que com­me la concré­ti­sa­tion des reven­di­ca­tions de tous les par­tis et grou­pes isla­mis­tes, à com­men­cer par [l’Egyptien fon­da­teur des Frè­res musul­mans], Has­san Al-Ban­na, au début du XXe siè­cle. Au cours de ces trois der­niè­res années, il y a eu autant de vio­len­ces confes­sion­nel­les en Syrie, en Irak et en Egyp­te qu’au cours des cent années pré­cé­den­tes dans tout le Moyen-Orient.

Cela pro­vo­que un désen­chan­te­ment chez les jeu­nes Ara­bes, non seule­ment vis-à-vis des mou­ve­ments isla­mis­tes, mais aus­si vis-à-vis de tout l’héritage reli­gieux. Ain­si, en réac­tion au radi­ca­lis­me reli­gieux, une vague d’athéisme se pro­pa­ge désor­mais dans la région. L’affirmation selon laquel­le « l’islam est la solu­tion » com­men­ce à appa­raî­tre de plus en plus clai­re­ment com­me une illu­sion. Cela ouvre le débat et per­met de tirer les leçons des erreurs com­mi­ses ces der­niè­res années.

Peu à peu, les intel­lec­tuels du mon­de musul­man s’affranchissent des phra­ses impli­ci­tes, ces­sent de tour­ner autour du pot et de mas­quer leurs pro­pos par la rhé­to­ri­que pro­pre à la lan­gue ara­be qu’avaient employée les cri­ti­ques [musul­mans] du XXe siè­cle, notam­ment en Egyp­te : du [roman­cier] Taha Hus­sein à [l’universitaire décla­ré apos­tat] Nasr Hamed Abou Zayd.

Car la mise en dou­te du tex­te a une lon­gue his­toi­re dans le mon­de musul­man. Elle s’est déve­lop­pée là où domi­nait un pou­voir reli­gieux et en paral­lè­le là où l’extrémisme s’amplifiait au sein de la socié­té. [ L’écrivain ara­be des VIIIe-IXe siè­cles] Al-Jahiz et [l’écrivain per­san consi­dé­ré com­me le père de la lit­té­ra­tu­re ara­be en pro­se au VIIIe siè­cle] Ibn Al-Muqaf­fa avaient déjà expri­mé des cri­ti­ques impli­ci­tes de la reli­gion. C’est sur leur héri­ta­ge que s’appuie la désa­cra­li­sa­tion actuel­le des concepts reli­gieux et des figu­res his­to­ri­ques, relayée par les réseaux sociaux, lieu de liber­té pour s’exprimer et débat­tre.

Le bouillon­ne­ment actuel du mon­de ara­be est à com­pa­rer à celui de la Révo­lu­tion fran­çai­se. Cel­le-ci avait com­men­cé par le rejet du sta­tu quo. Au départ, elle était diri­gée contre Marie-Antoi­net­te et, à la fin, elle abou­tit à la chu­te des ins­tan­ces reli­gieu­ses et à la pro­cla­ma­tion de la Répu­bli­que. Ce à quoi nous assis­tons dans le mon­de musul­man est un mou­ve­ment de fond pour chan­ger de cadre intel­lec­tuel, et pas sim­ple­ment de pré­si­dent. Et pour cela des années de lut­te seront néces­sai­res.

Omar Yous­sef Sulei­man
Publié le 3 octo­bre 2014 dans Aseef22 (extraits) Bey­rou­th

Aseef22 entend cou­vrir les infor­ma­tions poli­ti­ques, éco­no­mi­ques, socia­les et cultu­rel­les des 22 pays ara­bes. Fon­dé en août 2013, il s’adresse aux 360 mil­lions d’Arabes.


Ajout du 25/1/15, dans L’Obs.com, sur la dif­fi­cul­té d’être athée en Egyp­te.

« Les Egyptiens pensent toujours que les athées ont besoin d’une aide médicale  »


La défaite Charlie, par André Gunthert (*) 

Aus­si inté­res­sant que sujet à polé­mi­que, le tex­te qui suit, à rebrous­se-poil des pre­miers élans, ne man­que pas de ques­tion­ner, sinon de déran­ger. En par­ti­cu­lier par son pes­si­mis­me dont cha­cun appré­cie­ra la dis­tan­ce – ou proxi­mi­té – avec sa pro­pre per­cep­tion de la réa­li­té sur­gie des tra­gi­ques évé­ne­ments de la semai­ne der­niè­re. 

Plus impor­tan­te mobi­li­sa­tion en Fran­ce depuis la Libé­ra­tion, la mar­che de diman­che a-t-elle été l’«élan magni­fi­que» d’un peu­ple qui redres­se la tête face à la bar­ba­rie? Je vou­drais le croi­re. Mais l’extrême confu­sion qui carac­té­ri­se la lec­tu­re “répu­bli­cai­ne” de l’affaire Char­lie ne fait qu’accroitre ma tris­tes­se et mon inquié­tu­de. Je peux me trom­per, mais mon sen­ti­ment est que cet­te appa­ren­te vic­toi­re est la signa­tu­re la plus cer­tai­ne de notre défai­te.

Mer­cre­di 7 jan­vier, j’apprends la tue­rie à la rédac­tion de Char­lie, en plein Paris. On annon­ce 11 morts. L’instant de sidé­ra­tion pas­sé, mon cer­veau asso­cie de lui-même le sou­ve­nir de l’affaire des cari­ca­tu­res de Maho­met à l’attentat. Puis j’entends à la radio l’énoncé des qua­tre noms des des­si­na­teurs: Cabu, Wolins­ki, Charb, Tignous. La tris­tes­se et la colè­re m’envahissent, car je connais ces noms, je vois leurs des­sins. Les vic­ti­mes ne sont pas des ano­ny­mes, mais des per­son­na­li­tés sym­pa­thi­ques, bien connues du grand public, pour deux d’entre eux, depuis les années 1960.

Qua­tre noms qui chan­gent tout. Je suis mal­heu­reu­se­ment inca­pa­ble de me rap­pe­ler le nom des vic­ti­mes ano­ny­mes de la pri­se d’otages de Vin­cen­nes, pour­tant plus récen­te. L’attentat à Char­lie-Heb­do est la mar­que d’un chan­ge­ment de stra­té­gie redou­ta­ble des dji­ha­dis­tes. Mal­gré l’horreur des tue­ries per­pé­trées par Moham­med Merah (7 morts, mars 2012) ou Meh­di Nem­mou­che (4 morts, mai 2014), ces atten­tats ont été ran­gés dans la lon­gue lis­te des cri­mes ter­ro­ris­tes, sans pro­vo­quer une émo­tion com­pa­ra­ble à cel­le d’aujourd’hui.

Depuis les réac­tions sus­ci­tées l’été der­nier par l’exécution de James Foley, les jour­na­lis­tes sont deve­nus des cibles de choix des dji­ha­dis­tes. Au choix de la lisi­bi­li­té sym­bo­li­que des atten­tats, très appa­rent depuis le 11 sep­tem­bre, se super­po­se une nou­vel­le option qui consis­te à viser déli­bé­ré­ment la pres­se, pour aug­men­ter l’impact des atten­tats. Selon cet­te grille très mac-luha­nien­ne où le média se confond avec le mes­sa­ge, le réflexe natu­rel des col­lè­gues et amis des vic­ti­mes étant d’accorder plus d’importance à l’événement que lorsqu’il s’agit d’anonymes, l’amplification média­ti­que est bien supé­rieu­re lors­que des jour­na­lis­tes sont tou­chés.

L’efficacité de cet­te stra­té­gie a reçu sa confir­ma­tion le 11 jan­vier. Si 4 mil­lions de Fran­çais sont des­cen­dus dans la rue, c’est à cau­se de la lisi­bi­li­té d’un atten­tat visant la pres­se, ins­ti­tu­tion pha­re de la démo­cra­tie, et à cau­se de l’énorme émo­tion sus­ci­tée par le meur­tre de per­son­na­li­tés connues et aimées.

«Je suis Char­lie» est la mar­que d’une iden­ti­fi­ca­tion d’une lar­ge part du grand public aux vic­ti­mes. Il fal­lait, pour attein­dre ce degré d’empathie, un capi­tal de noto­rié­té et d’affection qui ne pou­vait être réuni que par les des­si­na­teurs d’un jour­nal sati­ri­que pota­che et non-vio­lent.

Les effets de ce piè­ge sont catas­tro­phi­ques. Alors même que la socié­té fran­çai­se glis­se peu à peu dans l’anomie carac­té­ris­ti­que des fins de sys­tè­me, exac­te­ment com­me le 11 sep­tem­bre a gal­va­ni­sé la nation amé­ri­cai­ne, le «pays de Vol­tai­re» ne retrou­ve le sens de la com­mu­nau­té que face à l’adversité ter­ro­ris­te. Com­me l’écrit Daniel Schnei­der­mann: «Elle fla­geo­lait, la Fran­ce. On ne savait plus très bien pour­quoi conti­nuer à l’aimer. Depuis avant-hier, il me sem­ble qu’on com­men­ce à re-com­pren­dre ce qu’on a à défen­dre».

On ne sait pas ce qu’on a à fai­re ensem­ble, mais on sait contre qui. Le pré­cé­dent ras­sem­ble­ment d’ampleur com­pa­ra­ble, celui du 1er mai 2002 contre Jean-Marie Le Pen, réa­li­sait lui aus­si l’«union sacrée» contre un enne­mi de la Répu­bli­que, réunis­sant plus de per­son­nes qu’aucune autre cau­se.

Nul hasard à ce qu’on retrou­ve aujourd’hui la même ima­ge à la Une des jour­naux, cel­le d’un pom­pié­ris­me exal­té, qui s’appuie sur l’allégorie d’institutions pétri­fiées dans un ges­te immo­bi­le. Sou­dée par la peur, le deuil et la colè­re, la com­mu­nau­té qui fait bloc contre l’ennemi est pro­fon­dé­ment régres­si­ve. Elle se ber­ce de sym­bo­les pour fai­re mine de retrou­ver une his­toi­re à laquel­le elle a ces­sé depuis long­temps de croi­re. Dès le len­de­main du 11 jan­vier, on a pu consta­ter que cet­te mytho­gra­phie répu­bli­cai­ne signi­fiait d’abord le retour aux fon­da­men­taux: retour de l’autorité,triom­phe de la répres­sion, dithy­ram­bes des édi­to­ria­lis­tes – jusqu’aux pitre­ries de Sar­ko­zy, pas un clou n’a man­qué au cer­cueil de l’intelligence.

Mais le pire est enco­re à venir. Car mal­gré les appels des modé­rés à évi­ter les amal­ga­mes, c’est bien la droi­te tou­te entiè­re, calée sur les star­ting-blocks de l’islamophobie, qui s’est engouf­frée sur le bou­le­vard de la “guer­re des civi­li­sa­tions” et la dénon­cia­tion de l’ennemi inté­rieur. Inuti­le d’essayer de rap­pe­ler que le dji­ha­dis­me repré­sen­te aus­si peu l’islam que le Front natio­nal la Fran­ce éter­nel­le, la grille de lec­tu­re iden­ti­tai­re, cel­le-là même à laquel­le cédaient les cari­ca­tu­res de Char­lie, qui pei­gnaient le ter­ro­ris­me sous les cou­leurs de la reli­gion, est trop sim­ple pour man­quer de convain­cre les imbé­ci­les.

Les ter­ro­ris­tes ont-ils GAGNÉ? Si l’on par­court la lis­te des motifs qui ali­men­tent la radi­ca­li­sa­tion, dres­sée par Domi­ni­que Boul­lier, qui rejoint cel­le des maux de notre socié­té, on se rend comp­te que rien d’essentiel ne chan­ge­ra, et que rien ne peut nous pro­té­ger de cri­mes qui résul­tent de nos erreurs et de nos confu­sions. Com­me celui de la socié­té amé­ri­cai­ne après le 11 sep­tem­bre, c’est un som­bre hori­zon que des­si­ne l’après-Charlie. Pas­sé le moment de com­mu­nion, aucun élé­ment concret ne per­met pour l’instant de croi­re que ce ne sont pas les plus mau­vais choix qui seront rete­nus.

(*) André Gun­thertcher­cheur en his­toi­re cultu­rel­le et étu­des visuel­les (EHESS)

(Arti­cle paru dans L’image socia­le -13 jan­vier 2015 )



Effet Charlie ? Libé saisi par le blasphème

Sans dou­te conta­mi­né par le « virus Char­lie » et ses agents por­teurs héber­gés dans ses locaux, Libé­ra­tion se lâche à son tour. Sa une de demain 16 jan­vier annon­ce un défou­le­ment blas­phé­ma­toi­re tous azi­muts. Tant qu’à blas­phé­mer, arro­sons gaie­ment et lar­ge­ment. Une bon­ne foi(s ) pour tou­tes ?  Vingt guieux que non ! le sujet étant inépui­sa­ble – ce qu’on appel­le les éner­gies renou­ve­la­bles, cen­sées ali­men­ter l’écologie men­ta­le… 

charlie libé blasphemes

Libé 16/1/15


Personne n’est obligé de lire « Charlie Hebdo » !

charlie hebdo libé

[ Libé du jour 14/1/15

Char­lie Heb­do repa­raît. On repar­le donc du blas­phè­me, plus que de liber­té, qui est cen­tra­le, essen­tiel­le, non négo­cia­ble. Libre au blas­phé­mé de le fai­re savoir dans son « Cha­ria Heb­do », par exem­ple. Libre aus­si à tout reli­gieux de ne pas s’adonner à ce qui le chif­fon­ne. En liber­té, per­son­ne n’est obli­gé à quoi que ce soit, pas même de lire Char­lie Heb­do si ça ris­que de le déran­ger ! Autre­ment dit on a le choix, libre­ment. Tan­dis que les fana­ti­ques d’Allah, les semeurs de mort à la kalach­ni­kov n’ont lais­sé aucun choix, aucu­ne liber­té à leurs dix-sept vic­ti­mes.

Ce ne serait pas si com­pli­qué si une moi­tié de la pla­nè­te ne pen­sait pas pré­ci­sé­ment le contrai­re. Et même bien plus que la moi­tié si aux fon­da­men­ta­lis­mes reli­gieux on ajou­te les inté­gris­mes poli­ti­ques. Il serait d’ailleurs plus sim­ple, pour l’inventaire, de comp­ta­bi­li­ser les excep­tions. Les­quel­les n’étant pas non plus exemp­tes de tout péché dans ce domai­ne si sen­si­ble aux fluc­tua­tions, aux ten­ta­tions, aux fai­bles­ses auto­ri­tai­res, faci­le­ment liber­ti­ci­des.

charlie hebdo faber

© faber

Char­lie repa­raît, les regards se tour­nent vers lui, les conscien­ces se sou­la­gent… et voi­là qu’on embas­tille un Dieu­don­né ! Du moins l’a-t-on « inter­pel­lé ». La ques­tion jaillit [Le Mon­de] : « Pour­quoi Dieu­don­né est-il atta­qué alors que “Char­lie Heb­do” peut fai­re des “unes” sur la reli­gion ? » Par­ce que sa pro­vo­ca­tion c’est de l’apologie du ter­ro­ris­me. Cer­tes… Par­ce que la Liber­té ne serait qu’un concept, une lam­pe allu­mée au loin, un pha­re dans la tem­pê­te humai­ne. Par­ce que la Fra­ter­ni­té est une uto­pie et l’Égalité un leur­re ? Peut-être et rai­son de plus pour œuvrer à la Jus­ti­ce, autant que fai­re se peut, dans la com­plexi­té du vas­te mon­de et des esprits plus ou moins errants. Et sur­tout pas dans la Véri­té, cet­te redou­ta­ble tueu­se. Le der­nier mot (ici) à mon vieux pote Mon­tai­gne : « Mieux vaut pen­ser contre soi-même que conso­li­der la matiè­re de ses pro­pres convic­tions ».


« Je suis Charlie ». Les mots, les images, les symboles

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© Mar­tin Argy­ro­glo

Cette pho­to, vite deve­nue emblé­ma­ti­que, a été pri­se par Mar­tin Argy­ro­glo, un pho­to­gra­phe indé­pen­dant. Elle a été par­ta­gée sur Twit­ter des mil­liers de fois. Le cli­ché a été qua­li­fié de « plus bel­le pho­to de la mani­fes­ta­tion », d’instantané « his­to­ri­que » et, com­me tel, com­pa­ré au tableau d’Eugène Dela­croix, La Liber­té gui­dant le peu­ple. Le pein­tre s’était ins­pi­ré du sou­lè­ve­ment popu­lai­re pari­sien contre Char­les X, les 27, 28 et 29 juillet 1830, connues sous le nom des Trois Glo­rieu­ses.

On remar­que­ra aus­si sur cet­te ima­ge, au pied de Mada­me LaNa­tion, une pan­car­te au gra­phis­me typé sou­vent vu dans les manifs. Et pour cau­se : son auteur est un fer­vent pra­ti­quant des manifs, dès lors qu’il en épou­se la cau­se, en Fran­ce et en Euro­pe. Un repor­ter du Monde.fr a retrou­vé ce mili­tant.

L’homme-pancarte par lemon­de­fr

Une autre pho­to tient la vedet­te de cet­te actua­li­té, elle a été pri­se par un pho­to­gra­phe de Nan­tes, Sté­pha­ne Mahé, venu en ren­fort pour l’agence bri­tan­ni­que Reu­ters. Appe­lée « Le crayon gui­dant le peu­ple », elle immor­ta­li­se Char­les Bous­quet, un jeu­ne comé­dien de Lama­lou-les-Bains (Hérault) armé d’un crayon géant et ins­tal­lé sur Le Triom­phe de la Répu­bli­que, pla­ce de la Nation.

Le Crayon guidant le peuple charlie

« Le Crayon gui­dant le peu­ple ». © Sté­pha­ne Mahé, Reu­ters                                                     Le tableau d’Eugène Dela­croix, 1830



« Charlie ». Retour sur images, appel aux Lumières

Un 11 jan­vier bien sûr mémo­ra­ble. Quel­ques ima­ges ci-des­sous (cli­quer des­sus pour les agran­dir) com­me matiè­re à ques­tions, pour ne pas tom­ber dans l’angélisme lié aux gran­des com­mu­nions et à leurs len­de­mains désen­chan­tés – on se sou­vient des « Blacks-Blancs-Beurs » por­tés par l’utopie foot­bal­leu­se de la Cou­pe du mon­de (1998), retom­bée com­me un souf­flé. Sei­ze ans après, l’intégration des immi­grés demeu­re plus que pro­blé­ma­ti­que : ghet­tos des BANLIEUES, ins­tal­la­tion du Front natio­nal, isla­mis­me, anti­sé­mi­tis­me, désar­roi des ensei­gnants, impuis­san­ce des poli­ti­ques. Le tout sur fond de mon­dia­li­sa­tion libé­ra­le dévas­ta­tri­ce avec ses ter­ri­fiants corol­lai­res : chô­ma­ge galo­pant, guer­res de reli­gion et guer­res tout court, l’économie aux mains des finan­ciers, abî­mes entre riches tou­jours plus riches et pau­vres tou­jours plus pau­vres, pilla­ge éhon­té des res­sour­ces natu­rel­les, dés­équi­li­bres éco­lo­gi­ques et affo­le­ment du cli­mat pla­né­tai­re, mena­ces gran­dis­san­tes sur les espè­ces végé­ta­les et ani­ma­les – jusqu’à l’espèce humai­ne. Seul, ou pres­que, l’obscurantisme se por­te bien. Le pes­si­mis­me aus­si, quand « les bras nous en tom­bent ». Ce ne fut pas le cas ce diman­che 11 jan­vier, pen­dant ces quel­ques heu­res où, pour quel­ques mil­lions d’humains, « le ciel était tom­bé sur ter­re ». Sur ter­re où il s’agit bien de redes­cen­dre et d’y allu­mer les Lumiè­res.


« Charlie ». Le jour d’après

par Ser­ge Gar­de, ancien jour­na­lis­te

Le cœur ser­ré, diman­che, j’ai défi­lé à Paris, pour ren­dre hom­ma­ge aux Char­lie assas­si­nés et pour défen­dre la liber­té de rire de tout, et même de leur mort.

Une lar­me dans ce tsu­na­mi de soli­da­ri­té et de pro­tes­ta­tion.

J’ai mani­fes­té pour la liber­té d’expression, la liber­té de la pres­se, et pour tou­tes ces valeurs qui fon­dent mon ADN répu­bli­cai­ne, fai­sant mien­ne l’irrévérente imper­ti­nen­ce qui carac­té­ri­se l’humour de Charb, Cabu, Wolins­ki, Hono­ré, Tignous et des autres…

Sans oublier cel­le de notre Siné per­ma­nent…

J’ai par­ti­ci­pé, avec ces qua­tre mil­lions de Char­lie, modes­te­ment mais assu­ré­ment, à créer un de ces moments de com­mu­nion qui redon­nent à ma Fran­ce ses cou­leurs arc-en-ciel : Liber­té, Soli­da­ri­té, Fra­ter­ni­té, Laï­ci­té, Tolé­ran­ce, Res­pect de la vie…

Ren­tré chez moi, j’ai consta­té le fos­sé creu­sé entre ce dont étaient por­teurs l’immense majo­ri­té des Char­lie et ce quar­te­ron de « lea­ders mon­diaux » enkys­tés en tête de la mani­fes­ta­tion. Eux, à quel­ques excep­tions près, n’étaient pas des Char­lie, mais des ser­gents recru­teurs… Ils ten­taient d’enrôler les mar­cheurs de la Répu­bli­que dans « leur » « guer­re au ter­ro­ris­me ! »

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Un fos­sé ? Un gouf­fre !

Mais de quel ter­ro­ris­me par­lent-ils ? Tra­quer mieux les fous d’un dieu (quel qu’il soit !) ou d’une théo­rie mor­ti­fè­re, oui, cent fois oui ! Mais jus­ti­fier par cet­te pseu­do guer­re (un concept créé à la Mai­son Blan­che) les cri­mes com­mis contre des civils dans des pays qui n’intéresseraient pas l’Occident s’ils ne pos­sé­daient pas d’immenses res­sour­ces éner­gé­ti­ques, non ! La pla­ce d’un Neta­nya­hu n’est-elle pas plu­tôt devant le Tri­bu­nal pénal inter­na­tio­nal pour y répon­dre des cri­mes de guer­re qu’il a com­mis ? Et déjà Valls et ses pairs envi­sa­gent, au nom de cet­te guer­re contre « LE » ter­ro­ris­me, de res­trein­dre par la loi nos liber­tés publi­ques ! Cel­les que, jus­te­ment, les 12 Char­lie assas­si­nés défen­daient !

Pas­sé cet inou­blia­ble diman­che de pure émo­tion et de soli­da­ri­té, le temps de la réflexion s’impose pour nous qui res­tons dans la cruel­le beau­té du réel.

Ser­ge Gar­de, ancien jour­na­lis­te


« Je suis Charlie ». Pourquoi je n’irai pas défiler, par Faber

allah charlie

Jusqu’à La Mec­que… 😉

Pour dire vrai, je com­men­ce à en avoir plein les bot­tes de ces com­mé­mo­ra­tions. Ça n’a pas tar­dé. Je ne m’appelle pas Char­lie. Je n’irai pas à la manif. Et je pen­se que même Cabu et sur­tout Wolins­ki auraient pré­fé­ré bai­ser que s’emmerder un diman­che aprém” dans les rues sous la pluie. Purée, je rêve, tout le mon­de est Char­lie ? Qui le lisait ? Un mil­lion de thu­ne tom­be pour fai­re vivre les morts. Ça ne mar­che pas, c’est même vomi­tif.

Si le mec (gen­re Colu­che qui cau­se) il aimait Char­lie, ben il avait que ache­ter Char­lie. Y avait des des­sins avec des fem­mes à poils, ouah la rise. J’ai eu le mal­heur de dire la même cho­se sur Média­part.

Je suis trai­té de mer­de et fer­me ta gueu­le. Pour­tant, moi, poli et tout. Les Tshirt Char­lie, les pots de mou­tar­de Char­lie, les cas­quet­tes et por­te-clés, c’est pathé­ti­que. Et sur­tout ça vient tard com­me la thu­ne de Fleu­re Pel­le­rin et autres cro­que­morts. Non, non. Il faut don­ner la chan­ce aux des­si­na­teurs VIVANTS, jeu­nes ou vieux. IL FAUT que les jour­naux, papiers ou élec­tro­ni­ques ouvrent leurs pages aux des­si­na­teurs.

C’est un médium spé­ci­fi­que le des­sin, pro­pre et même sale à la pres­se. Les lec­teurs sau­tent des­sus. Car expres­sion direc­te. Dans un des­sin, on ne peut pas chan­ger une ligne, une vir­gu­le, une intro, une chu­te. Bien sûr, je par­le de des­sin, pas des mer­des beso­gneu­ses avec des noms sur des vali­ses, des pan­neaux et plein de bla­bla.

On ne des­si­ne pas à la radio com­me ten­te de le fai­re croi­re Fran­ce Inter. Les des­si­na­teurs meu­rent de faim, de froid, de la médio­cri­té et de la trouille des patrons de pres­ses. Les patrons de pres­se aiment Plan­tu qui fait l’instit” et pen­se lui aus­si que les lec­teurs ont besoin d’explications. Mais les lec­teurs regar­dent ARTE et ne lisent pas que des tor­chons et devant la machi­ne à café ou ailleurs, il y a des gens géniaux qui ramè­nent leur tron­che, des gran­des gueu­les et cela vaut bien un des­sin par­fois. Les lec­teurs sont intel­li­gents

Pour­quoi Char­lie ? Les mecs, les nanas (peu) les meilleurs crayons, ont dû créer leur jour­nal pour s’exprimer et vivre. quel est le réd” chef aujourd’hui qui rece­vrait un Rei­ser, un Gébé, un Cabu ? Regar­der cinq minu­tes seule­ment ses des­sins ? Modes­te­ment, je rela­te un truc : un réd chef (et mer­de à son jour­nal) me dit qu’il ado­re mes des­sins. Mais, rajou­te t-il, les lec­teurs ne com­pren­draient pas. Voi­la un exem­ple.

Le réd chef pen­se que ses lec­teurs sont des cré­tins. Et il conti­nue à leur ser­vir la sou­pe tiè­de. Et sur­tout il n’a jamais regar­dé une ima­ge, il ne sait pas par­ler des­sin. C’est pour­quoi je n’irai pas à la manif. C’est pour­quoi je conti­nue­rai à des­si­ner.

La grand mes­se des convain­cus de la liber­té ?

Mais ils sont où dans le civil ces révol­tés du bri­quet et de la flam­me au bord de la fenê­tre ? Oui, je suis tris­te et amer ce soir. Et je n’aime pas les défi­lés.

André Faber

cabu charlie canard enchaine

Le der­nier des­sin de Cabu paru dans le Canard, le jour-même de son exé­cu­tion. On en était au fils du beauf. Entré dans les dic­tion­nai­res, le beauf res­te­ra aus­si dans l’Histoire com­me « per­son­na­ge concep­tuel », selon l’expression de Deleu­ze, repri­se par Onfray. [Cli­quer pour agran­dir]


« Je suis Charlie ». Sophia Aram se demande…


L’hommage de Sophia Aram à Char­lie Heb­do sur Fran­ce Inter

« Et Dieu dans tout ça ? », s’interroge Sophia Aram, tou­te dubi­ta­ti­ve après la per­te de ses copains de Char­lie. Notons, à pro­pos de la célè­bre inter­pel­la­tion,  que si  son auteur, Jac­ques Chan­cel, a été épar­gné par les fous d’Allah c’est par­ce qu’il a pré­fé­ré mou­rir avant leurs accès de cha­ri­té isla­mis­te. Enco­re que, ne fai­sant pas par­tie de cet­te ban­de de mécréants désor­mais déci­mée, il aurait sans dou­te été épar­gné. Pour­quoi Allah n’aurait-il pas eu des bon­tés envers un croi­sé com­me lui, si média­ti­que et chré­tien, ami des grands de ce mon­de, de Nico­las Sar­ko­zy et de Car­la ?


« Je suis Charlie ». Non, Dieu n’est pas grand *

Des mil­liers de citoyens ont mani­fes­té hier leur soli­da­ri­té avec les dou­ze vic­ti­mes de l’affreux car­na­ge de ce 7 jan­vier à Char­lie Heb­do, jour noir pour la Fran­ce, la démo­cra­tie, la liber­té d’expression, l’humanité digne de ce nom. Que ces meur­tres affreux aient été per­pé­trés au nom d’Allah méri­te pour le moins de s’interroger sur la gran­deur de ce dieu et de ses « ser­vi­teurs ». D’où ces quel­ques remar­ques et réflexions pour ten­ter d’éclairer nos lan­ter­nes vacillan­tes…

Dernier Charb. Prémonitoire…

Der­nier Charb. Pré­mo­ni­toi­re…

Inuti­le de pren­dre des gants : cet atten­tat est signé. Il l’est d’abord par sa cible : un jour­nal libre et liber­tai­re, ico­no­clas­te jusqu’à la pro­vo­ca­tion, irré­li­gieux sinon anti-reli­gieux. Un jour­nal qui s’en pre­nait tout spé­cia­le­ment aux inté­gris­tes musul­mans et avait trans­gres­sé (du point de vue de l’islam) l’interdit de la repré­sen­ta­tion ima­gée de Maho­met. Signé, cet atten­tat l’est aus­si clai­re­ment par les pro­fé­ra­tions ver­ba­les de ses auteurs rap­por­tées par des témoins pro­ches, confir­mées par les décla­ra­tions du pro­cu­reur de la Répu­bli­que.

Le carac­tè­re reli­gieux de ces actes est donc indé­nia­ble, quel­les que soient les déné­ga­tions des repré­sen­tants offi­ciels des trois mono­théis­mes et de leurs varian­tes. Ceux-ci s’emploient dans le même empres­se­ment et la même una­ni­mi­té à se déso­li­da­ri­ser des auteurs de l’odieux atten­tat qu’ils n’hésitent pas à qua­li­fier de « bar­ba­res ». Dont acte. Com­ment pour­rait-il en être autre­ment ?

Mais les cler­gés – je sou­li­gne : les appa­reils reli­gieux, pas les croyants – ont une évi­den­te urgen­ce à se dédoua­ner de leurs res­pon­sa­bi­li­tés his­to­ri­ques en matiè­re de bar­ba­ries pas­sées, qui ne sont pas que loin­tai­nes dans l’Histoire. Les guer­res de reli­gion en Fran­ce valaient bien, dans leur gen­re, cel­les des schis­mes musul­mans actuels. Les hor­reurs d’Al Quaï­da, d’Aqmi, de l’« État isla­mi­que » n’ont rien à envier à la « sain­te inqui­si­tion ». Autres lieux, autres temps, mêmes mœurs sur l’air de l’intolérance obs­cu­ran­tis­te, la sau­va­ge­rie sadi­que, la tor­tu­re des plus fai­bles, fem­mes et enfants, jusqu’aux pires per­ver­sions sexuel­les.

J’entendais dans le pos­te ce matin Axel Kahn, émi­nent spé­cia­lis­te de la bio-éthi­que, affir­mer qu’il ne voyait pas en quoi les déri­ves meur­triè­res des isla­mis­tes, tout com­me cel­les de tel fana­ti­que juif impli­quaient leurs reli­gions res­pec­ti­ves. Vrai­ment ? Et d’ajouter, en sub­stan­ce : je vou­drais prou­ver qu’on tue autant au nom de Dieu que de pas Dieu. Oui, dit de cet­te maniè­re. Il en va autre­ment si on étend cet­te notion de Dieu à cel­le de croyan­ce qui, dès lors, per­met de ran­ger sous une même ban­niè­re les « reli­gions » du nazis­me et du sta­li­nis­me. Obser­vons leurs rites, leurs cre­dos, leurs prê­tres, tem­ples – et leur sata­nées obses­sions anti-vie, et leurs « mains noi­res enfon­cées dans le ven­tre des hom­mes » (Panaït Istra­ti, retour d’URSS). Et j’étendrais volon­tiers la lis­te à la reli­gion du foot­ball !

  charlie

Des­sin de Wolins­ki

Maints obser­va­teurs, anthro­po­lo­gues et autres, affir­ment que l’être humain serait « par essen­ce » un être croyant. J’ai ten­dan­ce à le pen­ser aus­si. Tout en en dédui­sant la néces­si­té, dans un pro­ces­sus d’évolution, d’œuvrer contre soi-même, au besoin, à s’alléger du poids des­di­tes croyan­ces, de s’élever autant que pos­si­ble, com­me « un enfant jouant au bord de la mer » pour repren­dre cet­te expres­sion d’un New­ton (qui était déis­te). Rien d’original en cela, s’agissant de pro­lon­ger – mais ce n’est pas si sim­ple – ce pro­fond mou­ve­ment enga­gé au XVIIIe siè­cle et que, pré­ci­sé­ment on a dénom­mé Lumiè­res, par oppo­si­tion à l’obscurantisme domi­nant jus­que là tou­te la pla­nè­te – à l’exception nota­ble de l’Antiquité grec­que et romai­ne avec leurs admi­ra­bles phi­lo­so­phes et pen­seurs.

S’alléger de ses croyan­ces, à mon sens, ne signi­fie pas pré­ten­dre s’en défai­re tota­le­ment – d’autant qu’il en est d’utiles, quand elles aident à vivre ou a sur­vi­vre face à l’adversité et à la déses­pé­ran­ce, ou quand elles sont néces­sai­res à la com­mu­nau­té humai­ne pour lui assu­rer, lui cimen­ter sa cohé­sion, com­me en ce moment par exem­ple où des valeurs sacrées se trou­vent pié­ti­nées. Le sacré, au sens laï­que, étant ce qui est deve­nu non négo­cia­ble pour une socié­té ; ain­si pour les Fran­çais, la Fra­ter­ni­té, l’Égalité, la Liber­té. Je les mets exprès dans cet ordre inver­se à l’officiel, par urgen­ce et prio­ri­té. J’y ajou­te bien sûr la Laï­ci­té, qua­triè­me pilier de notre « cho­se publi­que », la res publi­ca, dont on décou­vre les si for­tes ver­tus en ce moment d’ébranlement des valeurs mora­les. Car c’est bien cet­te Laï­ci­té qui nous per­met jusqu’à main­te­nant, depuis 1905 avec la sépa­ra­tion des égli­ses et de l’État, et non sans dif­fi­cul­tés pério­di­ques, de main­te­nir les Lumiè­res allu­mées, dont pré­ci­sé­ment cel­les de la pres­se, libre jusqu’à la sati­re, la paro­die, la cari­ca­tu­re, l’irrévérence – bref, ce néces­sai­re contre-pou­voir, ce vac­cin contre l’obscur.

Voi­là sans dou­te ce que la tra­gé­die du 7 jan­vier 2015 aura réveillé dans les conscien­ces par­fois ramol­lies de notre vieux pays, conscien­ces ramol­lies peut-être, mais donc pas vrai­ment étein­tes. Et là, je son­ge au vieil Hugo, allez savoir pour­quoi : « Et l’on voit de la flam­me aux yeux des jeu­nes gens, / Mais dans l’œil du vieillard on voit de la lumiè­re. » [Booz endor­mi] Je dois son­ger au tui­la­ge néces­sai­re des géné­ra­tions : Cabu, Hono­ré, Wolins­ki, les sep­tuas bien enta­més, & Charb, Tignous, jeu­nes qua­dras.

Qu’est-ce qui consti­tue un ciment pour nos socié­té plus ou moins éclai­rées, par­fois assom­bries ? Un liant com­mun qui per­met­te un consen­sus, lequel étant sou­vent pas­sa­ger, puis fluc­tuant, avant de se déli­ter.

Hier, aujourd’hui, c’est le « Je suis Char­lie » – com­me il y eut avec des for­tu­nes diver­ses « Nous som­mes tous des juifs alle­mands » ou « Nous som­mes tous des Amé­ri­cains »… Une situa­tion, un dra­me, un mot der­riè­re les­quels cha­cun se recon­naît, ou croit se recon­naî­tre sous des valeurs com­mu­nes. En fait, sous ces géné­ra­li­sa­tions abu­si­ves, cha­cun gar­de ses croyan­ces, à l’occasion ren­for­cées, venant réchauf­fer ses cer­ti­tu­des dans la fer­veur de la mas­se, la com­mu­nion – la mes­se. Ce fris­son d’église qu’on peut connaî­tre dans les manifs, où notre uto­pie sem­ble à por­tée de ban­de­ro­les et de slo­gans, de caté­chis­mes.

charlie hebdo

Des­sin de Wolins­ki

Qu’y a-t-il donc der­riè­re cha­que peti­te pan­car­te « Je suis Char­lie » ? Pour repren­dre une for­mu­le célè­bre (le bou­quin de Badiou sur Sar­ko­zy ) « De quoi Char­lie est-il le nom ? » Quel­les inten­tions sous ten­dues der­riè­re l’indignation, sous la sin­cé­ri­té appa­ren­te. Entre l’anti-Arabe de base, le sio­nis­te dégui­sé, l’allumé(e) de la Manif pour tous, le gau­chis­te de ser­vi­ce, les poli­ti­ciens en quê­te de bla­son à redo­rer, des lec­teurs de Houel­le­becq et Zem­mour, pau­més com­me eux, enfin la Le Pen et sa guillo­ti­ne, on trou­ve­ra cin­quan­te autres nuan­ces de gri­sâ­tre et autres matiè­res à ren­for­cer son sys­tè­me de valeurs.

Une de ces nuan­ces cepen­dant méri­te qu’on s’y arrê­te ; c’est cel­le de l’islamophobie, sans dou­te par­mi les plus répan­dues car elle répond :

– D’une part direc­te­ment à l’actualité nour­rie et entre­te­nue, de fait par les évé­ne­ments, de Char­lie à Meh­ra, du Mali au Pakis­tan, de la Libye à l’Indonésie en pas­sant par la Soma­lie, le Yémen, la Syrie, l’Irak, l’Iran, Israël, la Pales­ti­ne, le Liban, jusqu’à l’Afghanistan et j’en pas­se. Il y a là tout un arc géo-poli­ti­que (ne pas oublier l’islamisme chi­nois !) qui s’est amal­ga­mé à par­tir du pétro­le saou­dien et per­si­que, pour s’étendre tel­le une pol­lu­tion pla­né­tai­re dou­blée de pétro-dol­lars et appe­lant à un sur­croît de bigo­te­rie cora­ni­que des­ti­née à rache­ter, en appa­ren­ce, la riches­se cou­pa­ble.

– D’autre part, cet­te isla­mo­pho­bie pré­sen­te un autre avan­ta­ge non négli­gea­ble : en dési­gnant les affreux isla­mis­tes, elle déli­vre un blanc seing aux par­ties pré­sen­ta­bles des mono­théis­mes. Une opé­ra­tion de blan­chi­ment, en quel­que sor­te, concer­nant tout le vas­te champ des opia­cées léga­li­sées à l’intention des Peu­ples… Ce qu’une bel­le astu­ce gra­phi­que expri­me ain­si, allé­luia ! :
photo

Coexist-ence pacifique ?

Coexist-ence paci­fi­que ?

Peut-être com­pren­dra-t-on mieux ain­si la hâte appli­quée à fai­re appa­raî­tre les ter­ro­ris­tes isla­mis­tes com­me des « loups soli­tai­res », des ano­ma­lies dans le flot nor­mal des bon­nes reli­gions bien soli­dai­res. Une reli­gion étant une sec­te qui a réus­si – un peu com­me le gara­ge de Ste­ve Jobs est deve­nu la mul­ti­na­tio­na­le d’Apple… si je puis me per­met­tre cet ana­chro­nis­me –, elle se radi­ca­li­se en deve­nant mono­po­lis­ti­que, avant d’éclater en diver­ses conces­sions à la dou­ce modes­tie retrou­vée. Etc. Ain­si s’autoproclament le bon chris­tia­nis­me, le bon judaïs­me, le bon islam…

Opé­ra­tion de pas­se-pas­se avec retour vers l’obscur où se com­plai­sent les mar­chands d’illusion, les spé­cu­la­teurs de l’au-delà et, au bout du comp­te, les fous de Dieu et autres hal­lu­ci­nés des arriè­re-mon­des pour qui une insul­te contre leur foi est une infrac­tion plus gra­ve que l’assassinat de dou­ze êtres humains.

charlie

Phi­lip­pe Gelu­ck

Mais pour­quoi cet­te vio­len­ce meur­triè­re ? Autre et vas­te sujet que je ne sau­rais épui­ser ici (avant d’épuiser le lec­teur !). On revien­drait néces­sai­re­ment au prin­ci­pe d’Égalité, bafoué par­tout dans le mon­de et com­me coa­gu­lé en un point focal appe­lé Pales­ti­ne où la sages­se et la rai­son – les lumiè­res pour tout dire – vien­nent se fra­cas­ser contre le mur noir des mytho­lo­gies nour­ries d’antiques super­sti­tions.

Répu­diés, tor­tu­rés, assas­si­nés pour rien, les Gali­lée, Gior­da­no Bru­no, Che­va­lier de la Bar­re ? Pour que des siè­cles et des années plus tard rejaillis­se le spec­tre du tota­li­ta­ris­me théo­cra­ti­que ? Le der­nier mot, pro­vi­soi­re, à Ber­trand Rus­sell, Pour­quoi je ne suis pas chré­tien,1927 : « Un mon­de humain néces­si­te le savoir, la bon­té et le cou­ra­ge; il ne néces­si­te nul­le­ment le culte et le regret des temps abo­lis, ni l’enchaînement de la libre intel­li­gen­ce à des paro­les pro­fé­rées il y a des siè­cles par des igno­rants. »

–––

* Dieu n’est pas grand. Com­ment la reli­gion empoi­son­ne tout. Chris­to­pher Hit­chens, éd. Bel­fond, 2009. Tra­duit de l’américain par Ana Nes­sun. Extrait : « Si vous consi­dé­rez pour­quoi vous avez choi­si une (for­me de) reli­gion par­mi tou­tes cel­les qui exis­tent, en éli­mi­nant tou­tes les autres, alors vous com­pren­drez peut-être pour­quoi moi, je les ai tou­tes éli­mi­nées. »


  • © Ch.- M. Schulz

    « Il fau­drait com­pren­dre que les cho­ses sont sans espoir et être pour­tant déci­dé à les chan­ger. » F. Scott Fitz­ge­rald, Gats­by le magni­fi­que, 1925
    ––––
    « Le plus grand dérè­gle­ment de l’esprit, c’est de croi­re les cho­ses par­ce qu’on veut qu’elles soient, et non par­ce qu’on a vu qu’elles sont en effet. » Bos­suet

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    Philippe Casal,, 2004 - Centre national des arts plastiques

    Phi­lip­pe Casal, 2004 - Cen­tre natio­nal des arts plas­ti­ques - Mucem, Mar­seille

  • Et ça, c’est tentant aussi…

  • La réa­lité vraie n’est jamais la plus manifeste. (Claude Lévi-Strauss)

    La réa­lité vraie n’est jamais la plus mani­fes­te.
    (Clau­de Lévi-Strauss)

  • 2sexpolLa Revue Sexpol ressuscitée !

    Parue de 1975 à 1981, la Revue Sex­pol (sexua­li­té / poli­ti­que), ses 39 numé­ros et 2000 pages ont res­sus­cité par la gra­ce de la numé­ri­sa­tion. Un DVD est désor­mais dis­po­nible, au prix coû­tant de la numé­ri­sa­tion, de la dupli­ca­tion et des frais de port, soit 16 euros avec jaquet­te cou­leur et boî­tier rigi­de ou 11 euros sans. Ren­sei­gne­ments et com­mande en cli­quant ici ou sur la cou­ver­ture du der­nier numé­ro, ci-des­sus. En savoir plus ici sur Sex­pol.
  • « Comme un nuage – 30 ans après Tchernobyl »

    Com­me un nua­ge, album pho­tos et tex­te mar­quant le 30e anni­ver­sai­re de la catas­tro­phe de Tcher­no­byl (26 avril 1986). La sous­crip­tion étant clo­se (vifs remer­cie­ments à tous les contri­bu­teurs !) l’ouvrage est désor­mais en ven­te au prix de 15 euros, fran­co de port. Vous pou­vez le com­man­der à par­tir du bou­ton « Ache­ter » ci-des­sous (bien pré­ci­ser votre adres­se pos­ta­le !)

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    Il s’agit d’un album-pho­to de qua­li­té, à tira­ge soi­gné et limi­té, 40 p. for­mat A4 « à l’italienne ». Les pho­tos, pri­ses en Pro­ven­ce et notam­ment à Mar­seille, expri­ment une vision artis­ti­que sur le thè­me d’« après le nua­ge ». Cet­te créa­tion rejoi­gnait l’appel à l’organisation de « 1.000 évé­ne­ments cultu­rels sur le thè­me du nucléai­re », entre le 11 mars 2016 (5 ans après Fuku­shi­ma) et le 26 avril 2016 (30 ans après Tcher­no­byl).
  • L’argument fon­da­men­tal pour la liberté d’expression est le carac­tère dou­teux de toutes nos croyances (Ber­trand Russel)

    L’argument fon­da­men­tal pour la liber­té d’expression est le carac­tère dou­teux de tou­tes nos croyan­ces. (Ber­trand Rus­sel)

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    Le vrai miroir de nos dis­cours est le cours de nos vies. Mon­tai­gne - Essais, I, 26

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