On n'est pas des moutons

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« En ces temps troublés ». Quand le maire d’Argenteuil se fait programmateur-censeur de cinéma

Comme ça, à lui tout seul, d’un trait de plume municipal, Georges Mothron, maire Les Républicains d’Argenteuil, décide si ses concitoyens peuvent ou non aller voir un film au cinéma – et même deux.

Voici l’affaire, résumée par Le Figaro [30/04/2016] :

« Le cinéma Le Figuier blanc a dû annuler il y a quelques jours la projection de deux films en raison d'une demande expresse du maire de la ville du Val-d'Oise, qui craignait que leurs sujets «mettent le feu aux poudres» dans la commune.

 G. Mothron dans ses œuvres

Maire-argenteuil Georges Mothron• Pour «changer l'image de la ville» […] le boulevard Lénine et l'avenue Marcel Cachin sont rebaptisés respectivement boulevard du général Leclerc et avenue Maurice Utrillo.
• Le 6 août 2007, un arrêté municipal interdisant la mendicité dans le centre-ville d'Argenteuil est associé à la consigne aux agents de la voirie de diffuser du malodore, un répulsif nauséabond, dans les lieux fréquentés par les sans-abris. La campagne de presse nationale qui s'ensuit et des controverses sur la rénovation urbaine en cours lui coûtent la mairie qui revient au socialiste Philippe Doucet aux élections 2008. Lors des élections municipales de 2014, il reprend la mairie d'Argenteuil face au maire sortant. [Wikipédia]

« […] La salle, associée à un centre culturel, a eu la curieuse surprise de recevoir la semaine dernière un courrier […] dans lequel l'élu demandait la déprogrammation de deux films : La Sociologue et l'ourson, d'Étienne Chaillou et Mathias Thery, et 3000 nuits, de Mari Masri.

« Le premier, sorti le 6 avril, est un documentaire qui revient sur les débats autour du mariage homosexuel en suivant la sociologue Irène Théry et en mettant en scène, sur un mode pédagogique et ludique, des peluches et des jouets pour évoquer certaines questions et reconstituer des moments familiaux. Le second, diffusé depuis l'an dernier dans plusieurs festivals, raconte l'histoire de Layal, une jeune Palestienne incarcérée dans une prison israélienne, où elle donne naissance à un garçon.

« Des thèmes qui pour le maire de la commune sont sujets à la polémique, d'où leur interdiction. Dans les colonnes du Parisien, il explique que sa décision est «motivée par le fait qu'en ces temps troublés, des sujets tels que ceux-là peuvent rapidement mettre le feu aux poudres dans une ville comme Argenteuil». « Dans un souci d'apaisement [...]la ville a préféré jouer la sécurité en ne diffusant pas ces films, évitant ainsi des réactions éventuellement véhémentes de certains», ajoute-t-il. Mais l'exigence de l'édile a surtout provoqué une volée de bois vers à l'encontre de la mairie d'Argenteuil. »

L'association Argenteuil Solidarité Palestine (ASP), qui programmait 3000 nuits a dénoncé « la censure du maire qui, en octobre dernier, avait déjà interdit une exposition sur l'immigration.»

L'Association pour la défense du cinéma indépendant (ADCI) d'Argenteuil, dénonce « un refus idéologique de réflexion sur des questions qui se posent dans le contexte actuel ».

De son côté, la Scam, Société civile des auteurs multimédia, publie un communiqué sur cet acte de censure. Extraits :

« Les 102.000 habitants d’Argenteuil seraient-ils plus décérébrés, osons le dire, plus cons que la moyenne ?
« Certainement pas, mais c’est ainsi que le maire, Georges Mothron, considère les habitants en les jugeant incapables de regarder sereinement un documentaire de société où les personnages principaux sont des peluches. Un documentaire qui fait réfléchir sur pourquoi la société française s’est déchirée sur le mariage pour tous.
« Si le film sort en DVD, Georges Mothron le fera-t-il saisir dans les rayonnages ? Quand le film sera diffusé à la télévision, Georges Mothron fera-t-il couper les antennes du diffuseur sur sa ville ?
« En ces temps troublés », Georges Mothron a peur que le film « mette le feu aux poudres ». […]
« En ces temps troublés », nous avons bien besoin de films qui nous ouvrent au monde, qui apportent de la pensée dans les réflexes pavloviens de repli sur soi de telle ou telle communauté.
« La Scam soutient la manifestation organisée le 7 mai à 15 heures devant la mairie d’Argenteuil pour exiger la reprogrammation des films et rappeler au maire, Georges Mothron, que le suffrage universel ne lui confie pas pour autant un droit à décider ce que ses concitoyens peuvent choisir d’aller voir au cinéma. »

Pour ma part, me référant à la loi sur le non-cumul des mandats, je rappelle à ce maire qu’il ne peut ni ne doit cumuler sa fonction de magistrat municipal avec celles de programmateur-censeur de cinéma et de directeur des consciences. Non mais.


Poussée d’intolérance au Maroc. « Much Loved » interdit, comédienne agressée

Much Loved, du cinéaste marocain Nabil Ayouch, est un film remarquable dont j’aurais dû parler ici depuis que je l’ai vu il y a deux mois et qui, heureusement, est toujours à l’affiche dans les bonnes salles. Je me décide aujourd’hui pour une raison plus que cinématographique : le film est interdit au Maroc, ce qui n’est pas surprenant, mais, surtout, l’actrice qui tient le rôle principal, Loubna Abidar – superbe –, a été violemment agressée le 5 novembre. Elle raconte cela dans une tribune adressée au Monde [12/11/15 ], expliquant aussi pourquoi elle se voit contrainte de quitter son pays.

Maroc Loubna Abidar agressée

Loubna Abidar violemment agressée à Casablanca [Ph. dr]

Une fois de plus, c’est la place des femmes dans la société qui se trouve au centre d’une actualité permanente et à peu près générale dans le monde, même si, bien sûr, les situations sont variables, et donc leur degré de gravité. N’empêche, cela vaut dans nos sociétés dites évoluées. Que l’on songe aux différences de salaires entre hommes et femmes, à fonctions égales ; qu’il s’agisse de l’attribution des postes de responsabilité, du harcèlement sexuel, du machisme « ordinaire ». On n’entrera même pas ici sur le lamentable débat autour des notions de genre.

Much Loved qui, comme son titre ne l’indique pas, est un film sur la condition féminine dans un des pays arabes les plus rétrogrades sur la question – et sur tant d’autres, hélas – tandis que cette royauté d’un autre âge voudrait se draper dans une prétendue modernité.

Dans son texte, la comédienne donne à voir le propos du film, en même temps qu'elle exprime une détresse personnelle, une implacable dénonciation d’un régime d’oppression et l’intolérance d’une société.

Après des petits rôles au théâtre et dans des films commerciaux, j’ai obtenu le premier rôle dans le long-métrage Much Loved, de Nabil Ayouch. C’était le plus beau jour de ma vie, car j’allais pouvoir travailler avec un réalisateur talentueux et internationalement reconnu, et parce que j’allais donner la parole à toutes celles avec lesquelles j’avais grandi : ces petites filles des quartiers qui n’apprennent ni à lire ni à écrire, mais auxquelles on dit sans cesse qu’un jour elles rencontreront un homme riche qui les emmènera loin… Dès 14-15 ans, elles sortent tous les soirs dans le but de le trouver. Un jour, elles réalisent qu’elles sont devenues des prostituées.

« Dans ce film, j’ai mis toute mon âme et toute ma force de travail, portée par Nabil Ayouch et mes partenaires de jeu. Le film a été sélectionné à Cannes. J’y étais, c’était magique. Mais dès le lendemain de sa présentation, un mouvement de haine a démarré au Maroc. Un ministre qui n’avait pas vu le film a décidé de l’interdire avant même que la production ne demande l’autorisation de le diffuser. Much Loved dérangeait, parce qu’il parlait de la prostitution, officiellement interdite au Maroc, parce qu’il donnait la parole à ces femmes qui ne l’ont jamais. Les autorités ont déclaré que le film donnait une image dégradante de la femme marocaine, alors que ses héroïnes débordent de vie, de combativité, d’amitié l’une pour l’autre, de rage d’exister.

« Et une campagne de détestation s’est répandue sur les réseaux sociaux et dans la population. Personne n’avait encore vu le film au Maroc, et il était déjà devenu le sujet numéro un de toutes les discussions. La violence augmentait de jour en jour, à l’encontre de Nabil « le juif » (sa mère est une juive tunisienne) et à mon encontre. Je dérangeais à mon tour, parce que j’avais le premier rôle, parce que j’en étais fière, et parce que je prenais position ouvertement contre l’hypocrisie par des déclarations nombreuses.

Cachée sous une burqa

« Des messages de soutien et d’amour, j’en ai reçu des dizaines. Dans les pays d’Europe où le film est sorti et a connu un bel accueil (j’ai notamment obtenu le Prix de la meilleure actrice dans les deux festivals majeurs de films francophones, Angoulême en France et Namur en Belgique). Mais surtout, et c’était le plus important pour moi, au Maroc. Par des gens éclairés car ils sont nombreux. Et aussi par des prostituées qui ont enfin osé parler à visage découvert pour dire qu’elles se reconnaissaient dans le film.

« Mais rien n’a calmé la haine contre moi. Sur Facebook et Twitter, mon nom est associé à celui de « sale pute » des milliers de fois par jour. Quand une fille se comporte mal, on lui dit « tu finiras comme Abidar ». Tous les jours, je lis que je suis la honte des femmes marocaines. Chaque semaine, je reçois des menaces de mort. J’ai encore des amis et des proches pour me soutenir, mais beaucoup se sont détournés de moi. Pendant des semaines, je ne suis pas sortie de chez moi, ou alors uniquement pour des courses rapides, cachée sous une burqa (quel paradoxe, me sentir protégée grâce à une burqa…).

« Ces derniers jours, le temps passant, la tension me semblait retombée. Alors jeudi 5 novembre, le soir, je suis allée à Casablanca à visage découvert. J’y ai été agressée par trois jeunes hommes. J’étais dans la rue, ils étaient dans leur voiture, ils m’ont vue et reconnue, ils étaient saouls, ils m’ont fait monter dans leur véhicule, ils ont roulé pendant de très longues minutes et pendant ce temps ils m’ont frappée sur le corps et au visage tout en m’insultant. J’ai eu de la chance, ce n’était « que » des jeunes enivrés qui voulaient s’amuser… D’autres auraient pu me tuer. La nuit a été terrible. Les médecins à qui je me suis adressée pour les secours et les policiers au commissariat se sont ri de moi, sous mes yeux. Je me suis sentie incroyablement seule… Un chirurgien esthétique a quand même accepté de sauver mon visage. Ma hantise était justement d’avoir été défigurée, de garder les traces de cette agression sur mon visage, de ne plus pouvoir faire mon métier…

« Nabil Ayouch était là tout le temps pour me soutenir. J’ai fait des déclarations de colère que je regrette. Je ne savais plus où j’étais. Alors j’ai décidé de quitter le Maroc. C’est mon pays, je l’aime, j’y ai ma vie et ma fille, j’ai foi en ses forces vives, mais je ne veux plus vivre dans la peur. On s’attaque à moi pour un rôle que j’ai joué dans un film que les gens n’ont même pas vu. Une campagne de dénigrement légitimée par une interdiction de diffusion du film, alimentée par les conservateurs, nourrie par les réseaux sociaux si présents aujourd’hui… et qui continue de tourner en rond et dans la violence. Au fond, on m’insulte parce que je suis une femme libre. Et il y a une partie de la population, au Maroc, que les femmes libres dérangent, que les homosexuels dérangent, que les désirs de changement dérangent. Ce sont eux que je veux dénoncer aujourd’hui, et pas seulement les trois jeunes qui m’ont agressée… »

Loubna Abidar

La bande-annonce de Much Loved.

PS. Des copies du film ont été mises en circulation au Maroc, dans lesquelles des scènes pornographiques ont été ajoutées pour en dénoncer l'immoralité !


En langue des médias, liberté se dit laïcité

Un dimanche matin, celui d’un dimanche d’« après ». Plus tout à fait comme « avant ». Après mes ablutions, le café et toute la procédure de démarrage du lambda qui s’est couché tard pour cause de chaos mondial, j’allume mon ordi resté en mode télé de la veille. Et voilà que je tombe (France 2) sur trois lascars en cravates devisant, peinards, sur l’étymologie des prénoms musulmans en langue arabe. C’est l’émission « Islam » : fort intéressante. Je suis sur le service public de la télé. Vont suivre « La Source de vie », émission des juifs, puis « Présence protestante », puis « Le Jour du Seigneur ». Et, enfin, Nagui reprend les rênes avec « Tout le monde veut prendre sa place »… (Je n’ose voir là-dedans une hiérarchie calculée…)

Donc, pas de pain, mais du religieux et du reli-jeux… Facile ? Peut-être mais quand même un chouïa profond. Dans les deux cas, il s’agit de relier, autant que possible, selon des niveaux de croyances bien séparés de la pensée critique, en strates, en couches sédimentaires. Je veux dire qu’entre « tout ça », ça ne relie pas beaucoup… Chacun restant dans ses référents ancrés au plus profond de soi, depuis l’inculcation parentale, selon qu’on sera né à Karachi, Niamey, Los Angeles, Marseille, Paris XVIe ou Gennevilliers.

Entre-temps j’ai allumé le poste (France Culture, ma radio préférée, de loin !). Et là, dimanche oblige, vont se succéder : Chrétiens d'Orient, Service protestant, La Chronique science (trois minutes…), Talmudiques, Divers aspects de la pensée contemporaine : aujourd’hui la Grande loge de France (ça peut aussi être le Grand orient, la Libre pensée, etc., selon le tour de « garde »). Et, bien sûr, la Messe.

On est toujours sur le service public des médias d’un pays laïc et je trouve ça plutôt bien, même si, on le devine, toutes les innombrables chapelles, obédiences et autres tendances font la queue devant le bureau de la programmation de Radio France pour quémander leurs parts de prêche.

sempe-tele-laicite

– Maintenant, je voudrais vous poser la question que doivent se poser tous nos spectateurs : Comment votre concept onirique à tendance kafkaïenne coexiste-t-il avec la vision sublogique que vous vous faites de l'existence intrinsèque ? [© Sempé]

Je trouve ça plutôt bien, et qu'on nous foute la paix ! Surtout dans la mesure où – pour parler précisément de France Culture – le reste des programmes est essentiellement orienté sur la culture, au sens plein – incluant à l’occasion les religions –, et tout le champ des connaissances : philosophiques, historiques, anthropologiques, sociologiques –scientifiques en général, sans oublier l’information (les Matins avec Marc Voinchet, 6 h 30 – 9 h, sont exemplaires).

Je me dis qu’une telle radio s’inscrit dans l’« exception culturelle » française et qu’elle est précisément un produit de notre laïcité. Et je note aussi un autre effet, tout récent celui-là car lié aux attentats du 7 janvier, et en particulier le premier contre Charlie Hebdo. Il ne s’agit nullement de minimiser celui contre les juifs du magasin casher, évidemment, mais seulement d’en rester au fait de la liberté d’expression et de caricature. Je trouve, en effet, que le ton des médias a monté d’un cran dans l’expression même de cette liberté, du moins dans une certaine vigueur de langage, voire une verdeur – ce qui constitue un signe manifeste et supplémentaire de libération.

Encore un effort ! Et pourvu que ça dure.


Poussée d’athéisme dans le monde arabe et dans l’islam

Depuis l’instauration du « cali­fat isla­mi­que  », les lan­gues com­men­cent à se délier dans le mon­de ara­be. Les cri­ti­ques ne visent plus seule­ment les « mau­vai­ses inter­pré­ta­tions de la reli­gion », mais la reli­gion elle-même. Dans le mon­de, des voix – cer­tes rares – s’élèvent aus­si par­mi la dia­spo­ra musul­ma­ne pour s’opposer à l’oppression isla­mi­que.

wafa sultanC’est le cas depuis plu­sieurs années de Wafa Sul­tan, psy­chia­tre amé­ri­ca­no-syrien­ne, exi­lée aux États-Unis, et qui s’exprime avec cou­ra­ge et véhé­men­ce sur les télé­vi­sions – dont Al Jazee­ra…  « C’est pour dire » a dif­fu­sé en 2007 deux de ses vidéos [ICI] et []. Cel­les-ci, rap­por­tées à l’actualité, pren­nent tout leur sens, notam­ment quand cet­te fem­me – mena­cée, faut-il-le dire ? – sou­li­gne avec for­ce com­bien, selon elle, il est impor­tant de fai­re bar­ra­ge au ter­ro­ris­me reli­gieux. Les pro­pos de Wafa Sul­tan, et en par­ti­cu­lier les vidéos qui la mon­trent, ont été détour­nés par d’autres fana­ti­ques, anti-isla­mi­ques en géné­ral et à l’occasion anti-Ara­bes et anti­sé­mi­tes – autant dire d’horribles racis­tes, dont de bien fran­chouillards ! (Voir le géné­ri­que de fin d’une  des deux vidéos en lien ci-des­sus).

En Fran­ce, des athées ont lan­cé un Conseil des ex-musul­mans de Fran­ce. Leur mani­fes­te remon­te à 2003. L’Obs a aus­si publié en 2013 le tex­te de Sami Bat­ti­kh, un jeu­ne vidéas­te liber­tai­re d’origine musul­ma­ne. Sous le titre para­doxal Athée, voi­ci pour­quoi je défends désor­mais la pra­ti­que de l’islam, l’auteur expo­se sa moti­va­tion anti­ra­cis­te et jus­ti­fie ain­si sa soli­da­ri­té avec les musul­mans. Il  se réfè­re à Han­nah Arendt et à sa réflexion autour de la bana­li­té du mal et de l’acceptation pas­si­ve d’une idéo­lo­gie. « Un demi-siè­cle après la publi­ca­tion de Eich­mann à Jéru­sa­lem, s’indigne l’auteur de l’article, notre socié­té n’a jamais été si pro­che de cet­te épo­que som­bre et nau­séa­bon­de. »
Les réseaux dits sociaux dif­fu­sent par ailleurs de nom­breux tweets d’ex-muslims » apos­tats, notam­ment des États-Unis.
En octo­bre der­nier, Omar Yous­sef Sulei­man, a publié sur le site liba­nais indé­pen­dant Raseef22 (Trot­toir22) un arti­cle évo­quant les pous­sées de l’athéisme dans le mon­de ara­be. Bouillon­ne­ment qu’il com­pa­re à celui qui a pré­cé­dé la Révo­lu­tion fran­çai­se…  En voi­ci des extraits :
Dans le mon­de ara­be, on pou­vait cer­tes cri­ti­quer les per­son­nes char­gées de la reli­gion, mais cri­ti­quer la reli­gion musul­ma­ne elle-même pou­vait coûter la vie à celui qui s’y ris­quait, ou du moins le jeter en pri­son. Le mot d’ordre « l’islam est la solu­tion » a été scan­dé durant tou­te l’ère moder­ne com­me une répon­se tou­te fai­te à tou­tes les ques­tions en sus­pens et à tous les pro­blè­mes com­plexes du mon­de musul­man.
 Ammar Mohammed Raseef22

Raseef22 a publié un repor­ta­ge sur ce jeu­ne Yémé­ni­te de 11 ans, Ammar Moham­med

Mais la créa­tion de l’Etat isla­mi­que par Dae­ch et la nomi­na­tion d’un “cali­fe ayant auto­ri­té sur tous les musul­mans”sou­lè­vent de nom­breu­ses ques­tions. Elles met­tent en dou­te le tex­te lui-même [les fon­de­ments de la reli­gion] et pas seule­ment son inter­pré­ta­tion, l’idée même d’une solu­tion reli­gieu­se aux pro­blè­mes du mon­de musul­man. Car, au-delà de l’aspect ter­ro­ris­te du mou­ve­ment Dae­ch, sa pro­cla­ma­tion du cali­fat ne peut être consi­dé­rée que com­me la concré­ti­sa­tion des reven­di­ca­tions de tous les par­tis et grou­pes isla­mis­tes, à com­men­cer par [l’Egyptien fon­da­teur des Frè­res musul­mans], Has­san Al-Ban­na, au début du XXe siè­cle. Au cours de ces trois der­niè­res années, il y a eu autant de vio­len­ces confes­sion­nel­les en Syrie, en Irak et en Egyp­te qu’au cours des cent années pré­cé­den­tes dans tout le Moyen-Orient.

Cela pro­vo­que un désen­chan­te­ment chez les jeu­nes Ara­bes, non seule­ment vis-à-vis des mou­ve­ments isla­mis­tes, mais aus­si vis-à-vis de tout l’héritage reli­gieux. Ain­si, en réac­tion au radi­ca­lis­me reli­gieux, une vague d’athéisme se pro­pa­ge désor­mais dans la région. L’affirmation selon laquel­le « l’islam est la solu­tion » com­men­ce à appa­raî­tre de plus en plus clai­re­ment com­me une illu­sion. Cela ouvre le débat et per­met de tirer les leçons des erreurs com­mi­ses ces der­niè­res années.

Peu à peu, les intel­lec­tuels du mon­de musul­man s’affranchissent des phra­ses impli­ci­tes, ces­sent de tour­ner autour du pot et de mas­quer leurs pro­pos par la rhé­to­ri­que pro­pre à la lan­gue ara­be qu’avaient employée les cri­ti­ques [musul­mans] du XXe siè­cle, notam­ment en Egyp­te : du [roman­cier] Taha Hus­sein à [l’universitaire décla­ré apos­tat] Nasr Hamed Abou Zayd.

Car la mise en dou­te du tex­te a une lon­gue his­toi­re dans le mon­de musul­man. Elle s’est déve­lop­pée là où domi­nait un pou­voir reli­gieux et en paral­lè­le là où l’extrémisme s’amplifiait au sein de la socié­té. [ L’écrivain ara­be des VIIIe-IXe siè­cles] Al-Jahiz et [l’écrivain per­san consi­dé­ré com­me le père de la lit­té­ra­tu­re ara­be en pro­se au VIIIe siè­cle] Ibn Al-Muqaf­fa avaient déjà expri­mé des cri­ti­ques impli­ci­tes de la reli­gion. C’est sur leur héri­ta­ge que s’appuie la désa­cra­li­sa­tion actuel­le des concepts reli­gieux et des figu­res his­to­ri­ques, relayée par les réseaux sociaux, lieu de liber­té pour s’exprimer et débat­tre.

Le bouillon­ne­ment actuel du mon­de ara­be est à com­pa­rer à celui de la Révo­lu­tion fran­çai­se. Cel­le-ci avait com­men­cé par le rejet du sta­tu quo. Au départ, elle était diri­gée contre Marie-Antoi­net­te et, à la fin, elle abou­tit à la chu­te des ins­tan­ces reli­gieu­ses et à la pro­cla­ma­tion de la Répu­bli­que. Ce à quoi nous assis­tons dans le mon­de musul­man est un mou­ve­ment de fond pour chan­ger de cadre intel­lec­tuel, et pas sim­ple­ment de pré­si­dent. Et pour cela des années de lut­te seront néces­sai­res.

Omar Yous­sef Sulei­man
Publié le 3 octo­bre 2014 dans Aseef22 (extraits) Bey­rou­th

Aseef22 entend cou­vrir les infor­ma­tions poli­ti­ques, éco­no­mi­ques, socia­les et cultu­rel­les des 22 pays ara­bes. Fon­dé en août 2013, il s’adresse aux 360 mil­lions d’Arabes.


Ajout du 25/1/15, dans L’Obs.com, sur la dif­fi­cul­té d’être athée en Egyp­te.

« Les Egyptiens pensent toujours que les athées ont besoin d’une aide médicale  »


La défaite Charlie, par André Gunthert (*) 

Aus­si inté­res­sant que sujet à polé­mi­que, le tex­te qui suit, à rebrous­se-poil des pre­miers élans, ne man­que pas de ques­tion­ner, sinon de déran­ger. En par­ti­cu­lier par son pes­si­mis­me dont cha­cun appré­cie­ra la dis­tan­ce – ou proxi­mi­té – avec sa pro­pre per­cep­tion de la réa­li­té sur­gie des tra­gi­ques évé­ne­ments de la semai­ne der­niè­re. 

Plus impor­tan­te mobi­li­sa­tion en Fran­ce depuis la Libé­ra­tion, la mar­che de diman­che a-t-elle été l’«élan magni­fi­que» d’un peu­ple qui redres­se la tête face à la bar­ba­rie? Je vou­drais le croi­re. Mais l’extrême confu­sion qui carac­té­ri­se la lec­tu­re “répu­bli­cai­ne” de l’affaire Char­lie ne fait qu’accroitre ma tris­tes­se et mon inquié­tu­de. Je peux me trom­per, mais mon sen­ti­ment est que cet­te appa­ren­te vic­toi­re est la signa­tu­re la plus cer­tai­ne de notre défai­te.

Mer­cre­di 7 jan­vier, j’apprends la tue­rie à la rédac­tion de Char­lie, en plein Paris. On annon­ce 11 morts. L’instant de sidé­ra­tion pas­sé, mon cer­veau asso­cie de lui-même le sou­ve­nir de l’affaire des cari­ca­tu­res de Maho­met à l’attentat. Puis j’entends à la radio l’énoncé des qua­tre noms des des­si­na­teurs: Cabu, Wolins­ki, Charb, Tignous. La tris­tes­se et la colè­re m’envahissent, car je connais ces noms, je vois leurs des­sins. Les vic­ti­mes ne sont pas des ano­ny­mes, mais des per­son­na­li­tés sym­pa­thi­ques, bien connues du grand public, pour deux d’entre eux, depuis les années 1960.

Qua­tre noms qui chan­gent tout. Je suis mal­heu­reu­se­ment inca­pa­ble de me rap­pe­ler le nom des vic­ti­mes ano­ny­mes de la pri­se d’otages de Vin­cen­nes, pour­tant plus récen­te. L’attentat à Char­lie-Heb­do est la mar­que d’un chan­ge­ment de stra­té­gie redou­ta­ble des dji­ha­dis­tes. Mal­gré l’horreur des tue­ries per­pé­trées par Moham­med Merah (7 morts, mars 2012) ou Meh­di Nem­mou­che (4 morts, mai 2014), ces atten­tats ont été ran­gés dans la lon­gue lis­te des cri­mes ter­ro­ris­tes, sans pro­vo­quer une émo­tion com­pa­ra­ble à cel­le d’aujourd’hui.

Depuis les réac­tions sus­ci­tées l’été der­nier par l’exécution de James Foley, les jour­na­lis­tes sont deve­nus des cibles de choix des dji­ha­dis­tes. Au choix de la lisi­bi­li­té sym­bo­li­que des atten­tats, très appa­rent depuis le 11 sep­tem­bre, se super­po­se une nou­vel­le option qui consis­te à viser déli­bé­ré­ment la pres­se, pour aug­men­ter l’impact des atten­tats. Selon cet­te grille très mac-luha­nien­ne où le média se confond avec le mes­sa­ge, le réflexe natu­rel des col­lè­gues et amis des vic­ti­mes étant d’accorder plus d’importance à l’événement que lorsqu’il s’agit d’anonymes, l’amplification média­ti­que est bien supé­rieu­re lors­que des jour­na­lis­tes sont tou­chés.

L’efficacité de cet­te stra­té­gie a reçu sa confir­ma­tion le 11 jan­vier. Si 4 mil­lions de Fran­çais sont des­cen­dus dans la rue, c’est à cau­se de la lisi­bi­li­té d’un atten­tat visant la pres­se, ins­ti­tu­tion pha­re de la démo­cra­tie, et à cau­se de l’énorme émo­tion sus­ci­tée par le meur­tre de per­son­na­li­tés connues et aimées.

«Je suis Char­lie» est la mar­que d’une iden­ti­fi­ca­tion d’une lar­ge part du grand public aux vic­ti­mes. Il fal­lait, pour attein­dre ce degré d’empathie, un capi­tal de noto­rié­té et d’affection qui ne pou­vait être réuni que par les des­si­na­teurs d’un jour­nal sati­ri­que pota­che et non-vio­lent.

Les effets de ce piè­ge sont catas­tro­phi­ques. Alors même que la socié­té fran­çai­se glis­se peu à peu dans l’anomie carac­té­ris­ti­que des fins de sys­tè­me, exac­te­ment com­me le 11 sep­tem­bre a gal­va­ni­sé la nation amé­ri­cai­ne, le «pays de Vol­tai­re» ne retrou­ve le sens de la com­mu­nau­té que face à l’adversité ter­ro­ris­te. Com­me l’écrit Daniel Schnei­der­mann: «Elle fla­geo­lait, la Fran­ce. On ne savait plus très bien pour­quoi conti­nuer à l’aimer. Depuis avant-hier, il me sem­ble qu’on com­men­ce à re-com­pren­dre ce qu’on a à défen­dre».

On ne sait pas ce qu’on a à fai­re ensem­ble, mais on sait contre qui. Le pré­cé­dent ras­sem­ble­ment d’ampleur com­pa­ra­ble, celui du 1er mai 2002 contre Jean-Marie Le Pen, réa­li­sait lui aus­si l’«union sacrée» contre un enne­mi de la Répu­bli­que, réunis­sant plus de per­son­nes qu’aucune autre cau­se.

Nul hasard à ce qu’on retrou­ve aujourd’hui la même ima­ge à la Une des jour­naux, cel­le d’un pom­pié­ris­me exal­té, qui s’appuie sur l’allégorie d’institutions pétri­fiées dans un ges­te immo­bi­le. Sou­dée par la peur, le deuil et la colè­re, la com­mu­nau­té qui fait bloc contre l’ennemi est pro­fon­dé­ment régres­si­ve. Elle se ber­ce de sym­bo­les pour fai­re mine de retrou­ver une his­toi­re à laquel­le elle a ces­sé depuis long­temps de croi­re. Dès le len­de­main du 11 jan­vier, on a pu consta­ter que cet­te mytho­gra­phie répu­bli­cai­ne signi­fiait d’abord le retour aux fon­da­men­taux: retour de l’autorité,triom­phe de la répres­sion, dithy­ram­bes des édi­to­ria­lis­tes – jusqu’aux pitre­ries de Sar­ko­zy, pas un clou n’a man­qué au cer­cueil de l’intelligence.

Mais le pire est enco­re à venir. Car mal­gré les appels des modé­rés à évi­ter les amal­ga­mes, c’est bien la droi­te tou­te entiè­re, calée sur les star­ting-blocks de l’islamophobie, qui s’est engouf­frée sur le bou­le­vard de la “guer­re des civi­li­sa­tions” et la dénon­cia­tion de l’ennemi inté­rieur. Inuti­le d’essayer de rap­pe­ler que le dji­ha­dis­me repré­sen­te aus­si peu l’islam que le Front natio­nal la Fran­ce éter­nel­le, la grille de lec­tu­re iden­ti­tai­re, cel­le-là même à laquel­le cédaient les cari­ca­tu­res de Char­lie, qui pei­gnaient le ter­ro­ris­me sous les cou­leurs de la reli­gion, est trop sim­ple pour man­quer de convain­cre les imbé­ci­les.

Les ter­ro­ris­tes ont-ils GAGNÉ? Si l’on par­court la lis­te des motifs qui ali­men­tent la radi­ca­li­sa­tion, dres­sée par Domi­ni­que Boul­lier, qui rejoint cel­le des maux de notre socié­té, on se rend comp­te que rien d’essentiel ne chan­ge­ra, et que rien ne peut nous pro­té­ger de cri­mes qui résul­tent de nos erreurs et de nos confu­sions. Com­me celui de la socié­té amé­ri­cai­ne après le 11 sep­tem­bre, c’est un som­bre hori­zon que des­si­ne l’après-Charlie. Pas­sé le moment de com­mu­nion, aucun élé­ment concret ne per­met pour l’instant de croi­re que ce ne sont pas les plus mau­vais choix qui seront rete­nus.

(*) André Gun­thertcher­cheur en his­toi­re cultu­rel­le et étu­des visuel­les (EHESS)

(Arti­cle paru dans L’image socia­le -13 jan­vier 2015 )



Effet Charlie ? Libé saisi par le blasphème

Sans dou­te conta­mi­né par le « virus Char­lie » et ses agents por­teurs héber­gés dans ses locaux, Libé­ra­tion se lâche à son tour. Sa une de demain 16 jan­vier annon­ce un défou­le­ment blas­phé­ma­toi­re tous azi­muts. Tant qu’à blas­phé­mer, arro­sons gaie­ment et lar­ge­ment. Une bon­ne foi(s ) pour tou­tes ?  Vingt guieux que non ! le sujet étant inépui­sa­ble – ce qu’on appel­le les éner­gies renou­ve­la­bles, cen­sées ali­men­ter l’écologie men­ta­le… 

charlie libé blasphemes

Libé 16/1/15


Personne n’est obligé de lire « Charlie Hebdo » !

charlie hebdo libé

[ Libé du jour 14/1/15

Charlie Hebdo reparaît. On reparle donc du blasphème, plus que de liberté, qui est centrale, essentielle, non négociable. Libre au blasphémé de le faire savoir dans son "Charia Hebdo", par exemple. Libre aussi à tout religieux de ne pas s'adonner à ce qui le chiffonne. En liberté, personne n’est obligé à quoi que ce soit, pas même de lire Charlie Hebdo si ça risque de le déranger ! Autrement dit on a le choix, librement. Tandis que les fanatiques d’Allah, les semeurs de mort à la kalachnikov n’ont laissé aucun choix, aucune liberté à leurs dix-sept victimes.

Ce ne serait pas si compliqué si une moitié de la planète ne pensait pas précisément le contraire. Et même bien plus que la moitié si aux fondamentalismes religieux on ajoute les intégrismes politiques. Il serait d’ailleurs plus simple, pour l’inventaire, de comptabiliser les exceptions. Lesquelles n’étant pas non plus exemptes de tout péché dans ce domaine si sensible aux fluctuations, aux tentations, aux faiblesses autoritaires, facilement liberticides.

charlie hebdo faber

© faber

Charlie reparaît, les regards se tournent vers lui, les consciences se soulagent… et voilà qu’on embastille un Dieudonné ! Du moins l’a-t-on « interpellé ». La question jaillit [Le Monde] : « Pourquoi Dieudonné est-il attaqué alors que “Charlie Hebdo” peut faire des “unes” sur la religion ? » Parce que sa provocation c’est de l’apologie du terrorisme. Certes… Parce que la Liberté ne serait qu’un concept, une lampe allumée au loin, un phare dans la tempête humaine. Parce que la Fraternité est une utopie et l’Égalité un leurre ? Peut-être et raison de plus pour œuvrer à la Justice, autant que faire se peut, dans la complexité du vaste monde et des esprits plus ou moins errants. Et surtout pas dans la Vérité, cette redoutable tueuse. Le dernier mot (ici) à mon vieux pote Montaigne : « Mieux vaut penser contre soi-même que consolider la matière de ses propres convictions ».


« Je suis Charlie ». Les mots, les images, les symboles

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© Mar­tin Argy­ro­glo

Cette pho­to, vite deve­nue emblé­ma­ti­que, a été pri­se par Mar­tin Argy­ro­glo, un pho­to­gra­phe indé­pen­dant. Elle a été par­ta­gée sur Twit­ter des mil­liers de fois. Le cli­ché a été qua­li­fié de « plus bel­le pho­to de la mani­fes­ta­tion », d’instantané « his­to­ri­que » et, com­me tel, com­pa­ré au tableau d’Eugène Dela­croix, La Liber­té gui­dant le peu­ple. Le pein­tre s’était ins­pi­ré du sou­lè­ve­ment popu­lai­re pari­sien contre Char­les X, les 27, 28 et 29 juillet 1830, connues sous le nom des Trois Glo­rieu­ses.

On remar­que­ra aus­si sur cet­te ima­ge, au pied de Mada­me LaNa­tion, une pan­car­te au gra­phis­me typé sou­vent vu dans les manifs. Et pour cau­se : son auteur est un fer­vent pra­ti­quant des manifs, dès lors qu’il en épou­se la cau­se, en Fran­ce et en Euro­pe. Un repor­ter du Monde.fr a retrou­vé ce mili­tant.

L’homme-pancarte par lemon­de­fr

Une autre pho­to tient la vedet­te de cet­te actua­li­té, elle a été pri­se par un pho­to­gra­phe de Nan­tes, Sté­pha­ne Mahé, venu en ren­fort pour l’agence bri­tan­ni­que Reu­ters. Appe­lée « Le crayon gui­dant le peu­ple », elle immor­ta­li­se Char­les Bous­quet, un jeu­ne comé­dien de Lama­lou-les-Bains (Hérault) armé d’un crayon géant et ins­tal­lé sur Le Triom­phe de la Répu­bli­que, pla­ce de la Nation.

Le Crayon guidant le peuple charlie

« Le Crayon gui­dant le peu­ple ». © Sté­pha­ne Mahé, Reu­ters                                                     Le tableau d’Eugène Dela­croix, 1830



« Charlie ». Retour sur images, appel aux Lumières

Un 11 jan­vier bien sûr mémo­ra­ble. Quel­ques ima­ges ci-des­sous (cli­quer des­sus pour les agran­dir) com­me matiè­re à ques­tions, pour ne pas tom­ber dans l’angélisme lié aux gran­des com­mu­nions et à leurs len­de­mains désen­chan­tés – on se sou­vient des « Blacks-Blancs-Beurs » por­tés par l’utopie foot­bal­leu­se de la Cou­pe du mon­de (1998), retom­bée com­me un souf­flé. Sei­ze ans après, l’intégration des immi­grés demeu­re plus que pro­blé­ma­ti­que : ghet­tos des BANLIEUES, ins­tal­la­tion du Front natio­nal, isla­mis­me, anti­sé­mi­tis­me, désar­roi des ensei­gnants, impuis­san­ce des poli­ti­ques. Le tout sur fond de mon­dia­li­sa­tion libé­ra­le dévas­ta­tri­ce avec ses ter­ri­fiants corol­lai­res : chô­ma­ge galo­pant, guer­res de reli­gion et guer­res tout court, l’économie aux mains des finan­ciers, abî­mes entre riches tou­jours plus riches et pau­vres tou­jours plus pau­vres, pilla­ge éhon­té des res­sour­ces natu­rel­les, dés­équi­li­bres éco­lo­gi­ques et affo­le­ment du cli­mat pla­né­tai­re, mena­ces gran­dis­san­tes sur les espè­ces végé­ta­les et ani­ma­les – jusqu’à l’espèce humai­ne. Seul, ou pres­que, l’obscurantisme se por­te bien. Le pes­si­mis­me aus­si, quand « les bras nous en tom­bent ». Ce ne fut pas le cas ce diman­che 11 jan­vier, pen­dant ces quel­ques heu­res où, pour quel­ques mil­lions d’humains, « le ciel était tom­bé sur ter­re ». Sur ter­re où il s’agit bien de redes­cen­dre et d’y allu­mer les Lumiè­res.


« Charlie ». Le jour d’après

par Ser­ge Gar­de, ancien jour­na­lis­te

Le cœur ser­ré, diman­che, j’ai défi­lé à Paris, pour ren­dre hom­ma­ge aux Char­lie assas­si­nés et pour défen­dre la liber­té de rire de tout, et même de leur mort.

Une lar­me dans ce tsu­na­mi de soli­da­ri­té et de pro­tes­ta­tion.

J’ai mani­fes­té pour la liber­té d’expression, la liber­té de la pres­se, et pour tou­tes ces valeurs qui fon­dent mon ADN répu­bli­cai­ne, fai­sant mien­ne l’irrévérente imper­ti­nen­ce qui carac­té­ri­se l’humour de Charb, Cabu, Wolins­ki, Hono­ré, Tignous et des autres…

Sans oublier cel­le de notre Siné per­ma­nent…

J’ai par­ti­ci­pé, avec ces qua­tre mil­lions de Char­lie, modes­te­ment mais assu­ré­ment, à créer un de ces moments de com­mu­nion qui redon­nent à ma Fran­ce ses cou­leurs arc-en-ciel : Liber­té, Soli­da­ri­té, Fra­ter­ni­té, Laï­ci­té, Tolé­ran­ce, Res­pect de la vie…

Ren­tré chez moi, j’ai consta­té le fos­sé creu­sé entre ce dont étaient por­teurs l’immense majo­ri­té des Char­lie et ce quar­te­ron de « lea­ders mon­diaux » enkys­tés en tête de la mani­fes­ta­tion. Eux, à quel­ques excep­tions près, n’étaient pas des Char­lie, mais des ser­gents recru­teurs… Ils ten­taient d’enrôler les mar­cheurs de la Répu­bli­que dans « leur » « guer­re au ter­ro­ris­me ! »

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Un fos­sé ? Un gouf­fre !

Mais de quel ter­ro­ris­me par­lent-ils ? Tra­quer mieux les fous d’un dieu (quel qu’il soit !) ou d’une théo­rie mor­ti­fè­re, oui, cent fois oui ! Mais jus­ti­fier par cet­te pseu­do guer­re (un concept créé à la Mai­son Blan­che) les cri­mes com­mis contre des civils dans des pays qui n’intéresseraient pas l’Occident s’ils ne pos­sé­daient pas d’immenses res­sour­ces éner­gé­ti­ques, non ! La pla­ce d’un Neta­nya­hu n’est-elle pas plu­tôt devant le Tri­bu­nal pénal inter­na­tio­nal pour y répon­dre des cri­mes de guer­re qu’il a com­mis ? Et déjà Valls et ses pairs envi­sa­gent, au nom de cet­te guer­re contre « LE » ter­ro­ris­me, de res­trein­dre par la loi nos liber­tés publi­ques ! Cel­les que, jus­te­ment, les 12 Char­lie assas­si­nés défen­daient !

Pas­sé cet inou­blia­ble diman­che de pure émo­tion et de soli­da­ri­té, le temps de la réflexion s’impose pour nous qui res­tons dans la cruel­le beau­té du réel.

Ser­ge Gar­de, ancien jour­na­lis­te


« Je suis Charlie ». Pourquoi je n’irai pas défiler, par Faber

allah charlie

Jusqu’à La Mec­que… 😉

Pour dire vrai, je com­men­ce à en avoir plein les bot­tes de ces com­mé­mo­ra­tions. Ça n’a pas tar­dé. Je ne m’appelle pas Char­lie. Je n’irai pas à la manif. Et je pen­se que même Cabu et sur­tout Wolins­ki auraient pré­fé­ré bai­ser que s’emmerder un diman­che aprém” dans les rues sous la pluie. Purée, je rêve, tout le mon­de est Char­lie ? Qui le lisait ? Un mil­lion de thu­ne tom­be pour fai­re vivre les morts. Ça ne mar­che pas, c’est même vomi­tif.

Si le mec (gen­re Colu­che qui cau­se) il aimait Char­lie, ben il avait que ache­ter Char­lie. Y avait des des­sins avec des fem­mes à poils, ouah la rise. J’ai eu le mal­heur de dire la même cho­se sur Média­part.

Je suis trai­té de mer­de et fer­me ta gueu­le. Pour­tant, moi, poli et tout. Les Tshirt Char­lie, les pots de mou­tar­de Char­lie, les cas­quet­tes et por­te-clés, c’est pathé­ti­que. Et sur­tout ça vient tard com­me la thu­ne de Fleu­re Pel­le­rin et autres cro­que­morts. Non, non. Il faut don­ner la chan­ce aux des­si­na­teurs VIVANTS, jeu­nes ou vieux. IL FAUT que les jour­naux, papiers ou élec­tro­ni­ques ouvrent leurs pages aux des­si­na­teurs.

C’est un médium spé­ci­fi­que le des­sin, pro­pre et même sale à la pres­se. Les lec­teurs sau­tent des­sus. Car expres­sion direc­te. Dans un des­sin, on ne peut pas chan­ger une ligne, une vir­gu­le, une intro, une chu­te. Bien sûr, je par­le de des­sin, pas des mer­des beso­gneu­ses avec des noms sur des vali­ses, des pan­neaux et plein de bla­bla.

On ne des­si­ne pas à la radio com­me ten­te de le fai­re croi­re Fran­ce Inter. Les des­si­na­teurs meu­rent de faim, de froid, de la médio­cri­té et de la trouille des patrons de pres­ses. Les patrons de pres­se aiment Plan­tu qui fait l’instit” et pen­se lui aus­si que les lec­teurs ont besoin d’explications. Mais les lec­teurs regar­dent ARTE et ne lisent pas que des tor­chons et devant la machi­ne à café ou ailleurs, il y a des gens géniaux qui ramè­nent leur tron­che, des gran­des gueu­les et cela vaut bien un des­sin par­fois. Les lec­teurs sont intel­li­gents

Pour­quoi Char­lie ? Les mecs, les nanas (peu) les meilleurs crayons, ont dû créer leur jour­nal pour s’exprimer et vivre. quel est le réd” chef aujourd’hui qui rece­vrait un Rei­ser, un Gébé, un Cabu ? Regar­der cinq minu­tes seule­ment ses des­sins ? Modes­te­ment, je rela­te un truc : un réd chef (et mer­de à son jour­nal) me dit qu’il ado­re mes des­sins. Mais, rajou­te t-il, les lec­teurs ne com­pren­draient pas. Voi­la un exem­ple.

Le réd chef pen­se que ses lec­teurs sont des cré­tins. Et il conti­nue à leur ser­vir la sou­pe tiè­de. Et sur­tout il n’a jamais regar­dé une ima­ge, il ne sait pas par­ler des­sin. C’est pour­quoi je n’irai pas à la manif. C’est pour­quoi je conti­nue­rai à des­si­ner.

La grand mes­se des convain­cus de la liber­té ?

Mais ils sont où dans le civil ces révol­tés du bri­quet et de la flam­me au bord de la fenê­tre ? Oui, je suis tris­te et amer ce soir. Et je n’aime pas les défi­lés.

André Faber

cabu charlie canard enchaine

Le der­nier des­sin de Cabu paru dans le Canard, le jour-même de son exé­cu­tion. On en était au fils du beauf. Entré dans les dic­tion­nai­res, le beauf res­te­ra aus­si dans l’Histoire com­me « per­son­na­ge concep­tuel », selon l’expression de Deleu­ze, repri­se par Onfray. [Cli­quer pour agran­dir]


« Je suis Charlie ». Sophia Aram se demande…


L’hommage de Sophia Aram à Char­lie Heb­do sur Fran­ce Inter

« Et Dieu dans tout ça ? », s’interroge Sophia Aram, tou­te dubi­ta­ti­ve après la per­te de ses copains de Char­lie. Notons, à pro­pos de la célè­bre inter­pel­la­tion,  que si  son auteur, Jac­ques Chan­cel, a été épar­gné par les fous d’Allah c’est par­ce qu’il a pré­fé­ré mou­rir avant leurs accès de cha­ri­té isla­mis­te. Enco­re que, ne fai­sant pas par­tie de cet­te ban­de de mécréants désor­mais déci­mée, il aurait sans dou­te été épar­gné. Pour­quoi Allah n’aurait-il pas eu des bon­tés envers un croi­sé com­me lui, si média­ti­que et chré­tien, ami des grands de ce mon­de, de Nico­las Sar­ko­zy et de Car­la ?


« Je suis Charlie ». Non, Dieu n’est pas grand *

Des mil­liers de citoyens ont mani­fes­té hier leur soli­da­ri­té avec les dou­ze vic­ti­mes de l’affreux car­na­ge de ce 7 jan­vier à Char­lie Heb­do, jour noir pour la Fran­ce, la démo­cra­tie, la liber­té d’expression, l’humanité digne de ce nom. Que ces meur­tres affreux aient été per­pé­trés au nom d’Allah méri­te pour le moins de s’interroger sur la gran­deur de ce dieu et de ses « ser­vi­teurs ». D’où ces quel­ques remar­ques et réflexions pour ten­ter d’éclairer nos lan­ter­nes vacillan­tes…

Dernier Charb. Prémonitoire…

Der­nier Charb. Pré­mo­ni­toi­re…

Inuti­le de pren­dre des gants : cet atten­tat est signé. Il l’est d’abord par sa cible : un jour­nal libre et liber­tai­re, ico­no­clas­te jusqu’à la pro­vo­ca­tion, irré­li­gieux sinon anti-reli­gieux. Un jour­nal qui s’en pre­nait tout spé­cia­le­ment aux inté­gris­tes musul­mans et avait trans­gres­sé (du point de vue de l’islam) l’interdit de la repré­sen­ta­tion ima­gée de Maho­met. Signé, cet atten­tat l’est aus­si clai­re­ment par les pro­fé­ra­tions ver­ba­les de ses auteurs rap­por­tées par des témoins pro­ches, confir­mées par les décla­ra­tions du pro­cu­reur de la Répu­bli­que.

Le carac­tè­re reli­gieux de ces actes est donc indé­nia­ble, quel­les que soient les déné­ga­tions des repré­sen­tants offi­ciels des trois mono­théis­mes et de leurs varian­tes. Ceux-ci s’emploient dans le même empres­se­ment et la même una­ni­mi­té à se déso­li­da­ri­ser des auteurs de l’odieux atten­tat qu’ils n’hésitent pas à qua­li­fier de « bar­ba­res ». Dont acte. Com­ment pour­rait-il en être autre­ment ?

Mais les cler­gés – je sou­li­gne : les appa­reils reli­gieux, pas les croyants – ont une évi­den­te urgen­ce à se dédoua­ner de leurs res­pon­sa­bi­li­tés his­to­ri­ques en matiè­re de bar­ba­ries pas­sées, qui ne sont pas que loin­tai­nes dans l’Histoire. Les guer­res de reli­gion en Fran­ce valaient bien, dans leur gen­re, cel­les des schis­mes musul­mans actuels. Les hor­reurs d’Al Quaï­da, d’Aqmi, de l’« État isla­mi­que » n’ont rien à envier à la « sain­te inqui­si­tion ». Autres lieux, autres temps, mêmes mœurs sur l’air de l’intolérance obs­cu­ran­tis­te, la sau­va­ge­rie sadi­que, la tor­tu­re des plus fai­bles, fem­mes et enfants, jusqu’aux pires per­ver­sions sexuel­les.

J’entendais dans le pos­te ce matin Axel Kahn, émi­nent spé­cia­lis­te de la bio-éthi­que, affir­mer qu’il ne voyait pas en quoi les déri­ves meur­triè­res des isla­mis­tes, tout com­me cel­les de tel fana­ti­que juif impli­quaient leurs reli­gions res­pec­ti­ves. Vrai­ment ? Et d’ajouter, en sub­stan­ce : je vou­drais prou­ver qu’on tue autant au nom de Dieu que de pas Dieu. Oui, dit de cet­te maniè­re. Il en va autre­ment si on étend cet­te notion de Dieu à cel­le de croyan­ce qui, dès lors, per­met de ran­ger sous une même ban­niè­re les « reli­gions » du nazis­me et du sta­li­nis­me. Obser­vons leurs rites, leurs cre­dos, leurs prê­tres, tem­ples – et leur sata­nées obses­sions anti-vie, et leurs « mains noi­res enfon­cées dans le ven­tre des hom­mes » (Panaït Istra­ti, retour d’URSS). Et j’étendrais volon­tiers la lis­te à la reli­gion du foot­ball !

  charlie

Des­sin de Wolins­ki

Maints obser­va­teurs, anthro­po­lo­gues et autres, affir­ment que l’être humain serait « par essen­ce » un être croyant. J’ai ten­dan­ce à le pen­ser aus­si. Tout en en dédui­sant la néces­si­té, dans un pro­ces­sus d’évolution, d’œuvrer contre soi-même, au besoin, à s’alléger du poids des­di­tes croyan­ces, de s’élever autant que pos­si­ble, com­me « un enfant jouant au bord de la mer » pour repren­dre cet­te expres­sion d’un New­ton (qui était déis­te). Rien d’original en cela, s’agissant de pro­lon­ger – mais ce n’est pas si sim­ple – ce pro­fond mou­ve­ment enga­gé au XVIIIe siè­cle et que, pré­ci­sé­ment on a dénom­mé Lumiè­res, par oppo­si­tion à l’obscurantisme domi­nant jus­que là tou­te la pla­nè­te – à l’exception nota­ble de l’Antiquité grec­que et romai­ne avec leurs admi­ra­bles phi­lo­so­phes et pen­seurs.

S’alléger de ses croyan­ces, à mon sens, ne signi­fie pas pré­ten­dre s’en défai­re tota­le­ment – d’autant qu’il en est d’utiles, quand elles aident à vivre ou a sur­vi­vre face à l’adversité et à la déses­pé­ran­ce, ou quand elles sont néces­sai­res à la com­mu­nau­té humai­ne pour lui assu­rer, lui cimen­ter sa cohé­sion, com­me en ce moment par exem­ple où des valeurs sacrées se trou­vent pié­ti­nées. Le sacré, au sens laï­que, étant ce qui est deve­nu non négo­cia­ble pour une socié­té ; ain­si pour les Fran­çais, la Fra­ter­ni­té, l’Égalité, la Liber­té. Je les mets exprès dans cet ordre inver­se à l’officiel, par urgen­ce et prio­ri­té. J’y ajou­te bien sûr la Laï­ci­té, qua­triè­me pilier de notre « cho­se publi­que », la res publi­ca, dont on décou­vre les si for­tes ver­tus en ce moment d’ébranlement des valeurs mora­les. Car c’est bien cet­te Laï­ci­té qui nous per­met jusqu’à main­te­nant, depuis 1905 avec la sépa­ra­tion des égli­ses et de l’État, et non sans dif­fi­cul­tés pério­di­ques, de main­te­nir les Lumiè­res allu­mées, dont pré­ci­sé­ment cel­les de la pres­se, libre jusqu’à la sati­re, la paro­die, la cari­ca­tu­re, l’irrévérence – bref, ce néces­sai­re contre-pou­voir, ce vac­cin contre l’obscur.

Voi­là sans dou­te ce que la tra­gé­die du 7 jan­vier 2015 aura réveillé dans les conscien­ces par­fois ramol­lies de notre vieux pays, conscien­ces ramol­lies peut-être, mais donc pas vrai­ment étein­tes. Et là, je son­ge au vieil Hugo, allez savoir pour­quoi : « Et l’on voit de la flam­me aux yeux des jeu­nes gens, / Mais dans l’œil du vieillard on voit de la lumiè­re. » [Booz endor­mi] Je dois son­ger au tui­la­ge néces­sai­re des géné­ra­tions : Cabu, Hono­ré, Wolins­ki, les sep­tuas bien enta­més, & Charb, Tignous, jeu­nes qua­dras.

Qu’est-ce qui consti­tue un ciment pour nos socié­té plus ou moins éclai­rées, par­fois assom­bries ? Un liant com­mun qui per­met­te un consen­sus, lequel étant sou­vent pas­sa­ger, puis fluc­tuant, avant de se déli­ter.

Hier, aujourd’hui, c’est le « Je suis Char­lie » – com­me il y eut avec des for­tu­nes diver­ses « Nous som­mes tous des juifs alle­mands » ou « Nous som­mes tous des Amé­ri­cains »… Une situa­tion, un dra­me, un mot der­riè­re les­quels cha­cun se recon­naît, ou croit se recon­naî­tre sous des valeurs com­mu­nes. En fait, sous ces géné­ra­li­sa­tions abu­si­ves, cha­cun gar­de ses croyan­ces, à l’occasion ren­for­cées, venant réchauf­fer ses cer­ti­tu­des dans la fer­veur de la mas­se, la com­mu­nion – la mes­se. Ce fris­son d’église qu’on peut connaî­tre dans les manifs, où notre uto­pie sem­ble à por­tée de ban­de­ro­les et de slo­gans, de caté­chis­mes.

charlie hebdo

Des­sin de Wolins­ki

Qu’y a-t-il donc der­riè­re cha­que peti­te pan­car­te « Je suis Char­lie » ? Pour repren­dre une for­mu­le célè­bre (le bou­quin de Badiou sur Sar­ko­zy ) « De quoi Char­lie est-il le nom ? » Quel­les inten­tions sous ten­dues der­riè­re l’indignation, sous la sin­cé­ri­té appa­ren­te. Entre l’anti-Arabe de base, le sio­nis­te dégui­sé, l’allumé(e) de la Manif pour tous, le gau­chis­te de ser­vi­ce, les poli­ti­ciens en quê­te de bla­son à redo­rer, des lec­teurs de Houel­le­becq et Zem­mour, pau­més com­me eux, enfin la Le Pen et sa guillo­ti­ne, on trou­ve­ra cin­quan­te autres nuan­ces de gri­sâ­tre et autres matiè­res à ren­for­cer son sys­tè­me de valeurs.

Une de ces nuan­ces cepen­dant méri­te qu’on s’y arrê­te ; c’est cel­le de l’islamophobie, sans dou­te par­mi les plus répan­dues car elle répond :

– D’une part direc­te­ment à l’actualité nour­rie et entre­te­nue, de fait par les évé­ne­ments, de Char­lie à Meh­ra, du Mali au Pakis­tan, de la Libye à l’Indonésie en pas­sant par la Soma­lie, le Yémen, la Syrie, l’Irak, l’Iran, Israël, la Pales­ti­ne, le Liban, jusqu’à l’Afghanistan et j’en pas­se. Il y a là tout un arc géo-poli­ti­que (ne pas oublier l’islamisme chi­nois !) qui s’est amal­ga­mé à par­tir du pétro­le saou­dien et per­si­que, pour s’étendre tel­le une pol­lu­tion pla­né­tai­re dou­blée de pétro-dol­lars et appe­lant à un sur­croît de bigo­te­rie cora­ni­que des­ti­née à rache­ter, en appa­ren­ce, la riches­se cou­pa­ble.

– D’autre part, cet­te isla­mo­pho­bie pré­sen­te un autre avan­ta­ge non négli­gea­ble : en dési­gnant les affreux isla­mis­tes, elle déli­vre un blanc seing aux par­ties pré­sen­ta­bles des mono­théis­mes. Une opé­ra­tion de blan­chi­ment, en quel­que sor­te, concer­nant tout le vas­te champ des opia­cées léga­li­sées à l’intention des Peu­ples… Ce qu’une bel­le astu­ce gra­phi­que expri­me ain­si, allé­luia ! :
photo

Coexist-ence pacifique ?

Coexist-ence paci­fi­que ?

Peut-être com­pren­dra-t-on mieux ain­si la hâte appli­quée à fai­re appa­raî­tre les ter­ro­ris­tes isla­mis­tes com­me des « loups soli­tai­res », des ano­ma­lies dans le flot nor­mal des bon­nes reli­gions bien soli­dai­res. Une reli­gion étant une sec­te qui a réus­si – un peu com­me le gara­ge de Ste­ve Jobs est deve­nu la mul­ti­na­tio­na­le d’Apple… si je puis me per­met­tre cet ana­chro­nis­me –, elle se radi­ca­li­se en deve­nant mono­po­lis­ti­que, avant d’éclater en diver­ses conces­sions à la dou­ce modes­tie retrou­vée. Etc. Ain­si s’autoproclament le bon chris­tia­nis­me, le bon judaïs­me, le bon islam…

Opé­ra­tion de pas­se-pas­se avec retour vers l’obscur où se com­plai­sent les mar­chands d’illusion, les spé­cu­la­teurs de l’au-delà et, au bout du comp­te, les fous de Dieu et autres hal­lu­ci­nés des arriè­re-mon­des pour qui une insul­te contre leur foi est une infrac­tion plus gra­ve que l’assassinat de dou­ze êtres humains.

charlie

Phi­lip­pe Gelu­ck

Mais pour­quoi cet­te vio­len­ce meur­triè­re ? Autre et vas­te sujet que je ne sau­rais épui­ser ici (avant d’épuiser le lec­teur !). On revien­drait néces­sai­re­ment au prin­ci­pe d’Égalité, bafoué par­tout dans le mon­de et com­me coa­gu­lé en un point focal appe­lé Pales­ti­ne où la sages­se et la rai­son – les lumiè­res pour tout dire – vien­nent se fra­cas­ser contre le mur noir des mytho­lo­gies nour­ries d’antiques super­sti­tions.

Répu­diés, tor­tu­rés, assas­si­nés pour rien, les Gali­lée, Gior­da­no Bru­no, Che­va­lier de la Bar­re ? Pour que des siè­cles et des années plus tard rejaillis­se le spec­tre du tota­li­ta­ris­me théo­cra­ti­que ? Le der­nier mot, pro­vi­soi­re, à Ber­trand Rus­sell, Pour­quoi je ne suis pas chré­tien,1927 : « Un mon­de humain néces­si­te le savoir, la bon­té et le cou­ra­ge; il ne néces­si­te nul­le­ment le culte et le regret des temps abo­lis, ni l’enchaînement de la libre intel­li­gen­ce à des paro­les pro­fé­rées il y a des siè­cles par des igno­rants. »

–––

* Dieu n’est pas grand. Com­ment la reli­gion empoi­son­ne tout. Chris­to­pher Hit­chens, éd. Bel­fond, 2009. Tra­duit de l’américain par Ana Nes­sun. Extrait : « Si vous consi­dé­rez pour­quoi vous avez choi­si une (for­me de) reli­gion par­mi tou­tes cel­les qui exis­tent, en éli­mi­nant tou­tes les autres, alors vous com­pren­drez peut-être pour­quoi moi, je les ai tou­tes éli­mi­nées. »


  • © Ch.- M. Schulz

    « Il fau­drait com­pren­dre que les cho­ses sont sans espoir et être pour­tant déci­dé à les chan­ger. » F. Scott Fitz­ge­rald, Gats­by le magni­fi­que, 1925
    ––––
    « Le plus grand dérè­gle­ment de l’esprit, c’est de croi­re les cho­ses par­ce qu’on veut qu’elles soient, et non par­ce qu’on a vu qu’elles sont en effet. » Bos­suet

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  • Énigme

    Philippe Casal,, 2004 - Centre national des arts plastiques

    Phi­lip­pe Casal, 2004 - Cen­tre natio­nal des arts plas­ti­ques - Mucem, Mar­seille

  • Et ça, c’est tentant aussi…

  • La réa­lité vraie n’est jamais la plus manifeste. (Claude Lévi-Strauss)

    La réa­lité vraie n’est jamais la plus mani­fes­te.
    (Clau­de Lévi-Strauss)

  • 2sexpolLa Revue Sexpol ressuscitée !

    Parue de 1975 à 1981, la Revue Sex­pol (sexua­li­té / poli­ti­que), ses 39 numé­ros et 2000 pages ont res­sus­cité par la gra­ce de la numé­ri­sa­tion. Un DVD est désor­mais dis­po­nible, au prix coû­tant de la numé­ri­sa­tion, de la dupli­ca­tion et des frais de port, soit 16 euros avec jaquet­te cou­leur et boî­tier rigi­de ou 11 euros sans. Ren­sei­gne­ments et com­mande en cli­quant ici ou sur la cou­ver­ture du der­nier numé­ro, ci-des­sus. En savoir plus ici sur Sex­pol.
  • « Comme un nuage – 30 ans après Tchernobyl »

    Com­me un nua­ge, album pho­tos et tex­te mar­quant le 30e anni­ver­sai­re de la catas­tro­phe de Tcher­no­byl (26 avril 1986). La sous­crip­tion étant clo­se (vifs remer­cie­ments à tous les contri­bu­teurs !) l’ouvrage est désor­mais en ven­te au prix de 15 euros, fran­co de port. Vous pou­vez le com­man­der à par­tir du bou­ton « Ache­ter » ci-des­sous (bien pré­ci­ser votre adres­se pos­ta­le !)

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    Il s’agit d’un album-pho­to de qua­li­té, à tira­ge soi­gné et limi­té, 40 p. for­mat A4 « à l’italienne ». Les pho­tos, pri­ses en Pro­ven­ce et notam­ment à Mar­seille, expri­ment une vision artis­ti­que sur le thè­me d’« après le nua­ge ». Cet­te créa­tion rejoi­gnait l’appel à l’organisation de « 1.000 évé­ne­ments cultu­rels sur le thè­me du nucléai­re », entre le 11 mars 2016 (5 ans après Fuku­shi­ma) et le 26 avril 2016 (30 ans après Tcher­no­byl).
  • L’argument fon­da­men­tal pour la liberté d’expression est le carac­tère dou­teux de toutes nos croyances (Ber­trand Russel)

    L’argument fon­da­men­tal pour la liber­té d’expression est le carac­tère dou­teux de tou­tes nos croyan­ces. (Ber­trand Rus­sel)

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    Le vrai miroir de nos discours est le cours de nos vies. Montaigne - Essais, I, 26

    La vérité est un miroir tombé de la main de Dieu et qui s'est brisé. Chacun en ramasse un fragment et dit que toute la vérité s'y trouve. Djalāl ad-Dīn Rūmī (1207-1273)

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