On n'est pas des moutons

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Cinéma. « Toni Erdmann », subversif Père Ubu

S’il n’y avait qu’un film à voir ces temps-ci, ce serait bien ce « Toni Erd­mann » (d’autant que je n’en ai pas vu d’autre…) Un film com­me aucun autre. Cer­tes, sa fac­tu­re for­mel­le est plu­tôt clas­si­que : pas besoin de fai­re des numé­ros de cla­quet­tes quand le fond l’emporte d’une maniè­re aus­si magis­tra­le. Au départ, l’histoire ordi­nai­re d’un père et d’une fille que la vie « moder­ne » a éloi­gnés, jusqu’à les ren­dre étran­gers l’un à l’autre. His­toi­re bana­le, sauf que les per­son­na­ges ne le sont pas, banals.

Le père, d’abord et sur­tout, consta­tant l’abîme qui mena­ce sa fille, pri­se dans l’absurde tour­billon du mon­de mor­ti­fè­re du biz­ness, du coa­ching – tout ce bla­bla secré­té par le règne de la mar­chan­di­se mon­dia­li­sée. Son ins­tru­ment d’action, à l’efficacité impa­ra­ble – c’est le sujet du film – ce sera la dis­tan­ce cri­ti­que por­tée par l’humour et, plus enco­re, par la déri­sion, pla­nè­tes deve­nues inat­tei­gna­bles à cet­te jeu­ne fem­me froi­de, réfri­gé­rée, fri­gi­de. Com­ment peut-elle enco­re être sa fille, cel­le-là qui sur­git entre deux avions, pres­sée, absen­te, l’oreille col­lée au por­ta­ble, habillée en cro­que-mort, en noir et blanc, à la vie gri­se, vide de sens et de sou­ri­res ?

De ce nau­fra­ge annon­cé va sur­gir, en sau­ve­teur lou­fo­que, ce Toni Erd­mann à l’humour déjan­té, lour­din­gue, qui fout la hon­te à cet­te jeu­ne fem­me for­ma­tée, taillée (dans son tailleur strict) pour la com­pé­ti­tion entre tueurs affai­ris­tes – bref, le spec­ta­cle de l’« actu ». Il débar­que donc dans son uni­vers de mor­gue, armé d’une per­ru­que, de faus­ses dents et jusqu’à un cous­sin-péteur – une pano­plie de Père Ubu pour un com­bat contre l’absurdité. « Je vou­lais savoir si tu avais le temps de vivre un peu » lui dit-il, tan­dis qu’elle n’entend pas, deve­nue sour­de à la vie vivan­te, abs­trai­te com­me de l’art « contem­po­rain », mar­chan­di­se elle-même, au ser­vi­ce du mon­de mar­chand, de la finan­ce qui tue le tra­vail et les hom­mes.

Mais rien n’est dit expli­ci­te­ment de tout ça : pas de dis­cours ni démons­tra­tions ; tout sur­git ici dans la lumiè­re de l’écran, des per­son­na­ges, des situa­tions – Éros contre Tha­na­tos, dans l’ordinaire mena­cé des vies déré­glées, mena­cée com­me l’humanité tout entiè­re, par ce réchauf­fe­ment qui refroi­dit : en fait un refroi­dis­se­ment géné­ra­li­sé, une gla­cia­tion des rela­tions entre les êtres en repré­sen­ta­tion : le mon­de rem­pla­cé par son spec­ta­cle.

Un grand film sub­ver­sif, oui, qui fait tom­ber les mas­ques, dénon­ce les jeux de sur­fa­ce mina­bles, rap­pel­le à l’impé­rieu­se et pro­fon­de urgen­ce de vivre.

Mais atten­tion ! dan­ger : si jamais votre des­tin vous a conduit à œuvrer dans ce mon­de du coa­ching, du mana­ge­ment, de la lut­te des requins contre les sar­di­nes…

…n’allez sur­tout pas à la ren­con­tre de ce Toni Erd­mann ! Vous pour­riez ne pas vous en remet­tre.


♦ Film alle­mand de Maren Ade avec Peter Simo­ni­schek, San­dra Hül­ler (2 h 42). Sur le Web : www.hautetcourt.com/film/fiche/302/toni-erdmann

L’Autrichien Peter Simo­ni­schek (ex-pro­thé­sis­te den­tai­re, trop beau pour être vrai) et l’Allemande San­dra Hül­ler y sont géniaux.


« En ces temps troublés ». Quand le maire d’Argenteuil se fait programmateur-censeur de cinéma

Comme ça, à lui tout seul, d’un trait de plume municipal, Georges Mothron, maire Les Républicains d’Argenteuil, décide si ses concitoyens peuvent ou non aller voir un film au cinéma – et même deux.

Voici l’affaire, résumée par Le Figaro [30/04/2016] :

« Le cinéma Le Figuier blanc a dû annuler il y a quelques jours la projection de deux films en raison d'une demande expresse du maire de la ville du Val-d'Oise, qui craignait que leurs sujets «mettent le feu aux poudres» dans la commune.

 G. Mothron dans ses œuvres

Maire-argenteuil Georges Mothron• Pour «changer l'image de la ville» […] le boulevard Lénine et l'avenue Marcel Cachin sont rebaptisés respectivement boulevard du général Leclerc et avenue Maurice Utrillo.
• Le 6 août 2007, un arrêté municipal interdisant la mendicité dans le centre-ville d'Argenteuil est associé à la consigne aux agents de la voirie de diffuser du malodore, un répulsif nauséabond, dans les lieux fréquentés par les sans-abris. La campagne de presse nationale qui s'ensuit et des controverses sur la rénovation urbaine en cours lui coûtent la mairie qui revient au socialiste Philippe Doucet aux élections 2008. Lors des élections municipales de 2014, il reprend la mairie d'Argenteuil face au maire sortant. [Wikipédia]

« […] La salle, associée à un centre culturel, a eu la curieuse surprise de recevoir la semaine dernière un courrier […] dans lequel l'élu demandait la déprogrammation de deux films : La Sociologue et l'ourson, d'Étienne Chaillou et Mathias Thery, et 3000 nuits, de Mari Masri.

« Le premier, sorti le 6 avril, est un documentaire qui revient sur les débats autour du mariage homosexuel en suivant la sociologue Irène Théry et en mettant en scène, sur un mode pédagogique et ludique, des peluches et des jouets pour évoquer certaines questions et reconstituer des moments familiaux. Le second, diffusé depuis l'an dernier dans plusieurs festivals, raconte l'histoire de Layal, une jeune Palestienne incarcérée dans une prison israélienne, où elle donne naissance à un garçon.

« Des thèmes qui pour le maire de la commune sont sujets à la polémique, d'où leur interdiction. Dans les colonnes du Parisien, il explique que sa décision est «motivée par le fait qu'en ces temps troublés, des sujets tels que ceux-là peuvent rapidement mettre le feu aux poudres dans une ville comme Argenteuil». « Dans un souci d'apaisement [...]la ville a préféré jouer la sécurité en ne diffusant pas ces films, évitant ainsi des réactions éventuellement véhémentes de certains», ajoute-t-il. Mais l'exigence de l'édile a surtout provoqué une volée de bois vers à l'encontre de la mairie d'Argenteuil. »

L'association Argenteuil Solidarité Palestine (ASP), qui programmait 3000 nuits a dénoncé « la censure du maire qui, en octobre dernier, avait déjà interdit une exposition sur l'immigration.»

L'Association pour la défense du cinéma indépendant (ADCI) d'Argenteuil, dénonce « un refus idéologique de réflexion sur des questions qui se posent dans le contexte actuel ».

De son côté, la Scam, Société civile des auteurs multimédia, publie un communiqué sur cet acte de censure. Extraits :

« Les 102.000 habitants d’Argenteuil seraient-ils plus décérébrés, osons le dire, plus cons que la moyenne ?
« Certainement pas, mais c’est ainsi que le maire, Georges Mothron, considère les habitants en les jugeant incapables de regarder sereinement un documentaire de société où les personnages principaux sont des peluches. Un documentaire qui fait réfléchir sur pourquoi la société française s’est déchirée sur le mariage pour tous.
« Si le film sort en DVD, Georges Mothron le fera-t-il saisir dans les rayonnages ? Quand le film sera diffusé à la télévision, Georges Mothron fera-t-il couper les antennes du diffuseur sur sa ville ?
« En ces temps troublés », Georges Mothron a peur que le film « mette le feu aux poudres ». […]
« En ces temps troublés », nous avons bien besoin de films qui nous ouvrent au monde, qui apportent de la pensée dans les réflexes pavloviens de repli sur soi de telle ou telle communauté.
« La Scam soutient la manifestation organisée le 7 mai à 15 heures devant la mairie d’Argenteuil pour exiger la reprogrammation des films et rappeler au maire, Georges Mothron, que le suffrage universel ne lui confie pas pour autant un droit à décider ce que ses concitoyens peuvent choisir d’aller voir au cinéma. »

Pour ma part, me référant à la loi sur le non-cumul des mandats, je rappelle à ce maire qu’il ne peut ni ne doit cumuler sa fonction de magistrat municipal avec celles de programmateur-censeur de cinéma et de directeur des consciences. Non mais.


« Merci Patron ! » La belle arnaque

Mer­ci Patron !, un film plus que sym­pa et qui connaît un beau suc­cès depuis sa sor­tie fin février. C’est l’éternelle his­toi­re des David et Golia­th, des pots de ter­re et de fer. Trai­té ici sur le mode « sérieux décon­nant », entre Michael Moo­re et Jean-Yves Lafes­se, par Fran­çois Ruf­fin, rédac’ chef du jour­nal amié­nois Fakir. 

merci-patron!

l’affiche

Joce­ly­ne et Ser­ge Klur fabri­quaient des cos­tu­mes Ken­zo à Poix-du-Nord, près de Valen­cien­nes. Depuis la délo­ca­li­sa­tion de leur usi­ne vers la Polo­gne, le cou­ple est au chô­ma­ge et cri­blé de det­tes. Fran­çois Ruf­fin va sui­vre ce cou­ple et par­tir « dans une cour­se pour­sui­te humo­ris­ti­que avec Ber­nard Arnault, l’homme le plus riche de Fran­ce » dont le grou­pe est pro­prié­tai­re de l’usine. Scè­nes sur­réa­lis­tes et qui­pro­quos en cas­ca­des, Mer­ci Patron ! se trans­for­me en « film d’espionnage ».

« On ne pen­sait même pas fai­re un film mais avec l’histoire qui se dérou­lait sous nos yeux c’est deve­nu impos­si­ble de ne pas le fai­re ! » racon­te Johan­na, de l’équipe de Fakir. Por­té par l’association Fakir, le film a séduit cri­ti­ques et médias. Il a même eut droit à une dou­ble page dans Le Mon­de qu’il qua­li­fie de « chef-d’œuvre du gen­re ».

Pour­tant, tout n’était pas gagné. Le film qui comp­tait sur l’aide finan­ciè­re du Cen­tre natio­nal du ciné­ma voit sa deman­de reje­tée. L’équipe déci­de de pas­ser outre les aides tra­di­tion­nel­les et se tour­ne vers le finan­ce­ment par­ti­ci­pa­tif. Grâ­ce aux 21 000 € des contri­bu­teurs Ulu­le et une levée de fonds auprès des abon­nés de Fakir, le film ver­ra le jour. Une levée de fonds pour une levée de fron­de : la bon­ne idée pour une bel­le arna­que !


Poussée d’intolérance au Maroc. « Much Loved » interdit, comédienne agressée

Much Loved, du cinéaste marocain Nabil Ayouch, est un film remarquable dont j’aurais dû parler ici depuis que je l’ai vu il y a deux mois et qui, heureusement, est toujours à l’affiche dans les bonnes salles. Je me décide aujourd’hui pour une raison plus que cinématographique : le film est interdit au Maroc, ce qui n’est pas surprenant, mais, surtout, l’actrice qui tient le rôle principal, Loubna Abidar – superbe –, a été violemment agressée le 5 novembre. Elle raconte cela dans une tribune adressée au Monde [12/11/15 ], expliquant aussi pourquoi elle se voit contrainte de quitter son pays.

Maroc Loubna Abidar agressée

Loubna Abidar violemment agressée à Casablanca [Ph. dr]

Une fois de plus, c’est la place des femmes dans la société qui se trouve au centre d’une actualité permanente et à peu près générale dans le monde, même si, bien sûr, les situations sont variables, et donc leur degré de gravité. N’empêche, cela vaut dans nos sociétés dites évoluées. Que l’on songe aux différences de salaires entre hommes et femmes, à fonctions égales ; qu’il s’agisse de l’attribution des postes de responsabilité, du harcèlement sexuel, du machisme « ordinaire ». On n’entrera même pas ici sur le lamentable débat autour des notions de genre.

Much Loved qui, comme son titre ne l’indique pas, est un film sur la condition féminine dans un des pays arabes les plus rétrogrades sur la question – et sur tant d’autres, hélas – tandis que cette royauté d’un autre âge voudrait se draper dans une prétendue modernité.

Dans son texte, la comédienne donne à voir le propos du film, en même temps qu'elle exprime une détresse personnelle, une implacable dénonciation d’un régime d’oppression et l’intolérance d’une société.

Après des petits rôles au théâtre et dans des films commerciaux, j’ai obtenu le premier rôle dans le long-métrage Much Loved, de Nabil Ayouch. C’était le plus beau jour de ma vie, car j’allais pouvoir travailler avec un réalisateur talentueux et internationalement reconnu, et parce que j’allais donner la parole à toutes celles avec lesquelles j’avais grandi : ces petites filles des quartiers qui n’apprennent ni à lire ni à écrire, mais auxquelles on dit sans cesse qu’un jour elles rencontreront un homme riche qui les emmènera loin… Dès 14-15 ans, elles sortent tous les soirs dans le but de le trouver. Un jour, elles réalisent qu’elles sont devenues des prostituées.

« Dans ce film, j’ai mis toute mon âme et toute ma force de travail, portée par Nabil Ayouch et mes partenaires de jeu. Le film a été sélectionné à Cannes. J’y étais, c’était magique. Mais dès le lendemain de sa présentation, un mouvement de haine a démarré au Maroc. Un ministre qui n’avait pas vu le film a décidé de l’interdire avant même que la production ne demande l’autorisation de le diffuser. Much Loved dérangeait, parce qu’il parlait de la prostitution, officiellement interdite au Maroc, parce qu’il donnait la parole à ces femmes qui ne l’ont jamais. Les autorités ont déclaré que le film donnait une image dégradante de la femme marocaine, alors que ses héroïnes débordent de vie, de combativité, d’amitié l’une pour l’autre, de rage d’exister.

« Et une campagne de détestation s’est répandue sur les réseaux sociaux et dans la population. Personne n’avait encore vu le film au Maroc, et il était déjà devenu le sujet numéro un de toutes les discussions. La violence augmentait de jour en jour, à l’encontre de Nabil « le juif » (sa mère est une juive tunisienne) et à mon encontre. Je dérangeais à mon tour, parce que j’avais le premier rôle, parce que j’en étais fière, et parce que je prenais position ouvertement contre l’hypocrisie par des déclarations nombreuses.

Cachée sous une burqa

« Des messages de soutien et d’amour, j’en ai reçu des dizaines. Dans les pays d’Europe où le film est sorti et a connu un bel accueil (j’ai notamment obtenu le Prix de la meilleure actrice dans les deux festivals majeurs de films francophones, Angoulême en France et Namur en Belgique). Mais surtout, et c’était le plus important pour moi, au Maroc. Par des gens éclairés car ils sont nombreux. Et aussi par des prostituées qui ont enfin osé parler à visage découvert pour dire qu’elles se reconnaissaient dans le film.

« Mais rien n’a calmé la haine contre moi. Sur Facebook et Twitter, mon nom est associé à celui de « sale pute » des milliers de fois par jour. Quand une fille se comporte mal, on lui dit « tu finiras comme Abidar ». Tous les jours, je lis que je suis la honte des femmes marocaines. Chaque semaine, je reçois des menaces de mort. J’ai encore des amis et des proches pour me soutenir, mais beaucoup se sont détournés de moi. Pendant des semaines, je ne suis pas sortie de chez moi, ou alors uniquement pour des courses rapides, cachée sous une burqa (quel paradoxe, me sentir protégée grâce à une burqa…).

« Ces derniers jours, le temps passant, la tension me semblait retombée. Alors jeudi 5 novembre, le soir, je suis allée à Casablanca à visage découvert. J’y ai été agressée par trois jeunes hommes. J’étais dans la rue, ils étaient dans leur voiture, ils m’ont vue et reconnue, ils étaient saouls, ils m’ont fait monter dans leur véhicule, ils ont roulé pendant de très longues minutes et pendant ce temps ils m’ont frappée sur le corps et au visage tout en m’insultant. J’ai eu de la chance, ce n’était « que » des jeunes enivrés qui voulaient s’amuser… D’autres auraient pu me tuer. La nuit a été terrible. Les médecins à qui je me suis adressée pour les secours et les policiers au commissariat se sont ri de moi, sous mes yeux. Je me suis sentie incroyablement seule… Un chirurgien esthétique a quand même accepté de sauver mon visage. Ma hantise était justement d’avoir été défigurée, de garder les traces de cette agression sur mon visage, de ne plus pouvoir faire mon métier…

« Nabil Ayouch était là tout le temps pour me soutenir. J’ai fait des déclarations de colère que je regrette. Je ne savais plus où j’étais. Alors j’ai décidé de quitter le Maroc. C’est mon pays, je l’aime, j’y ai ma vie et ma fille, j’ai foi en ses forces vives, mais je ne veux plus vivre dans la peur. On s’attaque à moi pour un rôle que j’ai joué dans un film que les gens n’ont même pas vu. Une campagne de dénigrement légitimée par une interdiction de diffusion du film, alimentée par les conservateurs, nourrie par les réseaux sociaux si présents aujourd’hui… et qui continue de tourner en rond et dans la violence. Au fond, on m’insulte parce que je suis une femme libre. Et il y a une partie de la population, au Maroc, que les femmes libres dérangent, que les homosexuels dérangent, que les désirs de changement dérangent. Ce sont eux que je veux dénoncer aujourd’hui, et pas seulement les trois jeunes qui m’ont agressée… »

Loubna Abidar

La bande-annonce de Much Loved.

PS. Des copies du film ont été mises en circulation au Maroc, dans lesquelles des scènes pornographiques ont été ajoutées pour en dénoncer l'immoralité !


Y a du monde chez Mon oncle

safe_imageCliquer sur l’image, et hop, des Hulot partout !

© Fray Mol­lo


Alain Resnais, ciné-graphiste

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Cou­ver­tu­re du livre de Jean-Luc Douin (Ed. de la Mar­ti­niè­re)

Tout a été dit sur Alain Resnais, depuis sa mort, same­di. Un grand par­mi les grands du ciné­ma, en effet. Ces ima­ges ci-des­sous – affi­ches de quel­ques-uns de sa cin­quan­tai­ne de films – pour sou­li­gner le sens gra­phi­que d’un artis­te du ciné­ma­to-gra­phe. Car l’adepte de l’image en mou­ve­ment en était un aus­si de l’image fixe (pro­je­tée 24 fois par secon­de, au nom de l’illusion de la réa­li­té) et sin­gu­liè­re­ment de l’image des­si­née. Alain Resnais fut un artis­te de la for­me, un for­ma­lis­te pour qui la for­me, pré­ci­sé­ment, est consti­tu­ti­ve du fond ; elle se doit aus­si d’apparaître com­me tel­le, selon cet­te dis­tan­cia­tion brech­tien­ne assu­mant l’artifice de l’art, l’art com­me inter­pré­ta­tion déli­bé­rée et visi­ble d’une réa­li­té. La ban­de des­si­née illus­tre – c’est bien le mot – tout à fait cet­te démar­che; tout com­me l’ont éga­le­ment prô­né et pra­ti­qué des écri­vains com­me Alain Rob­be-Grillet, Mar­gue­ri­te Duras, Clau­de Simon, Geor­ges Per­ec et tout le cou­rant du Nou­veau roman. De lui, je retiens notam­ment ce mot : « Les hom­mes se res­sem­blent par ce qu’ils mon­trent et dif­fè­rent par ce qu’ils cachent  ».

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Les affi­ches d’Enki Bilal (entre­tien dans Le Figa­ro) pour Mon oncle d’Amérique et La Vie est un roman.

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Pour saluer Diderot, à l’occasion de ses 300 ans

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Denis Dide­rot par Louis-Michel van Lo, 1767 (Musée du Lou­vre)

Débar­quant de la  gare de Lyon à Paris, sui­vez-moi, j’emprunte sans tar­der le bou­le­vard Dide­rot, puis celui de la Bas­tille, pour tra­ver­ser le Pont d’Austerlitz. Là, je salue Lamar­ck, sur son socle haut per­ché, à l’entrée du Jar­din des Plan­tes et, par­cou­rant l’allée Buf­fon, me voi­ci à la Gran­de gale­rie de l’Évolution.Vous en connais­sez beau­coup, vous, des endroits de la pla­nè­te où, en un demi-kilo­mè­tre, vous aurez par­cou­ru autant de pages d’histoire ? 

Salut Dide­rot, salut Denis !

Je m’étais pro­mis d’écrire ce modes­te hom­ma­ge à l’occasion du trois cen­tiè­me anni­ver­sai­re de sa nais­san­ce. Il est né à Lan­gres le 5 octo­bre 1713 (je sais, on est en décem­bre… et à la veille de 2014 !).

J’allais embar­quer vers la cou­tel­le­rie fami­lia­le, mais tout ça se trou­ve à por­tée de clics, en maints endroits de la vas­te toi­le et en par­ti­cu­lier sur Wiki­pé­dia, fille tech­ni­que­ment magni­fiée de sa déjà gran­dio­se ancê­tre, L’Encyclopédie. Si loin de l’ordinateur, Dide­rot n’en fut pas moins le grand ordon­na­teur, coor­di­na­teur et co-auteur, avec d’Alembert et plus de cent cin­quan­te autres contri­bu­teurs, éru­dits et pion­niers.  L’Encyclopédie fut l’objet d’un com­bat poli­ti­que contre des adver­sai­res et cen­seurs farou­ches ; ain­si la condam­na­tion de l’ouvrage en 1759 par le pape Clé­ment XIII qui le met à l’Index, et « enjoint aux catho­li­ques, sous pei­ne d’excommunication, de brû­ler les exem­plai­res en leur pos­ses­sion ». Ce fut enfin une aven­tu­re éco­no­mi­que qui mobi­li­sa un mil­lier d’ouvriers pen­dant vingt-qua­tre ans !

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Page de titre du pre­mier tome, 1751

Une œuvre monu­men­ta­le, au plein sens, un pas déci­sif mené contre l’obscurantisme domi­nant dans ce siè­cle qu’on appel­le­rait « des Lumiè­res ». Une oeu­vre qui conti­nue à nous éclai­rer, depuis plus de deux cent cin­quan­te ans, non pas tant direc­te­ment par ses conte­nus désor­mais en par­tie dépas­sés, que par la démar­che et l’esprit qui l ont nour­rie.

L’Encyclopédie, donc, com­me pivot de cet­te pre­miè­re ren­con­tre, due à l’école de la Répu­bli­que, son héri­tiè­re direc­te !

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Anna Kari­na dans le film de Rivet­te (1967)

Deuxiè­me ren­con­tre, lit­té­rai­re et fil­mi­que, quand Jac­ques Rivet­te adap­te La Reli­gieu­se en 1967. Sous la pres­sion d’Alain Pey­re­fit­te, minis­tre de l’Information de de Gaul­le, et sur déci­sion de son secré­tai­re d’État Yvon Bour­ges*, le film est inter­dit aux moins de dix-huit ans, à la dis­tri­bu­tion et à l’exportation. Autant dire condam­né. André Mal­raux, cepen­dant, alors minis­tre de la cultu­re, sou­tient la pré­sen­ta­tion du film à Can­nes… Ram­dam géné­ral de la réac­tion bigo­te. Le film sort à Paris dans cinq sal­les et enre­gis­tre 165 000 entrées en cinq semai­nes, tan­dis que le roman de Dide­rot béné­fi­cie de ce suc­cès et est réédi­té plu­sieurs fois. J’en pro­fi­te aus­si, décou­vrant une œuvre bou­le­ver­san­te, nul­le­ment sul­fu­reu­se com­me les ligues cathos avaient vou­lu le fai­re croi­re, mais assu­ré­ment contre le sys­tè­me d’enfermement dans les cou­vents. La Reli­gieu­se est une ode à la liber­té de choi­sir son des­tin. Une nou­vel­le adap­ta­tion – très réus­sie – est sor­tie en 2013 (film de Guillau­me Nicloux avec Pau­li­ne Étien­ne).

Troi­siè­me ren­con­tre, lit­té­rai­re et théâ­tra­le, avec la ver­sion de Jac­ques le fata­lis­te et son maî­tre, don­née par Milan Kun­de­ra (sous le titre Jac­ques et son maî­tre), piè­ce mon­tée notam­ment au Coli­bri à Avi­gnon, dans une remar­qua­ble mise en scè­ne dont j’ai oublié l’auteur [Je l’avais vue avec mon pote met­teur en scè­ne Alain Mol­lot, mort depuis.]

Qua­triè­me éta­pe et on en res­te­ra là, car elle dure tou­jours : c’est la paru­tion des Œuvres de Dide­rot à la Pléïa­de, cet­te col­lec­tion sur papier bible, qui se prê­te­rait à la dévo­tion si on n’y pre­nait gar­de… S’y trou­vent ras­sem­blés des tex­tes magni­fi­ques à hau­te por­tée phi­lo­so­phi­que, dont les seuls énon­cés sont déjà gages de pro­mes­ses inépui­sa­bles – sélec­tion pêle-mêle : Les Bijoux indis­crets, Sup­plé­ment au voya­ge de Bou­gain­vil­le, Le Neveu de Rameau, Le Rêve de D’Alembert, Entre­tien d’un phi­lo­so­phe avec la maré­cha­le de ***,  De la suf­fi­san­ce de la reli­gion natu­rel­le, La Pro­me­na­de du scep­ti­que, Para­doxe sur le comé­dien, Regrets sur ma vieille robe de cham­bre…

jean-le-rond-encyclopédie

Mathé­ma­ti­cien, phi­lo­so­phe, Jean Le Rond d’Alembert (1717-1783), son grand com­pli­ce de

Au sens ori­gi­nel de l’expression « liber­tin d’esprit », Dide­rot peut  en effet être consi­dé­ré com­me un liber­tin ; c’est-à-dire un libre pen­seur qui remet en cau­se les dog­mes éta­blis et s’affranchit en par­ti­cu­lier de la méta­phy­si­que et de l’éthique reli­gieu­se. Dide­rot pro­fes­se un maté­ria­lis­me assu­ré et un athéis­me serein, qui lui vau­dront tout de même d’être empri­son­né trois mois au don­jon de Vin­cen­nes en 1749 sui­te à la publi­ca­tion de la Let­tre sur les aveu­gles. Invo­quant la connais­san­ce, il revient sur le sujet dans Le Rêve de d’Alembert : « Croyez-vous qu’on puis­se pren­dre par­ti sur l’intelligence suprê­me, sans savoir à quoi s’en tenir sur l’éternité de la matiè­re et ses pro­prié­tés […] ? » Mais pour autant, amou­reux de la scien­ce, il redou­te le scien­tis­me et un ratio­na­lis­me qui assé­che­rait les pas­sions et la part de spi­ri­tua­li­té chez l’homme.

Autant de ques­tion­ne­ments qui nour­ris­sent des dia­lo­gues les plus sub­tils, dans une dia­lec­ti­que où il ne craint pas, com­me dans Le Neveu de Rameau en par­ti­cu­lier, de s’interpeller, de se met­tre en contra­dic­tion avec lui-même ou du moins de se pous­ser dans ses ulti­mes retran­che­ments, d’exposer jusqu’au para­doxe ses creux et ses bos­ses à la cru­di­té… des lumiè­res.

–––   

* Des habi­tants de Bour­ges ont pro­po­sé de débap­ti­ser leur vil­le pour l’appeler « Dide­rot » ou « Rivet­te » !

> > > Écou­ter  « Les Murs indis­crets » sur le blog de Frank Lovi­so­lo-Gui­chard. Lire au même endroit la Let­tre sur les aveu­gles à ceux qui voient. Quant aux sourds, ben…


« A Touch of Sin ». Quand la Chine explosera

Chine. A Touch of Sin Un grand film : A Tou­ch of Sin, du Chi­nois Jia Zhanh-Ke – va fal­loir appren­dre le man­da­rin, au moins com­me l’anglais, à l’à-peu-près. Où l’on com­prend que la Chi­ne aus­si est mal bar­rée, tout com­me le mon­de, et acces­soi­re­ment la Fran­ce. Pris qu’ils sont dans la fré­né­sie pro­duc­ti­vis­te et consom­ma­toi­re, les Chi­nois n’ont mis que quel­ques décen­nies à sau­ter dans le pré­ci­pi­ce du « Pro­grès ». Mao se dépla­ce en Fal­con pour effec­tuer, mieux et plus vite, le Grand bond en avant dans le capi­ta­lis­me de choc. La Chi­ne perd son âme dans la reli­gion du ren­de­ment, du cynis­me, de la cor­rup­tion. Donc de la vio­len­ce de plus en plus sau­va­ge. C’est le sujet du film. 

Quatre tableaux com­me les qua­tre sai­sons d’un nou­veau cli­mat, ter­ri­fiant. La Chi­ne, désor­mais, pro­duit aus­si des toma­tes hors-sol, cali­brées et insi­pi­des ; sa cam­pa­gne va s’agglutiner aux mons­truo­si­tés urbai­nes (j’apprends par Télé­ra­ma que six péri­phé­ri­ques entou­rent Pékin, qui gros­sit cha­que année de 250.000 voi­tu­res !) ; sa jeu­nes­se « fout le camp », absor­bée par les modes et les codes occi­den­taux ; le béton bouf­fe la ter­re, les pay­sa­ges, les hom­mes, avi­lis par le pognon et la sexua­li­té mar­chan­de. De même, les ani­maux souf­frent, sont exploi­tés, tor­tu­rés – cet­te scè­ne ter­ri­ble du che­val four­bu et bat­tu sau­va­ge­ment, qui fait pen­ser à Nietz­sche et au Che­val de Turin [Pour­quoi Nietz­sche aujourd’hui ?].

Les ulti­mes et déri­soi­res résis­tants appa­rais­sent sur une estra­de de comé­diens-forains jouant dans la rue une scè­ne d’opéra tra­di­tion­nel. Évi­dem­ment, si le seul trai­te­ment pos­si­ble de cet­te gan­grè­ne est la révol­te indi­vi­duel­le à coups de fusil, de pis­to­let, de cou­teau, de sui­ci­de… on ne don­ne pas cher de l’avenir du mon­de dit civi­li­sé. Ce Soup­çon de péché bute sur un réa­lis­me nour­ri de pes­si­mis­me. Le Tita­nic d’aujourd’hui est un de ces por­te-conte­neurs géants [Voir mon repor­ta­ge de 2006 à bord du « Debus­sy » : Sale temps, mon­dia­li­sa­tion : Et vogue le car­go] que n’effarouchent plus les ice­bergs (ils auront tous fon­du !) et qui, à cha­cu­ne de leurs esca­les débar­quent l’imparable came­lo­te d’un mon­de en train de cre­ver la gueu­le ouver­te. Alors, l’espoir…

A-Touch-of-Sin-Stills-Da-Hai-Jiang-Wu-06-Copyright-Xstream-Pictures-Beijing

Un goût de Taran­ti­no made in Chi­na, le mes­sa­ge poli­ti­que en plus. Le film n’est tou­jours pas sor­ti en Chi­ne… Les DVD y cir­cu­lent pour­tant et la popu­la­ri­té du réa­li­sa­teur y est très for­te.


Cinéma. « Another Year », une cosmogonie de l’ordinaire

Le titre, « Ano­ther Year » me sem­blait s’imposer pour un 31 décem­bre : Une autre année, et aus­si une année autre. Com­me un bilan, un constat, et aus­si une espé­ran­ce : ça ne pour­ra qu’aller mieux… Hmm, pas sûr… Ce film de Mike Leigh est rien moins que magni­fi­que. Je le dis d’abord à ceux qui ris­que­raient de le rater, même si le suc­cès sem­ble l’installer pour un moment… Quoi­que, jus­te­ment, les cho­ses allant com­me elles vont, si vite ou si len­te­ment ; dans l’allégresse ou la détres­se, selon… Deux heu­res et quel­ques sur le temps. Celui qui pas­se, celui qu’il fait, dehors et dedans, dans le mon­de et en soi.

Un film sur le quo­ti­dien autant qu’une cos­mo­go­nie de l’ordinaire, la vie - l’amour - la mort ; l’air - l’eau - la ter­re ; la vil­le et son béton, les aver­ses, le coin de pota­ger et ses toma­tes de fin d’été ; les sai­sons jus­te­ment, les années qui pas­sent. Et s’égrènent secon­des et années, et fanent les fleurs, et repous­sent d’autres grai­nes : une mort, une nais­san­ce ; un fils rebel­le, un père nau­fra­gé ; une fem­me éper­due devant les rides de son miroir, ter­ri­ble face à face – phi­lo­so­pher : appren­dre à mou­rir, jusqu’au sui­ci­de mou au goût acre d’alcool et de tabac ; croi­re cher­cher l’autre en se fuyant soi-même ; accu­ser, juger pour ne se voir point.


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(Lire la sui­te…)


Pétition en faveur du cinéaste iranien Jafar Panahi

En réac­tion à la condam­na­tion à la pri­son du cinéas­te ira­nien Jafar Pana­hi, un col­lec­tif s’est consti­tué autour de pro­fes­sion­nels du ciné­ma et de la cultu­re afin d’organiser pro­tes­ta­tion et soli­da­ri­té. Une péti­tion peut être signée en ligne par tous ceux qui se sen­tent concer­nés par cet­te nou­vel­le attein­te por­tée aux droits de l’homme par le régi­me ira­nien.

« Nous appre­nons avec colè­re et inquié­tu­de le juge­ment du Tri­bu­nal de la Répu­bli­que Isla­mi­que à Téhé­ran, condam­nant très lour­de­ment le cinéas­te ira­nien Jafar Pana­hi. La sen­ten­ce : six ans de pri­son fer­me, vingt ans d’interdiction d’écrire et de réa­li­ser des films, de don­ner des inter­views aux médias, de quit­ter le ter­ri­toi­re et d’entrer en rela­tion avec des orga­ni­sa­tions cultu­rel­les étran­gè­res.

Jafar Pana­hi, condam­né à six ans de pri­son, vingt ans d’interdiction d’écrire et de réa­li­ser des films, de don­ner des inter­views aux médias, de quit­ter le ter­ri­toi­re et d’entrer en rela­tion avec des orga­ni­sa­tions cultu­rel­les étran­gè­res.

« Un autre cinéas­te, Moham­mad Ras­sou­lov, a éga­le­ment été condam­né à six ans de pri­son. Jafar Pana­hi et Moham­mad Ras­sou­lov vont rejoin­dre les nom­breux pri­son­niers qui crou­pis­sent en pri­son en Iran, dans un état de détres­se tota­le. Cer­tains font la grè­ve de la faim, d’autres sont gra­ve­ment mala­des.

« Que repro­che le pou­voir ira­nien à Jafar Pana­hi ? D’avoir conspi­ré contre son pays et mené une cam­pa­gne hos­ti­le au régi­me ira­nien. La véri­té est que Jafar Pana­hi est inno­cent et que son seul cri­me est de vou­loir conti­nuer d’exercer libre­ment son métier de cinéas­te en Iran. Depuis plu­sieurs mois le pou­voir ira­nien a mis en pla­ce contre lui une véri­ta­ble machi­ne de guer­re visant à le détrui­re, à l’enfermer en le contrai­gnant à se tai­re.

« Jafar Pana­hi est cinéas­te et ses films ont été mon­trés dans le mon­de entier. Invi­té par les plus grands fes­ti­vals de ciné­ma (Can­nes, Veni­se, Ber­lin), il est aujourd’hui empê­ché de pour­sui­vre son œuvre de cinéas­te. La lour­de condam­na­tion qui le frap­pe le pri­ve de liber­té, l’empêche phy­si­que­ment et mora­le­ment d’exercer son tra­vail de cinéas­te. Il doit désor­mais se tai­re, s’interdire tout contact avec ses col­lè­gues cinéas­tes en Iran et dans le mon­de entier.

« A tra­vers cet­te condam­na­tion qui frap­pe Jafar Pana­hi, c’est tout le ciné­ma ira­nien qui est mani­fes­te­ment visé.

« Cet­te condam­na­tion nous révol­te et nous scan­da­li­se. Aus­si, appe­lons-nous cinéas­tes, acteurs et actri­ces, scé­na­ris­tes et pro­duc­teurs, tous les pro­fes­sion­nels du ciné­ma ain­si que tous les hom­mes et fem­mes épris de liber­té et pour qui les droits de l’homme sont une cho­se fon­da­men­ta­le, à se join­dre à nous pour exi­ger la levée de cet­te condam­na­tion. »

Rejoi­gnez l’appel aux côtés de : le Fes­ti­val de Can­nes, la SACD, la Ciné­ma­thè­que fran­çai­se, l’ARP, la Ciné­ma­thè­que suis­se, le Fes­ti­val inter­na­tio­nal du film de Locar­no, le Forum des ima­ges, Posi­tif, la SRF, lesCahiers du ciné­ma, Cité­phi­lo (Lil­le), Fran­ce cultu­re, la Mos­tra Inter­na­zio­na­le d’Arte Cine­ma­to­ga­fi­ca di Vene­zia, Cultu­res­fran­ce, la Quin­zai­ne des Réa­li­sa­teurs, Sara­je­vo Film Fes­ti­val, Ciné­ma Gin­dou, Cen­tre Audio­vi­suel Simo­ne de Beau­voir, Cen­tre Cultu­rel Pouya.


Tchad, Cinéma. Mahamat Saleh Haroun a gagné la bataille du Normandie

par Ber­nard Nan­tet

Prix spé­cial du Jury 2010 à Can­nes pour son film Un hom­me qui crie, le cinéas­te tcha­dien Maha­mat Saleh Haroun, dit MSH, va pou­voir réa­li­ser son rêve : fai­re revi­vre le Nor­man­die, ce ciné­ma de Ndja­me­na en par­tie détruit pen­dant les guer­res civi­les qui ont déchi­ré son pays.

Dès 1979, la guer­re civi­le a fait de la capi­ta­le tcha­dien­ne un champ clos où les fac­tions se sont affron­tées autour de quel­ques faça­des de bâti­ments en dur, en par­ti­cu­lier les ciné­mas. Com­me tous les ciné­mas en Afri­que, le Nor­man­die, seule sal­le cou­ver­te du pays, avait nour­ri pen­dant des années l’imaginaire des jeu­nes Tcha­diens. Pas­ser der­riè­re sa faça­de à l’architecture néo art déco, c’était plon­ger dans un mon­de bien plus exo­ti­que et oni­ri­que que subir dans le bois sacré l’initiation tra­di­tion­nel­le que Fran­çois Tom­bal­baye, le pre­mier pré­si­dent, avait remi­se au goût du jour.

Pas­ser der­riè­re la faça­de… © Ph. Ber­nard Nan­tet

Pour les enfants sol­dats des maî­tres de la guer­re se bat­tre autour du Nor­man­die reve­nait à entrer dans la fic­tion pour en fai­re une réa­li­té mor­tel­le… sou­vent aux dépends des civils. C’est ain­si que tou­ché à la jam­be par une bal­le per­due, le jeu­ne Maha­mat Saleh Haround, guè­re plus âgé qu’eux ne dut son salut qu’à la fui­te en brouet­te pous­sée par son père, puis en piro­gue au Came­roun voi­sin.

Petits bou­lots en Libye puis retour­ne­ments de la situa­tion poli­ti­que avec un père deve­nu ambas­sa­deur. Arri­vée à Paris en 1982, décou­ver­te du mon­de, du jour­na­lis­me et des fai­seurs de rêves Cha­plin, Bres­son, Wen­ders, les grands frè­res Sem­bè­ne Ous­ma­ne et Sou­ley­ma­ne Cis­sé. Mais les plaies des guer­res tcha­dien­nes n’arrivent pas à se refer­mer et ses films (Bye, Bye Afri­ca, 1999 ; Abou­na notre père, 2002 ;  Dar­rat, sai­son sèche, 2006), dont le der­nier Un Hom­me qui crie, 2010) sont des constats amers de la tra­hi­son des adul­tes, car « en Afri­que, dit-il, tout adul­te est le père ou l’oncle de quelqu’un  ». Et pour MSH, c’est « cet­te Afri­que [des adul­tes]  qui a inven­té les enfants de la rue et les enfants-solats […] Aujourd’hui, il y a des Afri­cains qui jouent le rôle des colons. Ce que je mon­tre ici relè­ve d’une res­pon­sa­bi­li­té tchao-tcha­dien­ne  » (Le Mon­de].

Redon­ner sa pla­ce au rêve : grâ­ce à son prix Maha­mat Saleh Haround a pous­sé le gou­ver­ne­ment à créer un cen­tre de for­ma­tion des jeu­nes à l’audiovisuel. Et le Nor­man­die, remis de ses bles­su­res pro­jet­te­ra son film en avant-pre­miè­re en atten­dant la résur­rec­tion du Rio, un autre éclo­pé de l’époque où des kalach­ni­kov avaient rem­pla­cé les pro­jec­teurs dans ces sal­les qui n’avaient rien d’un Cine­ma Para­di­sio


Chabrol dernière

Clau­de Cha­brol mort, qu’ajouter de plus qui n’aurait été déver­sé dans le flot média­ti­que ? Rien, ou pres­que. Jus­te se dire qu’il aura bien vécu, ain­si qu’il le don­nait à voir. «Bon vivant», l’expression qui revient le plus pour saluer ce cinéas­te pro­lixe (60 films, plus ou moins réus­sis), inven­tif (Nou­vel­le vague), cor­ro­sif (un bour­geois d’origine pour dézin­guer la bour­geoi­sie, il sait de quoi il par­le), sym­pa­thi­que sans la gros­se tête – d’où cet­te pho­to-clin d’oeil qui me sem­ble assez le résu­mer.

Hier soir Fran­ce 2 – plus promp­te à modi­fier ses pro­gram­mes que lors de la mort d’Alain Cor­neau, soit – a dif­fu­sé L’Ivresse du pou­voir, paro­die autour de l’affai­re Elf. Un film plu­tôt embrouillé, des traits for­cés. Mais, par delà, un goût iro­ni­que et actuel, un par­fum gen­re l’Oréal-Bet­ten­court-Woer­th et le sys­tè­me Sar­ko­zy.


Alain Corneau, le musicien à la caméra

Alain Cor­neau au Fes­ti­val du Film Fran­çais de Yoko­ha­ma, le 19 juin 2005. Ph. Wiki­pe­dia

Mes papiers « jazz » seront désor­mais plus au chaud sur le site de Citi­zen Jazz.  Je conti­nue­rai à les signa­ler sur C’est pour dire, com­me c’est le cas avec cet hom­ma­ge au cinéas­te Alain Cor­neau, qui vient de mou­rir.

Alain Cor­neau, le musi­cien à la camé­ra


Mort de Lena Horne. Le charme plus que le swing

Lena Hor­ne dans La Pluie qui chan­te (1946)

Hele­na Hor­ne, dite Lena, vient de mou­rir aux États-Unis à 92 ans. Je prends les devants car je vois débou­ler à son sujet la cli­che­ton­ne­rie média­ti­que qui jamais ne  som­meille. Ce midi, sur Fran­ce Inter, on a eu droit à une queue de jour­nal avec un bout de Stor­my Wea­ther saluant la « gran­de dame du jazz »… Peu après, c’est lemonde.fr qui nous res­ser­vait la même sou­pe à base de la même « gran­de dame du jazz ». Mar­man­de doit être aux cham­pi­gnons ou quoi, alors, on col­ma­te com­me on peut.

Gran­de, Lena Hor­ne le fut sur­tout par sa beau­té. Une beau­té assez hol­ly­woo­dien­ne, pour être jugée pré­sen­ta­ble aux yeux de l’Amérique blan­che et racis­te. Peau clai­re, traits fins, sil­houet­te féli­ne – elle fut sur­nom­mée « la tigres­se » –, Lena Hor­ne connut sur­tout le suc­cès au ciné­ma:  Cabin in the sky (1942), Broad­way Rythm, Swing Fever (1944), Zieg­feld Fol­lies (1946). Mais c’est sur­tout Stor­my Wea­ther (1943) qui la consa­cre par son char­me et un éro­tis­me dis­cret, voi­re mys­té­rieux.

En plus de n’être pas très blan­che, Lena en vint aus­si à épou­ser un juif amé­ri­cain, Hay­ton, l’un des pre­miers chefs d’orchestre et arran­geurs de la MGM. Des stu­dios désap­prou­vent cet­te union « inter-racia­le » et le cou­ple est mis au ban. Dans les années cin­quan­te, le cou­ple est accu­sé d”« acti­vi­tés anti-amé­ri­cai­nes » ce qui vau­dra à Lena Hor­ne une tra­ver­sée du désert émaillée de quel­ques dis­ques qu’elle par­vient tout de même à enre­gis­trer pour RCA. Ses der­niers enre­gis­tre­ments paraî­tront chez Blue Note, sans révé­ler un éclat par­ti­cu­lier. En fait, Lena Hor­ne man­quait plu­tôt de swing. Elle fut plus une chan­teu­se de char­me que de jazz. Mais cer­tes, quel char­me !

»> Voir aus­si un de mes papiers de 2005 ain­si que sur Wiki­pe­dia : http://fr.wikipedia.org/wiki/Lena_Horne

»> Et puis la voir et l’entendre, rien de tel après tout…Lena Hor­ne - Stor­my Wea­ther (1943)


Mammuth, un film qui laisse passer la lumière

Mam­mu­th, un grand film sur les « peti­tes gens ». Ceux qu’un Pier­re San­sot avait dénom­més Gens de peu, en leur consa­crant un beau bou­quin cha­leu­reux sous le regard du socio­lo­gue. Jean Gue­not, lui a écrit Gens de rien, un roman. Et qui donc avait dit « Ils ont de peti­tes vies mais de grands rêves » ? Peut-être bien Pré­vert, ou alors Brecht. Ici, atten­tion, ciné­ma hors les rails ! com­me il y a des vies hors les murs – quand on peut s’échapper. Jus­te­ment, il s’agit bien d’une esca­pa­de, che­vau­chée dans le fan­tas­que sur­gi de l’ordinaire, pré­tex­te à « dépar­te­men­ta­le movie » en pays cha­ren­tais – puis­que ça se pas­se là, autant dire dans l’Univers, tout au moins hexa­go­nal, bar­dé de vigno­bles et de super­mar­chés.

Mam­mu­th- Pilar­dos­se -Depar­dieu prend sa retrai­te, cel­le qu’on lui concè­de après dix années d’abattoir por­cin pré­cé­dées d’une bon­ne tren­tai­ne d’autres, aux qua­tre coins d’une exis­ten­ce épar­se. Scè­ne génia­le du pot de départ, sty­le « Strip tea­se » à la télé, pour dire vite. On lui offre un puzz­le en boî­te avec ses 2000 piè­ces. « I’ se sont pas fou­tus de toi ! » com­men­te sobre­ment la dame Pilar­dos­se (Yolan­de Moreau, inimi­ta­ble). Ter­ri­ble ques­tion­ne­ment devant l’immensité de la tâche, com­me de devoir réem­boî­ter les piè­ces de tou­te une vie. Un coup à lais­ser tom­ber, à se bar­rer au loin. La moto d’époque fera l’affaire, une vieille tou­te bel­le, même pas ridée, une « Mun­ch-Mam­mu­th » pour les affi­dés du deux-roues ; une sor­te de Ros­si­nan­te qua­si neu­ve pour un San­cho Pan­ça qu’aurait sup­plan­té Qui­cho­te – je me com­prends… D’ailleurs, pour ce qui est du scé­nar et de la fiche tech­ni­que du film, y a plein d’endroits à visi­ter com­me ici et avec des cri­ti­ques et tout.

Je veux jus­te dire – « c’est pour dire », pas vrai ? – à quel point un tel film est rare. Car c’est un film de ciné­ma, oui : qui a du grain, pas du vir­tuel sau­ce holyw­wod. Tout a du grain dans Mam­mu­th, depuis la pel­lo­che (du super 8, même qu’on dirait un bou­quin d’avant Guten­berg) jusqu’à tou­te l’histoire bien grai­neu­se et sur­tout les per­son­na­ges qui, tous, ont un grain. Un vrai grain de bon­ne folie, de ces « fêlés bien­heu­reux, car ils lais­sent pas­ser la lumiè­re ».

Depar­dieu illu­mi­ne de son entiè­re pré­sen­ce. Acteur tota­le­ment lâché à lui-même dans un rôle taillé pour lui, tan­dis qu’il est taillé pour le film. C’est Obé­lix jouant Fal­staff, pas dans du Sha­kes­pea­re, ou alors en ver­sion ras du quo­ti­dien, celui des gens de peu, jus­te­ment, de ceux qu’ont pas les mots qu’i faut, sur­tout pour par­ler aux boî­tes voca­les et autres robots télé­pho­ni­ques qui nous pren­nent pour des brè­mes. Mam­mu­th c’est aus­si l’anti-frime, gros­se moto peut-être mais pour rou­ler à vites­se humai­ne, pous­sé par un gros-cul, dou­blé par un sau­va­ge court-la-mort. Mam­mu­th et sa mada­me, cais­siè­re de super­mar­ché, c’est aus­si des mots d’amour com­me on n’en dit jamais au ciné – sauf là, dans ce débor­de­ment d’humanité.


  • © Ch.- M. Schulz

    « Il fau­drait com­pren­dre que les cho­ses sont sans espoir et être pour­tant déci­dé à les chan­ger. » F. Scott Fitz­ge­rald, Gats­by le magni­fi­que, 1925
    ––––
    « Le plus grand dérè­gle­ment de l’esprit, c’est de croi­re les cho­ses par­ce qu’on veut qu’elles soient, et non par­ce qu’on a vu qu’elles sont en effet. » Bos­suet

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    Philippe Casal,, 2004 - Centre national des arts plastiques

    Phi­lip­pe Casal, 2004 - Cen­tre natio­nal des arts plas­ti­ques - Mucem, Mar­seille

  • Et ça, c’est tentant aussi…

  • La réa­lité vraie n’est jamais la plus manifeste. (Claude Lévi-Strauss)

    La réa­lité vraie n’est jamais la plus mani­fes­te.
    (Clau­de Lévi-Strauss)

  • 2sexpolLa Revue Sexpol ressuscitée !

    Parue de 1975 à 1981, la Revue Sex­pol (sexua­li­té / poli­ti­que), ses 39 numé­ros et 2000 pages ont res­sus­cité par la gra­ce de la numé­ri­sa­tion. Un DVD est désor­mais dis­po­nible, au prix coû­tant de la numé­ri­sa­tion, de la dupli­ca­tion et des frais de port, soit 16 euros avec jaquet­te cou­leur et boî­tier rigi­de ou 11 euros sans. Ren­sei­gne­ments et com­mande en cli­quant ici ou sur la cou­ver­ture du der­nier numé­ro, ci-des­sus. En savoir plus ici sur Sex­pol.
  • « Comme un nuage – 30 ans après Tchernobyl »

    Com­me un nua­ge, album pho­tos et tex­te mar­quant le 30e anni­ver­sai­re de la catas­tro­phe de Tcher­no­byl (26 avril 1986). La sous­crip­tion étant clo­se (vifs remer­cie­ments à tous les contri­bu­teurs !) l’ouvrage est désor­mais en ven­te au prix de 15 euros, fran­co de port. Vous pou­vez le com­man­der à par­tir du bou­ton « Ache­ter » ci-des­sous (bien pré­ci­ser votre adres­se pos­ta­le !)

    tcherno2-2-300x211

    Il s’agit d’un album-pho­to de qua­li­té, à tira­ge soi­gné et limi­té, 40 p. for­mat A4 « à l’italienne ». Les pho­tos, pri­ses en Pro­ven­ce et notam­ment à Mar­seille, expri­ment une vision artis­ti­que sur le thè­me d’« après le nua­ge ». Cet­te créa­tion rejoi­gnait l’appel à l’organisation de « 1.000 évé­ne­ments cultu­rels sur le thè­me du nucléai­re », entre le 11 mars 2016 (5 ans après Fuku­shi­ma) et le 26 avril 2016 (30 ans après Tcher­no­byl).
  • L’argument fon­da­men­tal pour la liberté d’expression est le carac­tère dou­teux de toutes nos croyances (Ber­trand Russel)

    L’argument fon­da­men­tal pour la liber­té d’expression est le carac­tère dou­teux de tou­tes nos croyan­ces. (Ber­trand Rus­sel)

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    Le vrai miroir de nos discours est le cours de nos vies. Montaigne - Essais, I, 26

    La vérité est un miroir tombé de la main de Dieu et qui s'est brisé. Chacun en ramasse un fragment et dit que toute la vérité s'y trouve. Djalāl ad-Dīn Rūmī (1207-1273)

  • « C’est pour dire » de Gérard Pon­thieu, est mis à dis­po­si­tion selon les ter­mes de la licen­ce Crea­ti­ve Com­mons : Attri­bu­tion - Pas d’Utilisation Com­mer­cia­le - Pas de Modi­fi­ca­tion (3.0 Fran­ce). Pho­tos, des­sins et docu­ments men­tion­nés sous copy­right © sont pro­té­gés com­me tels.
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