On n'est pas des moutons

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[Révoltes arabes]. A Cuba, place de la Révolution, on prépare le défilé au pas de l’oie

© faber

Le pas de l’oie à Cuba, selon Yoani San­chez sur «  Gene­ra­cion Y  »

 

«  Mon quar­tier connaît une petite secousse, un chan­ge­ment qui se pré­sente sous la forme d’une couche d’asphalte neuve, d’ouvriers qui refont les rues et posent un revê­te­ment noi­râtre qui dans quelques jours aura durci sous les pneus des voi­tures. Nous sommes tous sur­pris. La joie serait le sen­ti­ment le plus cou­rant si ce n’étaient les rai­sons qui ont conduit à ces répa­ra­tions et la rai­son de ces tra­vaux. Toute la Place de la Révo­lu­tion et la « zone blo­quée » où j’habite se pré­parent au grand défilé du 15 avril pro­chain*. Un grand défer­le­ment de puis­sance mili­taire qui pré­tend dis­sua­der tous ceux qui sou­haitent un chan­ge­ment à Cuba.

« Depuis des semaines le par­king du stade Latino-américain est le siège de répé­ti­tions pour le pas de l’oie des sol­dats. Des jambes ten­dues à qua­rante cinq degrés, qui rap­pellent des marion­nettes tirées par un fil, par une corde qui se perd là-haut dans l’immensité du pouvoir.

« Je ne sais pas ce qu’il peut y avoir de beau dans une parade mili­taire, ce qu’il peut y avoir d’émouvant dans le défilé de ces êtres syn­chrones et auto­ma­tiques qui passent le visage tourné vers le lea­der dans la tri­bune. Mais le résul­tat je le connais bien : on dira ensuite que le gou­ver­ne­ment est armé jusqu’aux dents et que ceux qui des­cendent dans la rue pour pro­tes­ter seront écra­sés contre le sol qu’aujourd’hui même on est en train de réparer.

« Le pas des pelo­tons ten­tera de nous de nous aver­tir que le Parti n’a pas seule­ment des mili­taires pour le défendre mais aussi des troupes anti-émeute et des corps d’élite. J’appellerais ça la cho­ré­gra­phie de l’autoritarisme, mais d’autres pré­fèrent croire que ce sera une démons­tra­tion d’indépendance, d’une auto­no­mie natio­nale qui res­semble en réa­lité à celle de Robin­son aban­donné sur son île.

« Mais au-delà de mes réti­cences envers les uni­formes, de mon aller­gie au défilé d’escadrons qui marchent à l’unisson, je suis aujourd’hui pré­oc­cu­pée par le gou­dron, par cet asphalte posé récem­ment que les chaînes des tanks vont endommager. »

Tra­duit par Jean-Claude MAROUBY

* Note de GP: il s’agit de mar­quer le cin­quan­te­naire du débar­que­ment de la baie des Cochons : le 15 avril 1961, ten­ta­tive d’invasion mili­taire de Cuba par des exi­lés cubains sou­te­nus par les États-Unis.


Et la révolution à Cuba, c’est pour quand ?

Les révoltes-révolutions arabes en cours ont pro­vo­qué un tel retour­ne­ment his­to­rique (révo­lu­tions donc) qu’elles ont rin­gar­disé – j’allais dire démo­né­tisé – les plus emblé­ma­tiques. Je pense à la chi­noise, certes, et plus encore à Cuba dans la mesure où celle-ci conti­nue à don­ner le change auprès de quelques illu­sion­nés d’arrière-garde. J’y pense aussi parce que j’ai gardé là-bas quelques attaches épi­so­diques (inter­net étant des plus res­treints et sur­veillés dans l’île des Cas­tro), après un repor­tage qui, en 2008, me valut quelques accu­sa­tions d’ « agent de la CIA »  de la part d’idolâtres pro-castristes*.

 

Peut-être le début d’un com­men­ce­ment : des antennes illi­cites se sont mul­ti­pliées, comme ici à La Havane.

A quand la révo­lu­tion à Cuba ? est évi­dem­ment une ques­tion ico­no­claste, et cepen­dant des plus per­ti­nentes. Car elle appuie bien là où ça fait mal, en par­ti­cu­lier pour qui consi­dère, avec un mini­mum de réa­lisme, à quel point ce demi-siècle d’agitation tropicalo-castriste fut une sinistre mas­ca­rade qui aura plombé cette île et son peuple magnifiques.

 

Jour­na­liste spé­cia­liste de Cuba au Monde, Paulo A. Para­na­gua se l’est aussi posée, cette ques­tion qui dérange. Et il s’est donc rendu sur place pour ten­ter de trou­ver des réponses [Le Monde, 6/3/11].

 

Son article s’intitule : « A Cuba, les dis­si­dents ne s’attendent pas à une conta­gion révo­lu­tion­naire » C’est une syn­thèse de quelques entre­tiens avec des oppo­sants connus, à com­men­cer par Yoani San­chez, célèbre par son blog Gene­ra­cion Y – dont j’ai sou­vent parlé ici [cli­quer ici pour le visi­ter ; il est tra­duit en plu­sieurs langues, dont le fran­çais – et qui illustre au quo­ti­dien la dure réa­lité de la vie des Cubains confron­tés à une lutte per­ma­nente pour la sur­vie, la dignité, la liberté.

 

Pour cette femme de 35 ans, assi­gnée dans l’île comme la quasi tota­lité des Cubains, ainsi qu’elle le raconte au repor­ter du Monde, « Nous avons tous fait des rap­pro­che­ments, [mais] la situa­tion n’est pas mûre ici pour une place Tah­rir »,

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Le Caire – La Havane. Les parallèles peuvent-elles se rejoindre ?

Les évé­ne­ments révo­lu­tion­naires qui secouent le monde arabe nous ques­tionnent à bien des égards. On ne manque pas de les com­men­ter, de les inter­pré­ter, de glo­ser. Les Arabes en pre­mier lieu, eux qui se voient, en grande par­tie semble-t-il, réins­crits dans le cou­rant de l’Histoire. Des tri­bunes, « libres opi­nions », et autres fleu­rissent ça et là dans les médias, comme en toute période d’effervescence. Le plai­sir n’est pas mince pour qui­conque se pré­oc­cupe du bien-être des humains et de la marche – si sou­vent clau­di­cante – du vaste monde, notre si petite planète.

Sans nul­le­ment vou­lant jouer les rabat-joie, inutile de rap­pe­ler aux dures réa­li­tés des len­de­mains de fêtes – elles s’en chargent toutes seules. Les Tuni­siens espèrent de beaux jours, tout comme les Égyp­tiens – sinon, à quoi bon avoir lutté contre la tyran­nie avec une telle éner­gie ? Mais voilà que, déjà, l’âpreté du monde glo­ba­lisé les coince au tournant.

Mes réflexions aujourd’hui tourne autour d’un rap­pro­che­ment, déjà évo­qué ici en pas­sant, entre deux images, deux lieux, deux révo­lu­tions et deux pays. Je veux par­ler des place de la Libé­ra­tion (Tah­rir) au Caire et de la Révo­lu­tion, à La Havane, donc de l’Égypte et de Cuba. En fait, on pour­rait tout aussi bien rap­pro­cher Cuba et la Tuni­sie qui, d’ailleurs, pré­sentent des don­nées socio­po­li­tiques plus com­pa­rables. Mais restons-en à la pre­mière hypo­thèse qui m’est souf­flée par le blog Gene­ra­cion Y de cette résis­tante cubaine, Yoani San­chez qui, depuis plu­sieurs années, tient tête aux dic­ta­teurs cas­tristes. [Voir dans mes pré­cé­dents articles, via la case de recherche ci-contre].

Dans son article du 12 février, sous le titre « Égypte 2.0 » et sous cette photo de la fameuse place Tah­rir enva­hie par une marée humaine :

…voici ce qu’elle écrit :

« Pénombre et lumière sur la Place Tah­rir, une phos­pho­res­cence rou­geoyante entre­cou­pée par les flashs des appa­reils photo et la lueur des écrans de télé­phones por­tables. Je n’y étais pas et pour­tant je sais ce qu’ont res­senti cha­cun des Égyp­tiens réunis la nuit der­nière au centre du Caire. Moi qui n’ai jamais pu crier et pleu­rer de joie en public […], je confirme que je ferais la même chose, je res­te­rais sans voix, j’embrasserais les autres, je me sen­ti­rais légère comme si mes épaules étaient sou­dain libé­rées d’un énorme far­deau. Je n’ai pas vécu de révo­lu­tion, encore moins de révo­lu­tion citoyenne, mais cette semaine, mal­gré la pru­dence des jour­naux offi­ciels j’ai senti que le canal de Suez et la mer des Caraïbes n’était pas si éloi­gnés, que les deux endroits n’étaient pas si différents.

« Pen­dant que les jeunes Égyp­tiens s’organisaient sur Face­book, nous assis­tions conster­nés à l’exposé piraté d’un poli­cier cyber­né­tique, pour lequel les réseaux sociaux sont « l’ennemi ». Il a bien rai­son ce cen­seur de kilo­bits, et tous ses chefs, de craindre ces sites vir­tuels où les indi­vi­dus pour­raient se don­ner rendez-vous pour secouer les contrôles éta­tiques, par­ti­sans et idéo­lo­giques. En lisant les paroles du jeune Wael Gho­nim « Vous vou­lez un pays libre, don­nez leur inter­net !» Je com­prends mieux la dis­cré­tion dont font preuve  nos auto­ri­tés à l’heure de nous per­mettre ou non de nous connec­ter à la toile. Ils se sont habi­tués à avoir le mono­pole de l’information, à régu­ler ce qui nous arrive et à réin­ter­pré­ter pour nous ce qui se passe à l’intérieur et à l’extérieur de nos fron­tières. Main­te­nant ils savent, parce que l’Égypte le leur a appris, que chaque pas qu’ils nous laissent faire dans le cybers­pace nous rap­proche de Tah­rir, nous porte à grande vitesse vers une place qui vibre et un dic­ta­teur qui démissionne. »

[Tra­duit par Jean-Claude Marouby – merci !]

Bien qu’écrit entre ses lignes très sur­veillées, le mes­sage de Yaoni San­chez est des plus clairs. Il se résume en oppo­si­tion avec cette autre photo, celle d’un de ces ras­sem­ble­ments monstres orga­ni­sés par le cas­trisme radieux. Sur cette place de la Révo­lu­tion s’est fina­le­ment échoué l’une des plus men­son­gères illu­sions de l’Histoire.

Cin­quante ans après sa révo­lu­tion, le peuple cubain ne s’est tou­jours pas libéré. Le sujet reste ouvert, appe­lant à des ana­lyses pous­sées. On s’en tien­dra là pour aujourd’hui.


Cuba. Le Prix Sakharov à Guillermo Fariñas excite la « bienveillance » de Mélenchon

Jean-Luc Mélen­chon a pré­féré quit­ter l’hémicycle du Par­le­ment de Stras­bourg plu­tôt que d’assister,  mercredi 15 décembre, à la remise du prix Sakha­rov au dis­si­dent cubain Guillermo Fariñas, empê­ché par la dic­ta­ture cas­triste de quit­ter l’île. Comme lors de la remise du prix Nobel de la paix à Liu Xiaobo, cinq jours avant, la céré­mo­nie s’est dérou­lée devant une chaise vide.

Chaise vide pour le Prix Sakha­rov (Pn. Par­le­ment européen)

L’auteur de Qu’ils s’en aillent tous ! a déclaré à l’AFP : « Le Par­le­ment euro­péen est embri­gadé dans des croi­sades anti­com­mu­nistes qui m’exaspèrent. Ça ne veut pas dire qu’on approuve l’emprisonnement, ça veut dire qu’on désap­prouve la manière dont le Par­le­ment est bien­veillant pour des dic­ta­tures fas­cistes, et mal­veillant vis-à-vis du camp pro­gres­siste. »

Et le « camp pro­gres­siste », selon Mélen­chon n’est autre que cet aimable club regrou­pant notam­ment Cuba, la Chine et le Vene­zuela de son ami Cha­vez. Atti­tude symp­to­ma­tique chez les trots­kistes d’un jour ou/et de tou­jours (le lea­der du Parti de gauche fut membre actif de l’Organisation com­mu­niste internationaliste).

À pro­pos des rela­tions entre la France et la Chine, Mélen­chon écrit dans son livre : « Il y a entre nous une culture com­mune bien plus éten­due et pro­fonde qu’avec les Nord-Américains. Les Chi­nois, comme nous, accordent depuis des siècles une place cen­trale à l’Etat dans leur déve­lop­pe­ment. Dans leurs rela­tions inter­na­tio­nales, ils ne pra­tiquent pas l’impérialisme aveugle des Amé­ri­cains. La Chine est une puis­sance paci­fique. Il n’existe aucune base mili­taire chi­noise dans le monde. (…) La Chine n’est pas inté­res­sée au rap­port de forces de cet ordre. »  De cet ordre, admet­tons… Mais dans l’ordre de la démocratie ?

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Camembert et ciné. La politique est bien dans le fromage

Dimanche. Je me disais que le Pré­sident avait déjà bouffé les trois quarts de son camem­bert, comme ça conne­ment. Comme un gagnant au loto qui a tout cla­qué et qu’on retrouve pendu un matin, cri­blé de dettes. À 26% de « popu­la­rité » selon les son­dages, il bat un record. Je me disais ça et je tombe sur la page « lec­teurs » du Monde [26/9/10], entiè­re­ment consa­crée au « pré­sident contesté ». C’est une volée de bois vert comme je n’ai pas sou­ve­nir d’en avoir vu après avoir usé quelques pré­si­dents et m’être aussi usé les mirettes sur bien des gazettes.

Sans par­ler des blagues en tous genres qui par­courent la toile [merci Claude G.]– ce à quoi ses pré­dé­ces­seurs ont échappé par absence tech­nique, il est vrai – et consti­tuent un sévère indi­ca­teur de la décon­si­dé­ra­tion pour ce per­son­nage et la fonc­tion atte­nante. Seul Ber­lus­coni peut s’aligner – et encore parvient-il à faire illu­sion en Ita­lie même. Mais recon­nais­sons au nôtre un mérite, un vrai. D’avoir été celui par qui la droite fran­çaise aura recon­quis son titre de gloire : la plus bête du monde.

Dimanche ou un autre jour… Je le vois à la télé, au salon de l’auto où, doigt pointé au ciel – écoutez-moi bien ! – grave, sen­ten­cieux, mena­çant presque, il donne la leçon, pour ne pas dire la fes­sée, aux repré­sen­tants de l’industrie de la bagnole, leur décla­rant en sub­stance : ne comp­tez plus sur les aides de l’État si c’est pour aller fabri­quer vos autos à l’étranger. Tu parles, Charles, cause tou­jours mon amour ! Renault venait d’annoncer qu’une voi­ture fabri­quée en Rou­ma­nie lui reve­nait 2 000 euros moins chère ! Il n’a pas dû oser annon­cer la ver­sion chi­noise du gain réalisé.

Dimanche, j’en suis sûr. « Marius et Jean­nette » sur Arte. Génial film, si géné­reux donc uto­piste. Vu et revu, je tente un autre mélo, au ciné cette fois. Je dis « mélo » exprès parce que je lis ça dans la cri­tique de Télé­rama. Eux, ils dézinguent à tout va, spé­cia­le­ment contre mes films pré­fé­rés (le der­nier d’Alain Cor­neau par exemple, Crime d’amour). Au mieux dans le pire, ils donnent deux avis, un pour un contre. C’est leur droit, et suis pas obligé ni de les lire ni d’en tenir compte. On est en répu­blique – enfin, je m’avance, voir ci-dessus. De toutes façons, en géné­ral, je ne lis les cri­tiques qu’après coup.

Bref, je suis allé voir Amore, que le ‘tit bon­homme du Télé­rama estime « pas mal » (double néga­tion), ce qui lui vaut vingt lignes. Moi, je lui mets au mini­mum « bien » sinon « bravo ». Non pas bravo tout de même à cause de la musique (mélo-die) par­fois lour­dingue dans la redon­dance, tout comme l’est la scène d’amour – cen­trale, d’où le titre – à la fois sublime et un peu ratée dans le paral­lèle appuyé entre l’éveil des sens et l’éveil de la « nature », fleu­rettes et petites bébêtes. Il s’en serait fallu de peu, juste un léger coup de ciseau. Mais qu’il a été con d’appuyer ainsi sur la chan­te­relle, ce Luca Gua­da­gnino qui, pour­tant, sait fil­mer, vingt dieux.

Et jus­te­ment son style, c’est quelque chose ! Rythme, mon­tage, photo, éclai­rage… Y a du Vis­conti là-dedans, et aussi du Cop­pola. La lumière est superbe, alliage du noir des contre-jours (les visages mas­qués) et du plein pot solaire des exté­rieurs ; bataille des incons­cients et des refou­le­ment contre le sur­gis­se­ment des pul­sions. Une forme ne sau­rait suf­fire. Le fond aussi est bon : le mélo de la vie – toute vie n’est-elle pas, peu ou prou, un mélo-drame, à doses variable de mélo­die et de drame ? –, ver­sion grande bour­geoi­sie mila­naise, aris­to­cra­tie de l’industrie tex­tile qu’on voit bas­cu­ler dans le chau­dron mon­dia­lisé. Ter­rain de pré­di­lec­tion pour le couple Pin­çon (« Le Pré­sident des riches », qui vient de sor­tir), tout l’inverse de Marius et Jean­nette à l’Estaque… Emma (clin d’œil à la Bovary) compte dans le tableau en tant que pièce rap­por­tée (de Rus­sie), sur­tout vouée à ses trois enfants. Les­quels pour­raient repré­sen­ter trois états de la jeu­nesse : confor­miste, roman­tique, rebelle (la fille, les­bienne). Sur­vient l’imprévu annoncé dès le titre (Io sono l’amore en ita­lien, je suis l’amour ), l’aventure, le drame comme sanc­tion de la faute – la papauté veille au grain – et une apo­théose en mater dolo­rosa. Oui oui, c’est un mélo. Mais que c’est beau !

Lundi. Arte, mélo tou­jours mais cubain : Fraise et cho­co­lat. Le film a fait un tabac dans l’île des Cas­tro. On se demande com­ment il a échappé à la cen­sure (sorti en 1991). Il s’agit moins d’un film sur l’homosexualité que sur la dis­si­dence en milieu hau­te­ment contraint de la dic­ta­ture. Dans le machisme domi­nant, l’homo cumule les tares du contre-révolutionnaire. Le pédé, c’est donc la ver­sion gay du gusano – ce traître de ver rampant.

L’histoire tourne autour de trois per­son­nages cen­traux qui suf­fisent à décrire le quo­ti­dien de la vie à La Havane, sans tom­ber dans le pan­neau direc­te­ment dénon­cia­teur (cen­sure obli­ge­rait). Je tiens Fraise et cho­co­lat pour un film sexo-politique, d’autant qu’il traite, en fait, de la fra­ter­nité. C’est un hymne à la fra­ter­nité avec une scène finale pour le moins émo­tion­nelle. En quoi il est révo­lu­tion­naire dans un régime qui a fait du mot Révo­lu­tion son fond de com­merce – le mot et sur­tout pas la chose –, ce dont il devra bien rendre compte devant l’Histoire. Ce film y contri­bue, tout comme l’ont fait d’admirables écri­vains dis­si­dents comme Rei­naldo Are­nas (Avant la nuit), Pedro Juan Gut­tié­rez (Tri­lo­gie sale à La Havane), et avant eux le très grand José Lezama Lima (Para­diso) à qui Fraise et cho­co­lat rend un hom­mage direct.

Post scrip­tum, et tou­jours à pro­pos de fro­mage, ce mardi voit tom­ber la condam­na­tion du trader-vedette Ker­viel. Le plus mar­rant, c’est tout de même qu’on lui réclame sans rire  presque 5 mil­liards d’euros ! Ques­tion : com­ment va-t-il s’y prendre sans se faire prendre à nou­veau pour payer sa dette à la société, en géné­ral ? Il a trois ans devant lui pour trou­ver la martingale.


Cuba va libérer 52 de ses 170 prisonniers politiques. Une pétition « accuse le gouvernement cubain »

La pres­sion inter­na­tio­nale, notam­ment euro­péenne, ajou­tée à la déplo­rable situa­tion éco­no­mique de l’île,  semble conduire la dic­ta­ture cas­triste à lâcher du lest. Le régime cubain s’apprêterait en effet à libé­rer 52 pri­son­niers poli­tiques* incar­cé­rés depuis 2003 (on en dénombre envi­ron 170). L’Espagne a joué un rôle impor­tant dans ce jeu de pres­sion auprès de La Havane, à la fois sur le plan diplo­ma­tique et aussi en accep­tant d’accueillir les pri­son­niers à leur libération.

* L’annonce a été faite à l’issue d’une réunion entre le car­di­nal cubain Jaime Ortega et le pré­sident Raul Cas­tro, en pré­sence du ministre espa­gnol des affaires étran­gères, Miguel Angel Moratinos.

De son côté, un comité inter­na­tio­nal s’est consti­tué et a lancé une péti­tion ayant déjà recueilli plus de 50.000 signa­tures – ce qui déplaît for­te­ment aux Cas­tro.  Ce comité s’est inti­tulé #OZT, repre­nant les ini­tiales de Orlando Zapata Tamayo, le maçon mort en pri­son le 23 février der­nier après 85 jours de grève de faim. Aus­si­tôt, Guillermo Fariñas, psy­cho­logue et jour­na­liste de 48 ans, entâ­mait à son tour une grève de la faim. Il se trouve en grand dan­ger vital et cette libé­ra­tion annon­cée met­tra peut-être fin à son action.

Ce n’est donc pas le moment de relâ­cher la pres­sion ni la soli­da­rité. Voici le texte de l’appel à péti­tion lancé par #OZT.


#OZT: J’accuse le gou­ver­ne­ment cubain

- Aidez-nous à dou­bler le plus de 49.000 signa­tures obte­nues pour la libé­ra­tion des pri­son­niers poli­tiques cubains.

- Soyez des nôtres lors de la remise des signa­tures du 18 au 23 juillet 2010

Nous vou­lons recueillir 100 000 signa­tures d’ici le 15 juillet et aug­men­ter ainsi l’appui à la demande de libé­ra­tion des pri­son­niers poli­tiques et au res­pect des droits de l’homme à Cuba. Nous pou­vons réus­sir avec votre sou­tien! Voici ce dont nous avons besoin :

Envoyez un cour­riel à vos contacts en leur deman­dant de signer la Décla­ra­tion de la cam­pagne. Soyez bref! Par exemple, écrivez-leur : « Je vous invite à signer cette Décla­ra­tion pour la libé­ra­tion des pri­son­niers poli­tiques cubains. Ceci est très impor­tant pour moi. » N’oubliez pas d’inclure l’hyperlien (http://firmasjamaylibertad.com/ozt)
Invi­tez vos amis sur Face­book, Twit­ter et autres réseaux sociaux à signer la Décla­ra­tion.
Les remises de signa­tures auront lieu du 18 au 23 juillet à Cuba, à l’OEA et à l’ONU même qu’aux sièges du gou­ver­ne­ment cubain à l’étranger. De grandes mani­fes­ta­tions et de petites céré­mo­nies de remise sont pré­vues selon les endroits. Si vous habi­tez près d’une ambas­sade, d’un consu­lat ou tout autre lieu offi­ciel du gou­ver­ne­ment cubain et que vous sou­hai­tez par­ti­ci­per, s’il vous plaît, contactez-nous.
Merci de faire par­tie de cette campagne!

#OZT: J’accuse le gou­ver­ne­ment cubain

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E s p a ñ o l

De #OZT: Yo acuso al gobierno cubano

- Ayú­da­nos a dupli­car las más de 49,000 fir­mas reci­bi­das por la liber­tad de los pre­sos polí ticos cubanos

- Par­ti­cipa con noso­tros en la entrega de las fir­mas entre el 18 y el 23 de julio próximos

Que­re­mos lle­gar a 100,000 fir­mas antes del 15 de julio y dupli­car así  el apoyo a la demanda por la excar­ce­la­ción de los pre­sos polí ticos y el respeto a los dere­chos huma­nos en Cuba. Con tu ayuda, pode­mos lograrlo. Esto es lo que necesitamos:

Enví a a tus contac­tos un email invitán­do­los a fir­mar la Decla­ra­ción de la cam­paña. Algo muy breve. Por ejem­plo: « Te invito a fir­mar esta Decla­ra­ción por la liber­tad de los pre­sos polí­ti­cos cuba­nos. Para mí  es muy impor­tante. » No olvides incluir el enlace (http://firmasjamaylibertad.com/ozt).
Invita a tus ami­gos en Face­book, Twit­ter y otras redes sociales a fir­mar la Decla­ra­ción.
La entrega de las fir­mas la rea­li­za­re­mos entre el 18 y 23 de julio en las sedes del gobierno cubano alre­de­dor del mundo. Tam­bién en Cuba, la OEA, la ONU… Frente a algu­nas sedes del gobierno cubano rea­li­za­re­mos una concen­tra­ción; en otras, una pequeña cere­mo­nia de entrega. Si vives cerca de una emba­jada, consu­lado o sede ofi­cial cubana y estás dis­puesto a par­ti­ci­par, contáctanos.

Gra­cias por ser parte de esta campaña.

#OZT: Yo acuso al gobierno cubano


Cuba, cauchemar de la gauche Iatino

Il est plus que temps de dénon­cer sans la moindre ambi­guïté la dic­ta­ture cas­triste, clame un jour­na­liste chi­lien de gauche. Ce que la plu­part des mili­tants pro­gres­sistes du conti­nent ne se sont jamais réso­lus à faire. L’article qui suit pro­vient de l’hebdo chi­lien Qué pasa (centre gauche). Il consti­tue un tour­nant dans la consi­dé­ra­tion jusque là sans réserve dont béné­fi­ciait le régime cubain dans la gauche « latino ». Son contenu rejoint mon repor­tage publié en 2009 dans Poli­tis, où il me valut les foudres de cer­tains lec­teurs et autres « ana­lystes inspirés ».

QUÉ PASA (extraits)
Santiago-du-Chili

La gauche latino-américaine a com­mis une faute qu’elle met­tra long­temps à expier: celle d’avoir défendu et sou­tenu la dic­ta­ture cubaine bien plus long­temps qu’il n’était accep­table. Rares en effet ont été les figures poli­tiques, les artistes et les intel­lec­tuels pro­gres­sistes qui, assis­tant de près à l’évolution du régime cas­triste, ont pris la peine de s’élever contre lui. Aujourd’hui, évi­dem­ment, ce n’est plus si dif­fi­cile. Les socia­listes chi­liens eux-mêmes osent le faire, même s’ils uti­lisent des cir­con­lo­cu­tions pour cela. Pen­dant des décen­nies, ceux qui ne se sont pas rendu clai­re­ment com­plices ont fait en sorte de noyer le pois­son et de diluer en phrases inter­mi­nables une condam­na­tion qui tient pour­tant en “un mot, « dictature ».

Fidel en a accueilli beau­coup alors qu’ils fuyaient Pino­chet dans le dénue­ment le plus total, il en a invité d’autres tel un maître dans son hacienda, pour leur mon­trer les mille mer­veilles de son fief, les gra­ti­fier de conver­sa­tions hal­lu­ci­nantes et les convaincre, pour la tran­quillité et la séré­nité de leurs esprits bien-pensants, que la « Révo­lu­tion » – mot qui a heu­reu­se­ment perdu son ensor­ce­lant pou­voir – était un rêve réa­li­sable et un com­bat per­ma­nent dont il était l’incarnation. Les tristes se sont sen­tis accueillis, les faibles se sont sen­tis flat­tés. Le contre­dire est bien­tôt devenu pour bon nombre de révo­lu­tion­naires un acte aussi redouté foi pour un chré­tien. Les Cubains vivent dans un manque de liberté inac­cep­table. Fidel avait des qua­li­tés excep­tion­nelles, c’est cer­tain. C’est sans doute l’homme poli­tique vivant le plus expé­ri­menté au monde. Je doute que de nom­breux cham­pions de la démo­cra­tie puissent le nier. Il a placé sa petite île au centre de la carte du monde et, mieux encore, y a placé son nom et son pré­nom. Il s’est confronté aux Etats-Unis d’égal à égal et a incarné à un moment donné la dignité d’un conti­nent pauvre face à la puis­sance bru­tale d’un empire. Il a par­ti­cipé en géant à l’histoire de la guerre froide. Les Cubains peuvent
haïr Fidel, mais aucun ne le méprise. Eux, ces Argen­tins des Caraïbes, se sentent au fond sou­mis par un homme gran­diose. Com­ment, sinon, expli­quer qu’un peuple si fier l’ait sup­porté un demi-siècle sans plus se révol­ter?
Le seul pro­blème est qu’avec le temps les hommes gran­dioses vieillissent net­te­ment moins bien que les hommes bons. Fidel ne dort pas, Fidel est très grand, Fidel sait tout, Fidel peut par­ler pen­dant des heures. Même la droite chi­lienne l’admire en secret. Lorsqu’il” entre en scène, l’auditoire fré­mit. Ils le craignent tant qu’ils osent à peine pro­non­cer son nom. S’ils veulent le cri­ti­quer, les Cubains uti­lisent de nou­velles formes gram­ma­ti­cales ou lèvent un doigt vers le ciel.
Le jour­nal Granma [jour­nal offi­ciel du régime], n’ayant pas de rubrique de faits divers, on pour­rait croire que La Havane ne connaît ni crimes ni délits. Le jour­na­lisme n’existe pas, et ceux-là mêmes qui ailleurs se plaignent de la concen­tra­tion des médias dans quelques mains par­donnent à Cuba sans bron­cher. Les Cubains n’ont pas de par­le­ment, les tri­bu­naux sont une farce, la police secrète est par­tout. Nous qui croyons en la démo­cra­tie savons par­fai­te­ment qu’un tel gou­ver­ne­ment ne rentre pas dans cette caté­go­rie.
Rares sont les dis­cours plus hypo­crites que le dis­cours cubain. Si nous y croyions, il nous fau­drait admettre que là-bas n’existent ni la pau­vreté ni les cote­ries pri­vi­lé­giées, que les auto­ri­tés sont irré­pro­chables, qu’elles n’ont fait fusiller per­sonne, qu’il n’y a pas des maga­sins pour les déten­teurs de devises et d’autres — misé­rables — pour ceux qui n’ont que des pesos cubains, que les jine­te­ras [« cava­lières », accom­pa­gna­trices de tou­ristes, qui par­fois se pros­ti­tuent] ne gagnent pas mieux leur vie que les ingé­nieurs, que les pri­son­niers poli­tiques sont une inven­tion de l’impérialisme, il nous fau­drait accep­ter tout cela alors que même le plus can­dide des visi­teurs, pour peu qu’il se pro­mène les yeux ouverts, constate qu’il n’en est rien. La santé publique et l’éducation, les vieux che­vaux de bataille de Fidel Cas­tro, n’ont jamais été aussi décriés qu’aujourd’hui: les Cubains n’ont pas même accès à des com­pri­més d’aspirine et ils n’étudient guère qu’un seul côté de la médaille. Mal­gré tout, il existe un tou­risme idéo­lo­gique : au lieu de décou­vrir la vraie vie, il cherche le reflet des illu­sions perdues.

LA CORRUPTION SÉVIT À GRANDE ÉCHELLE

Plane désor­mais l’idée que tous ces men­songes ne pour­ront plus fonc­tion­ner long­temps. Raul est plus mal­adroit que son frère, plus bru­tal, moins char­meur. Il a laissé mou­rir un gré­viste de la faim [Orlando Zapata, mort le 23 février au bout de 85 jours de grève de la faim], ten­tant en vain de convaincre le monde que ce n’était qu’un banal voleur. Si ridi­cule que cela puisse paraître, Raul s’emploie aujourd’hui à natio­na­li­ser les rares entre­prises ren­tables. La cor­rup­tion sévit à grande échelle. Et cer­tains parient déjà que cette fic­tion qui a ruiné tant de vies touche à sa fin. Comme pour l’URSS, nous décou­vri­rons pro­gres­si­ve­ment la face sombre de ce conte de fées. Si la gauche entend de nou­veau nous pro­po­ser un rêve, qu’elle com­mence par nous racon­ter son cau­che­mar. Qu’elle n’hésite pas à uti­li­ser, pour par­ler de celte dynas­tie cari­béenne, le mot « dic­ta­ture ». Au Chili, nous savons à quel point les mots comptent en la matière.
Patri­cio Fer­nan­dez
direc­teur de la revue sati­rique « The Clinic »

Nous devons cet article et sa tra­duc­tion à « Cour­rier inter­na­tio­nal » du 15 avril.


CUBA. Nouvelle grève de la faim d’un opposant, durcissement du régime

Tan­dis que le régime cubain se dur­cit encore davan­tage sous le double effet de la crise et d’un accès de pro­tes­ta­tions, un autre dis­si­dent a entre­pris une grève de la faim. Guillermo Fariñas, psy­cho­logue et jour­na­liste de 48 ans, prend ainsi le relais de Orlando Zapata Tamayo qui, lui, est mort le 23 février à La Havane. Il avait cessé de s’alimenter durant plus de deux mois pour pro­tes­ter contre ses condi­tions de déten­tion et celles de plu­sieurs dizaines d’opposants incar­cé­rés. La déter­mi­na­tion déses­pé­rée de Guillermo Fariñas bute sur l’intransigeance du régime cas­triste. Un affron­te­ment qui fait craindre le pire, une fois de plus. D’autant qu’on apprend qu’il a perdu connais­sance hier.

L’interview de Guillermo Fariñas a été menée par le jour­na­liste espa­gnol Mau­ri­cio Vicent et publiée dans le quo­ti­dien madri­lène El Pais mardi der­nier. En voici la traduction.

20100303elpepuint_3.1267811207.jpgLe psy­cho­logue et jour­na­liste dis­si­dent Guillermo Fariñas a 48 ans et 23 grèves de la faim der­rière lui. Depuis qu’il a rendu sa carte de l’Union des Jeunes Com­mu­nistes, en 1989, en pro­tes­ta­tion contre l’exécution du géné­ral Arnaldo Ochoa*, il est entré dans l’opposition, et a passé, depuis, 11 ans et demi en pri­son. Il est consi­déré comme un dur. Sa der­nière grève de la faim, en 2006, pour deman­der le libre accès à inter­net pour tous les Cubains, dura plu­sieurs mois et il fal­lut l’opérer à plu­sieurs reprises pour lui sau­ver la vie. Il en garde de nom­breuses séquelles et sa famille, cette fois redoute un rapide dénoue­ment fatal.

Dans sa mai­son de Santa Clara, accom­pa­gné d’une ving­taine d’opposants, Fariñas reçoit El Pais alors qu’il en est à son sep­tième jour sans nour­ri­ture ni eau [l’interview a été publiée le 02/03/2010]. Il est extrê­me­ment faible, bien que conscient, et il peut encore mar­cher. Il a le regard illu­miné, et dit – c’en est effrayant – qu’il veut mou­rir pour deve­nir un « mar­tyre » et prendre le relais de Orlando Zapata. Il voit son corps comme un ins­tru­ment de plus pour « faire par­ve­nir Cuba à la liberté ». Sa mère, Ali­cia Her­nan­dez, et sa femme, Clara, s’opposent radi­ca­le­ment à cette pro­tes­ta­tion, bien qu’elles res­pectent sa déci­sion. Deux méde­cins lui rendent visite chaque jour, un dis­si­dent et un autre de l’État, qui suivent en per­ma­nence son évolution.

Quels objec­tifs recherchez-vous au tra­vers de cette grève ?

– Pre­miè­re­ment, que le gou­ver­ne­ment paie un coût poli­tique fort pour l’assassinat de Orlando Zapata Tamayo. En second lieu, si les auto­ri­tés ne sont ni cruelles ni inhu­maines, qu’elles libèrent immé­dia­te­ment les pri­son­niers poli­tiques qui sont malades et qui pour­raient bien­tôt deve­nir d’autres Zapata. Le troi­sième objec­tif est, si je meure, que le monde s’aperçoive que le gou­ver­ne­ment laisse mou­rir ses oppo­sants et que ce qu’il s’est passé avec Orlando n’est pas un cas isolé.

Mais quelle est votre demande concrète ?

– Que le gou­ver­ne­ment libère ces 26 pri­son­niers poli­tiques qui sont malades, et que, jusqu’aux propres ser­vices médi­caux du minis­tère on consi­dère qu’ils doivent être mis en liberté, puisqu’ils ne sur­vi­vront pas en prison.

Et s’ils ne les relâchent pas ?

– Je conti­nue­rai jusqu’aux der­nières conséquences…

Vous vou­lez mourir ?

– (Silence)… Oui, je veux mou­rir. Il est temps que le monde s’aperçoive que ce gou­ver­ne­ment est cruel, et qu’il y a des moments dans l’histoire des pays où il doit y avoir des martyres.

Vous vou­lez deve­nir un mar­tyre consciemment ?

– Même les psy­cho­logues du minis­tère de l’intérieur disent que c’est mon pro­fil : j’ai une grande voca­tion de mar­tyre… Orlando Zapata a été le pre­mier chaî­non dans l’intensification de la lutte pour la liberté de Cuba. Moi j’ai été celui qui a saisi le bâton de son relais, et quand je mour­rai, un autre le prendra.

Vous êtes sûr ? Vous croyez que cela va pro­vo­quer un sti­mu­lant pour le chan­ge­ment dans votre pays ?

– Moi je suis pes­si­miste. Je pense que le gou­ver­ne­ment ne va pas chan­ger. Je n’ai pas d’espérance. Le gou­ver­ne­ment cubain se trouve dans une passe dif­fi­cile, mais il ne va pas chan­ger, jusqu’à que nous soyons 50 oppo­sants en grève de la faim, ce qui serait un pro­blème au niveau de toute la société.

Votre père a com­battu aux côtés de Che Gue­vara au Congo. Votre mère était révo­lu­tion­naire. Vous-même avez été mili­taire et avez étu­dié en Union sovié­tique. Com­ment en êtes-vous arrivé à la dissidence ?

– Ce fut un long pro­ces­sus. Les évé­ne­ments de l’ambassade du Pérou en 1980** ont consti­tué le pre­mier désac­cord. J’avais pour rôle de main­te­nir l’ordre. Il y avait des dizaines de mil­liers de per­sonnes qui vou­laient par­tir. En URSS, je me suis rendu compte des nom­breuses per­ver­sions de ce régime auquel, en théo­rie, nous devions res­sem­bler. En 1989, avec l’exécution de Ochoa, j’ai com­plè­te­ment rompu. Depuis je ne me suis pas tu, et je ne me tai­rai pas jusqu’à ce que je meure.

Qu’est ce qu’il va se pas­ser maintenant ?

– Moi je me sens déjà très faible. J’ai mal à la tête et je com­mence à me déshy­dra­ter. Il arri­vera un moment où je m’effondrerai et per­drai connais­sance. Alors ma famille déci­dera [la mère et l’épouse disent qu’à ce moment elles le feront entrer à l’hôpital et le nour­ri­ront par voie parentérale].

Et quand vous vous réveille­rez à l’hôpital…

– S’ils me mettent dans une chambre fer­mée, où je ne pour­rai pas rece­voir de visite de mes frères de lutte, je deman­de­rai l’arrêt de l’alimentation médi­cale. S’ils me mettent dans un endroit où je pour­rai rece­voir la visite de mes cama­rades, même si ça doit être au tra­vers de vitres, dans la salle de soin inten­sif, pen­dant les horaires régle­men­taires des visites, je per­met­trai cette ali­men­ta­tion paren­té­rale, bien que je ne boi­rai ni man­ge­rai. Dans ce cas, je pour­rai vivre tant que Dieu le voudra.

Que croyez-vous que pensent de tout ça votre femme, votre fille (de huit ans), votre mère ?

– Quand j’ai pris la déci­sion de com­men­cer cette grève de la faim, ma mère est res­tée seize heures sans me par­ler. Main­te­nant, bien qu’elles s’y opposent tou­jours, elles res­pectent ma déci­sion. Je leur dis que pour le bien de la patrie, la famille doit souf­frir. J’imagine que la mère de Jose Marti a souf­fert, et aussi celle de Anto­nio Maceo [deux héros emblé­ma­tiques de l’indépendance de Cuba].

Tra­duc­tion Marine Ponthieu

Notes de GP :

* Le géné­ral Arnaldo Ochoa , ancien de la Sierra Maes­tra et « héros » de la guerre d’Angola, a été exé­cuté sous l’accusation de tra­fic de drogue au len­de­main d’un pro­cès de type sta­li­nien, avec « aveux » lar­ge­ment média­ti­sés par la télé­vi­sion. L’Histoire, quand elle par­lera, livrera une toute autre ver­sion. Par exemple, que les frères Cas­tro avaient confondu Ochoa dans des inten­tions put­schistes, avec d’autres mili­taires en oppo­si­tion au régime ; et cela au moment même où la CIA s’apprêtait à révé­ler la réa­lité d’un offi­ciel tra­fic de drogue entre Cuba et les FARC colom­biens. Un mar­ché aurait été imposé à Ochoa : la vie sauve contre la recon­nais­sance du tra­fic de drogue mené à son propre compte. Ainsi la « Révo­lu­tion » serait-elle lavée de tout soup­çon d’infamie… Ochoa « avoua » donc, mais fut exé­cuté un mois après le ver­dict le condam­nant à mort.

** En mars 1980, l’ambassade du Pérou à La Havane avait été lit­té­ra­le­ment enva­hie, en deux jours, par plus de 10 000 can­di­dats à l’émigration. L’affaire pro­vo­qua ensuite le départ vers les États-Unis de 127 000 « marie­li­tos », du nom du port cubain de Mariel.

»> Voilà bien­tôt deux mois que je suis sans nou­velles de deux amis cubains. J’ose espé­rer qu’il ne leur est rien arrivé de plus grave que l’interdiction totale d’envoyer des cour­riels depuis leurs lieux de travail.

De plus, sur son blog «  Gene­ra­cion Y  », l’opposante Yoani San­chez n’a plus déposé d’article depuis le 24 février – ce qui est tout à fait inhabituel.


CUBA – Orlando Zapata, 42 ans, opposant politique, mort après deux mois de grève de la faim

orlando_zapata_cuba.1267113374.jpgOrlando Zapata Tamayo, est mort, mardi 23 février, dans un hôpi­tal de La Havane. Il menait une grève de la faim de plus de deux mois pour pro­tes­ter contre ses condi­tions de déten­tion. Membre d’une orga­ni­sa­tion de défense civique illé­gale, le Direc­toire démo­cra­tique cubain, il avait été condamné en 2003 à dix-huit ans de pri­son pour « désordre public ».

Il s’agit du pre­mier détenu poli­tique « à mou­rir en déten­tion depuis le début des années 1970 à Cuba », affirme la Com­mis­sion pour les droits de l’homme et la récon­ci­lia­tion natio­nale, une orga­ni­sa­tion illé­gale mais tolé­rée par le pou­voir cubain. Selon son pré­sident, Eli­zardo San­chez, « Il s’agit d’un assas­si­nat vir­tuel, pré­mé­dité », accu­sant les auto­ri­tés d’avoir trop tardé à offrir des soins au dis­si­dent trans­féré la semaine der­nière seule­ment de Camagüey, dans le centre du pays, où il était incar­céré, dans un hôpi­tal de La Havane.

Prix Sakha­rov 2002 du Par­le­ment euro­péen, le dis­si­dent chré­tien Oswaldo Paya a accusé les auto­ri­tés cubaines d’avoir « assas­siné len­te­ment » ce maçon de pro­fes­sion et noir de peau, vic­time, selon lui, de coups et de vio­lences racistes lors de sa déten­tion. L’économiste dis­si­dent Oscar Espi­nosa Chepe, arrêté en 2003 et libéré pour des rai­sons de santé, estime que cette affaire pour­rait se repro­duire en rai­son du « très mau­vais état » des pri­sons cubaines, où aucune orga­ni­sa­tion inter­na­tio­nale n’est admise. C’est le cas d’Amnesty Inter­na­tio­nal, qui estime à 65 le nombre des « pri­son­niers de conscience » cubains. La plu­part des obser­va­teurs inter­na­tio­naux éva­luent cepen­dant à envi­ron 200 le nombre de pri­son­niers poli­tiques à Cuba.

Les pré­si­dents bré­si­lien Luiz Inacio Lula da Silva et véné­zué­lien Hugo Cha­vez sont arri­vés mardi soir à La Havane, sans faire de com­men­taires, après un som­met dit de « l’Unité » au Mexique des 32 pays de la région. De son côté, le pré­sident cubain, Raul Cas­tro, n’a pas craint de « regret­ter » la mort d’Orlando Zapata. Depuis tou­jours, les auto­ri­tés cubaines accusent les dis­si­dents d’être des « agents » ou des « mer­ce­naires » à la solde des Etats-Unis.

La popu­la­tion et l’économie cubaines se trouvent à bout de souffle. La crise s’est aggra­vée ces der­niers temps, à tel point que le pays est placé au bord d’une ces­sa­tion de paiement.

[Sources AFP, Le Monde, Yoani Sán­chez – Gene­ra­cion Y]


CUBA. Un journaliste arrêté à Holguín, la liberté d’informer toujours bafouée

Juan Car­los Reyes Ocaña, jour­na­liste de la petite agence Hol­guín Press, a été arrêté dans la mati­née du 29 jan­vier par la Police natio­nale révo­lu­tion­naire (PNR), et emmené dans une caserne sous les incul­pa­tions d” »outrage », « déso­béis­sance » et « acti­vité éco­no­mique illi­cite ». Remis en liberté le len­de­main, il observe une grève de la faim dans l’attente de son juge­ment qui pour­rait lui valoir la pri­son ferme.

Har­cè­le­ments de blo­gueurs, déten­tions arbi­traires et mau­vais trai­te­ments de pri­son­niers d’opinion res­tent carac­té­ris­tiques d’un régime qui ne tolère aucune infor­ma­tion en dehors de son contrôle et dont les timides évo­lu­tions depuis février 2008 s’arrêtent au seuil des droits de l’homme. Man­quant à leur parole, les auto­ri­tés de La Havane n’ont jamais rati­fié les deux Pactes de l’Onu rela­tifs aux droits civils et poli­tiques – signés au moment de la prise de fonc­tions offi­cielles de Raúl Cas­tro –, les­quels incluent la liberté d’expression. La nor­ma­li­sa­tion des rela­tions avec Cuba prô­née notam­ment par la pré­si­dence espa­gnole de l’Union euro­péenne ne sau­rait faire l’impasse sur les liber­tés fondamentales.

Aucun geste huma­ni­taire n’a été consenti en faveur des jour­na­listes arrê­tés lors du « Prin­temps noir » de mars 2003, dont Ricardo Gonzá­lez Alfonso, condamné à vingt ans de pri­son. Souf­frant de pro­blèmes de santé, en par­ti­cu­lier pul­mo­naires, le cor­res­pon­dant de Repor­ters sans fron­tières et fon­da­teur de la revue « De Cuba » s’est vu admi­nis­trer avec retard, le 26 jan­vier, un trai­te­ment qu’il atten­dait depuis des mois. Mal­gré son état, il reste main­tenu en cel­lule au péni­ten­cier du Com­bi­nado del Este (La Havane).

Autre pri­son­nier du « Prin­temps noir », éga­le­ment condamné à vingt ans de pri­son, Juan Car­los Her­rera Acosta, de l’Agence de presse libre orien­tale (APLO), a récem­ment dénoncé les mau­vais trai­te­ments et pri­va­tions ali­men­taires dont il a fait l’objet avec d’autres codé­te­nus (voir la vidéo ). Incar­céré depuis six mois, le doc­teur et col­la­bo­ra­teur de médias dis­si­dents Darsi Fer­rer a, quant à lui, subi un pas­sage à tabac en cel­lule alors qu’il était menotté.

La répres­sion vise de près les blo­gueurs et uti­li­sa­teurs d’Internet. Deux étu­diants ont été ren­voyés au mois de jan­vier pour un tra­vail d’information « non auto­risé ». Darío Ale­jan­dro Pau­lino Esco­bar a été exclu de l’Université de La Havane pour avoir créé une page sur le réseau social Face­book, conte­nant le compte rendu d’une réunion de l’Union des jeunes com­mu­nistes (UJC). Fille du pri­son­nier poli­tique Félix Navarro, Saylí Navarro a connu le même sort au sein de l’Université de Matan­zas pour ses acti­vi­tés de jour­na­liste indépendante.

Le 6 novembre 2009, la Sécu­rité de l’État (police poli­tique) a bru­ta­lisé les blo­gueurs Yoani Sán­chez, créa­trice de la plate-forme Gene­ra­ción Y, et Orlando Luis Pardo, à la veille d’une mani­fes­ta­tion [lire sur C’est pour dire]. Un troi­sième, Luis Felipe Rojas, a été arrêté à deux reprises en décembre et assi­gné à résidence.

[D’après Échange inter­na­tio­nal de la liberté d’expression (IFEX, Toronto) et Repor­ters sans fron­tières (RSF, Paris)]


Regain de tensions à La Havane. Obama répond à Yoani Sanchez sur le blog Generacion Y

Je reçois des nou­velles plu­tôt alar­mantes de Cuba. Un de mes amis cubains qui par­vient à m’envoyer des cour­riels depuis La Havane – et dont je n’avais pas de nou­velles depuis plu­sieurs semaines – vient de m’adresser quelques lignes dont j’extrais ce pas­sage : « Ici à Cuba, les choses sont super mau­vaises. La sur­veillance gou­ver­ne­men­tale est énorme ces jours-ci. Il y a beau­coup de dan­gers. Je ne peux pas t’écrire dans une telle situa­tion ». Le même, il y a quelques mois me disait sa nou­velle espé­rance dans le nou­veau régime de Raùl Cas­tro… Il a vite déchanté.

Autre sujet d’inquiétude fai­sant craindre à un retour du « fan­tôme de 1980 » lorsque de graves ten­sions avaient opposé adver­saires et par­ti­sans du régime, et que ces der­niers orga­ni­saient des « répu­dia­tions publiques » à l’encontre des pre­miers. Il s’agissait alors de dénon­cer publi­que­ment les oppo­sants repé­rés et d’organiser autour d’eux des mani­fes­ta­tions hos­tiles, voire violentes.

yoani_reinaldo.1259085801.jpgUne mani­fes­ta­tion de ce genre s’est pro­duite ven­dredi der­nier dans les rues de La Havane à l’encontre de Rei­naldo Esco­bar, le mari de Yoani San­chez [photo], cette résis­tante blo­gueuse dont j’ai parlé ici der­niè­re­ment. Rei­naldo a adressé une lettre ouverte « à l’ex-dictateur Fidel Cas­tro » au sujet des liber­tés bafouées. Il s’est ensuite rendu à l’endroit même où, la semaine der­nière, sa femme Yoani avait été enle­vée et moles­tée par des flics en civil. Il était attendu par un cor­tège hos­tile monté « spon­ta­né­ment » avec fan­fares, forces flics en civil et quelques dizaines de mani­fes­tants criant des slo­gans de sou­tien à Fidel et Raùl, pro­fé­rant des injures à l’encontre de Rei­naldo, le trai­tant comme d’habitude de ver­mine [gusano] et le mena­çant phy­si­que­ment. Fina­le­ment il a été extirpé par des flics en civil qui l’ont ensuite relâché.

De son côté, à par­tir de son blog, Gene­ra­cion Y, Yoani a adressé deux séries de sept ques­tions à Raul Cas­tro et à Barack Obama sur les condi­tions d’un rap­pro­che­ment poli­tique cubano-américain. Si l’un n’a pas répondu (devi­nez qui), l’autre si – certes en termes fort pesés, mais qui ont fait sen­sa­tion dans les milieux cubains infor­més – ceux du pou­voir, bien sûr. Les réponses du pré­sident US se trouvent sur le blog de Yoani San­chez . Elle et son mari deviennent des oppo­sants d’autant plus encom­brants que leur noto­riété est désor­mais consi­dé­rable, sur­tout à l’étranger. Cette jeune femme fait montre d’un grand cou­rage, à l’égal des oppo­sants his­to­riques qu’ont été, sous d’autres cieux du com­mu­nisme radieux, les Havel, Walesa, Pliouchtch, Bou­kovski, Gri­go­renko… sans oublier, à Cuba cette fois, les innom­brables Val­la­dares, Matos, Rei­naldo Arei­nas et jusqu’à la propre fille de Fidel, Alina Fernandez.


CUBA. Enlèvement style camorra à La Havane

yoani_sanchez.1258734486.gif À Cuba, Yoani Sán­chez [photo] est aujourd’hui l’une des plus cou­ra­geuses résis­tantes à la dic­ta­ture cas­triste. Son blog, Gene­ra­cion Y – seule­ment lisible à l’extérieur de l’île – témoigne au quo­ti­dien des dif­fi­cul­tés de vivre des Cubains et de la répres­sion qui les frappe au moindre signe de désac­cord. Mani­fes­ter, même paci­fi­que­ment, à Cuba relève de l’héroïsme. Yoani, pré­ci­sé­ment, se ren­dait à une mani­fes­ta­tion contre la vio­lence du régime (voir la vidéo), quand elle a été enle­vée et bat­tue par des sbires en civil et en voi­ture bana­li­sée. Son récit ci-dessous est édifiant.

Yoani est deve­nue la bête noire du régime par son blog dif­fusé sur toute la toile, sauf à Cuba où l’internet se trouve des plus cade­nas­sés au monde. Trente deux ans, diplô­mée de phi­lo­lo­gie, Yoani San­chez espé­rait il y a quelques semaines obte­nir un visa pour assis­ter à la remise d’un prix de jour­na­lisme décerné par la Colum­bia Uni­ver­sity de New York. Refus caté­go­rique. Un de plus. Yoani a atteint un tel niveau de noto­riété inter­na­tio­nale qu’elle dérange vrai­ment le régime. De même que le rocker Gorki Aguila, maintes fois empri­sonné, devenu très emblé­ma­tique auprès des jeunes Cubains.

Consul­ter le blog Gene­ra­cion Y (tra­duit en fran­çais et en une dizaine de langues) serait salu­taire aux néga­tion­nistes pro-castristes. Mais ils conti­nuent, par défi­ni­tion, à ne rien vou­loir consi­dé­rer qui ébran­le­rait leur mytho­lo­gie. Cuba, à bien des égards, est com­pa­rable à l’ancienne Alle­magne de l’Est, Stasi et Mur y com­pris. Sauf que le mur cubain, océa­nique, entoure la tota­lité du pays.

Pas loin de la rue 23, juste à la rotonde de l’avenue des Pré­si­dents, nous avons vu arri­ver dans une voi­ture noire, de fabri­ca­tion chi­noise, trois incon­nus tra­pus. « Yoani, entre dans la voi­ture » m’a dit l’un d’entre eux, tan­dis qu’il me ser­rait for­te­ment le poi­gnet. Les deux autres entou­raient Clau­dia Cadelo, Orlando Luís Pardo Lazo et une amie qui nous accom­pa­gnait à une mani­fes­ta­tion contre la vio­lence. Par une de ces iro­nies de la vie, au lieu d’une jour­née de paix et de soli­da­rité, c’est une après-midi char­gée de coups, de cris et d’insultes qui nous atten­dait. Les « agres­seurs » ont appelé une patrouille qui a emmené les deux autres filles. Orlando et moi étions condam­nés à la voi­ture et ses plaques d’immatriculation jaune*, au ter­rain épou­van­table de l’illégalité et à l’impunité digne de l’Armageddon.

J’ai refusé de mon­ter dans la Geely brillante et nous avons exigé qu’ils nous montrent une iden­ti­fi­ca­tion ou un ordre judi­ciaire pour nous ame­ner. Comme c’était à espé­rer, ils n’ont mon­tré aucun papier qui jus­ti­fie­rait de la légi­ti­mité de notre arres­ta­tion. Les curieux com­men­çaient à arri­ver et j’ai crié « Au secours ! Ces hommes veulent nous enle­ver ». Mais ces hommes ont arrêté ceux qui vou­laient inter­ve­nir d’un cri qui affi­chait avec évi­dence la signi­fi­ca­tion idéo­lo­gique de l’opération : « Ne vous mêlez pas de ça, ce sont des contre-révolutionnaires ». Devant notre résis­tance ver­bale, ils ont pris le télé­phone pour deman­der à quelqu’un qui devait être leur chef « Qu’est-ce qu’on fait ? Il ne veulent pas mon­ter dans la voi­ture ». J’imagine que de l’autre côté la réponse à été tran­chante car s’en est sui­vie une rouée de coups et de bous­cu­lades. Ils m’ont por­tée, la tête en bas, et ont essayé de me four­rer dans l’auto. Je me suis agrip­pée à la porte… J’ai pris des coups sur les join­tures de mes mains… J’ai réussi à prendre un papier que l’un d’entre eux por­tait dans sa poche et l’ai mis dans ma bouche. Nou­velle rouée de coups pour que je rende le document.

Orlando se trou­vait déjà dedans, immo­bi­lisé par une clé de karaté qui le tenait avec la tête pla­quée au sol. L’un des hommes a mis son genou sur ma poi­trine pen­dant que l’autre, depuis le siège avant, me tapait sur les reins et la tête pour que j’ouvre la bouche et que je lâche le papier. Pen­dant un moment, j’ai pensé que je ne sor­ti­rai jamais de cette voi­ture. « C’est fini, Yoani », « Fini les conne­ries » disait celui assis à côté du chauf­feur qui me tirait des che­veux. Sur le siège arrière, un spec­tacle bizarre se dérou­lait : mes jambes vers le haut, mon visage rougi par la ten­sion et mon corps endo­lo­ris. De l’autre côté, Orlando réduit par un pro de la raclée. Je n’ai pu que viser ses tes­ti­cules, à tra­vers son pan­ta­lon, dans un acte déses­péré. J’ai enfoncé mes ongles, en sup­po­sant qu’il conti­nue­rait à m’écraser la poi­trine jusqu’au der­nier souffle. « Tue-moi d’une bonne fois », je lui ai crié avec ce qui res­tait de ma der­nière inha­la­tion. Celui de l’avant a alors averti le plus jeune : « Laisse-la respirer ».

J’entendais Orlando hale­ter pen­dant que les coups conti­nuaient à pleu­voir. J’ai cal­culé la pos­si­bi­lité d’ouvrir la porte et de sau­ter dehors, mais il n’y avait pas de poi­gnée à l’intérieur. Nous étions à leur merci, mais entendre la voix d’Orlando me redon­nait du cou­rage. Il m’a dit après que cela avait été la même chose pour lui : mes mots entre­cou­pés lui disaient « Yoani est encore vivante ». On nous a lais­sés éta­lés et endo­lo­ris dans une rue de La Timba*. Une femme s’est appro­chée « Qu’est-ce qui vous est arrivé ? »… « Un enlè­ve­ment », j’ai réussi à dire. Nous avons pleuré, dans les bras l’un de l’autre, au milieu de la rue. Je pen­sais à Teo. Mon Dieu, com­ment vais-je lui expli­quer tous ces bleus ? Com­ment vais-je lui dire qu’il vit dans un pays où se passent des choses pareilles ? Com­ment le regar­der et lui racon­ter que sa mère a été agres­sée en pleine rue car elle écrit un blog et met ses opi­nions en octets ? Com­ment lui décrire l’expression des­po­tique qui ani­mait ceux qui nous ont mis de force dans cette voi­ture, le plai­sir que l’on voyait sur leur visage quand ils nous bat­taient, quand ils sou­le­vaient ma jupe et me traî­naient à moi­tié nue jusqu’à la voiture.

J’ai pu voir, néan­moins, le degré de ner­vo­sité de nos atta­quants, leur peur devant ce qui leur est nou­veau, devant ce qu’ils ne peuvent pas détruire car ils ne le com­prennent pas. La ter­reur mas­quée sous la bra­vade de ceux qui savent que leurs jours sont comptés.

Notes de tra­duc­tion :

Les plaques d’immatriculation jaune sont celles des voi­tures de particuliers.

La Timba – Quar­tier chaud de La Havane, proche de l’endroit où ils ont été enlevés.

Tra­duit par Susana GORDILLO et Pierre HABERER.

Note de l’éditeur du blog: La vidéo montre la mani­fes­ta­tion à laquelle Yoani a été empê­chée d’assister


Cuba s’est ouvert au monde, mais pas à son peuple

Cor­res­pon­dance de « Azul » à La Havane

« Que Cuba s’ouvre au monde et que le monde s’ouvre à Cuba ! » C’est par ces paroles que le pape Jean-Paul II, en 1998, a ter­miné sa visite à Cuba. Je me sou­viens encore de ces beaux mots qui ont rem­pli d’espoir des mil­lions de Cubains et dans les­quels le monde a vu un mes­sage d’espoir. Depuis, Cuba a en effet mon­tré quelques avan­cées : le régime a éta­bli des rela­tions avec 192 pays du monde ; il a per­mis l’entrée de capi­taux étran­gers dans les affaires de l’île ; il a entre­pris un pro­gramme d’aide huma­ni­taire pour éli­mi­ner les mala­dies, la faim et l’inégalité sociale… dans cer­tains pays d’Amérique latine, notam­ment le Vene­zuela, la Boli­vie, et l’Équateur.

C’est ainsi que Cuba, dans ces pays, a aidé à for­mer des mil­liers de méde­cins ; à libé­rer de l’analphabétisme des mil­lions de citoyens ; a construit quelques hôpi­taux. Sur le plan géo­po­li­tique, Cuba a signé presque tous trai­tés et accords de l’ONU.

Autant de signes qui pour­raient paraître plus que suf­fi­sants pour démon­trer au monde à quel point Cuba a pu répondre aux espé­rances papales…

MAIS à Cuba même, pour le peuple cubain, il en est tout autrement !

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Par exemple, seule­ment la moi­tié des consul­ta­tions médi­cales peuvent être tenues, faute de méde­cins et de spé­cia­listes. Le pays enre­gistre plus de vingt ans de retard dans la construc­tion d’hôpitaux et plu­sieurs chan­tiers en cours sont arrê­tés depuis des années.

Le sys­tème édu­ca­tif tra­verse une telle crise que le niveau d’espagnol ensei­gné y est au plus bas, de même qu’en his­toire et en mathématiques.

Le régime n’est pas par­venu à assu­rer à sa popu­la­tion une nour­ri­ture cor­recte, et cela après des années d’un sys­tème de dis­tri­bu­tion contrô­lée des ali­ments. Les besoins ali­men­taires de base du peuple cubain ne sont pas satisfaits.

Cuba a voulu hono­rer des accords avec l’ONU, mais n’a pas tenu ses enga­ge­ments envers son propre peuple. Alors que le peuple devait voir sa situa­tion s’améliorer, les choses ont empiré pour lui, sans que cette réa­lité soit per­çue à l’extérieur.

Qu’importe au peuple cubain que son pays s’ouvre au monde s’il ne lui reste, dans son île, qu’à rêver à des jours meilleurs.

« Azul »

Tra­duit par GP.
Photo ©gp : Un mar­ché « libre » dans Cen­tro Habana .

Lettre de La Havane. « Un été cubain bien spécial »

Cor­res­pon­dance de « Azul »

 « Nous sommes en été »…, a pro­clamé Granma le jour­nal offi­ciel du pays (un des trois exis­tant). Nous, le peuple cubain, on en pro­fite… : avec cette annonce, le gou­ver­ne­ment révo­lu­tion­naire de Cuba invite le peuple à vivre un autre été, un été « spé­cial »… Parce que nous célé­brons le 50e anni­ver­saire du triomphe de la révo­lu­tion. Pour cela, nous tous, les Cubains, nous devons être heu­reux et très joyeux puisque nous por­tons 50 ans de triomphe face à l’impérialisme yan­kee, face aux Ame­ri­ca­noSS qui veulent prendre cette belle terre…

Et nous les Cubains (on dirait que nous ne sommes pas Amé­ri­cains ni dans le conti­nent) n’avons pas de pro­blèmes. Nous devons seule­ment dan­ser, man­ger, pro­fi­ter et bien sûr sou­rire pour que les tou­ristes conti­nuent de connaître la Cuba vic­to­rieuse et son peuple résis­tant; lequel appuie tou­jours  le parti unique com­mu­niste de Cuba et affronte les dis­si­dents – qui sont 100 selon les sta­tis­tiques du gouvernement.

Parce qu’à Cuba il n’y a pas de contre-révolutionnaires. Dans ce pays, per­sonne n’est contre la révo­lu­tion et son parti, à part 100 ou peut-être 150 dis­si­dents, qui ne savent pas ce qu’ils font, ni ce qu’ils veulent. À Cuba, le gou­ver­ne­ment a remer­cié Dieu pour cette union du peuple avec ses hommes poli­tiques. D’ailleurs nous n’avons qu’une seule idée, impo­sée par un lider poli­tique, lequel vient d’inaugurer avec fierté un hôtel luxueux à Vara­dero, la plus belle plage de Cuba… Un hôtel pour tous les Cubains… qui peuvent payer 200 dol­lars par nuit, soit sept années de salaire pour tout pro­fes­sion­nel ou tech­ni­cien cubain…

Aussi en a-t-il pro­fité pour rap­pe­ler cette idée, unique, selon laquelle tous les Cubains ont décidé de défendre la révo­lu­tion avant leur propre vie… C’est incroyable, les men­songes si effron­tés qu” « ils » pro­fèrent tous les jours, toute cette démagogie…

 

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©g.ponthieu2008

Leur ont-ils demandé son avis, sur cette idée « unique », au tra­vailleur qui chaque jour poi­reaute à l’arrêt de bus deux heures ou plus pour aller à son tra­vail ? Ces pro­blèmes de trans­port durent depuis 50 ans !

Leur ont-ils demandé leur avis à l’infirmière ou au doc­teur qui tra­vaillent jusqu’à 10 heures tous les jours et qui ont pour seuls ali­ments un peu de riz et un oeuf par­fois, sinon l” « Ave Maria » de chaque jour (du riz et des pois) ou des lentilles ?

Leur ont-ils demandé leur avis aux étu­diants qui doivent ache­ter leurs cahiers pour suivre les cours parce qu’ils n’en reçoivent que cinq de 50 feuilles cha­cun pour presque douze matières par an ?…

Ont-ils demandé leur avis aux maî­tresses de mai­son qui recourent à la magie pour faire man­ger toute la famille, tan­dis que le fils et l’époux tra­vaillent et gagnent à eux deux seule­ment 30 dol­lars par mois ; et doivent en plus main­te­nir tant bien que mal une mai­son qui s’écroule et où vivent jusqu’à quatre géné­ra­tions et sans espoir d’avoir sa propre maison ?

Non. Eux, ceux du « gou­ver­ne­ment révo­lu­tion­naire de Cuba » ne demandent jamais de quoi a besoin le peuple qui est sous son pouvoir.

Non, eux ne consultent jamais le peuple.

Non, eux ne se sont jamais rendu compte que nous sommes des  êtres humains et que nous pen­sons… Alors que tout bon­ne­ment ils nous invitent… à pro­fi­ter d’un été spé­cial plein d’offres en devises ou en dollars…

Mais le peuple n’a pas de quoi ache­ter quoi que ce soit pour cet été si spé­cial, au cours duquel nous célé­bre­rons les 50 ans de révo­lu­tion cubaine ; moi, simple par­tie de l’humble peuple de Cuba, je conti­nue­rai à éco­no­mi­ser dans l’espoir qu’un jour je pour­rai visi­ter un pays où l’été en vaut la peine, où l’idée de la jouis­sance impos­sible ne soit pas une tor­ture, ni un ordre.

Non, je ne veux plus d’étés télé­pro­grammés, ni de ces jouis­sances et  idées uniques si trom­peuses et effron­tées ! Cet été si « dif­fé­rent », qu’ils le célèbrent ceux qui ont le pou­voir, moi je conti­nue­rai à cher­cher com­ment être heu­reux, « un Cubain heu­reux en plein été »…

« Azul »

Tra­duit par Marine Ponthieu


Cuba. Une photographe dissidente détenue pour « dangerosité sociale prédélictueuse »

Déjà inter­pel­lée trois fois en mai der­nier, la pho­to­graphe María Nélida López Báez, a été arrê­tée le 16 juin par la Sécu­rité cubaine. Le Cen­tro de Infor­ma­ción Hable­mos Press (CIH-PRESS, col­lec­tif de jour­na­listes de La Havane), pour lequel elle tra­vaillait se trouve dans l’ignorance du lieu et des condi­tions de sa détention.

A sept heures du matin le 16 juin (heure locale), selon le CIH-PRESS, le fils de María Nélida López Báez a reçu la visite d’une femme qui lui a remis un por­te­feuille et quelques objets appar­te­nant à sa mère. La visi­teuse lui a confié que la pho­to­graphe venait d’être arrê­tée par la Sécu­rité de l’État alors qu’elle se ren­dait dans les locaux du CIH-PRESS. Le lieu de déten­tion n’est pas connu. La jour­na­liste est sous le coup d’une pro­cé­dure pour « dan­ge­ro­sité sociale pré­dé­lic­tueuse ».

Cette dis­po­si­tion aber­rante, exor­bi­tante du droit le plus élé­men­taire, est une inven­tion cubaine très uti­li­sée contre les dis­si­dents. En consa­crant le délit d’intention, cette pro­cé­dure per­met de condam­ner un indi­vidu même s’il n’a com­mis aucun délit, au nom de la « menace poten­tielle » qu’il repré­sen­te­rait pour la société ! Trois jour­na­listes ont été condam­nés depuis 2006 pour ce motif à des peines allant de trois à quatre ans de pri­son : Oscar Sán­chez Madán, cor­res­pon­dant du site Cuba­net, Ramón Veláz­quez Toranso, de l’agence Liber­tad, et Ray­mundo Per­digón Brito, de l’agence Yayabo Press.

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San­tiago de Cuba, 2008 © g.ponthieu

À Cuba, estime Repor­ters sans fron­tières, « l’heure est à nou­veau à la répres­sion et à la cen­sure contre les dis­si­dents et les jour­na­listes. On com­prend mieux, dans ce contexte, pour­quoi le régime traite par le mépris la réin­té­gra­tion de Cuba à l’Organisation des États amé­ri­cains (OEA), récem­ment obte­nue grâce aux efforts des autres pays d’Amérique latine. Ce pro­ces­sus impli­que­rait le res­pect des liber­tés fon­da­men­tales, une pers­pec­tive visi­ble­ment into­lé­rable pour la der­nière dic­ta­ture du conti­nent. La déten­tion et la pos­sible condam­na­tion de María Nélida López Báez le démontrent. La com­mu­nauté inter­na­tio­nale doit se mobi­li­ser pour la libé­ra­tion des pri­son­niers poli­tiques cubains ».

Parmi les dix-neuf condam­nés lors du « Prin­temps noir » de mars 2003 figure un autre pho­to­graphe, Omar Rodrí­guez Saludes, de Nueva Prensa, qui a écopé de la peine la plus lourde: vingt-sept ans de prison.

Le CIH-PRESS a éga­le­ment fait savoir que son jeune cor­res­pon­dant à Guan­ta­namo, Enyor Díaz Allen, a été condamné à un an de pri­son pour « outrage ». Il est empri­sonné depuis le 3 mai, date de la Jour­née inter­na­tio­nale… de la liberté de la presse.

Cuba compte actuel­le­ment 24 jour­na­listes empri­son­nés, dont le cor­res­pon­dant de Repor­ters sans fron­tières, Ricardo Gonzá­lez Alfonso, fon­da­teur de la revue De Cuba et lau­réat du Prix 2008 de l’organisation, condamné en mars 2003 à vingt ans de prison.

Sources : Repor­ters sans fron­tières et Échange inter­na­tio­nal de la liberté d’expression (IFEX, Toronto).


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  • 2sexpolLa Revue Sex­pol ressuscitée !

    Parue de 1975 à 1981, la Revue Sex­pol (sexua­lité / poli­tique), ses 39 numé­ros et 2000 pages ont res­sus­cité par la grace de la numé­ri­sa­tion. Un DVD est désor­mais dis­po­nible, au prix coû­tant de la numé­ri­sa­tion, de la dupli­ca­tion et des frais de port, soit 16 euros avec jaquette cou­leur et boî­tier rigide ou 11 euros sans. Ren­sei­gne­ments et com­mande en cli­quant ici ou sur la cou­ver­ture du der­nier numéro, ci-dessus. En savoir plus ici sur Sex­pol.
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