On n'est pas des moutons

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Regain de tensions à La Havane. Obama répond à Yoani Sanchez sur le blog Generacion Y

Je reçois des nou­velles plu­tôt alar­mantes de Cuba. Un de mes amis cubains qui par­vient à m’envoyer des cour­riels depuis La Havane – et dont je n’avais pas de nou­velles depuis plu­sieurs semaines – vient de m’adresser quelques lignes dont j’extrais ce pas­sage : « Ici à Cuba, les choses sont super mau­vaises. La sur­veillance gou­ver­ne­men­tale est énorme ces jours-​ci. Il y a beau­coup de dan­gers. Je ne peux pas t’écrire dans une telle situa­tion ». Le même, il y a quelques mois me disait sa nou­velle espé­rance dans le nou­veau régime de Raùl Cas­tro… Il a vite déchanté.

Autre sujet d’inquiétude fai­sant craindre à un retour du « fan­tôme de 1980 » lorsque de graves ten­sions avaient opposé adver­saires et par­ti­sans du régime, et que ces der­niers orga­ni­saient des « répu­dia­tions publiques » à l’encontre des pre­miers. Il s’agissait alors de dénon­cer publi­que­ment les oppo­sants repé­rés et d’organiser autour d’eux des mani­fes­ta­tions hos­tiles, voire violentes.

yoani_reinaldo.1259085801.jpgUne mani­fes­ta­tion de ce genre s’est pro­duite ven­dredi der­nier dans les rues de La Havane à l’encontre de Rei­naldo Esco­bar, le mari de Yoani San­chez [photo], cette résis­tante blo­gueuse dont j’ai parlé ici der­niè­re­ment. Rei­naldo a adressé une lettre ouverte « à l’ex-dictateur Fidel Cas­tro » au sujet des liber­tés bafouées. Il s’est ensuite rendu à l’endroit même où, la semaine der­nière, sa femme Yoani avait été enle­vée et moles­tée par des flics en civil. Il était attendu par un cor­tège hos­tile monté « spon­ta­né­ment » avec fan­fares, forces flics en civil et quelques dizaines de mani­fes­tants criant des slo­gans de sou­tien à Fidel et Raùl, pro­fé­rant des injures à l’encontre de Rei­naldo, le trai­tant comme d’habitude de ver­mine [gusano] et le mena­çant phy­si­que­ment. Fina­le­ment il a été extirpé par des flics en civil qui l’ont ensuite relâché.

De son côté, à par­tir de son blog, Gene­ra­cion Y, Yoani a adressé deux séries de sept ques­tions à Raul Cas­tro et à Barack Obama sur les condi­tions d’un rap­pro­che­ment poli­tique cubano-​américain. Si l’un n’a pas répondu (devi­nez qui), l’autre si – certes en termes fort pesés, mais qui ont fait sen­sa­tion dans les milieux cubains infor­més – ceux du pou­voir, bien sûr. Les réponses du pré­sident US se trouvent sur le blog de Yoani San­chez . Elle et son mari deviennent des oppo­sants d’autant plus encom­brants que leur noto­riété est désor­mais consi­dé­rable, sur­tout à l’étranger. Cette jeune femme fait montre d’un grand cou­rage, à l’égal des oppo­sants his­to­riques qu’ont été, sous d’autres cieux du com­mu­nisme radieux, les Havel, Walesa, Pliouchtch, Bou­kovski, Gri­go­renko... sans oublier, à Cuba cette fois, les innom­brables Val­la­dares, Matos, Rei­naldo Arei­nas et jusqu’à la propre fille de Fidel, Alina Fernandez.


CUBA. Enlèvement style camorra à La Havane

yoani_sanchez.1258734486.gif À Cuba, Yoani Sán­chez [photo] est aujourd’hui l’une des plus cou­ra­geuses résis­tantes à la dic­ta­ture cas­triste. Son blog, Gene­ra­cion Y  – seule­ment lisible à l’extérieur de l’île – témoigne au quo­ti­dien des dif­fi­cul­tés de vivre des Cubains et de la répres­sion qui les frappe au moindre signe de désac­cord. Mani­fes­ter, même paci­fi­que­ment, à Cuba relève de l’héroïsme. Yoani, pré­ci­sé­ment, se ren­dait à une mani­fes­ta­tion contre la vio­lence du régime (voir la vidéo), quand elle a été enle­vée et bat­tue par des sbires en civil et en voi­ture bana­li­sée. Son récit ci-​dessous est édifiant.

Yoani est deve­nue la bête noire du régime par son blog dif­fusé sur toute la toile, sauf à Cuba où l’internet se trouve des plus cade­nas­sés au monde. Trente deux ans, diplô­mée de phi­lo­lo­gie, Yoani San­chez espé­rait il y a quelques semaines obte­nir un visa pour assis­ter à la remise d’un prix de jour­na­lisme décerné par la Colum­bia Uni­ver­sity de New York. Refus caté­go­rique. Un de plus. Yoani a atteint un tel niveau de noto­riété inter­na­tio­nale qu’elle dérange vrai­ment le régime. De même que le rocker Gorki Aguila, maintes fois empri­sonné, devenu très emblé­ma­tique auprès des jeunes Cubains.

Consul­ter le blog Gene­ra­cion Y (tra­duit en fran­çais et en une dizaine de langues) serait salu­taire aux néga­tion­nistes pro-​castristes. Mais ils conti­nuent, par défi­ni­tion, à ne rien vou­loir consi­dé­rer qui ébran­le­rait leur mytho­lo­gie. Cuba, à bien des égards, est com­pa­rable à l’ancienne Alle­magne de l’Est, Stasi et Mur y com­pris. Sauf que le mur cubain, océa­nique, entoure la tota­lité du pays.

Pas loin de la rue 23, juste à la rotonde de l’avenue des Pré­si­dents, nous avons vu arri­ver dans une voi­ture noire, de fabri­ca­tion chi­noise, trois incon­nus tra­pus. « Yoani, entre dans la voi­ture » m’a dit l’un d’entre eux, tan­dis qu’il me ser­rait for­te­ment le poi­gnet. Les deux autres entou­raient Clau­dia Cadelo, Orlando Luís Pardo Lazo et une amie qui nous accom­pa­gnait à une mani­fes­ta­tion contre la vio­lence. Par une de ces iro­nies de la vie, au lieu d’une jour­née de paix et de soli­da­rité, c’est une après-​midi char­gée de coups, de cris et d’insultes qui nous atten­dait. Les « agres­seurs » ont appelé une patrouille qui a emmené les deux autres filles. Orlando et moi étions condam­nés à la voi­ture et ses plaques d’immatriculation jaune*, au ter­rain épou­van­table de l’illégalité et à l’impunité digne de l’Armageddon.

J’ai refusé de mon­ter dans la Geely brillante et nous avons exigé qu’ils nous montrent une iden­ti­fi­ca­tion ou un ordre judi­ciaire pour nous ame­ner. Comme c’était à espé­rer, ils n’ont mon­tré aucun papier qui jus­ti­fie­rait de la légi­ti­mité de notre arres­ta­tion. Les curieux com­men­çaient à arri­ver et j’ai crié « Au secours ! Ces hommes veulent nous enle­ver ». Mais ces hommes ont arrêté ceux qui vou­laient inter­ve­nir d’un cri qui affi­chait avec évi­dence la signi­fi­ca­tion idéo­lo­gique de l’opération : « Ne vous mêlez pas de ça, ce sont des contre-​révolutionnaires ». Devant notre résis­tance ver­bale, ils ont pris le télé­phone pour deman­der à quelqu’un qui devait être leur chef « Qu’est-ce qu’on fait ? Il ne veulent pas mon­ter dans la voi­ture ». J’imagine que de l’autre côté la réponse à été tran­chante car s’en est sui­vie une rouée de coups et de bous­cu­lades. Ils m’ont por­tée, la tête en bas, et ont essayé de me four­rer dans l’auto. Je me suis agrip­pée à la porte… J’ai pris des coups sur les join­tures de mes mains… J’ai réussi à prendre un papier que l’un d’entre eux por­tait dans sa poche et l’ai mis dans ma bouche. Nou­velle rouée de coups pour que je rende le document.

Orlando se trou­vait déjà dedans, immo­bi­lisé par une clé de karaté qui le tenait avec la tête pla­quée au sol. L’un des hommes a mis son genou sur ma poi­trine pen­dant que l’autre, depuis le siège avant, me tapait sur les reins et la tête pour que j’ouvre la bouche et que je lâche le papier. Pen­dant un moment, j’ai pensé que je ne sor­ti­rai jamais de cette voi­ture. « C’est fini, Yoani », « Fini les conne­ries » disait celui assis à côté du chauf­feur qui me tirait des che­veux. Sur le siège arrière, un spec­tacle bizarre se dérou­lait : mes jambes vers le haut, mon visage rougi par la ten­sion et mon corps endo­lo­ris. De l’autre côté, Orlando réduit par un pro de la raclée. Je n’ai pu que viser ses tes­ti­cules, à tra­vers son pan­ta­lon, dans un acte déses­péré. J’ai enfoncé mes ongles, en sup­po­sant qu’il conti­nue­rait à m’écraser la poi­trine jusqu’au der­nier souffle. « Tue-​moi d’une bonne fois », je lui ai crié avec ce qui res­tait de ma der­nière inha­la­tion. Celui de l’avant a alors averti le plus jeune : « Laisse-​la respirer ».

J’entendais Orlando hale­ter pen­dant que les coups conti­nuaient à pleu­voir. J’ai cal­culé la pos­si­bi­lité d’ouvrir la porte et de sau­ter dehors, mais il n’y avait pas de poi­gnée à l’intérieur. Nous étions à leur merci, mais entendre la voix d’Orlando me redon­nait du cou­rage. Il m’a dit après que cela avait été la même chose pour lui : mes mots entre­cou­pés lui disaient « Yoani est encore vivante ». On nous a lais­sés éta­lés et endo­lo­ris dans une rue de La Timba*. Une femme s’est appro­chée « Qu’est-ce qui vous est arrivé ? »… « Un enlè­ve­ment », j’ai réussi à dire. Nous avons pleuré, dans les bras l’un de l’autre, au milieu de la rue. Je pen­sais à Teo. Mon Dieu, com­ment vais-​je lui expli­quer tous ces bleus ? Com­ment vais-​je lui dire qu’il vit dans un pays où se passent des choses pareilles ? Com­ment le regar­der et lui racon­ter que sa mère a été agres­sée en pleine rue car elle écrit un blog et met ses opi­nions en octets ? Com­ment lui décrire l’expression des­po­tique qui ani­mait ceux qui nous ont mis de force dans cette voi­ture, le plai­sir que l’on voyait sur leur visage quand ils nous bat­taient, quand ils sou­le­vaient ma jupe et me traî­naient à moi­tié nue jusqu’à la voiture.

J’ai pu voir, néan­moins, le degré de ner­vo­sité de nos atta­quants, leur peur devant ce qui leur est nou­veau, devant ce qu’ils ne peuvent pas détruire car ils ne le com­prennent pas. La ter­reur mas­quée sous la bra­vade de ceux qui savent que leurs jours sont comptés.

Notes de tra­duc­tion :

Les plaques d’immatriculation jaune sont celles des voi­tures de particuliers.

La Timba – Quar­tier chaud de La Havane, proche de l’endroit où ils ont été enlevés.

Tra­duit par Susana GORDILLO et Pierre HABERER.

Note de l’éditeur du blog: La vidéo montre la mani­fes­ta­tion à laquelle Yoani a été empê­chée d’assister


Cuba s’est ouvert au monde, mais pas à son peuple

Cor­res­pon­dance de « Azul » à La Havane

« Que Cuba s’ouvre au monde et que le monde s’ouvre à Cuba ! » C’est par ces paroles que le pape Jean-​Paul II, en 1998, a ter­miné sa visite à Cuba. Je me sou­viens encore de ces beaux mots qui ont rem­pli d’espoir des mil­lions de Cubains et dans les­quels le monde a vu un mes­sage d’espoir. Depuis, Cuba a en effet mon­tré quelques avan­cées : le régime a éta­bli des rela­tions avec 192 pays du monde ; il a per­mis l’entrée de capi­taux étran­gers dans les affaires de l’île ; il a entre­pris un pro­gramme d’aide huma­ni­taire pour éli­mi­ner les mala­dies, la faim et l’inégalité sociale… dans cer­tains pays d’Amérique latine, notam­ment le Vene­zuela, la Boli­vie, et l’Équateur.

C’est ainsi que Cuba, dans ces pays, a aidé à for­mer des mil­liers de méde­cins ; à libé­rer de l’analphabétisme des mil­lions de citoyens ; a construit quelques hôpi­taux. Sur le plan géo­po­li­tique, Cuba a signé presque tous trai­tés et accords de l’ONU.

Autant de signes qui pour­raient paraître plus que suf­fi­sants pour démon­trer au monde à quel point Cuba a pu répondre aux espé­rances papales…

MAIS à Cuba même, pour le peuple cubain, il en est tout autrement !

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Par exemple, seule­ment la moi­tié des consul­ta­tions médi­cales peuvent être tenues, faute de méde­cins et de spé­cia­listes. Le pays enre­gistre plus de vingt ans de retard dans la construc­tion d’hôpitaux et plu­sieurs chan­tiers en cours sont arrê­tés depuis des années.

Le sys­tème édu­ca­tif tra­verse une telle crise que le niveau d’espagnol ensei­gné y est au plus bas, de même qu’en his­toire et en mathématiques.

Le régime n’est pas par­venu à assu­rer à sa popu­la­tion une nour­ri­ture cor­recte, et cela après des années d’un sys­tème de dis­tri­bu­tion contrô­lée des ali­ments. Les besoins ali­men­taires de base du peuple cubain ne sont pas satisfaits.

Cuba a voulu hono­rer des accords avec l’ONU, mais n’a pas tenu ses enga­ge­ments envers son propre peuple. Alors que le peuple devait voir sa situa­tion s’améliorer, les choses ont empiré pour lui, sans que cette réa­lité soit per­çue à l’extérieur.

Qu’importe au peuple cubain que son pays s’ouvre au monde s’il ne lui reste, dans son île, qu’à rêver à des jours meilleurs.

« Azul »

Tra­duit par GP.
Photo ©gp : Un mar­ché « libre » dans Cen­tro Habana .

Lettre de La Havane. « Un été cubain bien spécial »

Cor­res­pon­dance de « Azul »

« Nous sommes en été »…, a pro­clamé Granma le jour­nal offi­ciel du pays (un des trois exis­tant). Nous, le peuple cubain, on en pro­fite… : avec cette annonce, le gou­ver­ne­ment révo­lu­tion­naire de Cuba invite le peuple à vivre un autre été, un été « spé­cial »… Parce que nous célé­brons le 50e anni­ver­saire du triomphe de la révo­lu­tion. Pour cela, nous tous, les Cubains, nous devons être heu­reux et très joyeux puisque nous por­tons 50 ans de triomphe face à l’impérialisme yan­kee, face aux Ame­ri­ca­noSS qui veulent prendre cette belle terre…

Et nous les Cubains (on dirait que nous ne sommes pas Amé­ri­cains ni dans le conti­nent) n’avons pas de pro­blèmes. Nous devons seule­ment dan­ser, man­ger, pro­fi­ter et bien sûr sou­rire pour que les tou­ristes conti­nuent de connaître la Cuba vic­to­rieuse et son peuple résis­tant; lequel appuie tou­jours le parti unique com­mu­niste de Cuba et affronte les dis­si­dents – qui sont 100 selon les sta­tis­tiques du gouvernement.

Parce qu’à Cuba il n’y a pas de contre-​révolutionnaires. Dans ce pays, per­sonne n’est contre la révo­lu­tion et son parti, à part 100 ou peut-​être 150 dis­si­dents, qui ne savent pas ce qu’ils font, ni ce qu’ils veulent. À Cuba, le gou­ver­ne­ment a remer­cié Dieu pour cette union du peuple avec ses hommes poli­tiques. D’ailleurs nous n’avons qu’une seule idée, impo­sée par un lider poli­tique, lequel vient d’inaugurer avec fierté un hôtel luxueux à Vara­dero, la plus belle plage de Cuba… Un hôtel pour tous les Cubains… qui peuvent payer 200 dol­lars par nuit, soit sept années de salaire pour tout pro­fes­sion­nel ou tech­ni­cien cubain…

Aussi en a-​t-​il pro­fité pour rap­pe­ler cette idée, unique, selon laquelle tous les Cubains ont décidé de défendre la révo­lu­tion avant leur propre vie… C’est incroyable, les men­songes si effron­tés qu” « ils » pro­fèrent tous les jours, toute cette démagogie…

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©g.ponthieu2008

Leur ont-​ils demandé son avis, sur cette idée « unique », au tra­vailleur qui chaque jour poi­reaute à l’arrêt de bus deux heures ou plus pour aller à son tra­vail ? Ces pro­blèmes de trans­port durent depuis 50 ans !

Leur ont-​ils demandé leur avis à l’infirmière ou au doc­teur qui tra­vaillent jusqu’à 10 heures tous les jours et qui ont pour seuls ali­ments un peu de riz et un oeuf par­fois, sinon l” « Ave Maria » de chaque jour (du riz et des pois) ou des lentilles ?

Leur ont-​ils demandé leur avis aux étu­diants qui doivent ache­ter leurs cahiers pour suivre les cours parce qu’ils n’en reçoivent que cinq de 50 feuilles cha­cun pour presque douze matières par an ?…

Ont-​ils demandé leur avis aux maî­tresses de mai­son qui recourent à la magie pour faire man­ger toute la famille, tan­dis que le fils et l’époux tra­vaillent et gagnent à eux deux seule­ment 30 dol­lars par mois ; et doivent en plus main­te­nir tant bien que mal une mai­son qui s’écroule et où vivent jusqu’à quatre géné­ra­tions et sans espoir d’avoir sa propre maison ?

Non. Eux, ceux du « gou­ver­ne­ment révo­lu­tion­naire de Cuba » ne demandent jamais de quoi a besoin le peuple qui est sous son pouvoir.

Non, eux ne consultent jamais le peuple.

Non, eux ne se sont jamais rendu compte que nous sommes des êtres humains et que nous pensons… Alors que tout bon­ne­ment ils nous invitent… à pro­fi­ter d’un été spé­cial plein d’offres en devises ou en dollars…

Mais le peuple n’a pas de quoi ache­ter quoi que ce soit pour cet été si spé­cial, au cours duquel nous célé­bre­rons les 50 ans de révo­lu­tion cubaine ; moi, simple par­tie de l’humble peuple de Cuba, je conti­nue­rai à éco­no­mi­ser dans l’espoir qu’un jour je pour­rai visi­ter un pays où l’été en vaut la peine, où l’idée de la jouis­sance impos­sible ne soit pas une tor­ture, ni un ordre.

Non, je ne veux plus d’étés télé­pro­grammés, ni de ces jouis­sances et idées uniques si trom­peuses et effron­tées ! Cet été si « dif­fé­rent », qu’ils le célèbrent ceux qui ont le pou­voir, moi je conti­nue­rai à cher­cher com­ment être heu­reux, « un Cubain heu­reux en plein été »…

« Azul »

Tra­duit par Marine Ponthieu


Cuba. Une photographe dissidente détenue pour « dangerosité sociale prédélictueuse »

Déjà inter­pel­lée trois fois en mai der­nier, la pho­to­graphe María Nélida López Báez, a été arrê­tée le 16 juin par la Sécu­rité cubaine. Le Cen­tro de Infor­ma­ción Hable­mos Press (CIH-​PRESS, col­lec­tif de jour­na­listes de La Havane), pour lequel elle tra­vaillait se trouve dans l’ignorance du lieu et des condi­tions de sa détention.

A sept heures du matin le 16 juin (heure locale), selon le CIH-​PRESS, le fils de María Nélida López Báez a reçu la visite d’une femme qui lui a remis un por­te­feuille et quelques objets appar­te­nant à sa mère. La visi­teuse lui a confié que la pho­to­graphe venait d’être arrê­tée par la Sécu­rité de l’État alors qu’elle se ren­dait dans les locaux du CIH-​PRESS. Le lieu de déten­tion n’est pas connu. La jour­na­liste est sous le coup d’une pro­cé­dure pour « dan­ge­ro­sité sociale pré­dé­lic­tueuse ».

Cette dis­po­si­tion aber­rante, exor­bi­tante du droit le plus élé­men­taire, est une inven­tion cubaine très uti­li­sée contre les dis­si­dents. En consa­crant le délit d’intention, cette pro­cé­dure per­met de condam­ner un indi­vidu même s’il n’a com­mis aucun délit, au nom de la « menace poten­tielle » qu’il repré­sen­te­rait pour la société ! Trois jour­na­listes ont été condam­nés depuis 2006 pour ce motif à des peines allant de trois à quatre ans de pri­son : Oscar Sán­chez Madán, cor­res­pon­dant du site Cuba­net, Ramón Veláz­quez Toranso, de l’agence Liber­tad, et Ray­mundo Per­digón Brito, de l’agence Yayabo Press.

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San­tiago de Cuba, 2008 © g.ponthieu

À Cuba, estime Repor­ters sans fron­tières, « l’heure est à nou­veau à la répres­sion et à la cen­sure contre les dis­si­dents et les jour­na­listes. On com­prend mieux, dans ce contexte, pour­quoi le régime traite par le mépris la réin­té­gra­tion de Cuba à l’Organisation des États amé­ri­cains (OEA), récem­ment obte­nue grâce aux efforts des autres pays d’Amérique latine. Ce pro­ces­sus impli­que­rait le res­pect des liber­tés fon­da­men­tales, une pers­pec­tive visi­ble­ment into­lé­rable pour la der­nière dic­ta­ture du conti­nent. La déten­tion et la pos­sible condam­na­tion de María Nélida López Báez le démontrent. La com­mu­nauté inter­na­tio­nale doit se mobi­li­ser pour la libé­ra­tion des pri­son­niers poli­tiques cubains ».

Parmi les dix-​neuf condam­nés lors du « Prin­temps noir » de mars 2003 figure un autre pho­to­graphe, Omar Rodrí­guez Saludes, de Nueva Prensa, qui a écopé de la peine la plus lourde: vingt-​sept ans de prison.

Le CIH-​PRESS a éga­le­ment fait savoir que son jeune cor­res­pon­dant à Guan­ta­namo, Enyor Díaz Allen, a été condamné à un an de pri­son pour « outrage ». Il est empri­sonné depuis le 3 mai, date de la Jour­née inter­na­tio­nale… de la liberté de la presse.

Cuba compte actuel­le­ment 24 jour­na­listes empri­son­nés, dont le cor­res­pon­dant de Repor­ters sans fron­tières, Ricardo Gonzá­lez Alfonso, fon­da­teur de la revue De Cuba et lau­réat du Prix 2008 de l’organisation, condamné en mars 2003 à vingt ans de prison.

Sources : Repor­ters sans fron­tières et Échange inter­na­tio­nal de la liberté d’expression (IFEX, Toronto).


Mort de Hortensia Bussi, la veuve d’Allende. Du Chili à Cuba, de Pinochet à Castro, de troubles jeux mortels

La veuve de Sal­va­dor Allende, Hor­ten­sia Bussi, est morte ce 18 juin à Santiago-​du-​Chili, à 94 ans. L’occasion d’honorer sa mémoire, de remuer quelques sou­ve­nirs et aussi de reve­nir au pré­sent. Je l’avais en effet ren­con­trée pour une inter­view, à Rome, quelques semaines après le putsch du 11 sep­tembre 1973 qui avait sau­va­ge­ment mis fin à ce qu’on appe­lait alors l’ « expé­rience chi­lienne ». J’avais cou­vert, pour Tri­bune socia­liste, l’agonie des der­nières semaines du régime d’Unité popu­laire et c’est pour ce même hebdo du PSU que j’avais donc inter­viewé celle qui allait deve­nir la porte-​parole la plus connue et aussi parmi les plus bat­tantes de la résis­tance chi­lienne en exil. Pino­chet venait d’imposer son régime de ter­reur fas­ciste, tan­dis que sur place, au Chili, les forces démo­cra­tiques étaient ter­ras­sées dans la pire bru­ta­lité – plus de 2000 morts, 150 000 arres­ta­tions, tor­tures et empri­son­ne­ments par mil­liers. Hor­ten­sia Allende, comme tant de Chi­liens alors, vou­lait croire que le cau­che­mar ne dure­rait pas…, enfin pas trop long­temps. Elle devra attendre 17 ans avant de ren­trer au Chili en 1990, après le ren­ver­se­ment de Pinochet.

En 1977, elle subit une autre ter­rible épreuve avec le « sui­cide » à La Havane d’une de ses trois filles, Bea­triz. Des guille­mets liés au fait que la sécu­rité d’État cubaine semble avoir tenu un rôle plus que sus­pect dans cette affaire, notam­ment en rela­tion avec les condi­tions de la mort d’Allende dans le palais de la Moneda, où il se trou­vait sous la pro­tec­tion de gardes cubains spé­cia­le­ment déta­chés par Fidel Castro.

Dif­fé­rentes ver­sions cir­culent tou­jours concer­nant la fin d’Allende, dont l’une pré­tend qu’il ne s’est pas sui­cidé, pas plus qu’il serait tombé sous les balles des put­schistes… Alors ? Voilà : il aurait été liquidé par ses gardes cubains, sur ordre de Cas­tro… Cette thèse, pour stu­pé­fiante qu’elle puisse paraître, se trouve cepen­dant soli­de­ment étayée par plu­sieurs auteurs, témoi­gnages à l’appui*.

C’est un fait que Cas­tro n’appréciait nul­le­ment Allende en qui il voyait un bour­geois social-​démocrate peu enclin à rejoindre ses théo­ries et celles de Gue­vara sur le déve­lop­pe­ment des gué­rillas révo­lu­tion­naires en Amé­rique latine et dans le reste du monde – notam­ment en Afrique. À l’avènement de l’Unité popu­laire, Cas­tro finit tou­te­fois par « prendre le train en marche » avec un sou­tien mesuré en arme­ment et l’envoi de « conseillers » et de gardes-​du-​corps… dont un cer­tain Patri­cio de la Guar­dia, émi­nence grise du lider maximo. Il vit tou­jours lui aussi, à Cuba, bien qu’ayant trempé dans l’affaire Ochoa… et n’aurait dû son salut (d’autres ont alors été exé­cu­tés, dont son propre frère jumeau…) que pour avoir déposé, dans un coffre à l’étranger, l’ordre direct de Cas­tro d’exécuter Allende – ce qu’il recon­naît avoir com­mis ! En attestent pré­ci­sé­ment Juan Vivés, ex agent cubain, et « Beni­gno », l’un des trois sur­vi­vants de la gué­rilla du Che en Boli­vie, tous deux témoins des confes­sions de de La Guardia.

Mais pour­quoi diable, Cas­tro aurait-​il fait exé­cu­ter Allende ? Au moins deux rai­sons, d’ailleurs étroi­te­ment imbri­quées. Pour appuyer sa poli­tique « révo­lu­tion­naire », sur­tout en Amé­rique latine, Cas­tro avait besoin d’une guerre civile au Chili ; c’est pour­quoi il misait, en les sou­te­nant très direc­te­ment, sur les gau­chistes du MIR de Miguel Enri­quez, oppo­sés à l’Unité popu­laire. L’autre rai­son, très liée à la pre­mière, c’est qu’une pos­sible red­di­tion d’Allende aux put­schistes, ou sa cap­ture, auraient pu faire tâche dans la stra­té­gie latino-​américaine de Cas­tro, tout en ris­quant de faire appa­raître au grand jour et par le détail l’ampleur de la main­mise cas­triste sur la poli­tique chi­lienne. Pour ser­vir de tels des­seins his­to­riques, il ne se pou­vait pas qu’un Allende mou­rût autre­ment qu’en héros, et en l’occurrence par un suicide-​sacrifice, en fidé­lité à ses enga­ge­ments. c’est-à-dire, en d’autres termes, en confor­mité à la geste cas­triste du héros modèle en qui les « peuples » pou­vaient s’identifier, à l’image de ces autres héros, alors bien vivants eux, et pour long­temps ! – sui­vez mon regard.

De tout cela, il est vrai­sem­blable que Bea­triz Allende, mariée à un agent cubain, fût infor­mée. Au point même de deve­nir bien­tôt fort gênante. Quant à Hor­ten­sia, elle aussi ne pou­vait qu’être au cou­rant de ces faits, ce qui ne pou­vait que la tenir à dis­tance de Cas­tro. Un jour cepen­dant qu’elle le croisa lors d’un som­met latino-​américain à San­tiago du Chili, en 1996, elle lui sug­géra d’améliorer la situa­tion de l’île en optant pour le plu­ra­lisme et des élec­tions libres. Vous dire si le conseil fut appré­cié ! Les Cubains, eux, attendent toujours.

– – – – – – –
* Voir entre autres sur ces ques­tions, les livres très docu­men­tés :
 – Cuba Nos­tra, d’Alain Amar, avec Juan Vivés et Jacobo Macho­ver, 2005
 – Les Maîtres de Cuba, de Juan Vivés, 1981
 – Vie et mort de la révo­lu­tion cubaine, de Daniel Alarcón Rami­rez (« Beni­gno »), 1996.


Cuba. Le journaliste Alberto Santiago Du Bouchet condamné à trois ans de prison

Alberto San­tiago Du Bou­chet, cor­res­pon­dant à La Havane de l’agence de presse indé­pen­dante, Habana Press, a été condamné ce 12 mai à trois ans de pri­son. Il avait été arrêté le 18 avril, offi­ciel­le­ment pour « outrage ».

Jugé à la hâte deux jours après son incar­cé­ra­tion, Alberto San­tiago Du Bou­chet a peu de chance de voir sa peine infir­mée. L’avocat qui a inter­jeté appel de la condam­na­tion n’a même pas pu l’assister en pre­mière ins­tance. Alberto San­tiago Du Bou­chet est le vingt-​quatrième jour­na­liste empri­sonné à Cuba, le qua­trième depuis que Raúl Cas­tro a assumé la pré­si­dence du Conseil d’État, en juillet 2006. Pour Repor­ters sans fron­tières, « mal­gré la tran­si­tion, l’île tient tou­jours son rang de deuxième pri­son du monde pour les journalistes ».

Ce jour­na­liste dis­si­dent a déjà purgé une peine d’un an de pri­son pour un motif simi­laire, d’août 2005 à août 2006. « Son incar­cé­ra­tion, com­mente RSF, inter­vient dans un contexte de coup d’arrêt aux mesures d’ouverture enga­gées par Raúl Cas­tro après son acces­sion offi­cielle à la tête de l’État, en février 2008. Ainsi, les jour­na­listes dis­si­dents se heurtent à nou­veau à des dif­fi­cul­tés pour accé­der à Inter­net dans les hôtels. Les har­cè­le­ments de la Sécu­rité de l’État ne cessent plus. Le régime a repris la voie de la répres­sion après avoir cher­ché davan­tage de res­pec­ta­bi­lité auprès de la com­mu­nauté inter­na­tio­nale. Ce double jeu ne sau­rait tenir longtemps ».

Vingt-​quatre jour­na­listes sont actuel­le­ment déte­nus à Cuba. Trois d’entre eux, depuis la tran­si­tion de juillet 2006, ont été empri­son­nés sur la base de l’article du code pénal cubain punis­sant la “dan­ge­ro­sité sociale pré­dé­lic­tueuse”, qui per­met d’incarcérer un indi­vidu même s’il n’a com­mis aucun délit.

C’est à la suite d’un échange ver­bal avec un offi­cier de police, le 18 avril à Arte­misa (pro­vince de La Havane), qu’Alberto San­tiago Du Bou­chet a été conduit au com­mis­sa­riat de la ville. Les cir­cons­tances de son arres­ta­tion res­tent mal connues. Le jour­na­liste avait été plu­sieurs fois menacé de retour­ner en pri­son après sa libé­ra­tion, en août 2006, en rai­son de ses acti­vi­tés au sein de la presse dissidente.

Par ailleurs, une menace de condam­na­tion à quatre ans de pri­son – tou­jours pour “dan­ge­ro­sité sociale prédélictueuse” – a été adres­sée, le 7 mai 2009, à Lisbán Hernán­dez Sán­chez, 27 ans, du bureau d’information de la Com­mis­sion Mar­tiana. Des agents de la Sécu­rité de l’État se sont ren­dus au domi­cile du jeune jour­na­liste pour l’avertir, selon le site Payo­libre.

Sur les 24 jour­na­listes aujourd’hui déte­nus à Cuba, 19 ont été arrê­tés lors du “Prin­temps noir” de mars 2003 et condam­nés pour leurs seules opi­nions à des peines com­prises entre qua­torze et vingt-​sept ans de pri­son. Parmi eux, Ricardo Gonzá­lez Alfonso, direc­teur de la revue De Cuba, le cor­res­pon­dant de Repor­ters sans fron­tières, libé­rable en 2023.

[Sources : RSF, Paris et Échange inter­na­tio­nal de la liberté d’expression, Ottawa (IFEX)]


Purge à Cuba. Fidel tire encore les ficelles

Peut-​être mou­rant mais pas mort ! Cas­tro Fidel tire encore les ficelles à la tête de son île. Il vient en effet de limo­ger deux hauts res­pon­sables du gou­ver­ne­ment, selon une pro­cé­dure qui fleure « bon » la purge stalinienne.

Car­los Lage, était vice-​président et chef de cabi­net et Felipe Perez Roque ministre des rela­tions exté­rieures. Ce der­nier avait été nommé chef de la diplo­ma­tie en 1999, à l’âge de 34 ans, après avoir été pen­dant sept ans le secré­taire par­ti­cu­lier de Fidel Castro.

Tous deux ont été mis en dis­grâce par Fidel Cas­tro lui-​même qui, jusqu’alors, les consi­dé­rait comme de ses plus « fidèles » ser­vi­teurs. Leur éjec­tion annon­cée la semaine der­nière par Raúl avait pu faire croire en un geste d’affirmation du « petit frère » (75 ans) ainsi décidé à s’affranchir de l’inusable « líder máximo ». Que nenni ! C’est bien Fidel lui-​même qui, dans une de ses « Reflexiones » publiée le 3 mars dans le quo­ti­dien Granma, a pro­noncé – sans les citer nom­mé­ment – la mise en dis­grâce de deux hommes, accu­sés de « conduite indigne ». Cita­tion exacte : « Le miel du pou­voir pour lequel ils n’ont consenti aucun sacri­fice a éveillé en eux des ambi­tions qui les ont conduits à jouer à un rôle indigne. L’ennemi exté­rieur a nourri bien des illu­sions à leur égard. »

En d’autres termes que la langue de bois, et faute de plus de pré­ci­sions, il s’agit bel et bien d’une tra­hi­son au pro­fit des États-​Unis. Et dans la tra­di­tion des pro­cès de Mos­cou ou du moins de leur « ins­truc­tion », les deux appa­rat­chiks ont fait une auto­cri­tique publiée le 5 mars par les médias cubains. Dans une lettre au pré­sident, les deux poli­ti­ciens affirment avoir com­mis des « erreurs » et devoir quit­ter leurs fonc­tions à la suite de ces mêmes « erreurs ». « Je recon­nais les erreurs com­mises et en assume la res­pon­sa­bi­lité. Je consi­dère comme juste et pro­fonde l’analyse réa­li­sée lors de la der­nière réunion du Bureau poli­tique », écrit Car­los Lage dans sa lettre datée du 3 mars. Quelles « erreurs » ? Mys­tère.

Car­los Lage était connu pour ses timides réformes intro­duites dans les années 1990 quand l’économie cubaine subis­sait le contre­coup de l’arrêt des sub­sides sovié­tiques. Felipe Roque était chef de la diplo­ma­tie depuis dix ans et jusqu’à ces der­niers jours où il eut à rece­voir l’émissaire de Sar­kozy, Jack Lang.

Lage et Roque sont de ces « quin­cas » sur les­quels pou­vait repo­ser une pos­sible ouver­ture du régime. Des « jeunes » hommes trop pres­sés sans doute et qui auraient pu com­mettre quelque impru­dence dans un sys­tème mili­taire et poli­cier tenu par de puis­sants ser­vices de renseignement.

Ce ne sont pas les pre­mières têtes qui tombent sans expli­ca­tion. En avril der­nier, le ministre de l’éducation Luis Igna­cio Gomez avait connu le même sort, accusé par Fidel d’avoir « perdu sa conscience révo­lu­tion­naire » après 18 ans de ser­vice.. Avant lui, en 1999, Roberto Robaina, le pré­dé­ces­seur de Felipe Perez Roque au minis­tère des affaires étran­gères avait aussi été bru­ta­le­ment limogé et exclu du parti com­mu­niste cubain en 2002. En 2006, Juan Car­los Robin­son, membre du Bureau poli­tique du PCC, avait été condamné à 12 ans de pri­son pour « tra­fic d’influence ».

Plus avant encore, il y a vingt ans, et autre­ment plus grave, il y eut l’affaire Ochoa. Arnaldo Ochoa, géné­ral de tous les com­bats, héros natio­nal – Sierra Maes­tra, Santa-​Clara avec le Che, Baie des Cochons, puis Vene­zuela, Éthio­pie et Angola – condamné à mort et exé­cuté en 1989 pour « tra­fic de drogues ». Il avait eu le tort de résis­ter aux Cas­tro et même de pré­pa­rer une évo­lu­tion du régime. Démas­qué, Fidel lui avait imposé un mar­ché de dupes : prendre sur lui ce tra­fic de drogues entre Cuba et les nar­cos de Colom­bie que la CIA s’apprêtait à mettre au grand jour, en échange d’une condam­na­tion à la pri­son avec une libé­ra­tion arran­gée ensuite. D’où la confes­sion auto­cri­tique de Ochoa, qui fut cepen­dant exé­cuté un mois après sa condam­na­tion à mort. Le régime fit de ce pro­cès, tenu par des juges mili­taires, une opé­ra­tion de pro­pa­gande dont il a le secret. On peut en suivre les prin­ci­pales phases sur inter­net (taper « Arnaldo Ochoa » sur Google). C’est stu­pé­fiant – sans mau­vais jeu de mots.

Les diri­geants cubains ont tou­jours voulu cacher toute dis­si­dence et même tout désac­cord avec la ligne poli­tique. Le régime ne peut admettre que des déviances ou des « fautes morales » personnelles.

Le parti com­mu­niste cubain est aujourd’hui tiraillé entre prag­ma­tiques, par­ti­sans d’une ouver­ture de l’économie et de la diplo­ma­tie, et conser­va­teurs, qui s’obstinent à main­te­nir le modèle exis­tant mal­gré les graves dif­fi­cul­tés que connaît le peuple cubain. L’arrivée de Barack Obama et la pers­pec­tive d’une détente avec les Etats-​Unis ont accen­tué les dis­sen­sions, sur­tout si, à terme, une levée de l’embargo place le régime cubain devant sa propre ina­nité éco­no­mique et le signe patent de son échec poli­tique. Que l’Histoire ne les acquitte pas, c’est par des­sus tout ce que redoutent les frères Castro.


CUBA À L’AN 50 DE LA RÉVOLUTION CASTRISTE (reportage)

« L’espérance était verte,

la vache l’a mangée »

Monde de façades et de double-​jeu. Cuba, miroir aux alouettes béates, ces ado­ra­teurs exo­tiques en mal de « Che » ou tou­ristes bala­dés, pour­voyeurs de devises qui ali­mentent le pre­mier biz­ness de l’île, bien avant le cigare et le nickel. La dic­ta­ture caraïbe tient par ses charmes, eux-​mêmes lif­tés grâce à un art consommé du maquillage. A cin­quante ans – ce 1er jan­vier, elle va fêter ça en grands pompes – la Révo­lu­tion cas­triste fait vrai­ment vieille déca­tie. C’est ainsi, quand on n’assume pas son âge, ses rides, ses vices.

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Tri­ni­dad. Croi­se­ment d’américaines. Entre les deux ailes de la Ply­mouth, le gamin en tee-​shirt « Miami Beach » tire la langue au pho­to­graphe… et à un demi-​siècle de cas­trisme [© gp]

La Havane, début novembre. Pedro me montre le bout rafis­tolé de ses chaus­sures. Il est méde­cin psy­chiatre. « Que pen­ser de cette réa­lité ? Mes chaus­sures ont plus de deux ans, elles sont usées mais je n’ai pas les moyens d’en chan­ger car je gagne 450 pesos par mois ! » À moins de 20 euros, son salaire atteint pour­tant le triple du revenu mini­mum cubain (150 pesos, à peine 6 euros). Pedro a la déprime, ancrée au fil des années de sa qua­ran­taine sans espé­rance. Il n’a qu’un but : man­ger et faire man­ger les siens. Comme tout Cubain. Tra­vailler deux fois, l’officielle et l’autre, la com­bine. « Para comer », pour man­ger. C’est le leit­mo­tiv. « Si je change de chaus­sures, insiste Pedro, on ne mange pas à la mai­son ! Et je suis médecin !»

On s’est assis sur un muret isolé, dans un square proche de l’hôpital où il tra­vaille, dans le Vedado, quar­tier plu­tôt chic de la capi­tale – à deux heures de bus de son domi­cile, en ban­lieue loin­taine. Ter­rible désir d’expression – ce sera une constante dans mes ren­contres – qui se libère une fois la confiance éta­blie. On vient de mar­cher durant plus d’une heure, sans autre but que d’avancer en par­lant, ne pas res­ter sur place, ris­quer les oreilles rap­por­teuses. On tourne autour de la place de la Révo­lu­tion, ce grand œuvre sta­li­nien, sta­tue colos­sale de José Marti – l’Apôtre, comme ils l’appellent –, por­trait géant du Che – le Héros –, tri­bune d’où Fidel a massé les masses – le Pue­blo sanc­ti­fié – à pleines heures de palabres. Pedro se lâche de plus en plus, lui fils d’un ancien maqui­sard de la Sierra Maes­tra, lui qui n’en peut plus de cette logor­rhée de slo­gans pom­peux, de ces appels à la mobi­li­sa­tion, à la morale, à la pureté. Il ricane.

»> Suite dans Poli­tis de cette semaine.

»> Voici le lien du site de Poli­tis et de l’amorçage de mon article . Vous y trou­ve­rez sur­tout une suite de com­men­taires dont cer­tains valent le détour…


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  • « L’argument fon­da­men­tal pour la liberté d’expression est le carac­tère dou­teux de toutes nos croyances » Ber­trand Russell
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