On n'est pas des moutons

Mot-clé: écologie


Un peu d’air, de senteurs, de hauteur…

La BBC a deman­dé au réa­li­sa­teur de docu­men­tai­res Jack Johns­ton d’aller fil­mer le prin­temps au Japon avec son dro­ne. Et qui dit prin­temps au Japon, dit ceri­siers en fleurs. Pour­vu qu’on aille vers le Temps des ceri­ses ! [Pas­sez en plein écran : on s’y croi­rait !]


Présidentielles. Pour Elzéard Bouffier, l’homme et ses arbres

L’Ange blanc, le Bour­reau de Béthu­ne et Roger Cou­derc en mon­sieur Loyal… Ima­ge plus que jau­nie de la télé en noir & blanc. En cou­leur, sur écran plat et dans l’apparat des stu­dios pom­peux des grands moments vides, très peu pour moi. Devant l’affligeante par­tie de cat­ch, j’ai tenu un quart d’heure, ques­tion de san­té. De plus cou­ra­geux m’ont résu­mé l’affaire, et ce matin, avec ma dose de radio, j’ai com­pris que j’en savais assez pour me dire que je n’avais rien per­du, sur­tout pas mon temps.

J’ai aus­si cru com­pren­dre que, sur le ring poli­ti­co-télé­vi­suel, l’une pra­ti­quait en effet le cat­ch – coups bas et appels à la vin­dic­te de la sal­le (le Peu­ple !) ; tan­dis que l’autre s’essayait plu­tôt à la boxe, dite fran­çai­se en l’occurrence, donc sans exclu­re les coups de tata­ne. En gros, le com­bat était pipé, com­me pré­vi­si­ble. D’un côté, un dogue qui jouait son va-tout dans la pro­voc, la har­gne et les lita­nies men­son­gè­res ; de l’autre, un pré­si­den­tia­ble se devant de la jouer plus fin. Ce ne lui fut pas bien dif­fi­ci­le, au vu de la gros­siè­re char­ge oppo­sée. De ce seul point de vue on ne peut décla­rer le mat­ch nul, enco­re moins archi­nul. Car la for­me aura par­lé, l’emportant sur le fond. C’est pres­que tou­jours le pro­pre des com­bats télé­vi­sés, por­tés à ren­for­cer la bina­ri­té des com­por­te­ments et des idées (quand il y en a) et, fina­le­ment, à sacrer le mani­chéis­me com­me seule mode de pen­sée.

canard-ni-ni

Un ni-ni non ambi­gu…

Par­tant de là, sans besoin d’en rajou­ter sur le spec­ta­cle lui-même, il sem­ble qu’« on » ne soit pas plus avan­cé après qu’avant. Et aus­si que le ni-ni ne repré­sen­te en rien un troi­siè­me pla­teau à la balan­ce binai­re. L’enjeu demeu­re, sauf à consi­dé­rer que « les jeux » sont faits. Il en fut ain­si, il y a peu, entre une naï­ve arri­vée et un fada dan­ge­reux qui, depuis, sème le souk sur tou­te la pla­nè­te. Car la déma­go­gie peut « payer », sur­tout en mon­naie de sin­ge (en dol­lars com­me en « nou­veaux » francs).

Mais enfin : même si, hier soir, je me suis abs­te­nu en fuyant l’affligeante jou­te déma­go­gi­que, je me retrou­ve bien rat­tra­pé le matin-même par l’évidence : fai­re l’autruche n’a jamais écar­té le dan­ger.

Mon vieux pote Elzéard Bouf­fier 1, dor­mait hier soir du som­meil du jus­te ; il n’a d’ailleurs pas la télé. Il s’est levé au petit matin, pour arpen­ter son pays, avec son sac de glands, sa bar­re de fer… Tan­dis que la veille, des pos­tu­lants à gou­ver­ner la Fran­ce, sinon le mon­de, n’ont pas même eu une paro­le pour évo­quer le désas­tre éco­lo­gi­que qui bou­le­ver­se la pla­nè­te, mena­ce l’humanité entiè­re ! Elzéard, ce matin, com­me hier et demain, plan­te ses chê­nes, ses hêtres et bou­leaux. J’ai écrit ici que je vote­rai pour lui. Pour lui, en effet, je vote­rai. Au nom de l’Anarchie géné­reu­se et com­me disait un autre grand viveur, l’écrivain rou­main Panaït Istra­ti : Pour avoir aimé la ter­re.

> Cadeau de Gio­no, le plus beau mes­sa­ge à l’humanité (pdf) : Gio­no-L_Homme_­qui_­plan­tait_des_ar­bres

Notes:

  1. Lire ici, et .

Mélenchon, l’homme qui ne plantait rien (ou qui plantait tout)

Jean-Luc-Melenchon

[Ph. Gerhard Val­ck, 2015, domai­ne public]

De la mélas­se pré­si­den­tiel­le, que pour­rait-il sor­tir de bon ? Qu’ajouter à cet­te tris­te ques­tion ? « C’est pour dire » n’avait donc rien à dire sur ce cha­pi­tre. Sauf  à le consi­dé­rer sous la plu­me ins­pi­rée d’Eugène Pot­tier écri­vant L’Internationale : « Il n’est pas de sau­veurs suprê­mes / Ni Dieu, ni César, ni Tri­bun ». L’air est aujourd’hui plu­tôt éven­té, mais le mes­sa­ge res­te d’une navran­te actua­li­té. Ain­si m’est-il reve­nu l’autre soir (23/2/17) à la télé en regar­dant le spec­ta­cle mon­té autour de Jean-Luc Mélen­chon. 1

Mélen­chon, ce soir-là, n’a pas craint de se pré­sen­ter com­me « un tri­bun » et même com­me « le tri­bun du peu­ple ». Oui : « Je suis le tri­bun du peu­ple », a-t-il ren­ché­ri, modes­te… On sait l’homme por­té à l’admiration de lui-même, qu’il clo­ne à l’occasion par holo­gram­me inter­po­sé, réus­sis­sant ain­si l’admirable syn­thè­se du Spec­ta­cle à la fois poli­ti­cien & tech­no­lo­gi­que. « Miroir, mon beau miroir… », cet­te si vieille fas­ci­na­tion égo­cen­tri­que… De nos jours – à l’ère du tout média­ti­que – la conquê­te et l’exercice du pou­voir pas­sent par la mise en spec­ta­cle du ges­te et de la paro­le, sur­tout de la paro­le. Il est signi­fi­ca­tif et cocas­se que cet­te émis­sion de Fran­ce 2 s’intitule Des Paro­les et des Actes

Tan­dis que la poli­ti­que se résu­me au Ver­be, à l’effet de tri­bu­ne (pour tri­buns…), un gou­ver­ne­ment peut se res­trein­dre à un seul minis­tè­re, celui de la Paro­le. Cet­te pra­ti­que est, elle aus­si, vieille com­me le mon­de poli­ti­que ; elle remon­te même à la rhé­to­ri­que des Anciens, qui l’avaient éle­vée au rang du dis­cours phi­lo­so­phi­que. Disons qu’aujourd’hui, seul le dis­cours a sub­sis­té. Enfin, sur­tout le dis­cours, par­fois quel­ques idées. Aucun poli­ti­cien n’y échap­pe, sur­tout pas les can­di­dats à la pré­si­den­ce. Il peut être inté­res­sant, voi­re dis­trayant, de lire entre les lignes des ver­bia­ges élec­to­raux, d’en décryp­ter aus­si les non-dits, à l’occasion expri­més par le corps – atti­tu­des, ges­tes, tona­li­tés.

À cet égard, la par­lu­re de Hol­lan­de ponc­tuée, et même truf­fée de « euh… », s’avère tout à fait révé­la­tri­ce de sa gou­ver­nan­ce à base d’hésitations, de dou­tes peut-être et de renon­ce­ments. 2 Cel­le de Mélen­chon, elle, si elle ne man­que pas de souf­fle, res­pi­re peu et ne s’autorise aucun silen­ce. Pas de pla­ce pour le dou­te ou le ques­tion­ne­ment dans cet­te paro­le péremp­toi­re, défi­ni­ti­ve. Un pro­pos sou­vent abrupt, cas­sant, dont son auteur prend par­fois conscien­ce ; alors, il ten­te de se repren­dre par une pirouet­te, com­me dans l’émission de jeu­di : « Eh, on peut plai­san­ter, je suis méri­dio­nal… il y a du Pagnol en moi ! » Ouais… Et du Gio­no aus­si ?

Car Mélen­chon doit se prou­ver en huma­nis­te  3, ce qui ne lui sem­ble donc pas si natu­rel… Voi­là qu’arrive l”« invi­té sur­pri­se » – tou­jours dans la même émis­sion –, le comé­dien Phi­lip­pe Tor­re­ton  4 Or, il a appor­té, pour l’offrir à Mélen­chon, le livre de Jean Gio­no, L’Homme qui plan­tait des arbres. « [Un livre] fon­da­men­ta­le­ment immo­ral ! », lan­ce tout aus­si­tôt Mélen­chon. Éton­ne­ment du comé­dien, qui s’explique néan­moins sur le sens de ce choix lié à l’urgence éco­lo­gi­que, en lit un pas­sa­ge et se lève pour l’offrir au poli­ti­cien du jour, que l’on relan­ce : alors, quel­le immo­ra­li­té ? « L’immoralité, lan­ce Mélen­chon, vient du fait que cet­te his­toi­re est écri­te pen­dant la guer­re, et que quand on lut­te contre le nazis­me on plan­te pas des arbres, on prend une arme et on va se bat­tre ! »

L’ancien mili­tai­re – non : mili­tant trots­kys­te, diri­geant de l’OCI (Orga­ni­sa­tion com­mu­nis­te inter­na­tio­na­lis­te) de Besan­çon (1972-79 selon Wiki­pé­dia), a lâché sa leçon de mora­le, cel­le du poli­ti­cien pro­fes­sion­nel qu’il n’a ces­sé d’être – puis­que c’est un « métier ». Et ain­si de repren­dre, en les sous-enten­dant, les accu­sa­tions vichys­tes et col­la­bo­ra­tion­nis­tes à l’encontre de Gio­no. Lequel avait pris le fusil à baïon­net­te, enfin celui qu’on lui avait mis d’office dans les mains, dès jan­vier 1915, pour ses vingt ans, direc­tion la Som­me, Ver­dun, le Che­min des dames, où il n’est « que » gazé alors qu’il y perd son meilleur ami et tant d’autres. Cho­qué par l’horreur de la guer­re, les mas­sa­cres, la bar­ba­rie, l’atrocité de ce qu’il a vécu dans cet enfer, il devient un paci­fis­te convain­cu. Jus­ques et y com­pris la secon­de gran­de bar­ba­rie. En 1939, s’étant pré­sen­té au cen­tre de mobi­li­sa­tion, il est arrê­té et déte­nu deux mois pour cau­se de paci­fis­me (Il avait signé le tract « Paix immé­dia­te » lan­cé par l’anarchiste Louis Lecoin). Durant la guer­re, il conti­nue à écri­re et publie des arti­cles dans des jour­naux liés au régi­me de Vichy. A la Libé­ra­tion, il est arrê­té, mais relâ­ché cinq mois plus tard sans avoir été incul­pé. 5

J’en reviens à notre sujet, sans m’en être vrai­ment éloi­gné, je crois. En refu­sant de consi­dé­rer pour ce qu’il est, le mes­sa­ge pro­fond – éco­lo­gis­te avant la let­tre, huma­nis­te et uni­ver­sel – de L’Homme qui plan­tait des arbres, pour pla­cer sa paro­le mora­li­sa­tri­ce, le patron de La Fran­ce insou­mise s’érige en Fou­quier-Tin­vil­le du Tri­bu­nal révo­lu­tion­nai­re. Il tran­che. Il se pose en garant du « pur et dur », lui que les guer­res ont heu­reu­se­ment épar­gné, qui n’a pas eu à résis­ter – l’arme à la main –, ni même à s’insoumettre. Lui qui, cer­tes, connut les tran­chées du Par­ti socia­lis­te durant 32 ans (1976-2008) et, tour à tour, les affres du conseiller géné­ral de Mas­sy (1998-2004), du séna­teur de l’Essonne (2004-2010), du minis­tre sous Chi­rac-Jos­pin (2000-2002), du pré­si­dent du Par­ti de gau­che (2009-2014), du dépu­té euro­péen depuis 2009. Que de com­bats héroï­ques, à mains nues cet­te fois ! (Quel­le bel­le retrai­te en pers­pec­ti­ve aus­si, non ?)

Il en a usé de la dia­lec­ti­que, de la stra­té­gie, de la tac­ti­que ! Il en a mâché de la paro­le ver­ba­le ! Tout ça pour rabais­ser le débat poli­ti­que à un cal­cul poli­ti­cien mina­ble. Pour­tant, il l’assure :

– « À mon âge, je fais pas une car­riè­re ; je veux pas gâcher, détrui­re ; j’ai de la hai­ne pour per­son­ne ; il faut convain­cre ! J’ai jamais été mélen­cho­nis­te ! [sic]

– Alors vous seriez prêt à vous reti­rer devant Benoît Hamon ?

Pour­quoi pas lui ? J’ai 65 ans, je veux pas dila­pi­der ! [re-sic]»

Alors Tor­re­ton, deve­nu pâle, sem­ble jeter l’éponge. Non pas tant qu’il se soit dégon­flé, com­me il a été dit, de lui poser LA ques­tion pour laquel­le il avait été l’« invi­té sur­pri­se ». Non, on dirait plu­tôt qu’il com­prend alors que c’est cuit, que Mélen­chon ne démor­dra pas, que sa « voca­tion », son « métier » c’est de s’opposer, de bai­gner dans ce mari­got où il se com­plaît, où son égo enfle avec déli­ce. Un demi-siè­cle de « métier » n’empêche pas, à l’évidence, de s’agripper à une pué­ri­le dia­lec­ti­que de cour d’école.

Et dès le len­de­main de l’émission, il pré­ten­dait sans amba­ges ne pas se sou­ve­nir d’avoir par­lé de rap­pro­che­ment avec le can­di­dat socia­lis­te. « J’ai dit ça hier soir ? Je ne m’en rap­pel­le pas ! » a-t-il assu­ré. À la sor­tie d’un déjeu­ner avec le secré­tai­re natio­nal du PCF, Pier­re Lau­rent, il a reje­té l’idée d’un ras­sem­ble­ment : « Ça n’a pas de sens aujourd’hui. De quoi par­le-t-on ? Benoît Hamon dit qu’il pro­po­se sa can­di­da­tu­re. Moi aus­si. Si vous vou­lez que le pro­gram­me s’applique, la meilleu­re des garan­ties, c’est moi ! » Ain­si, pour lui, la ques­tion d’un ral­lie­ment ne se pose même pas. « Non, faut pas rêver, ça n’aura pas lieu. D’ailleurs, per­son­ne ne le pro­po­sait », a-t-il assé­né.

Le trots­kys­te est reve­nu au galop : « Faut pas comp­ter sur nous pour aller fai­re l’appoint d’une for­ce poli­ti­que qui a du mal à remon­ter sur le che­val ». Aurait-il donc choi­si « objec­ti­ve­ment » l’option Mari­ne Le Pen ? 6 Ira-t-il ain­si jusqu’à refu­ser tou­te col­la­bo­ra­tion avec ce qui res­te de la social-démo­cra­tie, sous enten­du avec Benoît Hamon, puisqu’investi par le Par­ti socia­lis­te ? Ou enco­re, esti­me-t-il que Macron va l’emporter, que l’affaire est pliée et que sa plan­che de salut, par consé­quent, rési­de enco­re et tou­jours dans les déli­ces de l’éternelle oppo­si­tion, dans un hors-sol en quel­que sor­te, à l’abri de tou­te impu­re­té, de tout com­pro­mis.

Com­me si la démo­cra­tie ce n’était pas l’art sub­til des arran­ge­ments accep­ta­bles par le plus grand nom­bre – jamais par tous, évi­dem­ment. Com­me si la vie même ne rele­vait pas en per­ma­nen­ce de ses com­bi­nai­sons com­plexes, ni blan­ches ni noi­res. La pre­miè­re – la démo­cra­tie – se comp­te en siè­cles, par­fois seule­ment en années ; quel­ques semai­nes peu­vent suf­fi­re à l’anéantir. La vie, elle, remon­te à des mil­lions d’années ; elle res­te à la mer­ci de la bêti­se des humains.

Si je vote, ce sera pour Elzéard Bouf­fier, qui plan­tait des arbres.


En pri­me, le très beau film d’animation d’après le récit de Jean Gio­no, dit par Phi­lip­pe Noi­ret, réa­li­sé par Fré­dé­ric Back (1924-2013), Cana­da 1987. L’Homme qui plan­tait des arbres a rem­por­té l’Oscar du meilleur court métra­ge décer­né par l’Academy of Motion Pic­tu­re Arts and Scien­ces de Los Ange­les, aux États-Unis, le 11 avril 1988.

Notes:

  1. Je dis bien spec­ta­cle, au sens de Guy Debord et sa Socié­té du spec­ta­cle (1967); c’est-à-dire au sens de la sépa­ra­tion entre réa­li­té et idéo­lo­gie, entre la vie et sa repré­sen­ta­tion. Dans ce sens la socié­té est deve­nue « une immen­se accu­mu­la­tion de spec­ta­cles », pro­lon­ge­ment de l’« immen­se accu­mu­la­tion de mar­chan­di­ses » énon­cée par Marx dans Le Capi­tal. Au « féti­chis­me de la mar­chan­di­se » (et des finan­ces), puis à celui du Spec­ta­cle, il y aurait lieu aujourd’hui d’ajouter, à la façon d’un Jac­ques Ellul, le féti­chis­me tech­no­lo­gi­que.
  2. Sur cet­te adé­qua­tion idéa­le « paroles/actes », voir ici mon arti­cle de 2014 sur Jau­rès.
  3. « Droit-de-l’hommiste », il est sans dou­te, car cela relè­ve enco­re de la paro­le poli­ti­que, dif­fé­ren­te du sens de l’humain. Je me gar­de d’aborder ici le cha­pi­tre de ses tro­pis­mes lati­nos envers Cha­vez et les Cas­tro – sans par­ler de Pou­ti­ne.
  4. De gau­che, éco­lo­gis­te, il tient actuel­le­ment le rôle-titre dans La résis­ti­ble Ascen­sion d’Arturo Ui, de Brecht – que j’ai vue et appré­ciée il y a peu à Mar­seille ; piè­ce ô com­bien actuel­le sur le fas­cis­me pré­sen­té en l’occurrence com­me « résis­ti­ble »… espé­rons !
  5. Dès 1934, Gio­no avait affir­mé un paci­fis­me inté­gral ancré en pro­fon­deur dans ses sou­ve­nirs d’atrocités de la Gran­de Guer­re. Le titre de son arti­cle paci­fis­te publié dans la revue Euro­pe en novem­bre 1934 « Je ne peux pas oublier » attes­te de cet­te emprein­te indé­lé­bi­le de la guer­re dont il refu­se tou­te légi­ti­ma­tion, même au nom de l’antifascisme. Il affir­me dans « Refus d’obéissance », en 1937, que si un conflit écla­te, il n’obéira pas à l’ordre de mobi­li­sa­tion.
  6. Rap­pel : Jusqu’à l’avènement d’Hitler, l’objectif prin­ci­pal du Par­ti com­mu­nis­te alle­mand demeu­rait la des­truc­tion du Par­ti social-démo­cra­te. Voir à ce sujet Sans patrie ni fron­tiè­res, de Jan Val­tin, impla­ca­ble témoi­gna­ge d’un marin alle­mand sur le sta­li­nis­me en action. Ed. J-C Lat­tès, 1975.

Qui a dit « Je suis Haïti » ? Personne

Ce mon­de a le tour­nis. Ce mon­de don­ne le tour­nis. Et on ne sait plus où tour­ner la tête : la Syrie, l’Irak, la Libye, la Pales­ti­ne, la Soma­lie, le Yémen et tous ces lieux de conflits sans fin, incom­pré­hen­si­bles à la plu­part d’entre nous, à défaut de pou­voir les expli­quer. À ce sinis­tre tableau géo­po­li­ti­que, il faut désor­mais ajou­ter celui des dérè­gle­ments cli­ma­ti­ques qui ris­quent d’égaler bien­tôt ceux de la folie des hom­mes – d’ailleurs ils en relè­vent aus­si. C’est sans dou­te le cas de l’ouragan Mat­thew qui s’est déchaî­né sur une par­tie des Caraï­bes, dévas­tant en par­ti­cu­lier Haï­ti où il a cau­sé près de 1.000 morts et semé la déso­la­tion.

Quel­les sont les consé­quen­ces du réchauf­fe­ment cli­ma­ti­que sur les cyclo­nes ?

Fabri­ce Chau­vin, cher­cheur au Cen­tre natio­nal de recher­ches météo­ro­lo­gi­ques : – Selon les modè­les scien­ti­fi­ques les plus pré­cis, le nom­bre glo­bal de cyclo­nes dans le cli­mat futur devrait être sta­ble, voi­re en légè­re bais­se. Mais dans le même temps, on s’attend à une haus­se des cyclo­nes les plus inten­ses, qui s’explique notam­ment par l’augmentation des tem­pé­ra­tu­res des océans. On va aller vers des phé­no­mè­nes plus puis­sants, asso­ciés à des pluies plus inten­ses, d’environ 20 % supé­rieu­res. [Le Mon­de, 07/10/2016]

Haïti. Un autre mal­heur a frap­pé cet­te île tant de fois meur­trie – y com­pris par les dic­ta­tu­res suc­ces­si­ves –, c’est celui de l’indifférence. Car les « obser­va­teurs » n’avaient d’yeux que pour les États-Unis. « Seraient-ils tou­chés eux aus­si par cet­te même tem­pê­te ? » Seule cet­te ques­tion comp­tait. Rien ou pres­que pour les vic­ti­mes haï­tien­nes. Pas même un « Je suis Haï­ti »…

C’est pour aler­ter le mon­de sur cet­te soli­da­ri­té à géo­mé­trie varia­ble que Miguel Vil­lal­ba Sán­chez, un artis­te espa­gnol, a réa­li­sé ce des­sin :

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« Per­son­ne n’est Haï­ti », en effet.

« Je suis Char­lie, je suis Orlan­do, je suis Paris, je suis Bruxel­les »… Mais pas de « Je suis Haï­ti »… Pour­quoi ? Pays trop petit, trop loin, trop noir, trop pau­vre, trop…

Ce pays (situé sur la même île que la Répu­bli­que Domi­ni­cai­ne), qui a quand même per­du 900 per­son­nes dans l’ouragan Mat­thew, n’a pas sus­ci­té d’émotion en pro­por­tion de son dra­me. Tous les regards média­ti­ques étaient bra­qués vers Mia­mi. En cher­cher les cau­ses revient à ques­tion­ner l’état du mon­de, la géo-poli­ti­que, l’injustice, les conflits, le cli­mat… On en revient au point de départ.

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Cet­te pho­to de l’Unicef résu­me tout. Contre l’indifférence, on peut adres­ser un donhttps://don.unicef.fr/urgences/ 


Japon. L’élection d’un gouverneur rebat les cartes du nucléaire

En pro­ve­nan­ce du Japon, la nou­vel­le n’a pas ému nos médias : la région où se trou­ve la plus puis­san­te cen­tra­le ato­mi­que du mon­de, Kashi­wa­za­ki-Kari­wa (sept réac­teurs), va désor­mais être diri­gée par un gou­ver­neur anti­nu­cléai­re. Ce qui rebat les car­tes de l’énergie ato­mi­que – pas seule­ment au Japon.

Ryui­chi Yoneya­ma, 49 ans, a en effet rem­por­té, hier diman­che, les élec­tions dans la pré­fec­tu­re de Nii­ga­ta (nord-ouest du Japon). L’autorisation du gou­ver­neur étant requi­se pour la remi­se en ser­vi­ce des réac­teurs arrê­tés depuis Fuku­shi­ma, cet­te nou­vel­le don­ne consti­tue un coup dur pour Tep­co, l’exploitant qui espé­rait sau­ver ses finan­ces en relan­çant ces sept réac­teurs, les seuls lui res­tant après l’arrêt des deux cen­tra­les de Fuku­shi­ma, sui­te à la catas­tro­phe de mars 2011. Dès ce lun­di, le cours de Tep­co a dévis­sé de 8 % à la bour­se de Tokyo (la plus for­te chu­te du Nik­kei : -7,89% à 385 yens).

La cen­tra­le de Kashi­wa­sa­ki avait été sérieu­se­ment bous­cu­lée par un impor­tant séis­me en juillet 2007 qui avait pro­vo­qué un incen­die et des fui­tes d’eau radio­ac­ti­ve. Depuis, alors que la cen­tra­le est tou­jours à l’arrêt, huit incen­dies se sont décla­rés dans les dif­fé­ren­tes uni­tés [Sour­ce : The Japan Times, 6/3/2009]. Pour autant, les auto­ri­tés ont don­né le feu vert en février 2009 pour le redé­mar­ra­ge (désor­mais com­pro­mis) de l’unité n°7.

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La cen­tra­le nucléai­re de Kashi­wa­sa­ki a frô­lé le désas­tre lors du séis­me du 16 juillet 2007 qui a pro­vo­qué un incen­die et des fui­tes d’eau radio­ac­ti­ve pré­fi­gu­rant la catas­tro­phe de Fuku­shi­ma moins de 4 ans plus tard. [Ph. d.r.]

L’Agen­ce inter­na­tio­na­le pour l’énergie ato­mi­que (AIEA) avait alors dépê­ché une mis­sion diri­gée par le Fran­çais Phi­lip­pe Jamet, haut diri­geant de l’Auto­ri­té de sûre­té nucléai­re fran­çai­se (ASN). Le rap­port publié s’était conten­té de quel­ques recom­man­da­tions ano­di­nes, assu­rant que les cen­tra­les japo­nai­ses pou­vaient résis­ter à tout évé­ne­ment sis­mi­que ou cli­ma­ti­que. La catas­tro­phe de Fuku­shi­ma a dra­ma­ti­que­ment rabais­sé le caquet de nos arro­gants experts. 1

Aujourd’hui, trois seule­ment des 54 réac­teurs nucléai­res japo­nais sont en ser­vi­ce mais le gou­ver­ne­ment de l’ultranationaliste (et ultra pro­nu­cléai­re) Shin­zo Abe use de tou­tes les pres­sions pour essayer d’obtenir la redé­mar­ra­ge d’autres réac­teurs, mal­gré l’opposition de la popu­la­tion.

Ces réou­ver­tu­res sont contre­car­rées par des déci­sions de jus­ti­ce ou par le veto de cer­tains gou­ver­neurs régio­naux. Voi­là pour­quoi l’élection de Ryui­chi Yoneya­ma à la tête de la région de Nii­ga­ta est un coup ter­ri­ble por­té aux pro­jets fous des pro­nu­cléai­res (et au cours en bour­se de Tep­co) : ce cou­ra­geux nou­veau gou­ver­neur va refu­ser la remi­se en ser­vi­ce des sept réac­teurs de Kashi­wa­sa­ki.

Sous peu, les trois réac­teurs japo­nais en ser­vi­ce devront s’arrêter pour main­te­nan­ce et, com­me ce fut déjà le cas pen­dant près de deux ans en 2014 et 2015, le Japon fonc­tion­ne­ra à nou­veau avec 0% de nucléai­re. Si 130 mil­lions de Japo­nais peu­vent vivre sans nucléai­re, com­ment pré­ten­dre enco­re que c’est « impos­si­ble » pour deux fois moins de Fran­çais ? 2

Notons enco­re que cet­te élec­tion et ses consé­quen­ces consti­tuent une mau­vai­se nou­vel­le pour les nucléa­ris­tes fran­çais – entre autres – et en par­ti­cu­lier pour EDF et Are­va qui misent sur le retour de la droi­te au pou­voir pour relan­cer leur offen­si­ve sur le mar­ché mon­dial de l’énergie, y com­pris en Fran­ce, bien enten­du !

C’est vrai­sem­bla­ble­ment pour cet­te rai­son de pros­pec­ti­ve poli­ti­que (pour ne pas dire de pro­ba­bi­li­té) qu’EDF s’est enga­gée, dans un contrat fran­co-chi­nois, à livrer à Hink­ley Point, sud de l’Angleterre, d’ici à fin 2025 – sans déra­pa­ge du calen­drier et des coûts – deux réac­teurs nucléai­res EPR de 1 650 méga­watts cha­cun pour un devis de près de 22 mil­liards d’euros. Cela, alors que les chan­tiers EPR en cours déra­pent sur les coûts et les délais, et que les finan­ces de l’entreprise fran­çai­se sont au plus bas.

Notes:

  1. On peut pren­dre la mesu­re de cet­te arro­gan­ce lors d’un débat télé­vi­sé de « C dans l’air » dif­fu­sé sur la Cinq en 2007, peu après le séis­me qui avait secoué la cen­tra­le de Kashi­wa­sa­ki. Débat auquel par­ti­ci­pait Sté­pha­ne Lhom­me, de l’Obser­va­toi­re du Nucléai­re, pré­co­ni­sant la fer­me­tu­re d’urgence d’au moins 20 réac­teurs au Japon si l’on vou­lait évi­ter un nou­veau Tcher­no­byl. Aver­tis­se­ment bien sûr non pris en comp­te. À pei­ne qua­tre ans plus tard, c’était Fuku­shi­ma.
  2. Bien sûr, c’est là qu’on res­sort le contre argu­ment de l’effet cli­ma­ti­que (tant nié par les mêmes avant son évi­den­ce) pro­vo­qué par les éner­gies fos­si­les. Tan­dis que le « tout nucléai­re » a frei­né le déve­lop­pe­ment, en Fran­ce notam­ment, des éner­gies alter­na­ti­ves renou­ve­la­bles.

Boues rouges en Méditerranée. Déjà Alain Bombard, en 1964 !

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Avant de se jeter dans la mer, la condui­te a par­cou­ru 50 km depuis l’usine Alteo de Gar­dan­ne.

Les oppo­sants au rejet de boues rou­ges par l’usine Alteo de Gar­dan­ne dans le parc natio­nal des Calan­ques se ras­sem­blent ce wee­kend à Cas­sis. Une his­toi­re vieille de plus d’un demi-siè­cle ! Dès 1964, Alain Bom­bard dénon­çait ce scan­da­le lors d’un ras­sem­ble­ment d’opposants à Cas­sis. Deux ans après, il enfon­çait le « clou » dans ce docu­ment de l’Ina où il s’en pre­nait aus­si au mépris du prin­ci­pe de pré­cau­tion. Cin­quan­te deux ans après, moyen­nant quel­ques acco­mo­de­ments « cos­mé­ti­ques », l’industriel Alteo conti­nue à pol­luer gra­ve­ment la Médi­ter­ra­née. Avec la béné­dic­tion du gou­ver­ne­ment et la rési­gna­tion de la minis­tre de l’Environnement.

 

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1964. Alain Bom­bard à Cas­sis. [Ph. Le Gabian déchaî­né]

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26 sep­tem­bre, 500 oppo­sants devant la pré­fec­tu­re à Mar­seille [Ph. Feli­zat]

• Une pétition a déjà recueilli près de 350 000 signatures. On peut la signer ici.


EPR, Bayer-Monsanto, Alteo, Sarko… N’en jetez plus !

Il y a des jours… Des jours où le ciel s’assombrit au plus noir : relan­ce de l’EPR fran­co-chi­nois en Gran­de-Bre­ta­gne ;  maria­ge mons­trueux de Bayer et de Mon­san­to – Mon­sieur Pes­ti­ci­de avec Mada­me OGM, bon­jour la des­cen­dan­ce ! Alteo et ses boues rou­ges en Médi­ter­ra­née. Et en pri­me, le péril Sar­ko en haus­se son­da­giè­re, sur les tra­ces de Trump (il avait bien sin­gé son ami Bush) et son néga­tion­nis­me cli­ma­ti­que…

L’affaire Alteo est loin d’être jouée !  L’usine de Gar­dan­ne est l’objet d’une mise en demeu­re de la pré­fec­tu­re des Bou­ches-du-Rhô­ne, sui­te à un contrô­le inopi­né de l’Agence de l’eau. Cel­le-ci a en effet détec­té des effluents hors nor­mes dans les rejets actuels en mer. Un comi­té de sui­vi doit tran­cher ce 26 sep­tem­bre.

Restons-en à la « Gran­de nou­vel­le ! », la «  nou­vel­le extra­or­di­nai­re! ». Ils n’en peu­vent plus, côté fran­çais, d’exulter : la diri­gean­te bri­tan­ni­que, The­re­sa May, vient de vali­der « sous condi­tions » le pro­jet d’EDF de construi­re deux réac­teurs nucléai­res EPR à Hin­ck­ley Point, dans le sud de la Gran­de-Bre­ta­gne. Res­te, il est vrai, à connaî­tre les­di­tes « condi­tions » de la « per­fi­de Albion ». On ver­ra plus tard. Ne bou­dons pas la joie « exul­tan­te », donc, du secré­tai­re d’État à l’industrie qui va jusqu’à évo­quer « un nou­veau départ » pour la filiè­re nucléai­re fran­çai­se ; Hol­lan­de n’est pas en res­te, et même son de clo­che, c’est le mot, du patron d’EDF qui joue là, cepen­dant, l’avenir finan­cier de sa boî­te sur­en­det­tée et acces­soi­re­ment l’avenir de ses sala­riés.

Le sujet est clai­ron­né sur les télés et radios, sans grand dis­cer­ne­ment com­me d’habitude, c’est-à-dire sans rap­pe­ler la ques­tion de fond du nucléai­re, sous ses mul­ti­ples aspects :

sa dan­ge­ro­si­té extrê­me, éprou­vée lors de deux catas­tro­phes majeu­res (Tcher­no­byl et Fuku­shi­ma)– et plu­sieurs autres acci­dents plus ou moins mino­rés (Threee Miles Island aux Etats-Unis, 1979), ou dis­si­mu­lés (catas­tro­phe du com­plexe nucléai­re Maïak, une usi­ne de retrai­te­ment de com­bus­ti­ble en Union sovié­ti­que, 1957, l’un des plus gra­ves acci­dents nucléai­res jamais connus).

sa noci­vi­té poten­tiel­le liée aux ris­ques tech­no­lo­gi­ques, sis­mi­ques, ter­ro­ris­tes ; ain­si qu’à la ques­tion des déchets radio­ac­tifs sans solu­tion accep­ta­ble ; sans oublier les ris­ques sani­tai­res et éco­lo­gi­ques liés à l’extraction de l’uranium et au trai­te­ment du com­bus­ti­ble usa­gé (La Hague, entre autres) ;

son coût exor­bi­tant, dès lors que sont pris en comp­te les coûts réels d’exploitation, des inci­dents et acci­dents, de la san­té des popu­la­tions, des éco­no­mies loca­les rui­nées (Ukrai­ne, Bié­lo­rus­sie, pré­fec­tu­re de Fuku­shi­ma-Daï­chi) , du trai­te­ment des déchets, du déman­tè­le­ment si com­plexe des cen­tra­les en fin d’exploitation ;

ses incer­ti­tu­des tech­no­lo­gi­ques spé­ci­fi­ques aux réac­teurs EPR en construc­tion pro­blé­ma­ti­que – Fin­lan­de, Fla­man­vil­le et Chi­ne –, tou­jours retar­dés, selon des bud­gets sans ces­ses rééva­lués.

Coco­ri­co ! L’annonce est por­tée sur le ton triom­phal, glo­ri­fiant l’ « excel­len­ce fran­çai­se » et les retom­bées pro­mi­ses avec des emplois par mil­liers ! Cer­tes.

Mais les éner­gies renou­ve­la­bles, ne devraient-elles pas créer aus­si des mil­liers d’emplois – de la recher­che à la pro­duc­tion ? Selon des cri­tè­res autre­ment éco­lo­gi­ques et éthi­ques que ceux du nucléai­re – rap­pe­lons en pas­sant que l’extraction et le trai­te­ment ini­tial de l’uranium (com­bus­ti­ble fos­si­le, limi­té lui aus­si), sont très émet­teurs de gaz à effet de ser­re (engins miniers gigan­tes­ques ; trans­port du mine­rai jusqu’aux usi­nes loin­tai­nes, com­me à Pier­re­lat­te dans la Drô­me.

Évi­dem­ment, la « ques­tion de l’emploi » demeu­re un élé­ment déter­mi­nant ; au point de blo­quer tou­te dis­cus­sion réel­le, c’est-à-dire de fond, hon­nê­te, qui évi­te le piè­ge du « chan­ta­ge à l’emploi ».

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L’usine Alteo de Gar­dan­ne (Bou­ches-du-Rhô­ne) ©alteo

« L’écologie, c’est bien beau, mais ça ne don­ne pas du bou­lot ! » : paro­les d’un ano­ny­me de Gar­dan­ne inter­ro­gé par la télé sur l’affaire des boues rou­ges pro­dui­tes par l’usine Alteo 1. Argu­ment bien com­pré­hen­si­ble, qui oppo­se une néces­si­té immé­dia­te à une autre, dif­fé­rée dans le temps et autre­ment essen­tiel­le, cepen­dant : cel­le des dés­équi­li­bres bio­lo­gi­ques qui mena­cent la vie mari­ne et, par delà, humai­ne.

Cet­te semai­ne aus­si, sur le même regis­tre, on a vu les syn­di­ca­lis­tes de Fes­sen­heim mani­fes­ter pour leur emploi mena­cé par la fer­me­tu­re annon­cée de la cen­tra­le nucléai­re. Des cégé­tis­tes, en l’occurrence, vont ain­si jusqu’à dénon­cer « une inco­hé­ren­ce » dans la volon­té poli­ti­que de vou­loir main­te­nir l’emploi chez Alstom à Bel­fort tout en « détrui­sant » ceux de Fes­sen­heim. Ce pro­pos pas­se tota­le­ment à la trap­pe l’enjeu éco­lo­gi­que lié à une cen­tra­le nucléai­re ayant dépas­sé la limi­te de sa durée de vie. On com­pa­re deux situa­tions incom­pa­ra­bles, de même qu’on oppo­se ain­si une logi­que loca­le « court-ter­mis­te » à des enjeux por­tant sur l’avenir de l’espèce humai­ne. On poin­te là un gouf­fre d’incompréhension fon­da­men­ta­le oppo­sant le temps d’une vie d’homme à celui de l’espèce humai­ne.

Concer­nant pré­ci­sé­ment l’affaire des boues rou­ges et des effluents toxi­ques reje­tés dans la Médi­ter­ra­née, il y aurait cepen­dant une solu­tion tech­ni­que avé­rée pré­sen­tée depuis plu­sieurs mois à Alteo. Mais la « logi­que » finan­ciè­re sem­ble s’opposer à cet­te solu­tion. L’élimination tota­le des déchets toxi­ques impli­que en effet un coût que les action­nai­res du fond d’investissement état­su­nien dont dépend Alteo refu­sent par prin­ci­pe – c’est-à-dire par inté­rêt ! Même oppo­si­tion symé­tri­que, là enco­re, entre inté­rêts indi­vi­duels immé­diats et inté­rêts rele­vant du bien com­mun et de la conscien­ce éco­lo­gi­que glo­ba­le.

On se trou­ve pré­ci­sé­ment dans l’enjeu expri­mé par le « pen­ser glo­bal - agir local », selon la for­mu­le de Jac­ques Ellul 2, repri­se et por­tée à son tour par René Dubos 3. C’est là une dua­li­té de ten­sions, que recou­vrent bien nos actuels erre­ments de Ter­riens mal en point. En fait, on peut affir­mer sans trop s’avancer que le « pen­ser glo­bal » de la plu­part de nos contem­po­rains se limi­te à l’« agir local ». Autre­ment dit, de la pen­sée de lil­li­pu­tiens ne voyant guè­re au-delà de leur bout de nez court-ter­mis­te. Et enco­re ! Car il n’y par­fois pas de pen­sée du tout, une preu­ve :

 

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La non-conscien­ce éco­lo­gi­que, ou l’inconscience de l’homo « peu » sapiens mena­ce l’humanité entiè­re. [Ph. gp]

Un tel outra­ge à la beau­té du mon­de (voir l’arrière plan : Mar­seille, pla­ge des Gou­des) me rend tris­te­ment pes­si­mis­te sur l’avenir de l’humanité. Ici, ce n’est pour­tant qu’un for­fait d’allure mineu­re, ordi­nai­re – cepen­dant à hau­te por­tée sym­bo­li­que – aux côtés des agres­sions et des pol­lu­tions majeu­res : mers et océans à l’état de pou­bel­les, agri­cul­tu­re chi­mi­que, éle­va­ges indus­triels, défo­res­ta­tion, déser­ti­fi­ca­tion, sur­con­som­ma­tion-sur­dé­jec­tions, atmo­sphè­re satu­rée par les gaz à effet de ser­re ; dérè­gle­ment cli­ma­ti­que, fon­te des gla­ces et mon­tée des eaux… Un désas­tre ample­ment amor­cé – sans même par­ler des folies guer­riè­res et ter­ro­ris­tes. Et j’en pas­se.

Ain­si à Gar­dan­ne, vil­le dou­ble­ment rou­ge : rou­gie par les pous­siè­res d’alumine qui la recou­vre, et rou­gie par qua­ran­te ans de muni­ci­pa­li­té com­mu­nis­te et à ce titre asser­vie à la crois­san­ce et à son indus­trie, fût-elle dévas­ta­tri­ce de l’environnement natu­rel et de la san­té humai­ne. Il en va de même ici com­me à Fes­sen­heim et pour tou­te l’industrie nucléai­re, sou­te­nue depuis tou­jours par les com­mu­nis­tes et la CGT, tout autant que par les socia­lis­tes et tou­te la clas­se poli­ti­que et syn­di­ca­lis­te, à l’exception des éco­lo­gis­tes, bien enten­du, et d’EELV en par­ti­cu­lier.

Notes:

  1. L’ancienne usi­ne Pechi­ney de Gar­dan­ne, créée en 1893, appar­tient depuis 2012 au fonds d’investissement H.I.G Capi­tal basé à Mia­mi. Alteo se pré­sen­te com­me le « pre­mier pro­duc­teur mon­dial d’alumines de spé­cia­li­té ». Alteo Gar­dan­ne emploie 400 sala­riés et 250 sous-trai­tants
  2. Pro­fes­seur d’histoire du droit, socio­lo­gue, théo­lo­gien pro­tes­tant, 1912-1994. Pen­seur du sys­tè­me tech­ni­cien, ses idées sont notam­ment déve­lop­pées en Fran­ce par l’association Tech­no­lo­gos
  3. Agro­no­me, bio­lo­gis­te, 1901-1982 Auteur de nom­breux ouvra­ges, dont Cour­ti­sons la ter­re (1980) et Les Célé­bra­tions de la vie (1982)

Boues rouges dans les calanques de Marseille : Royal rejette la responsabilité sur Valls

Les mon­ti­cu­les de boues rou­ges reje­tées par l’usine d’alumine Alteo de Gar­dan­ne, qui recou­vrent les fonds marins du Parc natio­nal des calan­ques (Bou­ches-du-Rhô­ne), inquiè­tent les spé­cia­lis­tes, mais aus­si les défen­seurs de l’environnement.

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Les déchets liés à la fabri­ca­tion de l’alumine sont reje­tés en mer par un tuyau long de 50 km. Des mil­lions de ton­nes de « boues rou­ges » conte­nant métaux lourds, élé­ments radio­ac­tifs et arse­nic sont accu­mu­lés au fond de la Médi­ter­ra­née, dans le Parc natio­nal des Calan­ques. [Tha­las­sa-F3]

La minis­tre de l’Environnement, Ségo­lè­ne Royal, inter­ro­gée sur le rejet de ces déchets en mer, a impu­té à son Pre­mier minis­tre l’absence de lut­te contre ce fléau : elle assu­re avoir vou­lu les inter­di­re, mais que  « Manuel Valls a déci­dé le contrai­re » .  « C’est inad­mis­si­ble », assè­ne la minis­tre devant la camé­ra de « Tha­las­sa » , dif­fu­sé ven­dre­di 2 sep­tem­bre sur Fran­ce 3.

Un permis de polluer pour six ans

Le pré­fet de la région Pro­ven­ce-Alpes-Côte d’Azur a auto­ri­sé en décem­bre la socié­té Alteo à pour­sui­vre l’exploitation de ses usi­nes sur le site de Gar­dan­ne et à reje­ter en mer, pen­dant six ans, les effluents aqueux résul­tant de la pro­duc­tion d’alumine. La déci­sion avait pour­tant été aus­si­tôt dénon­cée par Ségo­lè­ne Royal, rap­pel­le Le Mon­de.

La déci­sion d’interdire ces déchets incom­be au chef du gou­ver­ne­ment, affir­me Ségo­lè­ne Royal :   »[Manuel Valls] a pris cet­te déci­sion. Il a don­né l’ordre au pré­fet, donc le pré­fet a don­né l’autorisation. Je ne peux pas don­ner un contre-ordre », ajou­te-t-elle.

[Sour­ce : Fran­cein­fo, 30/8/16]


L’Alberta en flammes. Fracture hydraulique, fracture écologique

Les catas­tro­phes suc­cè­dent aux catas­tro­phes. On s’y « fait », on s’habitue à tout. Voyez l’Alberta, au Cana­da. Ça fait de bel­les ima­ges avec des flam­mes « gran­des com­me des immeu­bles ». Voyez cet exo­de, 100 000 per­son­nes, com­me en 40. Des armées de pom­piers recu­lant devant l’ennemi. Et ces forêts par­ties en fumée, quin­ze, vingt fois plus gran­des que Paris ! La télé se lamen­te, les com­men­ta­teurs déplo­rent, les bras bal­lants, à cours de super­la­tifs. La fata­li­té.

On implo­re la pluie. On brû­le­rait… des cier­ges. Et que nous dit-on de plus, sinon des pro­pos pétai­nis­tes : pac­ti­ser pour ne pas capi­tu­ler. Le Feu com­me le Dia­ble. Ah oui, un dia­ble ex machi­na, sur­gi de nul­le part ou des élé­ments déchaî­nés, des folies de Dame Natu­re ?

L’Alberta, région de la ruée vers l’or noir, ver­sion schis­tes bitu­meux. On y vient trai­re cet­te vieille vache érein­tée, sur­nom­mée Ter­re, qui gar­de de beaux res­tes, si on détour­ne les yeux de cer­tains lieux com­me ceux-là. À pei­ne recon­naît-on que « c’est la fau­te au cli­mat », com­me si les humains avi­des n’y étaient pour rien. Et la « frac­tu­ra­tion hydrau­li­que », c’est jus­te une fan­tai­sie esthé­ti­que, une aima­ble chi­rur­gie béné­fi­que… Oui, béné­fi­que, tout est là, en dol­lars « verts », en pro­fits insa­tia­bles, à engrais­ser l’obèse Dow Jones.

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Nan­cy Hus­ton : « Fort McMur­ray est une vil­le ter­ri­fian­te par­ce qu’elle est là pour l’argent. C’est com­me la ruée vers l’or à la fin du XIXe ou au début du XXe siè­cle. »

Tan­dis que s’assèchent les nap­pes phréa­ti­ques pom­pées à mort sous tout un État grand com­me la Fran­ce ; que la ter­re aus­si s’assoiffe, devient brû­lan­te et s’enflamme. Tan­dis que les com­pa­gnies pétro­liè­res, en exploi­tant les immen­ses réser­ves de sables bitu­mi­neux, rasent les forêts, pol­luent les sols, détrui­sent la fau­ne et la flo­re. C’est un ter­ri­toi­re gou­ver­né par le pétro­le et l’argent au mépris de la natu­re, des peu­ples. Au mépris de l’humanité.

Un témoi­gna­ge à ne pas man­quer, celui de l’écrivaine cana­dien­ne Nan­cy Hus­ton que publie l’excellent site Repor­ter­re : En Alber­ta, « l’avènement d’une huma­ni­té... inhu­mai­ne »

À lire aus­si :

• Brut. La ruée vers l’or noir, David Dufres­ne, Nan­cy Hus­ton, Nao­mi Klein, Meli­na Labou­can-Mas­si­mo, Rudy Wie­be, Lux Edi­teur, 112 pages, 12,00 €

• L’incendie de l’Alberta, para­bo­le de l’époque, édi­to de Her­vé Kempf.


Tchernobyl. L’inavouable bilan humain et économique

 Chro­ni­que de la catas­tro­phe nucléai­re de Tcher­no­byl - 5 

logo55Le bilan humain et éco­no­mi­que de la catas­tro­phe de Tcher­no­byl est qua­si impos­si­ble à réa­li­ser. L’accident résul­te en gran­de par­tie de la failli­te d’un régi­me basé sur le secret ; un sys­tè­me à l’agonie qui s’est pro­lon­gé cinq ans après l’accident, puis qui a tra­ver­sé une pério­de des plus trou­blées, pour abou­tir fina­le­ment à des sys­tè­me de gou­ver­ne­ment plus ou moins para-maf­fieux – qu’il s’agisse de l’Ukraine, de la Bié­lo­rus­sie ou de la Rus­sie. Dans de tels sys­tè­mes cor­rom­pus, les lob­bies nucléai­res ont eu beau jeu de main­te­nir leur empri­se sur ce sec­teur mili­ta­ro-indus­triel – com­me au « bon vieux temps » de l’URSS.

Victoire ! Une banderole apposée sur le réacteur éventré proclame que "le peuple soviétique est plus fort que l'atome" tandis qu'un drapeau rouge est fixé au sommet de la tour d'aération de la centrale à l'issue des travaux de déblaiement. [Tass]

Vic­toi­re ! Une ban­de­ro­le appo­sée sur le réac­teur éven­tré pro­cla­me que « le peu­ple sovié­ti­que est plus fort que l’atome » tan­dis qu’un dra­peau rou­ge est fixé au som­met de la tour d’aération de la cen­tra­le à l’issue des tra­vaux de déblaie­ment. [Tass]

Les vic­ti­mes n’ont pas été comp­ta­bi­li­sées, elles ne figu­rent sur aucun regis­tre offi­ciel. Éta­blir un bilan non tru­qué des vic­ti­mes direc­tes et indi­rec­tes, des mala­des et de leur degré d’affection demeu­re donc impos­si­ble. De même pour ce qui est du coût social lié à l’abandon de domi­ci­les et de ter­ri­toi­res, aux famil­les phy­si­que­ment, psy­cho­lo­gi­que­ment, émo­tion­nel­le­ment anéan­ties. À jamais. Car rien de tels dra­mes n’est répa­ra­ble. Seules des esti­ma­tions peu­vent être ten­tées, plus ou moins fon­dées, plus ou moins catas­tro­phis­tes ou, au contrai­re, sciem­ment mini­mi­sées.

Concer­nant le nom­bre de morts, les chif­fres de l’AIEA (Agen­ce inter­na­tio­na­le de l’énergie ato­mi­que) sont plus que dou­teux ; cet orga­nis­me, rat­ta­ché à l’ONU, est en effet lié au lob­by nucléai­re inter­na­tio­nal qu’il finan­ce notoi­re­ment. 1 Il faut aus­si savoir que l’OMS (Orga­ni­sa­tion mon­dia­le de la san­té) lui est inféo­dée, ce qui rend éga­le­ment sus­pec­tes tou­tes ses étu­des sur le domai­ne nucléai­re.…

À défaut d’autres étu­des cré­di­bles, consi­dé­rons cel­les de l’AIEA pour ce qu’elles sont : des indi­ca­tions à pren­dre avec la plus gran­de pru­den­ce. Ain­si, de 2003 à 2005, l’AIEA a réa­li­sé une étu­de d’où il res­sort que sur le mil­lier de tra­vailleurs for­te­ment conta­mi­nés lors de leurs inter­ven­tions durant la catas­tro­phe, « seule­ment » une tren­tai­ne sont morts direc­te­ment. Quant aux liqui­da­teurs, l’AIEA pré­tend qu’ils ont été expo­sés à des doses rela­ti­ve­ment fai­bles, « pas beau­coup plus éle­vées que le niveau natu­rel de radia­tion. »…

S’agissant des 5 mil­lions d’habitants qui ont été expo­sés à de « fai­bles doses », l’étude recon­naît un nom­bre très éle­vé des can­cers de la tyroï­de chez les enfants – 4.000 direc­te­ment impu­ta­bles à la catas­tro­phe. L’Agence admet tou­te­fois que la mor­ta­li­té liée aux can­cers pour­rait s’accroître de quel­ques pour-cents et entraî­ner « plu­sieurs mil­liers  » de décès par­mi les liqui­da­teurs, les habi­tants de la zone éva­cuée et les rési­dents de la zone la plus tou­chée,

Tchernobyl-radioactivite

Sans légen­de… [dr]

Ce bilan offi­ciel est for­te­ment contes­té par cer­tains cher­cheurs. En 2010, l’Académie des scien­ces de New York a publié un dos­sier à par­tir de tra­vaux menés par des cher­cheurs de la région de Tcher­no­byl. Ils contes­tent for­te­ment l’étude de l’AIEA, aus­si bien s’agissant du nom­bre de per­son­nes affec­tées que de l’importance des retom­bées radio­ac­ti­ves. Ain­si, il y aurait eu en réa­li­té 830.000 liqui­da­teurs et 125.000 d’entre eux seraient morts. Quant aux décès dus à la dis­per­sion des élé­ments radio­ac­tifs, il pour­rait s’élever au niveau mon­dial à près d’un mil­lion au cours des 20 ans ayant sui­vi la catas­tro­phe. Cet­te esti­ma­tion sem­ble cepen­dant invrai­sem­bla­ble – on l’espère.

Green­pea­ce a aus­si publié un rap­port réa­li­sé par 60 scien­ti­fi­ques de Bié­lo­rus­sie, d’Ukraine et de Rus­sie. Le docu­ment pré­ci­se que « les don­nées les plus récen­tes indi­quent que [dans ces trois pays] l’accident a cau­sé une sur­mor­ta­li­té esti­mée à 200 000 décès entre 1990 et 2004. »

On le voit, les écarts éva­lua­tifs sont à l’image des enjeux qui s’affrontent autour de ce type de catas­tro­phes. Des diver­gen­ces sem­bla­bles appa­rais­sent éga­le­ment au Japon entre oppo­sants (la majo­ri­té de la popu­la­tion) et par­ti­sans du nucléai­re (gou­ver­nants et indus­triels).

Quant au coût éco­no­mi­que, il est plus objec­ti­va­ble que le coût humain à pro­pre­ment par­ler ; même si l’un et l’autre ne devraient pas être dis­so­ciés.

Le n° de mars comprend un intéressant dossier sur le nucléaire.

Le n° de mars com­prend un inté­res­sant dos­sier sur le nucléai­re.

Plu­sieurs esti­ma­tions ont été réa­li­sées, abou­tis­sant à des mon­tants situés entre 700 et 1 000 mil­liards de dol­lars US – entre 600 et 900 mil­lions d’euros. 2

Un des der­niers rap­ports éma­ne de Green Cross Inter­na­tio­nal. 3 Il prend en comp­te :
– les coûts directs : dégâts cau­sés à la cen­tra­le elle-même et dans ses envi­rons, per­te de mar­chan­di­ses et effets immé­diats sur la san­té ;
– les coûts indi­rects : retrait de la popu­la­tion de la zone conta­mi­née et consé­quen­ces socié­ta­les liées à la vie des per­son­nes expo­sées aux radia­tions ain­si que leurs enfants.

La Bié­lo­rus­sie esti­me à 235 mil­liards d’USD les coûts engen­drés par les dom­ma­ges subis pour les années 1986 à 2015 et à 240 mil­liards d’USD pour l’Ukraine. Ces mon­tants n’incluent pas les coûts liés à la sécu­ri­té, l’assainissement et la main­te­nan­ce de la cen­tra­le désor­mais arrê­tée ain­si que les coûts actuels pour la mise en pla­ce du nou­veau sar­co­pha­ge ; ceux-ci sont pris en char­ge par les gou­ver­ne­ments des nations concer­nées, sou­te­nus par l’Union Euro­péen­ne, les États-Unis et d’autres pays. Pour les habi­tants ayant dû quit­ter leur mai­son, des fonds (dont le mon­tant n’est pas connu) ont été déblo­qués, des pro­gram­mes sociaux et des aides médi­ca­les mis en pla­ce. Mais cha­cun a sans dou­te essuyé bien plus de per­tes dues à l’effondrement de l’économie et subi des séquel­les sani­tai­res et psy­cho­lo­gi­ques impos­si­bles à chif­frer.

Le nucléai­re pour la bom­be
Ne pas per­dre de vue que le nucléai­re dit « civil » est d’origine mili­tai­re et le res­te d’ailleurs, tant qu’il ser­vi­ra à four­nir le plu­to­nium des­ti­né à fabri­quer les bom­bes ato­mi­ques. Rap­pe­lons aus­si que le Com­mis­sa­riat à l’énergie ato­mi­que (CEA) 4 fut créé par De Gaul­le à la Libé­ra­tion, avec mis­sion de pour­sui­vre des recher­ches scien­ti­fi­ques et tech­ni­ques en vue de l’utilisation de l’énergie nucléai­re dans les domai­nes de la scien­ce (notam­ment les appli­ca­tions médi­ca­les), de l’industrie (élec­tri­ci­té) et de la défen­se natio­na­le.

De son côté Mikhaïl Gor­bat­chev, der­nier diri­geant de l’Union sovié­ti­que, et aujourd’hui pré­si­dent de la Croix ver­te inter­na­tio­na­le (Green Cross) a connu son « che­min de Damas » en 1986 : « C’est la catas­tro­phe de Tcher­no­byl qui m’a vrai­ment ouvert les yeux : elle a mon­tré quel­les pou­vaient être les ter­ri­bles consé­quen­ces du nucléai­re, même en dehors d’un usa­ge mili­tai­re. Cela per­met­tait d’imaginer plus clai­re­ment ce qui pour­rait se pas­ser après l’explosion d’une bom­be nucléai­re. Selon les experts scien­ti­fi­ques, un mis­si­le nucléai­re tel que le SS-18 repré­sen­te l’équivalent d’une cen­tai­ne de Tcher­no­byl. » (Tcher­no­byl, le début de la fin de l’Union sovié­ti­que, tri­bu­ne dans Le Figa­ro, 26/04/2006)

Par com­pa­rai­son, l’accident de Fuku­shi­ma, com­pre­nant la décon­ta­mi­na­tion et le dédom­ma­ge­ment des vic­ti­mes, pour­rait n’atteindre « que » 100 mil­liards d’euros. Ce mon­tant éma­ne de l’exploitant Tep­co et date de 2013 ; il relè­ve de l’hypothèse bas­se et ne com­prend pas les char­ges liées au déman­tè­le­ment des qua­tre réac­teurs rava­gés. Ces opé­ra­tions dure­ront autour de qua­ran­te ans et néces­si­te­ront le déve­lop­pe­ment de nou­vel­les tech­ni­ques ain­si que la for­ma­tion de mil­liers de tech­ni­ciens.

Et en Fran­ce ? L’Institut de radio­pro­tec­tion et de sûre­té nucléai­re (IRSN) a pré­sen­té en 2013 à Cada­ra­che (Bou­ches-du-Rhô­ne), une « étu­de choc » sur l’impact éco­no­mi­que d’un acci­dent nucléai­re en Fran­ce.

Un  » acci­dent majeur « , du type de ceux de Tcher­no­byl ou de Fuku­shi­ma, sur un réac­teur stan­dard de 900 méga­watts coû­te­rait au pays la som­me astro­no­mi­que de 430 mil­liards d’euros. Plus de 20 % de son pro­duit inté­rieur brut (PIB).

La per­te du réac­teur lui-même ne repré­sen­te que 2 % de la fac­tu­re. Près de 40 % sont impu­ta­bles aux consé­quen­ces radio­lo­gi­ques : ter­ri­toi­res conta­mi­nés sur 1 500 km2, éva­cua­tion de 100 000 per­son­nes. Aux consé­quen­ces sani­tai­res s’ajoutent les per­tes sèches pour l’agriculture. Dans une même pro­por­tion inter­vien­nent les  » coûts d’image  » : chu­te du tou­ris­me mon­dial dont la Fran­ce est la pre­miè­re des­ti­na­tion, boy­cot­ta­ge des pro­duits ali­men­tai­res.

Le choc dans l’opinion serait tel que l’hypothèse  » la plus pro­ba­ble  » est une réduc­tion de dix ans de la durée d’exploitation de tou­tes les cen­tra­les, ce qui obli­ge­rait à recou­rir, à mar­che for­cée, à d’autres éner­gies : le gaz d’abord, puis les renou­ve­la­bles. Au-delà des fron­tiè­res,  » l’Europe occi­den­ta­le serait affec­tée par une catas­tro­phe d’une tel­le ampleur « .

Les dom­ma­ges sont d’un tout autre ordre de gran­deur que ceux du nau­fra­ge de l’Eri­ka en 1999, ou de l’explosion de l’usine AZF de Tou­lou­se en 2001, éva­lués « seule­ment » à 2 mil­liards d’euros. 5

Ces chif­fres pour­raient dou­bler en fonc­tion des condi­tions météo­ro­lo­gi­ques, des vents pous­sant plus ou moins loin les pana­ches radio­ac­tifs, ou de la den­si­té de popu­la­tion. Un acci­dent gra­ve à la cen­tra­le de Dam­pier­re (Loi­ret) ne for­ce­rait à éva­cuer que 34 000 per­son­nes, alors qu’à cel­le du Bugey (Ain), il ferait 163 000 « réfu­giés radio­lo­gi­ques « .

Record mondial d'installations nucléaires par habitant.

Record mon­dial d’installations nucléai­res par habi­tant.

Encore dix ans de plus ? Doc. Sortir du nucléaire.

Enco­re dix ans de plus ? Doc. Sor­tir du nucléai­re.

Pour tem­pé­rer ce tableau apo­ca­lyp­ti­que, l’IRSN sort la ren­gai­ne connue du « ris­que zéro [qui] n’existe pas » et met en avant « les pro­ba­bi­li­tés très fai­bles de tels évé­ne­ments. 1 sur 10 000 par an pour un acci­dent gra­ve, 1 sur 100 000 par an pour un acci­dent majeur. »

Pour avoir par­ti­ci­pé, dans les années 1960, au sein du Com­mis­sa­riat à l’énergie ato­mi­que, à l’élaboration des pre­miè­res cen­tra­les fran­çai­ses, Ber­nard Lapon­che ne par­ta­ge pas du tout cet « opti­mis­me ». Pour ce phy­si­cien, le nucléai­re ne repré­sen­te pas seule­ment une mena­ce ter­ri­fian­te, pour nous et pour les géné­ra­tions qui sui­vront ; il condam­ne notre pays à rater le train de l’indispensable révo­lu­tion éner­gé­ti­que.

« Il est urgent, cla­me Ber­nard Lapon­che, de choi­sir une civi­li­sa­tion éner­gé­ti­que qui ne mena­ce pas la vie » 6. Selon lui – entre autres spé­cia­lis­tes reve­nus de leurs illu­sions – les acci­dents qui se sont réel­le­ment pro­duits (cinq réac­teurs déjà détruits : un à Three Miles Island, un à Tcher­no­byl, et trois à Fuku­shi­ma) sur qua­tre cent cin­quan­te réac­teurs dans le mon­de, obli­gent à revoir cet­te pro­ba­bi­li­té théo­ri­que des experts. « La réa­li­té de ce qui a été consta­té, esti­me-t-il, est trois cents fois supé­rieu­re à ces savants cal­culs. Il y a donc une for­te pro­ba­bi­li­té d’un acci­dent nucléai­re majeur en Euro­pe. »

[Fin de l’interminable feuille­ton…] 7

 

Notes:

  1. En par­ti­cu­lier au Japon depuis la catas­tro­phe de 2011. À noter que le Saint-Siè­ge (Vati­can) est mem­bre de l’AIEA ! (Liai­son direc­te Enfer-Para­dis ?…)
  2. Le direc­teur de Green­pea­ce Fran­ce, Pas­cal Hus­ting, chif­fre le coût total de la catas­tro­phe à 1 000 mil­liards de dol­lars US.
  3. Croix ver­te inter­na­tio­na­le, est une orga­ni­sa­tion non gou­ver­ne­men­ta­le inter­na­tio­na­le à but envi­ron­ne­men­tal, fon­dée en 1993 à Kyō­to. Mikhaïl Gor­bat­chev, der­nier diri­geant de l’URSS, en est le fon­da­teur et l’actuel pré­si­dent.
  4. … « et aux éner­gies alter­na­ti­ves », ain­si que Sar­ko­zy en eut déci­dé, en 2009.
  5. Au delà des coûts, un acci­dent nucléai­re ne sau­rait être com­pa­ré à un acci­dent indus­triel dont les effets, même rava­geurs, ces­sent avec leur répa­ra­tion.
  6. Entre­tien, Télé­ra­ma, 18/06/2011.
  7. Une biblio­gra­phie se trou­ve avec le pre­mier arti­cle de la série.

Tchernobyl. Un nuage, des lambeaux… et le déni français

 Chro­ni­que de la catas­tro­phe nucléai­re de Tcher­no­byl - 4 

logo4Début 2002, la  Crii­rad (Com­mis­sion de recher­che et d’information indé­pen­dan­tes sur la radio­ac­ti­vi­té) publie un atlas de 200 pages qui révè­le de façon détaillée la conta­mi­na­tion de la Fran­ce et d’une par­tie de l’Europe par les retom­bées du « nua­ge » en ses mul­ti­ples lam­beaux. Plus de 3 000 mesu­res ont été effec­tuées de 1999 à 2001 par le géo­lo­gue André Paris sur le ter­ri­toi­re fran­çais et jusqu’en Ukrai­ne ; les résul­tats, les ana­ly­ses et la car­to­gra­phie ont été ras­sem­blés et édi­tés par le labo­ra­toi­re de Valen­ce. C’est un acte d’accusation qui dénon­ce ain­si le scan­da­leux déni du gou­ver­ne­ment fran­çais et des auto­ri­tés nucléai­res de l’époque.

Pour nous en tenir ici à la Cor­se et à la région Paca, les plus tou­chées en Fran­ce, les rele­vés mesu­rent des acti­vi­tés sur­fa­ci­ques de césium 137 supé­rieu­res à 30 000 Bq/m2. C’est le cas en par­ti­cu­lier dans le Mer­can­tour, autour de Digne, de Gap et de Sis­te­ron avec des poin­tes à 50 000 Bq/m2.

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Paca et Cor­se. Rele­vés de la Crii­rad, 1999, 2000 et 2001. Cli­quer sur l’image pour l’agrandir.

Pour don­ner une idée de cet­te conta­mi­na­tion, la moyen­ne des retom­bées consta­tées en Fran­ce à la sui­te de l’accident était de 4 000 Bq/m2. Le bec­que­rel (Bq) par mètre car­ré mesu­re les conta­mi­na­tions de sur­fa­ces. L’activité mesu­re le taux de dés­in­té­gra­tions d’une sour­ce radio­ac­ti­ve, c’est-à-dire le nom­bre de rayons émis par secon­de.

Dans l’instruction d’une plain­te dépo­sée en Fran­ce en 2001 pour « empoi­son­ne­ment et admi­nis­tra­tion de sub­stan­ces nui­si­bles » par la Crii­rad, l’Association fran­çai­se des mala­des de la thy­roï­de (AFMT) et des per­son­nes ayant contrac­té un can­cer de la thy­roï­de, un rap­port (notam­ment co-signé par Geor­ges Char­pak) affir­me que le SCPRI a four­ni des car­tes « inexac­tes dans plu­sieurs domai­nes » et « n’a pas res­ti­tué tou­tes les infor­ma­tions qui étaient à sa dis­po­si­tion aux auto­ri­tés déci­sion­nai­res ou au public ». Tou­te­fois, ce rap­port repro­che au SCPRI une com­mu­ni­ca­tion faus­se mais non pas d’avoir mis en dan­ger la popu­la­tion.

Devant la dif­fi­cul­té d’établir un lien de cau­sa­li­té entre les dis­si­mu­la­tions des pou­voirs publics et les mala­dies de la thy­roï­de, la juge Marie-Odi­le Ber­tel­la-Gef­froy 1 requa­li­fie péna­le­ment la plain­te d”« empoi­son­ne­ment » en cel­le plus lar­ge de « trom­pe­rie aggra­vée ».

Le 31 mai 2006, Pier­re Pel­le­rin est mis en exa­men pour « infrac­tion au code de la consom­ma­tion », « trom­pe­rie aggra­vée » et pla­cé sous sta­tut de témoin assis­té concer­nant les délits de « bles­su­res invo­lon­tai­res et attein­tes invo­lon­tai­res à l’intégrité de la per­son­ne ».

Le pro­cès se ter­mi­ne par un non-lieu le 7 sep­tem­bre 2011. Le 20 novem­bre 2012, Pier­re Pellerin[Ref] Direc­teur du SCPRI (Ser­vi­ce cen­tral de pro­tec­tion contre les rayon­ne­ments ioni­sants). mort en mars 2013 à 89 ans.[/ref] est recon­nu inno­cent des accu­sa­tions de « trom­pe­rie et trom­pe­rie aggra­vée » par la Cour de cas­sa­tion de Paris qui expli­que notam­ment qu’il était « en l’état des connais­san­ces scien­ti­fi­ques actuel­les, impos­si­ble d’établir un lien de cau­sa­li­té cer­tain entre les patho­lo­gies consta­tées et les retom­bées du pana­che radio­ac­tif de Tcher­no­byl ».

Enco­re aujourd’hui , le débat res­te ouvert sur ces patho­lo­gies et leurs ori­gi­nes.

Dans la zone de Tcher­no­byl, beau­coup plus expo­sée que les régions fran­çai­ses, une aug­men­ta­tion du nom­bre d’enfants atteints de can­cers pro­vo­qués par la catas­tro­phe, esti­mée à 5 000 cas, a été consta­tée. Il n’y aurait pas eu d’augmentation des can­cers chez les adul­tes. Le condi­tion­nel reflè­te le man­que de fia­bi­li­té des étu­des et sta­tis­ti­ques rus­ses.

Le cas des can­cers thy­roï­diens après Fuku­shi­ma – Com­plé­ment d’info pour les spor­tifs qui sou­hai­tent aller concou­rir aux JO de 2020 à Tokyo : Kashi­wa est à 26 km du cen­tre de Tokyo, à 200 km de la cen­tra­le Dai ichi acci­den­tée. Et pour­tant, 112 enfants sur 173 diag­nos­ti­qués ont des pro­blè­mes thy­roï­diens à Kashi­wa ! Rap­pe­lons éga­le­ment ici que les can­cers de la thy­roï­de des enfants de Fuku­shi­ma sont bien dus à la radio­ac­ti­vi­té : dans la pré­fec­tu­re de Fuku­shi­ma, on a détec­té une aug­men­ta­tion de quel­que 30 fois du nom­bre de can­cers de la thy­roï­de chez les jeu­nes âgés de 18 ans et moins en 2011. Le total de jeu­nes atteints de can­cer de la thy­roï­de est de 127, mais offi­ciel­le­ment, cela n’a aucun rap­port avec la radio­ac­ti­vi­té. Cher­chez l’erreur ! Note de Pier­re Fetet du 10/11/2015, sur le site Fuku­shi­ma

En Fran­ce, l’Institut natio­nal de veille sani­tai­re (INVS) exclut une aug­men­ta­tion des can­cers de la thy­roï­de sui­te aux retom­bées de Tcher­no­byl. Tou­te­fois, une thè­se de méde­ci­ne publiée quel­ques mois après ce rap­port, en 2011, éta­blit un lien entre la catas­tro­phe et l’augmentation des can­cers diag­nos­ti­qués : cel­le du doc­teur Sophie Fau­con­nier, fille du doc­teur Denis Fau­con­nier, méde­cin exer­çant en Cor­se, désor­mais en retrai­te. Ce der­nier, inter­ro­gé en jan­vier 2015 dans une émis­sion de Fran­ce Cultu­re, rap­pe­lait non sans quel­que amer­tu­me que, hier com­me aujourd’hui, « c’est la poli­ti­que qui contrô­le les don­nées scien­ti­fi­ques ».

Face aux contro­ver­ses sur les effets sani­tai­res du nua­ge radio­ac­tif, des faits sont mis en avant :

– Le nom­bre de can­cers de la thy­roï­de a aug­men­té en Fran­ce régu­liè­re­ment d’environ 7 % en moyen­ne par an depuis 1975 (soit un qua­dru­ple­ment en 19 ans), sans inflexion par­ti­cu­liè­re en 1986.

– Les can­cers de la thy­roï­de sont très majo­ri­tai­re­ment fémi­nins et l’évolution de leur nom­bre suit l’évolution du nom­bre de can­cers du sein.

Deux phé­no­mè­nes conco­mi­tants sont à pren­dre en comp­te :

  • l’augmentation du nom­bre de can­cers détec­tés par l’accrois­se­ment de la sen­si­bi­li­té des appa­reils à ultra­sons : le seuil de détec­tion des nodu­les est pas­sé d’un dia­mè­tre de 10 mm à 2 mm ;
  • une évo­lu­tion dans les com­por­te­ments fémi­nins de pri­se d’hormones de sub­sti­tu­tions pré- et post- méno­pau­se.

Selon l’étude de l’INVS parue en 2006, les résul­tats ne vont pas glo­ba­le­ment dans le sens d’un éven­tuel effet de l’accident de Tcher­no­byl sur les can­cers de la thy­roï­de en Fran­ce. Tou­te­fois, l’incidence obser­vée des can­cers de la thy­roï­de en Cor­se est éle­vée chez l’homme.

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Les qua­tre zones de conta­mi­na­tion post Tcher­no­byl recon­nues quel­ques années après l’accident par l’Institut de pro­tec­tion et de sûre­té nucléai­re (IPSN). Il appa­raît qu’aucune région fran­çai­se n’a été tota­le­ment épar­gnée.

Le 7 mai 1986, un cour­rier de l’Organisation mon­dia­le de la san­té indi­que que « des res­tric­tions quant à la consom­ma­tion immé­dia­te [du] lait peu­vent donc demeu­rer jus­ti­fiées. »

Le 16 mai, une réunion de cri­se se tient au minis­tè­re de l’Intérieur : du lait de bre­bis en Cor­se pré­sen­te une conta­mi­na­tion par l’iode 131 anor­ma­le­ment éle­vée, d’une acti­vi­té de plus de 10 000 bec­que­rels par litre. Mais dans la mesu­re où l’iode 131 a une demi-vie cour­te (l’activité au bout de deux mois est dif­fi­ci­le­ment détec­ta­ble), il a été jugé que le bilan de l’activité radio­ac­ti­ve sur une année ne serait pas affec­té sen­si­ble­ment, et les auto­ri­tés n’ont pas pris de mesu­re par­ti­cu­liè­res. Une note du 16 mai éma­nant du minis­tè­re de l’Intérieur, à l’époque diri­gé par Char­les Pas­qua décla­re « Nous avons des chif­fres qui ne peu­vent pas être dif­fu­sés. (…) Accord entre SCPRI et IPSN pour ne pas sor­tir de chif­fres. »

Des indi­ces lais­saient pen­ser que pour des per­son­nes qui ont vécu ou vivent enco­re dans les zones de Cor­se tou­chées par les pluies du « nua­ge de Tcher­no­byl », exis­tait une aug­men­ta­tion du nom­bre de plu­sieurs patho­lo­gies de la thy­roï­de, can­cer notam­ment. Mais le lien avec l’accident de Tcher­no­byl a été contes­té. Per­son­ne ne nie que dans le mon­de le nom­bre de patho­lo­gies de la thy­roï­de a effec­ti­ve­ment aug­men­té (dou­ble­ment en Euro­pe) et il y a bien une aug­men­ta­tion signi­fi­ca­ti­ve du ris­que de can­cer de la thy­roï­de signa­lée et scien­ti­fi­que­ment recon­nue dans plu­sieurs pays. Cepen­dant, cet­te aug­men­ta­tion d’une part a com­men­cé avant l’accident de Tcher­no­byl, et d’autre part n’est pas cen­trée sur les zones où il a plu lors du pas­sa­ge du nua­ge ; une gran­de par­tie du mon­de non concer­née par les pluies lors du pas­sa­ge du nua­ge est éga­le­ment tou­chée par l’augmentation des thy­roï­di­tes.

Tchernobyl - nuage-sans-fin

Remar­qua­ble BD édi­tée par l’Asso­cia­tion fran­çai­se des mala­des de la thy­roï­de (AMFT). Des­sin de Ming.

Depuis mars 2001, 400 pour­sui­tes ont été enga­gées en Fran­ce contre “X” par l’Asso­cia­tion fran­çai­se des mala­des de la thy­roï­de, dont 200 en avril 2006. Ces per­son­nes sont affec­tées par des can­cers de la thy­roï­de ou goi­tres, et ont accu­sé le gou­ver­ne­ment fran­çais, à cet­te épo­que diri­gé par le pre­mier minis­tre Jac­ques Chi­rac 2, de ne pas avoir infor­mé cor­rec­te­ment la popu­la­tion des ris­ques liés aux retom­bées radio­ac­ti­ves de la catas­tro­phe de Tcher­no­byl. L’accusation met en rela­tion les mesu­res de pro­tec­tion de la san­té publi­que dans les pays voi­sins (aver­tis­se­ment contre la consom­ma­tion de légu­mes verts ou de lait par les enfants et les fem­mes encein­tes) avec la conta­mi­na­tion rela­ti­ve­ment impor­tan­te subie par l’Est de la Fran­ce et la Cor­se.

Pour sor­tir du dou­te, les mem­bres de l’Assem­blée de Cor­se ont déci­dé de « fai­re réa­li­ser par une struc­tu­re indé­pen­dan­te (…) une enquê­te épi­dé­mio­lo­gi­que sur les retom­bées en Cor­se de la catas­tro­phe de Tcher­no­byl ». Cet­te nou­vel­le étu­de a été condui­te par une équi­pe d’épidémiologistes et sta­tis­ti­ciens de l’unité médi­ca­le uni­ver­si­tai­re de Gênes (Ita­lie). Elle est basée sur l’analyse d’environ 14 000 dos­siers médi­caux.

Les auteurs concluent en 2013 à un ris­que effec­ti­ve­ment plus éle­vé chez les hom­mes des patho­lo­gies thy­roï­dien­nes dues à l’exposition au nua­ge. L’augmentation chez eux des can­cers de la thy­roï­de due au fac­teur Tcher­no­byl serait de 28,29 %, cel­le des thy­roï­di­tes de 78,28 %, et cel­le de l’hyperthyroïdisme de 103,21 %. Concer­nant les fem­mes, la fai­bles­se des échan­tillons sta­tis­ti­ques ne per­met pas de conclu­re pour les patho­lo­gies hors thy­roï­di­tes ; pour ces der­niè­res, l’augmentation due à Tcher­no­byl est chif­frée à 55,33 %51. Concer­nant les enfants cor­ses expo­sés au nua­ge, l’étude conclut à une aug­men­ta­tion des thy­roï­di­tes et adé­no­mes bénins, et à une aug­men­ta­tion sta­tis­ti­que­ment non signi­fi­ca­ti­ve des leu­cé­mies aiguës et des cas d’hypothyroïdisme.

Cet­te étu­de, non publiée dans une revue à comi­té de lec­tu­re, a fait l’objet de cri­ti­ques met­tant en avant des fai­bles­ses métho­do­lo­gi­ques. La minis­tre de la San­té, Mari­sol Tou­rai­ne rap­pel­le ce fac­teur de confu­sion pos­si­ble, et rejet­te ces résul­tats.

La com­mis­sion nom­mée par la col­lec­ti­vi­té ter­ri­to­ria­le de Cor­se, qui a com­man­dé cet­te étu­de, et sa pré­si­den­te Joset­te Ris­te­ruc­ci esti­ment que l’augmentation du ris­que est main­te­nant incon­tes­ta­ble et sou­hai­te une « recon­nais­san­ce offi­ciel­le du pré­ju­di­ce ».

[Pro­chain arti­cle : L’inavouable bilan humain et éco­no­mi­que]

Notes:

  1. Spé­cia­li­sée dans les dos­siers judi­ciai­res de san­té publi­que (affai­res du « sang conta­mi­né », de l’hormone de crois­san­ce, de l’amiante sur le cam­pus de Jus­sieu, de la « vache fol­le » – ain­si que d’autres dos­siers sen­si­bles com­me celui de la guer­re du Gol­fe et du nua­ge de Tcher­no­byl. A, depuis, quit­té ses fonc­tions, décla­rant dans un entre­tien sur Fran­ce Inter le 12 février 2013 : « Je suis entrée dans la magis­tra­tu­re car je croyais en la Jus­ti­ce. Je vais en sor­tir, je n’y crois plus. »
  2. Minis­tres à la manœu­vre : Fran­çois Guillau­me, Agri­cul­tu­re ; Michè­le Bar­za­ch, San­té ; Alain Cari­gnon, Envi­ron­ne­ment ; Alain Made­lin, Indus­trie ; Char­les Pas­qua, Inté­rieur.

Tchernobyl, 28 avril 1986. L’art du mensonge étatique

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 Chro­ni­que de la catas­tro­phe nucléai­re de Tcher­no­byl - 3 

L’alerte qu’une catas­tro­phe nucléai­re avait eu lieu arri­va d’abord par la Suè­de. Le lun­di 28 avril au matin, les employés de la cen­tra­le de Fors­mark emprun­tent les por­ti­ques de contrô­le habi­tuels. Une haus­se anor­ma­le de la radio­ac­ti­vi­té est détec­tée. Le site est immé­dia­te­ment éva­cué. Mais la fui­te ne pro­vient pas de la cen­tra­le. Comp­te tenu des vents et des par­ti­cu­les iden­ti­fiées, il appa­raît que la conta­mi­na­tion pro­vient d’URSS.

Dans l’après-midi, l’AFP confir­me : « Des niveaux de radio­ac­ti­vi­té inha­bi­tuel­le­ment éle­vés ont été appor­tés vers la Scan­di­na­vie par des vents venant d’Union sovié­ti­que ».

Dans la soi­rée, le Krem­lin recon­naît la sur­ve­nue d’un acci­dent dans un réac­teur de la cen­tra­le de Tcher­no­byl, sans en pré­ci­ser la date, l’importance ni les cau­ses. L’opacité de la bureau­cra­tie est tota­le. Mikhaïl Gor­bat­chev n’est infor­mé offi­ciel­le­ment que le 27 avril. Avec l’accord du Polit­bu­ro, il est for­cé de fai­re appel au KGB pour obte­nir des infor­ma­tions. Le rap­port qui lui est trans­mis par­le d’une explo­sion, de la mort de deux hom­mes, de l’arrêt des réac­teurs 1, 2 et 3. Le déni rejoint l’obscurantisme d’un sys­tè­me poli­ti­que en rui­nes.

Le même jour, en Fran­ce, le pro­fes­seur Pier­re Pel­le­rin, direc­teur du SCPRI (Ser­vi­ce cen­tral de pro­tec­tion contre les rayon­ne­ments ioni­sants) 1, fait équi­per des avions d’Air Fran­ce, se diri­geant vers le nord et l’est de l’Europe, de fil­tres per­met­tant, à leur retour, d’analyser et fai­re connaî­tre la com­po­si­tion de cet­te conta­mi­na­tion.

Invi­té du 13 heu­res d’Anten­ne 2, le len­de­main 29 avril, Pier­re Pel­le­rin fait état de ses contacts avec les experts sué­dois, dénon­ce à l’avance le catas­tro­phis­me des médias et tient des pro­pos ras­su­rants : « Même pour les Scan­di­na­ves, la san­té n’est pas mena­cée. » Dans la soi­rée, son adjoint, le pro­fes­seur Chan­teur, répond à une ques­tion du pré­sen­ta­teur : « On pour­ra cer­tai­ne­ment détec­ter dans quel­ques jours le pas­sa­ge des par­ti­cu­les mais, du point de vue de la san­té publi­que, il n’y a aucun ris­que ».

Le mot « nua­ge » va ain­si connaî­tre sa célé­bri­té en Fran­ce. Un nua­ge tou­te­fois invi­si­ble, entraî­nant les émis­sions radio­ac­ti­ves reje­tées pen­dant les jours qui ont sui­vi l’accident. Mélan­gées à l’air chaud de l’incendie du réac­teur, ces rejets ne contien­nent que très peu de vapeur d’eau. Mais les vrais nua­ges vont jouer un rôle impor­tant et néfas­te car, en cre­vant au-des­sus du pana­che, leurs gout­tes d’eau vont entraî­ner plus abon­dam­ment les par­ti­cu­les radio­ac­ti­ves. La conjonc­tion des deux crée des dépôts humi­des géo­gra­phi­que­ment très hété­ro­gè­nes, en taches de léo­pard.

meteo- Tchernobyl

Ima­ge du bul­le­tin météo d’Antenne 2, le 30 avril.

Dans l’après-midi du 30 avril, une des « bran­ches » du nua­ge est détec­tée par le Labo­ra­toi­re d’écologie mari­ne de Mona­co, avant de l’être dans l’ensemble du Midi de la Fran­ce. Pen­dant la nuit, tan­dis que cet­te bran­che remon­te en direc­tion du nord du pays, sui­vie d’une sta­tion météo à l’autre, une autre bran­che venant plus direc­te­ment de l’est, abor­de aus­si le ter­ri­toi­re à une alti­tu­de dif­fé­ren­te. Mona­co puis le SCPRI en infor­ment l’Agence Fran­ce-Pres­se.

Ce 30 avril, la pré­sen­ta­tri­ce Bri­git­te Simo­net­ta, la bou­che en coeur, annon­ce dans le bul­le­tin météo d’Anten­ne 2 que la Fran­ce est pro­té­gée du « nua­ge » par l’anticyclone des Aço­res et le res­te­ra pen­dant les trois jours sui­vant. Un pan­neau « STOP » vient lour­de­ment appuyer l’image de l’arrêt « à la fron­tiè­re ».

Une polé­mi­que s’ensuit, gros­sie par de nom­breu­ses décla­ra­tions visant plus par­ti­cu­liè­re­ment le Pr Pel­le­rin, bien­tôt cari­ca­tu­ré par cet­te ima­ge du « nua­ge arrê­té à la fron­tiè­re ». Libé­ra­tion affir­me que « les pou­voirs publics ont men­ti en Fran­ce » et que « le pro­fes­seur Pel­le­rin [en] a fait l’aveu ». Ce der­nier, par la sui­te, por­te­ra plain­te pour dif­fa­ma­tion contre dif­fé­rents médias ou per­son­na­li­tés (dont Noël Mamè­re). Il gagne­ra tous les pro­cès en pre­miè­re ins­tan­ce, en appel et en cas­sa­tion. En effet, il n’a pas employé cet­te ima­ge d’arrêt à la fron­tiè­re, même s’il en a induit l’idée. Ain­si, ce télex – ambi­gu – du 1er mai du Pr Pel­le­rin, cité par Noël Mamè­re, au 13 heu­res d’Antenne 2 : « Ce matin, le SCPRI a annon­cé une légè­re haus­se de la radio­ac­ti­vi­té de l’air, non signi­fi­ca­ti­ve pour la san­té publi­que, dans le Sud-Est de la Fran­ce et plus spé­cia­le­ment au-des­sus de Mona­co. »

Vidéo du dépla­ce­ment du nua­ge radio­ac­tif du 26 avril au 9 mai. La Fran­ce est presqu’entièrement tou­chée le 1er mai, le sud-est et la Cor­se plus for­te­ment le 3 mai (docu­ment de l’IRSN, réa­li­sé en 2005, neuf ans après…).

En ces temps recu­lés…, les poli­ti­ciens ne sont pas enco­re entrés dans l’ère de la com­mu­ni­ca­tion, et les minis­tè­res du tout nou­veau gou­ver­ne­ment Chi­rac (pre­miè­re coha­bi­ta­tion) vont se déchar­ger sur ce pro­fes­seur Pel­le­rin, méde­cin expert en radio­pro­tec­tion, pas davan­ta­ge rom­pu aux médias… C’est à lui prin­ci­pa­le­ment qu’incombera la tâche d’ « infor­mer » les Fran­çais des résul­tats des mesu­res de conta­mi­na­tion radio­ac­ti­ve et du niveau de ris­que cou­ru.

Les minis­tres concer­nés, mal coor­don­nés, inter­vien­dront peu par la sui­te, et sou­vent en gros sabots, com­me Alain Made­lin, minis­tre de l’industrie, mobi­li­sé en boni­men­teur ridi­cu­le pour clai­ron­ner l’absence de tout ris­que…

Même son de clo­che de tou­tes parts afin de pré­ve­nir tout mou­ve­ment de pani­que et de pré­ser­ver le com­mer­ce de la sala­de prin­ta­niè­re… Le SCPRI juge tout de sui­te que la conta­mi­na­tion des ali­ments pro­duits en Fran­ce sera trop fai­ble pour poser un vrai pro­blè­me de san­té publi­que et qu’il n’y a pas lieu de pren­dre de mesu­res de pré­cau­tion par­ti­cu­liè­res, sauf sur les pro­duits impor­tés de l’Est de l’Europe…

Pel­le­rin, à nou­veau, ren­ché­rit avec un com­mu­ni­qué selon lequel il fau­drait ima­gi­ner des élé­va­tions de radio­ac­ti­vi­té dix mil­le ou cent mil­le fois plus impor­tan­tes pour que com­men­cent à se poser des pro­blè­mes signi­fi­ca­tifs d’hygiène publi­que. Il pré­ci­se que les pri­ses pré­ven­ti­ves d’iode des­ti­nées à blo­quer le fonc­tion­ne­ment de la thy­roï­de ne sont ni jus­ti­fiées ni oppor­tu­nes. 2

Le gou­ver­ne­ment fran­çais esti­me alors qu’aucune mesu­re par­ti­cu­liè­re de sécu­ri­té n’est néces­sai­re.

C’est dans ce contex­te de men­son­ges et de mani­pu­la­tions de l’opinion que naît, à Valen­ce dans la Drô­me, la Crii­rad, Com­mis­sion de recher­che et d’information indé­pen­dan­tes sur la radio­ac­ti­vi­té. Des scien­ti­fi­ques et des citoyens cri­ti­ques se regrou­pent pour contre­car­rer l’information offi­ciel­le qui tour­ne à la pro­pa­gan­de sovié­ti­que. Ani­mée par Michè­le Riva­si, aujourd’hui dépu­tée euro­péen­ne d’Europe-Écologie-Les Verts, cet­te asso­cia­tion va se poser en contre-pou­voir face aux ins­ti­tu­tions sus­pec­tées de fal­si­fier les faits au pro­fit de l’État et du sys­tè­me nucléai­re.

Vite recon­nue par son sérieux scien­ti­fi­que, ins­tau­rée dès le départ par sa fon­da­tri­ce, la Crii­rad demeu­re une réfé­ren­ce dans l’expertise nucléai­re. Ces résis­tants ne seront pas les seuls, bien sûr, à s’opposer aux manœu­vres men­son­gè­res contrai­res au bien com­mun. Il fau­dra aus­si comp­ter sur des oppo­sants poli­ti­ques, les éco­lo­gis­tes, cer­tes, ain­si que de nom­breu­ses asso­cia­tions et les citoyens conscients des dan­gers liés l’énergie nucléai­re.

Une résis­tan­ce s’est peu à peu ins­tau­rée, qui aura contri­bué au fil des années à bri­der quel­que peu l’ogre affa­mé, à l’amener à ren­dre des comp­tes – pas enco­re à « ren­dre gor­ge », bien qu’une autre catas­tro­phe majeu­re, cel­le de Fuku­shi­ma, l’aura à nou­veau étour­di… Mais la bête, tel le Phé­nix, sait renaî­tre de ses cen­dres. Jusqu’à quand – jusqu’à quelle(s) autre(s) catastrophe(s) ?

Résu­mé en ima­ges de l’accident de Tcher­no­byl (docu­ment IRSN)

[Pro­chain arti­cle : Un nua­ge, des lam­beaux… de consé­quen­ces]

Notes:

  1. Labo­ra­toi­re situé au Vési­net, le SCPRI est suc­ces­si­ve­ment deve­nu l’Office de pro­tec­tion contre les rayon­ne­ments ioni­sants (OPRI) et enfin l’actuel Ins­ti­tut de radio­pro­tec­tion et de sûre­té nucléai­re (IRSN), créé pour assu­rer la sur­veillan­ce dosi­mé­tri­que dans tous les domai­nes d’utilisation des rayon­ne­ments ioni­sants.
  2. À sup­po­ser que cet­te mesu­re ait pu être effec­ti­ve : stocks réels des com­pri­més d’iodure de potas­sium ; mode d’information et de dis­tri­bu­tion. De plus la pri­se doit être effec­ti­ve une demi-heu­re avant la conta­mi­na­tion, au plus tard deux heu­res après. Les dou­tes quant à l’application d’une tel­le mesu­re demeu­rent actuels. Inter­ro­gez à ce sujet votre phar­ma­cien… (le mien n’a pas de ces com­pri­més en sto­ck…)

Publicité bucolique. Quand EDF nous refait le coup de l”« électricité verte »

EDF, qui est dans la pana­de que l’on sait, ten­te crâ­ne­ment de détour­ner l’attention de l’opinion publi­que. Ain­si vient-elle de s’offrir une cam­pa­gne de publi­ci­té dans les quo­ti­diens dou­ble­ment éhon­tée : une plei­ne page à sa pro­pre gloi­re et à cel­le de ses cen­tra­les, cela à la veille du tren­tiè­me anni­ver­sai­re de la catas­tro­phe de Tcher­no­byl – l’élégance même – et sur son thè­me men­son­ger de pré­di­lec­tion, le mythe d’une « élec­tri­ci­té ver­te ». Une pro­vo­ca­tion des plus indé­cen­tes !

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Cli­quer des­sus pour agran­dir, c’est trop beau !

A com­men­cer par l’image idyl­li­que et ver­doyan­te mon­trant une splen­di­de chu­te d’eau émer­geant de la mon­ta­gne et épou­sant avec grâ­ce la for­me de ces splen­di­des tours d’évaporation qui égaient tant nos pay­sa­ges. Trois jolis nua­ges, insou­ciants, mon­tent gaie­ment dans l’azur. C’est frais et buco­li­que. Un vrai chro­mo de calen­drier des pos­tes – d’avant l’invention du nucléai­re et ses catas­tro­phes ! Il man­que tou­te­fois quel­ques biches inno­cen­tes, Cen­drillon et ses sept nains, dont les plus ravis, Hol­lan­de et Macron – mais là, le tableau aurait été gâché.

À sui­vre avec le slo­gan « L’électricité bas car­bo­ne, c’est cen­tra­le ». Oui, cen­tra­le, avec un E. Ah ah ! elle est bon­ne. Et qui dit cen­tra­le, dit cen­tra­les nucléai­res et leurs 58 réac­teurs four­nis­sant 82,2 % de l’électricité pro­dui­te en Fran­ce. 1

À conti­nuer enco­re avec les trois lignes « fine­ment » bara­ti­neu­ses qui, d’un zes­te d’ « éner­gies renou­ve­la­bles » nous ser­vent le plus pétillant des cock­tails, « à 98% sans émis­sion de car­bo­ne ni de gaz à effet de ser­re ». Ce que EDF appel­le « un mix » de nucléai­re et de renou­ve­la­bles, selon la fameu­se recet­te du pâté d’alouette : un che­val pour une alouet­te.

Par­lons-en du nucléai­re « bas car­bo­ne » !

Tou­tes les opé­ra­tions liées au fonc­tion­ne­ment de l’industrie nucléai­re émet­tent des gaz à effet de ser­re : extrac­tion miniè­re et enri­chis­se­ment de l’uranium, construc­tion et déman­tè­le­ment des cen­tra­les, trans­port et « trai­te­ment » des déchets radio­ac­tifs, etc.

Ne pas oublier non plus les dizai­nes de sites ther­mi­ques, dont des cen­tra­les à char­bon, exploi­tées par EDF dans le mon­de, qui en font la 19e entre­pri­se émet­tri­ce de CO2 au niveau mon­dial. 2

Pen­dant ce temps, der­riè­re le décor d’opérette, EDF doit fai­re face à une réa­li­té autre­ment plus âpre (hors capi­lo­ta­de finan­ciè­re) :

•La construc­tion rui­neu­se de l’EPR de Fla­man­vil­le (tri­ple­ment du devis ini­tial), rui­neu­se et sur­tout poten­tiel­le­ment dan­ge­reu­se. Les défauts métal­lur­gi­ques déce­lés dans la cuve du réac­teur – piè­ce maî­tres­se – com­pro­met­tent cet­te ins­tal­la­tion (et d’autres en cours).

La chu­te d’une hau­teur de vingt mètres, le 31 mars 2016, d’un géné­ra­teur de vapeur de 450 ton­nes lors d’une manu­ten­tion – par une entre­pri­se sous-trai­tan­te… – dans un bâti­ment réac­teur de la cen­tra­le de Paluel (Nor­man­die). Pas de vic­ti­mes, heu­reu­se­ment, mais le bâti­ment a été for­te­ment ébran­lé, ce qui va deman­der une éva­lua­tion et une immo­bi­li­sa­tion de plu­sieurs mois des ins­tal­la­tions.

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Chu­te d’un géné­ra­teur de vapeur à Paluel. Moins gla­mour que la pub…

Pour cou­ron­ner le tout, l’Auto­ri­té de sûre­té nucléai­re (ASN) fran­çai­se vient de dénon­cer un fabri­cant de piè­ces métal­li­ques 3 qui, dans une soixan­tai­ne de cas au moins, a four­ni à ses clients com­me Are­va des pro­duits pré­sen­tant des mal­fa­çons, accom­pa­gnés de cer­ti­fi­cats fal­si­fiés. L’ASN a deman­dé à tou­tes les entre­pri­ses du sec­teur de véri­fier les piè­ces qu’elles uti­li­sent en pro­ve­nan­ce de cet­te PME, pour pou­voir stop­per les équi­pe­ments en cas de besoin.

Faux, usa­ge de faux : le Bureau Veri­tas a très vite por­té plain­te, sui­vi en mars par Are­va et le Com­mis­sa­riat à l’énergie ato­mi­que (CEA). Cer­tai­nes piè­ces en cau­se étaient en effet des­ti­nées au réac­teur de recher­che Jules-Horo­witz, qu’Areva construit pour le CEA à Cada­ra­che (Bou­ches-du-Rhô­ne).

Ou quand la réa­li­té rejoint la fic­tion : ce cas recou­pe exac­te­ment le scé­na­rio du film Le Syn­dro­me chi­nois dans lequel un four­nis­seur véreux est à l’origine d’une situa­tion catas­tro­phi­que dans une cen­tra­le nucléai­re. Ce film amé­ri­cain est sor­ti quel­ques jours avant l’accident de Three Miles Island en 1979 (fon­te du réac­teur).

Notes:

  1. Don­née de 2014, por­tée sur les fac­tu­res d’EDF.
  2. On peut, à ce pro­pos, signer la péti­tion lan­cée par le réseau Sor­tir du nucléai­re qui dénon­ce cet­te publi­ci­té men­son­gè­re d’EDF : http://www.sortirdunucleaire.org/CO2-mensonge-EDF#top
  3. SBS, une PME de Boën (Loi­re)

Tchernobyl, 26 avril 1986. Le monstre se déchaîne

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 Chro­ni­que de la catas­tro­phe nucléai­re de Tcher­no­byl - 2 

26 avril 1986. 1 h 23. En moins de cinq secon­des, le réac­teur s’est embal­lé, dépas­sant sa puis­san­ce jusqu’à cent fois. Il n’était plus contrô­la­ble, les bar­res de modé­ra­tion de la réac­tion nucléai­re ayant été éjec­tées. Des explo­sions suc­ces­si­ves se pro­dui­sent, sui­vies d’une autre, si for­te que la dal­le de 1 000 ton­nes de béton située au-des­sus du bâti­ment est pro­je­tée dans les airs, retom­bant incli­née sur le cœur du réac­teur, qui s’entrouvre alors. Un gigan­tes­que incen­die se décla­re. Plus de 100 ton­nes de com­bus­ti­bles radio­ac­tifs entrent en fusion. Un immen­se fais­ceau de lumiè­re aux reflets bleuâ­tres mon­te du cœur du réac­teur, illu­mi­nant l’installation dévas­tée, plon­gée dans l’obscurité.

Centrale nucléaire de Tchernobyl, Ukraine

« Ceux qui ont mené l’expérience, expli­que­ra par la sui­te le Pr Vas­si­li Nes­te­ren­ko  1, se sont lour­de­ment trom­pés dans leurs cal­culs. La puis­san­ce du réac­teur a brus­que­ment bais­sé à 30 méga­watts, au lieu des 800 méga­watts escomp­tés. Ils ont alors levé les bar­res mobi­les pour aug­men­ter la puis­san­ce. Mais là, à la sui­te d’un défaut de fabri­ca­tion, l’eau a rem­pli l’espace qu’avaient occu­pé les bar­res. La puis­san­ce est mon­tée en flè­che et l’eau est entrée en ébul­li­tion. Une radio­ly­se de l’eau a com­men­cé à se pro­dui­re, ce qui a pro­vo­qué la for­ma­tion d’un mélan­ge déto­nant d’oxygène et d’hydrogène. Ces pre­miè­res peti­tes explo­sions ont éjec­té entiè­re­ment les bar­res mobi­les des­ti­nées à arrê­ter le réac­teur en cas de pan­ne, le réac­teur n’était donc plus contrô­la­ble. En 5 secon­des, sa puis­san­ce a aug­men­té de 100 fois ! Les expé­ri­men­ta­teurs ont alors essayé d’enfoncer de nou­veau les bar­res, mais trop tard. Une immen­se explo­sion s’ensuivit. »

Tchernobyl-horloge

Quand tout a bas­cu­lé. [Musée de Tcher­no­byl]

His­to­rien fran­çais, de père rus­se, Nico­las Wer­th est un spé­cia­lis­te de l’histoire de l’Union sovié­ti­que. En 2006, dans la revue L’Histoire, à l’occasion du ving­tiè­me anni­ver­sai­re de la catas­tro­phe, il en recons­ti­tuait la genè­se. Il reliait ain­si les faits au contex­te poli­ti­co-éco­no­mi­que du régi­me sovié­ti­que à bout de souf­fle. Son ana­ly­se se nour­rit d’un voya­ge qu’il effec­tue alors en Ukrai­ne. Voi­ci com­ment il recons­ti­tue ce qui demeu­re jusqu’à pré­sent l’accident nucléai­re le plus gra­ve de la pla­nè­te (On évi­te­ra l’inutile et sor­di­de com­pa­rai­son avec Fuku­shi­ma et ses qua­tre ins­tal­la­tions dévas­tées ; les contex­tes sont dif­fé­rents et les consé­quen­ces éga­le­ment, bien que tout aus­si incom­men­su­ra­bles.)

« Vik­tor Petro­vit­ch Briou­kha­nov [le direc­teur] est réveillé à 1 h 30 du matin. Pour ten­ter d’éteindre l’incendie, il fait appel à une sim­ple équi­pe de pom­piers de la vil­le de Pri­pyat […]. Le direc­teur télé­pho­ne au minis­tè­re de l’Énergie, à Mos­cou, vers 4 heu­res du matin. Il se veut ras­su­rant, affir­me que «  le cœur du réac­teur n’est pro­ba­ble­ment pas endom­ma­gé  ».

« Avec un équi­pe­ment déri­soi­re, sans aucu­ne pro­tec­tion spé­ci­fi­que, quel­ques dizai­nes de pom­piers s’efforcent de maî­tri­ser l’incendie, com­me s’il s’agissait d’un feu ordi­nai­re. Au petit matin, celui-ci est cir­cons­crit. Mais le cœur nucléai­re du réac­teur endom­ma­gé et le gra­phi­te conti­nuent de se consu­mer, déga­geant dans l’atmosphère une très for­te radio­ac­ti­vi­té. Les pom­piers, gra­ve­ment irra­diés, sont éva­cués vers l’hôpital local, puis, leur état empi­rant, ache­mi­nés vers Mos­cou, où la plu­part meu­rent, dans d’atroces souf­fran­ces, au cours des jours sui­vants.

« Ce n’est qu’après l’extinction de l’incendie géné­ré par l’explosion que la direc­tion de la cen­tra­le prend enfin conscien­ce de la gra­vi­té de la situa­tion : le coeur du réac­teur est atteint ! Mais per­son­ne, par­mi le per­son­nel de la cen­tra­le, ingé­nieurs, tech­ni­ciens, cadres diri­geants com­pris, n’a jamais été pré­pa­ré à fai­re face à une situa­tion pareille. La pan­ne la plus gra­ve envi­sa­gée par les construc­teurs était une rup­tu­re du sys­tè­me prin­ci­pal de refroi­dis­se­ment !

« Briou­kha­nov n’ordonne, dans l’immédiat, aucu­ne éva­cua­tion. Or, au moment de l’explosion, plus de 200 employés tra­vaillaient à la cen­tra­le, et plu­sieurs cen­tai­nes d’ouvriers s’affairaient à la construc­tion des cin­quiè­me et sixiè­me réac­teurs. Dans la mati­née du 26 avril, les alen­tours de la cen­tra­le grouillent de pom­piers et de mili­tai­res appe­lés en ren­fort. En ce same­di matin, les habi­tants de Pri­pyat vaquent tran­quille­ment à leurs occu­pa­tions. Près de 900 élè­ves, âgés de 10 à 17 ans, par­ti­ci­pent même au « Mara­thon de la paix » qui, de Pri­pyat au vil­la­ge de Kopa­chy, dis­tant de 7 kilo­mè­tres à pei­ne du réac­teur dévas­té, fait le tour de la cen­tra­le !

« Entre-temps, à Mos­cou, une com­mis­sion gou­ver­ne­men­ta­le est mise sur pied. Quel­ques-uns de ses mem­bres pren­nent l’avion pour Tcher­no­byl. Vale­ri Legas­sov, un haut res­pon­sa­ble du nucléai­re sovié­ti­que, témoi­gne : «  En nous appro­chant de Tcher­no­byl, dans la soi­rée du 26 avril, nous fûmes frap­pés par la cou­leur du ciel. A une dizai­ne de kilo­mè­tres, une lueur cra­moi­sie domi­nait les

Tchernobyl explosion

envi­rons. Pour­tant, les cen­tra­les nucléai­res ne rejet­tent habi­tuel­le­ment aucu­ne fumée. Mais ce jour-là, l’installation res­sem­blait à une usi­ne métal­lur­gi­que sur­mon­tée d’un épais nua­ge assom­bris­sant la moi­tié du ciel. Les res­pon­sa­bles étaient per­dus, para­ly­sés. Ils ne savaient où don­ner de la tête et n’avaient reçu aucu­ne direc­ti­ve. Les employés des trois autres blocs ato­mi­ques de la cen­tra­le n’avaient tou­jours pas quit­té leur pos­te. Per­son­ne n’avait pris soin de débran­cher la ven­ti­la­tion inté­rieu­re et les radio­élé­ments s’étaient répan­dus à tra­vers tou­tes les ins­tal­la­tions de la cen­tra­le »

« Le chef de la com­mis­sion gou­ver­ne­men­ta­le, Boris Cht­cher­bi­na, l’un des vice-pré­si­dents du Conseil des minis­tres de l’URSS, arri­vé sur pla­ce vers 21 heu­res, déci­de enfin d’ordonner l’évacuation, à par­tir du sur­len­de­main, 28 avril, 14 heu­res, de la popu­la­tion dans un rayon de 30 kilo­mè­tres autour de la cen­tra­le, et de fai­re appel à l’armée de l’air pour ten­ter d’ensevelir le coeur du réac­teur nucléai­re en fusion sous du sable et d’autres maté­riaux.

« Il fau­dra quin­ze jours à des équi­pes spé­cia­li­sées pour étouf­fer la réac­tion nucléai­re en déver­sant, depuis des héli­co­ptè­res, plu­sieurs mil­liers de ton­nes de sable, d’argile, de plomb, de bore (qui a la pro­prié­té d’absorber les neu­trons), de borax et de dolo­mi­te. Plus de 1 000 pilo­tes par­ti­ci­pè­rent à ces opé­ra­tions menées à bord d’hélicoptères mili­tai­res gros por­teurs.

[© Tass]

[© Tass]

« Attein­dre le coeur du réac­teur – un objec­tif d’une dizai­ne de mètres de dia­mè­tre – depuis une hau­teur de 200 mètres était une tâche ardue. Il fal­lait fai­re très vite : à cau­se de la for­mi­da­ble radia­tion qui se déga­geait du réac­teur en fusion – 1 500 rems 2 à 200 mètres de hau­teur –, les pilo­tes ne pou­vaient pas res­ter plus de 8 secon­des à la ver­ti­ca­le du réac­teur. Les pre­miers jours, les deux tiers des lar­ga­ges man­què­rent leur cible. En chu­tant, les gros paquets de sable explo­saient sous l’effet de la cha­leur. Les jours pas­sant, les ratés se firent plus rares. Le 30 avril, 160 ton­nes de sable, mélan­gé à de l’argile pour for­mer une mas­se plus com­pac­te, furent ain­si jetées sur le coeur nucléai­re en fusion. Les radia­tions chu­tè­rent brus­que­ment. Mais le len­de­main on s’aperçut que le sable avait fon­du et que les rejets de radio­nu­cléi­des avaient repris de plus bel­le.

« On déci­da alors de déver­ser d’énormes paquets en gros­se toi­le de para­chu­te conte­nant des cen­tai­nes de lin­gots de plomb, de la dolo­mi­te et du bore. Mais une nou­vel­le mena­ce se pro­fi­la. Les fon­da­tions de la cen­tra­le mon­traient des signes d’affaissement. Il fal­lait les ren­for­cer pour empê­cher le com­bus­ti­ble nucléai­re fon­du de péné­trer mas­si­ve­ment dans les sols. Des cen­tai­nes de mineurs du Don­bass furent appe­lés en ren­fort pour creu­ser un boyau de 170 mètres de long jus­que sous le réac­teur. [Ndlr : Dans le but de pré­ve­nir une nou­vel­le explo­sion et de pro­té­ger la nap­pe phréa­ti­que].

« Le 6 mai, l’émission de radia­tions chu­ta for­te­ment, pour attein­dre 150 rems. Le com­bat, néan­moins, n’était pas gagné. Vale­ri Legas­sov témoi­gne : «  Le 9 mai, le mons­tre avait appa­rem­ment ces­sé de res­pi­rer, de vivre. Nous nous apprê­tions à fêter la fin des opé­ra­tions, qui coïn­ci­dait jus­te­ment avec le jour anni­ver­sai­re de la vic­toi­re sur l’Allemagne nazie. Mais un nou­veau foyer s’est décla­ré. On ne savait plus ce qu’il fal­lait fai­re. On ne savait pas ce que c’était. Cela res­sem­blait à une mas­se incan­des­cen­te com­po­sée de sable, d’argile et de tout ce qui avait été jeté sur le réac­teur. On se remit au tra­vail et on jeta enco­re 80 ton­nes sup­plé­men­tai­res sur le cra­tè­re fumant. »

« […] Le géné­ral Ber­dov fit venir 1 200 auto­bus de Kiev. Les 45 000 habi­tants de Pri­pyat furent éva­cués en pre­mier, dans l’après-midi du 28 avril. Ils ne furent aver­tis de leur départ que quel­ques heu­res plus tôt, par la radio loca­le. « Ne pre­nez que le strict néces­sai­re : de l’argent, vos papiers et un peu de nour­ri­tu­re. Aucun ani­mal domes­ti­que. Vous serez vite de retour. Dans deux ou trois jours  ».

evacuation-Tchernobyl

« Vous serez vite de retour ! » [d.r.]

« Dans la soi­rée, les éva­cués arri­vè­rent dans la région rura­le de Poless­koie, dis­tan­te d’à pei­ne une cin­quan­tai­ne de kilo­mè­tres au sud-ouest. On les « ins­tal­la » chez les pay­sans du coin. Tous les bâti­ments d’exploitation, gran­ges, han­gars, éta­bles, furent réqui­si­tion­nés. Nom­breux étaient ceux qui souf­fraient déjà de nau­sées et de diar­rhées, pre­miers signes d’une for­te irra­dia­tion. Or, dans ces vil­la­ges, aucu­ne assis­tan­ce médi­ca­le n’était dis­po­ni­ble. Com­ble de l’absurde : la région de Poless­koie était elle-même for­te­ment conta­mi­née !

« Pour ten­ter d’éviter que les éva­cués ne se sau­vent, ordre fut don­né à cha­cun de poin­ter quo­ti­dien­ne­ment à l’administration loca­le, com­me devaient le fai­re les dépor­tés sous Sta­li­ne. Des cor­dons de poli­ce furent déployés sur les rou­tes et les voies fer­rées pour inter­cep­ter les fuyards. Non­obs­tant tous les obs­ta­cles, des mil­liers de per­son­nes s’enfuirent pour rejoin­dre Kiev ou une autre gran­de vil­le, ampli­fiant la rumeur sur la catas­tro­phe qui venait de se pro­dui­re.

« Dans les pre­miers jours de mai, l’évacuation s’amplifia : près de 100 000 per­son­nes, habi­tant dans une zone d’une tren­tai­ne de kilo­mè­tres autour de la cen­tra­le, furent éva­cuées à leur tour. Pour la plu­part, sim­ples kol­kho­ziens n’ayant jamais quit­té leur vil­la­ge, ce dépla­ce­ment for­cé, qui fai­sait remon­ter chez les plus âgés les sou­ve­nirs du grand exo­de de l’été 1941, consti­tua un pro­fond trau­ma­tis­me.

« Les éva­cua­tions se pro­lon­gè­rent jusqu’au mois d’août, après que les légis­la­teurs sovié­ti­ques eurent défi­ni qua­tre « zones de conta­mi­na­tion » […]

« Au total, quel­que 250 000 per­son­nes furent, en trois mois, éva­cuées des trois pre­miè­res zones. En un an, une nou­vel­le vil­le, Sla­vou­tit­ch, à une soixan­tai­ne de kilo­mè­tres de la cen­tra­le, sor­tit de ter­re. Fin 1987, elle comp­tait déjà plus de 30 000 habi­tants. De nom­breux occu­pants des zones conta­mi­nées furent éga­le­ment relo­gés dans des ban­lieues de Kiev. Le gou­ver­ne­ment octroya à cha­que éva­cué des indem­ni­tés : 4 000 rou­bles soit un an envi­ron de salai­re moyen par adul­te et 1 500 rou­bles par enfant.

[Pro­chain arti­cle : Com­me un nua­ge]

 

Notes:

  1. Vas­si­li Nes­te­ren­ko, phy­si­cien bié­lo­rus­se, direc­teur de l’Institut de l’énergie nucléai­re de l’Académie des scien­ces de Bié­lo­rus­sie de 1977 à 1987. Il a cher­ché à limi­ter les effets sani­tai­res de la catas­tro­phe, et aus­si à en limi­ter l’ampleur ; il est inter­ve­nu lui-même com­me liqui­da­teur pour lar­guer par héli­co­ptè­re­di­rec­te­ment dans le réac­teur en fusion des pro­duits de col­ma­ta­ge. Trois des qua­tre pas­sa­gers de l’hélicoptère sont morts des sui­tes de l’irradiation. Lui a sur­vé­cu jusqu’en 2008.
  2. Soit 3 000 fois plus que la dose maxi­ma­le tolé­rée en Fran­ce par an pour une per­son­ne. Le rem est une uni­té de mesu­re d’équivalent de dose de rayon­ne­ment ioni­sant.

  • © Ch.- M. Schulz

    « Il fau­drait com­pren­dre que les cho­ses sont sans espoir et être pour­tant déci­dé à les chan­ger. » F. Scott Fitz­ge­rald, Gats­by le magni­fi­que, 1925
    ––––
    « Le plus grand dérè­gle­ment de l’esprit, c’est de croi­re les cho­ses par­ce qu’on veut qu’elles soient, et non par­ce qu’on a vu qu’elles sont en effet. » Bos­suet

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    Philippe Casal,, 2004 - Centre national des arts plastiques

    Phi­lip­pe Casal, 2004 - Cen­tre natio­nal des arts plas­ti­ques - Mucem, Mar­seille

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  • La réa­lité vraie n’est jamais la plus manifeste. (Claude Lévi-Strauss)

    La réa­lité vraie n’est jamais la plus mani­fes­te.
    (Clau­de Lévi-Strauss)

  • 2sexpolLa Revue Sexpol ressuscitée !

    Parue de 1975 à 1981, la Revue Sex­pol (sexua­li­té / poli­ti­que), ses 39 numé­ros et 2000 pages ont res­sus­cité par la gra­ce de la numé­ri­sa­tion. Un DVD est désor­mais dis­po­nible, au prix coû­tant de la numé­ri­sa­tion, de la dupli­ca­tion et des frais de port, soit 16 euros avec jaquet­te cou­leur et boî­tier rigi­de ou 11 euros sans. Ren­sei­gne­ments et com­mande en cli­quant ici ou sur la cou­ver­ture du der­nier numé­ro, ci-des­sus. En savoir plus ici sur Sex­pol.
  • « Comme un nuage – 30 ans après Tchernobyl »

    Com­me un nua­ge, album pho­tos et tex­te mar­quant le 30e anni­ver­sai­re de la catas­tro­phe de Tcher­no­byl (26 avril 1986). La sous­crip­tion étant clo­se (vifs remer­cie­ments à tous les contri­bu­teurs !) l’ouvrage est désor­mais en ven­te au prix de 15 euros, fran­co de port. Vous pou­vez le com­man­der à par­tir du bou­ton « Ache­ter » ci-des­sous (bien pré­ci­ser votre adres­se pos­ta­le !)

    tcherno2-2-300x211

    Il s’agit d’un album-pho­to de qua­li­té, à tira­ge soi­gné et limi­té, 40 p. for­mat A4 « à l’italienne ». Les pho­tos, pri­ses en Pro­ven­ce et notam­ment à Mar­seille, expri­ment une vision artis­ti­que sur le thè­me d’« après le nua­ge ». Cet­te créa­tion rejoi­gnait l’appel à l’organisation de « 1.000 évé­ne­ments cultu­rels sur le thè­me du nucléai­re », entre le 11 mars 2016 (5 ans après Fuku­shi­ma) et le 26 avril 2016 (30 ans après Tcher­no­byl).
  • L’argument fon­da­men­tal pour la liberté d’expression est le carac­tère dou­teux de toutes nos croyances (Ber­trand Russel)

    L’argument fon­da­men­tal pour la liber­té d’expression est le carac­tère dou­teux de tou­tes nos croyan­ces. (Ber­trand Rus­sel)

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