On n'est pas des moutons

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[Révoltes arabes]. A Cuba, place de la Révolution, on prépare le défilé au pas de l’oie

© faber

Le pas de l’oie à Cuba, selon Yoani San­chez sur «  Gene­ra­cion Y  »

 

«  Mon quar­tier connaît une petite secousse, un chan­ge­ment qui se pré­sente sous la forme d’une couche d’asphalte neuve, d’ouvriers qui refont les rues et posent un revê­te­ment noi­râtre qui dans quelques jours aura durci sous les pneus des voi­tures. Nous sommes tous sur­pris. La joie serait le sen­ti­ment le plus cou­rant si ce n’étaient les rai­sons qui ont conduit à ces répa­ra­tions et la rai­son de ces tra­vaux. Toute la Place de la Révo­lu­tion et la « zone blo­quée » où j’habite se pré­parent au grand défilé du 15 avril pro­chain*. Un grand défer­le­ment de puis­sance mili­taire qui pré­tend dis­sua­der tous ceux qui sou­haitent un chan­ge­ment à Cuba.

« Depuis des semaines le par­king du stade Latino-américain est le siège de répé­ti­tions pour le pas de l’oie des sol­dats. Des jambes ten­dues à qua­rante cinq degrés, qui rap­pellent des marion­nettes tirées par un fil, par une corde qui se perd là-haut dans l’immensité du pouvoir.

« Je ne sais pas ce qu’il peut y avoir de beau dans une parade mili­taire, ce qu’il peut y avoir d’émouvant dans le défilé de ces êtres syn­chrones et auto­ma­tiques qui passent le visage tourné vers le lea­der dans la tri­bune. Mais le résul­tat je le connais bien : on dira ensuite que le gou­ver­ne­ment est armé jusqu’aux dents et que ceux qui des­cendent dans la rue pour pro­tes­ter seront écra­sés contre le sol qu’aujourd’hui même on est en train de réparer.

« Le pas des pelo­tons ten­tera de nous de nous aver­tir que le Parti n’a pas seule­ment des mili­taires pour le défendre mais aussi des troupes anti-émeute et des corps d’élite. J’appellerais ça la cho­ré­gra­phie de l’autoritarisme, mais d’autres pré­fèrent croire que ce sera une démons­tra­tion d’indépendance, d’une auto­no­mie natio­nale qui res­semble en réa­lité à celle de Robin­son aban­donné sur son île.

« Mais au-delà de mes réti­cences envers les uni­formes, de mon aller­gie au défilé d’escadrons qui marchent à l’unisson, je suis aujourd’hui pré­oc­cu­pée par le gou­dron, par cet asphalte posé récem­ment que les chaînes des tanks vont endommager. »

Tra­duit par Jean-Claude MAROUBY

* Note de GP: il s’agit de mar­quer le cin­quan­te­naire du débar­que­ment de la baie des Cochons : le 15 avril 1961, ten­ta­tive d’invasion mili­taire de Cuba par des exi­lés cubains sou­te­nus par les États-Unis.


France-Égypte. En langue diplo « Casse-toi, pauvre con ! » = Dégage, le prof’ !

Écran de « BFM-TV ». Visage flouté par mes soins, même si ce n’est pas le cas ailleurs…

Un citoyen fran­çais ne dit pas de gros mots en public et les écrit encore moins. Sur­tout sur une pan­carte dans une manif, place de la révo­lu­tion au Caire, par exemple. Et que, de sur­croît, le gros mot consti­tue un emprunt – non auto­risé (est-il déposé, au fait ?) – au pré­sident de la Répu­blique. Pour une telle faute, ce pro­fes­seur du lycée fran­çais du Caire a été rapa­trié par le Quai d’Orsay, vous savez, le minis­tère d’Alliot-Marie qui, elle, sait cau­ser comme il faut, à un dic­ta­teur par exemple, his­toire de lui remon­ter le moral en des temps aussi éprou­vants, de lui pro­po­ser un coup de savoir-faire bien de chez nous, de le remer­cier pour son sens de l’accueil et l’infinie obli­geance de ses rela­tions.Un fonc­tion­naire, sauf ministre, ne peut que la bou­cler face à un évé­ne­ment his­to­rique dont lui à le sens d’en mesu­rer la portée.

Donc, mardi 1er février, jour de la mani­fes­ta­tion « du mil­lion » en Égypte, ce pro­fes­seur au lycée fran­çais du Caire se pré­pare à aller suivre le ras­sem­ble­ment prévu sur la place Tah­rir. « Alexandre [c’est ainsi que le désigne Télé­rama, qui a révélé l’affaire] est marié à une Égyp­tienne, il a deux enfants, il connaît l’Egypte et le régime liber­ti­cide de Mou­ba­rak comme sa poche.

« Membre de l’Association démo­cra­tique des Fran­çais à l’étranger (ADFE), Alexandre n’est pas insen­sible aux thèses des révo­lu­tion­naires égyp­tiens. Dans les pré­cé­dentes mani­fes­ta­tions, il a vu les slo­gans qui fai­saient réfé­rence à la révo­lu­tion tuni­sienne, les « Dégage Mou­ba­rak ! », en fran­çais dans le texte. Il décide de concoc­ter sa propre pan­carte et écrit sur son pan­neau ces quatre fameux mots pré­si­den­tiels : « Casse-toi pauvre con ! »

« Dès le ven­dredi qui suit son audace, le pro­fes­seur est convo­qué par l’ambassade. Il doit être puni. Il faut faire un exemple, décou­ra­ger les vel­léi­tés pro-révolutionnaires des autres expa­triés. Alexandre est rapa­trié à Paris dès le samedi matin, « pour sa sécu­rité ». En France, il est menacé de rétro­gra­da­tion. Il s’en sort avec un blâme.

Le Quai d’Orsay lui a d’abord fait com­prendre qu’il pour­rait ren­trer en Egypte et retrou­ver sa famille l’été pro­chain, après son départ à la retraite. Mou­ba­rak ayant quitté le pou­voir, il pour­rait ren­trer plus tôt. »

Le 2 février, j’apprends en écou­tant France Culture qu’un géo­graphe fran­çais du CNRS a été prié de ne pas cau­ser dans le poste… Il s’agissait d’une émis­sion scien­ti­fique autour du thème : «  Les ter­ri­toires de la révo­lu­tion au Caire et en Egypte ».

J’adore quand on conti­nue à acco­ler au mot France le cli­ché de «  pays des droits de l’homme ».


Le Caire – La Havane. Les parallèles peuvent-elles se rejoindre ?

Les évé­ne­ments révo­lu­tion­naires qui secouent le monde arabe nous ques­tionnent à bien des égards. On ne manque pas de les com­men­ter, de les inter­pré­ter, de glo­ser. Les Arabes en pre­mier lieu, eux qui se voient, en grande par­tie semble-t-il, réins­crits dans le cou­rant de l’Histoire. Des tri­bunes, « libres opi­nions », et autres fleu­rissent ça et là dans les médias, comme en toute période d’effervescence. Le plai­sir n’est pas mince pour qui­conque se pré­oc­cupe du bien-être des humains et de la marche – si sou­vent clau­di­cante – du vaste monde, notre si petite planète.

Sans nul­le­ment vou­lant jouer les rabat-joie, inutile de rap­pe­ler aux dures réa­li­tés des len­de­mains de fêtes – elles s’en chargent toutes seules. Les Tuni­siens espèrent de beaux jours, tout comme les Égyp­tiens – sinon, à quoi bon avoir lutté contre la tyran­nie avec une telle éner­gie ? Mais voilà que, déjà, l’âpreté du monde glo­ba­lisé les coince au tournant.

Mes réflexions aujourd’hui tourne autour d’un rap­pro­che­ment, déjà évo­qué ici en pas­sant, entre deux images, deux lieux, deux révo­lu­tions et deux pays. Je veux par­ler des place de la Libé­ra­tion (Tah­rir) au Caire et de la Révo­lu­tion, à La Havane, donc de l’Égypte et de Cuba. En fait, on pour­rait tout aussi bien rap­pro­cher Cuba et la Tuni­sie qui, d’ailleurs, pré­sentent des don­nées socio­po­li­tiques plus com­pa­rables. Mais restons-en à la pre­mière hypo­thèse qui m’est souf­flée par le blog Gene­ra­cion Y de cette résis­tante cubaine, Yoani San­chez qui, depuis plu­sieurs années, tient tête aux dic­ta­teurs cas­tristes. [Voir dans mes pré­cé­dents articles, via la case de recherche ci-contre].

Dans son article du 12 février, sous le titre « Égypte 2.0 » et sous cette photo de la fameuse place Tah­rir enva­hie par une marée humaine :

…voici ce qu’elle écrit :

« Pénombre et lumière sur la Place Tah­rir, une phos­pho­res­cence rou­geoyante entre­cou­pée par les flashs des appa­reils photo et la lueur des écrans de télé­phones por­tables. Je n’y étais pas et pour­tant je sais ce qu’ont res­senti cha­cun des Égyp­tiens réunis la nuit der­nière au centre du Caire. Moi qui n’ai jamais pu crier et pleu­rer de joie en public […], je confirme que je ferais la même chose, je res­te­rais sans voix, j’embrasserais les autres, je me sen­ti­rais légère comme si mes épaules étaient sou­dain libé­rées d’un énorme far­deau. Je n’ai pas vécu de révo­lu­tion, encore moins de révo­lu­tion citoyenne, mais cette semaine, mal­gré la pru­dence des jour­naux offi­ciels j’ai senti que le canal de Suez et la mer des Caraïbes n’était pas si éloi­gnés, que les deux endroits n’étaient pas si différents.

« Pen­dant que les jeunes Égyp­tiens s’organisaient sur Face­book, nous assis­tions conster­nés à l’exposé piraté d’un poli­cier cyber­né­tique, pour lequel les réseaux sociaux sont « l’ennemi ». Il a bien rai­son ce cen­seur de kilo­bits, et tous ses chefs, de craindre ces sites vir­tuels où les indi­vi­dus pour­raient se don­ner rendez-vous pour secouer les contrôles éta­tiques, par­ti­sans et idéo­lo­giques. En lisant les paroles du jeune Wael Gho­nim « Vous vou­lez un pays libre, don­nez leur inter­net !» Je com­prends mieux la dis­cré­tion dont font preuve  nos auto­ri­tés à l’heure de nous per­mettre ou non de nous connec­ter à la toile. Ils se sont habi­tués à avoir le mono­pole de l’information, à régu­ler ce qui nous arrive et à réin­ter­pré­ter pour nous ce qui se passe à l’intérieur et à l’extérieur de nos fron­tières. Main­te­nant ils savent, parce que l’Égypte le leur a appris, que chaque pas qu’ils nous laissent faire dans le cybers­pace nous rap­proche de Tah­rir, nous porte à grande vitesse vers une place qui vibre et un dic­ta­teur qui démissionne. »

[Tra­duit par Jean-Claude Marouby – merci !]

Bien qu’écrit entre ses lignes très sur­veillées, le mes­sage de Yaoni San­chez est des plus clairs. Il se résume en oppo­si­tion avec cette autre photo, celle d’un de ces ras­sem­ble­ments monstres orga­ni­sés par le cas­trisme radieux. Sur cette place de la Révo­lu­tion s’est fina­le­ment échoué l’une des plus men­son­gères illu­sions de l’Histoire.

Cin­quante ans après sa révo­lu­tion, le peuple cubain ne s’est tou­jours pas libéré. Le sujet reste ouvert, appe­lant à des ana­lyses pous­sées. On s’en tien­dra là pour aujourd’hui.


Égypte. Fillon rend hommage au « courage » de Moubarak !

La poli­tique étran­gère de ce gou­ver­ne­ment est déci­dé­ment cala­mi­teuse. A peine dans arrivé dans les eaux de la mer Rouge – sur le « De-Gaulle » en plus –, Fran­çois Fillon n’a rien trouvé de plus urgent que de rendre hom­mage… à son cher ami Mou­ba­rak –  comme quoi vacances et gra­ti­tude obligent:

« Je tiens à rendre hom­mage à cette déci­sion cou­ra­geuse de quit­ter le pou­voir, déci­sion qui répond aux fortes aspi­ra­tions du peuple égyp­tien à la démo­cra­tie, à la liberté, à la dignité », a-t-il pré­cisé, repre­nant la posi­tion expri­mée la veille par l’Elysée, avant de rendre un hom­mage à l’action pas­sée du « raïs » : « C’est aux Egyp­tiens qu’il revient d’apprécier l’action d’Hosni Mou­ba­rak et la trace qu’il lais­sera dans l’histoire de son pays, mais per­sonne ne pourra contes­ter la contri­bu­tion qu’il a appor­tée à la cause de la paix dans la région. »

On ne rêve pas. Il est bien ques­tion du cou­rage de quit­ter le pou­voir… Du cou­rage à s’y cram­pon­ner, à la rigueur ! Pas du cou­rage de ces Égyp­tiens à avoir ris­qué leur vie durant trois semaines en affron­tant les sbires dudit « raïs » ; ni du cou­rage quo­ti­dien qu’il aura aussi fallu oppo­ser à ces trente années d’oppression, sans par­ler du demi-siècle de sys­tème post-colonial. Non, le peuple, lui, n’avait que de « fortes aspi­ra­tions  »…

Le pre­mier ministre est en visite offi­cielle en Ara­bie saou­dite et aux Émi­rats arabes unis – des régimes cou­ra­geux… Mais il a un mot d’excuse, il est en mis­sion de VRP : vendre du TGV et du Rafale. Et pour­quoi pas aussi du « savoir faire » poli­cier ou mili­taire fran­çais, vu le vent mau­vais qui agite le monde arabe ?…

aaaaaaaaaaaaa
PS 1. Ah, M. Fillon, si vous pas­sez par Riyad, n’ayez pas l’ingratitude de ne pas saluer Ben Ali. L’ami de la France et de MAM serait réfu­gié avec sa famille dans la capi­tale saoudienne.

PS 2. ÉGYPTE : Un mili­taire chasse l’autre. Il faut donc veiller au plus près à la suite. D’autant plus quand c’est aussi l’armée qui dégage les bar­ri­cades et net­toie la place de la Libération…


Égypte. Moubarak tenté par le coup des « Frères musulmans »

Ils ne portent plus tous leurs barbes farouches mais plu­tôt des jeans. Reloo­kés, les Frères musul­mans se sont fait tout beaux tout propres pour res­sor­tir au grand jour sur la place de la Libé­ra­tion (place Tah­rir). Tout comme ils se sont fon­dus dans le pay­sage poli­tique égyp­tien depuis que Mou­ba­rak en avait fait ses bêtes noires. « Inves­tis » dans le cari­ta­tif, selon une pra­tique très cou­rue par les agents des reli­gions et même des cha­pelles poli­tiques, une frange de ces fran­gins se dit aujourd’hui prête au pouvoir.

Habile – et ultime ? – manœuvre de Mou­ba­rak, celui-ci pro­pose le négoce stra­té­gique avec les plus pré­sen­tables de ses enne­mis de tou­jours. Si ça marche, il s’en sort à moindres frais et peut-être même avec béné­fice à court terme : celui d’avoir évité le chaos au peuple qui, sait-on jamais, pourra lui en être recon­nais­sant. Il s’agit du « bon peuple », celui des illet­trés, sinon anal­pha­bètes, qui com­pose la majo­rité du peuple égyp­tien – à la dif­fé­rence de la Tuni­sie. À la dif­fé­rence aussi des jeunes Égyp­tiens issus des classes moyennes et de la bour­geoi­sie, cette majo­rité de la popu­la­tion demeure très sen­sible aux pré­di­ca­teurs d’Allah, prompts à leur garan­tir le para­dis céleste plu­tôt que la jus­tice ici-bas.

Pen­dant les légis­la­tives de novembre 2005. Ici à Giseh. © Ph .gp

Dans une inter­view accor­dée à « L’Humanité », Éric Rou­leau – jour­na­liste né en Égypte, écri­vain, ancien ambas­sa­deur et spé­cia­liste du Moyen-Orient –, apporte d’intéressantes pré­ci­sions sur ces Frères musulmans :

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Tunisie. La révolution doit rester en marche face à la dictature

Comme un clou chasse l’autre, il ne fau­drait pas que, sur la scène et dans l’opinion inter­na­tio­nales, la révo­lu­tion égyp­tienne chasse la tuni­sienne pour laquelle il reste tant à accom­plir. Les Tuni­siens en sont pour la plu­part bien conscients, en par­ti­cu­lier quand ils affirment haut et fort : « Le dic­ta­teur est parti mais la dic­ta­ture est tou­jours là. » C’est ce que sou­ligne le Col­lec­tif pour les liber­tés et la démo­cra­tie en Tuni­sie* dans l’appel ci-dessous :

Salle comble et effer­ves­cente mer­credi à Aix-en-Provence pour la réunion de sou­tien à la révo­lu­tion tuni­sienne. Ph. gp

« L’année 2011 res­tera dans l’histoire comme celle de la for­mi­dable révo­lu­tion popu­laire tuni­sienne. Pour la pre­mière fois un dic­ta­teur est contraint par son peuple de s’enfuir. Cette vic­toire des masses popu­laires de Tuni­sie est por­teuse d’un espoir immense pour tous les peuples oppri­més. Elle montre la voie et annonce de nou­velles révoltes popu­laires dans le monde arabe et afri­cain et dans toute l’Afrique. Par­tout les tyrans tremblent et ont peur que leurs peuples tirent les leçons de l’exemple tunisien.

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Déclaration de soutien au peuple égyptien. Signature en ligne

L’ONG état­su­nienne Avaaz.org a lancé un mou­ve­ment de soli­da­rité avec le peuple égyp­tien qui se sou­lève pour la liberté, les droits fon­da­men­taux et la démo­cra­tie. On peut signer en ligne une décla­ra­tion de sou­tien qui « réclame la liberté, le res­pect des droits fon­da­men­taux, la fin de la répres­sion et du bla­ckout sur inter­net, et une réforme démo­cra­tique immé­diate. »  » Nous appe­lons nos gou­ver­ne­ments à expri­mer avec nous leur soli­da­rité envers le peuple égyp­tien », ajoute aussi la déclaration.

On peut signer là : https://secure.avaaz.org/fr/democracy_for_egypt_fr/?cl=934306020&v=8335

Avaaz.org est une orga­ni­sa­tion non-gouvernementale état­su­nienne basée à New York. Elle a été fon­dée par le Britannico-Canadien Ricken Patel en 2006, afin de regrou­per « des citoyens du monde » pour sen­si­bi­li­ser, mener des actions, et faire « face aux nou­veaux défis qui menacent notre ave­nir, tels que les chan­ge­ments cli­ma­tiques et la mon­tée des conflits ». Le nom Avaaz signi­fie « voix » en hindi (आवाज़ āvāz) et en per­san (آواز āwāz) et « son » en urdu (آواز āwāz).

Avaaz.org a été créé conjoin­te­ment par Res Publica, un groupe de cam­pagnes civiques trans­na­tio­nales, et par MoveOn, un groupe amé­ri­cain de mobi­li­sa­tion sociale sur inter­net. Elle reven­dique plus de 7 mil­lions de membres dans 193 pays en février 2011. Leurs actions se font connaître essen­tiel­le­ment par inter­net, avec la dif­fu­sion de péti­tions par cour­riel ou par réseau­tage social et blogs. En 2008 une de leurs vidéos a été élue meilleure vidéo par les uti­li­sa­teurs de You­tube dans la caté­go­rie poli­tique (voir la vidéo). De plus les nom­breux acti­vistes d’Avaaz sur le ter­rain orga­nisent, avec les dona­tions des inter­nautes, des cam­pagnes publi­ci­taires sur de grandes chaînes amé­ri­caines, des mani­fes­ta­tions non-violentes à thèmes lors des som­mets du G8, ou encore pro­jettent d’afficher de grands pan­neaux publi­ci­taires dans les rues de Washing­ton, près de la Mai­son Blanche. Encore plus récem­ment les fonds d’Avaaz ont servi à mon­ter des ser­veurs pour évi­ter la cen­sure des réseaux sociaux en Iran. [Source : Wiki­pe­dia]

A voir ci-dessous la vidéo « Stop­pez ce choc des civi­li­sa­tions » sur Youtube.


Résurrection en Égypte

Le Nil ne sau­rait être un long fleuve tran­quille. Quand il se met à gron­der, c’est toute l’Égypte qui tremble – à com­men­cer par ses maîtres du moment.

© Dessin-édito de Faber


Censure au Caire et à France Culture. L’ambassadeur impose ses frontières au géographe

La Terre n’est pas ronde et le Soleil tourne autour d’elle. Je viens d’entendre ça, ou presque, à l’écoute de la radio. Plus sérieu­se­ment : Pla­nète Terre, l’émission scien­ti­fique de France Culture consa­crée le mer­credi à la géo­gra­phie, s’intéressait aujourd’hui à l’Egypte. Sous le titre «  Les ter­ri­toires de la révo­lu­tion au Caire et en Egypte  », l’émission de Syl­vain Kahn avait ainsi défini sa thé­ma­tique aussi per­ti­nente qu’actuelle : « La révo­lu­tion égyp­tienne a d’ores et déjà ses lieux et ses ter­ri­toires. Les villes et quar­tiers où vivent les révol­tés comme ceux qu’ils inves­tissent des­sinent une géo­gra­phie fine et dif­fé­ren­ciée de la révo­lu­tion et de son « peuple ». » Et parmi les invi­tés devait se trou­ver, par télé­phone, Marc Lavergne, géo­graphe du CNRS et déta­ché au Caire depuis 2008. Eh bien non ! Pas ques­tion ! a dit l’ambassadeur de France en inti­mant l’ordre au cher­cheur de la bou­cler, au nom du « devoir de réserve » de tout fonctionnaire !

On croit rêver. On se dit qu’il s’agit sûre­ment d’une méprise, qu’on s’est mélangé les crayons avec un cher­cheur tuni­sien ou égyp­tien empê­ché de par­ler à Radio France – rien que de très attendu alors – par un ambas­sa­deur de Ben Ali ou de Mou­ba­rak, que ça ne concerne pas la Phrance, pays des DDDroits de quoi ? et autres fan­fa­ron­nades ver­beuses pour ministre des affaires étran­gères, etc.

Qu’est-ce donc alors qu’un tel ambas­sa­deur, sinon un  pitoyable lar­bin saisi de trouille devant un pré­sident et un gou­ver­ne­ment incon­sis­tants face à des évé­ne­ments historiques ?

A peine venait-on d’éprouver le flair poli­tique de « notre »  ambas­sa­deur à Tunis – éjecté pour n’avoir rien vu venir – que celui-ci emboîte le pas, main sur la cou­ture du pan­ta­lon diplo­ma­tique. Devoir de réserve contre abus de pou­voir, on aime­rait connaître ses expli­ca­tions, sa concep­tion de la géo­gra­phie et de l’agitation géo­po­li­tique… Et savoir en pas­sant où il se situe entre science et con-science…

Mais, dira-t-on à leur décharge, ils ont des excuses les ambas­sa­deurs : le gou­ver­ne­ment qu’ils repré­sentent n’a plus de « poli­tique arabe ». A-t-il d’ailleurs une poli­tique étran­gère ? Ou seule­ment quelques inté­rêts exo­tiques plus ou moins bien compris ?


Sur Le Caire, démence et sagesse. Sur la bagnole et le peu de prix de la vie

mon­JOUR­NAL depuis Le Caire. 10/11/05

Qui­conque a connu Le Caire sait ce que l’enfer veut dire, du moins concer­nant la cir­cu­la­tion. Quinze ou même vingt mil­lions d’âmes dont une grosse par­tie sur roues (deux ou quatre, ou six huit et plus pour les bus et camions), ça en pro­duit du gaz et des fumées, du bruit, des frayeurs et des acci­dents ! Hier matin, pour aller hono­rer le Nil, il m’a fallu jouer à la rou­lette russe – j’exagère à peine – en tra­ver­sant une quatre voies pra­ti­quée comme une auto­route (pas de pas­sages pour pié­ton en vue, ni de pas­se­relles) sans limi­ta­tions d’aucune sorte : vitesse affo­lante, klaxons inces­sants, véhi­cules de tous âges et de toutes condi­tions, dont les pires, évi­dem­ment. C’est un ahu­ris­sant gym­khana qui met aux prises une cer­taine moder­nité insen­sée – la grande capi­tale assez à l’occidentale avec ses tours, ses pubs et ses néons – avec l’archaïsme d’une société à trois vitesses au moins qui envoie dans ce cloaque de la mort de pauvres pay­sans en char­rettes sur­char­gées de légumes et autres, tirés par des ânes ahu­ris, étiques ou dépres­sifs. J’y ai vu aussi deux trou­peaux de bre­bis téta­ni­sées fai­sant comme un bloc trem­blant aux côtés de leur ber­ger pour le moins égaré sur l’asphalte en folie.

Et, par ailleurs, en quit­tant ces axes de la démence urbaine, vous voilà plongé dans les rues moyen-orientales – non, Le Caire n’est pas ville afri­caine – où l’on savoure une cer­taine tran­quillité, du moins appa­rente. J’en par­lais dans mon article pré­cé­dent, la vie ici peut sem­bler pénarde, autour d’un thé et d’un nar­guilé. Mais si on creuse un peu… Misère des quar­tiers éloi­gnés, fli­cage géné­ra­lisé, isla­misme ram­pant, chô­mage record frap­pant sur­tout les jeunes (classe d’âge la plus nom­breuse), femme sous-traitée, sinon mal­trai­tée et mise sous voile – non pas de manière sys­té­ma­tique comme au Yémen avec la burka mais, m’a-t-on dit de plu­sieurs sources, avec une sorte de renou­veau… bien régressif.

J’ignore si les résul­tats du vote d’hier sont connus. Ma télé d’hôtel est fâchée. De toutes manières, elle ne cra­chote qu’en arabe. Idem pour la radio. En trois semaines, je n’ai jamais pu cap­ter RFI. Il est vrai que la France n’a jamais eu beau­coup d’emprises sur l’Afrique de l’Est. A part « Pigeot » qui tient un peu la route, enfin qui a tenu, avant les japo­naises, avec ses incre­vables mais tout de même très déca­ties 404 (à Harar en Éthio­pie, 100% du parc des taxis…) et 504, comme ici. Le taxi qui m’a emmené hier aux Pyra­mides ne taris­sait pas d’éloge sur la sienne, ache­tée neuve il y a 28 ans, en novembre 77 (il n’a pas dit le jour), et qui a lar­ge­ment dépassé ses… deux mil­lions de kilo­mètres ! La Pigeot est donc « la meilleure voi­ture du monde ». « Mieux que Jacques Chi­rac ! » Mon chauf­feur se lance dans la poli­tique, en fran­glais local. Il n’aime pas Mou­ba­rak. Il n’a pas voté pour lui. Il me montre le bout de son index mar­qué d’encre rouge – preuve du vote. Au bout d’un moment, il revient à Chi­rac et lâche sa pen­sée du jour, ma foi bien trous­sée : « Lui, Chi­rac, il est pas digaul­liste… il est digo­lasse… ». Notre « Canard » ne fait pas tou­jours aussi bien.

Il me montre les monu­ments, le zoo, le parc d’attraction sur la vie des pha­raons, le bien nommé « Casino des Pigeons », les ambas­sades : Rus­sie, France, Israël. Tout ça à 100 à l’heure, allant d’une fille à l’autre, côtoyant l’apocalypse, frei­nant à la der­nière seconde face au trente tonnes crou­lant sous ses sacs de céréales, cra­chant toute la suie du monde. Et moi le cul serré au max, et lui de me ras­su­rer : « Moi gout’ drraill’veurr, vér­ri­gout’ drraill’veurr ». Il a l’œil, en plus de la véri­goud Pigeot et ses cinq rétro­vi­seurs pano­ra­miques, « pour voir tout dedans et tout dehors ». M’enfin, je suis tou­jours intact, par Allah ! À pro­pos, il me dit aussi qu’avant il était chré­tien et main­te­nant musul­man. En fait, c’est un Sou­da­nais d’origine, né à Abou Sim­bel, dans la Haute-Egypte noire, vers les sources du Nil. Il est noir, n’aime pas bien les Arabes. Il avait guetté les sala­ma­lecs de mon guide ten­tant de m’extorquer quelques livres égyp­tiennes de bak­chich – et même plu­tôt des euros. Il avait vu son sou­rire très faux-jeton, par­lant des besoins du che­val, de la famille et tout le tou­tim. Bref, on remonte dans la caisse et là, dans une gri­mace dégoû­tée, il me lâche « Arabes, not gout’, tou­jours bak­chich ». Et nous voilà sur le che­min du retour. Nous étions convenu du prix au départ. Je lui paie ses 70 livres. Il attend et finit par me deman­der « un pitit kek­chose pour la famille »… Je lui ai alors demandé en riant s’il était devenu arabe depuis tout à l’heure. « No ! It’s okay ». Et nous nous sommes quit­tés après l’accolade…


Quand je dis – je l’ai même répété ici – que les trans­ports repré­sentent le plus grand risque des voyages, j’ai vrai­ment l’air et de rado­ter et de sor­tir une lapa­lis­sade. Tout de même ! Que je vous raconte aussi cet avant-dernier épi­sode, à Sanaa, cette fois. La com­pa­gnie Yeme­nia, renon­çant au bus d’aéroport prévu pour le trans­fert en ville de ses pas­sa­gers en tran­sit, décide d’affréter quelques taxis (des 504…), me voilà donc embar­qué. Pour une course démente, une vraie course de pur-sang arabes sur pneus. Les trois taxis, des jeunes types plu­tôt écer­ve­lés et sous tes­to­sté­rones actifs, bien sûr flan­qués du de leur fameux jam­bya, n’ont de cesse de se dou­bler et redou­bler. Tout klaxon dehors, fri­sant l’accident en per­ma­nence – et je ne parle pas de l’état des pneus. Long et éprou­vant par­cours d’une dizaine de kilo­mètres ou plus, en tout cas inter­mi­nables et des plus stres­sants. Au retour ce fut pire encore ! Le jeune con au volant du mini­bus a failli ren­ver­ser un pépère qui tra­ver­sait. Là, j’ai bondi, gueu­lant ma pro­tes­ta­tion en anglais, le trai­tant de fou meur­trier et incons­cient. Il s’est marré en coin dans son rétro­vi­seur, a quand même un peu ralenti, pas long­temps. Je l’ai encore engueulé à l’arrivée à l’aéroport. Ça les fai­sait poi­ler, lui et son com­parse. Ils en auront une bien bonne à racon­ter aux copains.

La bagnole, la route Si peu de cas de la vie, de la sienne comme celle des autres. Folie meurtrière.

Il me reste à gagner Suez. Par la route, hélas. Deux bonnes heures depuis Le Caire. Là, je vais embar­quer vers 22 heures sur le « Debussy », un cargo porte-conteneurs, un monstre de la CMA-CGM, com­pa­gnie basée à Mar­seille. Mais c’est au Havre que je débar­que­rai, via Malte et Gibral­tar. Je tien­drai un vrai jour­nal de bord, pou­vant béné­fi­cier de la connexion de bord. Appa­reillage au petit matin pour remon­ter le canal à la vitesse d’un cha­land. Une dizaine d’heures plus tard, à nous la grande bleue !

Mon mac de voyage, qui a de la mémoire, me rap­pelle sèche­ment cet anni­ver­saire : « 10 novembre 1891. Mort de Rim­baud à Mar­seille ». Je m’en tiens là pour aujourd’hui, ayant en réserve une pleine malle d’images, de sou­ve­nirs et d’émotions cueillies sur ses traces à Harar.


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