On n'est pas des moutons

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Cuba. Fidel Castro en apothéose funèbre

Mort, Fidel Cas­tro peut désor­mais accé­der à l’apothéose, der­nier gra­de qui man­quait à sa gloi­re. Il était temps car l’icône se cra­quel­le. Les céré­mo­nies d’adieu au « com­man­dan­te » s’annoncent gran­dio­ses – de vraies pom­pes funè­bres. Mais les « grands » de ce mon­de modè­rent leurs élans « obsé­quieux »… Ils ne feront pas tous le voya­ge, pres­sen­tant que l’Histoire se gar­de désor­mais d’absoudre à l’aveuglette. Une page de Cuba s’est déjà tour­née pour les cen­tai­nes de mil­liers d’exilés. Cet­te fois, c’est le livre du mythe révo­lu­tion­nai­re qui va se refer­mer sur un peu­ple abu­sé, gavé de pala­bres. Un peu­ple qui va enter­rer le Père sans l’avoir tué.

Un 1er mai, place de la Revolucion à La Havane [dr]

Un 1er mai, pla­ce de la Revo­lu­cion à La Hava­ne [dr]

Il y en eut tant d’autres de ces céré­mo­nies à la gloi­re du « Com­man­dan­te » ras­sem­blant son mil­lion et plus de « com­mu­niants » ! Ce jour-là, c’était jour de fête : la Revo­lu­cion offrait la jour­née de congé, les sand­wi­ches et la biè­re. Il aurait fait beau sno­ber l’événement ! Sans par­ler de la vigi­lan­ce des CDR, Comi­tés de défen­se de la révo­lu­tion qua­drillant le pays jusqu’aux blocs d’immeubles. Un fli­ca­ge inté­gré aus­si­tôt la pri­se de pou­voir. Au départ, tout peut se jus­ti­fier dans un pro­ces­sus révo­lu­tion­nai­re. D’autant que l’ennemi ne tar­de pas à sur­gir. Et que cet enne­mi sera tou­jours mena­çant, uti­le­ment mena­çant. Cas­tro en fera son dog­me : « Dans une for­te­res­se assié­gée, tou­te dis­si­den­ce est une tra­hi­son ». C’est une phra­se de Saint Igna­ce de Loyo­la – n’oublions pas que Fidel Cas­tro a fré­quen­té l’école des jésui­tes à San­tia­go…

Le cas­tris­me est enfant de l’Oncle Sam. Il lui a ouvert un bou­le­vard idéo­lo­gi­que et sur­tout poli­ti­que, selon la pra­ti­que impé­ria­lis­te consti­tu­ti­ve des Etats-Unis, cel­le de la for­ce imma­nen­te, mue par le dol­lar, les armes et bénie de la « main de Dieu » – In God we Trust. Il en fut ain­si des Amé­rin­diens, d’abord, puis des innom­bra­bles inter­ven­tions de la CIA et des mili­tai­res 1 Avec son embar­go qui res­ta inef­fi­ca­ce en fin de comp­te 2, le régi­me amé­ri­cain ne lais­sa plus d’autre choix à Cas­tro que de se tour­ner vers l’Union sovié­ti­que. De même que la failli­te de l’URSS en 1990 impo­sa le maria­ge avec le Vene­zue­la de Cha­vez.

Par­mi les ado­ra­teurs de « Fidel » (et de Cha­vez), son cama­ra­de Jean-Luc Mélen­chon qui, lui, entre­ra bien dans l’Histoire avec deux fameux tweets (cli­quer pour les agran­dir) :

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La gran­de for­ce de Cas­tro – au ris­que même d’un conflit nucléai­re ! – a été d’internationaliser sa résis­tan­ce à l’empire voi­sin 3. tout en exploi­tant à fond l’image bibli­que du David bar­bu­do affron­tant l’affreux Golia­th, se prê­tant objec­ti­ve­ment à cet­te mise en spec­ta­cle dans lequel il tenait le sale rôle. D’où le capi­tal de sym­pa­thie accu­mu­lé par le régi­me de Cuba et sa « révo­lu­tion des Tro­pi­ques » à base de rhum, ciga­res, sal­sa et peti­tes pépées. De quoi sédui­re plus d’un Heming­way, et des cohor­tes de tou­ris­tes bien cana­li­sés, sans oublier les pré­cieux relais idéo­lo­gi­ques que consti­tuaient les intel­lec­tuels éba­his, à l’esprit cri­ti­que en ber­ne.

Ils accou­ru­rent à tou­te vites­se, pour se limi­ter aux Fran­çais, les Gérard Phi­li­pe, Jean-Paul Sar­tre et Simo­ne de Beau­voir, les Agnès Var­da, Chris Mar­ker, Jean Fer­rat, Ber­nard Kouch­ner, Clau­de Julien, les écri­vains Michel Lei­ris, Mar­gue­ri­te Duras, Jor­ge Sem­prun ou l’éditeur Fran­çois Mas­pe­ro. Même Fran­çois Mit­ter­rand, et Daniel­le sur­tout, pré­sen­tè­rent leur dévo­tion au « com­man­dan­te », sans oublier évi­dem­ment Régis Debray – qui en revint sur le tard… Même de Gaul­le, de Vil­le­pin et jusqu’à Dupont-Aignan saluaient Cas­tro le sou­ve­rai­nis­te !

Je dois dire que je fus – un peu – de ceux-là, ayant com­mis quel­ques arti­cles pas très regar­dant sur les des­sous d’un sys­tè­me mani­pu­la­teur, avec l’excuse non abso­lu­toi­re de la jeu­nes­se – c’était de sur­croît en mai 68 ! Je n’en fus pas pour autant récom­pen­sé : ayant émis quel­ques timi­des cri­ti­ques, Cuba me pri­va de visa pro­fes­sion­nel et dut, par la sui­te, me conten­ter d’une visi­te « tou­ris­ti­que », libre mais mal­gré tout un peu ris­quée. 4 Cepen­dant tout se pas­sa sans encom­bres. J’en tirai quel­ques arti­cles, dont celui-ci, enco­re inédit.

Place d’Armes, dans la vieille Havane, novembre 2008. 

Agitant un petit dra­peau rus­se, le gui­de ras­sem­ble son trou­peau du jour. Les bou­qui­nis­tes ven­dent la révo­lu­tion et ses pro­duits déri­vés plus ou moins jau­nis. Le Che, Cami­lo Cien­fue­gos, Heming­way et même Sar­tre, de Beau­voir. Et Fidel, cer­tes. En bon­ne pla­ce sur son pré­sen­toir en bois peint, trô­ne le Cien horas con Fidel, récit des cent heu­res que le lider maxi­mo a pas­sées en com­pa­gnie d’Igna­cio Ramo­net, qui fut patron du Mon­de diplo­ma­ti­que

Je m’interroge sur la cou­ver­tu­re du livre, sur la pho­to de Cas­tro, cas­quet­te et tenue « oli­ve ver­de » de rigueur, regard noir, étran­ge, œil déjouant l’autre ; un œil trou­blant, com­me absent. Il se tient la bar­be, entre pou­ce et index qui sem­blent aus­si obli­ger le sou­ri­re. Sou­ri­re ou ric­tus ? Pose ou atti­tu­de de dou­te – il serait temps… L’image date d’avant la mala­die décla­rée.

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La Hava­ne, pla­ce d’Armes. La bou­qui­nis­te a juré ses grands dieux qu’elle n’était pour rien dans ce rap­pro­che­ment pour le moins sacri­lè­ge entre Pinoc­chio et les cent heu­res d’entretien Cas­tro-Ramo­net… [Ph. gp]

Cent heu­res…, soit, disons, vingt jours à pala­brer… Vingt jours, la durée de mon péri­ple à tra­vers l’île, à la ren­con­tre « des gens » ; à les obser­ver et les écou­ter, à ten­ter de com­pren­dre dans sa com­plexi­té ce pays si atta­chant et dérou­tant. Au plu­riel et en espa­gnol, pala­bras veut dire dis­cours. En cubain, il ne peut s’agir que des grand-mes­ses cas­tris­tes. Des offi­ces paga­no-reli­gieux voués au culte du lider, pla­ce de la Révo­lu­tion, sous l’œil sta­tu­fié de José Mar­ti, l’Apos­tol et père de l’Indépendance, désor­mais secon­dé par l’effigie gran­dio­se du Che, devant une fou­le mil­lion­nai­re (mais si pau­vre) sou­mi­se au prê­che inter­mi­na­ble d’un boni­men­teur de car­riè­re…

Roi du bara­tin pom­peux autant que redon­dant et déma­go­gue, Fidel Cas­tro aura pas­sé au total des mois entiers, voi­re des années à pala­brer. Ses dis­cours ont par­fois dépas­sé les sept heu­res, à l’image de l’enflure du per­son­na­ge, de son ego sans limi­tes. Assu­ré­ment, un tel désir d’adoration par la mul­ti­tu­de est bien le pro­pre des dic­ta­teurs et de leurs struc­tu­res carac­té­riel­les ; ou bien aus­si, il est vrai, des pré­di­ca­teurs et autres évan­gé­lis­tes si en vogue en ces temps de déses­pé­ran­ce.

Je suis tou­jours devant ce bou­quin, m’interrogeant sur la moti­va­tion d’un Igna­cio Ramo­net cédant lui aus­si, façon « Mon­de diplo­ma­ti­que », à une for­me d’adoration com­pli­ce, fût-elle mâti­née de quel­que auda­ce cri­ti­que. Car l’autre tient le beau rôle, côté pou­voir, et le der­nier mot – au nom du pre­mier, « L’Histoire m’absoudra », que lan­çait Cas­tro lors de son pro­cès pour l’attaque en juillet 1953 de La Mon­ca­da, caser­ne de San­tia­go, l’autre gran­de vil­le cubai­ne. Un slo­gan de tri­bu­nal pro­non­cé tout exprès com­me une for­mu­le de com’, et une mani­fes­ta­tion, déjà, du plus mons­trueux des orgueils. Car d’entrée de jeu – il s’agit bien de l’acte théâ­tral fon­da­teur de la saga cas­tris­te –, il exi­geait l’Absolution. Tout com­me Hit­ler qui, avant lui, avait lan­cé la même pré­di­ca­tion. La com­pa­rai­son s’arrête là. Là où l’Histoire ques­tion­ne les fon­de­ments des pou­voirs et de leurs plus viru­lents agents, avant de pas­ser le relais aux scru­ta­teurs de l’inconscient.

Tan­dis que recu­lant d’un pas, je décou­vre, joux­tant le Cas­tro-Ramo­net, un autre livre, bien mali­cieux celui-là, dans le fond com­me dans la pré­sen­ce, si incon­grue sur le pré­sen­toir…  Las Aven­tu­ras de Pino­cho voi­si­ne, là, jus­te à côté d’un Com­man­dan­te sou­dai­ne­ment gêné par cet­te marion­net­te au nez accu­sa­teur… La bou­qui­nis­te, que j’interpelle en bla­guant, elle-même rigo­lant de bon cœur, jure ses grands dieux qu’elle n’y est pour rien, que c’est là un pur fait du hasard ! Je ne la crois pas.

Le men­son­ge… Sur un mur, à Guan­ta­na­mo – la vil­le, pas la base états-unien­ne –, je relè­ve ce graf­fi­ti décré­pi : « Revo­lu­cion es no men­tir jamas ». Ne men­tir jamais… La bra­ve injonc­tion, com­me on en trou­ve tant, aux cou­leurs désor­mais sou­vent déla­vées. À Bara­coa, poin­te orien­ta­le de l’île, assis à la por­te d’un entre­pôt vide, un jeu­ne gar­dien enca­dré par deux lon­gues cita­tions mura­les de José Mar­ti. Qu’en pen­se-t-il ? Il se lève pour les lire com­me s’il les décou­vrait à l’instant : « Son pala­bras anti­guas », des vieux mots, résu­me-t-il avant de se ras­seoir. Com­me si la bon­ne et vieille pro­pa­gan­de s’était usée d’elle-même, polie par les ans, fati­guée. Com­me si le men­son­ge d’État n’opérait plus, même pas par oppo­si­tion.

A l’aéroport régio­nal, dans la peti­te sal­le d’attente pour le vol vers La Hava­ne, une télé dif­fu­se son émis­sion d’éducation poli­ti­que. Il y est jus­te­ment ques­tion, une fois de plus, de la Mon­ca­da et du fameux slo­gan « L’histoire m’absoudra ». Je suis le seul étran­ger, sem­ble-t-il – et le seul à regar­der cet écran dont tout le mon­de se contre­fout.

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San­tia­go. Même si des amé­lio­ra­tions récen­tes ont été appor­tées, les Cubains conti­nuent à s’entasser dans des sor­tes de bétaillè­res pour se ren­dre au tra­vail. [Ph. gp]

La pro­pa­gan­de éle­vée com­me un art poli­ti­que suprê­me. Une pra­ti­que redou­ta­ble et ancien­ne. Voi­ci com­ment j’en fus vic­ti­me –  en mai 68 !…Jeu­ne Tin­tin débar­qué là-bas pour son pre­mier grand repor­ta­ge, regrou­pé à l’arrivée avec cinq ou six autres jour­na­lis­tes euro­péens. Pro­po­si­tion de mise à dis­po­si­tion d’un mini­car, d’une inter­prè­te – Olga, char­man­te blon­de… – et d’un « accom­pa­gna­teur » à fine mous­ta­che noi­re, Eduar­do, non moins affa­ble. Pro­gram­me de visi­te allé­chant. Le Che venait de mou­rir en Boli­vie et le régi­me cas­tris­te s’affairait à orches­trer son immor­ta­li­té. Mai 68 était amor­cé, en Fran­ce et ailleurs dans le mon­de, la Tché­co­slo­va­quie pas enco­re remi­se au pas – une affai­re de semai­nes. La cri­se des fusées, 1962, déjà loin­tai­ne. Cuba cueillait les divi­den­des d’une sym­pa­thie inter­na­tio­na­le pas seule­ment de gau­che.

Et la peti­te bor­dée de jour­na­lis­tes allait se fai­re avoir dans la gran­de lon­gueur, Tin­tin y com­pris, bien sûr. On nous bala­da ain­si – c’est bien le mot – dans le décor révo­lu­tion­nai­re en construc­tion, de plan­ta­tions de tabac en pla­ge du « débar­que­ment » (Playa Giron, « Baie des Cochons », mer­ce­nai­res, CIA, Kennedy,1961), de la fer­me de Fidel et son éle­va­ge de cro­co­di­les en mat­ch de base-ball, etc. Que la révo­lu­tion est jolie ! 

Man­quait tout de même le pom­pon, qui allait nous être pro­po­sé, com­me sup­plé­ment au pro­gram­me, par l’aimable Eduar­do et néan­moins com­mis­sai­re poli­ti­que – com­ment aurait-il pu en être autre­ment ? Le soup­çon ne m’en vint tou­te­fois que tar­di­ve­ment, un matin très tôt où ayant ren­dez-vous avec un oppo­sant (car il y en avait déjà !), je m’aperçus qu’Eduardo me filait de près, m’obligeant à renon­cer et à rebrous­ser che­min…– J’ai une pro­po­si­tion à vous fai­re, nous dit-il un matin, en sub­stan­ce : aller à l’île des Pins, tout jus­te rebap­ti­sée « île de la Jeu­nes­se », afin d’y visi­ter l’ancienne pri­son de Batis­ta, où Cas­tro lui-même fut enfer­mé, et aujourd’hui trans­for­mée en lycée modè­le…

Com­ment ne pas adhé­rer à une tel­le offre ? La cho­se s’avérait bien un peu com­pli­quée à orga­ni­ser, mais voi­là l’escouade embar­quée, puis débar­quée dans l’île au tré­sor cas­tris­te. On n’y séjour­ne­rait qu’une jour­née et une nuit, selon un emploi du temps char­gé. Char­gé et contra­rié par quel­ques aléas mal­en­con­treux. Ce qui n’empêcha pas la visi­te d’une fer­me elle aus­si modè­le, ni de la mai­son qu’Hemingway avait dû fré­quen­ter jadis. Mais de la fameu­se ex-pri­son, nous ne pûmes rien voir. Ce n’était pas si gra­ve, puisqu’elle s’était ins­cri­te dans nos ima­gi­na­tions. Quel­ques « détails » suf­fi­raient à nour­rir nos papiers. Ce qui fut fait…

Extrait de mon repor­ta­ge paru en juillet 68 dans plu­sieurs quo­ti­diens régio­naux : « Quel­le est l’image la plus hal­lu­ci­nan­te ? La crè­che des bam­bins de San Andrès para­chu­tée en plei­ne Sier­ra de los Orga­nos ? […] Ou enco­re cet­te pri­son de Batis­ta trans­for­mée en éco­le tech­ni­que à l’île de la Jeu­nes­se ? » Bien joué, non ? Car il s’était bel et bien agi d’une manœu­vre gros­siè­re­ment sub­ti­le. Si gros­siè­re qu’elle ne pou­vait que mar­cher ! Com­ment eus­sions-nous pu sus­pec­ter un tel stra­ta­gè­me alors que rien n’avait obli­gé nos « hôtes » à orga­ni­ser une tel­le expé­di­tion à l’île de la Jeu­nes­se ? Les dif­fi­cul­tés pra­ti­ques pour nous y ame­ner ajou­tait enco­re à l’évidente bon­ne foi de ses orga­ni­sa­teurs…

imgresOr, ce n’est que huit années plus tard que j’eus la révé­la­tion de l’entourloupe : lors­que parut, fin 76 chez Bel­fond,  7 ans à Cuba – 38 mois dans les pri­sons de Fidel Cas­tro. Pier­re Golen­dorf [ancien cor­res­pon­dant de L’Humanité à La Hava­ne] y racon­tait par le détail les condi­tions de son arres­ta­tion et de son incar­cé­ra­tion à La Hava­ne, puis… à l’île des Pins. Dans ce qui était bel et bien demeu­ré une pri­son-modè­le !

J’avais – nous avions tous, ces jour­na­lis­tes « bala­dés », été enfu­més, mou­chés, abu­sés. Mais la leçon, il faut le recon­naî­tre, appa­rut magis­tra­le. 5. Cha­peau l’intox ! On recon­nais­sait là un vrai savoir-fai­re sans dou­te acquis dans quel­que éco­le sovié­ti­que. Les élè­ves cubains mon­traient de réel­les dis­po­si­tions à éga­ler sinon à dépas­ser les maî­tres for­més à la redou­ta­ble pro­pa­gan­de sta­li­nien­ne. Dépas­ser, non : sur­pas­ser, puis­que le régi­me a tant bien que mal sur­vé­cu à l’effondrement de l’URSS et qu’il conti­nue à œuvrer avec constan­ce et effi­ca­ci­té dans son art consom­mé de la pro­pa­gan­de.

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À n’en pas dou­ter, aujourd’hui, dans tou­te l’île, de La Hava­ne à San­tia­go, la machi­ne mys­ti­fi­ca­tri­ce est en chauf­fe maxi­ma­le pour mon­ter au zéni­th de la pro­pa­gan­de mon­dia­le le spec­ta­cle des obsè­ques du « lider maxi­mo », dieu du socia­lis­me…

Cet­te machi­ne-là n’a jamais ces­sé de tour­ner, durant plus d’un demi-siè­cle ! Deux géné­ra­tions y ont été sou­mi­ses ; à com­men­cer par les Cubains, bien sûr, mais aus­si l’opinion mon­dia­le abreu­vée au mythe entre­te­nu de l’héroïsme cas­tris­te et gue­va­ris­te. 6

L’historien – et a for­tio­ri le « pau­vre » jour­na­lis­te sont bien dému­nis face aux tor­na­des mys­ti­fian­tes dont les récits pren­nent for­ce mythi­que de Véri­té éter­nel­le et ris­quent ain­si de les empor­ter. Ce que décrit bien, entre autres, l’écrivain et phi­lo­so­phe suis­se Denis de Rou­ge­mont :

« […] les mythes tra­dui­sent les règles de condui­te d’un grou­pe social ou reli­gieux. Ils pro­cè­dent donc de l’élément sacré autour duquel s’est consti­tué le grou­pe […] un mythe n’a pas d’auteur. Son ori­gi­ne doit être obs­cu­re. Et son sens même l’est en par­tie […] Mais le carac­tè­re le plus pro­fond du mythe, c’est le pou­voir qu’il prend sur nous, géné­ra­le­ment à notre insu […] » 7

Le mythe est insi­dieux, il nous pénè­tre aisé­ment par le biais de notre apti­tu­de à la croyan­ce, ce désir de cer­ti­tu­de autant que de ras­su­ran­ce. Les révo­lu­tions s’y ali­men­tent et l’alimentent par néces­si­té de durer. C’est ain­si qu’elles com­men­cent « bien » (ça dépend pour qui, tou­te­fois…), avant de s’affronter à la dure réa­li­té, qu’il fau­dra plier par la vio­len­ce et le men­son­ge. Il n’en a jamais été autre­ment, de la Révo­lu­tion fran­çai­se à la bol­che­vi­que, en pas­sant par le cas­tris­me, le maoïs­me et jusqu’aux « prin­temps ara­bes ».

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Tri­ni­dad. Croi­se­ment d’américaines. Entre les deux ailes de la Ply­mou­th, le gamin en tee-shirt « Mia­mi Bea­ch » tire la lan­gue au pho­to­gra­phe… et à un demi-siè­cle de cas­tris­me. [Ph. gp]

Res­tons-en au cas­tris­me et une illus­tra­tion de son carac­tè­re mons­trueux, dont cer­tains se sou­vien­nent peut-être car elle fit grand bruit. Il s’agit de l’affai­re Ochoa, sol­dée par des exé­cu­tions, en 1989 :
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Arnal­do Ochoa. Com­pli­ce for­cé et vic­ti­me d’un pro­cès sta­li­nien.

Arnal­do Ochoa, géné­ral de tous les com­bats, héros natio­nal – Sier­ra Maes­tra, San­ta-Cla­ra avec le Che, Baie des Cochons, puis Vene­zue­la, Éthio­pie et Ango­la – condam­né à mort et exé­cu­té en 1989 pour « tra­fic de dro­gues ». Il avait eu le tort de résis­ter aux Cas­tro et peut-être même de pré­pa­rer une évo­lu­tion du régi­me. Démas­qué, Fidel lui avait impo­sé un mar­ché de dupes : pren­dre sur lui ce tra­fic de dro­gues entre Cuba et les nar­cos de Colom­bie que la CIA s’apprêtait à met­tre au grand jour, en échan­ge d’une condam­na­tion à la pri­son avec une libé­ra­tion arran­gée ensui­te. D’où la confes­sion auto­cri­ti­que de Ochoa, qui fut cepen­dant exé­cu­té, avec d’autres, un mois après sa condam­na­tion à mort. Le régi­me fit de ce pro­cès lit­té­ra­le­ment sta­li­nien, tenu par des juges mili­tai­res, retrans­mis en direct à la télé­vi­sion, une opé­ra­tion de pro­pa­gan­de dont il a le secret. On peut en sui­vre les prin­ci­pa­les pha­ses sur inter­net. C’est stu­pé­fiant – sans mau­vais jeu de mots.

Les diri­geants cubains ont tou­jours vou­lu mas­quer tou­te dis­si­den­ce et même tout désac­cord avec la ligne poli­ti­que. Le régi­me ne peut admet­tre que des « dévian­ces » (« folie », « per­ver­sions sexuel­les »)  ou des « fau­tes mora­les » per­son­nel­les. À Cuba, la pres­se est uni­que, sous contrô­le éta­ti­que total ; de même la magis­tra­tu­re ; et aus­si tou­te l’économie, en gran­de par­tie aux mains des mili­tai­res… Il n’y a plus que les Cubains abu­sés, ou rési­gnés à la ser­vi­tu­de volon­tai­re, fau­te d’avoir pu s’exiler – j’en ai ren­con­tré ! Ailleurs, notam­ment en Fran­ce, la dés­illu­sion a com­men­cé à poin­dre, y com­pris à Saint-Ger­main-des-Près ; il n’y a plus que le res­tant des com­mu­nis­tes encar­tés et des Mélen­chon mys­ti­co-cas­tris­tes pour allu­mer des cier­ges en hom­ma­ge au Héros dis­pa­ru.

Tan­dis que, de La Hava­ne à San­tia­go, « on » s’échine à fai­re per­du­rer le mythe de la Revo­lu­cion éter­nel­le – ¡ Has­ta siem­pre ! Patria o muer­te ! Les der­niers acteurs de cet­te piè­ce dra­ma­ti­que s’effacent peu à peu ou meu­rent avec cet­te han­ti­se : Que l’Histoire ne les acquit­te pas.

Notes:

  1. Pour rap­pel : Iran (1953), Gua­te­ma­la (54), Cuba, Baie des Cochons (61), Bré­sil, Sud-Viet­nam (64), Répu­bli­que domi­ni­cai­ne, Uru­guay (65), Chi­li (73), Argen­ti­ne (76), Gre­na­de (83), Nica­ra­gua (84), Pana­ma (89).… Sans oublier la Guer­re du Gol­fe, le Koweït, l’Irak, l’Afghanistan…
  2. J’ai déjà sou­li­gné à quel point cet­te mesu­re ser­vit à mas­quer l’incurie du gou­ver­ne­ment des Cas­tro, en par­ti­cu­lier l’échec de la poli­ti­que agrai­re déci­dée par Fidel lui-même. Voir à ce sujet la clair­voyan­te ana­ly­se de René Dumont dans son ouvra­ge Cuba est-il socia­lis­te ? (La répon­se est dans la ques­tion…) Dans la ter­mi­no­lo­gie cas­tris­te et sa pro­pa­gan­de, l’embar­go a tou­jours été tra­duit par blo­queo. Or, il ne s’agit nul­le­ment d’un blo­cus au sens mari­ti­me et aérien. Les échan­ges com­mer­ciaux avec Cuba ont été com­pli­qués mais non blo­qués. Même des com­pa­gnies éta­su­nien­nes ont com­mer­cé avec Cuba, où un car­go amé­ri­cain assu­rait une navet­te com­mer­cia­le par semai­ne, ain­si que je l’avais rele­vé sur pla­ce.
  3. Résu­mé par la for­mu­le de Gue­va­ra :« Allu­mer deux, trois, plu­sieurs Viêt­nam »
  4. Jour­na­lis­te sans visa pro­fes­sion­nel, tou­ris­te incer­tain débar­quant à La Hava­ne par­mi les 400 tou­ris­tes fran­çais quo­ti­diens. J’avais été pho­to­gra­phié ici-même en 68 pour les besoins d’une car­te de pres­se cubai­ne – que j’ai gar­dée…. Il est vrai que c’était avant l’informatique. Mais je venais de lire ou reli­re tou­tes ces his­toi­res ter­ri­bles de répres­sion, ces témoi­gna­ges des Golen­dorf, Val­la­da­rès, Huber Matos et leurs années de geô­les ; par­cou­ru les rap­ports de Repor­ters sans fron­tiè­res, du CPJ (Cen­tre de pro­tec­tion des jour­na­lis­tes) et de l’IFEX (Échan­ge inter­na­tio­nal de la liber­té d’expression) sur la répres­sion des jour­na­lis­tes et des mili­tants des droits de l’homme ; pris contact avec des confrè­res de retour de repor­ta­ge… Tout ce qu’il fal­lait pour les­ter de para­no mon équi­pe­ment de base.
  5. Ce fut aus­si ma plus bel­le leçon de jour­na­lis­me : pra­ti­quer stric­te­ment le scep­ti­cis­me métho­di­que. En 1986, Albin Michel publia Mémoi­res de pri­son, Témoi­gna­ge hal­lu­ci­nant sur les pri­sons de Cas­tro. Il s’agissait du récit de l’écrivain cubain Arman­do Val­la­da­rès, déte­nu durant 22 ans, tor­tu­ré, libé­ré après une vas­te cam­pa­gne inter­na­tio­na­le.
  6. Il y aurait tant à dire sur l’icône Gue­va­ra, nom­mé en 1959 par Fidel Cas­tro com­man­dant et « pro­cu­reur suprê­me » de la pri­son de la for­te­res­se de la Cabaña. Il est ain­si sur­nom­mé le car­ni­ce­ri­to (le petit bou­cher) de la Cabaña. Pen­dant les 5 mois à ce pos­te il déci­de des arres­ta­tions et super­vi­se les juge­ments qui ne durent sou­vent qu’une jour­née et signe les exé­cu­tions de 156 à 550 per­son­nes selon les sour­ces. 
  7. D. de Rou­ge­mont, L’Amour et l’Occident, 10/18, 2001

Cuba. Castro, le tyran illusionniste

2382184templateidscaledpropertyimagedataheight177v3width312cmpartcom-arte-tv-wwwPour­tant sacra­li­sé, immor­ta­li­sé, Fidel Cas­tro a fini par mou­rir. Qua­tre-vingt-dix ans. Tout de même, les dic­ta­tu­res conser­vent… Ses obsè­ques vont être gran­dio­ses, c’est bien le moins pour cou­ron­ner la fin d’un tel règne. Neuf jours de deuil natio­nal ! Qua­tre jours à bala­der ses cen­dres, reli­ques d’une « révo­lu­tion » sanc­ti­fiée, spec­ta­cle poli­ti­que, ico­no­gra­phi­que, reli­gieux, média­ti­que… Je pèse mes mots, qui poin­tent les angles du grand Spec­ta­cle qui, en effet, a pro­duit, entre­te­nu, consa­cré le cas­tris­me. Com­ment cela s’est-il opé­ré ? Com­ment cela a-t-il tenu, durant plus d’un demi-siè­cle ? Com­ment cela per­du­re-t-il enco­re, mal­gré les désor­mais évi­den­tes dés­illu­sions ?

Com­ment devient-on tyran ?

Chez les anciens Grecs, « tyran » dési­gnait un hom­me qui avait pris le pou­voir sans auto­ri­té consti­tu­tion­nel­le légi­ti­me. Le mot était neu­tre, tout com­me la cho­se, n’impliquant aucun juge­ment sur les qua­li­tés de per­son­ne ou de gou­ver­nant. 1 Le paral­lè­le avec Cuba et Cas­tro, si loin dans le temps et les lieux, c’est la constan­ce du pro­ces­sus d’évolution du Pou­voir. Dans la Grè­ce anti­que, de tyran en tyran, l’exercice du pou­voir pas­se peu à peu d’une for­me disons libé­ra­le à cel­le d’un pou­voir mili­tai­re incon­trô­lé. Et les tyrans le devin­rent dans le sens d’aujourd’hui.

En tant que phé­no­mè­ne idéo­lo­gi­que, le cas­tris­me peut s’analyser selon plu­sieurs angles :

le contex­te géo­po­li­ti­que de la guer­re froi­de pla­çant Cuba entre le mar­teau et l’enclume des impé­ria­lis­mes amé­ri­cain et sovié­ti­que ;

l’habileté machia­vé­li­que de Fidel Cas­tro dans sa conquê­te et sa soif du pou­voir avec un sens extrê­me de la com­mu­ni­ca­tion, mêlant mys­ti­que et mys­ti­fi­ca­tion ;

la com­pli­ci­té objec­ti­ve des « éli­tes » occi­den­ta­les sur­tout, mais aus­si tiers-mon­dis­tes, fas­ci­nées par le cas­tris­me com­me « troi­siè­me voie » poli­ti­que.

Ces trois piliers prin­ci­paux ont per­mis à Cas­tro d’asseoir une dic­ta­tu­re « aima­ble », sym­pa­thi­que, voi­re huma­nis­te – une « dic­ta­tu­re de gau­che » a même osé Eduar­do Manet, dra­ma­tur­ge fran­çais d’origine cubai­ne ! « Poids des mots, choc des pho­tos », sur­tout s’il s’agit d’images pieu­ses, cel­les du héros moder­ne, incar­na­tion du mythe bibli­que de David contre Golia­th. Ima­ges ren­for­cées par les mul­ti­ples ten­ta­ti­ves d’assassinat (plus ou moins réel­les, sinon arran­gées pour cer­tai­nes) menées par la CIA, jusqu’au débar­que­ment raté d’opposants dans la Baie des Cochons. Ce fias­co mili­tai­re ajou­te à la gloi­re du « com­man­dan­te », gon­flant la légen­de com­men­cée dans la Sier­ra Maes­tra avec la gué­rilla des bar­bu­dos, sym­pa­thi­ques débraillés fumant le ciga­re en com­pa­gnie de leur chef adu­lé, fort en gueu­le et bel­le-gueu­le, taillé pour les médias et qui sau­ra en user et abu­ser – le New York Times et CBS envoient bien vite leurs repor­ters.

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L’icône au ser­vi­ce de la mytho­lo­gie. Que la révo­lu­tion était jolie !

Aujourd’hui, en ces temps d’homélies, on entend sur les radios clai­ron­ner la doxa consis­tant à blan­chir les excès « auto­ri­tai­res » en les met­tant sur le dos des méchants Amé­ri­cains et leur « embar­go », cau­se de tous les maux des mal­heu­reux et valeu­reux Cubains ! Ledit embar­go a cer­tes cau­sé de forts obs­ta­cles dans les échan­ges com­mer­ciaux, et finan­ciers sur­tout, avec l’île ; mais il ne les a pas empê­chés ! Les États-Unis sont même le pre­mier pays pour les échan­ges com­mer­ciaux (hors pro­duits stra­té­gi­ques, cer­tes) avec Cuba. Cet embar­go – tou­jours qua­li­fié de blo­cus par le gou­ver­ne­ment cubain, ce qu’il n’est nul­le­ment ! – a sur­tout ser­vi à ren­for­cer, en la mas­quant, l’incurie du régi­me, char­geant ain­si le bouc émis­sai­re idéal. J’ai mon­tré tout cela lors d’un repor­ta­ge publié en 2008 dans Poli­tis [L’espérance était ver­te, la vache l’a man­gée, décem­bre 2008 – dis­po­ni­ble en fin d’article] qui m’a valu les fou­dres de Jean­ne Habel, poli­to­lo­gue spé­cia­lis­te de Cuba, et d’être trai­té d’ « agent de la CIA »…

Pas­sons ici sur l’itinéraire du « futur tyran »,  même si les bio­gra­phies sont tou­jours des plus éclai­ran­tes à cet égard. Rap­pe­lons jus­te que Cas­tro fut sou­te­nu par les Etats-Unis dès son oppo­si­tion à la dic­ta­tu­re de Batis­ta. Après la pri­se de pou­voir en 1959, son gou­ver­ne­ment est recon­nu par les États-Unis. Nom­mé Pre­mier minis­tre, Cas­tro est reçu à la Mai­son Blan­che où il ren­con­tre Nixon, vice-pré­si­dent d’Eisenhower. Les cho­ses se gâtent quand Cas­tro envi­sa­ge de natio­na­li­ser indus­tries et ban­ques, ain­si que les sec­teurs liés au sucre et à la bana­ne. Il se tour­ne alors vers l’Union sovié­ti­que – qui achè­te au prix fort la qua­si-tota­li­té du sucre cubain. C’est la casus bel­li : les États-Unis n’auront de ces­se d’abattre le « régi­me com­mu­nis­te » ins­tau­ré à 150 kilo­mè­tres de ses côtes.

J’ai aus­si fait appa­raî­tre dans ce même repor­ta­ge com­ment le refrain de « la san­té et de l’éducation gra­tui­tes », una­ni­me­ment repris dans les médias, relè­ve avant tout de slo­gans publi­ci­tai­res. Sans même par­ler de la qua­li­té des soins et de l’enseignement, leur « gra­tui­té » se trou­ve lar­ge­ment payée par la sous-rému­né­ra­tion des sala­riés cubains : l’équivalent d’une quin­zai­ne d’euros men­suels en moyen­ne !

Si tou­te­fois ce régi­me a tenu sur ses trois piliers boi­teux, c’est au prix d’une coer­ci­tion du peu­ple cubain. À com­men­cer par le « récit natio­nal » – l’expression est à la mode – entre­pris dès la pri­se du pou­voir par Cas­tro, pro­pa­gé et ampli­fié par l’enseignement (gra­tuit !) sous for­me de pro­pa­gan­de, et par les médias tous dépen­dants du régi­me. Coer­ci­tion dans les esprits et aus­si coer­ci­tion phy­si­que par la sur­veillan­ce et le contrô­le étroits menés dans cha­que quar­tier, auprès de cha­que habi­tant, par les Comi­tés de défen­se de la révo­lu­tion. De sor­te que la dis­si­den­ce appa­rais­se com­me uni­que for­me pos­si­ble d’opposition – d’où l’emprisonnement poli­ti­que, l’exil clan­des­tin, la per­sé­cu­tion des déviants.

castro-colombe-1Tyran, cer­tes, Cas­tro était aus­si et peut-être d’abord un séduc­teur des mas­ses dou­blé d’un illu­sion­nis­te. Ses talents dans ce domai­ne étaient indé­nia­bles et à pren­dre au pied de la let­tre : ain­si quand, lors d’un de ses inter­mi­na­bles ser­mons, quand il fait se poser, com­me par mira­cle, une blan­che colom­be sur une de ses épau­les… La séquen­ce fut fil­mée, pour entrer dans l’Histoire… mais la super­che­rie démon­tée quel­ques années plus tard.

Le cas­tris­me, ai-je sou­li­gné dans mes repor­ta­ges, est avant tout un régi­me de faça­de – tout com­me ces faça­des d’allure pim­pan­te, res­tau­rées pour la cau­se, entre les­quel­les se fau­fi­lent les tou­ris­tes béats au long des cir­cuits des voya­gis­tes. Ces tou­ris­tes peu­vent aus­si, bien sou­vent, être rejoints par nom­bre de jour­na­lis­tes, écri­vains, poli­ti­ciens et divers intel­lec­tuels en mal de fas­ci­na­tion exo­ti­que.

La mort de Cas­tro n’implique pas for­cé­ment cel­le du cas­tris­me. Mais que sur­vi­vra-t-il de cet­te dic­ta­tu­re illu­sion­nis­te après la mort de ses mani­pu­la­teurs, une fois que l’Histoire, la vraie, aura fait sur­gir la réa­li­té d’un demi-siè­cle de fal­si­fi­ca­tions ?

 

>Mon repor­ta­ge de 2008 dans Poli­tis :gpon­thieu241208­po­li­tis ; et la Tri­bu­ne qui s’ensuivit de Jean­ne Habel : 1038_­po­li­tis-30-31-j-habel ; enfin, ma répon­se : poli­tis_1041­re­pon­se-gp-260209

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Un régi­me de faça­des. [Ph. gp]

Notes:

  1. Les anciens Grecs, Moses I. Fin­ley, Ed. Mas­pe­ro, 1971.

Le burkini, accessoire islamique ou glaive contre la laïcité

Dites-donc, les ami(e)s, ça fait deux bons mois que j’ai car­ré­ment déser­té la toi­le ! Et pas de pro­tes­ta­tions… À sup­po­ser que j’aie pu man­quer à d’aucuns, voi­ci une bon­ne ration qui devrait vous tenir au corps. Même s’il s’agit d’un sujet indi­ges­te. Com­me l’est l’actu et ce mon­de si mal en point. Enfin, conso­la­tion : l’Euro de foot, c’est fait. Le Tour, aus­si. De même les JO. Pas­sons enfin à la poli­ti­que, la bon­ne, vraie, bien poli­ti­cien­ne. Voi­ci le temps béni de la mas­ca­ra­de (pré)électorale. Les jeux ne sont pas faits, mais si quand même, au sens des camem­berts dépas­sés…

Nous som­mes début août à Mar­seille. La scè­ne se pas­se jus­te avant l’affaire du siè­cle, dite du bur­ki­ni.

Un cou­ple d’amis (Elle et Lui) et moi-même, nous remon­tons d’une jouis­si­ve bai­gna­de pour rega­gner la Cor­ni­che et la voi­tu­re. Jetant un coup d’œil plon­geant sur la pla­ge où nous avons nagé – qui, tenez-vous bien, s’appelle Pla­ge du Pro­phè­te, tous les Mar­seillais connais­sent… – , nous sur­plom­bons du regard deux nageu­ses côte à côte. L’une en maillot, l’autre entiè­re­ment habillée en noir, bar­bo­tant, accro­chée à une bouée.

Lui (à ma droi­te) :

– Ah, com­me c’est beau et pai­si­ble ! Ces deux fem­mes si dif­fé­ren­tes et qui se bai­gnent ensem­ble com­me ça, sans pro­blè­mes…

Je ne dis rien, trou­vant mon pote bien angé­li­que dans sa vision du mon­de. Mais, bon…, depuis que je nage à ses côtés, on a eu connu d’autres tem­pê­tes et dis­pu­tailles…

Elle (à ma gau­che) :

– Ouais… Peut-être, mais moi, je ne me vois pas à la pla­ce de la fem­me habillée, devant sor­tir de l’eau avec le tis­su tout col­lé, sous ce soleil, avec le sel et le sable sur la peau !…

Moi (entre les deux, mais pen­chant vers Elle) :

– D’accord avec toi ! En plus, je vois tout de même chez cet­te fem­me un renon­ce­ment au bien-être, ce qui est dom­ma­ge, mais enfin… Ce qui me contra­rie sur­tout c’est la sou­mis­sion à un ordre moral – reli­gieux en l’occurrence.

Bon. C’était midi pas­sé, il fai­sait faim (et beau), on n’allait tout de même pas se gâcher un pareil moment de vie. On mon­te dans l’auto et les por­tiè­res se refer­ment sur le débat à pei­ne amor­cé.

burkini

Calan­ques de Mar­seille, juillet 2016. La mode s’empare du reli­gieux bana­li­sé, mar­chan­di­sé. Un pro­sé­ly­tis­me ordi­nai­re… [Ph. gp]

Depuis, il y a eu ces inter­dic­tions décré­tées par des mai­res – de quel droit au jus­te, en ver­tu de quel pou­voir, dans quel but réel, à défaut d’un but avoué ? Quand j’entends des voix de droi­te et d’extrême droi­te bran­dir le mot « laï­ci­té », com­me ils par­le­raient de cultu­re ou de fra­ter­ni­té… pour un peu je sor­ti­rais mon revol­ver (hep, c’est une ima­ge, hein, une réfé­ren­ce… cultu­rel­le ! 1) Car ils par­lent d’une cer­tai­ne laï­ci­té, la leur, qu’ils assor­tis­sent d inter­dic­tion, de rejet, d’exclusion. Une laï­ci­té cache-sexe, j’ose le dire, d’une atti­tu­de en gros anti-musul­ma­ne, voi­re anti-ara­be.

Et puis il y eut cet­te décla­ra­tion de Manuel Valls à pro­pos de ces mai­res cen­seurs : « Je sou­tiens […] ceux qui ont pris des arrê­tés, s’ils sont moti­vés par la volon­té d’encourager le vivre ensem­ble, sans arriè­re-pen­sée poli­ti­que. » Et c’est qu’il en connaît un rayon, le pre­mier minis­tre, en matiè­re d’arrière-pensée poli­ti­que ! Une autre bel­le occa­sion de se tai­re. 2

Par­lons-en de l’« arriè­re-pen­sée poli­ti­que » ! Puisqu’il n’y a que ça désor­mais en poli­ti­que, à défaut de pen­sée réel­le, pro­fon­de, sin­cè­re, por­teu­se de sens et non pas d’intentions cachées et autres coups four­rés. Tan­dis que ces mêmes poli­ti­ciens se gar­ga­ri­sent de Démo­cra­tie et de Répu­bli­que, avec majus­cu­les. Ain­si, quoi qu’ils décla­rent, ou éruc­tent, s’est selon, et spé­cia­le­ment sur ces regis­tres des inter­fé­ren­ces por­tant sur les reli­gions – en fait sur le seul pro­blé­ma­ti­que islam –, se trou­ve enra­ci­né dans l’arrière-monde poli­ti­cien des fameu­ses « arriè­re-pen­sées » évo­quées par Valls. On ne sau­rait oublier que la par­tie de poker men­teur en vue de la pré­si­den­tiel­le de 2017 est for­te­ment enga­gée.

C’est pour­quoi, s’agissant de ces ques­tions dites du « vivre ensem­ble », la paro­le poli­ti­que ne par­vient plus à offrir le moin­dre cré­dit, à l’exception pos­si­ble, épou­van­ta­ble, des « vier­ges » de l’extrême droi­te, enco­re « jamais essayées » et, à ce titre, exer­çant leur séduc­tion auprès des élec­teurs échau­dés et revan­chards, ou incul­tes et incons­cients poli­ti­que­ment autant qu’historiquement. D’où les sur­en­chè­res ver­ba­les qui se suc­cè­dent en cas­ca­des. Ce sont les mêmes qui pour­raient éli­re un Trump aux Etats-Unis, ou qui ont déjà voté pour un Orban en Hon­grie, un Pou­ti­ne en Rus­sie, un Erdo­gan en Tur­quie, etc. – sans par­ler des mul­ti­ples offres popu­lis­tes qui tra­ver­sent l’Europe et tant d’autres pays. 3

La per­te de cré­dit des poli­ti­ciens expli­que en gran­de par­tie la gran­de fati­gue de la démo­cra­tie : pro­gres­sion des abs­ten­tions et des votes de refus lors des élec­tions ; sus­pi­cion crois­san­te à l’égard des éli­tes consi­dé­rées com­me… éli­tis­tes, se regrou­pant et se repro­dui­sant dans l’entre soi des mon­des de l’économie, des « déci­deurs » et des médias acca­pa­rés par les finan­ciers. Le tout, avec pour corol­lai­re la mon­tées des vio­len­ces urbai­nes et des inci­vis­mes ; les replie­ments et affron­te­ments com­mu­nau­ta­ris­tes ; le sen­ti­ment d’insécurité ; le rejet de l’Autre, la xéno­pho­bie, l‘antisémitisme et le racis­me.

Tou­tes cho­ses qu’on peut essayer de com­pren­dre et même d’expliquer, sans pour autant les jus­ti­fier – com­me l’a hélas pré­ten­du le même Valls déjà cité ici pour la « per­ti­nen­ce » de ses pro­pos. Com­ment vou­loir orga­ni­ser la polis – la cité – si on renon­ce à en com­pren­dre les (dys)fonctionnements ?

Ain­si quand on déplo­re la « bar­ba­rie » d’extrémistes reli­gieux en invo­quant l’« obs­cu­ran­tis­me », on n’explique en rien la déri­ve vers l’extrême vio­len­ce des sys­tè­mes reli­gieux – isla­mis­tes en l’occurrence 4. Se plain­dre de l’obscurité par l’absence de lumiè­re ne fait pas reve­nir la clar­té. C’est ici que je pla­ce « mon » Bos­suet, ce bigot éru­dit : « Dieu se rit des hom­mes qui déplo­rent les effets dont ils ché­ris­sent les cau­ses » 5 … Dieu se mar­re, moi avec : je ris jau­ne tout de même. De ma fenê­tre, les reli­gions sont une des cau­ses pre­miè­res des affron­te­ments entre humains, notam­ment en ce qu’elles vali­dent des croyan­ces fra­tri­ci­des, ou plu­tôt homi­ci­des et géno­ci­des ; les­quel­les génè­rent les injus­ti­ces et les dérè­gle­ments sociaux qui ali­men­tent l’autre série des « cau­ses pre­miè­res » de la vio­len­ce intra espè­ce humai­ne. J’ajoute, l’ayant déjà dit ici, que je consi­dè­re aus­si le nazis­me et le sta­li­nis­me sous l’angle des phé­no­mè­nes reli­gieux.

indigenes-republiqueDe l’autre côté, accu­ser la Répu­bli­que de tous les maux, jusqu’à vou­loir l’abattre, au nom d’un pas­sé colo­nial inex­pia­ble, qui vau­drait malé­dic­tion éter­nel­le aux géné­ra­tions sui­van­tes, c’est dénier l’Histoire et enfer­mer l’avenir dans la revan­che, la hai­ne et le mal­heur. C’est notam­ment la posi­tion de mou­ve­ments « pyro­ma­nes » com­me Les Indi­gè­nes de la Répu­bli­que par­lant de « lut­te des races socia­les » tout en qua­li­fiant ses res­pon­sa­bles de sou­chiens – néo­lo­gis­me jouant per­fi­de­ment sur l’homophonie avec sous-chiens et vou­lant en même temps dési­gner les « Fran­çais de sou­che » chers aux Le Pen.

Ce qui m’amène à évo­quer l’affaire de Sis­co, ce vil­la­ge du Cap cor­se qui a vu s’affronter des habi­tants d’origine magh­ré­bi­ne et des Cor­ses… d’origine. Je n’y étais pas, cer­tes, et ne puis que me réfé­rer à ce que j’en ai lu, et en par­ti­cu­lier au rap­port du pro­cu­reur de la Res publicæ – au nom de la Cho­se publi­que. Selon lui, donc, les pre­miers se seraient appro­prié une pla­ge pour une fête, « en une sor­te de caï­dat » ; ce qui ne fut pas pour plai­re aux seconds… Tan­dis que des pho­tos étaient pri­ses, incluant des fem­mes voi­lées au bain… Cas­ta­gnes, cinq bles­sés, poli­ce, voi­tu­res incen­diées. Pour résu­mer : une his­toi­re de ter­ri­toi­re, de concep­tion socié­ta­le, de cultu­re.

Le mul­ti­cul­tu­ra­lis­me se nour­rit aus­si de bien des naï­ve­tés. Sur­tout, il est vrai, auprès d’une cer­tai­ne gau­che d’autant plus volon­tiers accueillan­te que bien à l’abri des cir­cuits de migra­tion… Les Cor­ses sont des insu­lai­res [Excu­sez le pléo­nas­me…] et, com­me tels, his­to­ri­que­ment, ont eu à connaî­tre, à redou­ter, à com­bat­tre les mul­ti­ples enva­his­seurs, des bar­ba­res – au sens des Grecs et des Romains : des étran­gers ; en l’occurrence, et notam­ment, ce qu’on appe­lait les Sar­ra­sins et les Otto­mans, autre­ment dit des Ara­bes et des Turcs. D’où les nom­breu­ses tours de guet, génoi­ses et autres, qui par­sè­ment le lit­to­ral cor­se, com­me à Sis­co. Des monu­ments – du latin « ce dont on se sou­vient » – attes­tent de ce pas­sé dans la dure­té de la pier­re autant que dans les mémoi­res et les men­ta­li­tés – même éty­mo­lo­gie que monu­ment !

Ain­si les Cor­ses demeu­rent-ils on ne peut plus sour­cilleux de leur ter­ri­toi­re et, par delà, de leurs par­ti­cu­la­ris­mes, sou­vent culti­vés à l’excès, jusqu’aux natio­na­lis­mes divers et ses varian­tes qui peu­vent se tein­ter de xéno­pho­bie et de racis­me [Enre­gis­tré après l’affaire de Sis­co, un témoi­gna­ge affli­geant de hai­ne en attes­te ici : https://www.youtube.com/watch?v=rPvKFUt0PH0 ]

En face, d’autres insu­lai­res, selon leur pro­pre his­toi­re : « expor­tés » par l’Histoire (il ne s’agit nul­le­ment de nier la réa­li­té et les effets du colo­nia­lis­me) et en par­ti­cu­lier les migra­tions éco­no­mi­ques, ain­si deve­nus insu­lai­res, c’est-à-dire iso­lés de leur pro­pre cultu­re et sur­tout de leur reli­gion. Tan­dis que la récen­te mon­dia­li­sa­tion, tel­le une tem­pê­te pla­né­tai­re, relan­ce avec vio­len­ce les « chocs des cultu­res » – je ne dis pas, exprès « civi­li­sa­tions » 6 Mais c’est un fait que l’intrusion mili­tai­re de l’Occident dans le mon­de musul­man, sous la hou­let­te des Bush et des néo-conser­va­teurs états-uniens a consti­tué un cata­clys­me géo­po­li­ti­que ne ces­sant de s’amplifier, abor­dant aujourd’hui le riva­ge cor­se de Sis­co et qui, si j’ose dire, s’habille désor­mais en bur­ki­ni.

Retour donc au fameux bur­ki­ni avec la posi­tion de la Ligue des Droits de l’Homme qui, dénon­çant le rac­cour­ci par lequel des mai­res lient le port du bur­ki­ni au ter­ro­ris­me, ajou­te dans son com­mu­ni­qué : « Quel que soit le juge­ment que l’on por­te sur le signi­fiant du port de ce vête­ment, rien n’autorise à fai­re de l’espace public un espa­ce régle­men­té selon cer­tains codes et à igno­rer la liber­té de choix de cha­cun qui doit être res­pec­tée. Après le « bur­ki­ni » quel autre attri­but ves­ti­men­tai­re, quel­le atti­tu­de, seront trans­for­més en objet de répro­ba­tion au gré des pré­ju­gés de tel ou tel mai­re ? Ces mani­fes­ta­tions d’autoritarisme […] ren­for­cent le sen­ti­ment d’exclusion et contri­buent à légi­ti­mer ceux et cel­les qui regar­dent les Fran­çais musul­mans com­me un corps étran­ger à la nation. »

Pour la LDDH, cer­tes dans son rôle, il s’agit de met­tre en avant et de pré­ser­ver le prin­ci­pe démo­cra­ti­que pre­mier, celui de la liber­té : d’aller et venir, de pen­ser, de prier, de dan­ser, de s’habiller, etc. dès lors qu’on n’attente à qui que ce soit et à aucu­ne des liber­tés. C’est aus­si la posi­tion des Femen qui, tout en déplo­rant l’enfermement des fem­mes dans le vête­ment, enten­dent défen­dre le libre choix de cha­cun.

iran-hommes-voilés

Les Ira­niens sont de plus en plus nom­breux à poser avec, sur la tête, le voi­le de leur fian­cée, de leur épou­se, de leur mère ou de leur fille ! Nom de code sur les réseaux sociaux : #menin­hi­jab

Le hic vient cepen­dant de ce que le bur­ki­ni n’est pas l’équivalent symé­tri­que­ment inver­sé du biki­ni et qu’on ne peut pas s’en sor­tir avec une for­mu­le com­me « quel que soit le signi­fiant… » ; cet­te tenue expri­me en effet un conte­nu reli­gieux affir­mé, reven­di­qué – ce que n’est pas le biki­ni, qui relè­ve de la mode, ou seule­ment de la mar­chan­di­se ves­ti­men­tai­re. Il est aus­si vrai que le bur­ki­ni a été inven­té et lan­cé par des acteurs de la mode et que son com­mer­ce atteint aujourd’hui des som­mets et que, com­me tel, son conte­nu reli­gieux sem­ble tout rela­tif… Ain­si, bur­ki­ni et biki­ni ne pré­sen­te­raient pas qu’une proxi­mi­té lexi­ca­le, ils par­ta­ge­raient une fonc­tion éro­ti­que sem­bla­ble par une mise en valeur du corps fémi­nin com­me le font le ciné­ma et la pho­to por­no­gra­phi­ques, pas seule­ment par la nudi­té crue, mais aus­si par le mou­la­ge des for­mes sous des vête­ments mouillés. Le pro­blè­me demeu­re cepen­dant : il est bien celui de l’intrusion du reli­gieux dans le corps de la fem­me et dans sa liber­té. Par delà, il pous­se le glai­ve des dji­ha­dis­tes dans le corps si fra­gi­li­sé des démo­cra­ties « mécréan­tes », inci­tant à des affron­te­ments de type eth­ni­ques et com­mu­nau­tai­res, met­tant à bas l’idéal du « vivre ensem­ble », pré­lu­des à la guer­re civi­le. Une tel­le hypo­thè­se – cel­le de l’État isla­mi­que – peut sem­bler invrai­sem­bla­ble. Elle n’est nul­le­ment écar­tée par les voix par­mi les plus éclai­rées d’intellectuels de cultu­re musul­ma­ne. C’est le cas des écri­vains algé­riens com­me Kamel Daoud et Boua­lem San­sal ou com­me le Maro­cain Tahar Ben Jel­loun.

À ce sta­de de l’explication (Valls n’est pas tenu de s’y ran­ger…), quel­les solu­tions envi­sa­ger pour désa­mor­cer ce pré­lu­de à la guer­re civi­le aux noms d’Allah et de Dieu (pour­tant uni­que selon les mono­théis­mes – le judaïs­me, reli­gion du par­ti­cu­lier eth­ni­que, demeu­rant en l’occurrence au seuil de la polé­mi­que, ayant assez à fai­re avec l’usage public de la kip­pa… ; et le boud­dhis­me tota­le­ment en dehors) ?

Pour ma part, non sans mûres réflexions, je serais ten­té d’en appe­ler à la stric­te laï­ci­té « à la fran­çai­se », selon la loi de 1905, com­me solu­tion sus­cep­ti­ble d’apaiser les conflits : pas de signes reli­gieux (disons osten­ta­toi­res) dans l’espace public. On note­ra à ce sujet que les tolé­ran­ces actuel­les des reli­gions par rap­port aux mœurs demeu­rent rela­ti­ves, récen­tes et fra­gi­les – voir la réac­tion du mou­ve­ment Famil­le pour tous et du cler­gé catho­li­que, pour ne par­ler que de la Fran­ce ! Donc pré­fé­rer la Laï­ci­té pour tous afin que les vaches soient bien gar­dées… Au delà de la bou­ta­de, il est vrai que le ris­que demeu­re pour les fem­mes musul­ma­nes de se voir exclues tota­le­ment de l’espace public, et des pla­ges en par­ti­cu­lier. À elles alors de se rebel­ler, y com­pris et peut-être d’abord contre leurs domi­na­teurs mâles, obsé­dés sexuels tra­vaillés par un appa­reil reli­gieux datant du VIIIe siè­cle. À moins qu’elles ne pré­fè­rent l’état de ser­vi­tu­de, lequel rele­vant de la sphè­re pri­vée, loin de tout pro­sé­ly­tis­me au ser­vi­ce d’une néga­tion de la vie et du droit à l’épanouissement de tout indi­vi­du, hom­me, fem­me, enfant.

Je recon­nais que l’injonction est faci­le… Elle a valu et vaut tou­jours pour les fem­mes qui, dans le mon­de, sont tout jus­te par­ve­nues à se libé­rer, ou même par­tiel­le­ment. C’est qu’il leur a fal­lu se bat­tre. Tan­dis que leurs droits dure­ment acquis sont par­fois remis en cau­se – le plus sou­vent sous la pres­sion reli­gieu­se plus ou moins direc­te. Elles se sont sou­le­vées dans le mon­de isla­mi­sé et conti­nuent de le fai­re, en avant-gar­des mino­ri­tai­res, trop sou­vent au prix de leur vie. Il leur arri­ve même d’être sou­te­nues par des hom­mes. Com­me actuel­le­ment en Iran, avec cet­te cam­pa­gne appuyée par des pho­tos où des hom­mes appa­rais­sent voi­lés aux côtés de fem­mes têtes nues. J’ai failli écri­re « cha­peau ! »

––––

Com­ment ne pas appré­cier ce billet de Sophia Aram, lun­di sur Fran­ce inter. Indis­pen­sa­ble, cou­ra­geu­se, pétillan­te Sophia – la sage ico­no­clas­te. Mais « gro­tes­que », cet­te affai­re ? Puis­se-t-elle dire vrai !

Notes:

  1. Dans une piè­ce de Hanns Johst, dra­ma­tur­ge alle­mand nazi, la cita­tion exac­te : « Quand j’entends par­ler de cultu­re... je relâ­che la sécu­ri­té de mon Brow­ning ! »
  2. Par­mi ces mai­res, celui de Vil­le­neu­ve-Lou­bet (06), Lion­nel Luca, favo­ra­ble au réta­blis­se­ment de la pei­ne de mort… convain­cu du rôle posi­tif de la colo­ni­sa­tion. Sym­pa.
  3. Et, tiens ! revoi­là le « sar­ko » tout flam­bant-flam­bard, revir­gi­ni­sé à droi­te tou­te. Deux de ses idées d’enfer : « Tou­te occu­pa­tion illi­ci­te de pla­ce sera immé­dia­te­ment empê­chée, et les zadis­tes seront ren­voyés chez eux. » « En cas de dégâts sur la voie publi­que à la sui­te d’une mani­fes­ta­tion à laquel­le ils auraient appe­lé, les syn­di­ca­lis­tes devront régler les dom­ma­ges sur leurs pro­pres deniers. »
  4. Quel­le reli­gion, dans le fil de l’Histoire, pour­rait se dédoua­ner de tout extré­mis­me vio­lent ?
  5. Cita­tion attri­buée à Bos­suet, évê­que de Meaux (avant Copé), pré­di­ca­teur, 1627-1704.
  6. Je ne sou­hai­te pas ici débor­der sur la contro­ver­se autour du livre de Samuel Hun­ting­ton, Le Choc des civi­li­sa­tions, paru en 1997.

Ciao Siné ! Il n’a pas voulu finir aux Invalides, ni au Panthéon…

siné1Siné, exit. Déjà, faut être con pour mou­rir, lui qui aurait pré­fé­ré cre­ver. Faut être enco­re plus con, dans son cas, pour caner le matin de l’Ascension. À moins qu’il ait opté in fine pour la ligne direc­te. Enfin, c’est son affai­re. On ne sait quand auront lieu ses obsè­ques natio­na­les. Plu­tôt que les Inva­li­des ou le Pan­théon, il s’était réser­vé un coin à Mont­mar­tre – à quel cime­tiè­re (celui du haut ou l’autre sous le pont Cau­lain­court) ? Il y aura une fan­fa­re au moins, com­me à la Nou­vel­le-Orléans ? Une fan­fa­re de jazz, espé­rons, lui qui en était. Oui, l’anar aimait Nina Simo­ne, Ray Char­les, Diz­zy Gil­les­pie, Count Basie, Billie Holi­day… le free aus­si, Col­tra­ne, Pha­roah San­ders, Archie Shepp… Il était aus­si du bas­trin­gue gau­chis­te ; s’était fait embo­bi­ner par Cas­tro, mais avait vite com­pris et en était reve­nu ; avait fré­quen­té Mal­com X dont il disait qu’il n’était ni croyant ni musul­man 1 ; son grand pote Cavan­na, il le trou­vait trop non-vio­lent ; sauf pour ce qui était de bouf­fer du curé, tous cultes confon­dus – c’était son sport favo­ri, à éga­li­té avec l’anti-militarisme ; de quoi orien­ter tou­te une vie de des­si­neu-gran­de-gueu­le au coup de crayon assas­sin ; de quoi en lan­cer des ana­thè­mes défi­ni­tifs, et des « font chier », et des doigts d’honneur grand com­me des cac­tus géants, de celui en bron­ze qui va désor­mais mon­ter la gar­de sur ses cen­dres. Ciao Siné !

Notes:

  1. Dans un inté­res­sant entre­tien avec Julien Le Gros dans « The Dis­si­dent » (http://the-dissident.eu/8126/sine-jattends-toujours-la-revolution/), il pré­ci­sait que Mal­com X a été tué alors qu’il s’apprêtait à fai­re son coming out sur ce point…

« En ces temps troublés ». Quand le maire d’Argenteuil se fait programmateur-censeur de cinéma

Com­me ça, à lui tout seul, d’un trait de plu­me muni­ci­pal, Geor­ges Mothron, mai­re Les Répu­bli­cains d’Argenteuil, déci­de si ses conci­toyens peu­vent ou non aller voir un film au ciné­ma – et même deux.

Voici l’affaire, résu­mée par Le Figa­ro [30/04/2016] :

« Le ciné­ma Le Figuier blanc a dû annu­ler il y a quel­ques jours la pro­jec­tion de deux films en rai­son d’une deman­de expres­se du mai­re de la vil­le du Val-d’Oise, qui crai­gnait que leurs sujets «met­tent le feu aux pou­dres» dans la com­mu­ne.

 G. Mothron dans ses œuvres

Maire-argenteuil Georges Mothron• Pour «chan­ger l’image de la vil­le» […] le bou­le­vard Léni­ne et l’avenue Mar­cel Cachin sont rebap­ti­sés res­pec­ti­ve­ment bou­le­vard du géné­ral Leclerc et ave­nue Mau­ri­ce Utrillo.
• Le 6 août 2007, un arrê­té muni­ci­pal inter­di­sant la men­di­ci­té dans le cen­tre-vil­le d’Argenteuil est asso­cié à la consi­gne aux agents de la voi­rie de dif­fu­ser du mal­odo­re, un répul­sif nau­séa­bond, dans les lieux fré­quen­tés par les sans-abris. La cam­pa­gne de pres­se natio­na­le qui s’ensuit et des contro­ver­ses sur la réno­va­tion urbai­ne en cours lui coû­tent la mai­rie qui revient au socia­lis­te Phi­lip­pe Dou­cet aux élec­tions 2008. Lors des élec­tions muni­ci­pa­les de 2014, il reprend la mai­rie d’Argenteuil face au mai­re sor­tant. [Wiki­pé­dia]

« […] La sal­le, asso­ciée à un cen­tre cultu­rel, a eu la curieu­se sur­pri­se de rece­voir la semai­ne der­niè­re un cour­rier […] dans lequel l’élu deman­dait la dépro­gram­ma­tion de deux films : La Socio­lo­gue et l’ourson, d’Étienne Chaillou et Mathias The­ry, et 3000 nuits, de Mari Mas­ri.

« Le pre­mier, sor­ti le 6 avril, est un docu­men­tai­re qui revient sur les débats autour du maria­ge homo­sexuel en sui­vant la socio­lo­gue Irè­ne Thé­ry et en met­tant en scè­ne, sur un mode péda­go­gi­que et ludi­que, des pelu­ches et des jouets pour évo­quer cer­tai­nes ques­tions et recons­ti­tuer des moments fami­liaux. Le second, dif­fu­sé depuis l’an der­nier dans plu­sieurs fes­ti­vals, racon­te l’histoire de Layal, une jeu­ne Pales­tien­ne incar­cé­rée dans une pri­son israé­lien­ne, où elle don­ne nais­san­ce à un gar­çon.

« Des thè­mes qui pour le mai­re de la com­mu­ne sont sujets à la polé­mi­que, d’où leur inter­dic­tion. Dans les colon­nes du Pari­sien, il expli­que que sa déci­sion est «moti­vée par le fait qu’en ces temps trou­blés, des sujets tels que ceux-là peu­vent rapi­de­ment met­tre le feu aux pou­dres dans une vil­le com­me Argen­teuil». « Dans un sou­ci d’apaisement [...]la vil­le a pré­fé­ré jouer la sécu­ri­té en ne dif­fu­sant pas ces films, évi­tant ain­si des réac­tions éven­tuel­le­ment véhé­men­tes de cer­tains», ajou­te-t-il. Mais l’exigence de l’édile a sur­tout pro­vo­qué une volée de bois vers à l’encontre de la mai­rie d’Argenteuil. »

L’association Argen­teuil Soli­da­ri­té Pales­ti­ne (ASP), qui pro­gram­mait 3000 nuits a dénon­cé « la cen­su­re du mai­re qui, en octo­bre der­nier, avait déjà inter­dit une expo­si­tion sur l’immigration.»

L’Association pour la défen­se du ciné­ma indé­pen­dant (ADCI) d’Argenteuil, dénon­ce « un refus idéo­lo­gi­que de réflexion sur des ques­tions qui se posent dans le contex­te actuel ».

De son côté, la Scam, Socié­té civi­le des auteurs mul­ti­mé­dia, publie un com­mu­ni­qué sur cet acte de cen­su­re. Extraits :

« Les 102.000 habi­tants d’Argenteuil seraient-ils plus décé­ré­brés, osons le dire, plus cons que la moyen­ne ?
« Cer­tai­ne­ment pas, mais c’est ain­si que le mai­re, Geor­ges Mothron, consi­dè­re les habi­tants en les jugeant inca­pa­bles de regar­der serei­ne­ment un docu­men­tai­re de socié­té où les per­son­na­ges prin­ci­paux sont des pelu­ches. Un docu­men­tai­re qui fait réflé­chir sur pour­quoi la socié­té fran­çai­se s’est déchi­rée sur le maria­ge pour tous.
« Si le film sort en DVD, Geor­ges Mothron le fera-t-il sai­sir dans les rayon­na­ges ? Quand le film sera dif­fu­sé à la télé­vi­sion, Geor­ges Mothron fera-t-il cou­per les anten­nes du dif­fu­seur sur sa vil­le ?
« En ces temps trou­blés », Geor­ges Mothron a peur que le film « met­te le feu aux pou­dres ». […]
« En ces temps trou­blés », nous avons bien besoin de films qui nous ouvrent au mon­de, qui appor­tent de la pen­sée dans les réflexes pav­lo­viens de repli sur soi de tel­le ou tel­le com­mu­nau­té.
« La Scam sou­tient la mani­fes­ta­tion orga­ni­sée le 7 mai à 15 heu­res devant la mai­rie d’Argenteuil pour exi­ger la repro­gram­ma­tion des films et rap­pe­ler au mai­re, Geor­ges Mothron, que le suf­fra­ge uni­ver­sel ne lui confie pas pour autant un droit à déci­der ce que ses conci­toyens peu­vent choi­sir d’aller voir au ciné­ma. »

Pour ma part, me réfé­rant à la loi sur le non-cumul des man­dats, je rap­pel­le à ce mai­re qu’il ne peut ni ne doit cumu­ler sa fonc­tion de magis­trat muni­ci­pal avec cel­les de pro­gram­ma­teur-cen­seur de ciné­ma et de direc­teur des conscien­ces. Non mais.


Kamel Daoud et les agressions de Cologne. Le « porno-islamisme » s’en prend à la femme autant qu’à la vie

Pour­quoi les isla­mis­tes détes­tent-ils autant les fem­mes ? Pour­quoi refu­sent-ils qu’elles pren­nent le volant, por­tent des jupes cour­tes, aiment libre­ment  ? Autant de ques­tions qui inter­pel­lent et déran­gent l’islam des extrê­mes et, par delà, l’islam en lui-même ain­si que les autres reli­gions mono­théis­tes. Le jour­na­lis­te-écri­vain algé­rien Kamel Daoud est l’un des tout pre­miers et trop rares intel­lec­tuels du mon­de musul­man à affron­ter de face ces ques­tions esqui­vées par les reli­gions – sans dou­te par­ce qu’elles leur sont consti­tu­ti­ves. Aujourd’hui, à pro­pos des agres­sions sexuel­les de fem­mes fin décem­bre à Colo­gne, il accu­se le « por­no-isla­mis­me » et inter­pel­le le regard de l’Occident por­té sur l’ « immi­gré », cet « autre », condam­né autant à la répro­ba­tion qu’à l’incompréhension.

Kamel Daoud, 2015 © Claude Truong-Ngoc / Wikimedia Commons

Kamel Daoud, 2015 © Clau­de Truong-Ngoc / Wiki­me­dia Com­mons

S’inter­ro­ger vala­ble­ment sur l’islam conduit à décryp­ter les méca­nis­mes de hai­ne à l’œuvre dans les dis­cours reli­gieux. Ce qui, par ces temps de fana­tis­me assas­sin, ne va pas sans ris­ques. Sur­tout si on tou­che aux fon­da­men­taux. Ain­si, le 3 décem­bre 2014 dans l’émission de Lau­rent Ruquier On n’est pas cou­ché sur Fran­ce 2, Kamel Daoud décla­re à pro­pos de son rap­port à l’islam :

« Je per­sis­te à le croi­re : si on ne tran­che pas dans le mon­de dit ara­be la ques­tion de Dieu, on ne va pas réha­bi­li­ter l’homme, on ne va pas avan­cer. La ques­tion reli­gieu­se devient vita­le dans le mon­de ara­be. Il faut qu’on la tran­che, il faut qu’on la réflé­chis­se pour pou­voir avan­cer. »

Quel­ques jours plus tard, Daoud est frap­pé d’une fat­wa par un imam sala­fis­te, appe­lant à son exé­cu­tion « pour apos­ta­sie et héré­sie ». Depuis, le jour­na­lis­te, chro­ni­queur au Quo­ti­dien d’Oran, est pla­cé sous pro­tec­tion poli­ciè­re, avec tou­tes les contrain­tes qui s’ensuivent – Sal­man Rush­die, depuis la Gran­de-Bre­ta­gne, en sait quel­que cho­se…

En juin der­nier, dans un entre­tien à L’Humanité (2/06/15), Kamel Daoud insis­tait sur la ques­tion de la pla­ce – si on peut dire – de la fem­me dans l’islam :

«Le rap­port à la fem­me est le nœud gor­dien, en Algé­rie et ailleurs. Nous ne pou­vons pas avan­cer sans gué­rir ce rap­port trou­ble à l’imaginaire, à la mater­ni­té, à l’amour, au désir, au corps et à la vie entiè­re. Les isla­mis­tes sont obsé­dés par le corps des fem­mes, ils le voi­lent car il les ter­ri­fie. Pour eux, la vie est une per­te de temps avant l’éternité. Or, qui repré­sen­te la per­pé­tua­tion de la vie ? La fem­me, le désir. Donc autant les tuer. J’appelle cela le por­no-isla­mis­me. Ils sont contre la por­no­gra­phie et com­plè­te­ment por­no­gra­phes dans leur tête. (…) Quand les hom­mes bou­gent, c’est une émeu­te. Quand les fem­mes sont pré­sen­tes, c’est une révo­lu­tion. Libé­rez la fem­me et vous aurez la liber­té.  »

Ces jours-ci, dans un arti­cle publié en Ita­lie dans le quo­ti­dien La Repub­bli­ca et repris par Le Mon­de (31/01/16), Kamel Daoud revient à nou­veau sur la ques­tion de la fem­me en islam, cet­te fois sous l’actualité brû­lan­te des évé­ne­ments de la saint-Syl­ves­tre à Colo­gne. Il pous­se son ana­ly­se sous l’angle des « jeux de fan­tas­mes des Occi­den­taux », « jeu d’images que l’Occidental se fait de l’« autre », le réfu­gié-immi­gré : angé­lis­me, ter­reur, réac­ti­va­tion des peurs d’invasions bar­ba­res ancien­nes et base du binô­me bar­ba­re-civi­li­sé. Des immi­grés accueillis s’attaquent à « nos » fem­mes, les agres­sent et les vio­lent. »

meursaultsJour­na­lis­te et essayis­te algé­rien, chro­ni­queur au Quo­ti­dien d’Oran, Kamel Daoud est notam­ment l’auteur de Meur­sault, contre-enquê­te (Actes Sud, 2014), Prix Gon­court du pre­mier roman. Il s’agit d’une sor­te de contre­point à L’Étranger de Camus. Phi­lip­pe Ber­ling en a tiré une piè­ce, Meur­saults, jouée jusqu’au 6 février au Théâ­tre des Ber­nar­di­nes à Mar­seille.

Daoud ne cher­che pas d’excuses aux agres­seurs mais s’essaie à com­pren­dre, à expli­quer – ce qui ne sau­rait plai­re à Valls ! Donc, il rejet­te cet­te « naï­ve­té », cet angé­lis­me pro­je­té sur le migrant par le regard occi­den­tal, qui « voit, dans le réfu­gié, son sta­tut, pas sa cultu­re […] On voit le sur­vi­vant et on oublie que le réfu­gié vient d’un piè­ge cultu­rel que résu­me sur­tout son rap­port à Dieu et à la fem­me. »

Il pour­suit : « Le réfu­gié est-il donc « sau­va­ge » ? Non. Jus­te dif­fé­rent, et il ne suf­fit pas d’accueillir en don­nant des papiers et un foyer col­lec­tif pour s’acquitter. Il faut offrir l’asile au corps mais aus­si convain­cre l’âme de chan­ger. L’Autre vient de ce vas­te uni­vers dou­lou­reux et affreux que sont la misè­re sexuel­le dans le mon­de ara­bo-musul­man, le rap­port mala­de à la fem­me, au corps et au désir. L’accueillir n’est pas le gué­rir. »

Daoud refor­mu­le sa « thè­se » :

« Le rap­port à la fem­me est le nœud gor­dien, le second dans le mon­de d’Allah [après la ques­tion de Dieu, Ndlr]. La fem­me est niée, refu­sée, tuée, voi­lée, enfer­mée ou pos­sé­dée. Cela déno­te un rap­port trou­ble à l’imaginaire, au désir de vivre, à la créa­tion et à la liber­té. La fem­me est le reflet de la vie que l’on ne veut pas admet­tre. Elle est l’incarnation du désir néces­sai­re et est donc cou­pa­ble d’un cri­me affreux : la vie. » « L’islamiste n’aime pas la vie. Pour lui, il s’agit d’une per­te de temps avant l’éternité, d’une ten­ta­tion, d’une fécon­da­tion inuti­le, d’un éloi­gne­ment de Dieu et du ciel et d’un retard sur le ren­dez-vous de l’éternité. La vie est le pro­duit d’une déso­béis­san­ce et cet­te déso­béis­san­ce est le pro­duit d’une fem­me. »

Cer­tes, une tel­le ana­ly­se, par sa fines­se et sa per­ti­nen­ce, ne ris­que pas d’être enten­due par les fronts bas de l’extrême-droite – et pas seule­ment par eux. Ni chez les fana­ti­ques reli­gieux, bien sûr ; peut-être pas non plus chez ceux que l’on dit « modé­rés », tant la fron­tiè­re peut être min­ce des uns aux autres. Alors, à qui s’adresse Daoud ? – et avec quel­les chan­ces d’être enten­du ? – quand il par­le – naï­ve­ment ? – de « convain­cre l’âme de chan­ger »… et quand il sou­li­gne que « le sexe est la plus gran­de misè­re dans le « mon­de d’Allah » ?

Et de reve­nir sur« ce por­no-isla­mis­me dont font dis­cours les prê­cheurs isla­mis­tes pour recru­ter leurs « fidè­les » :

« Des­crip­tions d’un para­dis plus pro­che du bor­del que de la récom­pen­se pour gens pieux, fan­tas­me des vier­ges pour les kami­ka­zes, chas­se aux corps dans les espa­ces publics, puri­ta­nis­me des dic­ta­tu­res, voi­le et bur­ka. L’islamisme est un atten­tat contre le désir. Et ce désir ira, par­fois, explo­ser en ter­re d’Occident, là où la liber­té est si inso­len­te. Car « chez nous », il n’a d’issue qu’après la mort et le juge­ment der­nier. Un sur­sis qui fabri­que du vivant un zom­bie, ou un kami­ka­ze qui rêve de confon­dre la mort et l’orgasme, ou un frus­tré qui rêve d’aller en Euro­pe pour échap­per, dans l’errance, au piè­ge social de sa lâche­té : je veux connaî­tre une fem­me mais je refu­se que ma sœur connais­se l’amour avec un hom­me. »

Et, pour finir : « Retour à la ques­tion de fond : Colo­gne est-il le signe qu’il faut fer­mer les por­tes ou fer­mer les yeux ? Ni l’une ni l’autre solu­tion. Fer­mer les por­tes condui­ra, un jour ou l’autre, à tirer par les fenê­tres, et cela est un cri­me contre l’humanité.

« Mais fer­mer les yeux sur le long tra­vail d’accueil et d’aide, et ce que cela signi­fie com­me tra­vail sur soi et sur les autres, est aus­si un angé­lis­me qui va tuer. Les réfu­giés et les immi­grés ne sont pas réduc­ti­bles à la mino­ri­té d’une délin­quan­ce, mais cela pose le pro­blè­me des « valeurs » à par­ta­ger, à impo­ser, à défen­dre et à fai­re com­pren­dre. Cela pose le pro­blè­me de la res­pon­sa­bi­li­té après l’accueil et qu’il faut assu­mer. »

Où l’on voit que la « guer­re » ne sau­rait condui­re à la paix dans les cœurs… Dans ce pro­ces­sus his­to­ri­que mil­lé­nai­re par­cou­ru de reli­gions et de vio­len­ce, de conquê­tes et de domi­na­tion, de refou­le­ments sexuels, de néga­tion de la fem­me et de la vie, de hai­nes et de res­sen­ti­ments remâ­chés… de quel endroit de la pla­nè­te pour­ra bien sur­gir la sages­se humai­ne ?



Marseille. Le Point de Bascule, clap de fin

imgresN’oubliez sur­tout pas...
pour avant, c’est trop tard
pour après, c’est trop tôt
la vie est là où l’on est..
vive­ment main­te­nant !

Comme son nom l’indique, com­me son (magni­fi­que) logo le sou­li­gne, l’affaire ne pou­vait indé­fi­ni­ment défier les lois de la pesan­teur. Et ce fut pesant, mal­gré tout, cet­te semai­ne de fête cen­sée met­tre fin à une aven­tu­re super­be com­men­cée il y a une dizai­ne d’années. Hier soir, diman­che noir, même ser­vies frais, les bul­les avaient le cham­pa­gne tris­tou­ne. Les res­tes du décor – ce qui n’était pas par­ti à l’encan dans la jour­née –, mal­gré tout, expri­maient enco­re la magie de ce haut-lieu mar­seillais. Un décor de bri­ques (mol­les) et de broc (hard), issu des puces et des pou­bel­les, recy­clées à la bel­ge – expli­ca­tions plus loin – selon les mira­cu­leu­ses ren­con­tres à la Magrit­te,  gen­re para­pluie et machi­ne à cou­dre sur table de dis­sec­tion.

Hier soir, donc, jusqu’à nuit noi­re, résis­tait enco­re, le der­nier car­ré des fidè­les du 108, rue Bre­teuil qui, au fin fond d’une arriè­re-cour du VIe arron­dis­se­ment de Mar­seille, de l’autre siè­cle, avaient amar­ré leurs uto­pies à la façon, va savoir, dont les Pho­céens jetè­rent l’ancre dans la calan­que du Lacy­don– qui devien­dra Mas­si­lia.

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Fran­çois Pec­queur devant le mur des pro­gram­mes pas­sés – mais pas tous, la pla­ce man­quait (plus de 1.000 soi­rées !) (Ph. Fran­çois Pon­thieu)

« A l’origine, racon­tent les his­to­riens locaux, un col­lec­tif mar­seillais de plas­ti­ciens cher­che un ate­lier, tom­be sur ces 500 m2 de la rue Bre­teuil, et sent d’emblée que ce lieu pour­rait être le nid de bien des pos­si­bles... et l’aventure com­men­ce !

Six mois de tra­vaux inten­sifs, une inau­gu­ra­tion toni­truan­te en se refu­sant à ima­gi­ner ce que sera le Point de Bas­cu­le. Tout de sui­te, c’est la deman­de exté­rieu­re spon­ta­née qui défi­nit ce que sera ce lieu : rési­den­ce d’artistes émer­gents et en mar­ge, espa­ce pour asso­cia­tions citoyen­nes.

La deman­de est clai­re et appel­le un fonc­tion­ne­ment accor­dé : gra­tui­té d’accueil et équi­pe d’accompagnement du lieu béné­vo­le.
Neuf ans d’activités et de liber­té, plus de 300 rési­den­ces d’artistes accueillies (soit plus de 1000 artis­tes plu­ri­dis­ci­pli­nai­res), et une foul­ti­tu­de d’actions citoyen­nes avec ren­con­tres, débats, pro­jec­tions, soi­rées de sou­tien.

Plus de 1 000 soi­rées pro­po­sées, 10 000 adhé­rents avec ce plai­sir de vous accueillir dans la sim­pli­ci­té et vous pro­po­ser l’insolite, l’inattendu, par­fois le néces­sai­re.

Ah si... le Point de Bas­cu­le a tout de même déci­dé quel­que cho­se : pas de com­mu­ni­ca­tion média pour nos acti­vi­tés. Par les temps qui cou­rent, un peu de radi­ca­li­té ne fait pas de mal ! »

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Un tel lieu va man­quer à Mar­seille . il y en a d’autres, cer­tes, mais ici, c’était vrai­ment autre cho­se. (Ph. Fran­çois Pon­thieu)

Tel­le fut la pro­fes­sion de foi de ce tem­ple païen ani­mé – il en fal­lut de l’ani­ma ! – par un grand « prê­tre », Fran­çois Pec­queur, grand et pas que par la taille, voix de bar­de, rire rava­geur, artis­te mul­ti-ins­tru­men­tal de la machi­ne à dépas­ser le temps (voir le slo­gan mai­son ci-des­sus) de la tireu­se à biè­re, déni­cheur d’encu­let­te * et de talents mul­ti­ples, uto­pis­te de com­pé­ti­tion, com­pé­ti­teur de rien, ce qui est déjà tant.

Ça ne pou­vait pas durer plus que la cri­se ! Alors, le Fran­çois, le plus bel­ge des Mar­seillais et donc le plus mar­seillais des Bel­ges – il naquit à Liè­ge, une fois – ayant jeté l’ancre ; ayant trou­vé com­pa­gne et indis­pen­sa­ble pilier dans l’aventure en la per­son­ne d’Anne-Marie Rey­mond, rei­ne du sou­ri­re et des meilleu­res assiet­tes bio ; ayant labou­ré cet­te riche ter­re de ren­con­tres ; étant reve­nu quel­que peu de cer­tai­nes illu­sions ; mais sans amer­tu­me aucu­ne, ce grand écha­las a donc tiré l’échelle et s’en va, avec sa rei­ne à lui, explo­rer d’autres hori­zons.

Une page se tour­ne. La Bas­cu­le a bas­cu­lé. Des bur­lin­gues vont « inves­tir » cet­te col­li­ne ins­pi­rée ; enco­re des bur­lin­gues, oui mais « pay­sa­gers », jurent-ils – ah bon, on est ras­su­rés ! –, pour des bipè­des assis, bul­bes cal­cu­la­teurs, blan­chis sous le pixel, pro­fi­teurs de la misè­re du mon­de. Oyez les potes, la ter­re se réchauf­fe mais il fait bien froid tout à coup, ne trou­vez-vous pas ?

* Encu­let­te, n. fém. du bas latin encu­lo. Inven­tion mar­seillai­se d’origine indé­ter­mi­née. Machi­ne de comp­toir ins­pi­rée de la rou­let­te de casi­no, des­ti­née à fai­re cas­quer le pas­tis apé­ro par le couillon du jour.

Ni fleurs ni cou­ron­nes, mais cour­riels d’amitié pos­si­bles ici : accueil@lepointdebascule.fr


Y a du monde chez Mon oncle

safe_imageCliquer sur l’image, et hop, des Hulot partout !

© Fray Mol­lo


« Je suis Charlie ». Deux Russes risquent cinq ans de prison

Deux citoyens rus­ses ont été condam­nés pour avoir par­ti­ci­pé au mou­ve­ment  » Je suis Char­lie ». Ils sont sim­ple­ment des­cen­dus dans la rue avec une pan­car­te sur laquel­le on pou­vait lire ces trois mots qui ont ras­sem­blé près de 4 mil­lions de per­son­nes en Fran­ce, pour la liber­té de la pres­se et d’expression en géné­ral. Ils ris­quent jusqu’à 5 ans de pri­son.

russie charlie

Vla­di­mir Ionov, retrai­té âgé de 75 ans, a été arrê­té à Mos­cou le 10 jan­vier puis condam­né à 20 000 rou­bles d’amende pour avoir mani­fes­té. Par ailleurs, il est incul­pé pour avoir vio­lé un nou­vel arti­cle du Code pénal (arti­cle 212.1 sur la « vio­la­tion répé­tée des règles de mani­fes­ta­tions et ras­sem­ble­ments ») et ris­que jusqu’à 5 ans de pri­son fer­me. Marc Gal­pe­ri­ne, a été condam­né pour les mêmes motifs. Rap­pe­lons que le minis­tre rus­se des Affai­res étran­gè­res Ser­guei Lavrov par­ti­ci­pait à Paris à la mar­che répu­bli­cai­ne du 11 jan­vier.

Une péti­tion a été lan­cée sur inter­net. On peut ajou­ter sa signa­tu­re aux 40.000 déjà recueillies.


En langue des médias, liberté se dit laïcité

Un diman­che matin, celui d’un diman­che d’« après ». Plus tout à fait com­me « avant ». Après mes ablu­tions, le café et tou­te la pro­cé­du­re de démar­ra­ge du lamb­da qui s’est cou­ché tard pour cau­se de chaos mon­dial, j’allume mon ordi res­té en mode télé de la veille. Et voi­là que je tom­be (Fran­ce 2) sur trois las­cars en cra­va­tes devi­sant, pei­nards, sur l’étymologie des pré­noms musul­mans en lan­gue ara­be. C’est l’émission « Islam » : fort inté­res­san­te. Je suis sur le ser­vi­ce public de la télé. Vont sui­vre « La Sour­ce de vie », émis­sion des juifs, puis « Pré­sen­ce pro­tes­tan­te », puis « Le Jour du Sei­gneur ». Et, enfin, Nagui reprend les rênes avec « Tout le mon­de veut pren­dre sa pla­ce »… (Je n’ose voir là-dedans une hié­rar­chie cal­cu­lée…)

Donc, pas de pain, mais du reli­gieux et du reli-jeux… Faci­le ? Peut-être mais quand même un chouïa pro­fond. Dans les deux cas, il s’agit de relier, autant que pos­si­ble, selon des niveaux de croyan­ces bien sépa­rés de la pen­sée cri­ti­que, en stra­tes, en cou­ches sédi­men­tai­res. Je veux dire qu’entre « tout ça », ça ne relie pas beau­coup… Cha­cun res­tant dans ses réfé­rents ancrés au plus pro­fond de soi, depuis l’inculcation paren­ta­le, selon qu’on sera né à Kara­chi, Nia­mey, Los Ange­les, Mar­seille, Paris XVIe ou Gen­ne­vil­liers.

Entre-temps j’ai allu­mé le pos­te (Fran­ce Cultu­re, ma radio pré­fé­rée, de loin !). Et là, diman­che obli­ge, vont se suc­cé­der : Chré­tiens d’Orient, Ser­vi­ce pro­tes­tant, La Chro­ni­que scien­ce (trois minu­tes…), Tal­mu­di­ques, Divers aspects de la pen­sée contem­po­rai­ne : aujourd’hui la Gran­de loge de Fran­ce (ça peut aus­si être le Grand orient, la Libre pen­sée, etc., selon le tour de « gar­de »). Et, bien sûr, la Mes­se.

On est tou­jours sur le ser­vi­ce public des médias d’un pays laïc et je trou­ve ça plu­tôt bien, même si, on le devi­ne, tou­tes les innom­bra­bles cha­pel­les, obé­dien­ces et autres ten­dan­ces font la queue devant le bureau de la pro­gram­ma­tion de Radio Fran­ce pour qué­man­der leurs parts de prê­che.

sempe-tele-laicite

– Main­te­nant, je vou­drais vous poser la ques­tion que doi­vent se poser tous nos spec­ta­teurs : Com­ment votre concept oni­ri­que à ten­dan­ce kaf­kaïen­ne coexis­te-t-il avec la vision sublo­gi­que que vous vous fai­tes de l’existence intrin­sè­que ? [© Sem­pé]

Je trou­ve ça plu­tôt bien, et qu’on nous fou­te la paix ! Sur­tout dans la mesu­re où – pour par­ler pré­ci­sé­ment de Fran­ce Cultu­re – le res­te des pro­gram­mes est essen­tiel­le­ment orien­té sur la cultu­re, au sens plein – incluant à l’occasion les reli­gions –, et tout le champ des connais­san­ces : phi­lo­so­phi­ques, his­to­ri­ques, anthro­po­lo­gi­ques, socio­lo­gi­ques –scien­ti­fi­ques en géné­ral, sans oublier l’information (les Matins avec Marc Voin­chet, 6 h 30 – 9 h, sont exem­plai­res).

Je me dis qu’une tel­le radio s’inscrit dans l’« excep­tion cultu­rel­le » fran­çai­se et qu’elle est pré­ci­sé­ment un pro­duit de notre laï­ci­té. Et je note aus­si un autre effet, tout récent celui-là car lié aux atten­tats du 7 jan­vier, et en par­ti­cu­lier le pre­mier contre Char­lie Heb­do. Il ne s’agit nul­le­ment de mini­mi­ser celui contre les juifs du maga­sin casher, évi­dem­ment, mais seule­ment d’en res­ter au fait de la liber­té d’expression et de cari­ca­tu­re. Je trou­ve, en effet, que le ton des médias a mon­té d’un cran dans l’expression même de cet­te liber­té, du moins dans une cer­tai­ne vigueur de lan­ga­ge, voi­re une ver­deur – ce qui consti­tue un signe mani­fes­te et sup­plé­men­tai­re de libé­ra­tion.

Enco­re un effort ! Et pour­vu que ça dure.


« Charlie Hebdo ». Tenter de vivre

Riss-charlie

Lau­rent Sou­ris­seau, alias Riss, va repren­dre les rênes de « Char­lie Heb­do ».

Hier soir mar­di, au jour­nal télé, appa­ri­tion de Riss com­me un sur­vi­vant, qu’il est, de la tue­rie de Char­lie Heb­do. Regard ter­ri­ble­ment mar­qué, lui qui a vécu l’horreur, en a réchap­pé sans trop savoir com­ment ; mais abat­tu quand même, mar­qué, tou­ché par cet­te vio­len­ce abso­lu­tis­te qui l’a atteint et meur­tri. Un regard si tris­te der­riè­re des paro­les emprein­tes de séré­ni­té et peut-être aus­si d’un grand scep­ti­cis­me sur l’humanité. Le mot de Valé­ry, plus que jamais : « Le vent se lève, il faut ten­ter de vivre ».

Ce mer­cre­di matin, sur Fran­ce Cultu­re, la hau­teur de vue d’un Pier­re Nora sur les évé­ne­ments et ses sui­tes pos­si­bles, par­lant en his­to­rien de l’émergence de la « conscien­ce de soi »,  de la révo­lu­tion de « 36 », et cel­le de « 68 » qui ont chan­gé l’Histoire. Et main­te­nant ? Main­te­nant que, « dans les quar­tiers » le mot « rai­son » s’apparente à la domi­na­tion – ce mot issu des Lumiè­res, appa­ren­té « à la clas­se qui sait, et qu’on récu­se par défi­ni­tion ». Tan­dis qu’à cet­te jeu­nes­se délais­sée, sans ave­nir, « en face on pro­po­se une cau­se, une aven­tu­re, l’ivresse des armes, une cama­ra­de­rie : le roman­tis­me de la jeu­nes­se, une fra­ter­ni­té et le para­dis au bout après le sacri­fi­ce… » Alors, la tâche sera rude !

Il ne s’agira pas de se payer de mots en dénon­çant un « apar­theid ter­ri­to­rial, social, eth­ni­que » dans les quar­tiers fran­çais. Ce qui est un début. De même que déblo­quer 700 mil­lions d’euros est une maniè­re de fai­re face à l’urgence du dan­ger, tan­dis que de trai­ter les cau­ses pro­fon­des ayant conduit aux dra­mes pren­dra au moins une ou deux dizai­nes d’années.

Sans tom­ber dans la déma­go­gie, ni vou­loir tout mélan­ger, remar­quons cepen­dant que bien des décen­nies d’injustice socia­le, dans notre pays com­me dans le mon­de en géné­ral, n’ont jamais conduit à décré­ter un état d’urgence huma­ni­tai­re ! Et on relè­ve à cha­que hiver, dans les rues, à même les trot­toirs et selon le froid, des dizai­nes de morts.

Cet­te année enco­re, dans la riche sta­tion hel­vè­te de Davos, les « grands » du mon­de vont devi­ser gra­ve­ment sur l’état de l’économie mon­dia­le et « se pen­cher » sur la conjonc­tu­re et ce fait révol­tant révé­lé par un rap­port de l’ONG Oxfam :

Les 85 per­son­nes les plus riches du mon­de pos­sè­dent autant que la moi­tié la plus pau­vre de la popu­la­tion, soit 3,5 mil­liards de per­son­nes.

Y a-t-il vio­len­ce plus révol­tan­te et, de ce fait, plus géné­ra­tri­ce des désor­dres mon­diaux ? Oui, la tâche sera rude !


 

Pascal Blan­chard, his­to­rien et auteur de La Fran­ce ara­bo-orien­ta­le était mar­di l’invité de Clai­re Ser­va­jean dans le jour­nal de 13 heu­res de Fran­ce Inter. Il revient sur ce ter­me « d’Apartheid » uti­li­sé par Manuel Valls pour par­ler de la situa­tion socia­le en Fran­ce. Son ana­ly­se méri­te d’être (ré)entendue.


Pas­cal Blan­chard : « Employer des mots com­me apar­theid… »


 

Choqués par un repor­ta­ge « sur le quar­tier de Cou­li­ba­ly » paru dans le Figa­ro le 15 jan­vier 2015, des étu­diants en jour­na­lis­me d’Ile-de-France ont publié une vidéo dans laquel­le ils disent refu­ser l »idéo­lo­gie et les pré­ju­gés ». Les Repor­ters Citoyens ont choi­si de réagir avec des mots. La Télé­Li­bre, l’EMI et Alter­mon­des, par­te­nai­res du pro­jet de for­ma­tion aux métiers du jour­na­lis­me et de l’image ont déci­dé de publier et de sou­te­nir leur tri­bu­ne.


 Réac­tion de Repor­ters Citoyens à un repor­ta­ge du Figa­ro


Poussée d’athéisme dans le monde arabe et dans l’islam

Depuis l’instauration du « cali­fat isla­mi­que », les lan­gues com­men­cent à se délier dans le mon­de ara­be. Les cri­ti­ques ne visent plus seule­ment les « mau­vai­ses inter­pré­ta­tions de la reli­gion », mais la reli­gion elle-même. Dans le mon­de, des voix – cer­tes rares – s’élèvent aus­si par­mi la dia­spo­ra musul­ma­ne pour s’opposer à l’oppression isla­mi­que.

wafa sultanC’est le cas depuis plu­sieurs années de Wafa Sul­tan, psy­chia­tre amé­ri­ca­no-syrien­ne, exi­lée aux États-Unis, et qui s’exprime avec cou­ra­ge et véhé­men­ce sur les télé­vi­sions – dont Al Jazee­ra…  « C’est pour dire » a dif­fu­sé en 2007 deux de ses vidéos [ICI] et []. Cel­les-ci, rap­por­tées à l’actualité, pren­nent tout leur sens, notam­ment quand cet­te fem­me – mena­cée, faut-il-le dire ? – sou­li­gne avec for­ce com­bien, selon elle, il est impor­tant de fai­re bar­ra­ge au ter­ro­ris­me reli­gieux. Les pro­pos de Wafa Sul­tan, et en par­ti­cu­lier les vidéos qui la mon­trent, ont été détour­nés par d’autres fana­ti­ques, anti-isla­mi­ques en géné­ral et à l’occasion anti-Ara­bes et anti­sé­mi­tes – autant dire d’horribles racis­tes, dont de bien fran­chouillards ! (Voir le géné­ri­que de fin d’une  des deux vidéos en lien ci-des­sus).

En Fran­ce, des athées ont lan­cé un Conseil des ex-musul­mans de Fran­ce. Leur mani­fes­te remon­te à 2003. L’Obs a aus­si publié en 2013 le tex­te de Sami Bat­ti­kh, un jeu­ne vidéas­te liber­tai­re d’origine musul­ma­ne. Sous le titre para­doxal Athée, voi­ci pour­quoi je défends désor­mais la pra­ti­que de l’islam, l’auteur expo­se sa moti­va­tion anti­ra­cis­te et jus­ti­fie ain­si sa soli­da­ri­té avec les musul­mans. Il  se réfè­re à Han­nah Arendt et à sa réflexion autour de la bana­li­té du mal et de l’acceptation pas­si­ve d’une idéo­lo­gie. « Un demi-siè­cle après la publi­ca­tion de Eich­mann à Jéru­sa­lem, s’indigne l’auteur de l’article, notre socié­té n’a jamais été si pro­che de cet­te épo­que som­bre et nau­séa­bon­de. »
Les réseaux dits sociaux dif­fu­sent par ailleurs de nom­breux tweets d’ex-muslims » apos­tats, notam­ment des États-Unis.
En octo­bre der­nier, Omar Yous­sef Sulei­man, a publié sur le site liba­nais indé­pen­dant Raseef22 (Trot­toir22) un arti­cle évo­quant les pous­sées de l’athéisme dans le mon­de ara­be. Bouillon­ne­ment qu’il com­pa­re à celui qui a pré­cé­dé la Révo­lu­tion fran­çai­se…  En voi­ci des extraits :
Dans le mon­de ara­be, on pou­vait cer­tes cri­ti­quer les per­son­nes char­gées de la reli­gion, mais cri­ti­quer la reli­gion musul­ma­ne elle-même pou­vait coûter la vie à celui qui s’y ris­quait, ou du moins le jeter en pri­son. Le mot d’ordre « l’islam est la solu­tion » a été scan­dé durant tou­te l’ère moder­ne com­me une répon­se tou­te fai­te à tou­tes les ques­tions en sus­pens et à tous les pro­blè­mes com­plexes du mon­de musul­man.
 Ammar Mohammed Raseef22

Raseef22 a publié un repor­ta­ge sur ce jeu­ne Yémé­ni­te de 11 ans, Ammar Moham­med

Mais la créa­tion de l’Etat isla­mi­que par Dae­ch et la nomi­na­tion d’un “cali­fe ayant auto­ri­té sur tous les musul­mans”sou­lè­vent de nom­breu­ses ques­tions. Elles met­tent en dou­te le tex­te lui-même [les fon­de­ments de la reli­gion] et pas seule­ment son inter­pré­ta­tion, l’idée même d’une solu­tion reli­gieu­se aux pro­blè­mes du mon­de musul­man. Car, au-delà de l’aspect ter­ro­ris­te du mou­ve­ment Dae­ch, sa pro­cla­ma­tion du cali­fat ne peut être consi­dé­rée que com­me la concré­ti­sa­tion des reven­di­ca­tions de tous les par­tis et grou­pes isla­mis­tes, à com­men­cer par [l’Egyptien fon­da­teur des Frè­res musul­mans], Has­san Al-Ban­na, au début du XXe siè­cle. Au cours de ces trois der­niè­res années, il y a eu autant de vio­len­ces confes­sion­nel­les en Syrie, en Irak et en Egyp­te qu’au cours des cent années pré­cé­den­tes dans tout le Moyen-Orient.

Cela pro­vo­que un désen­chan­te­ment chez les jeu­nes Ara­bes, non seule­ment vis-à-vis des mou­ve­ments isla­mis­tes, mais aus­si vis-à-vis de tout l’héritage reli­gieux. Ain­si, en réac­tion au radi­ca­lis­me reli­gieux, une vague d’athéisme se pro­pa­ge désor­mais dans la région. L’affirmation selon laquel­le « l’islam est la solu­tion » com­men­ce à appa­raî­tre de plus en plus clai­re­ment com­me une illu­sion. Cela ouvre le débat et per­met de tirer les leçons des erreurs com­mi­ses ces der­niè­res années.

Peu à peu, les intel­lec­tuels du mon­de musul­man s’affranchissent des phra­ses impli­ci­tes, ces­sent de tour­ner autour du pot et de mas­quer leurs pro­pos par la rhé­to­ri­que pro­pre à la lan­gue ara­be qu’avaient employée les cri­ti­ques [musul­mans] du XXe siè­cle, notam­ment en Egyp­te : du [roman­cier] Taha Hus­sein à [l’universitaire décla­ré apos­tat] Nasr Hamed Abou Zayd.

Car la mise en dou­te du tex­te a une lon­gue his­toi­re dans le mon­de musul­man. Elle s’est déve­lop­pée là où domi­nait un pou­voir reli­gieux et en paral­lè­le là où l’extrémisme s’amplifiait au sein de la socié­té. [ L’écrivain ara­be des VIIIe-IXe siè­cles] Al-Jahiz et [l’écrivain per­san consi­dé­ré com­me le père de la lit­té­ra­tu­re ara­be en pro­se au VIIIe siè­cle] Ibn Al-Muqaf­fa avaient déjà expri­mé des cri­ti­ques impli­ci­tes de la reli­gion. C’est sur leur héri­ta­ge que s’appuie la désa­cra­li­sa­tion actuel­le des concepts reli­gieux et des figu­res his­to­ri­ques, relayée par les réseaux sociaux, lieu de liber­té pour s’exprimer et débat­tre.

Le bouillon­ne­ment actuel du mon­de ara­be est à com­pa­rer à celui de la Révo­lu­tion fran­çai­se. Cel­le-ci avait com­men­cé par le rejet du sta­tu quo. Au départ, elle était diri­gée contre Marie-Antoi­net­te et, à la fin, elle abou­tit à la chu­te des ins­tan­ces reli­gieu­ses et à la pro­cla­ma­tion de la Répu­bli­que. Ce à quoi nous assis­tons dans le mon­de musul­man est un mou­ve­ment de fond pour chan­ger de cadre intel­lec­tuel, et pas sim­ple­ment de pré­si­dent. Et pour cela des années de lut­te seront néces­sai­res.

Omar Yous­sef Sulei­man
Publié le 3 octo­bre 2014 dans Aseef22 (extraits) Bey­rou­th

Aseef22 entend cou­vrir les infor­ma­tions poli­ti­ques, éco­no­mi­ques, socia­les et cultu­rel­les des 22 pays ara­bes. Fon­dé en août 2013, il s’adresse aux 360 mil­lions d’Arabes.


Ajout du 25/1/15, dans L’Obs.com, sur la dif­fi­cul­té d’être athée en Egyp­te.

« Les Egyptiens pensent toujours que les athées ont besoin d’une aide médicale  »


La défaite Charlie, par André Gunthert (*) 

Aus­si inté­res­sant que sujet à polé­mi­que, le tex­te qui suit, à rebrous­se-poil des pre­miers élans, ne man­que pas de ques­tion­ner, sinon de déran­ger. En par­ti­cu­lier par son pes­si­mis­me dont cha­cun appré­cie­ra la dis­tan­ce – ou proxi­mi­té – avec sa pro­pre per­cep­tion de la réa­li­té sur­gie des tra­gi­ques évé­ne­ments de la semai­ne der­niè­re. 

Plus impor­tan­te mobi­li­sa­tion en Fran­ce depuis la Libé­ra­tion, la mar­che de diman­che a-t-elle été l’«élan magni­fi­que» d’un peu­ple qui redres­se la tête face à la bar­ba­rie? Je vou­drais le croi­re. Mais l’extrême confu­sion qui carac­té­ri­se la lec­tu­re “répu­bli­cai­ne” de l’affaire Char­lie ne fait qu’accroitre ma tris­tes­se et mon inquié­tu­de. Je peux me trom­per, mais mon sen­ti­ment est que cet­te appa­ren­te vic­toi­re est la signa­tu­re la plus cer­tai­ne de notre défai­te.

Mer­cre­di 7 jan­vier, j’apprends la tue­rie à la rédac­tion de Char­lie, en plein Paris. On annon­ce 11 morts. L’instant de sidé­ra­tion pas­sé, mon cer­veau asso­cie de lui-même le sou­ve­nir de l’affaire des cari­ca­tu­res de Maho­met à l’attentat. Puis j’entends à la radio l’énoncé des qua­tre noms des des­si­na­teurs: Cabu, Wolins­ki, Charb, Tignous. La tris­tes­se et la colè­re m’envahissent, car je connais ces noms, je vois leurs des­sins. Les vic­ti­mes ne sont pas des ano­ny­mes, mais des per­son­na­li­tés sym­pa­thi­ques, bien connues du grand public, pour deux d’entre eux, depuis les années 1960.

Qua­tre noms qui chan­gent tout. Je suis mal­heu­reu­se­ment inca­pa­ble de me rap­pe­ler le nom des vic­ti­mes ano­ny­mes de la pri­se d’otages de Vin­cen­nes, pour­tant plus récen­te. L’attentat à Char­lie-Heb­do est la mar­que d’un chan­ge­ment de stra­té­gie redou­ta­ble des dji­ha­dis­tes. Mal­gré l’horreur des tue­ries per­pé­trées par Moham­med Merah (7 morts, mars 2012) ou Meh­di Nem­mou­che (4 morts, mai 2014), ces atten­tats ont été ran­gés dans la lon­gue lis­te des cri­mes ter­ro­ris­tes, sans pro­vo­quer une émo­tion com­pa­ra­ble à cel­le d’aujourd’hui.

Depuis les réac­tions sus­ci­tées l’été der­nier par l’exécution de James Foley, les jour­na­lis­tes sont deve­nus des cibles de choix des dji­ha­dis­tes. Au choix de la lisi­bi­li­té sym­bo­li­que des atten­tats, très appa­rent depuis le 11 sep­tem­bre, se super­po­se une nou­vel­le option qui consis­te à viser déli­bé­ré­ment la pres­se, pour aug­men­ter l’impact des atten­tats. Selon cet­te grille très mac-luha­nien­ne où le média se confond avec le mes­sa­ge, le réflexe natu­rel des col­lè­gues et amis des vic­ti­mes étant d’accorder plus d’importance à l’événement que lorsqu’il s’agit d’anonymes, l’amplification média­ti­que est bien supé­rieu­re lors­que des jour­na­lis­tes sont tou­chés.

L’efficacité de cet­te stra­té­gie a reçu sa confir­ma­tion le 11 jan­vier. Si 4 mil­lions de Fran­çais sont des­cen­dus dans la rue, c’est à cau­se de la lisi­bi­li­té d’un atten­tat visant la pres­se, ins­ti­tu­tion pha­re de la démo­cra­tie, et à cau­se de l’énorme émo­tion sus­ci­tée par le meur­tre de per­son­na­li­tés connues et aimées.

«Je suis Char­lie» est la mar­que d’une iden­ti­fi­ca­tion d’une lar­ge part du grand public aux vic­ti­mes. Il fal­lait, pour attein­dre ce degré d’empathie, un capi­tal de noto­rié­té et d’affection qui ne pou­vait être réuni que par les des­si­na­teurs d’un jour­nal sati­ri­que pota­che et non-vio­lent.

Les effets de ce piè­ge sont catas­tro­phi­ques. Alors même que la socié­té fran­çai­se glis­se peu à peu dans l’anomie carac­té­ris­ti­que des fins de sys­tè­me, exac­te­ment com­me le 11 sep­tem­bre a gal­va­ni­sé la nation amé­ri­cai­ne, le «pays de Vol­tai­re» ne retrou­ve le sens de la com­mu­nau­té que face à l’adversité ter­ro­ris­te. Com­me l’écrit Daniel Schnei­der­mann: «Elle fla­geo­lait, la Fran­ce. On ne savait plus très bien pour­quoi conti­nuer à l’aimer. Depuis avant-hier, il me sem­ble qu’on com­men­ce à re-com­pren­dre ce qu’on a à défen­dre».

On ne sait pas ce qu’on a à fai­re ensem­ble, mais on sait contre qui. Le pré­cé­dent ras­sem­ble­ment d’ampleur com­pa­ra­ble, celui du 1er mai 2002 contre Jean-Marie Le Pen, réa­li­sait lui aus­si l’«union sacrée» contre un enne­mi de la Répu­bli­que, réunis­sant plus de per­son­nes qu’aucune autre cau­se.

Nul hasard à ce qu’on retrou­ve aujourd’hui la même ima­ge à la Une des jour­naux, cel­le d’un pom­pié­ris­me exal­té, qui s’appuie sur l’allégorie d’institutions pétri­fiées dans un ges­te immo­bi­le. Sou­dée par la peur, le deuil et la colè­re, la com­mu­nau­té qui fait bloc contre l’ennemi est pro­fon­dé­ment régres­si­ve. Elle se ber­ce de sym­bo­les pour fai­re mine de retrou­ver une his­toi­re à laquel­le elle a ces­sé depuis long­temps de croi­re. Dès le len­de­main du 11 jan­vier, on a pu consta­ter que cet­te mytho­gra­phie répu­bli­cai­ne signi­fiait d’abord le retour aux fon­da­men­taux: retour de l’autorité,triom­phe de la répres­sion, dithy­ram­bes des édi­to­ria­lis­tes – jusqu’aux pitre­ries de Sar­ko­zy, pas un clou n’a man­qué au cer­cueil de l’intelligence.

Mais le pire est enco­re à venir. Car mal­gré les appels des modé­rés à évi­ter les amal­ga­mes, c’est bien la droi­te tou­te entiè­re, calée sur les star­ting-blocks de l’islamophobie, qui s’est engouf­frée sur le bou­le­vard de la “guer­re des civi­li­sa­tions” et la dénon­cia­tion de l’ennemi inté­rieur. Inuti­le d’essayer de rap­pe­ler que le dji­ha­dis­me repré­sen­te aus­si peu l’islam que le Front natio­nal la Fran­ce éter­nel­le, la grille de lec­tu­re iden­ti­tai­re, cel­le-là même à laquel­le cédaient les cari­ca­tu­res de Char­lie, qui pei­gnaient le ter­ro­ris­me sous les cou­leurs de la reli­gion, est trop sim­ple pour man­quer de convain­cre les imbé­ci­les.

Les ter­ro­ris­tes ont-ils GAGNÉ? Si l’on par­court la lis­te des motifs qui ali­men­tent la radi­ca­li­sa­tion, dres­sée par Domi­ni­que Boul­lier, qui rejoint cel­le des maux de notre socié­té, on se rend comp­te que rien d’essentiel ne chan­ge­ra, et que rien ne peut nous pro­té­ger de cri­mes qui résul­tent de nos erreurs et de nos confu­sions. Com­me celui de la socié­té amé­ri­cai­ne après le 11 sep­tem­bre, c’est un som­bre hori­zon que des­si­ne l’après-Charlie. Pas­sé le moment de com­mu­nion, aucun élé­ment concret ne per­met pour l’instant de croi­re que ce ne sont pas les plus mau­vais choix qui seront rete­nus.

(*) André Gun­thertcher­cheur en his­toi­re cultu­rel­le et étu­des visuel­les (EHESS)

(Arti­cle paru dans L’image socia­le -13 jan­vier 2015 )


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    « Il fau­drait com­pren­dre que les cho­ses sont sans espoir et être pour­tant déci­dé à les chan­ger. » F. Scott Fitz­ge­rald, Gats­by le magni­fi­que, 1925
    ––––
    « Le plus grand dérè­gle­ment de l’esprit, c’est de croi­re les cho­ses par­ce qu’on veut qu’elles soient, et non par­ce qu’on a vu qu’elles sont en effet. » Bos­suet

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  • « Comme un nuage – 30 ans après Tchernobyl »

    Com­me un nua­ge, album pho­tos et tex­te mar­quant le 30e anni­ver­sai­re de la catas­tro­phe de Tcher­no­byl (26 avril 1986). La sous­crip­tion étant clo­se (vifs remer­cie­ments à tous les contri­bu­teurs !) l’ouvrage est désor­mais en ven­te au prix de 15 euros, fran­co de port. Vous pou­vez le com­man­der à par­tir du bou­ton « Ache­ter » ci-des­sous (bien pré­ci­ser votre adres­se pos­ta­le !)

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    Il s’agit d’un album-pho­to de qua­li­té, à tira­ge soi­gné et limi­té, 40 p. for­mat A4 « à l’italienne ». Les pho­tos, pri­ses en Pro­ven­ce et notam­ment à Mar­seille, expri­ment une vision artis­ti­que sur le thè­me d’« après le nua­ge ». Cet­te créa­tion rejoi­gnait l’appel à l’organisation de « 1.000 évé­ne­ments cultu­rels sur le thè­me du nucléai­re », entre le 11 mars 2016 (5 ans après Fuku­shi­ma) et le 26 avril 2016 (30 ans après Tcher­no­byl).
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    L’argument fon­da­men­tal pour la liber­té d’expression est le carac­tère dou­teux de tou­tes nos croyan­ces. (Ber­trand Rus­sel)

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