On n'est pas des moutons

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Polar. Le Gros Dédé en P’tit Quinquin (spécial copinage)

Tout lec­teur de « C’est pour dire » connaît « faber », au moins par ses cro­bars. Quelle injus­tice ! En effet, l’ami de longue date (his­toires d’anciens com­bat­tants) tâte autant de la plume (cla­vier) que du crayon (sou­ris). Bref, le des­si­na­teur de presse, l’auteur de BD, André Faber est aus­si écri­vain – voyez ici sa notice sur Wiki­pé­dia. Il vient de sor­tir La Quiche était froide, un polar pas seule­ment lor­rain comme lui, mais qui plonge dans l’univers de la condi­tion humaine. L’homme de BD reste en planque sous cette aven­ture du Gros Dédé. Mon fis­ton Fran­çois (tra­vail non fic­tif et non payé, tout est en ordre…) l’a lu comme une BD, et aus­si comme un film…

La Quiche était froide, d’André Faber, est un polar pur jus, brut(e) de décof­frage, à plus d’un titre. Une his­toire qui attire l’œil, sol­li­cite et sti­mule les boyaux de la tête, avec un inté­rêt crois­sant.

Dans ce polar, j’y vois du Frank Mar­ge­rin, le petit monde de son per­son­nage prin­ci­pal (Lucien), accom­pa­gné de sa bande de potes, tou­jours prêts aux quatre cents coups… J’y vois sur­tout l’univers qui gra­vite autour de ces gugusses en Per­fec­to, che­veux gomi­nés, san­tiags, bagouses plein les doigts, banane de rigueur. J’y vois tous ceux qui peuplent les cases, les pages, les albums de Mar­ge­rin. Tous ces cafés (jadis) enfu­més, où la bière coule à flot, où des bal­lons de rouge glissent sur des comp­toirs en zinc, pati­nés par le temps, où trônent les flip­pers à côté du bon vieux baby­foot, sans oublier la piste de 421, son feutre vert, ses dés en plas­tique, qui savent si bien rebon­dir sur les sols car­re­lés. Et puis l’ivresse ambiante, la bonne humeur, les coups de blues, les coups de têtes, les bourre-pif, le tout impré­gné de cha­leur humaine… et d’amour.

Dans cet uni­vers, je vois ceux qui bri­colent des bagnoles dans des garages de for­tune, sous des tôles ondu­lées, où ça sent à plein nez l’huile de vidange, la gomme de pneus fati­gués, dans une arrière-cour où ago­nisent quelques car­casses de moteurs.

J’y vois aus­si tous ces gamins, tête bais­sée, à vélo sur des trot­toirs trop étroits, toutes ces mamies et leurs pous­settes à com­mis­sions, ces petits vieux et leurs clé­bards har­gneux, aboyant pour un rien. J’y vois le monde qui tourne sur un manège impro­vi­sé…

Ce polar me fait aus­si pen­ser au film de Ber­nie Bon­voi­sin, Les démons de Jésus, avec sa superbe dis­tri­bu­tion, de Patrick Bou­chi­tey, à Vic­tor Lanoux, en pas­sant par Elie Semoun (en petite frappe), Antoi­nette Moya, la magni­fique Nadia Farès, et bien enten­du l’inoubliable Thier­ry Fré­mont !

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Faber, comme si c’était lui…

Il y a aus­si du P’tit Quin­quin dans ce roman, série réa­li­sée par Bru­no Dumont. Parce que j’y vois des che­mins boueux menant à des fermes déla­brées, usées, fati­guées par les caprices d’une météo rugueuse. J’y vois de grands bols fumants, au petit matin, gor­gés de café au lait, des tranches de pâté, des petits oignons blancs, des nappes grais­seuses aux motifs bien rin­gards, sur­char­gées de miettes de pain, des papiers tue-mouches, accro­chés à des pla­fon­niers. Années 50 : fenêtres aux car­reaux cas­sés, rafis­to­lés à la va-vite ; vieux poêles Godin, gavés de bou­lets, où l’on se réchauffe les paluches ; cui­sines qui sentent le graillon, buf­fets en for­mi­ca, cas­se­roles en alu bos­se­lées, cas­sou­let en boîte à demi des­sé­ché.

Dans ce polar, encore, je vois le Tchao Pan­tin de Claude Ber­ri, avec là aus­si un joli cas­ting, Coluche, Agnès Soral, Richard Anco­ni­na, Phi­lippe Léo­tard.

Cette quiche est peut-être froide, mais elle dégou­line de par­tout. Un côté pois­seux, humide, orga­nique. Urgence de se mettre à l’abri de ce monde si dur, impla­cable. Ce monde qu’André Faber dis­tille, avec intel­li­gence, sub­ti­li­té, malice… Ça sent la pous­sière, les flaques d’eau stag­nante, le mal-être des lais­sés pour compte, des oubliés au bord des che­mins.

Ce putain de polar fleure bon le die­sel, les lumières au néon, les volutes de gaul­dos, le whis­ky bas de gamme, ava­lé dans des gobe­lets en car­ton, les moby­lettes « Chau­dron av 89 », avec ou sans sacoches.

Y a de la gueule cas­sée dans ce bou­quin, pas celles de 14-18 1, mais celles de notre époque. Des trognes que le mal de vivre a sévè­re­ment abi­mées. Des hommes rognés de l’intérieur, que la misère dévore à petit feu… Des gueules cas­sées qui, contre vents et marées, res­pirent la digni­té, l’humilité, le par­tage, la fier­té, et sur­tout la fra­ter­ni­té. Tou­jours vivants parce que debout, face au mau­vais temps, aux mau­vais coups. Ils regardent leur exis­tence s’évaporer, avec des étin­celles plein les mirettes. Ils ont encore envie de croire, tou­jours et encore…en l’incroyable.

Mais il y a sur­tout dans ce polar du Dédé (pas le gros), le Faber, une plume, des phrases cise­lées qui se trans­forment en esquisses, en des­sins, en sto­ry-board, en film fina­le­ment. Cette his­toire mérite, et donne envie d’être vue !

Fran­çois Pon­thieu

La Quiche était froide, Les Édi­tions liber­taires, 180 pages, 13 euros.

Notes:

  1. Sur la « Grande guerre », André Faber a aus­si publié Tous les Grands-pères sont poi­lus, pré­face de Gérard Mor­dillat, 2014, Bou­rin édi­teur

Benoîte Groult : « Tant qu’on a la curiosité, le désir dans la tête »

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Benoîte Groult, à la Comé­die du Livre de Mont­pel­lier en 2010. Ph. Esby.

La roman­cière et fémi­niste Benoîte Groult est morte hier à 96 ans, lun­di 20 juin, à Hyères (Var) où elle rési­dait. Benoîte Groult fut la pre­mière à avoir dénon­cé publi­que­ment les muti­la­tions géni­tales fémi­nines dans son livre Ain­si soit-elle, publié en 1975. « Elle est morte dans son som­meil comme elle l’a vou­lu, sans souf­frir », a indi­qué sa fille, Blan­dine de Caunes.

J’avais eu un grand plai­sir à la ren­con­trer en 1998 – elle avait alors 78 ans – pour un entre­tien sur la sexua­li­té et les vieux, paru l’année d’après dans mon livre écrit avec Roger Dadoun, Vieillir & jouir, Feux sous la cendre (Éd. Phé­bus). Livre aujourd’hui épui­sé, ce qui m’autorise à publier ici cet entre­tien.

Éga­le­ment jour­na­liste, Benoîte Groult a notam­ment tra­vaillé à Elle et Marie-Claire, et a long­temps était jurée du prix Fémi­na. Elle avait d’abord publié, avec sa sœur Flo­ra, des livres comme Jour­nal à quatre mains (1958). Plu­sieurs best-sel­lers avaient sui­vi, comme La Part des choses (1972) et plus récem­ment La Touche étoile (2006).

Un mot la repré­sente, qu’elle fait d’ailleurs sien : curio­si­té. Son cre­do, son secret, son élixir. Benoîte Groult a les yeux mêmes de la curio­si­té,  pim­pante qua­li­té qui garde l’être debout parce que dési­rant. Ce qu’on n’ose plus dire aujourd’hui aux dames – même si on s’autorise désor­mais à deman­der leur âge –, on ne pour­rait s’en empê­cher devant elle : « 78 ans, vrai­ment ? Mais vous ne les faites pas ! » Elle ne s’en excuse pas, non, sauf en met­tant cette chance sur le dos de la géné­tique. Enfin, un peu seule­ment, par modes­tie en somme, alors que son secret plus vrai sans doute réside dans un art consom­mé de prendre la vie : en actrice de son deve­nir. Benoîte n’a pas tou­jours été debout, elle le rap­pelle en pas­sant ci-après. C’est qu’il a fal­lu batailler, sans jamais bais­ser la garde car le renon­ce­ment veille, ce «salaud et con» par­fois dégui­sé en homme. En homme ? À dis­cu­ter, s’agissant de cette sous-varié­té de gyno­phobes dont le regard-phal­lus tra­verse la femme – sur­tout l’étiquetée «vieille» – sans la voir.

Benoîte Groult : …Avant, 50 ans, c’était vrai­ment le vieil âge. Alors qu’aujourd’hui, les femmes qui ont entre 40 et 60 ans, et même plus, on s’y trompe ! Tant de chose ont chan­gé : les œstro­gènes, les hor­mones et même la chi­rur­gie esthé­tique.

• La vieillesse est bien désor­mais une notion rela­tive, mais qui bute quand même sur des réa­li­tés…

– Elle bute sur les mala­dies : rhu­ma­tismes, his­toires car­diaques, etc., L’âge rend plus vul­né­rable. Ce qui n’exclut pas une vie sexuelle qui puisse atteindre la plé­ni­tude. Je fais par­tie de la pre­mière géné­ra­tion à avoir béné­fi­cié de tout ça, qui prend des œstro­gènes depuis déjà 20 ans…

• …Vous avez aus­si bien mili­té dans ce sens !

– Oui. Il ne faut pas oublier que la méno­pause, par exemple, était encore un de ces tabous dont on ne par­lait pas; les trois quarts des méde­cins en France disaient : mais lais­sez faire la nature ! De même pour la contra­cep­tion. La sexua­li­té envi­sa­gée après la méno­pause, ça deve­nait quelque chose d’un peu dégoû­tant, obs­cène – pour une femme, du moins ! Pour l’homme, la ques­tion de l’âge demeu­rait beau­coup plus floue. Voyez encore aujourd’hui un Gre­go­ry Peck qui, à 80 ans, refait une série d’enfants – il en avait déjà sept ou huit – avec une secré­taire…

• On cite tou­jours volon­tiers ces cas célèbres : Cha­plin, Vic­tor Hugo… Il y a beau­coup plus de tolé­rance envers les hommes.

– Tou­jours ! On a tolé­ré leurs maî­tresses, leurs infi­dé­li­tés, leur liber­té sexuelle, leur lan­gage cru. Aujourd’hui, les femmes entrent, peut-être par la petite porte, mais enfin elles entrent sérieu­se­ment aus­si dans les mêmes liber­tés. Mais on conti­nue à ne pas le dire ! Le livre de Simone de Beau­voir, La Vieillesse, est tom­bé comme un pavé dans un silence géné­ral, dans un dégoût ! Il faut dire qu’elle a tou­jours eu le chic pour mon­trer les phé­no­mènes phy­sio­lo­giques… – elle ne s’était pas récon­ci­liée avec son corps. Elle décri­vait la vie dans des hos­pices où les femmes avaient une demande sexuelle exa­cer­bée, rele­vaient leurs che­mises, se mas­tur­baient en public – bref, son livre était atroce. Il n’a pas été lu, d’ailleurs per­sonne ne vou­lait entendre par­ler de la vieillesse. Aujourd’hui, la vieillesse a tout de même pris un autre aspect, même s’il y a tou­jours des endroits peu réjouis­sants, des mou­roirs…

• Qu’est-ce donc pour vous que la vieillesse ?

– Tant que les cinq sens fonc­tionnent, qu’on peut mar­cher, conti­nuer à faire ce qu’on aime : aller à la pêche (j’ai une mai­son en Irlande à cause de ça, avec des casiers à homards !), exer­cer ce qu’on aime… Évi­dem­ment, je ne fais plus de ski ; il y a des choses aux­quelles il faut renon­cer, quand ça demande une force phy­sique trop grande. Tant que je pour­rai lire… Je com­prends très bien Mon­ther­lant qui s’est sui­ci­dé parce qu’il était deve­nu aveugle. Pour moi, ce serait l’horreur ! Sourde, je m’en arran­ge­rais, mais ne plus pou­voir lire, ni regar­der mon jar­din… Donc, il y a bien des choses qui seraient rédhi­bi­toires. Je me dirais : je suis vieille, ma vie ne vaut plus la peine d’être vécue. Au fond, la vieillesse c’est d’abord une ques­tion de san­té.

• Et si la san­té fait défaut, la sexua­li­té aus­si ?

– Non. Je crois qu’il y a des mala­dies qui s’accommodent du désir amou­reux – la tuber­cu­lose, par exemple. Tant qu’on a la curio­si­té, le désir dans la tête, tout est encore pos­sible. La curio­si­té main­tient en vie car elle pousse vers l’amour, le désir de l’autre et de voir com­ment ce sera de faire l’amour. L’essentiel, vrai­ment, c’est bien la curio­si­té : si on est curieux de quelque chose, de quelqu’un de nou­veau, de com­ment ça se passe autour et avant…, l’envie encore de voya­ger, de vivre un prin­temps, de revoir ce prin­temps qui est tou­jours dif­fé­rent… C’est ça qui main­tient en vie, cette sorte d’élan.

• La curio­si­té passe aus­si par une rela­tion char­nelle, non ?

– Pas tou­jours. J’étais en train de lire, à mon avis l’un des plus beaux livres sur un amour qui ne devient jamais char­nel, c’est de Doris Les­sing, Si Vieillesse pou­vait, les car­nets de Jeanne Som­mers. Elle raconte l’histoire d’un coup de foudre : une femme de 60-65 ans qui, dans  le métro, se coince un talon, tombe et croise le regard d’un homme ; il a à peu près le même âge qu’elle; elle le regarde et c’est le coup de foudre comme quand on a 20 ans ! Et ils se ren­contrent dans Londres, déjeunent au res­tau­rant, vont à la cam­pagne ensemble. Je ne sais pas pour­quoi ils ne passent jamais au fait… Chez elle, ça ne s’arrange pas, à cause d’une petite nièce… Lui a une femme malade –  bref, c’est pour moi l’une des plus belles his­toires d’amour, même s’il n’y a pas tout à fait la solu­tion… Ils en rêvent tous les deux… Je trouve que c’est une his­toire tou­jours pos­sible. Même si on y a un peu peur de mon­trer son corps – ça date tout de même d’une ving­taine d’années…

• Est-ce que ces obs­tacles, réels ou ima­gi­naires, ne consti­tuent pas aus­si une manière de se pro­té­ger d’un risque,  de ce risque dû à l’âge peut-être, de décep­tions éven­tuelles quant au corps, aux formes, aux défaillances orga­niques ?

– Sûre­ment. Mais aujourd’hui il y a tel­le­ment de jeunes qui sont obèses, ou qui ont les seins qui tombent à trente ans… Fina­le­ment, l’important c’est la façon dont on s’appréhende plu­tôt que la réa­li­té des choses.

• Il fau­drait sans doute la confiance mutuelle pour oser cette curio­si­té, affron­ter ce désir qui cor­res­pond aus­si à une mise en dan­ger… Et si on ne l’a pas, cette confiance, la fuite serait peut-être comme une manière de salut, de sécu­ri­sa­tion ?

– On risque peut-être plus les décep­tions ou les ratages, mais après tout c’est aus­si le sort de toutes les ten­ta­tives que de ne pas réus­sir à coup sûr.

• Com­ment l’histoire de votre couple avec Paul Gui­mard est-elle aus­si mar­quée par cette ques­tion de l’âge et de l’amour ?

– Il y a 45 ans que l’on est ensemble ! On s’est marié un peu sous le contrat Sartre-de Beau­voir, à savoir que l’autre n’est pas votre pri­son­nier, qu’il regar­de­ra ailleurs. Donc, on a connu des nau­frages, des résur­rec­tions. Ça a été un peu agi­té, mais on avait tel­le­ment de bonnes rai­sons de vivre ensemble – des goûts en com­mun, les mêmes idées poli­tiques, éthiques, etc. –, qu’on a sur­mon­té les aven­tures et les aléas.

• Sans doute y a-t-il une dis­tinc­tion à opé­rer avec des couples comme le vôtre qui pré­sentent un côté mer­veilleux du seul fait déjà de ces longues années en com­mun. Le fait qu’il y ait eu du temps est admi­rable en soi…

– Oui, et ça redonne une forme d’amour qui est tout à fait autre chose, qui n’est peut-être pas mêlé de sexua­li­té – car la sexua­li­té exige un peu l’excitation de l’inconnu, de nou­veau­té qu’on n’a évi­dem­ment plus avec les années. Et puis aus­si, on a trop vu peut-être de ces moments de mala­die de l’un ou de l’autre… Il y a quelque chose pour la sexua­li­té qui se trouve un peu éteint mais rem­pla­cé par cette durée, cette conni­vence, cette com­pli­ci­té…

• …Qui n’est évi­dem­ment pas pos­sible quand l’un des deux, le plus sou­vent la femme, se retrouve seul…

– La soli­tude, aujourd’hui, a chan­gé de visage. Il y a cin­quante ans, la soli­tude c’était à l’image d’une vieille fille aban­don­née, repliée sur elle-même. Aujourd’hui, des femmes de 50-60 ans reprennent quel­que­fois des études; et il y a aus­si les voyages en com­mun, toutes sortes de choses qui font naître des ren­contres. Des femmes, veuves, s’aperçoivent brus­que­ment qu’elles adorent le théâtre, ou apprennent une langue… Des richesses appa­raissent une fois les enfants éle­vés. On peut dire aus­si qu’aujourd’hui l’amitié entre les femmes est née, ce qui apporte aus­si une grande richesse – peut-être même la décou­verte qu’on aime les femmes, qui sait ? Donc il y a des com­pen­sa­tions. Je pense aux vieillards d’il y a 70 ans : il n’y avait pas la télé à la mai­son, les soi­rées devaient être inter­mi­nables… De nos jours, on trouve beau­coup de clubs, pas seule­ment du troi­sième âge, sim­ple­ment des clubs de ren­contre, d’écriture, de mise en forme… Tout ça per­met de rire avec d’autres. Et les femmes sont deve­nues des per­sonnes qui connaissent l’amitié – les hommes avaient déjà ça, les anciens bou­listes de je ne sais quoi, les clubs de foot, les anciens com­bat­tants : toutes sortes de lieux de ren­contres entre hommes. Main­te­nant, les femmes les ont aus­si ! Tout cela excite beau­coup les facul­tés spi­ri­tuelles et le désir.

• On voit de temps à autre des couples de per­sonnes âgées «par­tir ensemble» en se don­nant la mort. On pense au comé­dien Jean Mer­cure et sa femme, à Roger Quillot, le maire de Cler­mont-Fer­rand, et la sienne. Qu’en dites-vous ?

– Je ne serai sans doute pas de ces couples-là. En géné­ral, c’est l’homme qui a une grave mala­die et sa femme l’accompagne dans la mort. Le plus grand drame, c’est celui de Mme Quillot : sur­vivre au sui­cide. Là, les méde­cins ont très mal agi, elle était à l’article de la mort, il n’y avait qu’à lais­ser faire les choses, c’était sa volon­té, elle l’avait dit ! Oui, il y a encore cette capa­ci­té d’amour total d’une femme pour un homme. J’ai l’impression, mais ça c’est per­son­nel, qu’on est plus heu­reuse si on a des amours plus dis­per­sés. Par cer­tains côtés, je peux trou­ver ça mons­trueux de la part de l’homme, cette appro­pria­tion dans la mort. Je pense à ce vers de l’Affiche rouge, d’Aragon : « Et je te dis de vivre et d’avoir un enfant ». Il faut se dire ça dans un couple, d’une façon ou d’une autre, même si on n’aura plus d’enfants à pro­pre­ment par­ler ; on pour­rait aus­si bien dire : « Et je te dis de vivre et de voir tes enfants ». C’est dif­fi­cile à vivre la liber­té réci­proque, sûre­ment. On prend des risques, c’est fati­guant ! Toutes les liber­tés, au début, ont été une angoisse, comme celle, jus­te­ment, d’avoir ou non un enfant, d’user ou non de cette liber­té avant d’arriver à 45 ans, quand brus­que­ment c’est trop tard.

• Le fait d’ « entrer en vieillesse » peut-il bou­le­ver­ser sa concep­tion de la sexua­li­té ?

– Moi, je ne trouve pas. Le drame, en réa­li­té, ce n’est pas la vieillesse, c’est le regard des hommes sur la vieillesse des femmes. Parce qu’on s’aperçoit qu’ils ne vous regardent plus ! Ça c’est ter­rible, ter­rible ! Des gar­çons jeunes, jamais ils ne me portent une valise sur un quai de gare, jamais ! Comme la poli­tesse n’existe plus et que la séduc­tion de la dame n’est pas écla­tante, ils vous ignorent tota­le­ment : le regard vous tra­verse. 

• N’est-ce pas aus­si le signe inverse : celui de ne pas vous consi­dé­rer comme une vieille dame ?

– Non, parce que par exemple, pour mes filles : l’une est une brune, per­sonne ne l’aide; l’autre, blonde assez agui­cheuse, en mini-jupe, ne traîne jamais une valise ! Évi­dem­ment la coquet­te­rie est, chez la fille, un signe de la demande. Alors, quand on n’a plus les signes, eh bien ils sont d’une vache­rie, d’un mépris ! Pour­tant, les femmes, elles, regardent les hommes vieux ! Elles peuvent les trou­ver beaux, la preuve : elles les épousent, elles font des enfants avec eux. La femme ne divise pas la vie en âges rédhi­bi­toires. Parce qu’elles s’intéressent beau­coup à l’âme, ça a l’air idiot…, disons à l’esprit, au charme ; elles sentent qu’il les écou­te­ra, qu’il a un talent, autre chose que les signes exté­rieurs ; je trouve que les femmes ont une façon beau­coup plus intel­li­gente, et vaste, et large, d’aimer. Elles peuvent aimer un homme très laid qui a un charme inté­rieur. Alors que pour se faire aimer quand on est laide, alors là, on a beau avoir l’âme admi­rable !… C’est beau­coup plus dif­fi­cile et rare. Le plus ter­rible c’est quand on n’a pas autre chose, quand on tout misé sur l’amour, toute sa vie ; le jour où l’on est trans­pa­rent pour les hommes, qu’est-ce qu’on fait ? Effec­ti­ve­ment, il reste la mas­tur­ba­tion.

• Ou toute une gamme de com­pen­sa­tions…

– Oui…, mais il faut les avoir ! S’il n’est pas trop tard. Tout le monde n’est pas Thé­rèse d’Avila pour subli­mer dans la foi reli­gieuse…

• …ou la créa­ti­vi­té lit­té­raire !

– Bien sûr ! Les hommes, c’est très impres­sion­nant, vivent encore selon des cri­tères d’il y a trente ans ou trente siècles ! C’est-à-dire qu’après 50 ans, il n’y a plus rien à faire d’une femme, même pas la regar­der ! Même pas lui dire par­don quand on la cogne ! On n’existe plus ! Alors, le tout mêlé à la dure­té de ce temps…

• Votre constat est sévère. Diriez-vous quand même qu’il y a une évo­lu­tion ?

– Oui. Il y avait autre­fois… cinq pour cent d’hommes et aujourd’hui peut-être dix ou quinze qui sont capables de se dire – comme dans cette pièce de Yas­mi­na Reza qui se passe dans un train, une ren­contre entre un homme et une femme : « Tiens, je suis là avec cette femme, elle ne me plaît pas for­mi­da­ble­ment, mais on va par­ler, elle est peut-être inté­res­sante. » Après, à cha­cun de jouer. Oui, il y en a un peu plus qui font atten­tion…

• Il faut aus­si que la femme accepte, qu’elle ne se dise pas : encore un qui va me dra­guer.

– Oui. Mais aujourd’hui les femmes sont assez grandes, elles ont moins cette peur d’être dra­guées. Autre­fois, si un homme vous adres­sait la parole dans la rue, on pre­nait un air pin­cé, on ser­rait les jambes… On a une atti­tude plus déten­due. C’est le regard des hommes qui reste très impres­sion­nant, très gla­çant.

• Qu’est-ce que ça pro­voque en vous ?

– De la ran­cune contre eux ! Je trouve que c’est des cons et des salauds : les deux ! C’est bête parce qu’il y a sou­vent quelque chose à tirer d’une rela­tion avec quelqu’un, qui que ce soit ! Et c’est vache parce qu’ils n’ont pas cette gen­tillesse. Moi, je suis gen­tille avec les vieilles dames ; avec si peu on les illu­mine ! Ils pour­raient le faire, ça ne leur coû­te­rait rien, on ne leur demande pas de cou­cher avec elles ! Et dans les livres, je n’ai jamais, ces der­niers temps, vu par­ler du sexe des femmes avec autant de haine et d’horreur. Comme si les femmes n’étaient que des sacs à mala­dies, à puan­teurs. Dès que la femme n’est plus exac­te­ment dans le cré­neau qui le fait ban­der d’avance, c’est la haine qui rem­place l’attirance. Ça relève d’une gyno­pho­bie éhon­tée, encore très sen­sible dans beau­coup de romans d’hommes où ils peuvent racon­ter ce qu’ils veulent, comme si toutes ces femmes vieilles étaient en manque d’amour. Les femmes sont moins deman­deuses que ça ; il s’imaginent qu’on est des goules et qu’on vou­drait les vam­pi­ri­ser. Les femmes ont déjà bien assez peur d’elles-mêmes !

• On entend dire par­fois que le fémi­nisme a presque fait son temps. Il y a là, pour­tant, sur cette ques­tion du vieillis­se­ment et de l’amour, un ter­rain d’action bien réel.

– Moi, je conti­nue à être fémi­niste ! Tant que dure­ra cette rela­tion de pos­ses­sion, de pou­voir, de vio­lence à l’encontre de la femme. Une rela­tion qui peut être d’ailleurs très insi­dieuse. Rap­pe­lons-nous par exemple des pre­miers rap­ports Kin­sey sur la sexua­li­té aux États-Unis ; ils pré­ten­daient que plus on était culti­vées plus on avait du mal à atteindre l’orgasme. L’année d’après, ils ont publié une deuxième édi­tion en disant : Nos recherches n’étaient pas com­plètes, c’est le contraire ! Plus on est culti­vé, plus on rem­place ce qui ne va pas phy­si­que­ment par l’excitation céré­brale, un films por­no, de la lit­té­ra­ture éro­tique, ce qu’on veut… On jouit mieux quand on a l’esprit plus déve­lop­pé. Ils avaient dit le contraire !, tel­le­ment ça les ennuyait cette idée qu’une femme intel­li­gente per­dait de son ani­ma­li­té !

• Quels sont vos pré­ceptes de vie ?

– Une dose d’égoïsme, au meilleur sens du terme. Si on s’oublie, le jour où les enfants font leur vie ailleurs,  le mari aus­si par­fois, ou il meurt, eh bien, si on ne s’aime plus soi-même, qu’est-ce qui vous reste ? C’est en s’aimant qu’on est le plus rayon­nant fina­le­ment. Bien sûr, il y a aus­si une ques­tion de tem­pé­ra­ment, de chance. Et aus­si ce fait d’avoir vécu au siècle où j’ai vu les femmes sou­mises à un cadre, à un car­can – moi-même aus­si d’ailleurs, n’osant m’affirmer, ni prendre la parole dans une réunion poli­tique, effa­cée… Il fal­lait entrer dans le rôle de grand-mère…

• Il y a une vision de la grand-mère ou du grand-père…

– …Oui, impor­tante, je m’en aper­çois…

• …mais en même temps égoïste de la part des enfants. Ne fau­drait-il pas savoir ne pas être une bonne mamie ou un bon papi ? Ce qui serait aus­si une manière de l’être.

– Je le crois . Parce que les enfants sont très cruels et peuvent mépri­ser ce grand-parent qui les attend comme le mes­sie, et ils ne viennent pas. 

• Ne peut-on dire aus­si qu’il y a un tabou entre les parents, cette fois, et les enfants ?

– Les enfants n’aiment pas bien, en effet, entendre par­ler de la sexua­li­té des parents – sur­tout quand ils ont 70 ans !

• On n’en parle pas.

– Pas dans les détails, ce que je trouve d’ailleurs très bien. De même qu’à l’inverse les parents n’ont pas à connaître de la sexua­li­té de leurs enfants. C’est tou­jours une affaire per­son­nelle, intime.

• Fina­le­ment, qu’est-ce qui peut encore nour­rir cette curio­si­té que vous consi­dé­rez comme le sel de la vie, sinon de l’amour et de la sexua­li­té ?

– Eh bien, ne serait-ce que de lire – des romans d’amour par exemple –, ce qui main­tient dans un état de sen­si­bi­li­té pro­pice à « ça » et à se dire : C’est vrai que les com­men­ce­ments sont une chose mer­veilleuse ! Se ren­con­trer aus­si, se faire des confi­dences, aller au ciné­ma, bref : res­ter en contact avec la vie.

Entre­tien avec Gérard Pon­thieu„ octobre 1998.


Kapuscinski. Le reporter surpris entre réalité et fiction

Voi­là que va sor­tir en France « Kapus­cins­ki Non-Fic­tion », une bio­gra­phie démys­ti­fiante, ou démy­thi­fiante, ce qui revient au même, consa­crée au jour­na­liste polo­nais Rys­zard Kapus­cins­ki, mort en 2007. Le mys­tère por­te­rait sur son accoin­tance avec le régime com­mu­niste. Le mythe sur le jour­na­lisme pra­ti­qué par celui qui en est sou­vent pré­sen­té comme le paran­gon.

Je n’ai pas lu le livre en ques­tion, écrit par un autre Polo­nais, Artur Domos­laws­ki, jour­na­liste à Gaze­ta Wyborc­za, le quo­ti­dien d’Adam Mich­nik, figure du mou­ve­ment Soli­dar­nosc. L’auteur, qui a côtoyé Kapus­cins­ki, a mené une enquête semble-t-il ser­rée (600 pages), et tra­vaillé sur les archives trans­mises par la veuve. Du bou­quin, je ne dirai  rien d’autre ici, et pour cause. Mais j’en pro­fite pour déve­lop­per quelques réflexions sur le métier d’informer et sur la connais­sance, livresque, que j’ai de « Kapu », sans l’avoir ren­con­tré, hélas, mais ayant fré­quen­té la plu­part de ses livres publiés et ayant aus­si quel­que­fois mar­ché sur ses traces afri­caines.

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Repor­tage, récit, fic­tion ? Rys­zard Kapus­cins­ki mélan­geait les genres.

Par­tant pour l’Éthio­pie en 2005, je dois à mon ami Ber­nard Nan­tet, afri­ca­niste, archéo­logue, jour­na­liste d’avoir glis­sé dans mes bagages, qua­si­ment en douce, un livre pas mal écor­né… C’est ain­si que je fis connais­sance et du Négus, et de l’auteur au nom « à cou­cher dehors ». Lire un tel ouvrage sur place, dans cette Éthio­pie pas­sée d’un empe­reur féo­dal à un dic­ta­teur mar­xo-san­gui­naire (Men­gis­tu), au peuple mar­ty­ri­sé tant par les démences poli­tiques que par les famines extrêmes…, lire de telles pages donc avait quelque chose de dou­ble­ment sai­sis­sant. « Négus » est res­té introu­vable durant une ving­taine d’années et vient donc d’être réédi­té (Flam­ma­rion). C’est une sorte de monu­ment inclas­sable, s’agissant de la suc­ces­sion de scènes incroyables mon­trant par ses deux extré­mi­tés hor­ribles les fastes d’un régime et, en consé­quence de ceux-ci, le dénue­ment extrême de ses vic­times.

Je garde notam­ment en mémoire le récit de ce ban­quet démen­tiel auquel Haï­lé Sélas­sié avait convié des dizaines de chefs d’état lors d’un som­met de l’Organisation de l’unité afri­caine – dont le siège se trouve à Addis Abé­ba. Kapus­cins­ki cisèle là quelques pages mémo­rables mon­trant, par exemple, com­ment les domes­tiques jetaient aux men­diants les restes éhon­tés du fes­tin impé­rial, com­ment ces hordes en gue­nilles s’agglutinaient aux grilles de la rési­dence pour y hap­per quelque pitance. Com­ment, aus­si, en ses tour­nées dans le pays pro­fond, l’empereur lan­çaient des pièces de mon­naie, par poi­gnées, à ses humbles sujets affa­més…

Voi­là, en quelques mots insuf­fi­sants, ce que raconte « Kapu » dans Négus paru en 1994. Voi­là com­ment, à sa manière, il tisse ses suites de récits – publiés en feuille­tons dans la presse polo­naise, puis inter­na­tio­nale –, que l’on retrou­ve­ra dans D’une guerre l’autre (1988), Le Shah ou la déme­sure du pou­voir (1986), Impe­rium (1993), Ébène (2000), La Guerre du foot et autres guerres et aven­tures (2003).

Repor­tage, récit, fic­tion ? Rys­zard Kapus­cins­ki, il est vrai, mélan­geait les genres et l’assumait comme, avec lui, quelques-uns de ses confrères qui se recon­nais­saient dans ce qu’on a appe­lé l’école polo­naise du repor­tage lit­té­raire. S’y étaient déjà adon­nés, avant eux et avant la chose, un Panaït Istra­ti (URSS - Vers l’autre flamme, 1927) un Joseph Kes­sel et, plus encore, un Albert Londres dont per­sonne, s’agissant de celui-là, ne sera allé véri­fié la réa­li­té de ses per­son­nages croi­sés dans les bor­dels de Bue­nos-Aires ou aux bagnes de l’île du Diable et de Biri­bi. De même, après eux, on ne sau­rait jurer de la blan­cheur vir­gi­nale des repor­tages lau­réats des prix Albert-Londres et Pulit­zer, dont cer­tains furent à l’occasion convain­cus de bidon­nage. [À ce sujet, voir « Le prix Albert Londres n’immunise pas contre le mal­jour­na­lisme » de Jean-Pierre Tailleur].

Ain­si, l’auteur polo­nais du livre cri­tique sur « Kapu », pointe-t-il à de mul­tiples reprises erreurs, inco­hé­rences et même inven­tions par­se­mant les repor­tages étu­diés. Il relève, par exemple, que Haï­lé Sélas­sié n’était pas illet­tré – sans me réfé­rer exac­te­ment au livre (que j’ai ren­du !), je crois me sou­ve­nir qu’il décri­vait l’empereur d’Éthiopie comme n’écrivant ni ne signant jamais aucun docu­ment, qu’il se fai­sait lire…

« Kapu », c’est un fait, ne pre­nait pas de notes ! Voi­ci ce qu’il en dit dans Auto­por­trait d’un repor­ter (2003) : « Le repor­ter fonc­tionne comme une bat­te­rie : il charge ses accu­mu­la­teurs, recueille, absorbe la réa­li­té, ras­semble du maté­riau, et donc, pen­dant ces périodes, il n’a pas le temps d’écrire […] La situa­tion de voyage est trop pré­cieuse pour écrire. » A mon avis l’un n’empêche pas l’autre, au contraire, car il vaut mieux se fier à ses notes qu’à sa seule mémoire. Et les notes, si l’on sait les prendre bien, ren­forcent et l’observation et la mémo­ri­sa­tion des situa­tions. Mais j’ai connu des pre­neurs de notes obses­sion­nels qui étaient de piètres jour­na­listes, parce que davan­tage gref­fiers qu’observateurs atten­tifs.

En fait, la ques­tion passe tou­jours par celle, inévi­table, de la recom­po­si­tion du réel. A com­men­cer d’abord par la per­cep­tion dudit réel. Il est évident qu’un repor­ter filtre en per­ma­nence les infor­ma­tions déli­vrées par ses sens. Plus encore, il oriente ceux-ci – ses sens – en fonc­tion de sa « carte du monde » et de l’interprétation des évé­ne­ments qu’il observe, et qu’il ordonne au fur et à mesure de ce qu’il retient dans son inten­tion de rap­por­ter (repor­ter). A ce stade, le jour­na­liste-repor­ter se com­porte comme tout témoin se construi­sant une opi­nion, puis un juge­ment, ou du moins un avis, sur un fait ou une situa­tion obser­vés. La dif­fé­rence devra rési­der dans ce que l’on peut qua­li­fier d’atti­tude pro­fes­sion­nelle : cette capa­ci­té dia­lec­tique interne créant un couple entre empa­thie et objec­ti­va­tion. D’un côté le regard humain, de pleine sub­jec­ti­vi­té sen­sible ; de l’autre cette dis­tan­cia­tion pro­pre­ment jour­na­lis­tique et à pré­ten­tion objec­tive. Et entre ces deux pôles, tout le champ « élec­trique » pro­duit par l’esprit cri­tique, le désir de com­pré­hen­sion, le sou­ci de mise en pers­pec­tive dans un contexte infor­mé et infor­mant.

En ce sens, le tra­vail du repor­ter (comme tout tra­vail, d’ailleurs) est une lutte. Ici entre une matière ténue et enva­his­sante, sur­gis­sante et com­plexe, celle du maté­riau humain. Il y faut certes du métier, comme pou­vait en avoir accu­mu­lé « Kapu » dans son demi-siècle de barou­dage, à pra­ti­quer l’enquête selon Héro­dote, son maître (il empor­tait tou­jours ses Car­nets avec lui. Lire aus­si Mes voyages avec Héro­dote, 2004). Lequel Héro­dote [vers 485 avant notre ère !], père fon­da­teur de l’histoire, dit-on, et sans doute aus­si du jour­na­lisme, décou­vrait le monde à tâtons et sans bous­sole…, s’en lais­sant sou­vent conter au fil des mythes et des légendes, mais ayant à cœur de sépa­rer autant que pos­sible le bon grain de l’ivraie. C’est ain­si qu’il fut sans doute le pre­mier à citer ses sources et même par­fois à s’en mon­trer dis­tant, sinon même à les mettre en doute.

Ain­si, Rys­zard Kapus­cins­ki aurait-il failli au métier d’informer ? Je ne le crois pas car je le place dans cette caté­go­rie de jour­na­listes en effet lit­té­raires ayant renon­cé à la pré­ten­tion d’objectivité, mais non de véri­té, au pro­fit d’un enga­ge­ment huma­niste non dis­si­mu­lé – et non idéo­lo­gique pour autant. Il a ain­si rejoint cette caté­go­rie des roman­ciers et, plus géné­ra­le­ment, des artistes, dont la puis­sance évo­ca­trice dans leur sub­jec­ti­ve­ment assu­mée et déli­bé­rée repré­sen­ta­tion du monde, par­vient à une forme indé­niable de réa­lisme. Il en est ain­si notam­ment de cer­tains écri­vains, comme d’auteurs de théâtre et de cinéastes.

Reste la ques­tion de sa col­la­bo­ra­tion avec les ser­vices secrets com­mu­nistes. L’auteur du livre recon­naît [selon Libé­ra­tion du 08/03/2010] que le dos­sier de Kapus­cins­ki, consul­table à l’Institut polo­nais de la mémoire natio­nale, témoigne qu’il n’a jamais nui à quelqu’un et qu’il trans­met­tait des infor­ma­tions assez ano­dines sur les per­sonnes qu’il ren­con­trait à l’étranger. C’était alors, pour un jour­na­liste de l’Est, le prix à payer pour le droit à voya­ger. Cette pra­tique d” »échanges d’informations » demeure actuelle et en quelque sorte ordi­naire par le biais de ren­contres « infor­melles » entre repor­ters et autres envoyés spé­ciaux avec d’honorables cor­res­pon­dants des mis­sions diplo­ma­tiques de par le monde…

Par ailleurs, on peut aus­si attendre de cette bio­gra­phie cri­tique qu’elle apporte son éclai­rage sur l’enga­ge­ment poli­tique du repor­ter. Sala­rié de l’agence d’État PAP, Kapus­cins­ki en était aus­si l’unique « grand repor­ter », celui qui béné­fi­ciait du sta­tut d” »en dehors » de la Pologne. Un pri­vi­lège rela­tif et peut-être aus­si une sorte de dette envers ses lec­teurs polo­nais. Com­ment ne pas voir qu’il a pu s’en acquit­ter pré­ci­sé­ment par le conte­nu même de ses repor­tages ? Com­ment ne pas éta­blir de paral­lèle entre les récits des fastes déca­dents de l’empire éthio­pien et leurs pen­dants dans l’empire com­mu­niste ? Autre­ment dit entre ses livres Négus et Impe­rium, consa­cré à l’URSS – sans oublier Le Shah ou la déme­sure du pou­voir. Oui, la déme­sure du pou­voir, le plus vaste des champs ouverts à la saga­ci­té d’un repor­ter. Dom­mage que « Kapu » ne soit pas allé jusqu’à le cou­vrir vers La Havane – et sans doute en fut-il indi­rec­te­ment empê­ché par son ami­tié avec Gar­cia-Mar­quez, affi­dé de Cas­tro. Nul n’étant par­fait, on le sait. On se conten­te­ra bien de la qua­li­té d’homme.

Sa notice sur Wiki­pe­dia.


  • © Ch.- M. Schulz

    « Il fau­drait com­prendre que les choses sont sans espoir et être pour­tant déci­dé à les chan­ger. » F. Scott Fitz­ge­rald, Gats­by le magni­fique, 1925
    ––––
    « Le plus grand dérè­gle­ment de l’esprit, c’est de croire les choses parce qu’on veut qu’elles soient, et non parce qu’on a vu qu’elles sont en effet. » Bos­suet

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    Philippe Casal,, 2004 - Centre national des arts plastiques

    Phi­lippe Casal, 2004 - Centre natio­nal des arts plas­tiques - Mucem, Mar­seille

  • Et ça, c’est tentant aussi…

  • La réa­lité vraie n’est jamais la plus manifeste. (Claude Lévi-Strauss)

    La réa­lité vraie n’est jamais la plus mani­feste.
    (Claude Lévi-Strauss)

  • 2sexpolLa Revue Sexpol ressuscitée !

    Parue de 1975 à 1981, la Revue Sex­pol (sexua­li­té / poli­tique), ses 39 numé­ros et 2000 pages ont res­sus­cité par la grace de la numé­ri­sa­tion. Un DVD est désor­mais dis­po­nible, au prix coû­tant de la numé­ri­sa­tion, de la dupli­ca­tion et des frais de port, soit 16 euros avec jaquette cou­leur et boî­tier rigide ou 11 euros sans. Ren­sei­gne­ments et com­mande en cli­quant ici ou sur la cou­ver­ture du der­nier numé­ro, ci-des­sus. En savoir plus ici sur Sex­pol.
  • « Comme un nuage – 30 ans après Tchernobyl »

    Comme un nuage, album pho­tos et texte mar­quant le 30e anni­ver­saire de la catas­trophe de Tcher­no­byl (26 avril 1986). La sous­crip­tion étant close (vifs remer­cie­ments à tous les contri­bu­teurs !) l’ouvrage est désor­mais en vente au prix de 15 euros, fran­co de port. Vous pou­vez le com­man­der à par­tir du bou­ton « Ache­ter » ci-des­sous (bien pré­ci­ser votre adresse pos­tale !)

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    Il s’agit d’un album-pho­to de qua­li­té, à tirage soi­gné et limi­té, 40 p. for­mat A4 « à l’italienne ». Les pho­tos, prises en Pro­vence et notam­ment à Mar­seille, expriment une vision artis­tique sur le thème d’« après le nuage ». Cette créa­tion rejoi­gnait l’appel à l’organisation de « 1.000 évé­ne­ments cultu­rels sur le thème du nucléaire », entre le 11 mars 2016 (5 ans après Fuku­shi­ma) et le 26 avril 2016 (30 ans après Tcher­no­byl).
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    L’argument fon­da­men­tal pour la liber­té d’expression est le carac­tère dou­teux de toutes nos croyances. (Ber­trand Rus­sel)

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