On n'est pas des moutons

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Polar. Le Gros Dédé en P’tit Quinquin (spécial copinage)

Tout lec­teur de « C’est pour dire » connaît « faber », au moins par ses cro­bars. Quel­le injus­ti­ce ! En effet, l’ami de lon­gue date (his­toi­res d’anciens com­bat­tants) tâte autant de la plu­me (cla­vier) que du crayon (sou­ris). Bref, le des­si­na­teur de pres­se, l’auteur de BD, André Faber est aus­si écri­vain – voyez ici sa noti­ce sur Wiki­pé­dia. Il vient de sor­tir La Qui­che était froi­de, un polar pas seule­ment lor­rain com­me lui, mais qui plon­ge dans l’univers de la condi­tion humai­ne. L’homme de BD res­te en plan­que sous cet­te aven­tu­re du Gros Dédé. Mon fis­ton Fran­çois (tra­vail non fic­tif et non payé, tout est en ordre…) l’a lu com­me une BD, et aus­si com­me un film…

La Qui­che était froi­de, d’André Faber, est un polar pur jus, brut(e) de décof­fra­ge, à plus d’un titre. Une his­toi­re qui atti­re l’œil, sol­li­ci­te et sti­mu­le les boyaux de la tête, avec un inté­rêt crois­sant.

Dans ce polar, j’y vois du Frank Mar­ge­rin, le petit mon­de de son per­son­na­ge prin­ci­pal (Lucien), accom­pa­gné de sa ban­de de potes, tou­jours prêts aux qua­tre cents coups… J’y vois sur­tout l’univers qui gra­vi­te autour de ces gugus­ses en Per­fec­to, che­veux gomi­nés, san­tiags, bagou­ses plein les doigts, bana­ne de rigueur. J’y vois tous ceux qui peu­plent les cases, les pages, les albums de Mar­ge­rin. Tous ces cafés (jadis) enfu­més, où la biè­re cou­le à flot, où des bal­lons de rou­ge glis­sent sur des comp­toirs en zinc, pati­nés par le temps, où trô­nent les flip­pers à côté du bon vieux baby­foot, sans oublier la pis­te de 421, son feu­tre vert, ses dés en plas­ti­que, qui savent si bien rebon­dir sur les sols car­re­lés. Et puis l’ivresse ambian­te, la bon­ne humeur, les coups de blues, les coups de têtes, les bour­re-pif, le tout impré­gné de cha­leur humai­ne… et d’amour.

Dans cet uni­vers, je vois ceux qui bri­co­lent des bagno­les dans des gara­ges de for­tu­ne, sous des tôles ondu­lées, où ça sent à plein nez l’huile de vidan­ge, la gom­me de pneus fati­gués, dans une arriè­re-cour où ago­ni­sent quel­ques car­cas­ses de moteurs.

J’y vois aus­si tous ces gamins, tête bais­sée, à vélo sur des trot­toirs trop étroits, tou­tes ces mamies et leurs pous­set­tes à com­mis­sions, ces petits vieux et leurs clé­bards har­gneux, aboyant pour un rien. J’y vois le mon­de qui tour­ne sur un manè­ge impro­vi­sé…

Ce polar me fait aus­si pen­ser au film de Ber­nie Bon­voi­sin, Les démons de Jésus, avec sa super­be dis­tri­bu­tion, de Patri­ck Bou­chi­tey, à Vic­tor Lanoux, en pas­sant par Elie Semoun (en peti­te frap­pe), Antoi­net­te Moya, la magni­fi­que Nadia Farès, et bien enten­du l’inoubliable Thier­ry Fré­mont !

andre-faber

Faber, com­me si c’était lui…

Il y a aus­si du P’tit Quin­quin dans ce roman, série réa­li­sée par Bru­no Dumont. Par­ce que j’y vois des che­mins boueux menant à des fer­mes déla­brées, usées, fati­guées par les capri­ces d’une météo rugueu­se. J’y vois de grands bols fumants, au petit matin, gor­gés de café au lait, des tran­ches de pâté, des petits oignons blancs, des nap­pes grais­seu­ses aux motifs bien rin­gards, sur­char­gées de miet­tes de pain, des papiers tue-mou­ches, accro­chés à des pla­fon­niers. Années 50 : fenê­tres aux car­reaux cas­sés, rafis­to­lés à la va-vite ; vieux poê­les Godin, gavés de bou­lets, où l’on se réchauf­fe les palu­ches ; cui­si­nes qui sen­tent le graillon, buf­fets en for­mi­ca, cas­se­ro­les en alu bos­se­lées, cas­sou­let en boî­te à demi des­sé­ché.

Dans ce polar, enco­re, je vois le Tchao Pan­tin de Clau­de Ber­ri, avec là aus­si un joli cas­ting, Colu­che, Agnès Soral, Richard Anco­ni­na, Phi­lip­pe Léo­tard.

Cet­te qui­che est peut-être froi­de, mais elle dégou­li­ne de par­tout. Un côté pois­seux, humi­de, orga­ni­que. Urgen­ce de se met­tre à l’abri de ce mon­de si dur, impla­ca­ble. Ce mon­de qu’André Faber dis­til­le, avec intel­li­gen­ce, sub­ti­li­té, mali­ce… Ça sent la pous­siè­re, les fla­ques d’eau stag­nan­te, le mal-être des lais­sés pour comp­te, des oubliés au bord des che­mins.

Ce putain de polar fleu­re bon le die­sel, les lumiè­res au néon, les volu­tes de gaul­dos, le whis­ky bas de gam­me, ava­lé dans des gobe­lets en car­ton, les moby­let­tes « Chau­dron av 89 », avec ou sans saco­ches.

Y a de la gueu­le cas­sée dans ce bou­quin, pas cel­les de 14-18 1, mais cel­les de notre épo­que. Des tro­gnes que le mal de vivre a sévè­re­ment abi­mées. Des hom­mes rognés de l’intérieur, que la misè­re dévo­re à petit feu… Des gueu­les cas­sées qui, contre vents et marées, res­pi­rent la digni­té, l’humilité, le par­ta­ge, la fier­té, et sur­tout la fra­ter­ni­té. Tou­jours vivants par­ce que debout, face au mau­vais temps, aux mau­vais coups. Ils regar­dent leur exis­ten­ce s’évaporer, avec des étin­cel­les plein les miret­tes. Ils ont enco­re envie de croi­re, tou­jours et encore…en l’incroyable.

Mais il y a sur­tout dans ce polar du Dédé (pas le gros), le Faber, une plu­me, des phra­ses cise­lées qui se trans­for­ment en esquis­ses, en des­sins, en sto­ry-board, en film fina­le­ment. Cet­te his­toi­re méri­te, et don­ne envie d’être vue !

Fran­çois Pon­thieu

La Qui­che était froi­de, Les Édi­tions liber­tai­res, 180 pages, 13 euros.

Notes:

  1. Sur la « Gran­de guer­re », André Faber a aus­si publié Tous les Grands-pères sont poi­lus, pré­fa­ce de Gérard Mor­dillat, 2014, Bou­rin édi­teur

Benoîte Groult : « Tant qu’on a la curiosité, le désir dans la tête »

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Benoî­te Groult, à la Comé­die du Livre de Mont­pel­lier en 2010. Ph. Esby.

La roman­ciè­re et fémi­nis­te Benoî­te Groult est mor­te hier à 96 ans, lun­di 20 juin, à Hyè­res (Var) où elle rési­dait. Benoî­te Groult fut la pre­miè­re à avoir dénon­cé publi­que­ment les muti­la­tions géni­ta­les fémi­ni­nes dans son livre Ain­si soit-elle, publié en 1975. « Elle est mor­te dans son som­meil com­me elle l’a vou­lu, sans souf­frir », a indi­qué sa fille, Blan­di­ne de Cau­nes.

J’avais eu un grand plai­sir à la ren­con­trer en 1998 – elle avait alors 78 ans – pour un entre­tien sur la sexua­li­té et les vieux, paru l’année d’après dans mon livre écrit avec Roger Dadoun, Vieillir & jouir, Feux sous la cen­dre (Éd. Phé­bus). Livre aujourd’hui épui­sé, ce qui m’autorise à publier ici cet entre­tien.

Éga­le­ment jour­na­lis­te, Benoî­te Groult a notam­ment tra­vaillé à Elle et Marie-Clai­re, et a long­temps était jurée du prix Fémi­na. Elle avait d’abord publié, avec sa sœur Flo­ra, des livres com­me Jour­nal à qua­tre mains (1958). Plu­sieurs best-sel­lers avaient sui­vi, com­me La Part des cho­ses (1972) et plus récem­ment La Tou­che étoi­le (2006).

Un mot la repré­sen­te, qu’elle fait d’ailleurs sien : curio­si­té. Son cre­do, son secret, son élixir. Benoî­te Groult a les yeux mêmes de la curio­si­té,  pim­pan­te qua­li­té qui gar­de l’être debout par­ce que dési­rant. Ce qu’on n’ose plus dire aujourd’hui aux dames – même si on s’autorise désor­mais à deman­der leur âge –, on ne pour­rait s’en empê­cher devant elle : « 78 ans, vrai­ment ? Mais vous ne les fai­tes pas ! » Elle ne s’en excu­se pas, non, sauf en met­tant cet­te chan­ce sur le dos de la géné­ti­que. Enfin, un peu seule­ment, par modes­tie en som­me, alors que son secret plus vrai sans dou­te rési­de dans un art consom­mé de pren­dre la vie : en actri­ce de son deve­nir. Benoî­te n’a pas tou­jours été debout, elle le rap­pel­le en pas­sant ci-après. C’est qu’il a fal­lu batailler, sans jamais bais­ser la gar­de car le renon­ce­ment veille, ce «salaud et con» par­fois dégui­sé en hom­me. En hom­me ? À dis­cu­ter, s’agissant de cet­te sous-varié­té de gyno­pho­bes dont le regard-phal­lus tra­ver­se la fem­me – sur­tout l’étiquetée «vieille» – sans la voir.

Benoî­te Groult : …Avant, 50 ans, c’était vrai­ment le vieil âge. Alors qu’aujourd’hui, les fem­mes qui ont entre 40 et 60 ans, et même plus, on s’y trom­pe ! Tant de cho­se ont chan­gé : les œstro­gè­nes, les hor­mo­nes et même la chi­rur­gie esthé­ti­que.

• La vieilles­se est bien désor­mais une notion rela­ti­ve, mais qui bute quand même sur des réa­li­tés…

– Elle bute sur les mala­dies : rhu­ma­tis­mes, his­toi­res car­dia­ques, etc., L’âge rend plus vul­né­ra­ble. Ce qui n’exclut pas une vie sexuel­le qui puis­se attein­dre la plé­ni­tu­de. Je fais par­tie de la pre­miè­re géné­ra­tion à avoir béné­fi­cié de tout ça, qui prend des œstro­gè­nes depuis déjà 20 ans…

• …Vous avez aus­si bien mili­té dans ce sens !

– Oui. Il ne faut pas oublier que la méno­pau­se, par exem­ple, était enco­re un de ces tabous dont on ne par­lait pas; les trois quarts des méde­cins en Fran­ce disaient : mais lais­sez fai­re la natu­re ! De même pour la contra­cep­tion. La sexua­li­té envi­sa­gée après la méno­pau­se, ça deve­nait quel­que cho­se d’un peu dégoû­tant, obs­cè­ne – pour une fem­me, du moins ! Pour l’homme, la ques­tion de l’âge demeu­rait beau­coup plus floue. Voyez enco­re aujourd’hui un Gre­go­ry Peck qui, à 80 ans, refait une série d’enfants – il en avait déjà sept ou huit – avec une secré­tai­re…

• On cite tou­jours volon­tiers ces cas célè­bres : Cha­plin, Vic­tor Hugo… Il y a beau­coup plus de tolé­ran­ce envers les hom­mes.

– Tou­jours ! On a tolé­ré leurs maî­tres­ses, leurs infi­dé­li­tés, leur liber­té sexuel­le, leur lan­ga­ge cru. Aujourd’hui, les fem­mes entrent, peut-être par la peti­te por­te, mais enfin elles entrent sérieu­se­ment aus­si dans les mêmes liber­tés. Mais on conti­nue à ne pas le dire ! Le livre de Simo­ne de Beau­voir, La Vieilles­se, est tom­bé com­me un pavé dans un silen­ce géné­ral, dans un dégoût ! Il faut dire qu’elle a tou­jours eu le chic pour mon­trer les phé­no­mè­nes phy­sio­lo­gi­ques… – elle ne s’était pas récon­ci­liée avec son corps. Elle décri­vait la vie dans des hos­pi­ces où les fem­mes avaient une deman­de sexuel­le exa­cer­bée, rele­vaient leurs che­mi­ses, se mas­tur­baient en public – bref, son livre était atro­ce. Il n’a pas été lu, d’ailleurs per­son­ne ne vou­lait enten­dre par­ler de la vieilles­se. Aujourd’hui, la vieilles­se a tout de même pris un autre aspect, même s’il y a tou­jours des endroits peu réjouis­sants, des mou­roirs…

• Qu’est-ce donc pour vous que la vieilles­se ?

– Tant que les cinq sens fonc­tion­nent, qu’on peut mar­cher, conti­nuer à fai­re ce qu’on aime : aller à la pêche (j’ai une mai­son en Irlan­de à cau­se de ça, avec des casiers à homards !), exer­cer ce qu’on aime… Évi­dem­ment, je ne fais plus de ski ; il y a des cho­ses aux­quel­les il faut renon­cer, quand ça deman­de une for­ce phy­si­que trop gran­de. Tant que je pour­rai lire… Je com­prends très bien Mon­ther­lant qui s’est sui­ci­dé par­ce qu’il était deve­nu aveu­gle. Pour moi, ce serait l’horreur ! Sour­de, je m’en arran­ge­rais, mais ne plus pou­voir lire, ni regar­der mon jar­din… Donc, il y a bien des cho­ses qui seraient rédhi­bi­toi­res. Je me dirais : je suis vieille, ma vie ne vaut plus la pei­ne d’être vécue. Au fond, la vieilles­se c’est d’abord une ques­tion de san­té.

• Et si la san­té fait défaut, la sexua­li­té aus­si ?

– Non. Je crois qu’il y a des mala­dies qui s’accommodent du désir amou­reux – la tuber­cu­lo­se, par exem­ple. Tant qu’on a la curio­si­té, le désir dans la tête, tout est enco­re pos­si­ble. La curio­si­té main­tient en vie car elle pous­se vers l’amour, le désir de l’autre et de voir com­ment ce sera de fai­re l’amour. L’essentiel, vrai­ment, c’est bien la curio­si­té : si on est curieux de quel­que cho­se, de quelqu’un de nou­veau, de com­ment ça se pas­se autour et avant…, l’envie enco­re de voya­ger, de vivre un prin­temps, de revoir ce prin­temps qui est tou­jours dif­fé­rent… C’est ça qui main­tient en vie, cet­te sor­te d’élan.

• La curio­si­té pas­se aus­si par une rela­tion char­nel­le, non ?

– Pas tou­jours. J’étais en train de lire, à mon avis l’un des plus beaux livres sur un amour qui ne devient jamais char­nel, c’est de Doris Les­sing, Si Vieilles­se pou­vait, les car­nets de Jean­ne Som­mers. Elle racon­te l’histoire d’un coup de fou­dre : une fem­me de 60-65 ans qui, dans  le métro, se coin­ce un talon, tom­be et croi­se le regard d’un hom­me ; il a à peu près le même âge qu’elle; elle le regar­de et c’est le coup de fou­dre com­me quand on a 20 ans ! Et ils se ren­con­trent dans Lon­dres, déjeu­nent au res­tau­rant, vont à la cam­pa­gne ensem­ble. Je ne sais pas pour­quoi ils ne pas­sent jamais au fait… Chez elle, ça ne s’arrange pas, à cau­se d’une peti­te niè­ce… Lui a une fem­me mala­de –  bref, c’est pour moi l’une des plus bel­les his­toi­res d’amour, même s’il n’y a pas tout à fait la solu­tion… Ils en rêvent tous les deux… Je trou­ve que c’est une his­toi­re tou­jours pos­si­ble. Même si on y a un peu peur de mon­trer son corps – ça date tout de même d’une ving­tai­ne d’années…

• Est-ce que ces obs­ta­cles, réels ou ima­gi­nai­res, ne consti­tuent pas aus­si une maniè­re de se pro­té­ger d’un ris­que,  de ce ris­que dû à l’âge peut-être, de décep­tions éven­tuel­les quant au corps, aux for­mes, aux défaillan­ces orga­ni­ques ?

– Sûre­ment. Mais aujourd’hui il y a tel­le­ment de jeu­nes qui sont obè­ses, ou qui ont les seins qui tom­bent à tren­te ans… Fina­le­ment, l’important c’est la façon dont on s’appréhende plu­tôt que la réa­li­té des cho­ses.

• Il fau­drait sans dou­te la confian­ce mutuel­le pour oser cet­te curio­si­té, affron­ter ce désir qui cor­res­pond aus­si à une mise en dan­ger… Et si on ne l’a pas, cet­te confian­ce, la fui­te serait peut-être com­me une maniè­re de salut, de sécu­ri­sa­tion ?

– On ris­que peut-être plus les décep­tions ou les rata­ges, mais après tout c’est aus­si le sort de tou­tes les ten­ta­ti­ves que de ne pas réus­sir à coup sûr.

• Com­ment l’histoire de votre cou­ple avec Paul Gui­mard est-elle aus­si mar­quée par cet­te ques­tion de l’âge et de l’amour ?

– Il y a 45 ans que l’on est ensem­ble ! On s’est marié un peu sous le contrat Sar­tre-de Beau­voir, à savoir que l’autre n’est pas votre pri­son­nier, qu’il regar­de­ra ailleurs. Donc, on a connu des nau­fra­ges, des résur­rec­tions. Ça a été un peu agi­té, mais on avait tel­le­ment de bon­nes rai­sons de vivre ensem­ble – des goûts en com­mun, les mêmes idées poli­ti­ques, éthi­ques, etc. –, qu’on a sur­mon­té les aven­tu­res et les aléas.

• Sans dou­te y a-t-il une dis­tinc­tion à opé­rer avec des cou­ples com­me le vôtre qui pré­sen­tent un côté mer­veilleux du seul fait déjà de ces lon­gues années en com­mun. Le fait qu’il y ait eu du temps est admi­ra­ble en soi…

– Oui, et ça redon­ne une for­me d’amour qui est tout à fait autre cho­se, qui n’est peut-être pas mêlé de sexua­li­té – car la sexua­li­té exi­ge un peu l’excitation de l’inconnu, de nou­veau­té qu’on n’a évi­dem­ment plus avec les années. Et puis aus­si, on a trop vu peut-être de ces moments de mala­die de l’un ou de l’autre… Il y a quel­que cho­se pour la sexua­li­té qui se trou­ve un peu éteint mais rem­pla­cé par cet­te durée, cet­te conni­ven­ce, cet­te com­pli­ci­té…

• …Qui n’est évi­dem­ment pas pos­si­ble quand l’un des deux, le plus sou­vent la fem­me, se retrou­ve seul…

– La soli­tu­de, aujourd’hui, a chan­gé de visa­ge. Il y a cin­quan­te ans, la soli­tu­de c’était à l’image d’une vieille fille aban­don­née, repliée sur elle-même. Aujourd’hui, des fem­mes de 50-60 ans repren­nent quel­que­fois des étu­des; et il y a aus­si les voya­ges en com­mun, tou­tes sor­tes de cho­ses qui font naî­tre des ren­con­tres. Des fem­mes, veu­ves, s’aperçoivent brus­que­ment qu’elles ado­rent le théâ­tre, ou appren­nent une lan­gue… Des riches­ses appa­rais­sent une fois les enfants éle­vés. On peut dire aus­si qu’aujourd’hui l’amitié entre les fem­mes est née, ce qui appor­te aus­si une gran­de riches­se – peut-être même la décou­ver­te qu’on aime les fem­mes, qui sait ? Donc il y a des com­pen­sa­tions. Je pen­se aux vieillards d’il y a 70 ans : il n’y avait pas la télé à la mai­son, les soi­rées devaient être inter­mi­na­bles… De nos jours, on trou­ve beau­coup de clubs, pas seule­ment du troi­siè­me âge, sim­ple­ment des clubs de ren­con­tre, d’écriture, de mise en for­me… Tout ça per­met de rire avec d’autres. Et les fem­mes sont deve­nues des per­son­nes qui connais­sent l’amitié – les hom­mes avaient déjà ça, les anciens bou­lis­tes de je ne sais quoi, les clubs de foot, les anciens com­bat­tants : tou­tes sor­tes de lieux de ren­con­tres entre hom­mes. Main­te­nant, les fem­mes les ont aus­si ! Tout cela exci­te beau­coup les facul­tés spi­ri­tuel­les et le désir.

• On voit de temps à autre des cou­ples de per­son­nes âgées «par­tir ensem­ble» en se don­nant la mort. On pen­se au comé­dien Jean Mer­cu­re et sa fem­me, à Roger Quillot, le mai­re de Cler­mont-Fer­rand, et la sien­ne. Qu’en dites-vous ?

– Je ne serai sans dou­te pas de ces cou­ples-là. En géné­ral, c’est l’homme qui a une gra­ve mala­die et sa fem­me l’accompagne dans la mort. Le plus grand dra­me, c’est celui de Mme Quillot : sur­vi­vre au sui­ci­de. Là, les méde­cins ont très mal agi, elle était à l’article de la mort, il n’y avait qu’à lais­ser fai­re les cho­ses, c’était sa volon­té, elle l’avait dit ! Oui, il y a enco­re cet­te capa­ci­té d’amour total d’une fem­me pour un hom­me. J’ai l’impression, mais ça c’est per­son­nel, qu’on est plus heu­reu­se si on a des amours plus dis­per­sés. Par cer­tains côtés, je peux trou­ver ça mons­trueux de la part de l’homme, cet­te appro­pria­tion dans la mort. Je pen­se à ce vers de l’Affi­che rou­ge, d’Aragon : « Et je te dis de vivre et d’avoir un enfant ». Il faut se dire ça dans un cou­ple, d’une façon ou d’une autre, même si on n’aura plus d’enfants à pro­pre­ment par­ler ; on pour­rait aus­si bien dire : « Et je te dis de vivre et de voir tes enfants ». C’est dif­fi­ci­le à vivre la liber­té réci­pro­que, sûre­ment. On prend des ris­ques, c’est fati­guant ! Tou­tes les liber­tés, au début, ont été une angois­se, com­me cel­le, jus­te­ment, d’avoir ou non un enfant, d’user ou non de cet­te liber­té avant d’arriver à 45 ans, quand brus­que­ment c’est trop tard.

• Le fait d’ « entrer en vieilles­se » peut-il bou­le­ver­ser sa concep­tion de la sexua­li­té ?

– Moi, je ne trou­ve pas. Le dra­me, en réa­li­té, ce n’est pas la vieilles­se, c’est le regard des hom­mes sur la vieilles­se des fem­mes. Par­ce qu’on s’aperçoit qu’ils ne vous regar­dent plus ! Ça c’est ter­ri­ble, ter­ri­ble ! Des gar­çons jeu­nes, jamais ils ne me por­tent une vali­se sur un quai de gare, jamais ! Com­me la poli­tes­se n’existe plus et que la séduc­tion de la dame n’est pas écla­tan­te, ils vous igno­rent tota­le­ment : le regard vous tra­ver­se. 

• N’est-ce pas aus­si le signe inver­se : celui de ne pas vous consi­dé­rer com­me une vieille dame ?

– Non, par­ce que par exem­ple, pour mes filles : l’une est une bru­ne, per­son­ne ne l’aide; l’autre, blon­de assez agui­cheu­se, en mini-jupe, ne traî­ne jamais une vali­se ! Évi­dem­ment la coquet­te­rie est, chez la fille, un signe de la deman­de. Alors, quand on n’a plus les signes, eh bien ils sont d’une vache­rie, d’un mépris ! Pour­tant, les fem­mes, elles, regar­dent les hom­mes vieux ! Elles peu­vent les trou­ver beaux, la preu­ve : elles les épou­sent, elles font des enfants avec eux. La fem­me ne divi­se pas la vie en âges rédhi­bi­toi­res. Par­ce qu’elles s’intéressent beau­coup à l’âme, ça a l’air idiot…, disons à l’esprit, au char­me ; elles sen­tent qu’il les écou­te­ra, qu’il a un talent, autre cho­se que les signes exté­rieurs ; je trou­ve que les fem­mes ont une façon beau­coup plus intel­li­gen­te, et vas­te, et lar­ge, d’aimer. Elles peu­vent aimer un hom­me très laid qui a un char­me inté­rieur. Alors que pour se fai­re aimer quand on est lai­de, alors là, on a beau avoir l’âme admi­ra­ble !… C’est beau­coup plus dif­fi­ci­le et rare. Le plus ter­ri­ble c’est quand on n’a pas autre cho­se, quand on tout misé sur l’amour, tou­te sa vie ; le jour où l’on est trans­pa­rent pour les hom­mes, qu’est-ce qu’on fait ? Effec­ti­ve­ment, il res­te la mas­tur­ba­tion.

• Ou tou­te une gam­me de com­pen­sa­tions…

– Oui…, mais il faut les avoir ! S’il n’est pas trop tard. Tout le mon­de n’est pas Thé­rè­se d’Avila pour subli­mer dans la foi reli­gieu­se…

• …ou la créa­ti­vi­té lit­té­rai­re !

– Bien sûr ! Les hom­mes, c’est très impres­sion­nant, vivent enco­re selon des cri­tè­res d’il y a tren­te ans ou tren­te siè­cles ! C’est-à-dire qu’après 50 ans, il n’y a plus rien à fai­re d’une fem­me, même pas la regar­der ! Même pas lui dire par­don quand on la cogne ! On n’existe plus ! Alors, le tout mêlé à la dure­té de ce temps…

• Votre constat est sévè­re. Diriez-vous quand même qu’il y a une évo­lu­tion ?

– Oui. Il y avait autre­fois… cinq pour cent d’hommes et aujourd’hui peut-être dix ou quin­ze qui sont capa­bles de se dire – com­me dans cet­te piè­ce de Yas­mi­na Reza qui se pas­se dans un train, une ren­con­tre entre un hom­me et une fem­me : « Tiens, je suis là avec cet­te fem­me, elle ne me plaît pas for­mi­da­ble­ment, mais on va par­ler, elle est peut-être inté­res­san­te. » Après, à cha­cun de jouer. Oui, il y en a un peu plus qui font atten­tion…

• Il faut aus­si que la fem­me accep­te, qu’elle ne se dise pas : enco­re un qui va me dra­guer.

– Oui. Mais aujourd’hui les fem­mes sont assez gran­des, elles ont moins cet­te peur d’être dra­guées. Autre­fois, si un hom­me vous adres­sait la paro­le dans la rue, on pre­nait un air pin­cé, on ser­rait les jam­bes… On a une atti­tu­de plus déten­due. C’est le regard des hom­mes qui res­te très impres­sion­nant, très gla­çant.

• Qu’est-ce que ça pro­vo­que en vous ?

– De la ran­cu­ne contre eux ! Je trou­ve que c’est des cons et des salauds : les deux ! C’est bête par­ce qu’il y a sou­vent quel­que cho­se à tirer d’une rela­tion avec quelqu’un, qui que ce soit ! Et c’est vache par­ce qu’ils n’ont pas cet­te gen­tilles­se. Moi, je suis gen­tille avec les vieilles dames ; avec si peu on les illu­mi­ne ! Ils pour­raient le fai­re, ça ne leur coû­te­rait rien, on ne leur deman­de pas de cou­cher avec elles ! Et dans les livres, je n’ai jamais, ces der­niers temps, vu par­ler du sexe des fem­mes avec autant de hai­ne et d’horreur. Com­me si les fem­mes n’étaient que des sacs à mala­dies, à puan­teurs. Dès que la fem­me n’est plus exac­te­ment dans le cré­neau qui le fait ban­der d’avance, c’est la hai­ne qui rem­pla­ce l’attirance. Ça relè­ve d’une gyno­pho­bie éhon­tée, enco­re très sen­si­ble dans beau­coup de romans d’hommes où ils peu­vent racon­ter ce qu’ils veu­lent, com­me si tou­tes ces fem­mes vieilles étaient en man­que d’amour. Les fem­mes sont moins deman­deu­ses que ça ; il s’imaginent qu’on est des gou­les et qu’on vou­drait les vam­pi­ri­ser. Les fem­mes ont déjà bien assez peur d’elles-mêmes !

• On entend dire par­fois que le fémi­nis­me a pres­que fait son temps. Il y a là, pour­tant, sur cet­te ques­tion du vieillis­se­ment et de l’amour, un ter­rain d’action bien réel.

– Moi, je conti­nue à être fémi­nis­te ! Tant que dure­ra cet­te rela­tion de pos­ses­sion, de pou­voir, de vio­len­ce à l’encontre de la fem­me. Une rela­tion qui peut être d’ailleurs très insi­dieu­se. Rap­pe­lons-nous par exem­ple des pre­miers rap­ports Kin­sey sur la sexua­li­té aux États-Unis ; ils pré­ten­daient que plus on était culti­vées plus on avait du mal à attein­dre l’orgasme. L’année d’après, ils ont publié une deuxiè­me édi­tion en disant : Nos recher­ches n’étaient pas com­plè­tes, c’est le contrai­re ! Plus on est culti­vé, plus on rem­pla­ce ce qui ne va pas phy­si­que­ment par l’excitation céré­bra­le, un films por­no, de la lit­té­ra­tu­re éro­ti­que, ce qu’on veut… On jouit mieux quand on a l’esprit plus déve­lop­pé. Ils avaient dit le contrai­re !, tel­le­ment ça les ennuyait cet­te idée qu’une fem­me intel­li­gen­te per­dait de son ani­ma­li­té !

• Quels sont vos pré­cep­tes de vie ?

– Une dose d’égoïsme, au meilleur sens du ter­me. Si on s’oublie, le jour où les enfants font leur vie ailleurs,  le mari aus­si par­fois, ou il meurt, eh bien, si on ne s’aime plus soi-même, qu’est-ce qui vous res­te ? C’est en s’aimant qu’on est le plus rayon­nant fina­le­ment. Bien sûr, il y a aus­si une ques­tion de tem­pé­ra­ment, de chan­ce. Et aus­si ce fait d’avoir vécu au siè­cle où j’ai vu les fem­mes sou­mi­ses à un cadre, à un car­can – moi-même aus­si d’ailleurs, n’osant m’affirmer, ni pren­dre la paro­le dans une réunion poli­ti­que, effa­cée… Il fal­lait entrer dans le rôle de grand-mère…

• Il y a une vision de la grand-mère ou du grand-père…

– …Oui, impor­tan­te, je m’en aper­çois…

• …mais en même temps égoïs­te de la part des enfants. Ne fau­drait-il pas savoir ne pas être une bon­ne mamie ou un bon papi ? Ce qui serait aus­si une maniè­re de l’être.

– Je le crois . Par­ce que les enfants sont très cruels et peu­vent mépri­ser ce grand-parent qui les attend com­me le mes­sie, et ils ne vien­nent pas. 

• Ne peut-on dire aus­si qu’il y a un tabou entre les parents, cet­te fois, et les enfants ?

– Les enfants n’aiment pas bien, en effet, enten­dre par­ler de la sexua­li­té des parents – sur­tout quand ils ont 70 ans !

• On n’en par­le pas.

– Pas dans les détails, ce que je trou­ve d’ailleurs très bien. De même qu’à l’inverse les parents n’ont pas à connaî­tre de la sexua­li­té de leurs enfants. C’est tou­jours une affai­re per­son­nel­le, inti­me.

• Fina­le­ment, qu’est-ce qui peut enco­re nour­rir cet­te curio­si­té que vous consi­dé­rez com­me le sel de la vie, sinon de l’amour et de la sexua­li­té ?

– Eh bien, ne serait-ce que de lire – des romans d’amour par exem­ple –, ce qui main­tient dans un état de sen­si­bi­li­té pro­pi­ce à « ça » et à se dire : C’est vrai que les com­men­ce­ments sont une cho­se mer­veilleu­se ! Se ren­con­trer aus­si, se fai­re des confi­den­ces, aller au ciné­ma, bref : res­ter en contact avec la vie.

Entre­tien avec Gérard Pon­thieu„ octo­bre 1998.


Kapuscinski. Le reporter surpris entre réalité et fiction

Voi­là que va sor­tir en Fran­ce « Kapus­cins­ki Non-Fic­tion », une bio­gra­phie démys­ti­fian­te, ou démy­thi­fian­te, ce qui revient au même, consa­crée au jour­na­lis­te polo­nais Rys­zard Kapus­cins­ki, mort en 2007. Le mys­tè­re por­te­rait sur son accoin­tan­ce avec le régi­me com­mu­nis­te. Le mythe sur le jour­na­lis­me pra­ti­qué par celui qui en est sou­vent pré­sen­té com­me le paran­gon.

Je n’ai pas lu le livre en ques­tion, écrit par un autre Polo­nais, Artur Domos­laws­ki, jour­na­lis­te à Gaze­ta Wyborc­za, le quo­ti­dien d’Adam Mich­nik, figu­re du mou­ve­ment Soli­dar­nosc. L’auteur, qui a côtoyé Kapus­cins­ki, a mené une enquê­te sem­ble-t-il ser­rée (600 pages), et tra­vaillé sur les archi­ves trans­mi­ses par la veu­ve. Du bou­quin, je ne dirai  rien d’autre ici, et pour cau­se. Mais j’en pro­fi­te pour déve­lop­per quel­ques réflexions sur le métier d’informer et sur la connais­san­ce, livres­que, que j’ai de « Kapu », sans l’avoir ren­con­tré, hélas, mais ayant fré­quen­té la plu­part de ses livres publiés et ayant aus­si quel­que­fois mar­ché sur ses tra­ces afri­cai­nes.

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Repor­ta­ge, récit, fic­tion ? Rys­zard Kapus­cins­ki mélan­geait les gen­res.

Par­tant pour l’Éthio­pie en 2005, je dois à mon ami Ber­nard Nan­tet, afri­ca­nis­te, archéo­lo­gue, jour­na­lis­te d’avoir glis­sé dans mes baga­ges, qua­si­ment en dou­ce, un livre pas mal écor­né… C’est ain­si que je fis connais­san­ce et du Négus, et de l’auteur au nom « à cou­cher dehors ». Lire un tel ouvra­ge sur pla­ce, dans cet­te Éthio­pie pas­sée d’un empe­reur féo­dal à un dic­ta­teur mar­xo-san­gui­nai­re (Men­gis­tu), au peu­ple mar­ty­ri­sé tant par les démen­ces poli­ti­ques que par les fami­nes extrê­mes…, lire de tel­les pages donc avait quel­que cho­se de dou­ble­ment sai­sis­sant. « Négus » est res­té introu­va­ble durant une ving­tai­ne d’années et vient donc d’être réédi­té (Flam­ma­rion). C’est une sor­te de monu­ment inclas­sa­ble, s’agissant de la suc­ces­sion de scè­nes incroya­bles mon­trant par ses deux extré­mi­tés hor­ri­bles les fas­tes d’un régi­me et, en consé­quen­ce de ceux-ci, le dénue­ment extrê­me de ses vic­ti­mes.

Je gar­de notam­ment en mémoi­re le récit de ce ban­quet démen­tiel auquel Haï­lé Sélas­sié avait convié des dizai­nes de chefs d’état lors d’un som­met de l’Organisation de l’unité afri­cai­ne – dont le siè­ge se trou­ve à Addis Abé­ba. Kapus­cins­ki cisè­le là quel­ques pages mémo­ra­bles mon­trant, par exem­ple, com­ment les domes­ti­ques jetaient aux men­diants les res­tes éhon­tés du fes­tin impé­rial, com­ment ces hor­des en gue­nilles s’agglutinaient aux grilles de la rési­den­ce pour y hap­per quel­que pitan­ce. Com­ment, aus­si, en ses tour­nées dans le pays pro­fond, l’empereur lan­çaient des piè­ces de mon­naie, par poi­gnées, à ses hum­bles sujets affa­més…

Voi­là, en quel­ques mots insuf­fi­sants, ce que racon­te « Kapu » dans Négus paru en 1994. Voi­là com­ment, à sa maniè­re, il tis­se ses sui­tes de récits – publiés en feuille­tons dans la pres­se polo­nai­se, puis inter­na­tio­na­le –, que l’on retrou­ve­ra dans D’une guer­re l’autre (1988), Le Shah ou la déme­su­re du pou­voir (1986), Impe­rium (1993), Ébè­ne (2000), La Guer­re du foot et autres guer­res et aven­tu­res (2003).

Repor­ta­ge, récit, fic­tion ? Rys­zard Kapus­cins­ki, il est vrai, mélan­geait les gen­res et l’assumait com­me, avec lui, quel­ques-uns de ses confrè­res qui se recon­nais­saient dans ce qu’on a appe­lé l’éco­le polo­nai­se du repor­ta­ge lit­té­rai­re. S’y étaient déjà adon­nés, avant eux et avant la cho­se, un Panaït Istra­ti (URSS - Vers l’autre flam­me, 1927) un Jose­ph Kes­sel et, plus enco­re, un Albert Lon­dres dont per­son­ne, s’agissant de celui-là, ne sera allé véri­fié la réa­li­té de ses per­son­na­ges croi­sés dans les bor­dels de Bue­nos-Aires ou aux bagnes de l’île du Dia­ble et de Biri­bi. De même, après eux, on ne sau­rait jurer de la blan­cheur vir­gi­na­le des repor­ta­ges lau­réats des prix Albert-Lon­dres et Pulit­zer, dont cer­tains furent à l’occasion convain­cus de bidon­na­ge. [À ce sujet, voir « Le prix Albert Lon­dres n’immunise pas contre le mal­jour­na­lis­me » de Jean-Pier­re Tailleur].

Ain­si, l’auteur polo­nais du livre cri­ti­que sur « Kapu », poin­te-t-il à de mul­ti­ples repri­ses erreurs, inco­hé­ren­ces et même inven­tions par­se­mant les repor­ta­ges étu­diés. Il relè­ve, par exem­ple, que Haï­lé Sélas­sié n’était pas illet­tré – sans me réfé­rer exac­te­ment au livre (que j’ai ren­du !), je crois me sou­ve­nir qu’il décri­vait l’empereur d’Éthiopie com­me n’écrivant ni ne signant jamais aucun docu­ment, qu’il se fai­sait lire…

« Kapu », c’est un fait, ne pre­nait pas de notes ! Voi­ci ce qu’il en dit dans Auto­por­trait d’un repor­ter (2003) : « Le repor­ter fonc­tion­ne com­me une bat­te­rie : il char­ge ses accu­mu­la­teurs, recueille, absor­be la réa­li­té, ras­sem­ble du maté­riau, et donc, pen­dant ces pério­des, il n’a pas le temps d’écrire […] La situa­tion de voya­ge est trop pré­cieu­se pour écri­re. » A mon avis l’un n’empêche pas l’autre, au contrai­re, car il vaut mieux se fier à ses notes qu’à sa seule mémoi­re. Et les notes, si l’on sait les pren­dre bien, ren­for­cent et l’observation et la mémo­ri­sa­tion des situa­tions. Mais j’ai connu des pre­neurs de notes obses­sion­nels qui étaient de piè­tres jour­na­lis­tes, par­ce que davan­ta­ge gref­fiers qu’observateurs atten­tifs.

En fait, la ques­tion pas­se tou­jours par cel­le, inévi­ta­ble, de la recom­po­si­tion du réel. A com­men­cer d’abord par la per­cep­tion dudit réel. Il est évi­dent qu’un repor­ter fil­tre en per­ma­nen­ce les infor­ma­tions déli­vrées par ses sens. Plus enco­re, il orien­te ceux-ci – ses sens – en fonc­tion de sa « car­te du mon­de » et de l’interprétation des évé­ne­ments qu’il obser­ve, et qu’il ordon­ne au fur et à mesu­re de ce qu’il retient dans son inten­tion de rap­por­ter (repor­ter). A ce sta­de, le jour­na­lis­te-repor­ter se com­por­te com­me tout témoin se construi­sant une opi­nion, puis un juge­ment, ou du moins un avis, sur un fait ou une situa­tion obser­vés. La dif­fé­ren­ce devra rési­der dans ce que l’on peut qua­li­fier d’atti­tu­de pro­fes­sion­nel­le : cet­te capa­ci­té dia­lec­ti­que inter­ne créant un cou­ple entre empa­thie et objec­ti­va­tion. D’un côté le regard humain, de plei­ne sub­jec­ti­vi­té sen­si­ble ; de l’autre cet­te dis­tan­cia­tion pro­pre­ment jour­na­lis­ti­que et à pré­ten­tion objec­ti­ve. Et entre ces deux pôles, tout le champ « élec­tri­que » pro­duit par l’esprit cri­ti­que, le désir de com­pré­hen­sion, le sou­ci de mise en pers­pec­ti­ve dans un contex­te infor­mé et infor­mant.

En ce sens, le tra­vail du repor­ter (com­me tout tra­vail, d’ailleurs) est une lut­te. Ici entre une matiè­re ténue et enva­his­san­te, sur­gis­san­te et com­plexe, cel­le du maté­riau humain. Il y faut cer­tes du métier, com­me pou­vait en avoir accu­mu­lé « Kapu » dans son demi-siè­cle de barou­da­ge, à pra­ti­quer l’enquête selon Héro­do­te, son maî­tre (il empor­tait tou­jours ses Car­nets avec lui. Lire aus­si Mes voya­ges avec Héro­do­te, 2004). Lequel Héro­do­te [vers 485 avant notre ère !], père fon­da­teur de l’histoire, dit-on, et sans dou­te aus­si du jour­na­lis­me, décou­vrait le mon­de à tâtons et sans bous­so­le…, s’en lais­sant sou­vent conter au fil des mythes et des légen­des, mais ayant à cœur de sépa­rer autant que pos­si­ble le bon grain de l’ivraie. C’est ain­si qu’il fut sans dou­te le pre­mier à citer ses sour­ces et même par­fois à s’en mon­trer dis­tant, sinon même à les met­tre en dou­te.

Ain­si, Rys­zard Kapus­cins­ki aurait-il failli au métier d’informer ? Je ne le crois pas car je le pla­ce dans cet­te caté­go­rie de jour­na­lis­tes en effet lit­té­rai­res ayant renon­cé à la pré­ten­tion d’objectivité, mais non de véri­té, au pro­fit d’un enga­ge­ment huma­nis­te non dis­si­mu­lé – et non idéo­lo­gi­que pour autant. Il a ain­si rejoint cet­te caté­go­rie des roman­ciers et, plus géné­ra­le­ment, des artis­tes, dont la puis­san­ce évo­ca­tri­ce dans leur sub­jec­ti­ve­ment assu­mée et déli­bé­rée repré­sen­ta­tion du mon­de, par­vient à une for­me indé­nia­ble de réa­lis­me. Il en est ain­si notam­ment de cer­tains écri­vains, com­me d’auteurs de théâ­tre et de cinéas­tes.

Res­te la ques­tion de sa col­la­bo­ra­tion avec les ser­vi­ces secrets com­mu­nis­tes. L’auteur du livre recon­naît [selon Libé­ra­tion du 08/03/2010] que le dos­sier de Kapus­cins­ki, consul­ta­ble à l’Institut polo­nais de la mémoi­re natio­na­le, témoi­gne qu’il n’a jamais nui à quelqu’un et qu’il trans­met­tait des infor­ma­tions assez ano­di­nes sur les per­son­nes qu’il ren­con­trait à l’étranger. C’était alors, pour un jour­na­lis­te de l’Est, le prix à payer pour le droit à voya­ger. Cet­te pra­ti­que d” »échan­ges d’informations » demeu­re actuel­le et en quel­que sor­te ordi­nai­re par le biais de ren­con­tres « infor­mel­les » entre repor­ters et autres envoyés spé­ciaux avec d’honorables cor­res­pon­dants des mis­sions diplo­ma­ti­ques de par le mon­de…

Par ailleurs, on peut aus­si atten­dre de cet­te bio­gra­phie cri­ti­que qu’elle appor­te son éclai­ra­ge sur l’enga­ge­ment poli­ti­que du repor­ter. Sala­rié de l’agence d’État PAP, Kapus­cins­ki en était aus­si l’unique « grand repor­ter », celui qui béné­fi­ciait du sta­tut d” »en dehors » de la Polo­gne. Un pri­vi­lè­ge rela­tif et peut-être aus­si une sor­te de det­te envers ses lec­teurs polo­nais. Com­ment ne pas voir qu’il a pu s’en acquit­ter pré­ci­sé­ment par le conte­nu même de ses repor­ta­ges ? Com­ment ne pas éta­blir de paral­lè­le entre les récits des fas­tes déca­dents de l’empire éthio­pien et leurs pen­dants dans l’empire com­mu­nis­te ? Autre­ment dit entre ses livres Négus et Impe­rium, consa­cré à l’URSS – sans oublier Le Shah ou la déme­su­re du pou­voir. Oui, la déme­su­re du pou­voir, le plus vas­te des champs ouverts à la saga­ci­té d’un repor­ter. Dom­ma­ge que « Kapu » ne soit pas allé jusqu’à le cou­vrir vers La Hava­ne – et sans dou­te en fut-il indi­rec­te­ment empê­ché par son ami­tié avec Gar­cia-Mar­quez, affi­dé de Cas­tro. Nul n’étant par­fait, on le sait. On se conten­te­ra bien de la qua­li­té d’homme.

Sa noti­ce sur Wiki­pe­dia.


  • © Ch.- M. Schulz

    « Il fau­drait com­pren­dre que les cho­ses sont sans espoir et être pour­tant déci­dé à les chan­ger. » F. Scott Fitz­ge­rald, Gats­by le magni­fi­que, 1925
    ––––
    « Le plus grand dérè­gle­ment de l’esprit, c’est de croi­re les cho­ses par­ce qu’on veut qu’elles soient, et non par­ce qu’on a vu qu’elles sont en effet. » Bos­suet

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    Philippe Casal,, 2004 - Centre national des arts plastiques

    Phi­lip­pe Casal, 2004 - Cen­tre natio­nal des arts plas­ti­ques - Mucem, Mar­seille

  • Et ça, c’est tentant aussi…

  • La réa­lité vraie n’est jamais la plus manifeste. (Claude Lévi-Strauss)

    La réa­lité vraie n’est jamais la plus mani­fes­te.
    (Clau­de Lévi-Strauss)

  • 2sexpolLa Revue Sexpol ressuscitée !

    Parue de 1975 à 1981, la Revue Sex­pol (sexua­li­té / poli­ti­que), ses 39 numé­ros et 2000 pages ont res­sus­cité par la gra­ce de la numé­ri­sa­tion. Un DVD est désor­mais dis­po­nible, au prix coû­tant de la numé­ri­sa­tion, de la dupli­ca­tion et des frais de port, soit 16 euros avec jaquet­te cou­leur et boî­tier rigi­de ou 11 euros sans. Ren­sei­gne­ments et com­mande en cli­quant ici ou sur la cou­ver­ture du der­nier numé­ro, ci-des­sus. En savoir plus ici sur Sex­pol.
  • « Comme un nuage – 30 ans après Tchernobyl »

    Com­me un nua­ge, album pho­tos et tex­te mar­quant le 30e anni­ver­sai­re de la catas­tro­phe de Tcher­no­byl (26 avril 1986). La sous­crip­tion étant clo­se (vifs remer­cie­ments à tous les contri­bu­teurs !) l’ouvrage est désor­mais en ven­te au prix de 15 euros, fran­co de port. Vous pou­vez le com­man­der à par­tir du bou­ton « Ache­ter » ci-des­sous (bien pré­ci­ser votre adres­se pos­ta­le !)

    tcherno2-2-300x211

    Il s’agit d’un album-pho­to de qua­li­té, à tira­ge soi­gné et limi­té, 40 p. for­mat A4 « à l’italienne ». Les pho­tos, pri­ses en Pro­ven­ce et notam­ment à Mar­seille, expri­ment une vision artis­ti­que sur le thè­me d’« après le nua­ge ». Cet­te créa­tion rejoi­gnait l’appel à l’organisation de « 1.000 évé­ne­ments cultu­rels sur le thè­me du nucléai­re », entre le 11 mars 2016 (5 ans après Fuku­shi­ma) et le 26 avril 2016 (30 ans après Tcher­no­byl).
  • L’argument fon­da­men­tal pour la liberté d’expression est le carac­tère dou­teux de toutes nos croyances (Ber­trand Russel)

    L’argument fon­da­men­tal pour la liber­té d’expression est le carac­tère dou­teux de tou­tes nos croyan­ces. (Ber­trand Rus­sel)

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