On n'est pas des moutons

Mot-clé: mondialisation

Mais vingt dieux, comment ne pas s’indigner ?!

Treize pages d’« Indignez-vous ! ». Heu­reu­se­ment que l’auteur s’appelle Sté­phane Hes­sel, qu’il a 93 ans, qu’il a connu De Gaulle, Cas­sin, la Résis­tance, Buchen­wald et co-​rédigé la Décla­ra­tion uni­ver­selle des Droits de l’homme. Sinon, ça ferait « short » côté indi­gna­tion. Pour ma part, j’en déverse chaque jour de pleins tom­be­reaux. Ma question-​exclamation, juste celle de « c’est pour dire », serait plu­tôt : « Mais vingt dieux, com­ment ne pas s’indigner ?! » Alors que le JT déverse à jet continu les misères du monde spec­ta­cu­laire. Et je res­te­rais inerte, sans gueu­ler ? Tout de même, il me semble bien que cette der­nière décen­nie aura été la plus hor­rible : celle de la démo­li­tion géné­ra­li­sée de notre édi­fice social, éco­no­mique, cultu­rel, poli­tique, écologique – humain !

Tenez, der­nières nou­velles du front : je rentre de la poste où j’avais l’intention d’acheter des timbres – ça se fait encore. Je fais la queue entouré d’un bazar de came­lotes diverses, jeux, livres de cui­sine, babioles… Soit. Dix minutes plus tard, le gui­che­tier m’apprend qu’il ne vend pas (plus) de timbres, « que c’est l’Automate, là der­rière vous, qui s’en charge désor­mais ; que si vous n’avez pas de mon­naie, je peux vous en faire… » J’échange donc mon billet de dix – merci m’sieur – et me tourne vers l’Automate (majus­cule de rigueur pour les Idoles modernes) pour en com­prendre le fonc­tion­ne­ment (pas trop dif­fi­cile à mon niveau ;-) et lui deman­der mal­gré moi, en le gavant de pièces, de piquer le bou­lot de l’aimable gui­che­tier non-​indigné, quoique mes remarques ne l’aient pas laissé de marbre.

Cette machine, certes, a été inven­tée par les hommes. Pas pour les hommes, au contraire. Elle est là, face au gui­che­tier, pour lui dire t’es condamné mon vieux, compte vite tes abat­tis et tes pauvres points de retraite res­treinte et t’en fais pas pour autant, tu fini­ras non même pas à l’hospice, y en a plus à por­tée de ta bourse ; et, t’as vu, le nou­veau « grand chan­tier pré­si­den­tiel » autour de la ques­tion pipée à pro­pos de la dépen­dance : « soli­da­rité natio­nale ou assu­rances pri­vées ? » Réponse dans six mois, qu’ils disent. C’est des auto­mates qui vien­dront te don­ner la bec­quée et te tor­cher, pépé ?

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De la Chine, de Châteauroux, de la mondialisation…

Hier soir, ainsi, le 20 heures de France 2 m’apprend que les Chi­nois s’apprêteraient (condi­tion­nel jour­na­lis­tique « de rigueur ») à enva­hir (« péril jaune »), tenons-​nous bien, l’ancienne base aéro­por­tuaire de l’OTAN à Châ­teau­roux (De Gaulle, à nous !)…

Le sujet vient en « illus­tra­tion » à la visite de Hu Jin­tao, pré­sident de la Chine popu­laire et signa­taire d’un chèque clai­ronné de plus de 10 mil­liards d’euros. On y voit donc un indus­triel chi­nois, inter­rogé sur le pro­jet de Châ­teau­roux, expo­ser com­ment seraient ainsi créés 4 000 emplois, dont « seule­ment » 800 cadres chi­nois. On y impor­te­rait par avion des pro­duits chi­nois, évi­dem­ment, mais qui obtien­draient en pas­sant le « label France » ce qui per­met­traient de les vendre plus cher…

Le maire de Châ­teau­roux et l’industriel chi­nois. Tous deux ravis.

Et nous, ma fian­cée et moi, devant la télé, à se dire : Ça y est les ex-​colonisateurs sont désor­mais colo­ni­sés… Revanche amère et vaine des Afri­cains de l’ancien temps, tan­dis que les actuels s’apprêtent, eux aussi et en même temps, à pas­ser sous domi­na­tion chinoise…

Et aujourd’hui, je lis le repor­tage de Phi­lippe Ridet dans Le Monde [4/​11/​10] inti­tulé « Made in Italy à la chi­noise », ainsi cha­peauté : « Une forte com­mu­nauté d’immigrants venus du Wenz­hou s’est implan­tée à Prato, bas­tion tos­can de l’industrie tex­tile. Ils fabriquent des vête­ments de piètre qua­lité, qui béné­fi­cient du pré­cieux label d’origine ita­lienne. Au grand dam des indus­triels locaux. » L’article démarre ensuite : « Il fal­lait que cela arrive ici. Comme pour ajou­ter l’ironie à la plus grande conquête éco­no­mique de la Chine en Europe. En Ita­lie, pays de la mode et de Marco Polo. Au coeur de la Tos­cane » rouge « , long­temps domi­née sans par­tage par le Parti com­mu­niste puis par le centre gauche. »…

Avouons qu’il y a de quoi être plus que trou­blé, déso­rienté, paumé, désolé, sidéré, inter­pellé, inter­lo­qué… Et révolté ? Alors là pas sûr. Un rap­port de cause à effet est sans doute éta­bli dans les consciences de nos conci­toyens entre la dés­in­dus­tria­li­sa­tion de ce vieux pays de France (et de l’Europe en géné­ral) et la défer­lante « asia­tique ». Mais n’est-ce pas au prix d’un fata­lisme des plus pes­si­mistes entraî­nant les replis indi­vi­dua­listes et déses­pé­rés ? D’où ces conflits à base de fer­me­tures de boites se ter­mi­nant en négo­cia­tions pour les « primes de départ », et après nous le déluge. Et quelle espé­rance, dites, quand 8 mil­lions de Fran­çais vivent en France avec moins de 908 euros par mois ?

A Châ­teau­roux donc, la télé nous montre son maire venu accueillir son « sau­veur » chi­nois, tout comme, deux minutes avant on avait vu Sar­kozy, sou­rire plein pot, tendre la louche com­mer­çante à son com­père Hu Jin­tao. À dada sur les Droits de l’homme, ils arrivent comme des mes­sies, achètent des Air­bus, pro­mettent la lune à court terme. Tou­jours ça de pris, pense le pré­sident ravi, espère le maire ébaubi… Mais dans les contrats il y a aussi les plans et autres secrets indus­triels des avions, des cen­trales nucléaires qu’ils ont pro­grammé de venir nous vendre, comme à Châ­teau­roux, dans la décen­nie qui suit…

Couple de Châ­teau­roux à France 2 : « On pense que ce serait pas mal du tout, hein… »

Alors, nous restera-​t-​il seule­ment notre pinard et notre calen­dos? Tan­dis qu’en Pro­vence, ce même jour au même JT, tel pay­san arrache ses poi­riers pas assez concur­ren­tiels… Ainsi passe la mon­dia­li­sa­tion, lourde comme un porte-​conteneurs géant fai­sant la navette chaque mois entre Shan­ghai, Le Havre, Hambourg…

Châ­teau­roux, ville mau­dite ? Je me sou­viens y avoir séjourné deux ou trois jours fin 1988… Un soir, dans un coin du sinistre Hôtel de la gare, j’y lapais un brouet insi­pide en voi­si­nage de mili­taires ira­kiens, des avia­teurs venus char­ger des armes pour ali­men­ter la guerre avec l’Iran. C’était au temps d’une cer­taine « coha­bi­ta­tion » avec Sad­dam Hus­sein dans la coha­bi­ta­tion Mitterrand-​Chirac… et du fruc­tueux et mor­bide com­merce de l’armement fran­çais : mis­siles Exo­cet, Mirage F1 pour l’Irak, et pour l’Iran, de manière secrète et cynique, 450 000 obus d’artillerie ainsi que des pièces déta­chées pour des mis­siles sol-​air.

Ce soir là donc, on livrait pour l’Irak. Châ­teau­roux, le pate­lin où je jeune Gérard Depar­dieu trom­pait l’ennui dans les mau­vais coups ; où un autre Mit­ter­rand (cou­sin ?) tenait bou­tique ; où un couple de Liba­nais ayant fui Bey­routh et la guerre étaient venus s’installer, y ouvrant un res­tau­rant, parce que c’était « l’endroit le plus au centre de la France », où ils se sen­taient le plus protégés…

Châ­teau­roux, centre du monde mondialisé.


Sale temps, mondialisation : Et vogue le cargo

mon­JOUR­NAL depuis le « Debussy » (14÷11÷05, qua­trième jour à bord)

À peine quatre heures à la montre et me voilà sorti de la nuit. Je dors donc aussi « en poin­tillé », selon les us et cou­tumes locaux. Me voilà atteint. Les pre­mières nou­velles me sont don­nées par les cent coups/​minute du cœur infa­ti­gable. Et quand le cœur va…

Hier soir, à la pas­se­relle, face à l’horizon, heure franco-​roumaine avec Nico­lae et San­del, deux lieu­te­nants de ponts qui sont de quart. La lune bien arron­die scin­tille sur les flots presque lisses. On parle bien­tôt de… Panaït Istrati, magni­fique écri­vain – pour tout dire un de mes pré­fé­rés – à qui l’on doit quelques chefs d’œuvre, cer­tains écrits en fran­çais : Kyra Kyra­lina, Oncle Anghel, Pré­sen­ta­tion des Haï­doucs„ Codine… Comme Istrati, San­del est ori­gi­naire de Braïla – d’ailleurs la plu­part des Rou­mains de l’équipage viennent du delta du Danube, et plu­sieurs de Constança. La marine rou­maine comp­tait dans les 300 uni­tés avant la révo­lu­tion de 89. Elle s’est trou­vée rui­née et dépe­cée du jours au len­de­main, jetant à la rue des mil­liers de marins.

Étrange, de se trou­ver là, entre ciel et mer, dans l’univers et l’universel en paix. Le vais­seau n’a rien de fan­to­ma­tique – Debussy n’est pas Wag­ner ; il file ses 25 nœuds, comme un bolide des mers. Les radars montrent la « route » et ses éven­tuels obs­tacles. Nico­lae assure aux jumelles. L’heure est douce, comme l’air sur le pont.


Hier, escale d’une dou­zaine d’heures à Malte. Pointe tou­ris­tique à La Val­lette, très pim­pante capi­tale, et à Mdina, ville médié­vale qui fut l’ancienne capi­tale. Envi­ron 400.000 habi­tants peuplent cette île située au sud de la Sicile et que l’Histoire bal­lotta comme un navire au gré des conquêtes arabes, nor­mandes, ange­vines et ara­go­naises, enfin napo­léo­niennes et bri­tan­niques. Cette désor­mais répu­blique n’est indé­pen­dante que depuis 1974… Inté­grée dans la Com­mu­nauté euro­péenne, elle ral­liera la zone euro en 2007, aban­don­nant ainsi la livre maltaise.

Mais je n’ai pas vrai­ment rejoint le « Debussy » pour faire du tou­risme, même si l’escale consti­tue par défi­ni­tion une rup­ture dans le quo­ti­dien du « voya­geur au long cours ». Pas pour l’équipage, sur­tout en escale courte qui, en fait, occa­sionne à cha­cun un sur­croît de tra­vail. Tout le monde est donc resté à bord, cha­cun à son poste ou à une tâche par­ti­cu­lière liée à l’escale. Effa­rant, le bou­lot à abattre !

Prévu pour 8 heures, l’accostage à Malte mobi­lise tout l’équipage dès 6 heures. Pour s’en tenir à la pas­se­relle, l’officier de quart doit s’assurer du res­pect des 29 actions de la check-​list « Pré­pa­ra­tifs d’arrivée au port et au mouillage ». En vrac, cela concerne la noti­fi­ca­tion, l’affichage et la véri­fi­ca­tion de don­nées mul­tiples : plans de tra­ver­sée et der­niers avis à la navi­ga­tion, avis météo, canaux radio VHF des ports ; hau­teurs et tirants d’eau, bal­las­tage (s’il y a lieu d’adapter l’assiette du bateau, lui rele­ver l’arrière par exemple), syn­chro­ni­sa­tion des hor­loges, test des équi­pe­ments de navi­ga­tion, des enre­gis­treurs de cap et d’ordres machine, essai des moteurs auxi­liaires, allu­mage des feux, mise en place des pavillons, pas­sage en barre manuelle ; mise en place de l’échelle de pilote et des­sai­sis­se­ment des ancres ; des­cente de l’allure de la machine ; tests des com­mu­ni­ca­tions radio entre pas­se­relle et plages de manœuvres, essai des treuils. Sans oublier les points 13 et 14 : pré­ve­nir le com­man­dant et le PC machine…

Le temps semble s’accélérer avec la concen­tra­tion, sans rien enle­ver à la séré­nité de l’équipe. Les ordres se mul­ti­plient, tou­jours répé­tés en accusé de récep­tion. Les sondes de hau­teur d’eau rede­viennent actives – il s’agit d’abord, d’éviter tout échouage. C’est le moment où les deux pilotes mal­tais, mon­tés « au vol » par l’échelle de corde, prennent la relève. Avec le com­man­dant, ils vont assu­rer la manœuvre d’accostage, sans doute le moment le plus cru­cial de la navi­ga­tion. 110.000 tonnes à faire « atter­rir » en dou­ceur, au mètre par minute, ou tout comme… ça relève de l’œuvre d’art. Il faut voir et entendre le com­man­dant Mathieu régler ce pas de deux, entre les remor­queurs, le PC machine passé au pro­pul­seur d’étrave, le bosco aux amarres, les pilotes à bâbord comme à tri­bord – et en prime le jour­na­liste qu’il ne veut pas délais­ser… Ferait-​il un cré­neau pour garer sa Rolls – enfin, celle de l’armateur… – dans une rue de Neuilly – à sup­po­ser que les incen­diaires n’aient pas encore atteint la riche banlieue… – serait-il donc au volant lui-​même qu’il ne pren­drait pas plus de pré­cau­tions tatillonnes.

A la fin de la bataille, voici le « ves­sel Debussy » à quai, comme adossé à une bat­te­rie d’énormes amor­tis­seurs, arrimé au jeu croisé des amarres avant et arrière. « Ins­tal­lez les garde-​rats ! » ordonne le com­man­dant… Aus­si­tôt fait : telle la garde d’une épée, une sorte de bou­clier est ins­tallé au débou­ché de l’amarre, près de la coque, empê­chant les éven­tuels rats de des­cendre à terre – pas de rats signa­lés à bord mais, bon, c’est le règle­ment. On ne peut ima­gi­ner la masse régle­men­taire géné­rée par des siècles, et plus, de navi­ga­tion. Le com­man­dant Mathieu m’en abreuve régu­liè­re­ment. Là, le « mode d’emploi » du Canal de Suez, très contrai­gnant parce que éga­le­ment très orga­nisé, avec ses 10% d’amende en cas de retard sur l’horaire annoncé, à cinq minutes près. Ce matin encore, il me trans­met une copie de la loi Per­ben II qui sanc­tionne les pol­lu­tions en mer – jusqu’à 7 ans d’emprisonnement et 700.000 euros d’amende pour les com­man­dants recon­nus coupables…

La manœuvre n’est pas encore ache­vée que déjà s’alignent quatre mons­trueuses grues bleues emman­chées d’un long col qui se déploie tel un pré­da­teur du plio­cène… « Time is money ! », com­mente le com­man­dant. Il va s’agir de mani­pu­ler quelque 600 conte­neurs dans les dix-​douze heures de l’escale. La CMA-​CGM s’est taillée sa répu­ta­tion, notam­ment, sur la ponc­tua­lité ; pas ques­tion de la démen­tir. Et com­mence le bal­let hal­lu­ci­nant des por­tiques hap­pant lit­té­ra­le­ment les boîtes colo­rées selon un désordre abso­lu­ment réglé – depuis Mar­seille d’ailleurs, où c’est le bou­lot des « ship-​planners ».

John, mon bri­tan­nique ami « de pas­sage », résume sobre­ment le manège : « Ama­zing ! ». Rien à redire.

Nous avons notre per­mis­sion de sor­tie à terre. Pas si simple qu’il n’y paraît – tou­jours les règle­ments, ren­for­cés par les ten­sions inter­na­tio­nales et le ter­ro­risme. Il faut poin­ter au registre d’une auto­rité mal­taise mon­tée à bord, en haut de l’échelle de cou­pée. Nous enfi­lons une cha­suble fluo (régle­men­taire…), des gants pour se tenir à la ram­barde. Syl­vain Debray, le second capi­taine nous accom­pagne. Je pars saluer le cargo depuis le quai, le toi­ser pour de vrai, moi qui ne l’ai connu que dans la nuit noire du golfe de Suez, depuis « mon » petit remor­queur égyp­tien. Bon sang, quelle bête ! « Ama­zing » répète John, qui en est pour­tant à sa ixième escale, lui qui entame sa sep­tième semaine sur le « Dibioussy » [John Sin­ger vaut un article à lui seul – à venir ici – sinon un autre roman à la Conrad…].

17 heures pile. Nous re-​voici au pied de la pas­se­relle, après les for­ma­li­tés por­tuaires. À bord, le second capi­taine contrôle le char­ge­ment depuis son ordi­na­teur : répar­ti­tion des masses selon les lignes de force et la struc­ture du navire. Un logi­ciel traite les infor­ma­tions, en extrait des courbes, com­mande du bal­las­tage, modi­fi­ca­tion éven­tuelle du plan de chargement.

D’abord prévu pour 18 heures. Nous nous arra­che­rons de terre une heure après, pleins à ras bords, ou presque,comme un porte-​conteneurs digne de ce nom. La manœuvre est des plus pré­cau­tion­neuses, faci­li­tée ce soir par la fai­blesse du vent. Tout de même, les quais semblent bien proches lors de la sor­tie du « cré­neau ». Ne pas éra­fler la Rolls… ou pire, l’abîmer. Les remor­queurs jouent leur va-​tout. Une fois dans l’axe, Laurent Mathieu fait démar­rer le moteur, sous pres­sion depuis bien­tôt une heure. L’île de Malte va s’éloigner dou­ce­ment, alors que nous res­tons le centre du monde – le nôtre, clos, mons­trueux et beau à la fois, mais si appri­voisé par les hommes de son bord – et jamais cette expres­sion, « être du même bord » n’aura pris tant de sens pour moi. Nous sommes soli­daires d’un uni­vers en mou­ve­ment, fonc­tion­nant à la confiance.

Quatre heures et demie du matin. Je monte à la pas­se­relle prendre le pouls d’en haut – et, en pas­sant, une pre­mière tasse de café. On est dans la pénombre des ins­tru­ments en veilleuse, mar­chant presque à tâtons, le temps d’accommoder. Nous navi­guons au nord de la Tuni­sie, à hau­teur de Car­thage. Tiens, voilà déjà le « boss » le che­veu en pétard, mais pas l’humeur. Il aime son métier, pas besoin de le ques­tion­ner là-​dessus. Accou­dés au bas­tin­gage, sous la lune légè­re­ment rousse, la grande ourse et tous les atte­lages de la voûte céleste, on se rend au moment de grâce. Puis la mer reprend la main : « Là on est bien. Après Gil­bra­tar, ça sera autre chose. La mer est for­mée, avec un vent de force 6. Puis le golfe de Gas­cogne, tou­jours dif­fi­cile… Bon, on verra bien. »

J’ai emmené dans mes bagages le for­mi­dable « Typhon » de Joseph Conrad (offert par mon fils il y a quelques années). Laurent Mathieu n’a rien du capi­taine Mac Whirr. Mais de ce der­nier je ne peux m’empêcher de pen­ser à sa fameuse phrase leit­mo­tiv, lâchée devant le baro­mètre en dépres­sion: « Il doit faire quelque part un sale temps peu ordinaire »…

Retour dans ma cabine pour me mettre « à l’article ». Par le sabord que j’ai pris l’habitude d’ouvrir le matin, montent des odeurs de cui­sine rele­vées au soufre du fuel lourd. Le large aussi m’envoie des signes odo­rants, par bouf­fées – pour le grand air, rien ne vaut la pas­se­relle exté­rieure. Pour la vue, ça s’impose même car, de ma cabine, mon regard bute à deux mètres et quelques sur une mon­tagne de conte­neurs. Rap­pel qu’il ne s’agit pas d’une croi­sière au sens banal : c’est bien mieux – j’y reviendrai.

Des bruits de fer­raille inha­bi­tuels me par­viennent aussi. En me pen­chant, j’aperçois trois marins affai­rés à res­ser­rer les barres d’arrimage des conte­neurs. L’affrontement se confirme. Je constate du même coup que mon conte­neur « pré­féfé » est tou­jours là. Le ECMU 95 60 75, d’un bleu sou­tenu, ne m’a pas quitté à Malte. J’apprécie l’attention. Huit pieds et demi de haut, qua­rante de long, il affiche ses 30 tonnes de charge. Que contient-​il donc ? Mys­tère. Le com­man­dant se ques­tionne aussi : « Mon rêve, ce serait des conte­neurs trans­pa­rents… Ou alors, non, mieux vaut ne pas savoir !» Nous avons là sous les pieds et les yeux une expres­sion concrète de la mon­dia­li­sa­tion. Le « Debussy » déplace 110.000 tonnes dont envi­ron la moi­tié en mar­chan­dises, pour la plu­part venues de Chine et de Malai­sie. Com­bien de mil­lions de che­mises qui vont rui­ner la petite usine tex­tile maro­caine qui, elle, avait coulé telle autre du côté de Roubaix-​Tourcoing ? Et, au bout de la chaîne, com­bien de chô­meurs ? Ce n’est pas le souci de l’armateur, certes. Son rôle est de trans­por­ter au moindre coût, dans les meilleures condi­tions, comme tous les arma­teurs du monde qui, aujourd’hui, assurent ainsi 90 % du com­merce mondial.

(à suivre).

16 h 30. Cap 234, 37°09 N, 3°42 E. Dans trois heures nous serons à hau­teur d’Alger. Le vent s’est levé à force 5 : « Bonne brise », note l’officier de quart sur le Car­net de pas­se­relle. Le « Debussy » com­mence à dan­ser. C’est un slow pour le moment.


Une certaine vie de château

Mon­JOUR­NAL depuis le « Debussy » (12÷11÷05)

Quatre heures qua­rante cinq, je m’étire sous la couette. Le sabord est encore noir de nuit. Il y a là de l’utérin, au beau milieu de cette mer-​mère, légè­re­ment bercé, rythmé par les bat­te­ments de cœur de la bête qui nous porte : 100 pul­sa­tions minute, la rota­tion du moteur et exac­te­ment celle de l’hélice. Toute la nuit, le « Debussy » a filé ses 25 nœuds, près de 50 km/​h ; les pirates peuvent tou­jours s’aligner…

Pre­mier pas­sage à la pas­se­relle, der­nier étage du châ­teau, où le timo­nier et un offi­cier achèvent leur quart. Poi­gnées de main à l’aveugle. Pre­mier café, celui d’avant l’aurore : double délice. Pas­sage à la salle des cartes : nous filons plein pot, cap 286 depuis Suez, 33° 20 N, 25°14 E, soit entre la Libye et la Crète. Les sondes élec­tro­niques sont éteintes ; nous glis­sons sur des hauts-​fonds, en fait des abîmes jusqu’à 3.600 mètres. Voilà pour la ration de chiffres du jour tan­dis que, par satel­lite, RFI-​Afrique déverse ses nou­velles (mau­vaises comme tou­jours, ou presque).

Dans le carré « radio », à bâbord de la pas­se­relle – là où j’ai ins­tallé « ma rédac­tion », un œil sur le poste de com­mande, un autre sur l’horizon, le troi­sième sur l’écran de mon mac –, c’est Radio Româ­nia Actua­li­tati qui cra­chote en ondes courtes. En fait, le rou­main est la deuxième langue par­lée à bord ; c’est celle de la moi­tié de l’équipage. CMA-​CGM en emploie plu­sieurs cen­taines sur ses navires. Elle y trouve bien des avan­tages liés à la com­pé­tence, certes, mais aussi à leur usage du fran­çais – la Rou­ma­nie étant un pays latin très fran­co­phile. Et puis ils coûtent aussi moins chers que les Fran­çais – j’y reviendrai.

Le com­man­dant est là aussi, lui qui dort « en poin­tillé ». Il va pré­pa­rer la réunion men­suelle de sécu­rité pré­vue pour 9 heures 30. Il a déjà traité son cour­rier, réglé quelques for­ma­li­tés de ges­tion. Demain dimanche, escale à Malte où l’arrivée est pro­gram­mée pour 8 heures. Une jour­née à terre pour quelques vei­nards dans mon genre, pen­dant que la plu­part vont jouer au « lego » avec les conteneurs.

Mes trois semaines afri­caines m’ont fait perdre un peu de bal­last adi­peux… Je crains de les recons­ti­tuer en la trop bonne com­pa­gnie du « Debussy », de son chef-​cuisinier et de son maître d’hôtel. Le risque est réel ; je décide de le conju­rer en renon­çant à l’ascenseur. Neuf étages, et autant en « sous-​sol », dans les cales, ça entre­tient. Fort de mes bonnes inten­tions, me voilà parti pour un petit jog­ging sur le « upper deck », pont supé­rieur. D’abord trois cents mètres à bâbord, côté du levant, déli­cate vapo­ri­sa­tion d’embruns vifs. Vers l’avant, je croise le bosco, maître des ponts, en tour­née d’inspection mati­nale. Didier Mar­cotte, gars de Fécamp à la dégaine de moru­tier : – Tout est en ordre ? – Tout va bien ! Il m’entraîne dans l’« alley-​way », ce tun­nel tech­nique, genre gale­rie de mine par où passent câblages et tuyau­tages. « Par gros temps, là dans l’alignement, me dit le bosco en se bais­sant, on voit la coque se tor­tiller »… En effet, le monstre joue de sou­plesse face aux élé­ments déchaî­nés ; il ser­pente à sa façon, selon l’élasticité de son acier. Il ploie mais ne se rompt point, eut dit le fabuliste.

J’atteins le gaillard d’avant, monte en figure de proue [le terme ne s’emploie plus désor­mais dans la marine]. La mer et son souffle, sans le gron­de­ment du moteur qui est bien loin. Ver­tige de la plon­gée visuelle vers l’étrave et le bulbe. Vingt-​cinq nœuds, bon sang, ça parle ! Retour bâbord vers l’arrière. Ça souffle et ça gronde de par­tout dans ce mael­ström du sillage, brassé par les six pales de hélice – neuf mètres de dia­mètre, 91 tonnes de bronze.

300 + 300 + 40, soit 640 mètres pour un tour de piste com­plet. Je remonte le châ­teau par les esca­liers exté­rieurs. Des hommes d’entretien s’affairent à grande eau. C’est l’heure du petit déjeu­ner, et celle de la chro­nique vivante de la BBC locale. John Sin­ger en a tou­jours quelques-​unes en réserve. Six semaines de navi­ga­tion et d’escales jusqu’à Shan­ghai, for­cé­ment, ça vous charge en sou­ve­nirs et péripéties.

Redes­cendre à l’upper-deck pour lan­cer une les­sive à la lave­rie et sa bat­te­rie de machines. Douche. Trier mes pho­tos de la veille. Relire mes notes. Aller étendre mon linge à la séche­rie. Envoyer mon papier d’hier par le satel­lite, qui ne renâcle pas, ce matin. Com­men­cer ce papier. Des­cendre dans les entrailles du monstre en com­pa­gnie du chef méca­ni­cien. Pré­voir un exer­cice d’abandon évacuation…Pas le moindre temps mort.

Aujourd’hui, ce samedi sera dimanche. Décret du com­man­dant, tou­jours seul maître après dieu. Demain, en effet, nous tou­che­rons Malte, et pas ques­tion de congé alors qu’il s’agira de mener à bien les trans­bor­de­ments de conte­neurs. De même pour ce qui est des tra­vaux d’entretien et les éven­tuelles répa­ra­tions. Le repos domi­ni­cal est donc avancé d’un jour, de même que le repas domi­ni­cal, pré­cédé de l’apéritif au carré des offi­ciers, un bar très cosy, au whisky fameux – mais ça, je ne sau­rais l’écrire… Plu­tôt évo­quer les tro­phées bien kitsch rap­por­tés de la FAL, la French Asia Line de la CMA-​CGM : une sorte de canari empaillé et néan­moins sif­fleur, une fon­taine élec­trique et ses fleurs en plas­tique, un boud­dha replet…

La table aussi est de la fête. C’est celle du com­man­dant et son staff, à laquelle nous sommes invi­tés, John et moi. Je vous épargne le menu, vous croi­riez que je prends du bon temps – vous auriez rai­son – ou que la marine mar­chande est une longue mer tran­quille – vous auriez tort. À demain*.

*Si l’escale m’en laisse le temps…


Le canal de Suez : un travelling de dix heures à 50 m de hauteur

Mon­JOUR­NAL depuis le « Debussy » (11÷11÷05)

« Three – five – four ! » lance le pilote. « Three – five – four, sir ! » répète aus­si­tôt le timo­nier en ajus­tant le cap. Et ainsi toutes les minutes envi­ron, durant la dou­zaine d’heures qui s’égrènent à la vitesse de dix-​onze nœuds, soit une ving­taine de kilomètres-​heure. Le temps de par­cou­rir les quelque 164 kilo­mètres du canal du Suez. C’est de là que j’écris ces lignes, et jamais sans doute je n’ai tapé papier dans des condi­tions aussi sin­gu­lières, exceptionnelles.

Je me trouve sur la pas­se­relle du « Debussy », cargo porte conte­neurs de la CMA-​CGM, une des grandes com­pa­gnies mari­times mon­diales, basée à Mar­seille. Je l’ai rejoint hier soir alors qu’il mouillait en pleine mer, dans le golfe de Suez, à l’extrémité sud du canal. Chargé de plus de 5.000 conte­neurs, ce navire ne relève en rien a priori de la plai­sance : 300 mètres de long, 60 de haut, 40 de large, mou­lin de 93.000 che­vaux, un des plus puis­sants ins­tal­lés sur un navire. Bon, assez de chiffres pour le moment , là n’étant pas vrai­ment l’essentiel.

Me voilà donc embar­qué pour une hui­taine de jours qui devraient m’amener jusqu’au Havre, le bien nommé, après une escale à Malte et le tour de l’Ibérie via Gibral­tar. Je me trouve numéro 27 dans la « liste des membres d’équipage », soit 25 hommes et un autre pas­sa­ger, John Sin­ger, un Bri­tish de chez Bri­tish, épa­tant per­son­nage que je ne man­que­rai pas d’évoquer le moment venu – j’ai le temps, au sens plein de l’expression. C’est d’ailleurs de la durée dont m’a tout de suite parlé le com­man­dant Laurent Mathieu, dès le petit matin, tan­dis que l’appareillage était annoncé pour six heures. La durée comme cin­quième élé­ment du navi­ga­teur au long cours. C’est aussi ce qui m’a séduit dans ce pro­jet, mêlé au mys­tère du cargo comme figure mythique de mon imaginaire.

Je com­men­tais hier mon chan­ge­ment de conti­nent , de culture, de civi­li­sa­tion en fran­chis­sant le détroit de Bab el-​Mandeb, entre Dji­bouti et le Yémen. Me voici main­te­nant exac­te­ment entre les deux rives d’un monde qui, né en Afrique, a grandi vers l’Orient avant de s’étendre à la pla­nète – la durée, là encore, mais en mil­liers d’années et plus. Je me trouve pour ainsi dire au centre du monde des humains, et en tout cas à l’exact endroit où le conti­nent afri­cain a pris « le large », encore tenu à la char­nière de la basse Égypte, du moins jusqu’en 1869, quand la Médi­ter­ra­née et la mer Rouge furent donc réunies par le canal. L’Afrique deve­nait ainsi, stricto sensu, une île.
-->(photo : Depuis la pas­se­relle, à l’heure du pre­mier café, juste devant l’entrée du canal.)

Reve­nons à l’ici et main­te­nant du « Debussy » qui semble ron­ger ses freins tan­dis que défilent les rives des deux mondes. Quel fabu­leux spec­tacle que ce lent tra­vel­ling cadré depuis le châ­teau du navire, à plus de cin­quante mètres de hau­teur ! À bâbord le vert des oasis, pal­me­raies, jar­dins et riches terres irri­guées ; mais aussi le che­min de fer, la route, les pylônes élec­triques. À tri­bord, le sable sinaï­tique, le désert à perte de vue, ponc­tué ça et là de quelques cam­pe­ments, d’une mos­quée esseu­lée, d’un caser­ne­ment. Comme si une cer­taine richesse, mati­née de moder­nité, s’était trou­vée stop­pée net, d’un trait de car­to­graphe. Sidérant.

Un trait, certes, dans cette deuxième moi­tié enta­mée après la sixième heure, celle de la relève du pilote. Expli­ca­tions : un pre­mier pilote guide le cargo dans le golfe de Suez, jusqu’à l’entrée même du canal où un second pilote embarque. En échange de ses com­pé­tences de navi­ga­teur, mais aussi en rai­son des pré­ro­ga­tives égyp­tiennes sur le canal – natio­na­lisé en 1956 par Nas­ser, au grand dam de la France et de la Grande-​Bretagne qui décident une inter­ven­tion mili­taire ache­vée en fiasco –, le com­man­dant lui délègue son com­man­de­ment. Mais tout le staff des offi­ciers reste là, tout à la conduite du cargo, l’œil rivé sur la « route » et les don­nées affi­chées par les ins­tru­ments. Le timo­nier ne lâche ni l’attention ni la barre – en fait une sorte de volant de Game-​boy, l’électronique est pas­sée par là. La route, c’est aussi de sur­veiller le cargo de devant, en l’occurrence le « Saf­ma­rine Hyma­laya », un autre porte-​conteneurs bat­tant pavillon grec ; il s’agit de main­te­nir les bonnes dis­tances – de l’ordre du mille (envion 1,8 km). À l’arrière, il en est de même pour le « Nyk Cano­pus », sous pavillon pan­améen – ce qui fait glo­ser le pilote éyp­tien à pro­pos de ses com­man­dants aux natio­na­li­tés imprévisibles…

Dans le sens sud-​nord, dit south-​band en jar­gon marin, en quit­tant Port-​Tawfiq, 3,5 km au sud de la ville arabe de Suez, la pre­mière moi­tié est la plus inat­ten­due : toute en courbes et quasi ara­besques ; assez peu « canal » en fait, car la mer Rouge se sent ici atti­rée par la Médi­ter­ra­née. Ou l’inverse. Bref, les élé­ments n’ont pas été tout à fait domp­tés. Pen­dant une ving­taine de kilo­mètres défilent les contre­forts rocheux qui séparent le bas­sin du Nil de la mer Rouge. Puis le canal pénètre dans le lac Tim­sah, au bord duquel a été bâtie la ville d’Isma‘iliya, et atteint la dépres­sion des lacs Amers. Enfin, c’est le lac Man­zala, le plus grand, qui va per­mettre le croi­se­ment des deux convois, mon­tant et des­cen­dant. Comme dit le com­man­dant, « Dieu a bien fait le canal »…. Des hommes l’ont aussi aidé. On verra ça demain.

Il est 17 heures, nous venons de gagner la mer, lais­sant Port-​Saïd à bâbord et sous le soleil rouge dont la dis­pa­ri­tion inquié­tait tant les pha­raons. Le convoi des 27 navires mon­tant va voir son cha­pe­let se défaire, cha­cun vers sa des­ti­na­tion – ce mot chargé de des­tin.. Le « Debussy », lui, va encore devoir tenir son cap étroit dans le che­nal ; c’est l’un des plus gros du lot, avec son tirant d’eau de près de 14 mètres. Encore une tren­taine de kilo­mètres. Tan­dis que la mer et la nuit entrent en noces noires. Au poste de pilo­tage, on éteint l’éclairage. Cadrans et écrans scin­tillent avec dis­cré­tion. Les che­vaux sont lâchés. Le com­man­dant et son staff redoublent de vigi­lance. John Sin­ger aussi. Alors, en avant toute !
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Déjà les pha­raons avaient rejoint les deux mers

Ahmed Mas­soud, pre­mier pilote du canal embar­qué ce matin, dans son fran­çais impec­cable, com­mente pour moi notre avan­cée. Tout en ajus­tant en per­ma­nence le cap et la vitesse, il aide l’histoire à se dérou­ler sous nos yeux.

Voici les restes du canal des pha­raons de la XIIe dynas­tie (2000−1788 avant notre ère) qui, les pre­miers, joi­gnirent la Médi­ter­ra­née à la mer Éry­thrée par une voie d’eau. Leurs navires remon­taient le Nil, emprun­taient un pre­mier canal jusqu’aux lacs cen­traux, un second jusqu’au golfe de Suez. Per­fec­tion­née par les Pto­lé­mées, cette voie d’eau fut, sous le nom de « fleuve de Tra­jan », lar­ge­ment uti­li­sée par les Romains pour com­mer­cer avec l’Arabie, l’Inde et la Chine.

Les Byzan­tins n’entretinrent pas ces canaux qui furent bien­tôt ensa­blés. Mais en 640, lors de la conquête de l’Égypte par les Arabes, le calife Amr ibn-​al-​As les fit res­tau­rer, afin de pou­voir atteindre plus aisé­ment les cités saintes d’Arabie. Cent trente-​cinq ans plus tard, Médine s’étant révol­tée contre le calife Man­sour, celui-​ci fit com­bler la voie d’eau pour cou­per l’approvisionnement des insur­gés. La nature acheva rapi­de­ment l’œuvre de des­truc­tion des hommes. Le bras orien­tal du Nil se détourna vers l’ouest, et les lacs s’asséchèrent. [Source com­plé­men­taire : Ency­clopæ­dia Universalis].

Peu après, à tri­bord, voici le monu­ment aux morts de la Grande guerre… L’Égypte s’était trou­vée enga­gée dans le conflit aux côtés des Alle­mands et des Turcs – ce qui lui valut d’être annexée par les Bri­tan­niques. En ce 11 novembre, ce rap­pel tombe à point nommé. En dirait-​on autant, côté Sinaï cette fois – et pour cause – de cet autre monu­ment érigé en mémoire de la guerre per­due des Six jours, en 1967, contre Israël ? Il s’agit d’une lame de baïon­nette d’une ving­taine de mètres, mon­tée sur un embout de Kalach­ni­kov. Effet sai­sis­sant… « Typi­caly middle-​east », com­men­tera notre « sujet de sa majesté ».


Sur Le Caire, démence et sagesse. Sur la bagnole et le peu de prix de la vie

mon­JOUR­NAL depuis Le Caire. 10÷11÷05

Qui­conque a connu Le Caire sait ce que l’enfer veut dire, du moins concer­nant la cir­cu­la­tion. Quinze ou même vingt mil­lions d’âmes dont une grosse par­tie sur roues (deux ou quatre, ou six huit et plus pour les bus et camions), ça en pro­duit du gaz et des fumées, du bruit, des frayeurs et des acci­dents ! Hier matin, pour aller hono­rer le Nil, il m’a fallu jouer à la rou­lette russe – j’exagère à peine – en tra­ver­sant une quatre voies pra­ti­quée comme une auto­route (pas de pas­sages pour pié­ton en vue, ni de pas­se­relles) sans limi­ta­tions d’aucune sorte : vitesse affo­lante, klaxons inces­sants, véhi­cules de tous âges et de toutes condi­tions, dont les pires, évi­dem­ment. C’est un ahu­ris­sant gym­khana qui met aux prises une cer­taine moder­nité insen­sée – la grande capi­tale assez à l’occidentale avec ses tours, ses pubs et ses néons – avec l’archaïsme d’une société à trois vitesses au moins qui envoie dans ce cloaque de la mort de pauvres pay­sans en char­rettes sur­char­gées de légumes et autres, tirés par des ânes ahu­ris, étiques ou dépres­sifs. J’y ai vu aussi deux trou­peaux de bre­bis téta­ni­sées fai­sant comme un bloc trem­blant aux côtés de leur ber­ger pour le moins égaré sur l’asphalte en folie.

Et, par ailleurs, en quit­tant ces axes de la démence urbaine, vous voilà plongé dans les rues moyen-​orientales – non, Le Caire n’est pas ville afri­caine – où l’on savoure une cer­taine tran­quillité, du moins appa­rente. J’en par­lais dans mon article pré­cé­dent, la vie ici peut sem­bler pénarde, autour d’un thé et d’un nar­guilé. Mais si on creuse un peu… Misère des quar­tiers éloi­gnés, fli­cage géné­ra­lisé, isla­misme ram­pant, chô­mage record frap­pant sur­tout les jeunes (classe d’âge la plus nom­breuse), femme sous-​traitée, sinon mal­trai­tée et mise sous voile – non pas de manière sys­té­ma­tique comme au Yémen avec la burka mais, m’a-t-on dit de plu­sieurs sources, avec une sorte de renou­veau… bien régressif.

J’ignore si les résul­tats du vote d’hier sont connus. Ma télé d’hôtel est fâchée. De toutes manières, elle ne cra­chote qu’en arabe. Idem pour la radio. En trois semaines, je n’ai jamais pu cap­ter RFI. Il est vrai que la France n’a jamais eu beau­coup d’emprises sur l’Afrique de l’Est. A part « Pigeot » qui tient un peu la route, enfin qui a tenu, avant les japo­naises, avec ses incre­vables mais tout de même très déca­ties 404 (à Harar en Éthio­pie, 100% du parc des taxis…) et 504, comme ici. Le taxi qui m’a emmené hier aux Pyra­mides ne taris­sait pas d’éloge sur la sienne, ache­tée neuve il y a 28 ans, en novembre 77 (il n’a pas dit le jour), et qui a lar­ge­ment dépassé ses… deux mil­lions de kilo­mètres ! La Pigeot est donc « la meilleure voi­ture du monde ». « Mieux que Jacques Chi­rac ! » Mon chauf­feur se lance dans la poli­tique, en fran­glais local. Il n’aime pas Mou­ba­rak. Il n’a pas voté pour lui. Il me montre le bout de son index mar­qué d’encre rouge – preuve du vote. Au bout d’un moment, il revient à Chi­rac et lâche sa pen­sée du jour, ma foi bien trous­sée : « Lui, Chi­rac, il est pas digaul­liste… il est digo­lasse… ». Notre « Canard » ne fait pas tou­jours aussi bien.

Il me montre les monu­ments, le zoo, le parc d’attraction sur la vie des pha­raons, le bien nommé « Casino des Pigeons », les ambas­sades : Rus­sie, France, Israël. Tout ça à 100 à l’heure, allant d’une fille à l’autre, côtoyant l’apocalypse, frei­nant à la der­nière seconde face au trente tonnes crou­lant sous ses sacs de céréales, cra­chant toute la suie du monde. Et moi le cul serré au max, et lui de me ras­su­rer : « Moi gout’ drraill’veurr, vér­ri­gout’ drraill’veurr ». Il a l’œil, en plus de la véri­goud Pigeot et ses cinq rétro­vi­seurs pano­ra­miques, « pour voir tout dedans et tout dehors ». M’enfin, je suis tou­jours intact, par Allah ! À pro­pos, il me dit aussi qu’avant il était chré­tien et main­te­nant musul­man. En fait, c’est un Sou­da­nais d’origine, né à Abou Sim­bel, dans la Haute-​Egypte noire, vers les sources du Nil. Il est noir, n’aime pas bien les Arabes. Il avait guetté les sala­ma­lecs de mon guide ten­tant de m’extorquer quelques livres égyp­tiennes de bak­chich – et même plu­tôt des euros. Il avait vu son sou­rire très faux-​jeton, par­lant des besoins du che­val, de la famille et tout le tou­tim. Bref, on remonte dans la caisse et là, dans une gri­mace dégoû­tée, il me lâche « Arabes, not gout’, tou­jours bak­chich ». Et nous voilà sur le che­min du retour. Nous étions convenu du prix au départ. Je lui paie ses 70 livres. Il attend et finit par me deman­der « un pitit kek­chose pour la famille »… Je lui ai alors demandé en riant s’il était devenu arabe depuis tout à l’heure. « No ! It’s okay ». Et nous nous sommes quit­tés après l’accolade…


Quand je dis – je l’ai même répété ici – que les trans­ports repré­sentent le plus grand risque des voyages, j’ai vrai­ment l’air et de rado­ter et de sor­tir une lapa­lis­sade. Tout de même ! Que je vous raconte aussi cet avant-​dernier épi­sode, à Sanaa, cette fois. La com­pa­gnie Yeme­nia, renon­çant au bus d’aéroport prévu pour le trans­fert en ville de ses pas­sa­gers en tran­sit, décide d’affréter quelques taxis (des 504…), me voilà donc embar­qué. Pour une course démente, une vraie course de pur-​sang arabes sur pneus. Les trois taxis, des jeunes types plu­tôt écer­ve­lés et sous tes­to­sté­rones actifs, bien sûr flan­qués du de leur fameux jam­bya, n’ont de cesse de se dou­bler et redou­bler. Tout klaxon dehors, fri­sant l’accident en per­ma­nence – et je ne parle pas de l’état des pneus. Long et éprou­vant par­cours d’une dizaine de kilo­mètres ou plus, en tout cas inter­mi­nables et des plus stres­sants. Au retour ce fut pire encore ! Le jeune con au volant du mini­bus a failli ren­ver­ser un pépère qui tra­ver­sait. Là, j’ai bondi, gueu­lant ma pro­tes­ta­tion en anglais, le trai­tant de fou meur­trier et incons­cient. Il s’est marré en coin dans son rétro­vi­seur, a quand même un peu ralenti, pas long­temps. Je l’ai encore engueulé à l’arrivée à l’aéroport. Ça les fai­sait poi­ler, lui et son com­parse. Ils en auront une bien bonne à racon­ter aux copains.

La bagnole, la route Si peu de cas de la vie, de la sienne comme celle des autres. Folie meurtrière.

Il me reste à gagner Suez. Par la route, hélas. Deux bonnes heures depuis Le Caire. Là, je vais embar­quer vers 22 heures sur le « Debussy », un cargo porte-​conteneurs, un monstre de la CMA-​CGM, com­pa­gnie basée à Mar­seille. Mais c’est au Havre que je débar­que­rai, via Malte et Gibral­tar. Je tien­drai un vrai jour­nal de bord, pou­vant béné­fi­cier de la connexion de bord. Appa­reillage au petit matin pour remon­ter le canal à la vitesse d’un cha­land. Une dizaine d’heures plus tard, à nous la grande bleue !

Mon mac de voyage, qui a de la mémoire, me rap­pelle sèche­ment cet anni­ver­saire : « 10 novembre 1891. Mort de Rim­baud à Mar­seille ». Je m’en tiens là pour aujourd’hui, ayant en réserve une pleine malle d’images, de sou­ve­nirs et d’émotions cueillies sur ses traces à Harar.


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