On n'est pas des moutons

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Trump. « Impensable », puisqu’impensé

Com­ment ne pas en rajou­ter, inuti­le­ment, à ce flot média­ti­que mon­dial déver­sé à pro­pos de Trump et de son élec­tion ? Car le nom­bril du mon­de, on le sait bien, se situe aux États-Unis, capi­ta­le du Capi­tal 1. Qu’un his­trion mil­liar­dai­re en pren­ne les gou­ver­nes, c’est dans « l’ordre des cho­ses ». Dans un cer­tain ordre de cer­tai­nes cho­ses : cel­les de l’argent-roi en par­ti­cu­lier, de la crois­san­ce à tout-va, de l’exploitation sans bor­nes des res­sour­ces natu­rel­les et des humains entre eux. Le cli­mat pla­né­tai­re n’est vrai­ment pas bon.

La nou­veau­té, cet­te fois, c’est que les Cas­san­dre de tous poils en sont res­tés sur le cul. Tous médias confon­dus, ana­lys­tes, pré­vi­sion­nis­tes, son­deurs n’avaient envi­sa­gé « le pire » que sous l’angle qua­si anec­do­ti­que, une vision cau­che­mar­des­que aus­si­tôt refou­lée, com­me pour mieux en conju­rer l’éventualité. C’était impen­sa­ble.

Tel­le­ment impen­sa­ble que cet « ordre des cho­ses » com­man­dait de ne pas y pen­ser. L’impensable résul­tait en effet de l’impensé. Ce fut le pari gagnant de Trump, celui de parier sur le rejet orga­ni­que du « clan Clin­ton », rejet tri­pal – car vécu au plus pro­fond d’êtres frus­trés éco­no­mi­que­ment, socia­le­ment, cultu­rel­le­ment. Trump va sans dou­te les « trum­per », puis­que c’est un ban­dit poli­ti­que qui a su les sédui­re (au sens pre­mier : Détour­ner du vrai, fai­re tom­ber dans l’erreur) en sachant leur par­ler, avec le lan­ga­ge de la vul­ga­ri­té dans lequel ledit peu­ple a la fai­bles­se de se com­plai­re et de se recon­naî­tre.

Et cela, à l’opposé des « éli­tes », les soi-disant sachants, les « qui ne savent rien du tout » de la réa­li­té vécue en dehors des sphè­res de l’entre-soi. On peut met­tre dans ce panier des « ins­truits cons ». 2 Dans cet­te caté­go­rie, on met­tra notam­ment la « clas­se » des jour­na­lis­tes et assi­mi­lés. Je mets le mot entre guille­mets car il n’est pas exact, pas jus­te, en ce sens qu’il dési­gne­rait un ensem­ble homo­gè­ne ; ce n’est pas le cas, car il faut consi­dé­rer les excep­tions, même si elles sont plu­tôt rares, sur­tout aux Etats-Unis. Par­mi elles, Michael Moo­re. Il a été l’un des rares à pres­sen­tir la vic­toi­re de Trump, dès le mois de juillet dans un arti­cle sur son site inti­tu­lé « Cinq rai­sons pour les­quel­les Trump va gagner » 3.

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Le réa­li­sa­teur 4 pré­voyait notam­ment une sor­te de « Brexit de la Cein­tu­re de rouille », en réfé­ren­ce aux États de la région à l’industrie sinis­trée des Grands Lacs tra­di­tion­nel­le­ment démo­cra­tes et qui pour­tant ont élu des gou­ver­neurs répu­bli­cains depuis 2010. Selon Moo­re, cet arc est « l’équivalent du cen­tre de l’Angleterre. Ce pay­sa­ge dépri­mant d’usines en décré­pi­tu­de et de vil­les en sur­sis est peu­plé de tra­vailleurs et de chô­meurs qui fai­saient autre­fois par­tie de la clas­se moyen­ne. Aigris et en colè­re, ces gens se sont fait duper par la théo­rie des effets de retom­bées de l’ère Rea­gan. Ils ont ensui­te été aban­don­nés par les poli­ti­ciens démo­cra­tes qui, mal­gré leurs beaux dis­cours, fri­co­tent avec des lob­byis­tes de Gold­man Sachs prêts à leur signer un beau gros chè­que ».

Cet­te « pro­phé­tie » s’est réa­li­sée mar­di… D’ailleurs ce n’est pas une pro­phé­tie mais la déduc­tion d’une ana­ly­se de ter­rain pro­pre à la démar­che de Moo­re. 5

Recon­nais­sons aus­si à un jour­na­lis­te fran­çais, Ignia­cio Ramo­net (ex-direc­teur du Mon­de diplo­ma­ti­que), d’avoir lui aus­si pen­sé l’« impen­sa­ble ». Le 21 sep­tem­bre, il publiait sur le site Mémoi­re des lut­tes, un arti­cle sous le titre « Les 7 pro­po­si­tions de Donald Trump que les grands médias nous cachent » 6. Extraits :

« Depuis la cri­se dévas­ta­tri­ce de 2008 (dont nous ne som­mes pas enco­re sor­tis), plus rien n’est com­me avant nul­le part. Les citoyens sont pro­fon­dé­ment déçus, désen­chan­tés et déso­rien­tés. La démo­cra­tie elle-même, com­me modè­le, a per­du une gran­de part de son attrait et de sa cré­di­bi­li­té.

[…]

« Cet­te méta­mor­pho­se atteint aujourd’hui les Etats-Unis, un pays qui a déjà connu, en 2010, une vague popu­lis­te rava­geu­se, incar­née à l’époque par le Tea Par­ty. L’irruption du mil­liar­dai­re Donald Trump dans la cour­se à la Mai­son Blan­che pro­lon­ge cet­te vague et consti­tue une révo­lu­tion élec­to­ra­le que nul n’avait su pré­voir. Même si, appa­rem­ment, la vieille bicé­pha­lie entre démo­cra­tes et répu­bli­cains demeu­re, en réa­li­té la mon­tée d’un can­di­dat aus­si aty­pi­que que Trump consti­tue un véri­ta­ble trem­ble­ment de ter­re. Son sty­le direct, popu­la­cier, et son mes­sa­ge mani­chéen et réduc­tion­nis­te, qui sol­li­ci­te les plus bas ins­tincts de cer­tai­nes caté­go­ries socia­les, est fort éloi­gné du ton habi­tuel des poli­ti­ciens amé­ri­cains. Aux yeux des cou­ches les plus déçues de la socié­té, son dis­cours auto­ri­ta­ro-iden­ti­tai­re pos­sè­de un carac­tè­re d’authenticité qua­si inau­gu­ral. Nom­bre d’électeurs sont, en effet, fort irri­tés par le « poli­ti­que­ment cor­rect » ; ils esti­ment qu’on ne peut plus dire ce qu’on pen­se sous pei­ne d’être accu­sé de « racis­te ». Ils trou­vent que Trump dit tout haut ce qu’ils pen­sent tout bas. Et per­çoi­vent que la « paro­le libé­rée » de Trump sur les His­pa­ni­ques, les Afro-Amé­ri­cains, les immi­grés et les musul­mans com­me un véri­ta­ble sou­la­ge­ment.

[…]

« A cet égard, le can­di­dat répu­bli­cain a su inter­pré­ter, mieux que qui­con­que, ce qu’on pour­rait appe­ler la « rébel­lion de la base ». Avant tout le mon­de, il a per­çu la puis­san­te frac­tu­re qui sépa­re désor­mais, d’un côté les éli­tes poli­ti­ques, éco­no­mi­ques, intel­lec­tuel­les et média­ti­ques ; et de l’autre côté, la base popu­lai­re de l’électorat conser­va­teur amé­ri­cain. Son dis­cours anti-Washing­ton, anti-Wall Street, anti-immi­grés et anti-médias séduit notam­ment les élec­teurs blancs peu édu­qués mais aus­si – et c’est très impor­tant –, tous les lais­sés-pour-comp­te de la glo­ba­li­sa­tion éco­no­mi­que. »

Ramo­net détaille ensui­te les « sept mesu­res » en ques­tion, que je vous invi­te à connaî­tre pour mieux com­pren­dre en quoi les outran­ces de Trump – mise en avant, en effet, par le média­tis­me mou­ton­nier et spec­ta­cu­lai­re – n’ont pu gom­mer le réa­lis­me de ses pro­po­si­tions auprès des plus concer­nés, les lais­sés pour comp­te du libé­ra­lis­me sau­va­ge et rava­geur.

Mer­cre­di soir au JT de 20 heu­res sur Fran­ce 2, Mari­ne Le Pen n’a pas man­qué de tirer son épin­gle de ce jeu brouillé, devant un jour­na­lis­te en effet bien for­ma­té selon la pen­sée domi­nan­te, à l’image du « tout Clin­ton » por­tée par la fan­fa­re média­ti­que.

Pour la pré­si­den­te du Front natio­nal,  « la démo­cra­tie, c’est pré­ci­sé­ment de res­pec­ter la volon­té du peu­ple. Et si les peu­ples réser­vent autant de sur­pri­ses, der­niè­re­ment, aux éli­tes, c’est par­ce que les éli­tes sont com­plè­te­ment décon­nec­tées. C’est par­ce qu’elles refu­sent de voir et d’entendre ce que les peu­ples expri­ment. [… ces peu­ples] « on les nie, on les mépri­se, on les moque bien sou­vent. Et ils ne veu­lent pas qu’une peti­te mino­ri­té puis­se déci­der pour eux ». Tout cela envoyé en tou­te séré­ni­té, sur la peti­te musi­que des « éli­tes et du peu­ple » façon FN, une musi­quet­te qui en dit beau­coup sur les enjeux de l’élection de l’an pro­chain.

Notes:

  1. Les bour­ses du mon­de se sont « res­sai­sies » en quel­ques heu­res…
  2. C’était l’expression de mon père pour dési­gner les poli­ti­ciens et les tech­no­cra­tes ; je la trou­ve jus­te, et je suis fier de citer ma sour­ce…
  3. http://michaelmoore.com/trumpwillwin/
  4. On lui doit notam­ment Roger et moi (sur la cri­se dans l’automobile) ou enco­re Bow­ling for Colum­bi­ne (le culte des armes à feu)
  5. Les médias de mas­se états-uniens, com­me les autres ailleurs, reflè­tent cet­te sépa­ra­tion élite/peuple ; autre­ment dit entre ceux qui par­lent « du peu­ple » (les ana­lys­tes dis­tin­gués se pla­çant en posi­tion hau­te…), et ceux qui par­lent « au peu­ple » (le plus sou­vent, hélas, les chaî­nes « popu­lai­res » – cel­les des télés-réa­li­té chè­res à Trump – et les « tabloïds », chan­tres du diver­tis­se­ment vul­gai­re). On retrou­ve là aus­si le cli­va­ge entre jour­na­lis­me de ter­rain et jour­na­lis­me assis. Ce qui me rap­pel­le une sen­ten­ce émi­se par un confrè­re afri­cain : « Il vaut mieux avoir de la pous­siè­re sous les semel­les que sous les fes­ses » ! À ce pro­pos, on aura noté que nos médias hexa­go­naux ont dépla­cé des cohor­tes de jour­na­lis­tes-pro­phè­tes pour « cou­vrir » l’élection états-unien­ne. Et, où se sont-ils amas­sés, ces chers jour­na­lis­tes : dans le nom­bril du nom­bril du mon­de, à Man­hat­tan, par­di ! En avez-vous lu, vu et enten­du depuis le Bronx, ou bien à Detroit (Michi­gan), à Baton Rou­ge (Loui­sia­ne), à Ama­rillo (Texas) ?… par exem­ple.
  6. http://www.medelu.org/Les-7-propositions-de-Donald-Trump

Cinéma. « Toni Erdmann », subversif Père Ubu

S’il n’y avait qu’un film à voir ces temps-ci, ce serait bien ce « Toni Erd­mann » (d’autant que je n’en ai pas vu d’autre…) Un film com­me aucun autre. Cer­tes, sa fac­tu­re for­mel­le est plu­tôt clas­si­que : pas besoin de fai­re des numé­ros de cla­quet­tes quand le fond l’emporte d’une maniè­re aus­si magis­tra­le. Au départ, l’histoire ordi­nai­re d’un père et d’une fille que la vie « moder­ne » a éloi­gnés, jusqu’à les ren­dre étran­gers l’un à l’autre. His­toi­re bana­le, sauf que les per­son­na­ges ne le sont pas, banals.

Le père, d’abord et sur­tout, consta­tant l’abîme qui mena­ce sa fille, pri­se dans l’absurde tour­billon du mon­de mor­ti­fè­re du biz­ness, du coa­ching – tout ce bla­bla secré­té par le règne de la mar­chan­di­se mon­dia­li­sée. Son ins­tru­ment d’action, à l’efficacité impa­ra­ble – c’est le sujet du film – ce sera la dis­tan­ce cri­ti­que por­tée par l’humour et, plus enco­re, par la déri­sion, pla­nè­tes deve­nues inat­tei­gna­bles à cet­te jeu­ne fem­me froi­de, réfri­gé­rée, fri­gi­de. Com­ment peut-elle enco­re être sa fille, cel­le-là qui sur­git entre deux avions, pres­sée, absen­te, l’oreille col­lée au por­ta­ble, habillée en cro­que-mort, en noir et blanc, à la vie gri­se, vide de sens et de sou­ri­res ?

De ce nau­fra­ge annon­cé va sur­gir, en sau­ve­teur lou­fo­que, ce Toni Erd­mann à l’humour déjan­té, lour­din­gue, qui fout la hon­te à cet­te jeu­ne fem­me for­ma­tée, taillée (dans son tailleur strict) pour la com­pé­ti­tion entre tueurs affai­ris­tes – bref, le spec­ta­cle de l’« actu ». Il débar­que donc dans son uni­vers de mor­gue, armé d’une per­ru­que, de faus­ses dents et jusqu’à un cous­sin-péteur – une pano­plie de Père Ubu pour un com­bat contre l’absurdité. « Je vou­lais savoir si tu avais le temps de vivre un peu » lui dit-il, tan­dis qu’elle n’entend pas, deve­nue sour­de à la vie vivan­te, abs­trai­te com­me de l’art « contem­po­rain », mar­chan­di­se elle-même, au ser­vi­ce du mon­de mar­chand, de la finan­ce qui tue le tra­vail et les hom­mes.

Mais rien n’est dit expli­ci­te­ment de tout ça : pas de dis­cours ni démons­tra­tions ; tout sur­git ici dans la lumiè­re de l’écran, des per­son­na­ges, des situa­tions – Éros contre Tha­na­tos, dans l’ordinaire mena­cé des vies déré­glées, mena­cée com­me l’humanité tout entiè­re, par ce réchauf­fe­ment qui refroi­dit : en fait un refroi­dis­se­ment géné­ra­li­sé, une gla­cia­tion des rela­tions entre les êtres en repré­sen­ta­tion : le mon­de rem­pla­cé par son spec­ta­cle.

Un grand film sub­ver­sif, oui, qui fait tom­ber les mas­ques, dénon­ce les jeux de sur­fa­ce mina­bles, rap­pel­le à l’impé­rieu­se et pro­fon­de urgen­ce de vivre.

Mais atten­tion ! dan­ger : si jamais votre des­tin vous a conduit à œuvrer dans ce mon­de du coa­ching, du mana­ge­ment, de la lut­te des requins contre les sar­di­nes…

…n’allez sur­tout pas à la ren­con­tre de ce Toni Erd­mann ! Vous pour­riez ne pas vous en remet­tre.


♦ Film alle­mand de Maren Ade avec Peter Simo­ni­schek, San­dra Hül­ler (2 h 42). Sur le Web : www.hautetcourt.com/film/fiche/302/toni-erdmann

L’Autrichien Peter Simo­ni­schek (ex-pro­thé­sis­te den­tai­re, trop beau pour être vrai) et l’Allemande San­dra Hül­ler y sont géniaux.


Le burkini, accessoire islamique ou glaive contre la laïcité

Dites-donc, les ami(e)s, ça fait deux bons mois que j’ai car­ré­ment déser­té la toi­le ! Et pas de pro­tes­ta­tions… À sup­po­ser que j’aie pu man­quer à d’aucuns, voi­ci une bon­ne ration qui devrait vous tenir au corps. Même s’il s’agit d’un sujet indi­ges­te. Com­me l’est l’actu et ce mon­de si mal en point. Enfin, conso­la­tion : l’Euro de foot, c’est fait. Le Tour, aus­si. De même les JO. Pas­sons enfin à la poli­ti­que, la bon­ne, vraie, bien poli­ti­cien­ne. Voi­ci le temps béni de la mas­ca­ra­de (pré)électorale. Les jeux ne sont pas faits, mais si quand même, au sens des camem­berts dépas­sés…

Nous som­mes début août à Mar­seille. La scè­ne se pas­se jus­te avant l’affaire du siè­cle, dite du bur­ki­ni.

Un cou­ple d’amis (Elle et Lui) et moi-même, nous remon­tons d’une jouis­si­ve bai­gna­de pour rega­gner la Cor­ni­che et la voi­tu­re. Jetant un coup d’œil plon­geant sur la pla­ge où nous avons nagé – qui, tenez-vous bien, s’appelle Pla­ge du Pro­phè­te, tous les Mar­seillais connais­sent… – , nous sur­plom­bons du regard deux nageu­ses côte à côte. L’une en maillot, l’autre entiè­re­ment habillée en noir, bar­bo­tant, accro­chée à une bouée.

Lui (à ma droi­te) :

– Ah, com­me c’est beau et pai­si­ble ! Ces deux fem­mes si dif­fé­ren­tes et qui se bai­gnent ensem­ble com­me ça, sans pro­blè­mes…

Je ne dis rien, trou­vant mon pote bien angé­li­que dans sa vision du mon­de. Mais, bon…, depuis que je nage à ses côtés, on a eu connu d’autres tem­pê­tes et dis­pu­tailles…

Elle (à ma gau­che) :

– Ouais… Peut-être, mais moi, je ne me vois pas à la pla­ce de la fem­me habillée, devant sor­tir de l’eau avec le tis­su tout col­lé, sous ce soleil, avec le sel et le sable sur la peau !…

Moi (entre les deux, mais pen­chant vers Elle) :

– D’accord avec toi ! En plus, je vois tout de même chez cet­te fem­me un renon­ce­ment au bien-être, ce qui est dom­ma­ge, mais enfin… Ce qui me contra­rie sur­tout c’est la sou­mis­sion à un ordre moral – reli­gieux en l’occurrence.

Bon. C’était midi pas­sé, il fai­sait faim (et beau), on n’allait tout de même pas se gâcher un pareil moment de vie. On mon­te dans l’auto et les por­tiè­res se refer­ment sur le débat à pei­ne amor­cé.

burkini

Calan­ques de Mar­seille, juillet 2016. La mode s’empare du reli­gieux bana­li­sé, mar­chan­di­sé. Un pro­sé­ly­tis­me ordi­nai­re… [Ph. gp]

Depuis, il y a eu ces inter­dic­tions décré­tées par des mai­res – de quel droit au jus­te, en ver­tu de quel pou­voir, dans quel but réel, à défaut d’un but avoué ? Quand j’entends des voix de droi­te et d’extrême droi­te bran­dir le mot « laï­ci­té », com­me ils par­le­raient de cultu­re ou de fra­ter­ni­té… pour un peu je sor­ti­rais mon revol­ver (hep, c’est une ima­ge, hein, une réfé­ren­ce… cultu­rel­le ! 1) Car ils par­lent d’une cer­tai­ne laï­ci­té, la leur, qu’ils assor­tis­sent d inter­dic­tion, de rejet, d’exclusion. Une laï­ci­té cache-sexe, j’ose le dire, d’une atti­tu­de en gros anti-musul­ma­ne, voi­re anti-ara­be.

Et puis il y eut cet­te décla­ra­tion de Manuel Valls à pro­pos de ces mai­res cen­seurs : « Je sou­tiens […] ceux qui ont pris des arrê­tés, s’ils sont moti­vés par la volon­té d’encourager le vivre ensem­ble, sans arriè­re-pen­sée poli­ti­que. » Et c’est qu’il en connaît un rayon, le pre­mier minis­tre, en matiè­re d’arrière-pensée poli­ti­que ! Une autre bel­le occa­sion de se tai­re. 2

Par­lons-en de l’« arriè­re-pen­sée poli­ti­que » ! Puisqu’il n’y a que ça désor­mais en poli­ti­que, à défaut de pen­sée réel­le, pro­fon­de, sin­cè­re, por­teu­se de sens et non pas d’intentions cachées et autres coups four­rés. Tan­dis que ces mêmes poli­ti­ciens se gar­ga­ri­sent de Démo­cra­tie et de Répu­bli­que, avec majus­cu­les. Ain­si, quoi qu’ils décla­rent, ou éruc­tent, s’est selon, et spé­cia­le­ment sur ces regis­tres des inter­fé­ren­ces por­tant sur les reli­gions – en fait sur le seul pro­blé­ma­ti­que islam –, se trou­ve enra­ci­né dans l’arrière-monde poli­ti­cien des fameu­ses « arriè­re-pen­sées » évo­quées par Valls. On ne sau­rait oublier que la par­tie de poker men­teur en vue de la pré­si­den­tiel­le de 2017 est for­te­ment enga­gée.

C’est pour­quoi, s’agissant de ces ques­tions dites du « vivre ensem­ble », la paro­le poli­ti­que ne par­vient plus à offrir le moin­dre cré­dit, à l’exception pos­si­ble, épou­van­ta­ble, des « vier­ges » de l’extrême droi­te, enco­re « jamais essayées » et, à ce titre, exer­çant leur séduc­tion auprès des élec­teurs échau­dés et revan­chards, ou incul­tes et incons­cients poli­ti­que­ment autant qu’historiquement. D’où les sur­en­chè­res ver­ba­les qui se suc­cè­dent en cas­ca­des. Ce sont les mêmes qui pour­raient éli­re un Trump aux Etats-Unis, ou qui ont déjà voté pour un Orban en Hon­grie, un Pou­ti­ne en Rus­sie, un Erdo­gan en Tur­quie, etc. – sans par­ler des mul­ti­ples offres popu­lis­tes qui tra­ver­sent l’Europe et tant d’autres pays. 3

La per­te de cré­dit des poli­ti­ciens expli­que en gran­de par­tie la gran­de fati­gue de la démo­cra­tie : pro­gres­sion des abs­ten­tions et des votes de refus lors des élec­tions ; sus­pi­cion crois­san­te à l’égard des éli­tes consi­dé­rées com­me… éli­tis­tes, se regrou­pant et se repro­dui­sant dans l’entre soi des mon­des de l’économie, des « déci­deurs » et des médias acca­pa­rés par les finan­ciers. Le tout, avec pour corol­lai­re la mon­tées des vio­len­ces urbai­nes et des inci­vis­mes ; les replie­ments et affron­te­ments com­mu­nau­ta­ris­tes ; le sen­ti­ment d’insécurité ; le rejet de l’Autre, la xéno­pho­bie, l‘antisémitisme et le racis­me.

Tou­tes cho­ses qu’on peut essayer de com­pren­dre et même d’expliquer, sans pour autant les jus­ti­fier – com­me l’a hélas pré­ten­du le même Valls déjà cité ici pour la « per­ti­nen­ce » de ses pro­pos. Com­ment vou­loir orga­ni­ser la polis – la cité – si on renon­ce à en com­pren­dre les (dys)fonctionnements ?

Ain­si quand on déplo­re la « bar­ba­rie » d’extrémistes reli­gieux en invo­quant l’« obs­cu­ran­tis­me », on n’explique en rien la déri­ve vers l’extrême vio­len­ce des sys­tè­mes reli­gieux – isla­mis­tes en l’occurrence 4. Se plain­dre de l’obscurité par l’absence de lumiè­re ne fait pas reve­nir la clar­té. C’est ici que je pla­ce « mon » Bos­suet, ce bigot éru­dit : « Dieu se rit des hom­mes qui déplo­rent les effets dont ils ché­ris­sent les cau­ses » 5 … Dieu se mar­re, moi avec : je ris jau­ne tout de même. De ma fenê­tre, les reli­gions sont une des cau­ses pre­miè­res des affron­te­ments entre humains, notam­ment en ce qu’elles vali­dent des croyan­ces fra­tri­ci­des, ou plu­tôt homi­ci­des et géno­ci­des ; les­quel­les génè­rent les injus­ti­ces et les dérè­gle­ments sociaux qui ali­men­tent l’autre série des « cau­ses pre­miè­res » de la vio­len­ce intra espè­ce humai­ne. J’ajoute, l’ayant déjà dit ici, que je consi­dè­re aus­si le nazis­me et le sta­li­nis­me sous l’angle des phé­no­mè­nes reli­gieux.

indigenes-republiqueDe l’autre côté, accu­ser la Répu­bli­que de tous les maux, jusqu’à vou­loir l’abattre, au nom d’un pas­sé colo­nial inex­pia­ble, qui vau­drait malé­dic­tion éter­nel­le aux géné­ra­tions sui­van­tes, c’est dénier l’Histoire et enfer­mer l’avenir dans la revan­che, la hai­ne et le mal­heur. C’est notam­ment la posi­tion de mou­ve­ments « pyro­ma­nes » com­me Les Indi­gè­nes de la Répu­bli­que par­lant de « lut­te des races socia­les » tout en qua­li­fiant ses res­pon­sa­bles de sou­chiens – néo­lo­gis­me jouant per­fi­de­ment sur l’homophonie avec sous-chiens et vou­lant en même temps dési­gner les « Fran­çais de sou­che » chers aux Le Pen.

Ce qui m’amène à évo­quer l’affaire de Sis­co, ce vil­la­ge du Cap cor­se qui a vu s’affronter des habi­tants d’origine magh­ré­bi­ne et des Cor­ses… d’origine. Je n’y étais pas, cer­tes, et ne puis que me réfé­rer à ce que j’en ai lu, et en par­ti­cu­lier au rap­port du pro­cu­reur de la Res publicæ – au nom de la Cho­se publi­que. Selon lui, donc, les pre­miers se seraient appro­prié une pla­ge pour une fête, « en une sor­te de caï­dat » ; ce qui ne fut pas pour plai­re aux seconds… Tan­dis que des pho­tos étaient pri­ses, incluant des fem­mes voi­lées au bain… Cas­ta­gnes, cinq bles­sés, poli­ce, voi­tu­res incen­diées. Pour résu­mer : une his­toi­re de ter­ri­toi­re, de concep­tion socié­ta­le, de cultu­re.

Le mul­ti­cul­tu­ra­lis­me se nour­rit aus­si de bien des naï­ve­tés. Sur­tout, il est vrai, auprès d’une cer­tai­ne gau­che d’autant plus volon­tiers accueillan­te que bien à l’abri des cir­cuits de migra­tion… Les Cor­ses sont des insu­lai­res [Excu­sez le pléo­nas­me…] et, com­me tels, his­to­ri­que­ment, ont eu à connaî­tre, à redou­ter, à com­bat­tre les mul­ti­ples enva­his­seurs, des bar­ba­res – au sens des Grecs et des Romains : des étran­gers ; en l’occurrence, et notam­ment, ce qu’on appe­lait les Sar­ra­sins et les Otto­mans, autre­ment dit des Ara­bes et des Turcs. D’où les nom­breu­ses tours de guet, génoi­ses et autres, qui par­sè­ment le lit­to­ral cor­se, com­me à Sis­co. Des monu­ments – du latin « ce dont on se sou­vient » – attes­tent de ce pas­sé dans la dure­té de la pier­re autant que dans les mémoi­res et les men­ta­li­tés – même éty­mo­lo­gie que monu­ment !

Ain­si les Cor­ses demeu­rent-ils on ne peut plus sour­cilleux de leur ter­ri­toi­re et, par delà, de leurs par­ti­cu­la­ris­mes, sou­vent culti­vés à l’excès, jusqu’aux natio­na­lis­mes divers et ses varian­tes qui peu­vent se tein­ter de xéno­pho­bie et de racis­me [Enre­gis­tré après l’affaire de Sis­co, un témoi­gna­ge affli­geant de hai­ne en attes­te ici : https://www.youtube.com/watch?v=rPvKFUt0PH0 ]

En face, d’autres insu­lai­res, selon leur pro­pre his­toi­re : « expor­tés » par l’Histoire (il ne s’agit nul­le­ment de nier la réa­li­té et les effets du colo­nia­lis­me) et en par­ti­cu­lier les migra­tions éco­no­mi­ques, ain­si deve­nus insu­lai­res, c’est-à-dire iso­lés de leur pro­pre cultu­re et sur­tout de leur reli­gion. Tan­dis que la récen­te mon­dia­li­sa­tion, tel­le une tem­pê­te pla­né­tai­re, relan­ce avec vio­len­ce les « chocs des cultu­res » – je ne dis pas, exprès « civi­li­sa­tions » 6 Mais c’est un fait que l’intrusion mili­tai­re de l’Occident dans le mon­de musul­man, sous la hou­let­te des Bush et des néo-conser­va­teurs états-uniens a consti­tué un cata­clys­me géo­po­li­ti­que ne ces­sant de s’amplifier, abor­dant aujourd’hui le riva­ge cor­se de Sis­co et qui, si j’ose dire, s’habille désor­mais en bur­ki­ni.

Retour donc au fameux bur­ki­ni avec la posi­tion de la Ligue des Droits de l’Homme qui, dénon­çant le rac­cour­ci par lequel des mai­res lient le port du bur­ki­ni au ter­ro­ris­me, ajou­te dans son com­mu­ni­qué : « Quel que soit le juge­ment que l’on por­te sur le signi­fiant du port de ce vête­ment, rien n’autorise à fai­re de l’espace public un espa­ce régle­men­té selon cer­tains codes et à igno­rer la liber­té de choix de cha­cun qui doit être res­pec­tée. Après le « bur­ki­ni » quel autre attri­but ves­ti­men­tai­re, quel­le atti­tu­de, seront trans­for­més en objet de répro­ba­tion au gré des pré­ju­gés de tel ou tel mai­re ? Ces mani­fes­ta­tions d’autoritarisme […] ren­for­cent le sen­ti­ment d’exclusion et contri­buent à légi­ti­mer ceux et cel­les qui regar­dent les Fran­çais musul­mans com­me un corps étran­ger à la nation. »

Pour la LDDH, cer­tes dans son rôle, il s’agit de met­tre en avant et de pré­ser­ver le prin­ci­pe démo­cra­ti­que pre­mier, celui de la liber­té : d’aller et venir, de pen­ser, de prier, de dan­ser, de s’habiller, etc. dès lors qu’on n’attente à qui que ce soit et à aucu­ne des liber­tés. C’est aus­si la posi­tion des Femen qui, tout en déplo­rant l’enfermement des fem­mes dans le vête­ment, enten­dent défen­dre le libre choix de cha­cun.

iran-hommes-voilés

Les Ira­niens sont de plus en plus nom­breux à poser avec, sur la tête, le voi­le de leur fian­cée, de leur épou­se, de leur mère ou de leur fille ! Nom de code sur les réseaux sociaux : #menin­hi­jab

Le hic vient cepen­dant de ce que le bur­ki­ni n’est pas l’équivalent symé­tri­que­ment inver­sé du biki­ni et qu’on ne peut pas s’en sor­tir avec une for­mu­le com­me « quel que soit le signi­fiant… » ; cet­te tenue expri­me en effet un conte­nu reli­gieux affir­mé, reven­di­qué – ce que n’est pas le biki­ni, qui relè­ve de la mode, ou seule­ment de la mar­chan­di­se ves­ti­men­tai­re. Il est aus­si vrai que le bur­ki­ni a été inven­té et lan­cé par des acteurs de la mode et que son com­mer­ce atteint aujourd’hui des som­mets et que, com­me tel, son conte­nu reli­gieux sem­ble tout rela­tif… Ain­si, bur­ki­ni et biki­ni ne pré­sen­te­raient pas qu’une proxi­mi­té lexi­ca­le, ils par­ta­ge­raient une fonc­tion éro­ti­que sem­bla­ble par une mise en valeur du corps fémi­nin com­me le font le ciné­ma et la pho­to por­no­gra­phi­ques, pas seule­ment par la nudi­té crue, mais aus­si par le mou­la­ge des for­mes sous des vête­ments mouillés. Le pro­blè­me demeu­re cepen­dant : il est bien celui de l’intrusion du reli­gieux dans le corps de la fem­me et dans sa liber­té. Par delà, il pous­se le glai­ve des dji­ha­dis­tes dans le corps si fra­gi­li­sé des démo­cra­ties « mécréan­tes », inci­tant à des affron­te­ments de type eth­ni­ques et com­mu­nau­tai­res, met­tant à bas l’idéal du « vivre ensem­ble », pré­lu­des à la guer­re civi­le. Une tel­le hypo­thè­se – cel­le de l’État isla­mi­que – peut sem­bler invrai­sem­bla­ble. Elle n’est nul­le­ment écar­tée par les voix par­mi les plus éclai­rées d’intellectuels de cultu­re musul­ma­ne. C’est le cas des écri­vains algé­riens com­me Kamel Daoud et Boua­lem San­sal ou com­me le Maro­cain Tahar Ben Jel­loun.

À ce sta­de de l’explication (Valls n’est pas tenu de s’y ran­ger…), quel­les solu­tions envi­sa­ger pour désa­mor­cer ce pré­lu­de à la guer­re civi­le aux noms d’Allah et de Dieu (pour­tant uni­que selon les mono­théis­mes – le judaïs­me, reli­gion du par­ti­cu­lier eth­ni­que, demeu­rant en l’occurrence au seuil de la polé­mi­que, ayant assez à fai­re avec l’usage public de la kip­pa… ; et le boud­dhis­me tota­le­ment en dehors) ?

Pour ma part, non sans mûres réflexions, je serais ten­té d’en appe­ler à la stric­te laï­ci­té « à la fran­çai­se », selon la loi de 1905, com­me solu­tion sus­cep­ti­ble d’apaiser les conflits : pas de signes reli­gieux (disons osten­ta­toi­res) dans l’espace public. On note­ra à ce sujet que les tolé­ran­ces actuel­les des reli­gions par rap­port aux mœurs demeu­rent rela­ti­ves, récen­tes et fra­gi­les – voir la réac­tion du mou­ve­ment Famil­le pour tous et du cler­gé catho­li­que, pour ne par­ler que de la Fran­ce ! Donc pré­fé­rer la Laï­ci­té pour tous afin que les vaches soient bien gar­dées… Au delà de la bou­ta­de, il est vrai que le ris­que demeu­re pour les fem­mes musul­ma­nes de se voir exclues tota­le­ment de l’espace public, et des pla­ges en par­ti­cu­lier. À elles alors de se rebel­ler, y com­pris et peut-être d’abord contre leurs domi­na­teurs mâles, obsé­dés sexuels tra­vaillés par un appa­reil reli­gieux datant du VIIIe siè­cle. À moins qu’elles ne pré­fè­rent l’état de ser­vi­tu­de, lequel rele­vant de la sphè­re pri­vée, loin de tout pro­sé­ly­tis­me au ser­vi­ce d’une néga­tion de la vie et du droit à l’épanouissement de tout indi­vi­du, hom­me, fem­me, enfant.

Je recon­nais que l’injonction est faci­le… Elle a valu et vaut tou­jours pour les fem­mes qui, dans le mon­de, sont tout jus­te par­ve­nues à se libé­rer, ou même par­tiel­le­ment. C’est qu’il leur a fal­lu se bat­tre. Tan­dis que leurs droits dure­ment acquis sont par­fois remis en cau­se – le plus sou­vent sous la pres­sion reli­gieu­se plus ou moins direc­te. Elles se sont sou­le­vées dans le mon­de isla­mi­sé et conti­nuent de le fai­re, en avant-gar­des mino­ri­tai­res, trop sou­vent au prix de leur vie. Il leur arri­ve même d’être sou­te­nues par des hom­mes. Com­me actuel­le­ment en Iran, avec cet­te cam­pa­gne appuyée par des pho­tos où des hom­mes appa­rais­sent voi­lés aux côtés de fem­mes têtes nues. J’ai failli écri­re « cha­peau ! »

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Com­ment ne pas appré­cier ce billet de Sophia Aram, lun­di sur Fran­ce inter. Indis­pen­sa­ble, cou­ra­geu­se, pétillan­te Sophia – la sage ico­no­clas­te. Mais « gro­tes­que », cet­te affai­re ? Puis­se-t-elle dire vrai !

Notes:

  1. Dans une piè­ce de Hanns Johst, dra­ma­tur­ge alle­mand nazi, la cita­tion exac­te : « Quand j’entends par­ler de cultu­re... je relâ­che la sécu­ri­té de mon Brow­ning ! »
  2. Par­mi ces mai­res, celui de Vil­le­neu­ve-Lou­bet (06), Lion­nel Luca, favo­ra­ble au réta­blis­se­ment de la pei­ne de mort… convain­cu du rôle posi­tif de la colo­ni­sa­tion. Sym­pa.
  3. Et, tiens ! revoi­là le « sar­ko » tout flam­bant-flam­bard, revir­gi­ni­sé à droi­te tou­te. Deux de ses idées d’enfer : « Tou­te occu­pa­tion illi­ci­te de pla­ce sera immé­dia­te­ment empê­chée, et les zadis­tes seront ren­voyés chez eux. » « En cas de dégâts sur la voie publi­que à la sui­te d’une mani­fes­ta­tion à laquel­le ils auraient appe­lé, les syn­di­ca­lis­tes devront régler les dom­ma­ges sur leurs pro­pres deniers. »
  4. Quel­le reli­gion, dans le fil de l’Histoire, pour­rait se dédoua­ner de tout extré­mis­me vio­lent ?
  5. Cita­tion attri­buée à Bos­suet, évê­que de Meaux (avant Copé), pré­di­ca­teur, 1627-1704.
  6. Je ne sou­hai­te pas ici débor­der sur la contro­ver­se autour du livre de Samuel Hun­ting­ton, Le Choc des civi­li­sa­tions, paru en 1997.

Titanic amer 2015 – en avant toute vers la cata !

par Serge Bourguignon*

Pre­nons cet arti­cle pour un signe des temps : celui d’un (pos­si­ble) retour vers les uto­pies. À preu­ve, cet­te réfé­ren­ce (ci-des­sous) à l’An 01, de feu Gébé, de la ban­de d’Hara-Kiri et co-auteur avec Jac­ques Doillon, Alain Resnais et Jean Rou­ch, du film du même nom (1973). À preu­ve, sur­tout, l’objet même de ce rac­cour­ci sti­mu­lant qui don­ne à (entre)voir le car­go Capi­ta­lis­me lan­cé plein cap sur la catas­tro­phe. En quoi il serait grand temps de repen­ser l’avenir !

Aujourd’hui plus qu’hier, la gran­de majo­ri­té des habi­tants des pays sur­dé­ve­lop­pés est com­me aba­sour­die par une pro­li­fé­ra­tion fan­tas­ti­que d’absur­di­tés crian­tes. Le confort mini­mal garan­ti hier enco­re par l’Etat Pro­vi­den­ce est désor­mais remis en ques­tion par l’immondialisation de l’économie,  et ce sont les mieux lotis qui expli­quent aux moins bien lotis qu’il est temps d’expier la gran­de det­te éco­no­mi­que par une gran­de diè­te socia­le.

La liber­té des­po­ti­que des mou­ve­ments de capi­taux a détruit des sec­teurs entiers de la pro­duc­tion et l’économie mon­dia­le s’est trans­for­mée en casi­no pla­né­tai­re. La règle d’or du capi­ta­lis­me a tou­jours été, dès la pre­miè­re moi­tié du XIXe siè­cle,  la mini­mi­sa­tion des coûts pour un maxi­mum de pro­fits, ce qui impli­quait logi­que­ment les salai­res les plus bas pour une pro­duc­ti­vi­té la plus hau­te pos­si­ble. Ce sont des  lut­tes poli­ti­ques et socia­les qui ont contre­car­ré cet­te ten­dan­ce, en impo­sant des aug­men­ta­tions de salai­res et des réduc­tions de la durée du tra­vail, ce qui a créé des mar­chés inté­rieurs énor­mes et évi­té ain­si au sys­tè­me d’être noyé dans sa pro­pre pro­duc­tion.

Le capi­ta­lis­me ne conduit cer­tai­ne­ment pas natu­rel­le­ment vers un équi­li­bre, sa vie est plu­tôt une suc­ces­sion inces­san­te de pha­ses d’expansion – la fameu­se expan­sion éco­no­mi­que – et de contrac­tion – les non moins fameu­ses cri­ses éco­no­mi­ques. Les  nou­vel­les poli­ti­ques d’interventions de l’Etat dans l’économie, dès 1933 aux Etats-Unis, pour une meilleu­re répar­ti­tion du pro­duit social ont été rageu­se­ment com­bat­tues par l’establishment capi­ta­lis­te, ban­cai­re et aca­dé­mi­que. Pen­dant long­temps les patrons ont pro­cla­mé qu’on ne pou­vait pas aug­men­ter les salai­res et rédui­re le temps de tra­vail sans entraî­ner la failli­te de leur entre­pri­se et cel­le de la socié­té tout entiè­re ; et ils ont tou­jours trou­vé des éco­no­mis­tes pour leur don­ner rai­son. Ce n’est qu’après la Secon­de Guer­re mon­dia­le qu’augmentations des salai­res et régu­la­tion éta­ti­que ont été accep­tées par le patro­nat, ce qui a entraî­né la pha­se la plus lon­gue d’expansion capi­ta­lis­te : les « Tren­te Glo­rieu­ses ».

Dès les années 1980, cet équi­li­bre entre le capi­tal et le tra­vail a été détruit par une offen­si­ve néo-libé­ra­le (That­cher, Rea­gan et, en Fran­ce, dès 1983, Mit­ter­rand) qui s’est éten­due à tou­te la pla­nè­te. Cet­te contre-révo­lu­tion éco­no­mi­que a per­mis  un retour insen­sé au « libé­ra­lis­me » sau­va­ge, qui a pro­fi­té aux gran­des fir­mes de l’industrie et de la finan­ce. Par ailleurs, la mons­truo­si­té deve­nue évi­den­te des régi­mes soi-disant com­mu­nis­tes et réel­le­ment tota­li­tai­res (ce n’était pas la dic­ta­tu­re du pro­lé­ta­riat, mais la dic­ta­tu­re sur le pro­lé­ta­riat) a dis­cré­di­té pour long­temps l’idée même d’émancipation socia­le. L’imaginaire capi­ta­lis­te a fini par triom­pher.

À trem­per sans ver­go­gne dans les eaux gla­cées du cal­cul égoïs­te, les déci­deurs ont per­du tou­te luci­di­té. Ils ont ain­si éli­mi­né les quel­ques gar­de-fous que 150 ans de lut­tes avaient réus­si à leur impo­ser. Les fir­mes trans­na­tio­na­les, la spé­cu­la­tion finan­ciè­re et même les mafias au sens strict du ter­me met­tent à sac la pla­nè­te sans aucu­ne rete­nue. Ici il fau­drait accep­ter de se ser­rer la cein­tu­re pour être concur­ren­tiels. Les éli­tes  diri­gean­tes se goin­frent  de maniè­re décom­plexée, tout en expli­quant doc­te­ment à la popu­la­tion médu­sée qu’elle vit  au-des­sus de ses  moyens. Aucu­ne « flexi­bi­li­té » du tra­vail dans nos vieux pays indus­tria­li­sés ne pour­ra résis­ter à la concur­ren­ce de la main-d’œuvre « à bas coût » (com­me ils disent) de pays qui contien­nent un réser­voir inépui­sa­ble de for­ce de tra­vail. Des cen­tai­nes de mil­lions de pau­vres sont mobi­li­sés bru­ta­le­ment dans un pro­ces­sus d’industrialisation  for­ce­née. Et là-bas com­me ici, ce sont des hom­mes que l’on trai­te com­me quan­ti­té négli­gea­ble,  c’est notre Ter­re patrie et ses habi­tants que l’on épui­se tou­jours plus.

Tou­jours plus, tou­jours plus … mais tou­jours plus de quoi ? Plus d’intelligence et de sen­si­bi­li­té dans nos rap­ports sociaux ? Plus de beau­té dans nos vies ?  Non. Le super­flu pro­li­fè­re, alors que le mini­mum vital n’est même pas tou­jours là, et que l’essentiel man­que. Plus de télé­vi­seurs extra-plats, plus d’ordinateurs indi­vi­duels, plus de télé­pho­nes por­ta­bles. C’est avec des hochets qu’on mène les hom­mes. « Nul­le part il n’existe d’adulte, maî­tre de sa vie, et la jeu­nes­se, le chan­ge­ment de ce qui exis­te, n’est aucu­ne­ment la pro­prié­té de ces hom­mes qui sont main­te­nant jeu­nes, mais cel­le du sys­tè­me éco­no­mi­que, le dyna­mis­me du capi­ta­lis­me. Ce sont des cho­ses qui règnent et qui sont jeu­nes ; qui se chas­sent et se rem­pla­cent elles-mêmes. », écri­vait déjà Guy Debord en 1967 dans La Socié­té du spec­ta­cle.

un-pas-de-côté

Des­sin de Gébé.

La socié­té libé­ra­le avan­cée (pour ne pas dire ava­riée…) est en pha­se de décom­po­si­tion et, com­me au temps de la déca­den­ce de l’Empire romain, Du pain et des jeux est le cre­do abru­tis­sant des immen­ses fou­les soli­tai­res. Tou­te­fois, de bel­les et bon­nes âmes prô­nent l’adoption d’un déve­lop­pe­ment dura­ble, plus doux pour les humains et leur envi­ron­ne­ment : on ralen­ti­rait  les pro­ces­sus dévas­ta­teurs, on consom­me­rait moins de com­bus­ti­bles fos­si­les, on ferait des éco­no­mies, etc. Mais c’est  un peu com­me si l’on conseillait au com­man­dant du Tita­nic de sim­ple­ment rédui­re la vites­se de son vais­seau pour évi­ter l’iceberg nau­fra­geur, au lieu de lui fai­re chan­ger de cap.Le des­si­na­teur uto­pis­te Gébé était beau­coup plus réa­lis­te quand il écri­vait dans L’An 01, au début des années 1970, cet­te for­mu­le pro­vo­can­te :« On arrê­te tout. On réflé­chit. Et c’est pas tris­te. »Un tel pro­pos peut sem­bler déri­soi­re, pour ne pas dire révo­lu­tion­nai­re. Mais tout le res­te, tou­te cet­te réa­li­té qui se mor­cè­le  sous nos yeux, n’est-ce pas  plus déri­soi­re enco­re ?Nous avons tou­te une mul­ti­tu­de de chaî­nes à per­dre. Des dou­ces et des moins douces…Et nous avons un mon­de tout sim­ple­ment viva­ble à recons­trui­re.Ce sera main­te­nant ou jamais...

* Un sim­ple citoyen, Paris, le 25 mai 2015 onreflechit@yahoo.fr

 • Une pre­miè­re ver­sion de ce tex­te est parue le 1er mai 2010 sous le titre « Tita­nic Amer »
sur le Blog de Paul Jorion, consa­cré au déchif­fra­ge de l’actualité éco­no­mi­que (www.pauljorion.com/blog).

• Pour mieux com­pren­dre dans quel mon­de étran­ge nous vivons, on peut lire La  « ratio­na­li­té » du capi­ta­lis­me (dont la pre­miè­re par­tie de ce tex­te est libre­ment ins­pi­rée), de Cor­né­lius Cas­to­ria­dis, dis­po­ni­ble en poche dans Figu­res du pen­sa­ble (1999).

• Le film L’An 01 peut être vu en entier ci-des­sous - tout de sui­te (1h 24). 


Capitalisme netarchique. Plein de clics, plein de fric

Sur son blog et dans sa revue de pres­se domi­ni­ca­le, mon cama­ra­de Daniel Chai­ze ne man­que pas de décou­per les meilleurs mor­ceaux dans le lard de la bête média­ti­que. Exem­ple, extrait de Libé de same­di :

[…] Les capi­ta­lis­tes netar­chi­ques (Face­book, Goo­gle, Ama­zon, …) fonc­tion­nent avec 100 % des reve­nus pour les pro­prié­tai­res et 0 % pour les uti­li­sa­teurs qui cocréent la valeur de la pla­te­for­me. C’est de l’hyperexploitation ! Ce sont des modè­les para­si­tai­res : Uber n’investit pas dans le trans­port, ni Airbnb dans l’hôtellerie, ni Goo­gle dans les docu­ments, ni You­Tu­be dans la pro­duc­tion média­ti­que.

Michel Bau­wens, théo­ri­cien de l’économie col­la­bo­ra­ti­ve, Libé­ra­tion, 21 mars 2015

C’est dit et bien dit. On n’aura moins d’excuses à cli­quer com­me ça, ingé­nu­ment et à tour de bras, pour un oui ou un non, pour un rien. Cha­cun de nos clics (à part sur les blogs inno­cents et purs de tout com­mer­ce – et qui enri­chis­sent au sens noble) finis­sent en mon­naie son­nan­te et non tré­bu­chan­te : pas la moin­dre hési­ta­tion quand il s’agit d’engrosser les escar­cel­les déjà débor­dan­tes des capi­ta­lis­tes netar­chi­ques – rete­nons l’expression.

C’est ain­si, en effet, que les plus gros­ses for­tu­nes mon­dia­les se sont consti­tuées à par­tir de petits riens, mul­ti­pliés par trois fois rien, ce qui finit par fai­re beau­coup et même énor­me ! C’est là l’application moder­ne d’un des fon­de­ments de l’accu­mu­la­tion du capi­tal, com­me disait le vieux bar­bu : ven­dre « pas cher » de façon à ven­dre beau­coup. Pas cher : jus­te au-des­sus du prix que les pau­vres peu­vent payer, quit­te à s’endetter – les ban­ques, c’est pas pour les chiens. Et l’avantage, avec les pau­vres, c’est qu’ils sont nom­breux et se repro­dui­sent en nom­bre !

Cet­te fois, ces netar­chi­ques font enco­re plus fort : ils ven­dent du vent et en tirent des for­tu­nes. Et, sur­tout, sans don­ner l’impression qu’ils s’empiffrent ! Ni qu’ils nous escro­quent puisqu’ils « ren­dent ser­vi­ce », ces bra­ves gens, en « flui­di­fiant l’économie », qu’ils pom­pent sans ver­go­gne – et sans même payer d’impôts dans les pays d’implantation ! –, rui­nant des sec­teurs entiers dans les­quels les pau­vres sur­vi­vaient en trou­vant quel­que rai­son d’exister socia­le­ment.

Voyez les taxis, par exem­ple. Une tech­no­lo­gie exploi­tée par des filous (Uber) a com­men­cé à les ren­dre obso­lè­tes, désuets quoi, bons à jeter. Ils avaient un métier (quoi qu’on puis­se dire de cer­tains d’entre eux, mar­gou­lins à l’ancienne), une pla­ce et une fonc­tion socia­les, par­ti­ci­paient à l’économie géné­ra­le de l’échange. N’importe qui (au chô­ma­ge par exem­ple) peut désor­mais les rem­pla­cer, au pied levé, et au noir bien sou­vent…

1984-orwell

1984”, film de Michael Rad­ford d’après Geor­ge Orwell

Ain­si se détruit tout un tis­su, cer­tes non par­fait, mais dont la dis­pa­ri­tion sera dom­ma­gea­ble à l’ensemble de nos socié­tés.

Ain­si nais­sent les nou­veaux empi­res, par glis­se­ments insen­si­bles dans la déma­té­ria­li­sa­tion des échan­ges et d’une gran­de par­tie de la pro­duc­tion mar­chan­de.

Ain­si s’instaure le nou­vel impé­ria­lis­me, que ni Hux­ley ni Orwell n’avaient ima­gi­né dans sa for­me, mais qui réa­li­se bien le contrô­le mon­dial de l’économie sous la tota­li­té (tota­li­tai­re), ou qua­si tota­li­té, de ses varian­tes. Avec, com­me corol­lai­re – à moins que ça n’en consti­tue les pré­mis­ses – le contrô­le phy­si­que et men­tal des indi­vi­dus (déjà bien avan­cé !), le plus sou­vent avec leur consen­te­ment pas­sif – ce qui est le fin du fin dans l’accomplissement de l’aliénation géné­ra­le.

Mais où sont les labo­ra­toi­res de la révo­lu­tion qui s’opposera à ce désas­tre annon­cé ? Les netar­chi­ques seraient-ils déjà en train de s’en occu­per ?…


« SwissLeaks ». Des milliards d’euros, des milliers de fraudeurs – dont 3.000 Français

HSBC (Hong Kong & Shan­ghai Ban­king Cor­po­ra­tion) est un grou­pe ban­cai­re inter­na­tio­nal bri­tan­ni­que pré­sent dans 84 pays et ter­ri­toi­res et ras­sem­blant 60 mil­lions de clients. Son siè­ge social est à Lon­dres.

Elle a été fon­dée à Hong Kong par l’Écossais Tho­mas Suther­land pour finan­cer le com­mer­ce dans l’Extrême-Orient en 1865 et, à l’origine, le tra­fic d’opium. Avant de démé­na­ger son siè­ge social à Lon­dres au début des années 1990, elle était basée à Hong Kong. Elle fut un temps le qua­triè­me grou­pe ban­cai­re dans le mon­de après Citi­group, Bank of Ame­ri­ca et la Ban­que indus­triel­le et com­mer­cia­le de Chi­ne.

Mon­trer la face cachée du secret ban­cai­re en Suis­se, un défi a prio­ri autre­ment plus coton que d’aller voir der­riè­re la lune ! Le Mon­de et plu­sieurs médias inter­na­tio­naux vien­nent pour­tant de dévoi­ler cet uni­vers de la frau­de et de la riches­se plan­quée après avoir eu accès aux don­nées col­lec­tées par un infor­ma­ti­cien, Her­vé Fal­cia­ni, ex-employé de la ban­que bri­tan­ni­que HSBC à Genè­ve.

Ces révé­la­tions ébran­lent les milieux ban­cai­res inter­na­tio­naux et met­tent en cau­se de nom­breu­ses célé­bri­tés des affai­res et du show­biz, de l’humoriste fran­çais Gad Elma­leh (celui de la pub télé où il ima­gi­ne « la ban­que idéa­le »…) au roi du Maroc Moha­med VI et au roi Abdal­lah II de Jor­da­nie, en pas­sant par l’acteur amé­ri­cain John Mal­ko­vi­ch, le coif­feur Des­san­ge, le foot­bal­leur Chris­to­phe Dugar­ry, le pein­tre Chris­tian Bol­tans­ki, Arlet­te Ric­ci, héri­tiè­re de Nina Ric­ci, Ayme­ri de Mon­tes­quiou, séna­teur (UDI) du Gers, Jean-Char­les Mar­chia­ni, condam­né dans l’Angolagate, etc.

Bap­ti­sée « Swiss­Leaks », l’opération pro­po­se un voya­ge au cœur de l’évasion fis­ca­le, met­tant en lumiè­re les ruses uti­li­sées pour dis­si­mu­ler de l’argent non décla­ré. Peti­te vidéo édu­ca­ti­ve :


Com­pren­dre la frau­de fis­ca­le de HSBC en 3 min par lemon­de­fr

Pen­dant de nom­breu­ses années, les infor­ma­tions copiées par Her­vé Fal­cia­ni n’étaient connues que de la jus­ti­ce et de quel­ques admi­nis­tra­tions fis­ca­les, même si cer­tains élé­ments avaient fil­tré dans la pres­se.

Le Mon­de a eu accès aux don­nées ban­cai­res de plus de 100 000 clients et a mis les infor­ma­tions à la dis­po­si­tion du Consor­tium des jour­na­lis­tes d’investigation (ICIJ) à Washing­ton, qui les a par­ta­gées avec plus de 50 autres médias inter­na­tio­naux, dont le Guar­dian, au Royau­me-Uni, ou la Süd­deut­sche Zei­tung, en Alle­ma­gne.

Les don­nées, ana­ly­sées par quel­que 154 jour­na­lis­tes, por­tent sur la pério­de allant de 2005 et 2007. 180,6 mil­liards d’euros auraient ain­si tran­si­té, à Genè­ve, par les comp­tes HSBC de plus de 100 000 clients et de 20 000 socié­tés off­sho­re, très pré­ci­sé­ment entre le 9 novem­bre 2006 et le 31 mars 2007. Plus de 5,7 mil­liards d’euros auraient été dis­si­mu­lés par HSBC Pri­va­te Bank dans des para­dis fis­caux pour le comp­te de ses seuls clients fran­çais, envi­ron 3 000…


Qui a éteint les Lumières ?

par André Gun­thert (*)

Après avoir affron­té d’innombrables trau­ma­tis­mes, guer­res, épi­dé­mies, catas­tro­phes, la socié­té occi­den­ta­le paraît aujourd’hui plus paci­fiée qu’elle ne l’a jamais été. D’où vient alors ce sen­ti­ment lar­ge­ment par­ta­gé de l’échec, du déclin ou de l’effondrement (pour repren­dre le titre emblé­ma­ti­que de Jared Dia­mond, Col­lap­se, 2005) de ce modè­le?

Il serait évi­dem­ment absur­de de pen­ser que nous vivons un moment pire que celui du nazis­me ou du sta­li­nis­me. Même sur un plan ima­gi­nai­re, la mena­ce du réchauf­fe­ment cli­ma­ti­que ou de l’épuisement des res­sour­ces natu­rel­les paraît com­pa­ra­ble à d’autres gran­des peurs, com­me le mil­lé­na­ris­me ou l’apocalypse nucléai­re.

Il paraît donc uti­le de mieux cer­ner les sour­ces de nos inquié­tu­des. Je sou­li­gnais en 2010 un pro­blè­me de pro­jec­tion vers le futur. Alors que la socié­té occi­den­ta­le entre­tient depuis plu­sieurs siè­cles la mytho­lo­gie du pro­grès, l’incapacité de des­si­ner désor­mais un ave­nir dési­ra­ble au-delà du busi­ness as usual paraît une inquié­tan­te consé­quen­ce de la “fin de l’histoire” (Fran­cis Fukuya­ma, 1992).

Déclin- F Ponthieu-Lumieres-dok-images

« Le brouillard idéo­lo­gi­que pro­pre à dif­fé­rer les chan­ge­ments pro­fonds » Déclin, © F. Pon­thieu, 2013
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Mais ce diag­nos­tic est très incom­plet. Plu­sieurs autres pri­ses de conscien­ce majeu­res ont jalon­né la pério­de récen­te, qui sem­blent remet­tre en cau­se rien moins que le para­dig­me issu des Lumiè­res, auquel on attri­bue la créa­tion d’un sys­tè­me arti­cu­lant démo­cra­tie repré­sen­ta­ti­ve et capi­ta­lis­me libé­ral autour de la rai­son et du débat public (Karl Pola­nyi, La Gran­de Trans­for­ma­tion, 1944; Jür­gen Haber­mas, L’Espace public, 1962).

Issue notam­ment des tra­vaux de Tho­mas Piket­ty ou de la cri­se finan­ciè­re de 2008, l’idée s’impose peu à peu que la for­me néo­li­bé­ra­le du capi­ta­lis­me a engen­dré une éco­no­mie défi­ni­ti­ve­ment toxi­que et patho­gè­ne, qui détruit len­te­ment la socié­té, et ne pro­fi­te qu’à une mino­ri­té de pri­vi­lé­giés.

Il y a aujourd’hui com­me une tra­gi­que iro­nie à voir les poli­ti­ques cou­rir après le res­sort cas­sé de la crois­san­ce, alors que nous som­mes nom­breux à avoir désor­mais la convic­tion que cel­le-ci n’est com­pa­ti­ble ni avec une exploi­ta­tion dura­ble des res­sour­ces, ni avec l’épanouissement des capa­ci­tés humai­nes. La mani­fes­ta­tion la plus crian­te de ce para­doxe est la des­truc­tion inin­ter­rom­pue du tra­vail, alors que celui-ci consti­tue la prin­ci­pa­le sour­ce de reve­nus mais aus­si de légi­ti­mi­té socia­le pour une majo­ri­té de Ter­riens.

Le deuxiè­me constat qui s’affermit est celui de l’impuissance du poli­ti­que. Une impuis­san­ce lar­ge­ment consen­tie, voi­re orga­ni­sée, depuis que le dog­me néo­li­bé­ral du trop d’Etat s’est impo­sé sans par­ta­ge. La dicho­to­mie entre les struc­tu­res du mar­ché, tou­jours plus mon­dia­li­sé, et cel­les des ins­ti­tu­tions poli­ti­ques, qui res­tent régio­na­les, accen­tue le dés­équi­li­bre des pou­voirs au pro­fit des for­ces éco­no­mi­ques, ain­si qu’en témoi­gne le détour­ne­ment fis­cal, qui en est la consé­quen­ce la plus appa­ren­te. Le sys­tè­me de sélec­tion des par­tis, qui favo­ri­se la nota­bi­li­sa­tion et la pro­fes­sion­na­li­sa­tion du per­son­nel poli­ti­que, achè­ve de déman­te­ler la démo­cra­tie repré­sen­ta­ti­ve, qui ne pro­duit plus de res­pon­sa­bles capa­bles de maî­tri­ser les enjeux, enco­re moins de pro­po­ser des solu­tions.

Cet­te absen­ce de pers­pec­ti­ves est une autre carac­té­ris­ti­que de la pério­de. Aucun scé­na­rio cohé­rent n’est dis­po­ni­ble pour fai­re face aux défis du réchauf­fe­ment et de l’épuisement des res­sour­ces natu­rel­les, de la réfor­me de l’économie et des ins­ti­tu­tions poli­ti­ques. Mis à part le pro­jet de reve­nu uni­ver­sel, qui paraît plu­tôt une rus­ti­ne col­lée sur l’échec du capi­ta­lis­me, je ne connais pas d’alternative cré­di­ble au modè­le pro­duc­ti­vis­te. Les pro­jets de VIe Répu­bli­que ou de modi­fi­ca­tion des moda­li­tés de sélec­tion des repré­sen­tants sem­blent de sim­ples gad­gets face à la néces­si­té de res­tau­rer un sys­tè­me indé­pen­dant des lob­bies, sus­cep­ti­ble de garan­tir la défen­se des inté­rêts col­lec­tifs – ce dont l’échec répé­té des négo­cia­tions à pro­pos du réchauf­fe­ment cli­ma­ti­que prou­ve que nous ne som­mes plus capa­bles. La failli­te de la gau­che n’a pas d’autre cau­se que son inca­pa­ci­té à pro­po­ser des solu­tions à ces maux.

Der­nier point d’une lis­te déjà lon­gue, la dis­so­lu­tion des inté­rêts com­muns entraî­ne la frag­men­ta­tion et le retrait dans des logi­ques com­mu­nau­tai­res, à par­tir des­quel­les il sem­ble de plus en plus dif­fi­ci­le de recons­trui­re l’espace public per­du depuis la fin de la sphè­re bour­geoi­se (Haber­mas). Les dif­fi­cul­tés maté­riel­les ren­voient d’autant plus faci­le­ment cha­cun à ses par­ti­cu­la­ris­mes qu’aucun pro­jet col­lec­tif n’est là pour recréer du lien.

Pour autant que les Lumiè­res aient effec­ti­ve­ment été consti­tuées par un sys­tè­me au moins en par­tie vou­lu, plus rien ne sub­sis­te de cet héri­ta­ge, que des rui­nes et une pen­sée zom­bie. En atten­dant l’aggior­na­men­to, nous n’écoutons plus que d’une oreille dis­trai­te les vati­ci­na­tions des poli­ti­ques et de leurs vas­saux média­ti­ques.

Au final, même si ces crain­tes sont pros­pec­ti­ves, elles des­si­nent bel et bien un hori­zon catas­tro­phi­que. Som­mes-nous donc voués à l’obscurité? Après avoir éteint la lumiè­re, il nous faut reve­nir aux sta­des pré­pa­ra­toi­res des gran­des révo­lu­tions de la moder­ni­té. Si l’on consi­dè­re que les bou­le­ver­se­ments poli­ti­ques, éco­no­mi­ques et sociaux du XIXe siè­cle ont été pré­pa­rés par un long tra­vail de réflexion col­lec­ti­ve, l’urgence est cel­le de l’élaboration de pro­po­si­tions théo­ri­ques de fond, et de leur débat.

(*) André Gun­thertcher­cheur en his­toi­re cultu­rel­le et étu­des visuel­les (EHESS)

(Arti­cle paru dans L’image socia­le - 27/12/14 )

Note. J’ai trou­vé ce tex­te des plus inté­res­sants, pour ain­si dire lumi­neux, à l’image de son titre et au mou­ve­ment des Lumiè­res auquel il se réfè­re, bien sûr.  Il ne consti­tue nul­le­ment une éniè­me haran­gue poli­ti­cien­ne, ni une impré­ca­tion appe­lant au chan­ge­ment magi­que, sinon mira­cu­leux. Il y a même lieu de quit­ter ces sen­tiers rebat­tus, qui contri­buent à entre­te­nir l’illusion géné­ra­le, le brouillard idéo­lo­gi­que pro­pre à dif­fé­rer les chan­ge­ments pro­fonds – en fait, les évo­lu­tions au sens dar­wi­nien, com­me fruits de hasards et de néces­si­tés, ce qui jus­ti­fie tout autant le « long tra­vail de réflexion col­lec­ti­ve » néces­sai­re aux bou­le­ver­se­ments de l’organisation socia­le des humains. Ce tex­te offre aus­si de nom­breux liens ren­voyant à d’autres impor­tan­tes contri­bu­tions. J’y ajou­te deux des mien­nes, modes­te­ment : Inven­tai­re avant démo­li­tion ? Le grand dérè­gle­ment de la mai­son Ter­re ; Sur l’idéologie du « Pro­grès » com­me fac­teur de régres­sion Et mes vifs remer­cie­ments à l’auteur pour l’autorisation de repro­dui­re son arti­cle. GP.


Inventaire avant démolition ? Le grand dérèglement de la maison Terre

Pour som­brer dans le plus noir des pes­si­mis­mes, voi­re dans la dépres­sion, rien de tel que la soi­rée The­ma d’hier soir [28/10/14 ] sur Arte. Au menu, si j’ose dire, la faim et la soif dans le mon­de avec, en des­sert, les deux der­niers volets sur les six consa­crés au Capi­ta­lis­me (avec une capi­ta­le…) De loin les plus inté­res­sants, en par­ti­cu­lier le tout der­nier consa­cré à l’économiste hon­grois Karl Pola­nyi qui, dès 1944, a poin­té le dan­ger repré­sen­té par une socié­té tota­le­ment menée par l’économie, et non l’inverse. Com­me si l’activité humai­ne, par on ne sait quel­le folie, s’était pré­ci­pi­tée dans le gouf­fre noir du pro­fit mor­ti­fè­re. Au point que les dés­équi­li­bres mon­diaux ne sem­blent avoir jamais atteint un tel niveau ahu­ris­sant, lais­sant dans le plus grand dénue­ment plus de la moi­tié de l’humanité qui, de plus, ne ces­se de croî­tre et accrois­sant en même temps les dérè­gle­ment éco­lo­gi­ques, fai­sant sur­gir le spec­tre d’une dis­pa­ri­tion pos­si­ble de l’espèce humai­ne.

on s'enfonce!.Inventaire avant démolition ? Le grand dérèglement de la maison Terre.

« Moi, je crois que c’est le pou­voir, le goût du pou­voir… »

Il se trou­ve qu’hier éga­le­ment je fai­sais ren­trer du gaz dans ma citer­ne (l’hiver, en dépit/à cau­se du réchauf­fe­ment, va finir par se poin­ter…). M. Total est arri­vé avec son gros camion et son livreur.

– Alors, que je lui fais, vous êtes en deuil…

– Ben, c’est que nous, on est des sous-trai­tants, en loca­tion… C’est com­me ça pour tout, peut-être même pour les raf­fi­ne­ries, c’est en loca­tion, ça appar­tient à on ne sait qui…

Puis, on évo­que la mort du PDG de Total, de Mar­ge­rie, les cir­cons­tan­ces.

– Il faut tou­jours aller vite, plus vite; il fal­lait qu’il ren­tre tout de sui­te, sans atten­dre…

On par­le de son salai­re…

– C’est pas tant une his­toi­re de sous, je crois; c’est les hon­neurs – il était plus impor­tant qu’un minis­tre, vous avez vu, reçu par Pou­ti­ne; peut-être qu’ils se tutoyaient… Moi, je crois que c’est le pou­voir, le goût du pou­voir…

Bel­le leçon d’analyse poli­ti­que, venue de « la base » com­me on dit par­fois avec condes­cen­dan­ce. Ana­ly­se plus sub­ti­le et plus humai­ne que cel­le d’un Gérard Filo­che qua­li­fiant de Mar­ge­rie de « suceur de sang »  (un ex par­ti­san de Trots­ky, le suceur de sang des marins de Krons­tadt, peut avoir la mémoi­re très sélec­ti­ve). Elle aurait pu figu­rer avan­ta­geu­se­ment dans la série d’Arte qui, soit-dit en pas­sant, nous a bien bala­dés avec ses six épi­so­des sou­vent bru­meux et embru­més, à savoir qui de Smi­th, Ricar­do ou Key­nes avait été le plus vision­nai­re. Au point qu’à l’issue de ces innom­bra­bles enfi­la­ges d’avis d’experts et autres éco­no­mis­tes paten­tés on n’y entra­vait plus couic ! Car, enfin, à ques­tion for­tes répon­ses de même : à quoi sert l’économie ? Quel­le est sa fina­li­té ? De même pour le capi­ta­lis­me. Il fal­lut atten­dre les paro­les sim­ples et for­tes de la fille de Pola­nyi pour aller à l’essentiel„ qui rame­nait au début de la soi­rée The­ma  sur la faim et la soir : si l’activité humai­ne ne sert pas les humains dans la jus­ti­ce et en vue de leur épa­nouis­se­ment, n’y aurait-il pas « com­me un défaut » – tout par­ti­cu­liè­re­ment dans la cour­se pro­duc­ti­vis­te et l’avidité sans limi­te des pos­sé­dants. L’une et l’autre appa­rais­sant com­me liés par un déli­re névro­ti­que déve­lop­pé avec la nais­san­ce du capi­ta­lis­me his­to­ri­que au XiXe siè­cle jusqu’à sa déri­ve actuel­le, le néo-libé­ra­lis­me finan­cier. De même que le chauf­feur-livreur de Total n” « appar­tient » pas à Total – mais sait-il qui est son vrai pro­prié­tai­re ?… –, qui peut aujourd’hui démê­ler l’écheveau mon­dia­li­sé des mil­liards de mil­liards qui chan­gent de por­te­feuilles à la vites­se de la lumiè­re ? Et que peu­vent les « poli­ti­ques », bal­lot­tés com­me marion­net­tes dans ce sinis­tre bal­let réglé à leurs façons par des algo­rith­mes « magi­ques » autant qu’anonymes ?

Évolution ? Inventaire avant démolition ? Le grand dérèglement de la maison Terre.

Évo­lu­tion ? Quel­le évo­lu­tion ?

Si nous recon­nais­sons aujourd’hui cet­te paten­te réa­li­té d’un dérè­gle­ment mon­dial rele­vant d’un déli­re névro­ti­que – c’est-à-dire d’une patho­lo­gie – on ne peut plus rai­son­ner, en rai­son rai­son­nan­te, d’après les cri­tè­res du XIXe siè­cle, et en par­ti­cu­lier le dog­me mar­xis­te. Com­ment ne pas remet­tre en ques­tion ce pos­tu­lat selon lequel  l’infrastructure (la pro­duc­tion) déter­mi­ne la super­struc­tu­re (les idées) ? Ne serait-ce pas plu­tôt l’inverse, dans la mesu­re pré­ci­sé­ment ou « les idées », si on peut dire, seraient déter­mi­nées par la reli­gion du pro­fit et sa fas­ci­san­te irra­tio­na­li­té, avec ses cohor­tes sub­sé­quen­tes : pro­duc­ti­vis­me, crois­san­ce, sur­con­som­ma­tion, pilla­ge des res­sour­ces,  dés­équi­li­bres nord-sud, guer­res, dérè­gle­ment cli­ma­ti­que, et cæte­ra ?

À cet égard, ne pour­rait-on espé­rer qu’un éco­no­mis­te – un éco­no­mis­te nou­veau –, déve­lop­pant la pen­sée de Pola­nyi, recon­si­dè­re la bon­ne ges­tion de notre mai­son com­mu­ne, la Ter­re, et de sa gou­ver­nan­ce à par­tir de don­nées intrin­sè­que­ment huma­nis­tes, au béné­fi­ce des humains et du vivant ? Pen­sons, par exem­ple et en par­ti­cu­lier, à la maniè­re dont un Wil­helm Rei­ch (mort en 1957), bous­cu­lant pour le moins les idéo­lo­gies du mar­xis­me et du freu­dis­me, a pu émet­tre une ana­ly­se des folies mor­ti­fè­res du nazis­me impli­quant les com­plexes et contra­dic­toi­res dimen­sions des com­por­te­ments humains (Psy­cho­lo­gie de mas­se du fas­cis­me, Payot, 1999).

 

Ils empochent entre 400 et 1 110 années de Smic par an !

Illus­tra­tion avec ce cri d’alarme lan­cé par l’Obser­va­toi­re des inéga­li­tés dont les remar­qua­bles tra­vaux ne ces­sent de dénon­cer à par­tir d’études et de don­nées qui, tou­te­fois, ne remon­tent pas aux cau­ses pre­miè­res et pro­fon­des du dérè­gle­ment humain et de l’économie. Éco­no­mie qui, en effet, par­ta­ge la même éty­mo­lo­gie que éco­lo­gie : du grec oikos (mai­son, habi­tat) et logos (dis­cours, scien­ce) ; ou enco­re, plus géné­ra­le­ment : la scien­ce des condi­tions d’existence, ce qui recou­vre le champ de l’économie, si on consi­dè­re le sens du nomos, gérer, admi­nis­trer.

 

Les revenus démesurés des grands patrons et des cadres dirigeants

28 octo­bre 2014 - Les patrons les mieux rému­né­rés de Fran­ce tou­chent entre 400 et 1 110 années de Smic par an. Et enco­re, sans tenir comp­te de tous leurs avan­ta­ges.
Le reve­nu annuel d’un grand patron repré­sen­te de 400 à 1 110 années de Smic, selon les don­nées 2012 publiées par Proxin­vest dans son 15e rap­port La Rému­né­ra­tion des Diri­geants des socié­tés du SBF 120 (novem­bre 2013). De 4,8 mil­lions d’euros (équi­va­lents à 358 années de Smic) pour Mau­ri­ce Lévy (Publi­cis) à 14,9 mil­lions d’euros (1 112 années de Smic) pour Ber­nard Char­lès, patron de Das­sault Sys­tè­mes.
Les reve­nus pris en comp­te dans cet­te étu­de tota­li­sent les salai­res fixes, varia­bles et/ou excep­tion­nels, les sto­ck-options [1] et les actions gra­tui­tes. Ils ne com­pren­nent pas, par contre, cer­tains autres avan­ta­ges com­me ceux en natu­re (voi­tu­res, loge­ments de fonc­tion par exem­ple), le com­plé­ment de retrai­te sur-com­plé­men­tai­re alloué à cer­tains diri­geants de gran­des entre­pri­ses notam­ment. Ces reve­nus demeu­rent bien supé­rieurs à ce que le talent, l’investissement per­son­nel, la com­pé­ten­ce, le niveau éle­vé de res­pon­sa­bi­li­tés ou la com­pé­ti­tion inter­na­tio­na­le peu­vent jus­ti­fier. Ils vont bien au-delà de ce qu’un indi­vi­du peut dépen­ser au cours d’une vie pour sa satis­fac­tion per­son­nel­le. Ils garan­tis­sent un niveau de vie hors du com­mun, trans­mis­si­ble de géné­ra­tion en géné­ra­tion, et per­met­tent de se lan­cer dans des stra­té­gies d’investissement per­son­nel (entre­pri­ses, col­lec­tions artis­ti­ques, fon­da­tions, etc.).
Il faut ajou­ter que ces diri­geants dis­po­sent aus­si de méca­nis­mes de pro­tec­tion consi­dé­ra­bles en cas de départ for­cé de l’entreprise résul­tant d’une mésen­ten­te avec les action­nai­res, d’erreurs stra­té­gi­ques ou éco­no­mi­ques, etc. Les PDG ne sont pas les seuls à être les mieux rému­né­rés. Des très hauts cadres de cer­tai­nes pro­fes­sions ou des spor­tifs peu­vent avoir un reve­nu annuel moyen astro­no­mi­que : 35 années de Smic pour un spor­tif de haut niveau, 23 années pour un cadre du sec­teur de la finan­ce, 18 années pour un diri­geant d’entreprise sala­rié.
patrons

 

Les très hauts salai­res * par pro­fes­sion
Uni­té : euros
  Salai­re brut annuel moyen En années de Smic **
Spor­tifs de haut niveau 444 955 35
Cadres des fonc­tions finan­ciè­res 244 878 19
- Dont métiers de la ban­que 289 913 23
Cadres d’état major 238 674 19
Diri­geants 225 340 18
Autres 210 446 17
Divers cadres 195 349 15
Fonc­tion com­mer­cia­le 181 257 14
Fonc­tion tech­ni­que 180 230 14
* Les 1 % de sala­riés à temps com­plet les mieux rému­né­rés. ** Smic net annuel 2010.
Sour­ce : Insee - 2007

Pour en savoir plus :
Les très hauts salai­res du sec­teur pri­vé - Insee pre­miè­re n°1288 - avril 2010.

Notes

[1Droits attri­bués aux sala­riés d’acquérir des actions de leur socié­té sous cer­tai­nes condi­tions, notam­ment avec un rabais, ce qui leur pro­cu­re une plus-value qua­si cer­tai­ne lors de la reven­te.

Date de rédac­tion le 28 octo­bre 2014

© Obser­va­toi­re des inéga­li­tés


Élections européennes. « Qu’est-ce qu’on a fait au bon Dieu » pour mériter le Front national ?

Ainsi, le vote fran­çais aux élec­tions euro­péen­nes se dis­tin­gue com­me une excep­tion. Cha­cun y va de ses expli­ca­tions, les plus cau­sants n’étant pas les élec­teurs FN… Mais des enquê­tes socio­lo­gi­ques font res­sor­tir que, pour ces der­niers, la ques­tion des immi­grés res­te la plus déter­mi­nan­te. D’où les réflexions sui­van­tes tri­co­tées à par­tir d’un film, que je n’ai cepen­dant pas vu !… En effet, je n’ai pas vu le film à fort suc­cès Qu’est-ce qu’on a fait au bon Dieu ? mais j’aurais dû, et je devrais, pour m’autoriser à en par­ler. J’enfreins la règle après avoir lu à son sujet un très inté­res­sant et pro­fond arti­cle trou­vé dans le der­nier Marian­ne (n° 891 du 16 mai), signé d’Éric Conan et Péri­co Légas­se.

Sous le titre « Les tru­ca­ges d’une bluet­te iden­ti­tai­re », les auteurs dénon­cent une manœu­vre « artis­ti­que », « intel­lec­tuel­le » et à coup sûr com­mer­cia­le par laquel­le se trou­ve défen­due la thè­se du mul­ti­cul­tu­ra­lis­me en train de saper notre modè­le démo­cra­ti­que et répu­bli­cain « à la fran­çai­se », c’est-à-dire celui de l’intégration par l’assimilation. Le tout sous cou­vert de déri­sion comi­que, et néan­moins à base de cli­chés pour le coup bien racis­tes : juifs grip­pe-sous, Chi­nois four­bes à peti­tes bites, Noirs lubri­ques à gran­de queue et pas futés, Ara­bes « mus­lims » et voleurs…

qu-est-ce-qu-on-a-fait-au-bon-dieu -religion-racisme-lepen-Front national

Légen­de four­nie avec l’image offi­ciel­le : « Qu’est-ce qu’on a fait au Bon Dieu, dont Euro­pe 1 est par­te­nai­re, a dépas­sé la bar­re des 7.5 mil­lions de spec­ta­teurs. Un sco­re que l’équipe du film a célé­bré digne­ment à Can­nes jeu­di soir, après avoir mon­té les mar­ches du Palais des fes­ti­vals. » Tout est dit !

L’entourloupe du film sem­ble s’entortiller autour d’un pos­tu­lat : nous som­mes tous racis­tes, et c’est jus­te­ment pour ça qu’on va bien s’entendre… « Car, com­men­tent les auteurs de l’article, il y aurait un équi­li­bre des racis­mes com­me il y a une équi­li­bre de la ter­reur dans la dis­sua­sion nucléai­re : la géné­ra­li­sa­tion de l’agressivité débou­che­rait sur la paix »…

Le pro­cé­dé se dou­ble alors d’une autre fau­te mora­le consis­tant à inver­ser la réa­li­té d’aujourd’hui en mépri­sant ceux qui la subis­sent. Il faut en effet pré­ci­ser que le film se pas­se en milieu bour­geois où les gen­dres en ques­tion sont ban­quier, comé­dien, avo­cat, chef d’entreprise… « Ils par­lent fran­çais aus­si bien que Fin­kiel­kraut, sont de grands laïcs très cool… » Pas exac­te­ment la socio­lo­gie du « 9-3 » ou des quar­tiers nord de Mar­seille.

C’est là qu’il y a lieu d’affiner l’analyse – ce que font en effet les auteurs de l’article en invo­quant Pier­re Bour­dieu (La Misè­re du mon­de, 1993) et aus­si Emma­nuel Todd à pro­pos de la ques­tion de l’échange matri­mo­nial, essen­tiel­le dans tout pro­ces­sus d’intégration. [Voir aus­si, bien sûr, Clau­de Lévi-Strauss sur ces ques­tions anthro­po­lo­gi­ques.] Or, cet échan­ge, s’enrichissant de la « diver­si­té des peu­ples » achop­pe notam­ment sur le sta­tut de la fem­me que le film éva­cue tota­le­ment et com­me par magie : on n’y voit aucu­ne fem­me voi­lée ! En occul­tant ain­si cet­te ques­tion du voi­le, se trou­ve aus­si éva­cuée la ques­tion du métis­sa­ge et, avec elle, cel­le de l’intégration. Com­ment, en effet dénier au voi­le impo­sé à la fem­me (ou même « libre­ment consen­ti ») la fonc­tion de l’interdit oppo­sé au jeu exo­ga­me : « Tou­che pas à la fem­me voi­lée ! »

Cet­te atti­tu­de s’oppose en effet à tou­te ten­ta­ti­ve d’intégration et vient ain­si ren­for­cer un rejet qu’on aurait tort d’assimiler au seul racis­me, bien qu’il puis­se aus­si s’en nour­rir, y com­pris dans le sens d’un racis­me « anti-Blanc ». Et de noter, avec Todd, que « le taux de maria­ges mix­tes (se réa­li­sant prin­ci­pa­le­ment dans les caté­go­ries popu­lai­res), s’est effon­dré ces tren­te der­niè­res années à cau­se du ren­fer­me­ment endo­ga­mi­que d’une immi­gra­tion récen­te encou­ra­gée à valo­ri­ser et pré­ser­ver sa cultu­re d’origine. On repart se marier au bled. »

(Lire la sui­te…)


USA-UE. Ne pas se laisser moucher dans le TAFTA

stop-taftaJe relaie ici l’appel du col­lec­tif « Stop TAFTA » qui s’oppose à l’accord de libre-échan­ge débri­dé en cours de négo­cia­tion entre les États-Unis, le Cana­da et l’Union euro­péen­ne. Voi­ci le tex­te de cet appel, ain­si que quel­ques liens qui en dénon­cent les mul­ti­ples et bien réels dan­gers éco­no­mi­ques, sociaux, sani­tai­res, cultu­rels. Une péti­tion avait déjà cir­cu­lé et aler­té de ces périls en décem­bre der­nier. [Voir ici : Mon­dia­li­sa­tion. Un appel à péti­tion contre le « par­te­na­riat trans­pa­ci­fi­que » ]

Le 14 juin 2013, la Com­mis­sion euro­péen­ne a obte­nu man­dat de la part de tous les États mem­bres pour négo­cier avec les États-Unis le Trans­at­lan­tic Free Tra­de Area (TAFTA). Cet accord cher­che à ins­tau­rer un vas­te mar­ché de libre-échan­ge entre l’Union euro­péen­ne et les États-Unis, allant au-delà des accords de l’OMC.

Ce pro­jet de Grand mar­ché trans­at­lan­ti­que vise le déman­tè­le­ment des droits de doua­ne res­tants, entre autres dans le sec­teur agri­co­le, et plus gra­ve enco­re, la sup­pres­sion des « bar­riè­res non tari­fai­res » qui ampli­fie­rait la concur­ren­ce débri­dée et empê­che­rait la relo­ca­li­sa­tion des acti­vi­tés.

Il condui­rait à un nivel­le­ment par le bas des règles socia­les, éco­no­mi­ques, sani­tai­res, cultu­rel­les et envi­ron­ne­men­ta­les, aus­si bien en Euro­pe qu’aux États-Unis. Ain­si, la pro­duc­tion de lait et de vian­de avec usa­ge d’hormones, la volaille chlo­rée et bien d’autres semen­ces OGM, com­mer­cia­li­sées aux États-Unis, pour­raient arri­ver sur le mar­ché euro­péen. Inver­se­ment, cer­tai­nes régu­la­tions des mar­chés publics et de la finan­ce aux États-Unis pour­raient être mises à bas.

Cet accord serait un moyen pour les mul­ti­na­tio­na­les d’éliminer tou­tes les déci­sions publi­ques qui consti­tuent des entra­ves à l’expansion de leurs parts de mar­ché. Nous pen­sons tous que ce pro­jet consa­cre la domi­na­tion des mul­ti­na­tio­na­les euro­péen­nes com­me amé­ri­cai­nes. Pour cer­tains il affir­me éga­le­ment la domi­na­tion des États-Unis. À coup sûr, il asser­vi­rait les peu­ples des deux côtés de l’Atlantique.

stop-taftaCe pro­jet pour­rait intro­dui­re un méca­nis­me d’arbitrage pri­vé « inves­tis­seur-État », qui se sub­sti­tue­rait aux juri­dic­tions exis­tan­tes. Les inves­tis­seurs pri­vés pour­raient ain­si contour­ner les lois et les déci­sions qui les gêne­raient, per­met­tant par exem­ple aux pétro­liers d’imposer en Fran­ce l’exploitation des gaz de schis­tes et autres hydro­car­bu­res dits non conven­tion­nels.

Une tel­le archi­tec­tu­re juri­di­que limi­te­rait les capa­ci­tés déjà fai­bles des États à main­te­nir des ser­vi­ces publics (édu­ca­tion, san­té, etc.), à pro­té­ger les droits sociaux, à garan­tir la pro­tec­tion socia­le, à main­te­nir des acti­vi­tés asso­cia­ti­ves, socia­les et cultu­rel­les pré­ser­vées du mar­ché, à contrô­ler l’activité des mul­ti­na­tio­na­les dans le sec­teur extrac­tif ou enco­re à inves­tir dans des sec­teurs d’intérêt géné­ral com­me la tran­si­tion éner­gé­ti­que. (Lire la sui­te…)


Scoop. La dernière liaison du Président

« Social-démo­cra­te », « social-libé­ral » ? Les ana­lys­tes paten­tés se crê­pent le chi­gnon. Pas­sion­nant. Tan­dis que le champ poli­ti­que se res­treint com­me peau de cha­grin devant l’économie frap­pée par les flux conjoints de la mon­dia­li­sa­tion et de la finan­ce. Gou­ver­ner aujourd’hui, c’est d’abord ne pas périr… « Père, gar­de-toi à l’Est, gar­de-toi à l’Ouest ! » Mais le dan­ger res­te le même sous ses dégui­se­ments pro­téi­for­mes. Ce sera déjà mira­cu­leux si dans le « social-réa­lis­me » le social par­vient à sur­vi­vre.

mondialisation- finance

© faber


« Les Juifs » selon Pierre Desproges, un fossé de vingt ans avec Dieudonné

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Des­pro­ges: « On me dit que des Juifs se sont glis­sés dans la sal­le? » « On ne m’ôtera pas de l’idée que, pen­dant la der­niè­re guer­re mon­dia­le de nom­breux Juifs ont eu une atti­tu­de car­ré­ment hos­ti­le à l’égard du régi­me nazi. » (dr)

Quand Pier­re Des­pro­ges – il y a une ving­tai­ne d’années – s’est com­mis avec son fameux sket­ch inti­tu­lé « Les Juifs », la Fran­ce n’en fut nul­le­ment retour­née. Aujourd’hui que Dieu­don­né a mis le feu aux pou­dres, les meu­tes anti­sé­mi­tes se lâchent. Elle déver­sent des ton­nes d’immondices sur Day­li­mo­tion qui héber­ge les sket­ches de Des­pro­ges. Au point que le site a dû fer­mer le robi­net des com­men­tai­res.

Que s’est-il pas­sé durant ces deux décen­nies ? À l’évidence, le contex­te a chan­gé. Exten­sion des com­mu­nau­ta­ris­mes, notam­ment reli­gieux ; atten­tats du 11 sep­tem­bre 2001, guer­res d’Afghanistan, du Pro­che et Moyen Orient ; impas­se pales­ti­nien­ne sur­tout et colo­ni­sa­tion israé­lien­ne. Autant de faits réels, objec­tifs, pour­tant déniés dans la plu­part des débats actuels autour de ces ques­tions. Ce fut enco­re le cas hier lors de l’émission de Fré­dé­ric Tad­deï  « Ce soir ou jamais » où, dès le début, le mot « Pales­ti­ne  » déclen­chait  hos­ti­li­té et cli­va­ge entre les inter­ve­nants.

Cer­tes, Des­pro­ges et Dieu­don­né s’opposent com­me le jour et la nuit. Le pre­mier pra­ti­que une dis­tan­cia­tion humo­ris­ti­que affir­mée – à condi­tion tou­te­fois d’adhérer à ses codes et à cet­te dis­tan­ce ; en quoi le ris­que exis­te tou­jours. L’autre, à l’inverse, bar­bot­te dans l’ambiguïté, joue sans ces­se dans ses allers-retours entre le pre­mier et le ixiè­me degré. Quand il ne som­bre pas car­ré­ment dans l’abjection. Ain­si, dans une tel­le confu­sion, son public trou­ve  assez « à boi­re et à man­ger » pour ne pas s’embarrasser d’un quel­con­que dis­tin­guo entre anti­sio­nis­me et anti­sé­mi­tis­me.

Quoi qu’il en soit, et pour mesu­rer cet écart qui mar­que pesam­ment deux épo­ques, revoi­ci donc « Les Juifs » par Pier­re Des­pro­ges, ver­sion vidéo, ou audio.


Les Juifs par pier­re­des­pro­ges

Clip audio : Le lec­teur Ado­be Fla­sh (ver­sion 9 ou plus) est néces­sai­re pour la lec­tu­re de ce clip audio. Télé­char­gez la der­niè­re ver­sion ici. Vous devez aus­si avoir JavaS­cript acti­vé dans votre navi­ga­teur.


Pourquoi l’« affaire Dieudonné » empoisonne notre vivre ensemble

dieudonne-liste-antisioniste-elections

Ce ges­te, dit de la que­nel­le, deve­nu sym­bo­le de la « Dieu­do­sphè­re », Dieu­don­né l’exécute dès mai 2009 sur une affi­che de la lis­te « anti­sio­nis­te » qu’il conduit aux euro­péen­nes.

L” « affai­re Dieu­don­né » est en pas­se d’empoisonner notre espa­ce du « vivre ensem­ble ». Cet­te bel­le idée – illu­soi­re ? – mon­tre bien sa fra­gi­li­té face à la bru­ta­li­té des croyan­ces, des cer­ti­tu­des et autres convic­tions – ces convic­tions que Nietz­sche dénon­çait com­me « des enne­mis de la véri­té plus dan­ge­reux que les men­son­ges. » Anti­sio­nis­te reven­di­qué, anti­sé­mi­te mas­qué, Dieu­don­né pro­vo­que et, tout à la fois, révul­se et atti­re. Ses pro­pos lui valent plus enco­re de répro­ba­tions mora­les que de condam­na­tions péna­les, tan­dis que ses spec­ta­cles font sal­les com­bles (quand elles ne lui sont pas refu­sées), en dépit d’une omer­ta média­ti­que dont il fait l’objet. Com­me si deux visions du mon­de s’affrontaient autour de sa per­son­ne, de ses pres­ta­tions et de ses fré­quen­ta­tions – Fau­ris­son, Le Pen, Soral, Meys­san, Cha­vez, Ahma­di­ne­jad… Alors pour­quoi ? Ten­ta­ti­ves d’explications autour de quel­ques ques­tions dont cel­le-ci, sans répon­se, lan­cée à la radio par le direc­teur du Nou­vel Obser­va­teur, Lau­rent Jof­frin : « Qu’est-ce que les Juifs ont fait à Dieu­don­né ? »

À cau­se du petit mou­ton contra­riant qui pré­si­de aux des­ti­nées de ce blog… je suis ame­né à reve­nir sur ce qu’on peut désor­mais appe­ler « l’affaire Dieu­don­né ». Affai­re qui ris­que d’enfler enco­re bien davan­ta­ge, ain­si que s’y emploient les poli­ti­ciens et les médias – jusqu’à ce blog… Cepen­dant, petit mou­ton obli­ge, je vou­drais y reve­nir à contre-cou­rant de la marée domi­nan­te. Ce qui n’est pas sans ris­ques, tant ce ter­rain s’avère miné à l’extrême – aux extrê­mes, pour être plus pré­cis. Donc, ven­dre­di matin, dans le pos­te (Fran­ce Cultu­re), j’entends Lau­rent Jof­frin (du Nou­vel Obs, qui fait sa cou­ver­tu­re sur qui ?) résu­mer l’affaire à sa façon, selon son habi­tuel ton débon­nai­re, frap­pé au coin du bon sens et par­fois de la cour­te vue. Ain­si : « Dieu­don­né, lui, a la hai­ne des Juifs. Pour­quoi ? Com­me ça. Qu’est-ce que les Juifs ont fait à Dieu­don­né ? Rien, évi­dem­ment, ils s’en fou­tent […] Ils ont pro­tes­té quand Dieu­don­né a fait un sket­ch anti­sé­mi­te. C’est ça le cri­me ini­tial. » n-obs-dieudonneOn dira qu’en qua­tre minu­tes de chro­ni­que, on peut à pei­ne plus finas­ser qu’en cent qua­ran­te signes sur Twit­ter… Pas une rai­son pour sau­ter à pieds joints sur des ques­tions fon­da­men­ta­les qu’appellent des sujets de socié­té fon­da­men­taux. Et Jof­frin enjam­be allé­gre­ment la faille de sa cour­te pen­sée : « Dieu­don­né, lui, a la hai­ne des Juifs. Pour­quoi ? Com­me ça. » Il mini­mi­se en fait, tout en y recou­rant, l’importance de cet adver­be fon­da­men­tal : pour­quoi ? N’est-ce pas le sel-même du jour­na­lis­me et, au delà, de tou­te soif de com­pren­dre. Alors : pour­quoi Dieu­don­né a-t-il la hai­ne des Juifs ? Pour­quoi l’antisémitisme ? Qu’est-ce qu’ils lui ont fait, les Juifs ? « Rien, évi­dem­ment » répond Jof­frin. L’évidence, c’est bien le contrai­re du dou­te. Dès lors, tirons l’échelle, tout est dit. Et rien n’est dit, puis­que rien n’est expli­qué – dé-com­pli­qué. J’aimerais pas­ser un moment avec Dieu­don­né [Arti­cle docu­men­té sur Wiki­pe­dia]. Sûre­ment pas pour lui fai­re la cour­te-échel­le, mais bien pour lui poser quel­ques « pour­quoi ? ». Des ques­tions qui tour­ne­raient autour de cel­le-ci, en effet fon­da­men­ta­le : Qu’est-ce qu’ils vous ont fait les Juifs ? Mais ques­tion que je me gar­de­rais de lui oppo­ser au préa­la­ble com­me une pique pro­vo­can­te. Il y a chez Dieu­don­né, bien sûr, « matiè­re à creu­ser » : depuis son enfan­ce, cer­tes, et même depuis sa nais­san­ce, mère bre­ton­ne, père came­rou­nais. Un métis, ce cou­sin du métè­que. Un frus­tré sans dou­te, un révol­té, voi­re un indi­gné, com­me tant de jeu­nes pei­nant à se per­ce­voir com­me Fran­çais à part entiè­re, à cau­se de la dis­cri­mi­na­tion socia­le et du racis­me. À cau­se aus­si de l’Histoire et du pas­sé colo­nial dont il a fini par pren­dre fait et cau­se. Une pri­se de conscien­ce qui l’a sans dou­te fon­dé dans son deve­nir d’humoriste – un rôle qui impli­que, pour le moins, un regard cri­ti­que pou­vant aller jusqu’à l’acidité et la méchan­ce­té. De l’ironie à la hai­ne, la voie est par­fois étroi­te. Puis le suc­cès de scè­ne, l’adulation d’un public séduit, pas tou­jours « édu­qué » car socia­le­ment mar­gi­na­li­sé, récep­tif aux idées cour­tes, pour­vu qu’elles soient « drô­les » ; son allian­ce pour la scè­ne avec le juif Élie Semoun dans un duo poli­ti­que­ment « équi­li­bré »; leur rup­tu­re ensui­te ; ses déboi­res liés à ses déri­ves, puis la radi­ca­li­sa­tion dans laquel­le le res­sen­ti­ment tient lieu d’argument idéo­lo­gi­que, à preu­ve cet « anti­sio­nis­me » dont l’ambivalence d’usage (dou­ble dimen­sion : his­to­ri­que et séman­ti­que, dans un jeu per­fi­de mas­quant sa natu­re anti­sé­mi­te) per­met d’euphémiser le rejet des Juifs com­me fau­teurs uni­ver­sels, cau­se de tous les maux du mon­de des reje­tés et sur­tout des frus­trés. D’où le recours à l’antienne du « lob­by juif, » puis à la théo­rie du Com­plot qui per­met d’« expli­quer bien des cho­ses cachées et des mys­tè­res » et d’alimenter cet­te filan­dreu­se notion de « sys­tè­me » qu’on retrou­ve aux extrê­mes, gau­che et droi­te, des idéo­lo­gies. (Lire la sui­te…)


« A Touch of Sin ». Quand la Chine explosera

Chine. A Touch of Sin Un grand film : A Tou­ch of Sin, du Chi­nois Jia Zhanh-Ke – va fal­loir appren­dre le man­da­rin, au moins com­me l’anglais, à l’à-peu-près. Où l’on com­prend que la Chi­ne aus­si est mal bar­rée, tout com­me le mon­de, et acces­soi­re­ment la Fran­ce. Pris qu’ils sont dans la fré­né­sie pro­duc­ti­vis­te et consom­ma­toi­re, les Chi­nois n’ont mis que quel­ques décen­nies à sau­ter dans le pré­ci­pi­ce du « Pro­grès ». Mao se dépla­ce en Fal­con pour effec­tuer, mieux et plus vite, le Grand bond en avant dans le capi­ta­lis­me de choc. La Chi­ne perd son âme dans la reli­gion du ren­de­ment, du cynis­me, de la cor­rup­tion. Donc de la vio­len­ce de plus en plus sau­va­ge. C’est le sujet du film. 

Quatre tableaux com­me les qua­tre sai­sons d’un nou­veau cli­mat, ter­ri­fiant. La Chi­ne, désor­mais, pro­duit aus­si des toma­tes hors-sol, cali­brées et insi­pi­des ; sa cam­pa­gne va s’agglutiner aux mons­truo­si­tés urbai­nes (j’apprends par Télé­ra­ma que six péri­phé­ri­ques entou­rent Pékin, qui gros­sit cha­que année de 250.000 voi­tu­res !) ; sa jeu­nes­se « fout le camp », absor­bée par les modes et les codes occi­den­taux ; le béton bouf­fe la ter­re, les pay­sa­ges, les hom­mes, avi­lis par le pognon et la sexua­li­té mar­chan­de. De même, les ani­maux souf­frent, sont exploi­tés, tor­tu­rés – cet­te scè­ne ter­ri­ble du che­val four­bu et bat­tu sau­va­ge­ment, qui fait pen­ser à Nietz­sche et au Che­val de Turin [Pour­quoi Nietz­sche aujourd’hui ?].

Les ulti­mes et déri­soi­res résis­tants appa­rais­sent sur une estra­de de comé­diens-forains jouant dans la rue une scè­ne d’opéra tra­di­tion­nel. Évi­dem­ment, si le seul trai­te­ment pos­si­ble de cet­te gan­grè­ne est la révol­te indi­vi­duel­le à coups de fusil, de pis­to­let, de cou­teau, de sui­ci­de… on ne don­ne pas cher de l’avenir du mon­de dit civi­li­sé. Ce Soup­çon de péché bute sur un réa­lis­me nour­ri de pes­si­mis­me. Le Tita­nic d’aujourd’hui est un de ces por­te-conte­neurs géants [Voir mon repor­ta­ge de 2006 à bord du « Debus­sy » : Sale temps, mon­dia­li­sa­tion : Et vogue le car­go] que n’effarouchent plus les ice­bergs (ils auront tous fon­du !) et qui, à cha­cu­ne de leurs esca­les débar­quent l’imparable came­lo­te d’un mon­de en train de cre­ver la gueu­le ouver­te. Alors, l’espoir…

A-Touch-of-Sin-Stills-Da-Hai-Jiang-Wu-06-Copyright-Xstream-Pictures-Beijing

Un goût de Taran­ti­no made in Chi­na, le mes­sa­ge poli­ti­que en plus. Le film n’est tou­jours pas sor­ti en Chi­ne… Les DVD y cir­cu­lent pour­tant et la popu­la­ri­té du réa­li­sa­teur y est très for­te.


  • © Ch.- M. Schulz

    « Il fau­drait com­pren­dre que les cho­ses sont sans espoir et être pour­tant déci­dé à les chan­ger. » F. Scott Fitz­ge­rald, Gats­by le magni­fi­que, 1925
    ––––
    « Le plus grand dérè­gle­ment de l’esprit, c’est de croi­re les cho­ses par­ce qu’on veut qu’elles soient, et non par­ce qu’on a vu qu’elles sont en effet. » Bos­suet

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    Philippe Casal,, 2004 - Centre national des arts plastiques

    Phi­lip­pe Casal, 2004 - Cen­tre natio­nal des arts plas­ti­ques - Mucem, Mar­seille

  • Et ça, c’est tentant aussi…

  • La réa­lité vraie n’est jamais la plus manifeste. (Claude Lévi-Strauss)

    La réa­lité vraie n’est jamais la plus mani­fes­te.
    (Clau­de Lévi-Strauss)

  • 2sexpolLa Revue Sexpol ressuscitée !

    Parue de 1975 à 1981, la Revue Sex­pol (sexua­li­té / poli­ti­que), ses 39 numé­ros et 2000 pages ont res­sus­cité par la gra­ce de la numé­ri­sa­tion. Un DVD est désor­mais dis­po­nible, au prix coû­tant de la numé­ri­sa­tion, de la dupli­ca­tion et des frais de port, soit 16 euros avec jaquet­te cou­leur et boî­tier rigi­de ou 11 euros sans. Ren­sei­gne­ments et com­mande en cli­quant ici ou sur la cou­ver­ture du der­nier numé­ro, ci-des­sus. En savoir plus ici sur Sex­pol.
  • « Comme un nuage – 30 ans après Tchernobyl »

    Com­me un nua­ge, album pho­tos et tex­te mar­quant le 30e anni­ver­sai­re de la catas­tro­phe de Tcher­no­byl (26 avril 1986). La sous­crip­tion étant clo­se (vifs remer­cie­ments à tous les contri­bu­teurs !) l’ouvrage est désor­mais en ven­te au prix de 15 euros, fran­co de port. Vous pou­vez le com­man­der à par­tir du bou­ton « Ache­ter » ci-des­sous (bien pré­ci­ser votre adres­se pos­ta­le !)

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    Il s’agit d’un album-pho­to de qua­li­té, à tira­ge soi­gné et limi­té, 40 p. for­mat A4 « à l’italienne ». Les pho­tos, pri­ses en Pro­ven­ce et notam­ment à Mar­seille, expri­ment une vision artis­ti­que sur le thè­me d’« après le nua­ge ». Cet­te créa­tion rejoi­gnait l’appel à l’organisation de « 1.000 évé­ne­ments cultu­rels sur le thè­me du nucléai­re », entre le 11 mars 2016 (5 ans après Fuku­shi­ma) et le 26 avril 2016 (30 ans après Tcher­no­byl).
  • L’argument fon­da­men­tal pour la liberté d’expression est le carac­tère dou­teux de toutes nos croyances (Ber­trand Russel)

    L’argument fon­da­men­tal pour la liber­té d’expression est le carac­tère dou­teux de tou­tes nos croyan­ces. (Ber­trand Rus­sel)

  • montaigne

    Le vrai miroir de nos dis­cours est le cours de nos vies. Mon­tai­gne - Essais, I, 26

    La véri­té est un miroir tom­bé de la main de Dieu et qui s’est bri­sé. Cha­cun en ramas­se un frag­ment et dit que tou­te la véri­té s’y trou­ve. Djalāl ad-Dīn Rūmī (1207-1273)

  • « C’est pour dire » de Gérard Pon­thieu, est mis à dis­po­si­tion selon les ter­mes de la licen­ce Crea­ti­ve Com­mons : Attri­bu­tion - Pas d’Utilisation Com­mer­cia­le - Pas de Modi­fi­ca­tion (3.0 Fran­ce). Pho­tos, des­sins et docu­ments men­tion­nés sous copy­right © sont pro­té­gés com­me tels.
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  • « Si vous ne chan­gez pas en vous-même, ne deman­dez pas que le monde change »

    « Si vous ne chan­gez pas en vous-même, ne deman­dez pas que le mon­de chan­ge »

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