On n'est pas des moutons

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Tricastin : l’usine nucléaire Socatri a été perquisitionnée

Une per­qui­si­tion a eu lieu le 11 juillet dans les locaux de la Soca­tri, filiale d’Areva où s’est pro­duit une fuite de 74 kg d’uranium, dans la nuit du 7 au 8 juillet, sur le site nucléaire du Tri­cas­tin, à Pier­re­latte dans la Drôme. Tout cela en rai­son d’une « ano­ma­lie », si l’on en croit tou­jours la qua­li­fi­ca­tion de l’Autorité de sûreté nucléaire…

L’information a été don­née ce jour par Le Parisien/Aujourd’hui en France et confir­mée à l’agence Reu­ters par une source proche de la gen­dar­me­rie qui a pré­cisé que la Soca­tri avait été per­qui­si­tion­née à deux reprises. Ces per­qui­si­tions ont été menées par des gen­darmes de l’Office cen­tral de lutte contre les atteintes à l’environnement et à la santé publique (OCLAESP), suite à une enquête ouverte par le par­quet de Car­pen­tras, qui, selon Reu­ters, a été saisi par l’Autorité de sûreté nucléaire après l’incident. Des asso­cia­tions éco­lo­gistes ont aussi déposé plainte, ainsi qu’une habi­tante d’une com­mune proche de Bollène.

Aidés par les forces de l’ordre, les gen­darmes de l’OCLAESP ont saisi des archives et de la docu­men­ta­tion dans le bureau du direc­teur, selon Le Parisien/Aujourd’hui en France. Le quo­ti­dien explique que « les enquê­teurs cherchent à savoir si la pro­cé­dure légale a bien été res­pec­tée ou si des infor­ma­tions ont été dis­si­mu­lées ». Le res­pon­sable du site doit en effet signa­ler le plus rapi­de­ment tout inci­dent de nature à por­ter atteinte à la santé ou à l’environnement. Or, il est apparu que plu­sieurs heures (entre trois et une dou­zaine) se sont écou­lées entre la décou­verte de la fuite et l’alerte des auto­ri­tés locales, notam­ment de la préfecture.

Le jour­nal pré­cise que les enquê­teurs se sont éga­le­ment ren­dus en début de semaine au siège de l’Autorité de sûreté nucléaire de Lyon (dont l’usine de Tri­cas­tin dépend) afin de se faire remettre des docu­ments pour recou­per les décla­ra­tions du direc­teur du site – qui a d’ailleurs été rem­placé depuis.

Des mesures d’interdiction mul­tiples concer­nant l’eau, la pêche, l’arrosage, l’agriculture, les bai­gnades ont été prises dans les jours sui­vant l’accident qui, cepen­dant, était classé de niveau 1 – « Ano­ma­lie » – par l’Autorité de sûreté nucléaire. Celle-ci a été som­mée de revoir ce clas­se­ment par plu­sieurs asso­cia­tions éco­lo­gistes et la CRIIRAD. De son côté, Jacques Repus­sard, direc­teur géné­ral de l’IRSN (Ins­ti­tut de radio­pro­tec­tion et de sûreté nucléaire), dépen­dant des ministres de la Défense, de l’Environnement, de l’Industrie, de la Recherche et de la Santé, rap­pe­lait le 22 juillet sur France Inter qu’il « était cou­rant que l’ASN soit ame­née à reclas­ser un évé­ne­ment nucléaire ».

Cette ques­tion du clas­se­ment ne doit pas être consi­dé­rée comme for­melle. D’abord, elle se doit de reflé­ter autant que pos­sible la réa­lité des situa­tions anor­males, très par­ti­cu­liè­re­ment dans ce domaine. Ensuite, comme rap­pelé hier dans nos com­men­taires, elle condi­tionne les actions ulté­rieures (qua­li­fi­ca­tion en acci­dent du tra­vail, par exemple) enga­gées par les dif­fé­rentes vic­times des acci­dents nucléaires. C’est le cas, pré­ci­sé­ment, des tra­vailleurs conta­mi­nés le 23 juillet dans le réac­teur n°4 de la cen­trale du Tri­cas­tin, conta­mi­na­tion dont l’exploitant, EDF, s’est empressé de mini­mi­ser les conséquences.

Rap­pe­lons au pas­sage qu’Électricité de France est actuel­le­ment en passe de prendre le contrôle finan­cier – à 15,7 mil­liards d’euros – du groupe d’énergie nucléaire bri­tan­nique, Bri­tish Energy. Avec, à la clé, le mar­ché des futures cen­trales… C’est (pour) dire les enjeux et situer les pres­sions de com­mu­ni­ca­tion dont les niveaux, à n’en pas dou­ter, doivent pour le coup sur­pas­ser ceux de l’échelle Ines.



TRICASTIN / ROMANS / SAINT-ALBAN : opacité dans la «transparence»

De « légères traces de conta­mi­na­tion sans consé­quence sur la santé » ont été consta­tées ven­dredi soir sur 15 sala­riés d’entreprises sous-traitantes ayant tra­vaillé sur le site de la cen­trale nucléaire de Saint-Alban (Isère). L’annonce a été faite ce lundi 21 par EDF. Cet évé­ne­ment vient s’ajouter aux deux fuites d’uranium enre­gis­trées sur des sites du groupe Areva, celui de FBFC à Romans-sur-Isère (Drôme) et Soca­tri au Tri­cas­tin (Vau­cluse). à ceux qui ont affecté ces der­niers jours les sites de Tri­cas­tin et de Romans. Le débat sur la sécu­rité nucléaire se trouve bel et bien relancé.

Que pen­ser ? Que l’ « élec­tri­cien » – cette fois il s’agit d’une des cen­trales d’Électricité de France – se dépêche len­te­ment d’annoncer l’événement, sacri­fiant à la reli­gion de la sainte-Transparence. Il faut dire qu’il y avait le week-end entre la consta­ta­tion des faits et leur annonce. Pour­quoi ce délai ? Il n’aura pas été de trop pour accom­mo­der la « com’ de crise », pré­pa­rer un argu­men­taire média-compatible, limi­ter autant que pos­sible l’effet « loi des séries » si chère aux jour­na­listes. Bref mini­mi­ser l’affaire en « assu­mant », pour le peu que l’Autorité de sûreté nucléaire joue­rait aussi le jeu. Ce qu’elle s’est empres­sée de faire en ne s’empressant pas d’invoquer, cette fois, la fameuse échelle Ines. « Sur­ex­po­si­tion, même minime, de 15 tra­vailleurs »… ça va cher­cher quel éche­lon ? N’y pen­sons pas !

Dieu merci, ces manques de chance se pro­duisent au beau milieu de l’été, en pleine insou­ciance esti­vale. Mais, sait-on jamais ?, le contexte vire à la crise ram­pante et les risques média­tiques ne sont pas négli­geables. D’ailleurs ça jase beau­coup plus que prévu pour une banale « ano­ma­lie de niveau 1 »… Voyez ces blogs incon­trô­lables, et par­fois fort cré­dibles et fré­quen­tés…, comme « C’est pour dire » et ses plus de 8.000 visites en à peine deux jours (20 et 21 juillet)…

La ques­tion posée par ce nou­vel évé­ne­ment est expli­ci­te­ment celle des « tra­vailleurs exté­rieurs », sala­riés d’entreprises sous-traitantes char­gés des opé­ra­tions les plus dan­ge­reuses – la preuve – pour les­quelles EDF a choisi depuis long­temps de ne plus expo­ser ses propres sala­riés. Trop ris­qué et emmer­dant, rap­port aux syn­di­cats et autres CHSCT (Comi­tés d’hygiène, de sécu­rité et des condi­tions de tra­vail), sans par­ler des méde­cins du tra­vail, cepen­dant sala­riés d’EDF.

Donc, ces quinze mer­ce­naires « inter­ve­naient sur un chan­tier de main­te­nance, dans le cadre de la visite décen­nale en cours sur l’unité de pro­duc­tion N°2 » (com­mu­ni­qué d’EDF). Ils tra­vaillaient en zone nucléaire, là où l’on ne reste que quelques minutes, voire quelques secondes, le temps de ser­rer ou des­ser­rer un bou­lon et de « prendre sa dose » annuelle. Mais, quand on a besoin de croû­ter et faire croû­ter les siens, on sera ten­ter de tri­cher avec les dosi­mètres. Et puis, le patron ne sera pas trop regar­dant non plus sur la fré­quence d’intervention de ses sala­riés en zone dan­ge­reuse. Qui les contrôle, d’ailleurs ? – si contrôle il y a…

Des faits comme ceux de Saint-Alban/Saint-Maurice sont plu­tôt cou­rants, sans faire le plus sou­vent l’objet de com­mu­ni­ca­tion déli­bé­rée ou sans paraître dans les médias. Cette fois, à cause du « cli­mat », EDF a dû parer à toute éven­tua­lité. L’électricien conclut l’affaire ainsi : « Les inter­ve­nants ont été orien­tés vers le ser­vice médi­cal du site afin de pro­cé­der à des contrôles com­plé­men­taires. Les résul­tats de ces contrôles montrent des traces de conta­mi­na­tion internes toutes infé­rieures au cen­tième de la limite régle­men­taire. Au vu de ces résul­tats, le ser­vice médi­cal n’a pres­crit aucun suivi par­ti­cu­lier, les per­sonnes ont donc rega­gné nor­ma­le­ment leur domi­cile à l’issue de leur jour­née de tra­vail ».[…] « Une ana­lyse tech­nique appro­fon­die est en cours pour iden­ti­fier la cause de cette légère contamination ».

Ce soir sur France Inter (Le Télé­phone sonne), Jacques Repus­sard, direc­teur géné­ral de l’IRSN (Ins­ti­tut de radio­pro­tec­tion et de sûreté nucléaire), dépen­dant des ministres de la Défense, de l’Environnement, de l’Industrie, de la Recherche et de la Santé, a déclaré que l’usine Soca­tri, filiale d’Areva où s’est pro­duit la fuite d’uranium, n’employait pas de sous-traitants. Infor­ma­tion démen­tie hier ici-même par le témoi­gnage de « Florent » : « Je tra­vaille pour l’entreprise sous-traitante de l’entreprise qui à décro­ché le pro­jet de super­vi­sion res­pon­sable de la fuite à SOCATRI. Si vous m’avez suivi on est les sous-traitants des sous-traitants. » (Voir dans les com­men­taires à l’article « TRICASTIN. Rap­pel aux fon­da­men­taux et au bon usage de l’échelle Ines »).

On ne peut pas tout connaître du Laby­rinthe nucléaire. La trans­pa­rence réerve bien des zones d’opacité.


TRICASTIN. Rappel aux fondamentaux et au bon usage de l’échelle Ines

Puisque c’est ainsi, je la sors « mon » échelle, celle au joli nom d’Ines (Inter­na­tio­nal Nuclear Event Scale) qui désigne la Rich­ter du nucléaire. Cette échelle a valeur uni­ver­selle pour mesu­rer la gra­vité d’un évé­ne­ment nucléaire. Gen­darme du sec­teur, en France, l’Autorité de sûreté nucléaire (ASN) s’y réfère. Un gen­darme d’ailleurs très juge et par­tie, qui s’est mon­tré bien indul­gent pour ce qui est de l’accident de Tri­cas­tin en le clas­sant d’« auto­rité » au niveau 1. C’est-à-dire au plus basique niveau de l’anomalie. Or, les propres cri­tères de clas­si­fi­ca­tion four­nis par l’ASN montre qu’il y a eu « acci­dent » à Tri­cas­tin (niveau 4) ou, à la limite, « inci­dent grave » (niveau 3). Voyons le tableau de clas­si­fi­ca­tion de l’ASN, extrait d’un docu­ment de deux pages télé­char­geable ici (PDF, 80 Ko).

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Docu­ment de l’ASN (clic droit pour agrandir)

On voit donc que dans la colonne « Consé­quences à l’extérieur du site », le niveau 4 indique « Rejet mineur : expo­si­tion du public de l’ordre des limites pres­crites ». Au « mieux » des don­nées four­nies (rejet de 75 kg d’uranium, tout de même, et non plus 300 kg selon les chiffres avan­cés par le seul exploi­tant, la Soca­tri – qui donc contrôle ces don­nées, qui les recoupe ?), la clas­si­fi­ca­tion pour­rait être au mini­mum de niveau de gra­vité 3…

Mais l’ASN a décrété 1. Et le chœur des répé­ti­teurs d’entonner l’air du Un : l’ensemble des médias paten­tés et, en écho, le ministre Bor­loo ainsi que Mme Areva, Anne Lau­ver­geon – l’un et l’autre trop contents de s’appuyer sur cette béquille pour atté­nuer la gra­vité de la situa­tion et clai­ron­ner l’autre tube de cir­cons­tance, celui de la Transparence.

Il ne s’agit pas de jouer les alar­mistes. Infor­mer devrait suf­fire. On en est loin. Exemple avec Libé­ra­tion du jour [samedi 19] qui, mal­gré sa Une tapa­geuse et ses trois jour­na­listes sur le coup, ne dégage aucune infor­ma­tion de pre­mière main recou­pant les don­nées offi­cielles : pas le moindre ingré­dient de contre-enquête de ter­rain. Ter­rain trop conta­miné pour les fan­tas­sins de l’info ? Ne serait-on pas mieux servi si l’accident avait eu lieu, met­tons à la cen­trale bul­gare de Kos­lo­duy, plus à l’abri du redou­table lob­bying hexagonal ?

Même la Crii­rad semble au ralenti : rien de neuf sur son site depuis le 11 juillet, seule­ment quelques appa­ri­tions feu­trées de res­pon­sables à la télé…

Les Verts étant… au vert et Domi­nique Voy­net en apnée (son blog s’arrête au 7 juillet), à part Sor­tir du nucléaire et Green­peace, le bou­le­vard paraît dégagé pour faire pas­ser l’affaire Tricastin-Romans au cha­pitre cou­rant des pertes et profits.


TRICASTIN. Et Mme Areva but l’eau du lac…

Je vous épargne la photo AFP style « le pré­fet aux champs », pré­fé­rant sa légende, bien plus par­lante : « La pré­si­dente d’Areva, Anne Lau­ver­geon, boit l’eau d’un lac prêt du site du Tri­cas­tin, ven­dredi 18 juillet, pour prou­ver que l’incident nucléaire n’a pas eu d’incidence sur l’environnement. »

Tailleur gris perle, bru­shing qui le vaut bien, la patronne d’Areva a ainsi fait don de son corps à la science nucléaire – la fameuse preuve. Ce serait plus fort encore si elle déci­dait d’habiter dans le rayon des cinq kilo­mètres autour des ins­tal­la­tions de Tri­cas­tin et de leurs pou­belles nucléaires. Habi­ter là et donc boire l’eau des puits ; prendre des douches des mêmes sources si pures ; man­ger du bon pois­son des rivières, accom­modé aux légumes si verts des riches terres locales ; faire son jog­ging sur les berges du canal ; et tout le reste comme les indi­gènes… Ça me rap­pelle lorsque Jean Giono, pro­tes­tant en 1961 contre l’installation du CEA (Com­mis­sa­riat à l’énergie ato­mique) à Cada­rache, en face de Manosque, ques­tion­nait sur ce registre : mais si « tout ça » est si inof­fen­sif, que ne l’installe-t-on dans les jar­dins de l’Élysée ?

Pour­tant la dame Lau­ver­geon, der­rière son sou­rire télé-guidé, ne sem­blait pas en mener si large… Trois séries d’incidents en si peu de temps et autour des mêmes lieux, voilà qui ne redore guère le bla­son écorné du nucléaire – pour­tant remonté à la bourse des alter­na­tives au baril si sale et si cher… Et son cou­plet en langue morte sur la si fameuse et arlé­sienne Trans­pa­rence… Tan­dis que les alertes sonnent douze heures après coup… que les rive­rains pataugent comme ils peuvent dans les don­nées obs­cures de la com’ la plus sus­pecte… Paroles puis­santes de Mme Areva au 20 heures de France 2 : « Alors, si à chaque fois qu’on est trans­pa­rent on sus­cite une inquié­tude colos­sale… euh-euh-euh… ça pose pro­blème ». En effet. Et gare à l’abus de trans­pa­rence, qui rap­pelle le si fameux « plus blanc que blanc » d’un cer­tain Coluche qui, lui, nous fai­sait vrai­ment marrer.


Alerte radioactive à Tricastin : niveau de com’ maximum

Tri­cas­tin, ses quatre réac­teurs, ses Trois-Châteaux, ses deux tours d’évaporation (Euro­dif, enri­chis­se­ment de l’uranium) et la Soca­tri, filiale d’Areva dont une cuve d’effluents radio­ac­tifs a débordé jeudi ou ven­dredi, on ne sait trop… Inci­dent ou acci­dent ? Les « auto­ri­tés » pèsent les mots au tré­bu­chet de la com’. Sur­tout les mots. Car pour l’uranium échappé dans la nature, il y fau­drait une bas­cule : 360 kilos d’uranium, ensuite rame­nés à 75, le tout dilué dans 30 m3, ou bien 6… Bref, ça ne fait jamais que 12 grammes par litre, trois fois rien pour ainsi dire – on ne va pas chi­po­ter et en faire un fro­mage. D’ailleurs il n’y a rien à redou­ter pour la santé des rive­rains, clai­ronnent les auto­ri­tés qui, sans craindre la contra­dic­tion, inter­disent loca­le­ment la consom­ma­tion d’eau et l’arrosage, la pêche, la consom­ma­tion de pois­son et la bai­gnade ! Cet inci­dent tombe d’autant plus mal qu’il coïn­cide avec l’annonce par Sar­kozy de la construc­tion en France d’un deuxième réac­teur EPR.

L’affaire est tel­le­ment mino­rée qu’elle a été clas­sée (auto­clas­sée) par l’Autorité de sûreté nucléaire (ASN) au niveau 1 de l’échelle dite « Ines », la Rich­ter du nucléaire qui va de 0 (tout baigne) à 7 (Tcher­no­byl). Mais à y regar­der de près, concer­nant le dys­fonc­tion­ne­ment de Tri­cas­tin, l’échelle devrait plu­tôt indi­quer le niveau 3, voire 4. Voyons les cri­tères cor­res­pon­dant :
– niveau 3 > « Très faible rejet : expo­si­tion du public repré­sen­tant une frac­tion des limites pres­crites »
– niveau 4 > « Rejet mineur : expo­si­tion du public de l’ordre des limites prescrites »

Autre bizar­re­rie, rele­vée par la Crii­rad (Com­mis­sion de Recherche et d’Information Indé­pen­dantes sur la Radio­ac­ti­vité, basée à Valence dans la Drôme, aux pre­mières loges), les contra­dic­tions entre les heures avan­cées pour dater l’événement : lundi vers 23 heures, selon l’IRSN (Ins­ti­tut de radio­pro­tec­tion et de sûreté nucléaire), ou mardi matin à 6 heures 30, selon les pré­fec­tures de la Drôme et du Vau­cluse ? Cafouillages ou embar­ras condui­sant à allon­ger les délais d’alerte d’une dou­zaine d’heures !

politis_1010.1215677286.jpgLa même Crii­rad relève aussi l’astuce de com’ consis­tant à uti­li­ser « l’unité de masse au lieu de l’unité de mesure de l’activité (le bec­que­rel) », ce qui « ne rend pas compte de l’ampleur de la fuite. » […] « qui a conduit à un rejet dans l’environnement plus de 100 fois supé­rieur à la limite annuelle. »

« Il est utile, ajoute le com­mu­ni­qué de la Crii­rad, de com­pa­rer le rejet acci­den­tel aux limites annuelles que doit res­pec­ter la Socatri. »

Hier mer­credi, la com’ des auto­ri­tés por­tait sur des chiffres à la baisse. Le rejet ne serait plus de 360 kg mais de 75 kg. Sur la base de ces nou­velles don­nées (qui res­tent à pré­ci­ser), la Crii­rad conclut :

« 1/ que le rejet a dépassé d’un fac­teur 27 ( !) la limite maxi­male annuelle […] ;

« 2/ que le rejet, effec­tué sur quelques heures, a dépassé d’un fac­teur 161 ( !) la limite maxi­male mensuelle.

« Les com­men­taires sur le dépas­se­ment de la limite d’activité volu­mique res­tent inchan­gés : la limite régle­men­taire a été pul­vé­ri­sée : concen­tra­tion de plus de 300 000 Bq/l pour une limite maxi­male de 50 Bq/l. »

Notons que parmi les quo­ti­diens régio­naux, seuls Midi Libre et Vau­cluse matin ont fait leur man­chette de l’événement; la Pro­vence réser­vant la sienne aux « confi­dences de Carla Sar­kozy », sujet autre­ment jour­na­lis­tique. Poli­tis, de son côté, n’a pas man­qué de flair avec son pro­chain numéro qui va accom­pa­gner la manif des anti­nu­cléaires, samedi à Paris.

À consul­ter : les sites de :

la Crii­rad

l’Autorité de sûreté nucléaire


Tchernobyl. La terreur par le Mensonge

Tcher­no­byl, 26 avril 1986. Un avant et un après. Une nou­velle donne poli­tique, éco­no­mique, éco­lo­gique, humaine. Et chro­no­lo­gique. Comme pour Jésus-Christ, sur un tout autre registre et pour ceux qui s’y réfèrent, on devra mar­quer le temps de cette borne noire. Avant ou après T-86.

Nous sommes en l’an 20 après T-86.

Voilà vingt ans que s’est pro­duit ce drame sans pré­cé­dent dans l’Histoire. Vingt ans de souf­frances pour des mil­liers de vic­times du « sida nucléaire ». Vingt ans de men­songes aujourd’hui à peine écor­nés. Ainsi ces films, pho­tos, témoi­gnages, articles, docu­ments qui com­mencent à sor­tir du noir absolu, abso­lu­tiste. Timide levée du voile – noir –, qu’une omerta, farou­che­ment, main­tient en ses quatre coins. Pou­voirs de l’argent, de la Tech­no­lo­gie comme rap­port tota­li­taire au monde, clas­se­ment de l’humain comme sous-valeur. Si timide, en terme de conscience uni­ver­selle, cette levée du voile demeure sym­bo­lique. Certes, elle per­met de mettre cartes sur table. Pour une par­tie de poker menteur.

Dans la quin­zaine pré­cé­dant l’anniversaire de l’accident, la télé fran­çaise a notam­ment dif­fusé cinq ou six films remar­quables. Mais pour les couche-tard, sur des chaînes secon­daires. Rien sur TF1, certes. Ni sur France 2, hélas – si j’ai bien lu les pro­grammes. France 3 a dif­fusé « La Bataille de Tcher­no­byl » [de Tho­mas John­son, excellent], mais à 23 heures 20.

Arte aussi a livré une soi­rée « théma » : deux docu­men­taires remar­quables, notam­ment celui de Wla­di­mir Tcher­koff, « Le Piège ato­mique ». On y croise, les yeux dans les yeux – et c’en est à pleu­rer – le peuple des vic­times, pié­gées, oui, comme des rats, dans cette démence idéo­lo­gique, tech­ni­ciste et pour tout dire abso­lu­tiste. Sur les terres rava­gées à jamais – presqu’une moi­tié de la France qui serait conta­mi­née ! –, quelques pay­sans ont refusé de par­tir, ou sont reve­nus. Telle cette pay­sanne bié­lo­russe en blouse fleu­rie. Elle sur­vit avec son unique vache dans sa cam­pagne qu’elle conti­nue à trou­ver si belle. Tel ce petit père de 80 ans à large cas­quette, au teint gris et au récit déses­péré et poi­gnant : « On a eu le socia­lisme, le com­mu­nisme… main­te­nant c’est « ça »! Je peux vous dire : En quatre-vingts ans, je n’ai pas connu huit jours heu­reux ! » Et de remer­cier l’équipe de cinéma de lui avoir rendu visite…

Le film, ensuite, fait témoi­gner des « liqui­da­teurs », pro­los et sol­dats réqui­si­tion­nés pour domp­ter le monstre. Il y en eut entre 500.000 et 800.000 (pas de chiffres offi­ciels, pas de sta­tis­tiques, tout dans le Secret et le Men­songe). Ils y allèrent, à la pelle, pous­ser dans le gouffre les débris pro­je­tés d’uranium ou de gra­phite. Radia­tions plein pot, pro­tec­tions déri­soires, incons­cience, abné­ga­tion et héroïsme mêlés. Par­fois arro­sés de vodka – « ça pro­té­geait! ». Quatre-vingt dix secondes au pas de course, tem­pé­ra­ture + 100°. Perte des repères tem­po­rels, ils res­taient sou­vent plu­sieurs minutes. Goût de métal dans la bouche, les dents comme dis­pa­rues. Il fal­lait bien ! Même les robots ne tenaient pas le coup : tous grillés en quelques minutes !

Ils racontent l’enfer, pleurent au sou­ve­nir de leurs copains morts. N’en veulent à per­sonne, dans une appa­rente séré­nité. Ils ont tou­ché l’équivalent d’une cen­taine d’euros. Et une médaille. L’un d’eux, en fau­teuil rou­lant, le souffle court, répète à plu­sieurs reprises « C’était il y a long­temps et ce n’est pas vrai ».

On verra aussi ces enfants aux regards graves de vieux, atteints de can­cers, le cou dif­forme ou alors mal­for­més parce que conçus après T-86. Enfants mons­trueux de Tcher­no­byl à qui manquent un bras, une jambe, ou affu­blés de becs de lièvre – pour ce qui est du visible. Ex-physicien du nucléaire revenu de toutes ses illu­sions tech­ni­cistes, aujourd’hui engagé contre l’atome, Vas­sili Nes­te­renko avance des chiffres : 23% d’enfants d’un seul vil­lage atteints de cata­racte ou de cécité, 85% de pro­blèmes car­diaques, de gas­trites, d’ulcères…

Mais, pour la fin de cette Théma,  le « meilleur » était à venir sous la forme annon­cée d’un « débat ». Le jour­na­liste alle­mand de la chaîne se trou­vait face à un dénommé Jean-Bernard Ché­rié, pré­senté comme « délé­gué de l’IRSN pour EUROSAFE » – donc, ça devait être un impor­tant, un ponte… En fait, le pro­to­type même du technocrate-à-langue-de-bois, espèce non appe­lée à muter, même sous hautes radia­tions. Rien à tirer de cet aimable entre­tien entre gens poli­cés. Sauf l’injure por­tée aux témoi­gnages pré­cé­dents et, par delà, aux vic­times pas­sées, actuelles et à venir de la catas­trophe T-86. Une injure non-voulue, certes. Juste l’ordinaire parole froide, sans chair, des chantres du Progrès.

Ce type, payé par le Sys­tème nucléo­crate saurait-il recra­cher autre chose que son jar­gon de per­ro­quet embrouillassé ? Mais à consi­dé­rer son dis­cours non ver­bal – corps rigide, langue sèche et expres­sions ensu­quées –, on pou­vait, sous l’absence de convic­tion, devi­ner chez ce lar­bin si mal à l’aise une pro­bable souf­france interne. Le prix à payer (com­bien, au fait ?) pour la parole non libre, celle de « la voix de son maître ».

Une ex-députée sovié­tique et ex-ingénieure du nucléaire, a trouvé la formule-choc : Le plus grave, dit-elle en sub­stance dans l’un des docu­men­taires, ce n’est pas le césium 137 , ni le plu­to­nium 239, c’est le M-86, le Men­songe de Tcher­no­byl. Rele­vons en pas­sant que ledit Men­songe – sans doute aussi vieux que l’humanité et, dans sa forme moderne, aussi vieux que la poli­tique – est à la fois consé­quence et cause de la catas­trophe. C’est bien le Men­songe poli­tique, éta­tique, névro­tique du sta­li­nisme ago­ni­sant qui a engen­dré la fatale réac­tion en chaîne. Pro­duire, pro­duire, pro­duire ! Et d’abord au pro­fit du sys­tème militaro-industriel, héri­tier du « gos­plan » léni­niste. Hors de quoi, point de salut. Exit l’individu, vive la don­née chif­frée, brute, bru­tale, assas­sine. Ce régime avait déjà sacri­fié des mil­lions d’êtres ; il n’allait tout de même pas se gêner pour quelques mil­liers d’autres !

Comme le ver dans la pomme, le Men­songe avait pourri le fruit amer du sta­li­nisme. Les ingé­nieurs de Tcher­no­byl igno­raient les para­mètres réels du fonc­tion­ne­ment des ins­tal­la­tions car les concep­teurs – mili­taires ou au ser­vice de l’armée – les gar­daient sous le bois­seau du secret d’État. Nous étions tou­jours en « guerre froide », en dépit de Gor­bat­chev. Tan­dis que le cow-boy Rea­gan rêvait de sa « guerre des étoiles ». La cen­trale de Tcher­no­byl  – quatre réac­teurs, pré­vue pour douze ! – était cen­sée pro­duire du cou­rant, certes, mais à base de plu­to­nium et pour nour­rir les ogives nucléaires poin­tées sur l’Occident. Le direc­teur de la cen­trale était un appa­rat­chik; son adjoint rêvait de gagner quelques galons. L’expérience qu’il allait mener devait lui assu­rer une pro­mo­tion. Car elle n’avait pas pu être conduite avant la mise en ser­vice du réac­teur, vieux seule­ment de deux ans. Ce Dr Fola­mour alla donc au bout de ses désirs de pou­voir, en dépit des objec­tions de ses proches col­la­bo­ra­teurs inquiets des manœuvres ordon­nées à l’encontre de la sûreté. [Il fut l’un des rares sur­vi­vants de l’équipe sur place, il est mort après quelques années de prison].

Autre face du M-86 : sa variante poli­tique qui s’évertua, si l’on ose dire, à taire la ter­rible réa­lité. Gor­bat­chev lui-même ne fut averti de la gra­vité de la situa­tion que 48 heures après l’explosion! Ce qui ne l’empêcha pas, sans doutre aussi au nom de la « Glas­nost », de main­te­nir les fameuses céré­mo­nies sovié­tiques du 1er mai. Les­quelles, par un soleil radieux, expo­sèrent à l’invisible nuage mor­ti­fère des cen­taines de mil­liers de Russes, d’Ukrainiens et de Bié­lo­russes. Sans par­ler, notam­ment, de ces autres mil­liers de Fran­çais qu’un autre – le même, en réa­lité – Men­songe d’État, avait empê­chés de se mettre à l’abri, comme ils auraient dû ! J’en fus, ainsi que ma blonde et notre petite der­nière, de quelques mois. Le ciel était sans doute aussi bleu qu’à Mos­cou ou à Kiev et Minsk. Nous avons déjeuné sur la ter­rasse, rejoints par un copain de pas­sage. Belle journée !

On savait bien, cette his­toire d’accident dans une loin­taine cen­trale nucléaire… Mais les infos cou­laient, ras­su­rantes, comme le long et pai­sible fleuve de l’intox. Ce même fleuve infer­nal, ce Léthé chargé de mort qui, tou­jours, aujourd’hui, menace nos vies car il irrigue de son poi­son nos fra­giles, cupides et cou­pables sys­tèmes média­tiques ! C’est notam­ment de là que date mon credo ren­forcé en un jour­na­lisme du doute métho­dique. Ne rien croire qui ne soit véri­fié, recoupé, deux fois, trois plu­tôt, et même plus ! Et se méfier des sources aussi appa­rem­ment lim­pides qu’un nuage radioactif.

De ce côté-ci de la vertu poli­tique, oeu­vraient une bande de poli­ti­ciens enivrés du pou­voir nou­veau : 1986, pre­mière coha­bi­ta­tion, Chi­rac et sa clique aux affaires depuis le 20 mars : Charles Pas­qua (inté­rieur), Michèle Bar­zac (santé publique), Alain Cari­gnon (envi­ron­ne­ment), Alain Made­lin (indus­trie et recherche) et Fran­çois Guillaume (agri­cul­ture). On n’allait tout de même pas gâcher la fête pour quelques bec­que­rels ! Le Secret fut convo­qué. Silence radio jusque sur les télés et jour­naux domi­nants. Sauf pour la météo et Bri­gitte Simo­netta, inno­cente nunuche ras­su­rant le peuple de France : seul de toute l’Europe, il était abrité par le bien­veillant anti­cy­clone des Açores !

Le 6 mai, une semaine après la catas­trophe, Fran­çois Guillaume déclare : « Le ter­ri­toire fran­çais, en rai­son de son éloi­gne­ment, a été tota­le­ment épar­gné par les retom­bées de radio­nu­cléides consé­cu­tives à l’accident de Tcher­no­byl ». Le patron des agri­cul­teurs pro­duc­ti­vistes avait choisi et le gou­ver­ne­ment avec lui : prio­rité au lait et à la salade !, pro­tec­tion des reve­nus agri­coles. Même sens huma­ni­taire, avec onc­tion « scien­ti­fique », exprimé par celui qui allait deve­nir le plus fameux des garde-barrières, le pro­fes­seur Pelllerin…

L’économie d’abord. Après on ver­rait bien. D’ailleurs, on a vu. Pell­le­rin, Guillaume et tous les autres conju­rés de l’omerta s’en sont remis comme d’une grippe. A côté de quoi, pour­tant, l’affaire du sang conta­miné pour­rait ne sem­bler qu’une bluette (bien que non négli­geable, cela va sans dire).

Le Men­songe tou­jours. Celui des médias mou­ton­niers, empor­tés dans le même élan cré­dule. Je parle des médias domi­nants, pas des feuilles éco­lo­gistes (mais je crois bien que La Gueule ouverte avait déjà cessé de paraître), ni de ces scien­ti­fiques qui se mobi­li­sèrent, tels ceux qui fon­dèrent alors la CRIIRAD (labo­ra­toire indé­pen­dant ins­tallé à Valence) comme contre-pouvoir scien­ti­fique aux assauts de la com­mu­ni­ca­tion éta­tique corrompue.

Ren­dons à César, en l’occurrence Jean-Claude Bour­ret d’avoir été l’un des tout pre­miers jour­na­listes de média domi­nant (TF1) à dou­ter du credo offi­ciel. C’est lui qui – de retour d’Italie où des mesures de pro­tec­tion publique avaient été prises – invita le Pell­le­rin en direct et, l’ayant placé face à Monique Serré, cher­cheuse au CNRS, abou­tit à faire appa­raître sa filou­te­rie de contre­ban­dier pseudo scien­ti­fique. On était déjà le 10 mai, la dupe­rie d’État durait depuis quinze jours.

Men­songe. Les balises de toutes les cen­trales et ins­tal­la­tions nucléaires, ainsi que celles de cer­taines casernes de pom­piers (comme à Ajac­cio) s’étaient déclen­chées, accu­sant des taux de radio­ac­ti­vité dix fois supé­rieurs à la nor­male ! Pré­fets, ministres, pre­mier ministre: tous savaient ! Mit­ter­rand avait-il été réel­le­ment informé de ces niveaux anor­maux de radio­ac­ti­vité ? On ne sait trop.

Et viennent alors péro­rer devant micros et camé­ras les Bar­zac (Michèle, ministre de la santé !), les Made­lin (Alain, ministre de quoi déjà ?, de l’industrie pardi !) assu­rant tout sou­rire de VRP qu’on pou­vait consom­mer fruits et légumes en toute sécu­rité. [Je ne peux me pri­ver de rap­pe­ler que c’est de ce même Made­lin qu’est sorti le fameux apho­risme selon lequel « la nature sait tou­jours répa­rer les erreurs humaines »… C’est vrai, après tout : il suf­fira de 25.000 ans au plu­to­nium 239 répandu autour de Tcher­no­byl pour perdre la moi­tié de sa nocivité !]

Men­songe encore, tou­jours. Tcher­no­byl n’était pas la vieille­rie dépas­sée que l’occident s’est com­plu à déni­grer. C’était une cen­trale moderne, récente (le réac­teur 4 fonc­tion­nait depuis deux ans), per­for­mante – au sens des dogmes tech­ni­cistes. Avec des défauts qui, une fois iden­ti­fiés, s’avéraient gérables – tou­jours selon les mêmes dogmes. Pas plus dan­ge­reuse que les autres, au fond. Pas moins non plus. Voilà jus­te­ment ce qu’il fal­lait se refu­ser à admettre, sous peine de remettre en cause le tout nucléaire alors triom­phant (sor­tie de choc pétrolier).

Les occi­den­taux optèrent alors pour une cri­tique tech­nique de la filière RBMK (Reak­tor Bol­choi Mochtch­nosti Kanalni), consi­dé­rée comme bien infé­rieure à la filière amé­ri­caine Wes­tin­ghouse géné­ra­li­sée dans le « rest of the world » et notam­ment en France (52 réac­teurs de ce type aujourd’hui). Pour­tant, le 28 mars 1979,  l’un des plus impor­tants acci­dents de l’histoire de l’énergie élec­tro­nu­cléaire s’est pro­duit dans la cen­trale nucléaire de Three Mile Island, en Penn­syl­va­nie, aux Etats-Unis. Fonc­tion­nant depuis trois mois, le cœur du réac­teur numéro 2 a fondu et a été mis défi­ni­ti­ve­ment hors ser­vice. Il s’en est fallu d’une heure pour que l’enceinte de confi­ne­ment n’explose, pro­vo­quant un Tcher­no­byl américain !

Ce « miracle » a aussi per­mis aux nucléo­crates de for­ger un men­songe de plus : celui concer­nant la fameuse enceinte de confi­ne­ment d’un mètre d’épaisseur. Cette cloche de béton en prin­cipe her­mé­tique – en fait, la plu­part deviennent poreuses en vieillis­sant ! – n’existant pas dans les ins­tal­la­tion type RBMK, l’argument en fut tiré d’une écra­sante supé­rio­rité des cen­trales occi­den­tales. Argu­ment illu­sion­niste : EDF et les orga­nismes de sûreté ont tous inté­gré dans leurs scé­na­rios de catas­trophe l’hypothèse de l’explosion de cette enceinte en cas de fusion du cœur d’un réac­teur (pro­duc­tion incon­trô­lée d’hydrogène déton­nant). On sait aussi que les­dites enceintes ne résis­te­raient ni à un séisme impor­tant, ni à une attaque ter­ro­riste du genre 11 sep­tembre 2001.

Quant à Tcher­no­byl, les Sovié­tiques, bien sûr, acca­blèrent les res­pon­sables tech­niques locaux. Erreurs humaines contre erreurs tech­niques. Un point par­tout et le sys­tème politico-nucléaire était sauf. Un accord, à base de secret, fut même conclu lors de l’officielle confé­rence tenue à huis clos à Vienne en août 1986 : taire la réa­lité pour « ne pas affo­ler les popu­la­tions » ! Ce qui, en nov­langue (de bois), de Mos­cou à Paris, Washing­ton, Vienne tra­dui­sait une seule et même obses­sion : pré­ser­ver à tout prix le credo nucléaire, sa reli­gion scien­tiste et capi­ta­liste (le gros mot), ses papes inqui­si­teurs de l’internationale mensongère.

C’est ainsi que de cette confé­rence, sous la hou­lette de l’Agence inter­na­tio­nale de l’énergie ato­mique (AIEA), pré­si­dée par Hans Blix – on le retrou­vera plus tard en Irak en ver­sion sur­mé­dia­ti­sée –, sor­ti­ront des esti­ma­tions chif­frées du nombre des vic­times : aber­rantes, atten­ta­toires à l’Histoire. Esti­ma­tions offi­cielles tou­jours avan­cées – à la baisse ! – par les mêmes sources et vingt ans plus tard.

Et le Men­songe per­dure, aujourd’hui même. Certes, on peut par­ler de Tcher­no­byl, mon­trer et dire pra­ti­que­ment ce qu’on veut. Car les contre-feux ont été allu­més depuis tou­jours – c’est-à-dire depuis qu’existe le secret mili­taire lié à l’arme ato­mique. Tan­dis que la guerre mon­diale, aujourd’hui s’est trans­po­sée – trans­mu­tée – dans le champ géné­ra­lisé de la mar­chan­dise et de la finance. Le Dogme des dogmes posant la Crois­sance comme Absolu intou­chable, comme Tota­lité glo­ba­li­sée, inter­dit toute cri­tique de cette fuite en avant pro­duc­ti­viste qui menace l’avenir de l’humanité. « Inter­dire » n’est d’ailleurs pas néces­saire tant l’évidence s’est impo­sée – gloire à la com” ! – comme une seconde « nature », tant le dogme s’est trouvé « natu­ra­lisé », inté­gré au pro­ces­sus de mort sous le masque de la vie.

On peut voir là l’une des « vic­toires » du néo­li­bé­ra­lisme et de leurs théo­ri­ciens, les néo-conservateurs états-uniens prô­nant la reli­gion de la (dé)régulation par le tout-marché. L’autre reli­gion domi­nante du tout-État ayant fondu avec l’uranium de Tcher­no­byl, ont surgi les « irra­diés d’Allah » au Pakis­tan et aujourd’hui en Iran. Bombe ou pas, la ques­tion du nucléaire me paraît aussi spé­cieuse que celle por­tant sur la « modé­ra­tion » de l’islamisme. Quand les hommes suc­combent à la folie pro­mé­théenne, se prennent pour des porte-feu invin­cibles, quel espoir reste-t-il à la paix, à l’idéal, à la fra­ter­nité, à l’amour ?

Aujourd’hui s’annonce la fin du pétrole. Non, je rec­ti­fie, « on » annonce la fin du pétrole comme une Apo­ca­lypse dont le dan­ger serait immi­nent. Et pour cause, « on » a laissé venir la crise. « On » a déni­gré les éner­gies renou­ve­lables et toutes autres alter­na­tives à l’effrénée consom­ma­tion éner­gé­tique. « On » res­sort donc la même carte, biseau­tée, de sa manche d’illusionniste : le nucléaire. Comme si la fin du pétrole ne datait pas de son début! Je me sou­viens pour­tant, gamin, avoir entendu dans le poste cette sor­nette qui, alors, m’avait inter­lo­qué, et selon laquelle « il y avait tant de pétrole dans le monde que jamais on n’en ver­rait la fin » ! Aujourd’hui, l’humanité chan­celle au bord du gouffre, empif­frée jusqu’à étouf­fe­ment dans son « pro­grès ». Mais ses affai­ristes, de plus belle, conti­nuent à pros­pé­rer en fabri­quant des 4x4 pour le bon­heur de mil­lions de Chi­nois, proto-communistes néo-convertis à la reli­gion marchande.

Le nucléaire a vrai­ment de l’avenir. Plus que l’Homme. Tel­le­ment plus que l’homo-tchernobylus, sur­vi­vant mala­dif et sans joie. Je revois ces visages blêmes d’enfants aux regards durs et enfon­cés, ces femmes et ces hommes ron­gés du dedans par le manque à vivre, la vie impos­sible. Cinq mil­lions de dépor­tés, des vil­lages rasés, des villes déser­tées, des forêts et des champs conta­mi­nés à jamais. Des ter­ri­toires ren­dus inha­bi­tables pour des siècles. Des géné­ra­tions trau­ma­ti­sées au plus pro­fond des corps, des âmes. Et même des gènes, pour ce qui est de l’avenir.

Voilà aussi pour­quoi ce ving­tième anni­ver­saire sonne creux dans les opi­nions géné­rales. Des faits sur­nagent « dans l’actu », flot­tant dans l’absence de sens, un cer­tain vide évé­ne­men­tiel, le spec­tacle du monde pour un monde du spec­tacle. Cette semaine Tcher­no­byl, puis « le mois du blanc », les soldes, la vie moderne… Si « à toute chose  mal­heur est bon », en cher­chant bien… peut-être pourrait-on accor­der un cré­dit à la catas­trophe T-86 : d’avoir rabattu le caquet des nucléo­crates arro­gants. Enfin, un peu et en appa­rence. Car, entre temps, les mêmes ont eu le loi­sir de s’exercer à la com”, his­toire de four­bir des argu­ments spé­cieux, sur l’air ingénu de la « trans­pa­rence », auprès des médias ven­dus aux indus­triels. Sans oublier, retourné comme un doigt de gant, le fameux « risque-zéro-qui-n’existe-pas » ! Et c’est bien là le pro­blème, le point noir, abys­sal, d’où a jailli le feu de l’enfer. C’était à Tcher­no­byl, Ukraine, comme ce pour­rait l’être de l’un ou l’autre de ces 443 réac­teurs nucléaires implan­tés dans le monde [source: AIEA], « tous plus sûrs les uns que les autres ». Souvenons-nous, la pro­ba­bi­lité – cette « science » imbé­cile – avait pré­dit pour Tcher­no­byl : un risque sur deux mil­lions. Comme au loto, ver­sion sinistre.

On peut bien clai­ron­ner de grandes œuvres télé­vi­suelles sur « les ori­gines de l’Homme », rameu­ter le banc et l’arrière-croupe des fils de pub”, de com” et autres lob­byistes. Et faire « de l’audience » pour la bonne cause. Le passé, le bon passé bien loin­tain, sans consé­quences tan­gibles, actuelles : oui, ça on sait le « pro­mo­tion­ner » en « prime time » et en « tête-de-gondole » de tous les super­mar­chés du monde.

T-86, tra­gé­die moderne. Ne pas man­quer de lire La Sup­pli­ca­tion, de Svet­lana Alexie­vitch (éd. J’ai lu), qui a recueilli des paroles de sur­vi­vants, la plu­part de ses com­pa­triotes bié­lo­russes. Des hommes et des femmes simples. Des Héros. Sans eux, nous ne serions peut-être pas là à devi­ser sur leur apo­ca­lypse ; car elle serait deve­nue la nôtre aussi. Ce demi-million de « liqui­da­teurs », à l’instant, je me demande où, dans quel pays de la pla­nète on trou­ve­rait aujourd’hui à les lever pour, à mains nues, affron­ter le diable.

En ce jour tris­te­ment anni­ver­saire, Svet­lana Alexie­vitch a écrit dans Le Monde : « Vingt ans se sont écou­lés depuis la catas­trophe et, pour­tant, la ques­tion essen­tielle reste pour moi : suis-je en train de témoi­gner du passé ou de l’avenir ? Je consi­dère pour ma part Tcher­no­byl comme le début d’une nou­velle his­toire. L’homme s’est trouvé placé devant la néces­sité de revoir toutes ses repré­sen­ta­tions de lui-même et du monde. »


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