Tout lec­teur de « C’est pour dire » connaît « faber », au moins par ses cro­bars. Quel­le injus­ti­ce ! En effet, l’ami de lon­gue date (his­toi­res d’anciens com­bat­tants) tâte autant de la plu­me (cla­vier) que du crayon (sou­ris). Bref, le des­si­na­teur de pres­se, l’auteur de BD, André Faber est aus­si écri­vain – voyez ici sa noti­ce sur Wiki­pé­dia. Il vient de sor­tir La Qui­che était froi­de, un polar pas seule­ment lor­rain com­me lui, mais qui plon­ge dans l’univers de la condi­tion humai­ne. L’homme de BD res­te en plan­que sous cet­te aven­tu­re du Gros Dédé. Mon fis­ton Fran­çois (tra­vail non fic­tif et non payé, tout est en ordre…) l’a lu com­me une BD, et aus­si com­me un film…

La Qui­che était froi­de, d’André Faber, est un polar pur jus, brut(e) de décof­fra­ge, à plus d’un titre. Une his­toi­re qui atti­re l’œil, sol­li­ci­te et sti­mu­le les boyaux de la tête, avec un inté­rêt crois­sant.

Dans ce polar, j’y vois du Frank Mar­ge­rin, le petit mon­de de son per­son­na­ge prin­ci­pal (Lucien), accom­pa­gné de sa ban­de de potes, tou­jours prêts aux qua­tre cents coups… J’y vois sur­tout l’univers qui gra­vi­te autour de ces gugus­ses en Per­fec­to, che­veux gomi­nés, san­tiags, bagou­ses plein les doigts, bana­ne de rigueur. J’y vois tous ceux qui peu­plent les cases, les pages, les albums de Mar­ge­rin. Tous ces cafés (jadis) enfu­més, où la biè­re cou­le à flot, où des bal­lons de rou­ge glis­sent sur des comp­toirs en zinc, pati­nés par le temps, où trô­nent les flip­pers à côté du bon vieux baby­foot, sans oublier la pis­te de 421, son feu­tre vert, ses dés en plas­ti­que, qui savent si bien rebon­dir sur les sols car­re­lés. Et puis l’ivresse ambian­te, la bon­ne humeur, les coups de blues, les coups de têtes, les bour­re-pif, le tout impré­gné de cha­leur humai­ne… et d’amour.

Dans cet uni­vers, je vois ceux qui bri­co­lent des bagno­les dans des gara­ges de for­tu­ne, sous des tôles ondu­lées, où ça sent à plein nez l’huile de vidan­ge, la gom­me de pneus fati­gués, dans une arriè­re-cour où ago­ni­sent quel­ques car­cas­ses de moteurs.

J’y vois aus­si tous ces gamins, tête bais­sée, à vélo sur des trot­toirs trop étroits, tou­tes ces mamies et leurs pous­set­tes à com­mis­sions, ces petits vieux et leurs clé­bards har­gneux, aboyant pour un rien. J’y vois le mon­de qui tour­ne sur un manè­ge impro­vi­sé…

Ce polar me fait aus­si pen­ser au film de Ber­nie Bon­voi­sin, Les démons de Jésus, avec sa super­be dis­tri­bu­tion, de Patri­ck Bou­chi­tey, à Vic­tor Lanoux, en pas­sant par Elie Semoun (en peti­te frap­pe), Antoi­net­te Moya, la magni­fi­que Nadia Farès, et bien enten­du l’inoubliable Thier­ry Fré­mont !

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Faber, com­me si c’était lui…

Il y a aus­si du P’tit Quin­quin dans ce roman, série réa­li­sée par Bru­no Dumont. Par­ce que j’y vois des che­mins boueux menant à des fer­mes déla­brées, usées, fati­guées par les capri­ces d’une météo rugueu­se. J’y vois de grands bols fumants, au petit matin, gor­gés de café au lait, des tran­ches de pâté, des petits oignons blancs, des nap­pes grais­seu­ses aux motifs bien rin­gards, sur­char­gées de miet­tes de pain, des papiers tue-mou­ches, accro­chés à des pla­fon­niers. Années 50 : fenê­tres aux car­reaux cas­sés, rafis­to­lés à la va-vite ; vieux poê­les Godin, gavés de bou­lets, où l’on se réchauf­fe les palu­ches ; cui­si­nes qui sen­tent le graillon, buf­fets en for­mi­ca, cas­se­ro­les en alu bos­se­lées, cas­sou­let en boî­te à demi des­sé­ché.

Dans ce polar, enco­re, je vois le Tchao Pan­tin de Clau­de Ber­ri, avec là aus­si un joli cas­ting, Colu­che, Agnès Soral, Richard Anco­ni­na, Phi­lip­pe Léo­tard.

Cet­te qui­che est peut-être froi­de, mais elle dégou­li­ne de par­tout. Un côté pois­seux, humi­de, orga­ni­que. Urgen­ce de se met­tre à l’abri de ce mon­de si dur, impla­ca­ble. Ce mon­de qu’André Faber dis­til­le, avec intel­li­gen­ce, sub­ti­li­té, mali­ce… Ça sent la pous­siè­re, les fla­ques d’eau stag­nan­te, le mal-être des lais­sés pour comp­te, des oubliés au bord des che­mins.

Ce putain de polar fleu­re bon le die­sel, les lumiè­res au néon, les volu­tes de gaul­dos, le whis­ky bas de gam­me, ava­lé dans des gobe­lets en car­ton, les moby­let­tes « Chau­dron av 89 », avec ou sans saco­ches.

Y a de la gueu­le cas­sée dans ce bou­quin, pas cel­les de 14-18 1, mais cel­les de notre épo­que. Des tro­gnes que le mal de vivre a sévè­re­ment abi­mées. Des hom­mes rognés de l’intérieur, que la misè­re dévo­re à petit feu… Des gueu­les cas­sées qui, contre vents et marées, res­pi­rent la digni­té, l’humilité, le par­ta­ge, la fier­té, et sur­tout la fra­ter­ni­té. Tou­jours vivants par­ce que debout, face au mau­vais temps, aux mau­vais coups. Ils regar­dent leur exis­ten­ce s’évaporer, avec des étin­cel­les plein les miret­tes. Ils ont enco­re envie de croi­re, tou­jours et encore…en l’incroyable.

Mais il y a sur­tout dans ce polar du Dédé (pas le gros), le Faber, une plu­me, des phra­ses cise­lées qui se trans­for­ment en esquis­ses, en des­sins, en sto­ry-board, en film fina­le­ment. Cet­te his­toi­re méri­te, et don­ne envie d’être vue !

Fran­çois Pon­thieu

La Qui­che était froi­de, Les Édi­tions liber­tai­res, 180 pages, 13 euros.

Notes:

  1. Sur la « Gran­de guer­re », André Faber a aus­si publié Tous les Grands-pères sont poi­lus, pré­fa­ce de Gérard Mor­dillat, 2014, Bou­rin édi­teur