On n'est pas des moutons

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Rencontres d’Arles. Se rincer l’œil au pied de la photo

Prendre l’expression « se rin­cer l’œil » au pied de la photo. Et direc­tion les Ren­contres pho­to­gra­phiques d’Arles ; elle durent encore jusqu’au 19 sep­tembre, impré­gnant cette ville magni­fique où ne règnent pas que César et son buste fameux, ni les cor­ri­das et leurs rites sau­vages. « Du lourd et du piquant », dit aussi le slo­gan de cette édi­tion 2010 pla­cée sous le signe d’un rhino rose aux cornes vertes.

Bardé de mon « pho­to­phone » (mort aux marques), je me suis per­mis quelques clics, his­toire d’appuyer mes pro­pos sur quelques visions de pas­sage. Des réflexions aussi, puisque l’animal pen­sant jamais ne som­meille (mmm, c’est à voir…)

En fait, j’ai suivi ma fian­cée en ses endroits pré­fé­rés, car déjà repé­rés par elle, entre églises et cloîtres du centre-​ville et ex-​ateliers Sncf. Trois expos mar­quantes en ville. D’abord les deux des Fer­rari père et fils. Augusto, un Rital sans doute émi­gré en Argen­tine, pre­nait de ses amis en photo dans des scènes pré­pa­ra­toires à la réa­li­sa­tion de fresques peintes des­ti­nées à l’église San Miguel à Bue­nos Aires : des repré­sen­ta­tions sul­pi­ciennes de scènes bibliques, avec sens de la mise en cadre et en lumière.

Puis en face, église Sainte-​Anne, lieu tout indi­qué, voilà le fils Léon qui met ses pieds d’iconoclaste dans la bon­dieu­se­rie que papa avait fidè­le­ment ser­vie. Âmes pieuses, pas­ser son che­min vers d’autres dévo­tions. Les autres, savou­rez la force pro­vo­ca­toire (si si c’est le mot voulu) du sacri­lège, en même temps que ses dimen­sions artis­tiques autour d’installations ou d’objets « arran­gés » comme on le dirait d’un rhum. Voici deux zyeu­tées subrep­ti­ce­ment volées par votre voyeur de passage :

Non loin de là, salle Henri-​Comte, regard ful­gu­rant du pho­to­graphe hol­lan­dais Paolo Woods sur la société ira­nienne. De grands tirages car­rés, magni­fiques, où vivent des « gens » tels qu’on ne les voit pas, qua­si­ment jamais, dans ce que livre l’« actu » sur cette société atti­rante et mécon­nue. Woods dit aller à l’encontre du pho­to­jour­na­lisme ; en fait, il le pra­tique lui aussi, autre­ment et sur­tout sans les cli­chés, comme il l’a expli­qué au Monde [18/​07/​2010] : « A la guerre, je voyais aussi que la plu­part des pho­to­jour­na­listes cher­chaient » la » photo qui allait s’ajouter aux cli­chés du genre. C’est à celui qui fait le ciel un peu plus sombre, le sol­dat un peu plus pen­ché... Moi, je vou­lais com­prendre, je posais plus de ques­tions que je ne déclen­chais. »

Ci-​dessous, une de ses pho­tos mon­trée par­tout ou presque, que je repro­duis donc ici (en petit) comme en ser­vice de presse…

Quelques rails (de che­min de fer) plus loin, voici la « Rue avec ombres humaines » – l’original s’écrit en anglais, plus exo­tique je sup­pose. Ici un archi­tecte japo­nais, Kazuo Shi­noara, mort en 2006, a vu sur­gir dans ses pho­tos urbaines des pré­sences humaines. Mys­té­rieux et tou­chant. Le thème a été retenu pour d’autres, comme cette jeune New-​Yorkaise, Taryn Simon, dont les images – magni­fiques grands-​formats – redressent en quelque sorte les erreurs judi­ciaires ; elle réha­bi­lite par la pré­sence pho­to­gra­hique des inno­cents ayant purgé de la pri­son pour des crimes qu’ils n’ont pas com­mis. Vaste sujet, sacré enga­ge­ment de pho­to­graphe. Saisissant.

Tou­jours dans cette même Rue avec ombres, Hans-​Peter Feld­mann a com­posé une gale­rie éton­nante de 101 por­traits de membres de sa famille et amis, soit une per­sonne pour chaque année de la vie… Ça com­mence avec un bébé fille pour finir avec une cen­te­naire… Évi­dem­ment, cha­cun s’arrête plus lon­gue­ment sur la photo cor­res­pon­dant à son âge…

Fin de la balade arlé­sienne avec cette séquence qui laisse son­geur : ce tableau avec de vraies têtes de vraies gens, muets, cli­gnant à peine des yeux, puis qui se met à tour­ner sur lui même ; et qui laisse appa­raître le côté lunaire de la face cachée… Vous voyez un peu l’effet ? Du coup on reste pour un deuxième tour, voire un de plus…Entre têtes et culs, tous ces ques­tion­ne­ments, cette matière à réflexion… Ah oui j’oubliais, il s’agit d’un film qui a été tourné pen­dant l’installation-happening due à Gilad Rat­man, un artiste israé­lien. Ça s’intitule The Mul­ti­pillory (le Mul­ti­pi­lori), en réfé­rence à la pra­tique de tor­ture du Moyen Âge. Pour l” auteur, la scène « évoque l’intimité née d’une néces­sité, et l’humiliation hors de son contexte ».…

 © Photos gp

Société folle. 10 mai : à bas l’esclavage, vive l’Ego !

Le moi de mai, c’est fou, com­mence tou­jours par un 1er. Puis voilà le 9, férié éga­le­ment, mar­quant la « vic­toire » de 45 – guille­mets pour dire que rien n’est jamais acquis, la preuve, voici le 10, aujourd’hui, censé com­mé­mo­rer l’abolition de l’esclavage. J’entendais ce matin sur France Culture les pas­sion­nants pro­pos de Fran­çoise Ver­gès, pré­si­dente du Comité pour la mémoire de l’esclavage, rap­pe­lant en pas­sant que la Mai­son Blanche – oui, celle de Washing­ton, haut lieu et sym­bole de la démo­cra­tie état­su­nienne – avait été construite par des esclaves noirs. Ce qu’on appelle un effet de contraste…

Elle s’en balance en se vau­trant dans le « tout à l’égo »

Tant de peuples sur Terre res­tent à libé­rer de leurs innom­brables chaînes… L’Histoire est encom­brée des luttes de libé­ra­tion, dont cer­taines sont pour­tant à peine esquis­sées, comme celles des Noirs d’Afrique et de leurs dépor­ta­tions mas­sives. Et que dire de cette moi­tié de l’humanité que consti­tue le « conti­nent noir », celui des femmes qui, y com­pris dans nos pays si avan­cés, sont encore et tou­jours mal­trai­tés, sous consi­dé­rées, sous payées, sur­ex­ploi­tées, déva­luées… Ou alors, par contre effet, ce qui peut par­fois s’avérer bien alié­nant, sur­éva­luées, sur­dé­ter­mi­nées dans leur propre genre : la Femme, majus­cule, encen­sée, mythi­fiée, déifiée…

Réflexions ins­pi­rées par l’annonce reçue ce jour, 10 mai-​pour l’abolition de l’esclavage, du lan­ce­ment de EGO Maga­zine… « Le seul maga­zine éli­tiste et gla­mour 100% évé­ne­men­tiel » J’adore ! Dire que des attaché(e)s de presse se croient malin(e)s en m’envoyant de telles insa­ni­tés. Enfin, merci tout de même, d’alimenter ma chau­dière à indignation.

« Ego », au moins voilà bien un titre qui colle à son temps, ce temps qui ne sépare plus, dans sa fange super­fé­ta­toire, « égo » de son épi­thète « sur­di­men­sionné ». C’est le couple du siècle nais­sant (et de l’autre aussi, et peut-​être même des temps plus anciens…) Voici les temps du « tout à l’égo » comme aime à déplo­rer Régis Debray.

Ne bou­dons pas notre plai­sir moqueur à par­cou­rir le « com­mu­ni­qué de presse » (en gras, sou­li­gné par mes soins…) :

« Le seul maga­zine éli­tiste et gla­mour 100% évé­ne­men­tiel. Maga­zine évé­ne­men­tiel de luxe tri­mes­triel, EGO Maga­zine Paris cible le haut de gamme avec un contenu sélec­tif et pro­pose un pano­rama des plus beaux évé­ne­ments. Le maga­zine offre une ligne édi­to­riale inédite et inno­vante, liée à une mise en page artis­tique per­pé­tuel­le­ment renou­ve­lée. Le pre­mier maga­zine de luxe qui accom­pagne les marques à tra­vers leurs évé­ne­ments afin de véhi­cu­ler leur noto­riété. EGO Maga­zine Paris couvre en images l’ensemble des évé­ne­ments de réfé­rence en y asso­ciant iden­tité et qua­lité, avec une sélec­tion des plus beaux repor­tages pho­tos de la capi­tale (ver­nis­sages, inau­gu­ra­tions, lan­ce­ments de pro­duits, galas, évé­ne­ments spor­tifs, expo­si­tions, défi­lés, ral­lyes, dîners cari­ta­tifs et soi­rées pri­vées). Le contenu rédac­tion­nel assure une com­mu­ni­ca­tion dyna­mique liée à l’image de ses par­te­naires évé­ne­men­tiels, annon­ceurs et spon­sors. »

120 000 lec­teurs sont atten­dus pour ce grand rendez-​vous de presse et se société, « un lec­to­rat mixe et haut de gamme, de 25 à 55 ans, cultivé, épi­cu­rien et dyna­mique »…

« Au som­maire du n°1 : Le Gala de la Truffe à la bou­tique Lan­cel, la pré­sen­ta­tion de la nou­velle col­lec­tion Kate Moss pour Long­champ au Ritz Club, le lan­ce­ment de l’Audi A8 à L’Olympia, la céré­mo­nie des Césars, le Gala de l’association Vie Espoir au Châ­teau de Ver­sailles, la 14è édi­tion du Pavillon des arts et du design au jar­din des Tui­le­ries, la soi­rée Coca-​Cola au 1515, les inter­views de Bar Refaeli, Chris­tophe Decha­vanne, Jean Dujar­din, Vincent Elbaz,… »

La une (ci-​dessus) est évi­dem­ment à la hau­teur, annon­cia­trice de la pro­fon­deur du contenu. On en doute d’autant moins que son direc­teur (un homme) n’est autre qu’un cer­tain Chris­tophe… Marx. Même Dar­win n’avait pas prévu ce genre d’évolution.


Censure. Les ciseaux d’Anastasie travaillent dans les têtes

Aussi vieille que les médias… Ici, vue par « L’Éclipse », 19 juillet 1874

Le Monde a publié jeudi [6/​5/​10] une tri­bune du jour­na­liste et polé­miste André Ber­coff, inti­tu­lée « La France à la niche - Halte au maso­chisme ! » Les pre­mières lignes indiquent bien le pro­pos et sa tona­lité : « Aujourd’hui, notre pays est occupé dou­ce­ment, gen­ti­ment, insi­dieu­se­ment, par le camp du Bien. La police de la pen­sée cor­recte triomphe sur tous les étals médiatico-​politiques. »

Je me retrouve aussi assez bien dans la suite : «Semble enfin accom­plie la cas­tra­tion de ce peuple fran­çais qui, jadis, pre­nait des bas­tilles et, il y a encore quelques décen­nies, fai­sait mine de défi­ler pour chan­ger la vie. L’alibi de la crise a bien tra­vaillé : tous à la niche. Et à la cen­sure. » Et vous allez voir, à pro­pos de cen­sure, l’écho que ce qui vient sus­cite chez l’auteur de ce blog cen­suré par Le Monde… :

« Désor­mais, il est inter­dit de ne pas inter­dire. Ne fumez plus : can­cer du pou­mon. Ne buvez plus : cir­rhose du foie. Ne bai­sez plus : sida et autres mala­dies sexuel­le­ment trans­mis­sibles (MST). Ne man­gez plus : pes­ti­cides et OGM. Ne sor­tez plus : atten­tats. Ne par­lez plus des juifs : vous serez condamné pour anti­sé­mi­tisme. Ne cari­ca­tu­rez plus Maho­met : vous serez incen­dié avant d’être égorgé. N’osez plus une plai­san­te­rie sur les gays : l’homophobie vous guette. Ne racon­tez pas une his­toire sur les Blacks : vous serez vitu­péré raciste à part entière. En revanche, vous pou­vez vous en don­ner à coeur joie sur la pédo­phi­lie de l’Eglise. Plus besoin de pro­cu­reur : les ciseaux tra­vaillent dans les têtes. »

Et c’est là que je veux en venir, car à ce niveau de l’article, Le Monde place ce qu’on appelle un exergue, censé mettre en valeur un pas­sage fort de l’article – le voici :

Ainsi, d’un côté, le Monde papier, sup­porte la dénon­cia­tion d’un fait déplo­rable (faire des juifs un sujet tabou), et de l’autre, lemonde​.fr, cen­sure un blog (C’est pour dire) à par­tir d’un simple com­men­taire par­lant de « lobby juif » ! D’un côté un Ber­coff qui s’insurge, de l’autre un blog qu’on exé­cute. Je ne dis pas qu’il y ait eu concer­ta­tion entre les deux sup­ports, mais le fait – qui cor­ro­bore la dénon­cia­tion de Ber­coff – est sur­tout qu’un sys­tème auto­ma­tique d’alerte à par­tir de deux mots « inter­dits », lobby-​juif, entraîne une cen­sure non moins auto­ma­tique, aveugle – orwel­lienne pour tout dire. Anas­ta­sie, cette garce cas­tra­trice à l’éternelle jeunesse…


Le parler-​vrai de Morano prêchant la dés-​intégration

Comme en musique, tout étant rela­tif, la parole vraie sur­git sou­vent de l’improvisation. Mais en poli­tique, c’est presque tou­jours au détri­ment de l’instrumentiste guetté par le lap­sus ou le déra­page non contrôlé. Spé­cia­le­ment quand on joue sur les modes toni­truants ou déma­gos. Genre Nadine Morano, vir­tuose de la nuance pachy­der­mique. Encore jactait-​elle à Charmes (Vosges), mais avec ses sabots de Lor­raine UMP [je n’ai rien contre les Lor­raines, au contraire !, hein Marie-​Line ?] Donc, comme tout le monde le sait main­te­nant, la secré­taire d’État à la famille, à un jeune qui l’interrogeait sur la com­pa­ti­bi­lité de l’Islam avec la Répu­blique, a répondu : « On ne fait pas le pro­cès d’un jeune musul­man. Sa situa­tion, moi, je la res­pecte. (...) Ce que je veux, c’est qu’il aime la France quand il vit dans ce pays, c’est qu’il trouve un tra­vail et qu’il ne parle pas le ver­lan. C’est qu’il ne mette pas sa cas­quette à l’envers. C’est qu’il essaye de trou­ver un bou­lot... »

Que cela est bien envoyé ! L’intégration par la dés­in­té­gra­tion, voilà bien l’idéal que recouvre l’actuel refrain sur l’ « identité natio­nale ». Que l’étranger ne soit plus étrange ; que l’autre dis­pa­raisse ; que la trans­pa­rence défi­nisse la stricte limite de l’expression de soi. C’est tout de même anor­mal et insup­por­table que ces « autres » se dis­tinguent avec leurs peaux noires, bron­zées, jaunes – et pas rosées blan­châtres comme ces petits cochons de laits aux yeux déla­vés consti­tuant l’espèce fran­chouillarde ? Notez que les Asia­tiques ont tou­jours été très zélés dans ce sens, à pas­ser presque inaper­çus – si ce n’est leurs yeux bri­dés, dom­mage. Mais les bana­nia avec leurs bou­bous, les bicots et leurs têtes de melons !

Sans par­ler qu’ils ne tra­vaillent pas ! On leur offre pour­tant les meilleurs bou­lots, les mieux payés, et ils pré­fèrent se pros­ter­ner à même le sol, ou encore vendre des montres à trois balles et des marl­boro au coin des rues. La madame Morano s’en étrangle d’indignation. C’est bien elle qui devrait s’en retour­ner la cas­quette et cau­ser le ver­lan, ça lui irait si bien, tout en l’empêchant de cau­ser la langue de pouf vul­gos. Ou pire encore la langue facho, celle de l’injonction stu­pide et grave : « Ce que je veux, c’est qu’il aime la France » ! Jeveux-​zé-​jexjige, et que ça saute, et que je t’envoie toute cette racaille se faire pas­ser au kar­cher. On y revient tou­jours. Lais­sez la parole cou­rir et trou­ver son che­min un peu vrai, hors des cabi­nets de com’, des plumes en bois de conseillers spé­ciaux, et la voilà, avec ses mots de cani­veau qui dévale de sa pente fatale.

Que la France soit seule­ment aimable, ouverte, à l’image de tous ces étran­gers croi­sés dans les havres tou­ris­tiques du vaste monde, d’où reviennent ces hordes de bar­bares à l’empreinte car­bone bien char­gée mais ravis d’avoir été si bien accueillis, inca­pables de dis­tin­guer le vrai du faux, entre un sou­rire et un ric­tus commercial.

Ici le biz­ness du riche domi­nant, là la quête du pauvre, paumé, exilé, émi­gré, désolé, porté par les vagues révol­tantes de l’injustice mon­dia­li­sée qui, sans doute, n’a jamais été aussi criante dans l’Histoire.

Qu’il faille « régu­ler » ces flux, certes. Har­mo­ni­ser les dif­fé­rences. Construire des pas­se­relles et des ponts, pas des murs. Ce qui veut dire s’attaquer au désordre du monde, ah le vache de chan­tier ! Et par quel bout le prendre, de Kaboul à Copen­hague, de Téhé­ran à Johan­nes­burg, de Manaus-​Amazonie à Charmes-​Vosges ? Par­fois j’ai peur.


Maroc. Six jeunes poursuivis pour refus de pratiquer le ramadan

Dépêche de l’AFP datée du 16÷9÷09 et de Rabat : « Six jeunes Maro­cains vont être tra­duits en jus­tice pour “ten­ta­tive d’incitation à la rup­ture du jeûne en public”, durant le rama­dan. Dimanche après-​midi 13 sep­tembre, ils ont tenté d’organiser un ras­sem­ble­ment à Moham­me­dia (80 km au sud de Rabat) pour pro­tes­ter contre une “loi qui punit la non-​observation du jeûne pen­dant le rama­dan au Maroc” […].

« C’est la pre­mière fois au Maroc qu’un groupe de “non jeû­neurs” s’affiche en public pour récla­mer le droit de ne pas pra­ti­quer le rama­dan. Cette pro­tes­ta­tion a été ini­tiée par le Mou­ve­ment alter­na­tif pour la défense des liber­tés indi­vi­duelles, une asso­cia­tion incon­nue jusqu’à pré­sent, selon les auto­ri­tés du royaume. Le Conseil des oulé­mas (théo­lo­giens) de Moham­me­dia a pour sa part dénoncé cette action qua­li­fiant ses auteurs d” “agitateurs”. »

[Heu­reu­se­ment, soit dit en pas­sant, qu’existe encore une agence comme l’AFP pour rela­ter de tels faits – même s’ils n’ont été que peu repris par la presse. Cette paren­thèse pour signa­ler que l’Agence France Presse se voit mena­cée dans sa mis­sion d’agence mon­diale et géné­ra­liste par un pro­jet gou­ver­ne­men­tal de nou­veau statut.]

Cette his­toire de Rabat est ter­ri­fiante : car elle relève de la ter­reur impo­sée par la domi­na­tion reli­gieuse sur les esprits et les corps. Plus de la moi­tié de l’humanité crou­pit sous cette chape. L’estimation est sans doute bien trop basse : les trois quarts, ou sept huitièmes ?

Peu ou prou, nous fai­sons par­tie des pri­vi­lé­giés. Mais la conquête vers la liberté n’a pas été menée sans peine. Elle n’est d’ailleurs ni entiè­re­ment ache­vée, ni à jamais à l’abri de tout retour en arrière. C’est ainsi que les prê­cheurs de la « fin de l’Histoire » vou­draient bien jeter aux oubliettes cer­taines pages du passé.

Reve­nons seule­ment deux siècles et demi en arrière :

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1er juillet 1766, à Abbe­ville, un jeune homme de 19 ans, le che­va­lier de La Barre, est déca­pité pour avoir man­qué de res­pect envers la reli­gion. En appli­ca­tion de la Loi, la jus­tice l’avait condamné à avoir les os broyés jusqu’à ce qu’il avoue son crime, la langue arra­chée, la tête cou­pée, le cadavre brûlé et les cendres jetées au vent.

Les trois prin­ci­paux « atten­dus » du juge­ment disaient qu’il avait été « atteint et convaincu d’avoir passé à vingt-​cinq pas d’une pro­ces­sion sans ôter son cha­peau qu’il avait sur sa tête, sans se mettre à genoux, d’avoir chanté une chan­son impie, d’avoir rendu le res­pect à des livres infâmes au nombre des­quels se trou­vait le dic­tion­naire phi­lo­so­phique du sieur Voltaire ».

Avant même son exé­cu­tion, La Barre avait trouvé son pre­mier défen­seur en la per­sonne de Vol­taire, dénon­çant ce crime de « la bar­ba­rie sacerdotale ».

Après la Révo­lu­tion, la Conven­tion natio­nale du 25 bru­maire an II, réha­bi­li­tait sa mémoire, en tant que « vic­time de la superstition ».

A la fin du XIXe siècle, et au début du XXe, avec le com­bat pour l’école publique et la laï­cité des ins­ti­tu­tions, qui abou­tit en 1905 à la Loi de sépa­ra­tion de l’Église et de l’État, le che­va­lier de La Barre est devenu le sym­bole du com­bat contre le clé­ri­ca­lisme. » [Sources mul­tiples, tant cette affaire a fait l’objet de nom­breux ouvrages. Voir aussi, entre autres innom­brables sites, celui du Groupe La Barre .]

On ose croire que les six jeunes Maro­cains n’auront pas la langue arra­chée – ce qui consti­tue un pro­grès rela­tif mais non négli­geable. Ils n’en seront pas moins châ­tiés d’une manière ou d’une autre, pour s’être levés debout, au nom de la liberté de conscience. Un monu­ment sera peut-​être érigé en leur mémoire. Dans deux siècles et demi ?

»> Photo de la plaque en bronze illus­trant le sup­plice du che­va­lier de La Barre. Monu­ment érigé en 1907 à Abbeville.


  • Mai 2012, en rouge et bleu…

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