On n'est pas des moutons

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Cinéma. « Toni Erdmann », subversif Père Ubu

S’il n’y avait qu’un film à voir ces temps-ci, ce serait bien ce « Toni Erd­mann » (d’autant que je n’en ai pas vu d’autre…) Un film com­me aucun autre. Cer­tes, sa fac­tu­re for­mel­le est plu­tôt clas­si­que : pas besoin de fai­re des numé­ros de cla­quet­tes quand le fond l’emporte d’une maniè­re aus­si magis­tra­le. Au départ, l’histoire ordi­nai­re d’un père et d’une fille que la vie « moder­ne » a éloi­gnés, jusqu’à les ren­dre étran­gers l’un à l’autre. His­toi­re bana­le, sauf que les per­son­na­ges ne le sont pas, banals.

Le père, d’abord et sur­tout, consta­tant l’abîme qui mena­ce sa fille, pri­se dans l’absurde tour­billon du mon­de mor­ti­fè­re du biz­ness, du coa­ching – tout ce bla­bla secré­té par le règne de la mar­chan­di­se mon­dia­li­sée. Son ins­tru­ment d’action, à l’efficacité impa­ra­ble – c’est le sujet du film – ce sera la dis­tan­ce cri­ti­que por­tée par l’humour et, plus enco­re, par la déri­sion, pla­nè­tes deve­nues inat­tei­gna­bles à cet­te jeu­ne fem­me froi­de, réfri­gé­rée, fri­gi­de. Com­ment peut-elle enco­re être sa fille, cel­le-là qui sur­git entre deux avions, pres­sée, absen­te, l’oreille col­lée au por­ta­ble, habillée en cro­que-mort, en noir et blanc, à la vie gri­se, vide de sens et de sou­ri­res ?

De ce nau­fra­ge annon­cé va sur­gir, en sau­ve­teur lou­fo­que, ce Toni Erd­mann à l’humour déjan­té, lour­din­gue, qui fout la hon­te à cet­te jeu­ne fem­me for­ma­tée, taillée (dans son tailleur strict) pour la com­pé­ti­tion entre tueurs affai­ris­tes – bref, le spec­ta­cle de l’« actu ». Il débar­que donc dans son uni­vers de mor­gue, armé d’une per­ru­que, de faus­ses dents et jusqu’à un cous­sin-péteur – une pano­plie de Père Ubu pour un com­bat contre l’absurdité. « Je vou­lais savoir si tu avais le temps de vivre un peu » lui dit-il, tan­dis qu’elle n’entend pas, deve­nue sour­de à la vie vivan­te, abs­trai­te com­me de l’art « contem­po­rain », mar­chan­di­se elle-même, au ser­vi­ce du mon­de mar­chand, de la finan­ce qui tue le tra­vail et les hom­mes.

Mais rien n’est dit expli­ci­te­ment de tout ça : pas de dis­cours ni démons­tra­tions ; tout sur­git ici dans la lumiè­re de l’écran, des per­son­na­ges, des situa­tions – Éros contre Tha­na­tos, dans l’ordinaire mena­cé des vies déré­glées, mena­cée com­me l’humanité tout entiè­re, par ce réchauf­fe­ment qui refroi­dit : en fait un refroi­dis­se­ment géné­ra­li­sé, une gla­cia­tion des rela­tions entre les êtres en repré­sen­ta­tion : le mon­de rem­pla­cé par son spec­ta­cle.

Un grand film sub­ver­sif, oui, qui fait tom­ber les mas­ques, dénon­ce les jeux de sur­fa­ce mina­bles, rap­pel­le à l’impé­rieu­se et pro­fon­de urgen­ce de vivre.

Mais atten­tion ! dan­ger : si jamais votre des­tin vous a conduit à œuvrer dans ce mon­de du coa­ching, du mana­ge­ment, de la lut­te des requins contre les sar­di­nes…

…n’allez sur­tout pas à la ren­con­tre de ce Toni Erd­mann ! Vous pour­riez ne pas vous en remet­tre.


♦ Film alle­mand de Maren Ade avec Peter Simo­ni­schek, San­dra Hül­ler (2 h 42). Sur le Web : www.hautetcourt.com/film/fiche/302/toni-erdmann

L’Autrichien Peter Simo­ni­schek (ex-pro­thé­sis­te den­tai­re, trop beau pour être vrai) et l’Allemande San­dra Hül­ler y sont géniaux.


Marseille. Une (autre) origine du monde

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Concep­tion : Eli­za­be­th Saint-Jal­mes (sculp­tu­res), Mathil­de Mon­freux (écri­tu­re). Avec : Jes­sy Cos­te, Gaël­le Pra­nal, Vir­gi­nie Tho­mas, Mathil­de Mon­freux, Blan­di­ne Pinon, Eli­za­be­th Saint-Jal­mes. Musi­que : Fran­çois Ros­si (bat­teur). Spec­ta­cle pré­sen­té par Lieux publics, cen­tre natio­nal de créa­tion en espa­ce public.lieux p

Aujourd’hui, « Sirè­nes et midi net ». Tou­jours aus­si ins­pi­ré, essen­tiel : cha­que pre­mier mer­cre­di du mois, à l’heure de l’alerte géné­ra­le, entre ses deux sal­ves de sirè­nes hur­lan­tes, la magie du théâ­tre vient secouer la vil­le de sa quo­ti­dien­ne­té, de sa tor­peur. Avec effet rela­tif : il faut déjà être un peu éveillé pour ain­si se « kar­ché­ri­ser » le cer­veau. Deux ou trois cents bra­ves, seule­ment, osent s’y ris­quer (sans ris­ques), à l’heure où la nor­ma­li­té est à son ordi­nai­re ouvra­ge.

Des for­mes infor­mes, des paquets d’entrailles, de la chair, de la vian­de, des glan­des, de la cer­vel­le, du mou, du dégou­li­nant. Tout ça sur la scè­ne, tout ce tas se met à trem­bler com­me de la géla­ti­ne, puis à remuer com­me des paquets de boyaux tom­bés d’on ne sait quel ven­tre céles­te ou chao­ti­que. C’est l’origine du mon­de, mais pas à la Cour­bet, bien avant, dans le grand coït créa­teur de la matiè­re sans nom, l’innommable mag­ma. L’origine ou bien la fin, la der­niè­re apo­ca­lyp­se, com­me cel­le qui nous guet­te ; cel­le que nous pré­di­sent radios, télés, gazet­tes, heu­re par heu­re, jour après jour. Ça pour­rait res­sem­bler à ça, et les êtres, dès lors – nous-mêmes – pour­rions nous trans­for­mer en mons­truo­si­tés ges­ti­cu­lan­tes, à bout de souf­fle, venant mou­rir-pour­rir sur le mar­bre, devant l’Opéra de Mar­seille, com­me sur le billot d’un bou­cher sans pitié.

Pas drô­le, hein ? Tan­dis qu’un bat­teur se déchaî­ne sur ses fûts et cym­ba­les, les paquets glo­bu­leux entrent en dan­se dans la tran­se.

Il faut être là, pour ces dix minu­tes d’opéra sau­va­ge, cha­que pre­mier mer­cre­di du mois, devant l’Opéra de Mar­seille. Tout de même pas dur à rete­nir ! Et à noter pour des Mar­seillais de pas­sa­ge.


De la mort, de la célébrité, de l’actualité et des atrocités

Un mort par jour. Rec­ti­fi­ca­tif : un mort célè­bre par jour. Pré­ci­sion : un mort média­ti­que­ment célé­bré. Affi­ne­ment : un mort pré­le­vé dans la Socié­té du Spec­ta­cle. Déve­lop­pe­ment.

Le hasard – ici heu­reu­se et infailli­ble coïn­ci­den­ce – a fait que mon ami Robert Blon­din ait, outre-Atlan­ti­que, cou­su au même moment quel­ques pro­fon­des réflexions autour de la mort, de la célé­bri­té et des trom­pet­tes de la renom­mée fus­ti­gées par le lumi­neux Bras­sens. Dou­ble occa­sion de « mou­rir moins bête », com­me le cla­me un grin­çant feuille­ton quo­ti­dien sur Arte, se ter­mi­nant inva­ria­ble­ment par : « …oui, mais bon, vous mour­rez quand même ! »

Résu­mons, par ordre chro­no­lo­gi­que de décès (lis­te très pro­vi­soi­re) : Del­pe­ch Michel (chan­teur), Bley Paul (pia­nis­te de jazz), Tur­cat André (pilo­te d’avion), Hun­ter Long John (blues­man), Gala­bru Michel (comé­dien), Bou­lez Pier­re (musi­cien), Pam­pa­ni­ni Syl­va­na (actri­ce ita­lien­ne), Armen­dros Cho­co­la­te (trom­pet­tis­te cubain), Peu­geot Roland (indus­triel), Cour­rè­ges André (sty­lis­te de mode), Reid Patri­ck (rug­by­man irlan­dais), Clay Otis (chan­teur de soul état­su­nien), Bowie David (chan­teur bri­tan­ni­que), Angé­lil René (agent artis­ti­que qué­bé­cois), Des­ruis­seaux Pier­re (écri­vain qué­bé­cois), Tour­nier Michel (écri­vain), Alaoui Leï­la (pho­to­gra­phe fran­co-maro­cai­ne), Sco­la Etto­re (cinéas­te), Char­les-Roux Edmon­de (écri­vai­ne, jour­na­lis­te)…

J’ai, exprès, mis les noms de famil­le en tête, com­me sur les monu­ments aux morts et com­me on les appel­le à cha­que célé­bra­tion de mas­sa­cres.

Ne pas man­quer non plus de citer Allen Woo­dy quand, ayant énu­mé­ré les morts suc­ces­si­ves de Jésus, Marx, Mao, il ajou­te, gogue­nard : « …Et moi-même, je ne me sens pas très bien… »

Lis­te ouver­te, limi­tée à la sphè­re cultu­reu­se ou pres­que, fran­co-cen­trée – bien qu’il y ait là dedans des spor­tifs, un pilo­te, des Cana­diens, un indus­triel, un Cubain, une fran­co-Maro­cai­ne…

Le plus mar­rant, si j’ose dire, c’est la lis­te com­plè­te éta­blie et tenue au jour le jour sur Wiki­pe­dia. Vaut le détour, c’est ici.

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Le Mon­de aus­si, « la » réfé­ren­ce…

Où l’on voit que le degré de célé­bri­té relè­ve de fac­teurs mul­ti­ples, sur­tout cultu­rels et mar­chands. Ce qui défi­nit bien la notion de « spec­ta­cle » – même si on ne l’étend pas à la cri­ti­que de la socié­té selon Debord Guy (mort lui aus­si – en 1994).

Où l’on voit qu’il y a un degré de plus entre popu­la­ri­té et pipo­la­ri­té, cet­te der­niè­re ten­dant à deve­nir la seule vraie échel­le de « valeurs », pro­pul­sée en cela par la machi­ne média­ti­que à fabri­quer de l’idole selon des recet­tes aus­si fluc­tuan­tes que les cours de la bour­se. Fluc­tua­tions qui n’altèrent en rien la soli­di­té du Capi­ta­lis­me, au contrai­re. Tout com­me la célé­bra­tion des morts célè­bres assu­rent les valeurs des célé­bri­tés (pro­vi­soi­re­ment) vivan­tes. Ain­si ce flux mor­bi­de se trou­ve-t-il pieu­se­ment entre­te­nu. Il fait par­tie du fond de com­mer­ce des gazet­tes et autres rédac­tions nécro­lo­gi­ques, voi­re nécro­phi­li­ques.

Ain­si Le Mon­de – pour ne citer que lui – ren­fer­me dans son fri­go quel­que 300 noti­ces prê­tes à démou­ler après réchauf­fa­ge à l’actualité. Mais c’est sans dou­te l’Agen­ce Fran­ce Pres­se qui détient la plus gar­nie des cham­bres froi­des – modè­le Run­gis (gros et demi-gros). Par­tant de là, la célé­bra­tion mor­tuai­re vivra sa vie, si l’on peut dire, au gré de l’« actu », selon qu’elle sera, ce jour-là, mai­gri­chon­ne ou plé­tho­ri­que ; ou selon le degré de pipo­la­ri­té.

Ain­si un Michel Del­pe­ch a-t-il « béné­fi­cié » de 20 minu­tes en ouver­tu­re du JT de 20 heu­res de Fran­ce 2 ! Bou­lez un peu plus de cinq, et en fin de jour­nal. Bley ? Même pas mort, selon la même chaî­ne. Gala­bru, ah le bon client que voi­là ! Bien moins cepen­dant que Bowie – record abso­lu, tous sup­ports, sur plu­sieurs jours (pré­voir des « résur­rec­tions » type Michael Jack­son).

Tels sont aujourd’hui les rites moder­nes qui entou­rent la mort, cet­te don­née du vivant, sans laquel­le la vie, en effet, serait bien fade et nos médias plus enco­re…

22-mort« Je vis cet­te fau­cheu­se. Elle était dans son champ. / Elle allait à grands pas mois­son­nant et fau­chant, / Noir sque­let­te lais­sant pas­ser le cré­pus­cu­le. / Dans l’ombre où l’on dirait que tout trem­ble et recu­le, / L’homme sui­vait des yeux les lueurs de la faux » – Vic­tor Hugo, Les Contem­pla­tions

 Où l’on voit enfin que ladi­te célé­bri­té recou­vre la froi­de – c’est bien le mot – réa­li­té de la mort : « La mor­ta­li­té dans le mon­de cor­res­pond à 1,9 décès à cha­que secon­de sur Ter­re, soit 158 857 décès par jour, soit près de 59 mil­lions de décès cha­que année. » C’est beau­coup, mais infé­rieur au nom­bre de nais­san­ces. Ce qu’on peut regret­ter en ter­mes stric­te­ment démo­gra­phi­ques et en par­ti­cu­lier sous l’angle mal­thu­sien… Comp­ta­bi­li­té déve­lop­pée ici, c’est amu­sant…

« Tout ça » pour en venir à quoi ? À cet­te quê­te de l’immortalité qui sem­ble avoir sai­si l’animal humain depuis la nuit des temps. Cet­te nuit qui l’effraie tant ; pour (ou contre) laquel­le l’homo erec­tus s’est redres­sé, jusqu’à ten­ter de deve­nir sapiens – du moins par moments, selon les lieux et les cir­cons­tan­ces…

Pour ce fai­re, il aura éri­gé des totems, bra­mé des incan­ta­tions, bri­co­lé des rites, des mythes, des cultes et par des­sus le mar­ché des reli­gions avec des dieux, des saints, des curés de tous ordres et obé­dien­ces se dis­pu­tant leur Dieu pour­tant deve­nu uni­que. Il aura bran­di des tex­tes « sacrés » aux fables infan­ti­li­san­tes et, aus­si, nour­ri les arts les plus subli­mes, en même temps que les bûchers et innom­bra­bles sup­pli­ces ; puis lan­cé des hor­des de guer­riers, tous bar­ba­res réci­pro­ques et éga­le­ment fana­ti­ques, semeurs de mort, assas­sins de vie. Dans cet­te pro­fon­de nuit auront sur­gi, subli­mes éclairs iso­lés ou spo­ra­di­ques, les tor­ches vacillan­tes et fiè­res des Lumiè­res.

Nous en som­mes là, si incer­tains. « Tout ça » au nom de l’Amour, sans dou­te et avec tant de dou­tes quant à l’avenir de cet homo habi­lis, si doué pour la souf­fran­ce et le mas­sa­cre. Amen.


Pendaison publique, place de l’Opéra à Marseille

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© gp

On croyait ces temps révo­lus, révo­lus com­me la Révo­lu­tion et com­me la pei­ne de mort… C’était sans comp­ter sur l’exception mar­seillai­se. Non pas cel­le des autres exé­cu­tions publi­ques, il y a dix jours enco­re, devant ce même opé­ra muni­ci­pal, à coup de bas­tos. Non, une vraie de vraie, par pen­dai­son. Plus éco­no­mi­que que la guillo­ti­ne, tel­le­ment moins san­gui­no­len­te. Un gibet, une cor­de, un bour­reau, une condam­née à mort, et hop ! Le tout devant un public recueilli et même une clas­se de petits éco­liers – c’était mer­cre­di. Il faut bien édi­fier les mas­ses face au Cri­me éter­nel, que le châ­ti­ment, pour­tant, jamais ne tarit…

Il y avait de la fas­ci­na­tion dans le regard du peu­ple ain­si assem­blé. Oui, des lueurs de défi, une cer­tai­ne jouis­san­ce dans les pru­nel­les avi­des. Il faut dire que la cri­mi­nel­le irra­diait lit­té­ra­le­ment, sous sa lon­gue robe écar­la­te et son regard de brai­se, sous ses ulti­mes paro­les en appe­lant à la vie, à la révol­te de la vie. Que lui repro­chait-on à cet­te Char­lot­te Cor­day mar­seillai­se ?

À enten­dre son cri, on com­prend que c’est la Fem­me, fata­le péche­res­se, qui devait ici expier son cri­me d’exister. Dans la sui­te inin­ter­rom­pue des muti­la­tions his­to­ri­ques infli­gées à tou­tes les fem­mes de la pla­nè­te en per­di­tion : bat­tues, exploi­tées, mépri­sées, répu­diées, trom­pées, humi­liées, exci­sées, lapi­dées, igno­rées ou même adu­lées – exé­cu­tées. La sup­pli­ciée : « Regar­de mon corps mon trou ma tom­be mes yeux mes seins mon sexe. L’os pelé de l’amour la clef des lar­mes. Je brû­le d’une flam­me nue... ». Et il est des pays où de tel­les scè­nes ne sont pas fic­ti­ves. Tant de sau­va­ge­rie par­tout ! Jus­que « dans l’ombre de la démo­cra­tie », ain­si que le sou­li­gne l’auteur du spec­ta­cle.

La dra­ma­tur­gie a joué à plein, dans le dénue­ment du lieu et de la situa­tion. La comé­dien­ne, poi­gnan­te, bou­le­ver­san­te au bout de sa cor­de. Son bour­reau intrai­ta­ble. Cela eut lieu entre les coups de sirè­ne de midi et midi dix, sous la plain­te trou­blan­te d’un saxo, face au soleil cru, balayé de mis­tral. Magie du théâ­tre.

C’était hier, com­me en cha­que pre­mier mer­cre­di du mois, depuis 2003 que Lieux publics s’approprie le par­vis de l’opéra mar­seillais pour une scè­ne de rue jamais ano­di­ne. Cela s’appelle Sirè­nes et midi net. Un beau nom de ren­dez-vous.

Pendue

© gp

Pen­due, de la com­pa­gnie Kumu­lus, une adap­ta­tion du spec­ta­cle Les Pen­dus, de Bar­thé­le­my Bom­pard, écrit par Nadè­ge Pru­gnard„ inter­pré­té par Céli­ne Dami­ron et Bar­thé­le­my Bom­pard,
accom­pa­gnés par Thé­rè­se Bosc au saxo­pho­ne. Tech­ni­que : Dja­mel Djer­boua, son : Nico­las Gen­dreau.


Élections européennes. « Qu’est-ce qu’on a fait au bon Dieu » pour mériter le Front national ?

Ainsi, le vote fran­çais aux élec­tions euro­péen­nes se dis­tin­gue com­me une excep­tion. Cha­cun y va de ses expli­ca­tions, les plus cau­sants n’étant pas les élec­teurs FN… Mais des enquê­tes socio­lo­gi­ques font res­sor­tir que, pour ces der­niers, la ques­tion des immi­grés res­te la plus déter­mi­nan­te. D’où les réflexions sui­van­tes tri­co­tées à par­tir d’un film, que je n’ai cepen­dant pas vu !… En effet, je n’ai pas vu le film à fort suc­cès Qu’est-ce qu’on a fait au bon Dieu ? mais j’aurais dû, et je devrais, pour m’autoriser à en par­ler. J’enfreins la règle après avoir lu à son sujet un très inté­res­sant et pro­fond arti­cle trou­vé dans le der­nier Marian­ne (n° 891 du 16 mai), signé d’Éric Conan et Péri­co Légas­se.

Sous le titre « Les tru­ca­ges d’une bluet­te iden­ti­tai­re », les auteurs dénon­cent une manœu­vre « artis­ti­que », « intel­lec­tuel­le » et à coup sûr com­mer­cia­le par laquel­le se trou­ve défen­due la thè­se du mul­ti­cul­tu­ra­lis­me en train de saper notre modè­le démo­cra­ti­que et répu­bli­cain « à la fran­çai­se », c’est-à-dire celui de l’intégration par l’assimilation. Le tout sous cou­vert de déri­sion comi­que, et néan­moins à base de cli­chés pour le coup bien racis­tes : juifs grip­pe-sous, Chi­nois four­bes à peti­tes bites, Noirs lubri­ques à gran­de queue et pas futés, Ara­bes « mus­lims » et voleurs…

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Légen­de four­nie avec l’image offi­ciel­le : « Qu’est-ce qu’on a fait au Bon Dieu, dont Euro­pe 1 est par­te­nai­re, a dépas­sé la bar­re des 7.5 mil­lions de spec­ta­teurs. Un sco­re que l’équipe du film a célé­bré digne­ment à Can­nes jeu­di soir, après avoir mon­té les mar­ches du Palais des fes­ti­vals. » Tout est dit !

L’entourloupe du film sem­ble s’entortiller autour d’un pos­tu­lat : nous som­mes tous racis­tes, et c’est jus­te­ment pour ça qu’on va bien s’entendre… « Car, com­men­tent les auteurs de l’article, il y aurait un équi­li­bre des racis­mes com­me il y a une équi­li­bre de la ter­reur dans la dis­sua­sion nucléai­re : la géné­ra­li­sa­tion de l’agressivité débou­che­rait sur la paix »…

Le pro­cé­dé se dou­ble alors d’une autre fau­te mora­le consis­tant à inver­ser la réa­li­té d’aujourd’hui en mépri­sant ceux qui la subis­sent. Il faut en effet pré­ci­ser que le film se pas­se en milieu bour­geois où les gen­dres en ques­tion sont ban­quier, comé­dien, avo­cat, chef d’entreprise… « Ils par­lent fran­çais aus­si bien que Fin­kiel­kraut, sont de grands laïcs très cool… » Pas exac­te­ment la socio­lo­gie du « 9-3 » ou des quar­tiers nord de Mar­seille.

C’est là qu’il y a lieu d’affiner l’analyse – ce que font en effet les auteurs de l’article en invo­quant Pier­re Bour­dieu (La Misè­re du mon­de, 1993) et aus­si Emma­nuel Todd à pro­pos de la ques­tion de l’échange matri­mo­nial, essen­tiel­le dans tout pro­ces­sus d’intégration. [Voir aus­si, bien sûr, Clau­de Lévi-Strauss sur ces ques­tions anthro­po­lo­gi­ques.] Or, cet échan­ge, s’enrichissant de la « diver­si­té des peu­ples » achop­pe notam­ment sur le sta­tut de la fem­me que le film éva­cue tota­le­ment et com­me par magie : on n’y voit aucu­ne fem­me voi­lée ! En occul­tant ain­si cet­te ques­tion du voi­le, se trou­ve aus­si éva­cuée la ques­tion du métis­sa­ge et, avec elle, cel­le de l’intégration. Com­ment, en effet dénier au voi­le impo­sé à la fem­me (ou même « libre­ment consen­ti ») la fonc­tion de l’interdit oppo­sé au jeu exo­ga­me : « Tou­che pas à la fem­me voi­lée ! »

Cet­te atti­tu­de s’oppose en effet à tou­te ten­ta­ti­ve d’intégration et vient ain­si ren­for­cer un rejet qu’on aurait tort d’assimiler au seul racis­me, bien qu’il puis­se aus­si s’en nour­rir, y com­pris dans le sens d’un racis­me « anti-Blanc ». Et de noter, avec Todd, que « le taux de maria­ges mix­tes (se réa­li­sant prin­ci­pa­le­ment dans les caté­go­ries popu­lai­res), s’est effon­dré ces tren­te der­niè­res années à cau­se du ren­fer­me­ment endo­ga­mi­que d’une immi­gra­tion récen­te encou­ra­gée à valo­ri­ser et pré­ser­ver sa cultu­re d’origine. On repart se marier au bled. »

(Lire la sui­te…)


L’envolée chromatique. Vous prendrez bien cinq minutes de magie ?

Huit décem­bre 2010, pla­ce Bel­le­cour à Lyon. On éteint les lumiè­res, pla­ce aux illu­mi­na­tions. Sur­gi d’on ne sait où, un drô­le de type, allu­re de dia­ble roux, pou­mons entre les mains. C’est Arnaud Méthi­vier. Décro­chez donc, au moins pour ces cinq minu­tes magi­ques !

On peut lire aus­si : Arnot­to ou la gref­fe cœurs-pou­mons


Michel Onfray, l’autre pensée 68 et les situationnistes

Fran­ce Cultu­re a dif­fu­sé ven­dre­di (30/8/13) la der­niè­re de la ving­tai­ne d’émissions de Michel Onfray consa­crées à « L’autre pen­sée 68 ». Ce volet a sur­tout por­té sur le phi­lo­so­phe Hen­ri Lefeb­vre, puis sur les situa­tion­nis­tes qui en sont en gran­de par­tie les héri­tiers. Les­quels « situs » n’ayant jamais comp­té guè­re plus qu’une ving­tai­ne de mem­bres estam­pillés, dont l’histoire n’en retien­dra que deux, Guy Debord et Raoul Vanei­gem.

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Guy Debord

 

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Raoul Vanei­gem

Deux seule­ment, mais leur influen­ce fut gran­de : autour de 68, plu­tôt avant que pen­dant ; et sur­tout après et jusqu’à nos jours où leurs ana­ly­ses ont fini par dif­fu­ser bien au delà de leurs sphè­res ini­tia­les, non sans subir leurs lots de « retrai­te­ment », trans­for­ma­tions, trans­mu­ta­tions, récu­pé­ra­tions.

Mais « il en res­te quel­que cho­se » assu­ré­ment, et c’est pré­ci­sé­ment ce que Michel Onfray s’est pro­po­sé de fai­re res­sor­tir devant ses fidè­les et concen­trés audi­teurs de l’Université popu­lai­re de Caen (Argen­tan en fait) avec ses cours désor­mais fameux, d’autant plus que Fran­ce Cultu­re les dif­fu­se cha­que été depuis plu­sieurs années. Si vous avez raté cet­te série, elle res­te télé­char­gea­ble par le biais du « pod­cast » – mais atten­tion ! pen­dant quin­ze jours seule­ment après leur dif­fu­sion. (Début le 29 juillet ici : http://www.franceculture.fr/emission-contre-histoire-de-la-philosophie-saison-11-l-esprit-de-mai-2013-07-29)

Debord – Vanei­gem, deux volets autour d’un même pivot, qui n’est même pas le situa­tion­nis­me. Car en tant que « sys­tè­me », voi­re d’idéologie, le situa­tion­nis­me n’existe pas ; il n’y a en effet que « des » situa­tion­nis­tes, pen­seurs cri­ti­ques d’un mon­de tra­vaillant à sa per­te. En l’occurrence, deux êtres que « tout » oppo­se, qui se ren­con­trent pour­tant dans une conjonc­tion intel­lec­tuel­le et évé­ne­men­tiel­le, dans une épo­que de fin de règne et une révo­lu­tion bien­tôt matée dans une néo-nor­ma­li­té qui va deve­nir le libé­ra­lis­me, réel héri­tier de Mai-68.

L’un, Debord, tra­vaille sur­tout à sa légen­de et, pour cela, s’emploie à recy­cler de grands ancê­tres : Lau­tréa­mont, Rim­baud, Isi­do­re Isou, les dadaïs­tes, let­tris­tes et sur­réa­lis­tes, plus tard, le grou­pe Socia­lis­me ou Bar­ba­rie. Il tra­vaille aus­si à ce qu’on tra­vaille pour lui – sa fem­me, qui pige pour un jour­nal hip­pi­que, son riche  beau-père ; puis l’éditeur Gérard Lei­bo­vi­ci (Champ libre), bon­ne for­tu­ne éga­le­ment…

Debord est prin­ci­pa­le­ment l’homme d’un livre, La Socié­té du spec­ta­cle, dont la thè­se a le plus sou­vent été rédui­te à la cri­ti­que du mon­de de la repré­sen­ta­tion et du paraî­tre à tra­vers les médias en tous gen­res. La por­tée de la réflexion de Debord va bien au delà, par­tant de l’analyse de Marx sur la mar­chan­di­se et son féti­chis­me. Selon la pra­ti­que favo­ri­te des situs, cel­le du détour­ne­ment (d’ailleurs inven­tée par Isi­do­re Ducas­se, Lau­tréa­mont), Debord avan­ce que  le spec­ta­cle est deve­nu le nou­veau visa­ge du capi­tal ; il étend ensui­te la notion de spec­ta­cle à cel­le de la sépa­ra­tion, axio­ma­ti­que chez les situs. Elle atteint l’individu alié­né qui a sépa­ré son être de l’action – quand il agit enco­re – deve­nant ain­si le pro­pre spec­ta­teur de son renon­ce­ment au sta­tut d’homme libre.

C’est vite dit, s’agissant d’un livre riche, à la lec­tu­re cepen­dant dérou­tan­te, dans une lan­gue qui fri­se le sabir et se répan­dra de même dans les dou­ze numé­ros de la revue L’Internationale situa­tion­nis­te.

Debord s’est aus­si beau­coup voué au ciné­ma, ou plu­tôt à son détour­ne­ment par sub­sti­tu­tion des dia­lo­gues ou  par des incrus­ta­tions.

Son alcoo­lis­me chro­ni­que et la mala­die l’amènent à se sui­ci­der en 1994, à 62 ans.

Il est le fon­da­teur en 1957 de l’Internationale situa­tion­nis­te (IS), que Raoul Vanei­gem rejoin­dra de 1961 à 1970.

Vanei­gem (né en 1934)), c’est l’autre situ et, jusqu’à un cer­tain point théo­ri­que, l’alter ego de Debord. Il sera par­tie pre­nan­te de la cri­ti­que de la mar­chan­di­se et de la révo­lu­tion radi­ca­le devant en décou­ler. Jusqu’à un cer­tain point seule­ment, tant les ori­gi­nes, les carac­tè­res et les che­mi­ne­ments des deux hom­mes ne pou­vaient mener qu’à leurs diver­gen­ces. Ain­si, les posi­tions réso­lu­ment hédo­nis­tes de Raoul Vanei­gem, expo­sées dès 1967 dans Le Trai­té de savoir-vire à l’usage des jeu­nes géné­ra­tions, ne pou­vaient – au-delà d’un goût com­mun pour la bou­tan­che – qu’éloigner les deux hom­mes. L’un optait pour le vivant, l’autre pour un radi­ca­lis­me aus­si révo­lu­tion­nai­re que théo­ri­que – le bio­phi­le oppo­sé au tha­na­to­phi­le, ain­si que les qua­li­fie Onfray, en réfé­ren­ce notam­ment à Wil­helm Rei­ch. La cas­su­re était pro­gram­mée, tout com­me déjà elle avait scin­dé en deux la Révo­lu­tion fran­çai­se, au pro­fit de la Ter­reur et des robes­pier­ris­tes – cli­va­ge qui tra­ver­se tou­jours les champs poli­ti­ques d’aujourd’hui.

C’est pour­quoi ces feuille­tons d’Onfray sur « L’autre pen­sée 68 », tout com­me le mou­ve­ment de 68 lui-même, irri­guent puis­sam­ment nos actuels et éter­nels débats, débats qui, n’empêche, consti­tuent le sel des pro­ces­sus démo­cra­ti­ques. En Fran­ce enco­re, mais aus­si bien au-delà dans ce mon­de atteint par la pes­te libé­ra­lis­te ou sa varian­te inté­gris­te des reli­gions. Dans quel sens se diri­ge le « pro­grès » ? – selon l’analyse qu’on en fait, le conte­nu qu’on lui don­ne, selon qu’il s’érige à son tour, ou non, en nou­vel­le reli­gion.


Marseille. L’ « affaire Guetta » ou le trouble d’une gestion municipale

L’annulation à Mar­seille du concert de Guet­ta à 400 000 euros ne doit pas cacher le carac­tè­re plus que trou­ble de la ges­tion muni­ci­pa­le. C’est ce que rap­pel­le le com­mu­ni­qué sui­vant du Com­man­do Anti-23 juin exi­geant des expli­ca­tions sur les pra­ti­ques pour le moins anti-démo­cra­ti­ques des élus.

 

Nous avons fait réagir David Guet­ta : l’ampleur de notre mou­ve­ment a ame­né le DJ à annon­cer hier dans un com­mu­ni­qué qu’il annu­lait son concert au Parc Boré­ly … pour en tenir un autre non sub­ven­tion­né au Dôme.

Depuis plu­sieurs semai­nes, notre mobi­li­sa­tion excep­tion­nel­le a fait beau­coup par­ler d’elle dans les médias. Il y a quel­ques jours, vous avez contraint le mai­re à répon­dre à vos publi­ca­tions sur Face­book et Twit­ter en s’engageant à redis­cu­ter cet­te sub­ven­tion. Cet­te déci­sion de David Guet­ta est une pre­miè­re vic­toi­re, mais c’est une vic­toi­re amè­re.

(Lire la sui­te…)


Dali même pas mort : il parle encore

Dali_Allan_Warren

Dali à l’hôtel Meu­rice, 1972.. Ph. Allan War­ren (GNU Free Docu­men­ta­tion Licen­se)

Des­ti­né à la Revue Sex­pol, l’entretien devait tour­ner autour de la sexua­li­té et de la poli­ti­que. Il s’enroula évi­dem­ment autour de Dali… com­me on peut le lire ci-des­sous, ain­si que dans l’encadré situant le contex­te.

L’interview ne fut fina­le­ment pas publiée dans Sex­pol mais parut dans plu­sieurs quo­ti­diens lors de la mort de Dali, en jan­vier 1989.  Il y a peu, j’en ai retrou­vé la retrans­crip­tion sur une vieille dis­quet­te. D’où l’idée de la publier ici, tan­dis que l’exposition Dali fait un tabac au cen­tre Pom­pi­dou à Paris (jan­vier 213).

• Vous avez dit : « Le sur­réa­lis­me c’est moi »...

– Sal­va­dor Dali : ...Oui, com­me Louis XIV disait « L’État c’est moi »...

• ...Doit-on en conclu­re que l’hyperréalisme c’est enco­re plus vous ?...

– Ce qui m’intéresse, c’est de finir de deve­nir Dali. A cinq ans, je vou­lais deve­nir cui­si­nier puis, un peu plus tard, Napo­léon. Main­te­nant, deve­nir Dali c’est le plus dif­fi­ci­le de tout !

• Avez-vous la pré­ten­tion d’y par­ve­nir ?

– Je m’en appro­che.

• Par­lons sexua­li­té : quels rap­ports pou­vez-vous éta­blir entre, d’une part, la cor­ne du rhi­no­cé­ros et la poin­te de votre mous­ta­che; d’autre part, entre la poin­te d’un pin­ceau et votre bite ?

– C’est très sim­ple : ça [dési­gnant sa mous­ta­che], ce n’est pas loga­rith­mi­que, alors que la cor­ne du rhi­no­cé­ros est la cor­ne divi­ne, et donc  loga­rith­mi­que. Quant au sexe, c’est très clair : l’image entre par l« œil et s’écoule par la poin­te du pin­ceau.

• Votre mous­ta­che, elle, ne serait donc pas divi­ne ?!

– Non: elle est for­mée  avec de la cire; elle n’a pas la cour­be loga­rith­mi­que.

•  Vous avez dit aus­si qu’à une épo­que la mas­tur­ba­tion était pour vous une « bit­te d’amarrage »...

– Bien au contrai­re, je me suis mas­tur­bé très très tard, mais ça m’a beau­coup inté­res­sé après. Et j’ai peint Le Grand mas­tur­ba­teur.

• Et aujourd’hui qu’est-ce qui vous inté­res­se ?

– Main­te­nant ? C’est René Thom, que je vais voir demain ou après-demain; c’est lui qui a inven­té la théo­rie des catas­tro­phes; c’est des mathé­ma­ti­ques.

[Télé­pho­ne : « Allo, vous vous sou­ve­nez du divin Dali avec des mous­ta­ches et tout ça ? ...Il faut refai­re notre ami­tié... »]

• On vous a vu par­ti­ci­per à une émis­sion avec le phi­lo­so­phe et bio­lo­gis­te Sté­pha­ne Lupas­co. A l’évidence, la scien­ce vous inté­res­se. Que vous appor­te-t-elle ?

– Com­me vous savez, j’ai été l’un des pre­miers à par­ler de l’acide désoxy­ri­bo­nu­cléi­que; et tout le mon­de croyait que c’était un canu­lar. J’ai pour­tant eu l’honneur de ren­con­trer James Wat­son qui, le pre­mier, était par­ve­nu à repré­sen­ter la dou­ble spi­ra­le de l’ADN. Je ne suis pas un hom­me de scien­ce mais je suis ter­ri­ble­ment inté­res­sé par tou­tes ces ques­tions.

[...]

• Qu’entendez-vous par droi­te ?

– Monar­chis­te ! Mais dans l’ensemble cet­te atti­tu­de n’est pas expri­mée méta­phy­si­que­ment à cau­se de l’ignorance des décou­ver­tes de la bio­lo­gie moder­ne.

• Pour vous, ce sont les lois bio­lo­gi­ques qui vous amè­nent à nier la notion de liber­té au sens méta­phy­si­que du mot...

– ... Exact...

• ... et à vous rap­pro­cher du sys­tè­me monar­chi­que.

– C’est cela et la théo­rie de Thom selon laquel­le tout est déter­mi­né mathé­ma­ti­que­ment, même n’importe quel­le for­me. La mathé­ma­ti­que est une cos­mo­go­nie.

• Vous avez bien écrit que vous ne croyez pas à la notion de liber­té ?

– Je suis contre  la liber­té. Je l’ai écrit. Qu’est ce que la liber­té ? C’est l’informe. Même la rose pous­se dans une pri­son. C’est la coer­ci­tion, la pres­sion et les limi­tes qui créent la beau­té. La liber­té c’est la voie tor­due. C’est dans l’univers de l’Inquisition qu’ont été pro­dui­tes les cho­ses les plus exer­ces. Par exem­ple, concer­nant le sexe, les pro­duc­tions mil­le fois plus éro­ti­ques sont cel­les qui sont pla­cées dans les for­mes qua­si­ment allé­go­ri­ques – beau­coup plus puis­san­tes du point de vue mor­pho­lo­gi­que ; la mor­pho­lo­gie sexuel­le est alors une sor­te d’ornementation.

• On retrou­ve là, dans ce que vous venez de dire, votre sou­ci obses­sion­nel de retar­der au maxi­mum la réa­li­sa­tion d’un désir, son actua­li­sa­tion.

– Oui. La preu­ve, c’est quand, après ma pro­me­na­de au musée, je retar­dais le plus pos­si­ble le moment de boi­re de l’eau ; je tour­nais autour du lava­bo, je fai­sais cou­ler de l’eau.

• C’était du maso­chis­me ?

– Natu­rel­le­ment, puisqu’il y avait une cou­ron­ne de roi et que les épi­nes et les trois épin­gles me fai­sait un mal terrr­ri­ble.

• Ça a tou­jours été une constan­te dans votre condui­te ?

– J’ai fait cadeau à Gala d’un châ­teau gothi­que et elle m’a dit qu’elle l’acceptait à la seule condi­tion : que je ne lui ren­de jamais visi­te, sauf avec une invi­ta­tion écri­te.

• Ce qui res­sort de vos pro­pos sur la sexua­li­té, c’est que vous par­lez de volon­té, d’ascèse, de refou­le­ment, etc. Ne croyez-vous pas que l’acte sexuel est avant tout un aban­don, un aban­don au flux natu­rel bio­lo­gi­que ?

– Mais jus­te­ment, il faut se conte­nir. C’est-à-dire qu’à cha­que épo­que de créa­tion il faut s’abstenir de se mas­tur­ber, de fai­re l’amour, et cae­te­ra. Il faut cana­li­ser tout dans l’œuvre artis­ti­que.

• Vous êtes donc très freu­dien à cet égard ; vous esti­mez que la répres­sion de la sexua­li­té est un fac­teur de civi­li­sa­tion...

-... et de créa­ti­vi­té. Par­ce qu’autrement on fait des cho­ses anti-éro­ti­ques. C’est pour ça que tous les artis­tes, tous les pein­tres ont peint com­me moi, en cana­li­sant leur libi­do.

• Tout à l’heure vous disiez qu’on avait pris pour un canu­lar vos décla­ra­tions sur l’ADN. Je me deman­de s’il ne se pas­se pas la même cho­se  pour votre « métho­de para­noïa-cri­ti­que » ; c’est-à-dire qu’on ne la prend pas au sérieux – ce qui lui convient bien d’ailleurs, mais...

– ... Ça, après qua­ran­te ans de pra­ti­que de cet­te métho­de, ce sont des cho­ses à défi­nir : c’est la métho­de sys­té­ma­ti­que d’interprétation cri­ti­que des phé­no­mè­nes déli­rants.

• Com­me tou­te métho­de elle peut se retour­ner – c’est là que je vou­lais en venir : la « métho­de para­noïa-cri­ti­que » exi­ge un regard exté­rieur, une par­ti­ci­pa­tion col­lec­ti­ve. D’un autre côté, elle ne vous rend pas for­cé­ment ce que vous en atten­dez : la plu­part des gens, la plu­part de vos spec­ta­teurs, vous consi­dè­rent à la fois com­me fas­ci­nant – du point de vue spec­ta­cu­lai­re – et repous­sant du point de vue de l’excentricité, qu’ils ne sup­por­tent pas. Je pen­se qu’ils auraient ten­dan­ce à vous consi­dé­rer com­me un pein­tre de génie et un vision­nai­re médio­cre.

– C’est le contrai­re !

• Oui, c’est ce que vous pré­ten­dez.

– Pour être un bon pein­tre, je suis trop intel­li­gent et par contre je suis un cos­mo­lo­gue  : j’ai une concep­tion du mon­de très supé­rieu­re à cel­le des autres.

Pro­pos recueillis par Gérard Pon­thieu en jan­vier 1989, à l’hôtel Meu­ri­ce, à Paris. 

Excen­tri­que, méga­lo­ma­ne, mytho­ma­ne, mys­ti­fi­ca­teur…

…Fou, para­no„ cupi­de, mys­ti­que.

…Déli­rant, anar­chis­te, fas­ci­nant, fas­cis­te.

…Obsé­dé, sado-maso­chis­te.

…Vul­gai­re, banal, génial.

Sal­va­dor Dali était tout cela et le contrai­re, com­me un mal­strom innom­ma­ble où s’engouffraient gran­deur et déca­den­ce de l’humanité. Dans ce tour­billon mêlant les immon­di­ces aux pépi­tes d’or, Dali pra­ti­quait l’art tel un alchi­mis­te : à coups de sym­bo­les et de mys­tè­res, d’invocations et de suf­fo­ca­tions. Et c’est bien ce qui pou­vait le ren­dre fas­ci­nant et insup­por­ta­ble. Son rap­port inti­me à la contra­dic­tion – à la sien­ne pro­pre, et culti­vée com­me un sys­tè­me, autant qu’à cel­le du mon­de -, sa maniè­re de jouer et de se jouer de l’irrationnel ali­men­taient avec fou­gue ce qu’il appe­lait son déli­re créa­tif. Artis­te, Dali ? On en dis­cu­te­rait à per­te de vue d’esthète. Mais au moins s’était-il appli­qué à fai­re de sa vie, selon le mot de Gide, « une œuvre d’art ». De cela enco­re on pour­rait dis­cu­ter... en esthè­te. Mais Dali, lui, en avait pris le par­ti – le seul qu’il embras­sât vrai­ment, non sans avoir goû­té aux amer­tu­mes des idéo­lo­gies.

S’il s’engagea quel­que part, ce fut dans les rangs peu fré­quen­tés du mou, du vis­queux, du mer­deux. Il se délec­ta ain­si du « mau­vais goût » par dégoût du bon goût bour­geois. Il y pui­sa une for­ce pro­vo­ca­tri­ce redou­ta­ble qui ne lais­sait à ses vic­ti­mes que la pos­si­bi­li­té de payer. Dali ten­tait d’échapper à l’enfermement des sys­tè­mes, le sien y com­pris qu’il trans­muait en or par vic­ti­mes inter­po­sées – cel­les qui croyaient se met­tre du bon côté de la fron­tiè­re du goût et qui, pour cela,  payaient très cher un pas­seur nom­mé Dali.

gp


Edgar Morin : « En 2013, il faudra plus encore se méfier de la docte ignorance des experts »

Ça ne se fait pas de publier sans auto­ri­sa­tion un tex­te venu d’ailleurs. Si ! la preu­ve : ce tex­te d’Edgar Morin paru dans Le Mon­de du 2 jan­vier. Morin com­me pen­seur du bien com­mun, se doit de cir­cu­ler dans les sphè­res de la pen­sée com­mu­ne, notam­ment les blogs. De plus, com­me pen­seur de la com­plexi­té, il sait aus­si – tou­jours au nom du bien com­mun – les exi­gen­ces de la sim­plexi­té : ren­dre sim­ple ladi­te com­plexi­té.

Donc, ci-des­sous : l’article d’Edgar Morin, titré « En 2013, il fau­dra plus enco­re se méfier de la doc­te igno­ran­ce des experts ». Sui­vi de mon grain de sel.

edgar-morin-ethnocentrisme

© faber

« Hélas, nos diri­geants sem­blent tota­le­ment dépas­sés : ils sont inca­pa­bles aujourd’hui de pro­po­ser un diag­nos­tic jus­te de la situa­tion et inca­pa­bles, du coup, d’apporter des solu­tions concrè­tes, à la hau­teur des enjeux. Tout se pas­se com­me si une peti­te oli­gar­chie inté­res­sée seule­ment par son ave­nir à court ter­me avait pris les com­man­des. » (Mani­fes­te Roo­se­velt, 2012.)

« Un diag­nos­tic jus­te » sup­po­se une pen­sée capa­ble de réunir et d’organiser les infor­ma­tions et connais­san­ces dont nous dis­po­sons, mais qui sont com­par­ti­men­tées et dis­per­sées.

Une tel­le pen­sée doit être conscien­te de l’erreur de sous-esti­mer l’erreur dont le pro­pre, com­me a dit Des­car­tes, est d’ignorer qu’elle est erreur. Elle doit être conscien­te de l’illusion de sous-esti­mer l’illusion. Erreur et illu­sion ont conduit les res­pon­sa­bles poli­ti­ques et mili­tai­res du des­tin de la Fran­ce au désas­tre de 1940 ; elles ont conduit Sta­li­ne à fai­re confian­ce à Hit­ler, qui faillit anéan­tir l’Union sovié­ti­que.

Tout notre pas­sé, même récent, four­mille d’erreurs et d’illusions, l’illusion d’un pro­grès indé­fi­ni de la socié­té indus­triel­le, l’illusion de l’impossibilité de nou­vel­les cri­ses éco­no­mi­ques, l’illusion sovié­ti­que et maoïs­te, et aujourd’hui règne enco­re l’illusion d’une sor­tie de la cri­se par l’économie néo­li­bé­ra­le, qui pour­tant a pro­duit cet­te cri­se. Règne aus­si l’illusion que la seule alter­na­ti­ve se trou­ve entre deux erreurs, l’erreur que la rigueur est remè­de à la cri­se, l’erreur que la crois­san­ce est remè­de à la rigueur.

L’erreur n’est pas seule­ment aveu­gle­ment sur les faits. Elle est dans une vision uni­la­té­ra­le et réduc­tri­ce qui ne voit qu’un élé­ment, un seul aspect d’une réa­li­té en elle-même à la fois une et mul­ti­ple, c’est-à-dire com­plexe.

Hélas. Notre ensei­gne­ment qui nous four­nit de si mul­ti­ples connais­san­ces n’enseigne en rien sur les pro­blè­mes fon­da­men­taux de la connais­san­ce qui sont les ris­ques d’erreur et d’illusion, et il n’enseigne nul­le­ment les condi­tions d’une connais­san­ce per­ti­nen­te, qui est de pou­voir affron­ter la com­plexi­té des réa­li­tés.

Notre machi­ne à four­nir des connais­san­ces, inca­pa­ble de nous four­nir la capa­ci­té de relier les connais­san­ces, pro­duit dans les esprits myo­pies, céci­tés. Para­doxa­le­ment l’amoncellement sans lien des connais­san­ces pro­duit une nou­vel­le et très doc­te igno­ran­ce chez les experts et spé­cia­lis­tes, pré­ten­dant éclai­rer les res­pon­sa­bles poli­ti­ques et sociaux.

Pire, cet­te doc­te igno­ran­ce est inca­pa­ble de per­ce­voir le vide effrayant de la pen­sée poli­ti­que, et cela non seule­ment dans tous nos par­tis en Fran­ce, mais en Euro­pe et dans le mon­de.

Nous avons vu, notam­ment dans les pays du « prin­temps ara­be », mais aus­si en Espa­gne et aux États Unis, une jeu­nes­se ani­mée par les plus jus­tes aspi­ra­tions à la digni­té, à la liber­té, à la fra­ter­ni­té, dis­po­sant d’une éner­gie socio­lo­gi­que per­due par les aînés domes­ti­qués ou rési­gnés, nous avons vu que cet­te éner­gie dis­po­sant d’une intel­li­gen­te stra­té­gie paci­fi­que était capa­ble d’abattre deux dic­ta­tu­res. Mais nous avons vu aus­si cet­te jeu­nes­se se divi­ser, l’incapacité des par­tis à voca­tion socia­le de for­mu­ler une ligne, une voie, un des­sein, et nous avons vu par­tout de nou­vel­les régres­sions à l’intérieur même des conquê­tes démo­cra­ti­ques

(Lire la sui­te…)


Le menhir d’Obélix cachera-t-il la forêt de l’évasion fiscale ? par Attac

imagesLe départ en exil fis­cal d’Obélix-Gérard Depar­dieu sus­ci­te une légi­ti­me levée de bou­cliers. Mais la polé­mi­que entre­te­nue par les décla­ra­tions du Pre­mier minis­tre et du minis­tre du Tra­vail ne ris­que-t-elle pas de fai­re oublier les éclair­cis­se­ments atten­dus concer­nant l’affaire du comp­te suis­se du minis­tre du bud­get, Jérô­me Cahu­zac, révé­lée par Média­part ? En tout cas la polé­mi­que ne sau­rait dédoua­ner les auto­ri­tés fran­çai­ses, qui n’ont guè­re pris d’initiatives for­tes contre l’évasion fis­ca­le. Attac pro­po­se cinq mesu­res clés qui per­met­traient à la Fran­ce de réta­blir sa cré­di­bi­li­té dans ce domai­ne.
Après l’affaire Woer­th-Bet­ten­court, les soup­çons qui pèsent sur le minis­tre du Bud­get Jérô­me Cahu­zac concer­nant son usa­ge d’un comp­te à l’Union des Ban­ques Suis­ses (UBS) enta­chent à nou­veau la cré­di­bi­li­té de l’administration fis­ca­le à son plus haut niveau. Pour mon­trer sa réel­le déter­mi­na­tion dans ce domai­ne la Fran­ce doit sans délai :
– éta­blir une lis­te cré­di­ble des para­dis fis­caux, en lien avec les asso­cia­tions spé­cia­li­sées ;
– exi­ger la com­mu­ni­ca­tion de l’identité de tous les res­sor­tis­sants fran­çais déten­teurs de comp­tes dans les para­dis fis­caux, à com­men­cer par la Suis­se : l’administration des États-Unis l’a impo­sé à UBS en 2010, démon­trant qu’il suf­fit d’une volon­té poli­ti­que.
– don­ner 12 mois aux ban­ques opé­rant en Fran­ce pour fer­mer leurs filia­les dans ces ter­ri­toi­res, sous mena­ce de retrait de la licen­ce ban­cai­re. Selon l’étude de réfé­ren­ce du CCFD-Ter­re Soli­dai­re, les ban­ques fran­çai­ses ont 527 filia­les dans les para­dis fis­caux dont 360 pour la seule BNP Pari­bas !
– embau­cher sous 12 mois au moins 1000 agents de contrô­le fis­cal pour ren­for­cer les 5000 véri­fi­ca­teurs actuel­le­ment en pos­te: cha­cun d’entre eux rap­por­te 2,3 mil­lions d’euros par an à l’Etat grâ­ce aux redres­se­ments fis­caux opé­rés, soit 40 fois le mon­tant de son trai­te­ment !
– s’engager for­te­ment auprès des orga­ni­sa­tions inter­na­tio­na­les (OCDE, G20...) en faveur du « repor­ting par pays » [1] pour les mul­ti­na­tio­na­les, seul outil effi­ca­ce pour lut­ter contre l’évasion fis­ca­le qui per­met à Total ou Goo­gle de ne payer qua­si­ment aucun impôt sur les béné­fi­ces.
Attac Fran­ce,
Paris, le 17 décem­bre 2012
[1] Le repor­ting par pays obli­ge les mul­ti­na­tio­na­les à ren­dre trans­pa­rents le volu­me d’activité éco­no­mi­que réel­le, les pro­fits et les impôts qu’elles payent dans cha­cun des pays où elles sont implan­tées. Il limi­te for­te­ment les pos­si­bi­li­tés d’évasion fis­ca­le.

Depardieu. Plus minable que misérable

G_Depardieu_2010L” « affai­re Depar­dieu », puis­que c’en est une, suit son enflu­re média­ti­que. Ain­si dans Libé. Plus de 2.000 com­men­tai­res (dont des gra­ti­nés car­ré­ment fachoï­des) sui­te aux der­niè­res décla­ra­tions de celui qui incar­na Jean Val­jean dans un télé­film. Ayant tour­né dans Les Misé­ra­bles, il se vexe de se trou­ver enrô­lé dans Les Mina­bles. Dans sa let­tre ouver­te au pre­mier minis­tre (JDD du jour) il en appel­le à son pas­sé de pro­lo, rap­pe­lant avoir com­men­cé à tra­vailler « à 14 ans com­me impri­meur, com­me manu­ten­tion­nai­re puis com­me artis­te dra­ma­ti­que ». Il pré­ci­se avoir payé «en 2012 85% d’impôts sur (ses) reve­nus», et «  145 mil­lions d’euros d’impôts en 45 ans, je fais tra­vailler 80 per­son­nes (...) Je ne suis ni à plain­dre ni à van­ter, mais je refu­se le mot « mina­ble »».

Il peut tou­jours refu­ser, il n’en demeu­re pas moins qu’un misé­ra­ble, au sens de Vic­tor Hugo n’est pas for­cé­ment un mina­ble. Tan­dis qu’un mina­ble n’est pas non plus tou­jours un misé­ra­ble. Ça peut même être un richis­si­me à qui l’impôt répu­bli­cain (de la cho­se publi­que),  au nom de plus d’équité entre les citoyens, et par la redis­tri­bu­tion, deman­de une contri­bu­tion. D’où les contri­bu­tions direc­tes et indi­rec­tes. D’où la pro­gres­si­vi­té de l’impôt : plus vous avez de ren­trées, plus vous êtes impo­sé. Au maxi­mum jusqu’à 75 %, là où feu le « bou­clier fis­cal » du Bien­fai­teur des riches limi­tait la pré­lè­ve­ment à 50 %.

Je me sou­viens, à ce pro­pos, avoir rele­vé la réac­tion indi­gnée d’un Fin­kiel­kraut, sur la radio publi­que, volant au secours du pré­le­vé : « Il don­ne la moi­tié de son man­teau, tout de même ! » D’abord, il ne don­ne pas – n’est pas saint-Mar­tin qui veut… Ensui­te, il y a un abî­me entre le fait de don­ner un euro quand on n’en a que deux, et celui de se fai­re appe­ler à un devoir de soli­da­ri­té par une contri­bu­tion d’un mil­lion d’euros sur deux mil­lions de reve­nus.

Dans un cas, il vous res­te un euro, dans l’autre un mil­lion !

Ain­si donc, même en ayant payé 85 % d’impôts sur le reve­nu (tran­che qui n’existe pas…), Depar­dieu peut conti­nuer à vivre sans chan­ger son grand train de vie (quit­te à ven­dre son hôtel de Cham­bon, dans le 6e arron­dis­se­ment de Paris, 1 800 m², esti­mé à 50 mil­lions d’euros). Ou bien, il a un tel appé­tit d’ogre qu’il se voit tenu de se fai­re invi­ter à des tables de dic­ta­teurs, gen­re Kha­di­rov, le bou­cher tchét­chè­ne, à l’occasion de son maria­ge  à Groz­ny ; ou bien lors d’un autre maria­ge, déci­dé­ment, celui de la fille de Kari­mov, pré­si­dent facho de l’Ouzbékistan…

L’avidité le ren­dant aveu­gle à la détres­se rava­geu­se, Depar­dieu se pla­ce en vic­ti­me d’un « sys­tè­me » qui, selon lui, dénie­rait le talent. Mina­ble argu­men­ta­tion !  s’agissant de soli­da­ri­té et d’éthique.

S’agissant de cet­te décen­ce com­mu­ne chè­re à Geor­ge Orwell et par laquel­le l’écrivain saluait cet­te facul­té du gen­re humain à l’entraide.

Depar­dieu aura som­bré dans l’indécence com­mu­ne, y rejoi­gnant la cohor­te des innom­bra­bles som­mi­tés du show­biz, dans les para­dis fis­caux où ils jouis­sent à l’ombre du dieu Fric.

Qu’il eût été plus talen­tueux, sinon grand « notre Gégé » en s’empêchant cet­te bas­ses­se. En refu­sant de jouer dans un tel navet, si bas dans l’affiche des nan­tis.

Mina­ble, oui, j’ai bien dit mina­ble.


Porno-misère, autre genre télévisuel

Com­me des mil­lions d’autres, je me bran­che cha­que soir ou pres­que sur le jour­nal télé, celui de Fran­ce 2. Ailleurs, ça doit être pareil, tou­tes chaî­nes confon­dues, dans un sys­tè­me com­mun où le spec­ta­cle domi­ne. Donc, on étend un regard voyeur sur la scè­ne mon­dia­le – enfin, de cet­te par­tie super­fi­ciel­le du mon­de relié au sys­tè­me tech­ni­que média­ti­que. Le réseau tis­se sa toi­le en éten­dant son empri­se à fina­li­té mar­chan­de ; c’est pour­quoi il n’y tra­vaille qu’en sur­fa­ce, ou à la crê­te des aspé­ri­tés, sur­tout pas en pro­fon­deur.

 

Donc, hier soir, com­me les autres soirs, « mon » JT pré­sen­tait « sa » séquen­ce « émo­tions ». Aujourd’hui, rayon pau­vre­té, voi­ci Fabien­ne, jeu­ne mère céli­ba­tai­re, cais­siè­re à 800 euros par mois, qui ne peut plus payer sa fac­tu­re d’électricité. Lar­mes le long de la joue.

– Salauds de riches !
– Cau­se tou­jours ! Des­sin de Faber ©

 

La veille, rayon « illet­tris­me », ces tra­vailleurs en fait qua­si anal­pha­bè­tes, se retrou­vant en appren­tis­sa­ge basi­que, avec des méca­ni­ques intel­lec­tuel­les grip­pées, appe­lant des efforts dou­lou­reux. Cet hom­me est mon­tré de près, la camé­ra scru­te, tra­vaille à la lou­pe, de son œil de rapa­ce. Le visa­ge se prê­te si bien à l’exploration, l’homme est un peu rus­tre, c’est un pro­lo « brut de décof­fra­ge » ; pour un peu on irait avec l’endoscope, fouiller jus­que dans ses tri­pes. Il résis­te, l’homme autop­sié par la camé­ra, il veut fai­re bon­ne figu­re, sou­rit, croit domi­ner le ric­tus. Il par­le de son fis­ton, qu’après il pour­ra même aider à ses devoirs. Et sou­dain écla­te en san­glots. Et la camé­ra qui insis­te, le pour­suit, le tra­que.

 

La Cri­se a ouvert tout grand le champ de la misè­re à ces ter­ro­ris­tes moder­nes, l’œil de rapa­ce rivé au viseur, mitraillant en silen­ce, ne lâchant pas la proie, qu’ils téta­ni­sent, qu’ils médu­sent par­fois d’un regard obs­cè­ne de cyclo­pe.

 

Tels sont ces por­no­gra­phes adep­tes du gros plan, mon­trant des nez, des yeux, des rides com­me on exhi­be des bites et des chat­tes.

 

Qui iso­lent la par­tie du tout afin d’en extrai­re la lar­me inti­me, la per­le lumi­neu­se du mon­de en déri­ve et en spec­ta­cle.

 

Qui nous trans­for­ment en voyeurs, culpa­bi­li­sés ou jouis­seurs secrets de nos pri­vi­lè­ges, com­pa­tis­sants jusqu’à la séquen­ce sui­van­te – une vedet­te, un spor­tif – qui fera aus­si­tôt oublier cel­le-ci.

 

Et avant-hier, enco­re, c’était cet ouvrier agri­co­le meur­tri par sept années en pri­son sous l’accusation men­son­gè­re de viol. Pleurs ren­trés.

 

Et ce soir, de quel­les lar­mes la fameu­se « séquen­ce émo­tions » nour­ri­ra-t-elle l’interminable feuille­ton de cet­te lita­nie télé/visuelle – vue à dis­tan­ce, de loin, hors contex­te, si peu poli­ti­que ?

 

Enfants-mar­tyrs, ou enfants-sol­dats ; Noël du « sdf » ; mamie sans famil­le à l’hospice… La réser­ve socia­le des dému­nis, des lais­sés pour comp­te est inépui­sa­ble. Elle peut même, au besoin, se gros­sir de la détres­se ani­ma­le. Atten­tion cepen­dant à bien en « gérer les riches­ses » télé/géniques. Cet­te éco­no­mie-là aus­si est déli­ca­te. Rien ne serait plus contre-pro­duc­tif qu’un abus dans ce domai­ne ; com­me dans tout autre – celui du luxe, par exem­ple, son pen­dant symé­tri­que. Ain­si, en fait-on des kilos, c’est le cas de le dire, avec un Depar­dieu pseu­do-exi­lé, visant à sous­trai­re au fisc du pays qui l’a fait roi – des riches et des cons – 1,4% de son immen­se for­tu­ne. Mina­ble, va ! Oui, mais il nous emmer­de, le mina­ble, du haut de sa Tour d’Argent com­me nous le mon­tre si bien Faber et son des­sin ci-contre.

 

L’essentiel étant, tout de même, que les injus­ti­ces res­tent assez sup­por­ta­bles pour qu’on sup­por­te l’Injustice.


Montauban-Toulouse et les prédictions d” « Isidore »

 Je ne sais qui est cet « Isi­do­re » qui a dépo­sé hier sur ce blog un com­men­tai­re sur l’affaire Mon­tau­ban-Tou­lou­se. Mais le lien qu’il a ajou­té mène à son blog, La Gnos­tie d’Isidore, où l’on peut lire ce qui suit, daté du 23 février der­nier, sous le titre « Pré­dic­ti­vi­té ». Pro­pos que je lui emprun­te sans hési­ter (et sans son avis…).

Prédictivité

Hélas, chers amis, nous aurons notre petit atten­tat, peut-être pas trop san­glant, en Fran­ce, pour cor­ro­bo­rer le carac­tè­re sécu­ri­tai­re néces­sai­re à notre cher pays de liber­té, dont ont besoin notre indus­trie, la pro­tec­tion des riches, cel­le de leur moral et tout bon­ne­ment cet­te repous­san­te mora­le socia­le, afin de domp­ter, par la for­ce des matra­ques et autres armes de conten­tion des mas­ses tel­les que décrets et lois ad hocdont on nous a don­né l’habitude, dans les 45 jours qui vien­nent, à peu de cho­se près. C’est abso­lu­ment néces­sai­re pour éle­ver le nabot à nou­veau aux hau­teurs de sa tâche : les esprits sont beau­coup trop revê­ches sinon même rebelles.Les pleur­ni­cha­de­ries qu’on nous mon­tre et qu’on vou­drait des pan­se­ments à des man­ques et mal­ver­sa­tions volon­tai­res, tour­nent trop à la rigo­la­de ou l’odeur de vinai­gre et n’y suf­fis­sent plus, tant elles ont le pesant de la cré­di­bi­li­té d’un cour­tier ; ses déci­sions de der­niers ins­tants se vou­draient vrai­ment convain­can­tes, à la maniè­re d’un cache-sexe sans devant ni der­riè­re, et d’une radi­ca­li­té qui sort après qua­tre métros de retard ; ses révol­tes contre l’état de fait qu’on a soi-même ins­tau­ré par ses ins­ti­tu­tions sau­mâ­tres et qu’on a impo­sées à coups de ren­forts bleu-mari­ne et de coques pare-bal­les, de cas­ques et de gaz lacry­mo­gè­nes, d’interdits à la libre-cir­cu­la­tion sous des pré­tex­tes sécu­ri­tai­res qui ne consis­tent qu’à se pro­té­ger soi de la popu­las­se qu’on abhor­re lorsqu’elle vous contre­dit, sen­tent exces­si­ve­ment l’hilarité osten­ta­toi­re, s’il ne s’agissait que d’accélérer notre désap­poin­te­ment devant tant de vergogne.Il faut s’attendre donc à une gou­ver­nan­ce par le choc socialqui se pra­ti­que dans l’invention d’une ter­reur dont l’objet est de vous attein­dre au ven­tre, là où on veut vous esbaudir.Je sou­hai­te sim­ple­ment, devant cet inévi­ta­ble « impos­si­ble » que les gens res­te­ront affec­ti­ve­ment cal­mes et pen­se­ront et com­pren­dront qu’à nou­veau, un coup sera por­té à leur désir de mieux être et ne défailli­ront pas sous ce choc des­ti­né à détrô­ner pour que vous le cachiez com­me un tré­sor qui n’a plus à être décou­vert, ce qu’ils ont de plus cher, de plus vivant, de plus radieux et de plus incer­tain : la LIBERTÉ.

Publié par , 23 février 2012


Le fragile portrait du joueur de l’ego

 

 «Si les Fran­çais devaient ne pas me fai­re confian­ce, est-ce que je devrais conti­nuer dans la vie poli­ti­que, la répon­se est non.» Et le pré­si­dent sor­tant, mai­re de Neuilly à 28 ans, d’ajouter : «Ces car­riè­res qui n’en finis­sent pas, cela abou­tit à des jeu­nes qui ne peu­vent pas mon­ter. Si tel n’est pas votre choix, je m’inclinerai et j’aurai fait une très bel­le vie poli­ti­que.»

© Por­trait signé Alain Le Quer­nec, gra­phis­te à Quim­per http://alainlequernec.fr


Si Sar­ko­zy n’est pas réélu, il arrê­te la poli­ti­que par war­rant


  • © Ch.- M. Schulz

    « Il fau­drait com­pren­dre que les cho­ses sont sans espoir et être pour­tant déci­dé à les chan­ger. » F. Scott Fitz­ge­rald, Gats­by le magni­fi­que, 1925
    ––––
    « Le plus grand dérè­gle­ment de l’esprit, c’est de croi­re les cho­ses par­ce qu’on veut qu’elles soient, et non par­ce qu’on a vu qu’elles sont en effet. » Bos­suet

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    Philippe Casal,, 2004 - Centre national des arts plastiques

    Phi­lip­pe Casal, 2004 - Cen­tre natio­nal des arts plas­ti­ques - Mucem, Mar­seille

  • Et ça, c’est tentant aussi…

  • La réa­lité vraie n’est jamais la plus manifeste. (Claude Lévi-Strauss)

    La réa­lité vraie n’est jamais la plus mani­fes­te.
    (Clau­de Lévi-Strauss)

  • 2sexpolLa Revue Sexpol ressuscitée !

    Parue de 1975 à 1981, la Revue Sex­pol (sexua­li­té / poli­ti­que), ses 39 numé­ros et 2000 pages ont res­sus­cité par la gra­ce de la numé­ri­sa­tion. Un DVD est désor­mais dis­po­nible, au prix coû­tant de la numé­ri­sa­tion, de la dupli­ca­tion et des frais de port, soit 16 euros avec jaquet­te cou­leur et boî­tier rigi­de ou 11 euros sans. Ren­sei­gne­ments et com­mande en cli­quant ici ou sur la cou­ver­ture du der­nier numé­ro, ci-des­sus. En savoir plus ici sur Sex­pol.
  • « Comme un nuage – 30 ans après Tchernobyl »

    Com­me un nua­ge, album pho­tos et tex­te mar­quant le 30e anni­ver­sai­re de la catas­tro­phe de Tcher­no­byl (26 avril 1986). La sous­crip­tion étant clo­se (vifs remer­cie­ments à tous les contri­bu­teurs !) l’ouvrage est désor­mais en ven­te au prix de 15 euros, fran­co de port. Vous pou­vez le com­man­der à par­tir du bou­ton « Ache­ter » ci-des­sous (bien pré­ci­ser votre adres­se pos­ta­le !)

    tcherno2-2-300x211

    Il s’agit d’un album-pho­to de qua­li­té, à tira­ge soi­gné et limi­té, 40 p. for­mat A4 « à l’italienne ». Les pho­tos, pri­ses en Pro­ven­ce et notam­ment à Mar­seille, expri­ment une vision artis­ti­que sur le thè­me d’« après le nua­ge ». Cet­te créa­tion rejoi­gnait l’appel à l’organisation de « 1.000 évé­ne­ments cultu­rels sur le thè­me du nucléai­re », entre le 11 mars 2016 (5 ans après Fuku­shi­ma) et le 26 avril 2016 (30 ans après Tcher­no­byl).
  • L’argument fon­da­men­tal pour la liberté d’expression est le carac­tère dou­teux de toutes nos croyances (Ber­trand Russel)

    L’argument fon­da­men­tal pour la liber­té d’expression est le carac­tère dou­teux de tou­tes nos croyan­ces. (Ber­trand Rus­sel)

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    Le vrai miroir de nos dis­cours est le cours de nos vies. Mon­tai­gne - Essais, I, 26

    La véri­té est un miroir tom­bé de la main de Dieu et qui s’est bri­sé. Cha­cun en ramas­se un frag­ment et dit que tou­te la véri­té s’y trou­ve. Djalāl ad-Dīn Rūmī (1207-1273)

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