On n'est pas des moutons

Mot-clé: spectacle

Cinéma. « Toni Erdmann », subversif Père Ubu

S’il n’y avait qu’un film à voir ces temps-ci, ce serait bien ce « Toni Erd­mann » (d’autant que je n’en ai pas vu d’autre…) Un film com­me aucun autre. Cer­tes, sa fac­tu­re for­mel­le est plu­tôt clas­si­que : pas besoin de fai­re des numé­ros de cla­quet­tes quand le fond l’emporte d’une maniè­re aus­si magis­tra­le. Au départ, l’histoire ordi­nai­re d’un père et d’une fille que la vie « moder­ne » a éloi­gnés, jusqu’à les ren­dre étran­gers l’un à l’autre. His­toi­re bana­le, sauf que les per­son­na­ges ne le sont pas, banals.

Le père, d’abord et sur­tout, consta­tant l’abîme qui mena­ce sa fille, pri­se dans l’absurde tour­billon du mon­de mor­ti­fè­re du biz­ness, du coa­ching – tout ce bla­bla secré­té par le règne de la mar­chan­di­se mon­dia­li­sée. Son ins­tru­ment d’action, à l’efficacité impa­ra­ble – c’est le sujet du film – ce sera la dis­tan­ce cri­ti­que por­tée par l’humour et, plus enco­re, par la déri­sion, pla­nè­tes deve­nues inat­tei­gna­bles à cet­te jeu­ne fem­me froi­de, réfri­gé­rée, fri­gi­de. Com­ment peut-elle enco­re être sa fille, cel­le-là qui sur­git entre deux avions, pres­sée, absen­te, l’oreille col­lée au por­ta­ble, habillée en cro­que-mort, en noir et blanc, à la vie gri­se, vide de sens et de sou­ri­res ?

De ce nau­fra­ge annon­cé va sur­gir, en sau­ve­teur lou­fo­que, ce Toni Erd­mann à l’humour déjan­té, lour­din­gue, qui fout la hon­te à cet­te jeu­ne fem­me for­ma­tée, taillée (dans son tailleur strict) pour la com­pé­ti­tion entre tueurs affai­ris­tes – bref, le spec­ta­cle de l’« actu ». Il débar­que donc dans son uni­vers de mor­gue, armé d’une per­ru­que, de faus­ses dents et jusqu’à un cous­sin-péteur – une pano­plie de Père Ubu pour un com­bat contre l’absurdité. « Je vou­lais savoir si tu avais le temps de vivre un peu » lui dit-il, tan­dis qu’elle n’entend pas, deve­nue sour­de à la vie vivan­te, abs­trai­te com­me de l’art « contem­po­rain », mar­chan­di­se elle-même, au ser­vi­ce du mon­de mar­chand, de la finan­ce qui tue le tra­vail et les hom­mes.

Mais rien n’est dit expli­ci­te­ment de tout ça : pas de dis­cours ni démons­tra­tions ; tout sur­git ici dans la lumiè­re de l’écran, des per­son­na­ges, des situa­tions – Éros contre Tha­na­tos, dans l’ordinaire mena­cé des vies déré­glées, mena­cée com­me l’humanité tout entiè­re, par ce réchauf­fe­ment qui refroi­dit : en fait un refroi­dis­se­ment géné­ra­li­sé, une gla­cia­tion des rela­tions entre les êtres en repré­sen­ta­tion : le mon­de rem­pla­cé par son spec­ta­cle.

Un grand film sub­ver­sif, oui, qui fait tom­ber les mas­ques, dénon­ce les jeux de sur­fa­ce mina­bles, rap­pel­le à l’impé­rieu­se et pro­fon­de urgen­ce de vivre.

Mais atten­tion ! dan­ger : si jamais votre des­tin vous a conduit à œuvrer dans ce mon­de du coa­ching, du mana­ge­ment, de la lut­te des requins contre les sar­di­nes…

…n’allez sur­tout pas à la ren­con­tre de ce Toni Erd­mann ! Vous pour­riez ne pas vous en remet­tre.


♦ Film alle­mand de Maren Ade avec Peter Simo­ni­schek, San­dra Hül­ler (2 h 42). Sur le Web : www.hautetcourt.com/film/fiche/302/toni-erdmann

L’Autrichien Peter Simo­ni­schek (ex-pro­thé­sis­te den­tai­re, trop beau pour être vrai) et l’Allemande San­dra Hül­ler y sont géniaux.


Marseille. Une (autre) origine du monde

mitsi

Conception : Elizabeth Saint-Jalmes (sculptures), Mathilde Monfreux (écriture). Avec : Jessy Coste, Gaëlle Pranal, Virginie Thomas, Mathilde Monfreux, Blandine Pinon, Elizabeth Saint-Jalmes. Musique : François Rossi (batteur). Spectacle présenté par Lieux publics, centre national de création en espace public.lieux p

Aujourd’hui, « Sirènes et midi net ». Toujours aussi inspiré, essentiel : chaque premier mercredi du mois, à l’heure de l’alerte générale, entre ses deux salves de sirènes hurlantes, la magie du théâtre vient secouer la ville de sa quotidienneté, de sa torpeur. Avec effet relatif : il faut déjà être un peu éveillé pour ainsi se « karchériser » le cerveau. Deux ou trois cents braves, seulement, osent s’y risquer (sans risques), à l’heure où la normalité est à son ordinaire ouvrage.

Des formes informes, des paquets d’entrailles, de la chair, de la viande, des glandes, de la cervelle, du mou, du dégoulinant. Tout ça sur la scène, tout ce tas se met à trembler comme de la gélatine, puis à remuer comme des paquets de boyaux tombés d’on ne sait quel ventre céleste ou chaotique. C’est l’origine du monde, mais pas à la Courbet, bien avant, dans le grand coït créateur de la matière sans nom, l’innommable magma. L’origine ou bien la fin, la dernière apocalypse, comme celle qui nous guette ; celle que nous prédisent radios, télés, gazettes, heure par heure, jour après jour. Ça pourrait ressembler à ça, et les êtres, dès lors – nous-mêmes – pourrions nous transformer en monstruosités gesticulantes, à bout de souffle, venant mourir-pourrir sur le marbre, devant l’Opéra de Marseille, comme sur le billot d’un boucher sans pitié.

Pas drôle, hein ? Tandis qu’un batteur se déchaîne sur ses fûts et cymbales, les paquets globuleux entrent en danse dans la transe.

Il faut être là, pour ces dix minutes d’opéra sauvage, chaque premier mercredi du mois, devant l’Opéra de Marseille. Tout de même pas dur à retenir ! Et à noter pour des Marseillais de passage.


De la mort, de la célébrité, de l’actualité et des atrocités

Un mort par jour. Rectificatif : un mort célèbre par jour. Précision : un mort médiatiquement célébré. Affinement : un mort prélevé dans la Société du Spectacle. Développement.

Le hasard – ici heureuse et infaillible coïncidence – a fait que mon ami Robert Blondin ait, outre-Atlantique, cousu au même moment quelques profondes réflexions autour de la mort, de la célébrité et des trompettes de la renommée fustigées par le lumineux Brassens. Double occasion de « mourir moins bête », comme le clame un grinçant feuilleton quotidien sur Arte, se terminant invariablement par : « …oui, mais bon, vous mourrez quand même ! »

Résumons, par ordre chronologique de décès (liste très provisoire) : Delpech Michel (chanteur), Bley Paul (pianiste de jazz), Turcat André (pilote d’avion), Hunter Long John (bluesman), Galabru Michel (comédien), Boulez Pierre (musicien), Pampanini Sylvana (actrice italienne), Armendros Chocolate (trompettiste cubain), Peugeot Roland (industriel), Courrèges André (styliste de mode), Reid Patrick (rugbyman irlandais), Clay Otis (chanteur de soul étatsunien), Bowie David (chanteur britannique), Angélil René (agent artistique québécois), Desruisseaux Pierre (écrivain québécois), Tournier Michel (écrivain), Alaoui Leïla (photographe franco-marocaine), Scola Ettore (cinéaste), Charles-Roux Edmonde (écrivaine, journaliste)…

J’ai, exprès, mis les noms de famille en tête, comme sur les monuments aux morts et comme on les appelle à chaque célébration de massacres.

Ne pas manquer non plus de citer Allen Woody quand, ayant énuméré les morts successives de Jésus, Marx, Mao, il ajoute, goguenard : « …Et moi-même, je ne me sens pas très bien… »

Liste ouverte, limitée à la sphère cultureuse ou presque, franco-centrée – bien qu’il y ait là dedans des sportifs, un pilote, des Canadiens, un industriel, un Cubain, une franco-Marocaine…

Le plus marrant, si j’ose dire, c’est la liste complète établie et tenue au jour le jour sur Wikipedia. Vaut le détour, c’est ici.

le_monde_bowie

Le Monde aussi, "la" référence…

Où l’on voit que le degré de célébrité relève de facteurs multiples, surtout culturels et marchands. Ce qui définit bien la notion de « spectacle » – même si on ne l’étend pas à la critique de la société selon Debord Guy (mort lui aussi – en 1994).

Où l’on voit qu’il y a un degré de plus entre popularité et pipolarité, cette dernière tendant à devenir la seule vraie échelle de « valeurs », propulsée en cela par la machine médiatique à fabriquer de l’idole selon des recettes aussi fluctuantes que les cours de la bourse. Fluctuations qui n’altèrent en rien la solidité du Capitalisme, au contraire. Tout comme la célébration des morts célèbres assurent les valeurs des célébrités (provisoirement) vivantes. Ainsi ce flux morbide se trouve-t-il pieusement entretenu. Il fait partie du fond de commerce des gazettes et autres rédactions nécrologiques, voire nécrophiliques.

Ainsi Le Monde – pour ne citer que lui – renferme dans son frigo quelque 300 notices prêtes à démouler après réchauffage à l’actualité. Mais c’est sans doute l’Agence France Presse qui détient la plus garnie des chambres froides – modèle Rungis (gros et demi-gros). Partant de là, la célébration mortuaire vivra sa vie, si l’on peut dire, au gré de l’« actu », selon qu’elle sera, ce jour-là, maigrichonne ou pléthorique ; ou selon le degré de pipolarité.

Ainsi un Michel Delpech a-t-il « bénéficié » de 20 minutes en ouverture du JT de 20 heures de France 2 ! Boulez un peu plus de cinq, et en fin de journal. Bley ? Même pas mort, selon la même chaîne. Galabru, ah le bon client que voilà ! Bien moins cependant que Bowie – record absolu, tous supports, sur plusieurs jours (prévoir des « résurrections » type Michael Jackson).

Tels sont aujourd’hui les rites modernes qui entourent la mort, cette donnée du vivant, sans laquelle la vie, en effet, serait bien fade et nos médias plus encore…

22-mort« Je vis cette faucheuse. Elle était dans son champ. / Elle allait à grands pas moissonnant et fauchant, / Noir squelette laissant passer le crépuscule. / Dans l'ombre où l'on dirait que tout tremble et recule, / L'homme suivait des yeux les lueurs de la faux » – Victor Hugo, Les Contemplations

 Où l’on voit enfin que ladite célébrité recouvre la froide – c’est bien le mot – réalité de la mort : « La mortalité dans le monde correspond à 1,9 décès à chaque seconde sur Terre, soit 158 857 décès par jour, soit près de 59 millions de décès chaque année. » C'est beaucoup, mais inférieur au nombre de naissances. Ce qu’on peut regretter en termes strictement démographiques et en particulier sous l’angle malthusien… Comptabilité développée ici, c'est amusant…

« Tout ça » pour en venir à quoi ? À cette quête de l’immortalité qui semble avoir saisi l’animal humain depuis la nuit des temps. Cette nuit qui l’effraie tant ; pour (ou contre) laquelle l’homo erectus s’est redressé, jusqu’à tenter de devenir sapiens – du moins par moments, selon les lieux et les circonstances…

Pour ce faire, il aura érigé des totems, bramé des incantations, bricolé des rites, des mythes, des cultes et par dessus le marché des religions avec des dieux, des saints, des curés de tous ordres et obédiences se disputant leur Dieu pourtant devenu unique. Il aura brandi des textes « sacrés » aux fables infantilisantes et, aussi, nourri les arts les plus sublimes, en même temps que les bûchers et innombrables supplices ; puis lancé des hordes de guerriers, tous barbares réciproques et également fanatiques, semeurs de mort, assassins de vie. Dans cette profonde nuit auront surgi, sublimes éclairs isolés ou sporadiques, les torches vacillantes et fières des Lumières.

Nous en sommes là, si incertains. « Tout ça » au nom de l’Amour, sans doute et avec tant de doutes quant à l’avenir de cet homo habilis, si doué pour la souffrance et le massacre. Amen.


Pendaison publique, place de l’Opéra à Marseille

Pendue

© gp

On croyait ces temps révo­lus, révo­lus com­me la Révo­lu­tion et com­me la pei­ne de mort… C’était sans comp­ter sur l’exception mar­seillai­se. Non pas cel­le des autres exé­cu­tions publi­ques, il y a dix jours enco­re, devant ce même opé­ra muni­ci­pal, à coup de bas­tos. Non, une vraie de vraie, par pen­dai­son. Plus éco­no­mi­que que la guillo­ti­ne, tel­le­ment moins san­gui­no­len­te. Un gibet, une cor­de, un bour­reau, une condam­née à mort, et hop ! Le tout devant un public recueilli et même une clas­se de petits éco­liers – c’était mer­cre­di. Il faut bien édi­fier les mas­ses face au Cri­me éter­nel, que le châ­ti­ment, pour­tant, jamais ne tarit…

Il y avait de la fas­ci­na­tion dans le regard du peu­ple ain­si assem­blé. Oui, des lueurs de défi, une cer­tai­ne jouis­san­ce dans les pru­nel­les avi­des. Il faut dire que la cri­mi­nel­le irra­diait lit­té­ra­le­ment, sous sa lon­gue robe écar­la­te et son regard de brai­se, sous ses ulti­mes paro­les en appe­lant à la vie, à la révol­te de la vie. Que lui repro­chait-on à cet­te Char­lot­te Cor­day mar­seillai­se ?

À enten­dre son cri, on com­prend que c’est la Fem­me, fata­le péche­res­se, qui devait ici expier son cri­me d’exister. Dans la sui­te inin­ter­rom­pue des muti­la­tions his­to­ri­ques infli­gées à tou­tes les fem­mes de la pla­nè­te en per­di­tion : bat­tues, exploi­tées, mépri­sées, répu­diées, trom­pées, humi­liées, exci­sées, lapi­dées, igno­rées ou même adu­lées – exé­cu­tées. La sup­pli­ciée : « Regar­de mon corps mon trou ma tom­be mes yeux mes seins mon sexe. L’os pelé de l’amour la clef des lar­mes. Je brû­le d’une flam­me nue... ». Et il est des pays où de tel­les scè­nes ne sont pas fic­ti­ves. Tant de sau­va­ge­rie par­tout ! Jus­que « dans l’ombre de la démo­cra­tie », ain­si que le sou­li­gne l’auteur du spec­ta­cle.

La dra­ma­tur­gie a joué à plein, dans le dénue­ment du lieu et de la situa­tion. La comé­dien­ne, poi­gnan­te, bou­le­ver­san­te au bout de sa cor­de. Son bour­reau intrai­ta­ble. Cela eut lieu entre les coups de sirè­ne de midi et midi dix, sous la plain­te trou­blan­te d’un saxo, face au soleil cru, balayé de mis­tral. Magie du théâ­tre.

C’était hier, com­me en cha­que pre­mier mer­cre­di du mois, depuis 2003 que Lieux publics s’approprie le par­vis de l’opéra mar­seillais pour une scè­ne de rue jamais ano­di­ne. Cela s’appelle Sirè­nes et midi net. Un beau nom de ren­dez-vous.

Pendue

© gp

Pen­due, de la com­pa­gnie Kumu­lus, une adap­ta­tion du spec­ta­cle Les Pen­dus, de Bar­thé­le­my Bom­pard, écrit par Nadè­ge Pru­gnard„ inter­pré­té par Céli­ne Dami­ron et Bar­thé­le­my Bom­pard,
accom­pa­gnés par Thé­rè­se Bosc au saxo­pho­ne. Tech­ni­que : Dja­mel Djer­boua, son : Nico­las Gen­dreau.


Élections européennes. « Qu’est-ce qu’on a fait au bon Dieu » pour mériter le Front national ?

Ainsi, le vote fran­çais aux élec­tions euro­péen­nes se dis­tin­gue com­me une excep­tion. Cha­cun y va de ses expli­ca­tions, les plus cau­sants n’étant pas les élec­teurs FN… Mais des enquê­tes socio­lo­gi­ques font res­sor­tir que, pour ces der­niers, la ques­tion des immi­grés res­te la plus déter­mi­nan­te. D’où les réflexions sui­van­tes tri­co­tées à par­tir d’un film, que je n’ai cepen­dant pas vu !… En effet, je n’ai pas vu le film à fort suc­cès Qu’est-ce qu’on a fait au bon Dieu ? mais j’aurais dû, et je devrais, pour m’autoriser à en par­ler. J’enfreins la règle après avoir lu à son sujet un très inté­res­sant et pro­fond arti­cle trou­vé dans le der­nier Marian­ne (n° 891 du 16 mai), signé d’Éric Conan et Péri­co Légas­se.

Sous le titre « Les tru­ca­ges d’une bluet­te iden­ti­tai­re », les auteurs dénon­cent une manœu­vre « artis­ti­que », « intel­lec­tuel­le » et à coup sûr com­mer­cia­le par laquel­le se trou­ve défen­due la thè­se du mul­ti­cul­tu­ra­lis­me en train de saper notre modè­le démo­cra­ti­que et répu­bli­cain « à la fran­çai­se », c’est-à-dire celui de l’intégration par l’assimilation. Le tout sous cou­vert de déri­sion comi­que, et néan­moins à base de cli­chés pour le coup bien racis­tes : juifs grip­pe-sous, Chi­nois four­bes à peti­tes bites, Noirs lubri­ques à gran­de queue et pas futés, Ara­bes « mus­lims » et voleurs…

qu-est-ce-qu-on-a-fait-au-bon-dieu -religion-racisme-lepen-Front national

Légen­de four­nie avec l’image offi­ciel­le : « Qu’est-ce qu’on a fait au Bon Dieu, dont Euro­pe 1 est par­te­nai­re, a dépas­sé la bar­re des 7.5 mil­lions de spec­ta­teurs. Un sco­re que l’équipe du film a célé­bré digne­ment à Can­nes jeu­di soir, après avoir mon­té les mar­ches du Palais des fes­ti­vals. » Tout est dit !

L’entourloupe du film sem­ble s’entortiller autour d’un pos­tu­lat : nous som­mes tous racis­tes, et c’est jus­te­ment pour ça qu’on va bien s’entendre… « Car, com­men­tent les auteurs de l’article, il y aurait un équi­li­bre des racis­mes com­me il y a une équi­li­bre de la ter­reur dans la dis­sua­sion nucléai­re : la géné­ra­li­sa­tion de l’agressivité débou­che­rait sur la paix »…

Le pro­cé­dé se dou­ble alors d’une autre fau­te mora­le consis­tant à inver­ser la réa­li­té d’aujourd’hui en mépri­sant ceux qui la subis­sent. Il faut en effet pré­ci­ser que le film se pas­se en milieu bour­geois où les gen­dres en ques­tion sont ban­quier, comé­dien, avo­cat, chef d’entreprise… « Ils par­lent fran­çais aus­si bien que Fin­kiel­kraut, sont de grands laïcs très cool… » Pas exac­te­ment la socio­lo­gie du « 9-3 » ou des quar­tiers nord de Mar­seille.

C’est là qu’il y a lieu d’affiner l’analyse – ce que font en effet les auteurs de l’article en invo­quant Pier­re Bour­dieu (La Misè­re du mon­de, 1993) et aus­si Emma­nuel Todd à pro­pos de la ques­tion de l’échange matri­mo­nial, essen­tiel­le dans tout pro­ces­sus d’intégration. [Voir aus­si, bien sûr, Clau­de Lévi-Strauss sur ces ques­tions anthro­po­lo­gi­ques.] Or, cet échan­ge, s’enrichissant de la « diver­si­té des peu­ples » achop­pe notam­ment sur le sta­tut de la fem­me que le film éva­cue tota­le­ment et com­me par magie : on n’y voit aucu­ne fem­me voi­lée ! En occul­tant ain­si cet­te ques­tion du voi­le, se trou­ve aus­si éva­cuée la ques­tion du métis­sa­ge et, avec elle, cel­le de l’intégration. Com­ment, en effet dénier au voi­le impo­sé à la fem­me (ou même « libre­ment consen­ti ») la fonc­tion de l’interdit oppo­sé au jeu exo­ga­me : « Tou­che pas à la fem­me voi­lée ! »

Cet­te atti­tu­de s’oppose en effet à tou­te ten­ta­ti­ve d’intégration et vient ain­si ren­for­cer un rejet qu’on aurait tort d’assimiler au seul racis­me, bien qu’il puis­se aus­si s’en nour­rir, y com­pris dans le sens d’un racis­me « anti-Blanc ». Et de noter, avec Todd, que « le taux de maria­ges mix­tes (se réa­li­sant prin­ci­pa­le­ment dans les caté­go­ries popu­lai­res), s’est effon­dré ces tren­te der­niè­res années à cau­se du ren­fer­me­ment endo­ga­mi­que d’une immi­gra­tion récen­te encou­ra­gée à valo­ri­ser et pré­ser­ver sa cultu­re d’origine. On repart se marier au bled. »

(Lire la sui­te…)


L’envolée chromatique. Vous prendrez bien cinq minutes de magie ?

Huit décem­bre 2010, pla­ce Bel­le­cour à Lyon. On éteint les lumiè­res, pla­ce aux illu­mi­na­tions. Sur­gi d’on ne sait où, un drô­le de type, allu­re de dia­ble roux, pou­mons entre les mains. C’est Arnaud Méthi­vier. Décro­chez donc, au moins pour ces cinq minu­tes magi­ques !

On peut lire aus­si : Arnot­to ou la gref­fe cœurs-pou­mons


Michel Onfray, l’autre pensée 68 et les situationnistes

Fran­ce Cultu­re a dif­fu­sé ven­dre­di (30/8/13) la der­niè­re de la ving­tai­ne d’émissions de Michel Onfray consa­crées à « L’autre pen­sée 68 ». Ce volet a sur­tout por­té sur le phi­lo­so­phe Hen­ri Lefeb­vre, puis sur les situa­tion­nis­tes qui en sont en gran­de par­tie les héri­tiers. Les­quels « situs » n’ayant jamais comp­té guè­re plus qu’une ving­tai­ne de mem­bres estam­pillés, dont l’histoire n’en retien­dra que deux, Guy Debord et Raoul Vanei­gem.

1debord

Guy Debord

 

2vaneigem

Raoul Vanei­gem

Deux seule­ment, mais leur influen­ce fut gran­de : autour de 68, plu­tôt avant que pen­dant ; et sur­tout après et jusqu’à nos jours où leurs ana­ly­ses ont fini par dif­fu­ser bien au delà de leurs sphè­res ini­tia­les, non sans subir leurs lots de « retrai­te­ment », trans­for­ma­tions, trans­mu­ta­tions, récu­pé­ra­tions.

Mais « il en res­te quel­que cho­se » assu­ré­ment, et c’est pré­ci­sé­ment ce que Michel Onfray s’est pro­po­sé de fai­re res­sor­tir devant ses fidè­les et concen­trés audi­teurs de l’Université popu­lai­re de Caen (Argen­tan en fait) avec ses cours désor­mais fameux, d’autant plus que Fran­ce Cultu­re les dif­fu­se cha­que été depuis plu­sieurs années. Si vous avez raté cet­te série, elle res­te télé­char­gea­ble par le biais du « pod­cast » – mais atten­tion ! pen­dant quin­ze jours seule­ment après leur dif­fu­sion. (Début le 29 juillet ici : http://www.franceculture.fr/emission-contre-histoire-de-la-philosophie-saison-11-l-esprit-de-mai-2013-07-29)

Debord – Vanei­gem, deux volets autour d’un même pivot, qui n’est même pas le situa­tion­nis­me. Car en tant que « sys­tè­me », voi­re d’idéologie, le situa­tion­nis­me n’existe pas ; il n’y a en effet que « des » situa­tion­nis­tes, pen­seurs cri­ti­ques d’un mon­de tra­vaillant à sa per­te. En l’occurrence, deux êtres que « tout » oppo­se, qui se ren­con­trent pour­tant dans une conjonc­tion intel­lec­tuel­le et évé­ne­men­tiel­le, dans une épo­que de fin de règne et une révo­lu­tion bien­tôt matée dans une néo-nor­ma­li­té qui va deve­nir le libé­ra­lis­me, réel héri­tier de Mai-68.

L’un, Debord, tra­vaille sur­tout à sa légen­de et, pour cela, s’emploie à recy­cler de grands ancê­tres : Lau­tréa­mont, Rim­baud, Isi­do­re Isou, les dadaïs­tes, let­tris­tes et sur­réa­lis­tes, plus tard, le grou­pe Socia­lis­me ou Bar­ba­rie. Il tra­vaille aus­si à ce qu’on tra­vaille pour lui – sa fem­me, qui pige pour un jour­nal hip­pi­que, son riche  beau-père ; puis l’éditeur Gérard Lei­bo­vi­ci (Champ libre), bon­ne for­tu­ne éga­le­ment…

Debord est prin­ci­pa­le­ment l’homme d’un livre, La Socié­té du spec­ta­cle, dont la thè­se a le plus sou­vent été rédui­te à la cri­ti­que du mon­de de la repré­sen­ta­tion et du paraî­tre à tra­vers les médias en tous gen­res. La por­tée de la réflexion de Debord va bien au delà, par­tant de l’analyse de Marx sur la mar­chan­di­se et son féti­chis­me. Selon la pra­ti­que favo­ri­te des situs, cel­le du détour­ne­ment (d’ailleurs inven­tée par Isi­do­re Ducas­se, Lau­tréa­mont), Debord avan­ce que  le spec­ta­cle est deve­nu le nou­veau visa­ge du capi­tal ; il étend ensui­te la notion de spec­ta­cle à cel­le de la sépa­ra­tion, axio­ma­ti­que chez les situs. Elle atteint l’individu alié­né qui a sépa­ré son être de l’action – quand il agit enco­re – deve­nant ain­si le pro­pre spec­ta­teur de son renon­ce­ment au sta­tut d’homme libre.

C’est vite dit, s’agissant d’un livre riche, à la lec­tu­re cepen­dant dérou­tan­te, dans une lan­gue qui fri­se le sabir et se répan­dra de même dans les dou­ze numé­ros de la revue L’Internationale situa­tion­nis­te.

Debord s’est aus­si beau­coup voué au ciné­ma, ou plu­tôt à son détour­ne­ment par sub­sti­tu­tion des dia­lo­gues ou  par des incrus­ta­tions.

Son alcoo­lis­me chro­ni­que et la mala­die l’amènent à se sui­ci­der en 1994, à 62 ans.

Il est le fon­da­teur en 1957 de l’Internationale situa­tion­nis­te (IS), que Raoul Vanei­gem rejoin­dra de 1961 à 1970.

Vanei­gem (né en 1934)), c’est l’autre situ et, jusqu’à un cer­tain point théo­ri­que, l’alter ego de Debord. Il sera par­tie pre­nan­te de la cri­ti­que de la mar­chan­di­se et de la révo­lu­tion radi­ca­le devant en décou­ler. Jusqu’à un cer­tain point seule­ment, tant les ori­gi­nes, les carac­tè­res et les che­mi­ne­ments des deux hom­mes ne pou­vaient mener qu’à leurs diver­gen­ces. Ain­si, les posi­tions réso­lu­ment hédo­nis­tes de Raoul Vanei­gem, expo­sées dès 1967 dans Le Trai­té de savoir-vire à l’usage des jeu­nes géné­ra­tions, ne pou­vaient – au-delà d’un goût com­mun pour la bou­tan­che – qu’éloigner les deux hom­mes. L’un optait pour le vivant, l’autre pour un radi­ca­lis­me aus­si révo­lu­tion­nai­re que théo­ri­que – le bio­phi­le oppo­sé au tha­na­to­phi­le, ain­si que les qua­li­fie Onfray, en réfé­ren­ce notam­ment à Wil­helm Rei­ch. La cas­su­re était pro­gram­mée, tout com­me déjà elle avait scin­dé en deux la Révo­lu­tion fran­çai­se, au pro­fit de la Ter­reur et des robes­pier­ris­tes – cli­va­ge qui tra­ver­se tou­jours les champs poli­ti­ques d’aujourd’hui.

C’est pour­quoi ces feuille­tons d’Onfray sur « L’autre pen­sée 68 », tout com­me le mou­ve­ment de 68 lui-même, irri­guent puis­sam­ment nos actuels et éter­nels débats, débats qui, n’empêche, consti­tuent le sel des pro­ces­sus démo­cra­ti­ques. En Fran­ce enco­re, mais aus­si bien au-delà dans ce mon­de atteint par la pes­te libé­ra­lis­te ou sa varian­te inté­gris­te des reli­gions. Dans quel sens se diri­ge le « pro­grès » ? – selon l’analyse qu’on en fait, le conte­nu qu’on lui don­ne, selon qu’il s’érige à son tour, ou non, en nou­vel­le reli­gion.


Marseille. L’ « affaire Guetta » ou le trouble d’une gestion municipale

L’annulation à Mar­seille du concert de Guet­ta à 400 000 euros ne doit pas cacher le carac­tè­re plus que trou­ble de la ges­tion muni­ci­pa­le. C’est ce que rap­pel­le le com­mu­ni­qué sui­vant du Com­man­do Anti-23 juin exi­geant des expli­ca­tions sur les pra­ti­ques pour le moins anti-démo­cra­ti­ques des élus.

 

Nous avons fait réagir David Guet­ta : l’ampleur de notre mou­ve­ment a ame­né le DJ à annon­cer hier dans un com­mu­ni­qué qu’il annu­lait son concert au Parc Boré­ly … pour en tenir un autre non sub­ven­tion­né au Dôme.

Depuis plu­sieurs semai­nes, notre mobi­li­sa­tion excep­tion­nel­le a fait beau­coup par­ler d’elle dans les médias. Il y a quel­ques jours, vous avez contraint le mai­re à répon­dre à vos publi­ca­tions sur Face­book et Twit­ter en s’engageant à redis­cu­ter cet­te sub­ven­tion. Cet­te déci­sion de David Guet­ta est une pre­miè­re vic­toi­re, mais c’est une vic­toi­re amè­re.

(Lire la sui­te…)


Dali même pas mort : il parle encore

Dali_Allan_Warren

Dali à l’hôtel Meu­rice, 1972.. Ph. Allan War­ren (GNU Free Docu­men­ta­tion Licen­se)

Des­ti­né à la Revue Sex­pol, l’entretien devait tour­ner autour de la sexua­li­té et de la poli­ti­que. Il s’enroula évi­dem­ment autour de Dali… com­me on peut le lire ci-des­sous, ain­si que dans l’encadré situant le contex­te.

L’interview ne fut fina­le­ment pas publiée dans Sex­pol mais parut dans plu­sieurs quo­ti­diens lors de la mort de Dali, en jan­vier 1989.  Il y a peu, j’en ai retrou­vé la retrans­crip­tion sur une vieille dis­quet­te. D’où l’idée de la publier ici, tan­dis que l’exposition Dali fait un tabac au cen­tre Pom­pi­dou à Paris (jan­vier 213).

• Vous avez dit : « Le sur­réa­lis­me c’est moi »...

– Sal­va­dor Dali : ...Oui, com­me Louis XIV disait « L’État c’est moi »...

• ...Doit-on en conclu­re que l’hyperréalisme c’est enco­re plus vous ?...

– Ce qui m’intéresse, c’est de finir de deve­nir Dali. A cinq ans, je vou­lais deve­nir cui­si­nier puis, un peu plus tard, Napo­léon. Main­te­nant, deve­nir Dali c’est le plus dif­fi­ci­le de tout !

• Avez-vous la pré­ten­tion d’y par­ve­nir ?

– Je m’en appro­che.

• Par­lons sexua­li­té : quels rap­ports pou­vez-vous éta­blir entre, d’une part, la cor­ne du rhi­no­cé­ros et la poin­te de votre mous­ta­che; d’autre part, entre la poin­te d’un pin­ceau et votre bite ?

– C’est très sim­ple : ça [dési­gnant sa mous­ta­che], ce n’est pas loga­rith­mi­que, alors que la cor­ne du rhi­no­cé­ros est la cor­ne divi­ne, et donc  loga­rith­mi­que. Quant au sexe, c’est très clair : l’image entre par l« œil et s’écoule par la poin­te du pin­ceau.

• Votre mous­ta­che, elle, ne serait donc pas divi­ne ?!

– Non: elle est for­mée  avec de la cire; elle n’a pas la cour­be loga­rith­mi­que.

•  Vous avez dit aus­si qu’à une épo­que la mas­tur­ba­tion était pour vous une « bit­te d’amarrage »...

– Bien au contrai­re, je me suis mas­tur­bé très très tard, mais ça m’a beau­coup inté­res­sé après. Et j’ai peint Le Grand mas­tur­ba­teur.

• Et aujourd’hui qu’est-ce qui vous inté­res­se ?

– Main­te­nant ? C’est René Thom, que je vais voir demain ou après-demain; c’est lui qui a inven­té la théo­rie des catas­tro­phes; c’est des mathé­ma­ti­ques.

[Télé­pho­ne : « Allo, vous vous sou­ve­nez du divin Dali avec des mous­ta­ches et tout ça ? ...Il faut refai­re notre ami­tié... »]

• On vous a vu par­ti­ci­per à une émis­sion avec le phi­lo­so­phe et bio­lo­gis­te Sté­pha­ne Lupas­co. A l’évidence, la scien­ce vous inté­res­se. Que vous appor­te-t-elle ?

– Com­me vous savez, j’ai été l’un des pre­miers à par­ler de l’acide désoxy­ri­bo­nu­cléi­que; et tout le mon­de croyait que c’était un canu­lar. J’ai pour­tant eu l’honneur de ren­con­trer James Wat­son qui, le pre­mier, était par­ve­nu à repré­sen­ter la dou­ble spi­ra­le de l’ADN. Je ne suis pas un hom­me de scien­ce mais je suis ter­ri­ble­ment inté­res­sé par tou­tes ces ques­tions.

[...]

• Qu’entendez-vous par droi­te ?

– Monar­chis­te ! Mais dans l’ensemble cet­te atti­tu­de n’est pas expri­mée méta­phy­si­que­ment à cau­se de l’ignorance des décou­ver­tes de la bio­lo­gie moder­ne.

• Pour vous, ce sont les lois bio­lo­gi­ques qui vous amè­nent à nier la notion de liber­té au sens méta­phy­si­que du mot...

– ... Exact...

• ... et à vous rap­pro­cher du sys­tè­me monar­chi­que.

– C’est cela et la théo­rie de Thom selon laquel­le tout est déter­mi­né mathé­ma­ti­que­ment, même n’importe quel­le for­me. La mathé­ma­ti­que est une cos­mo­go­nie.

• Vous avez bien écrit que vous ne croyez pas à la notion de liber­té ?

– Je suis contre  la liber­té. Je l’ai écrit. Qu’est ce que la liber­té ? C’est l’informe. Même la rose pous­se dans une pri­son. C’est la coer­ci­tion, la pres­sion et les limi­tes qui créent la beau­té. La liber­té c’est la voie tor­due. C’est dans l’univers de l’Inquisition qu’ont été pro­dui­tes les cho­ses les plus exer­ces. Par exem­ple, concer­nant le sexe, les pro­duc­tions mil­le fois plus éro­ti­ques sont cel­les qui sont pla­cées dans les for­mes qua­si­ment allé­go­ri­ques – beau­coup plus puis­san­tes du point de vue mor­pho­lo­gi­que ; la mor­pho­lo­gie sexuel­le est alors une sor­te d’ornementation.

• On retrou­ve là, dans ce que vous venez de dire, votre sou­ci obses­sion­nel de retar­der au maxi­mum la réa­li­sa­tion d’un désir, son actua­li­sa­tion.

– Oui. La preu­ve, c’est quand, après ma pro­me­na­de au musée, je retar­dais le plus pos­si­ble le moment de boi­re de l’eau ; je tour­nais autour du lava­bo, je fai­sais cou­ler de l’eau.

• C’était du maso­chis­me ?

– Natu­rel­le­ment, puisqu’il y avait une cou­ron­ne de roi et que les épi­nes et les trois épin­gles me fai­sait un mal terrr­ri­ble.

• Ça a tou­jours été une constan­te dans votre condui­te ?

– J’ai fait cadeau à Gala d’un châ­teau gothi­que et elle m’a dit qu’elle l’acceptait à la seule condi­tion : que je ne lui ren­de jamais visi­te, sauf avec une invi­ta­tion écri­te.

• Ce qui res­sort de vos pro­pos sur la sexua­li­té, c’est que vous par­lez de volon­té, d’ascèse, de refou­le­ment, etc. Ne croyez-vous pas que l’acte sexuel est avant tout un aban­don, un aban­don au flux natu­rel bio­lo­gi­que ?

– Mais jus­te­ment, il faut se conte­nir. C’est-à-dire qu’à cha­que épo­que de créa­tion il faut s’abstenir de se mas­tur­ber, de fai­re l’amour, et cae­te­ra. Il faut cana­li­ser tout dans l’œuvre artis­ti­que.

• Vous êtes donc très freu­dien à cet égard ; vous esti­mez que la répres­sion de la sexua­li­té est un fac­teur de civi­li­sa­tion...

-... et de créa­ti­vi­té. Par­ce qu’autrement on fait des cho­ses anti-éro­ti­ques. C’est pour ça que tous les artis­tes, tous les pein­tres ont peint com­me moi, en cana­li­sant leur libi­do.

• Tout à l’heure vous disiez qu’on avait pris pour un canu­lar vos décla­ra­tions sur l’ADN. Je me deman­de s’il ne se pas­se pas la même cho­se  pour votre « métho­de para­noïa-cri­ti­que » ; c’est-à-dire qu’on ne la prend pas au sérieux – ce qui lui convient bien d’ailleurs, mais...

– ... Ça, après qua­ran­te ans de pra­ti­que de cet­te métho­de, ce sont des cho­ses à défi­nir : c’est la métho­de sys­té­ma­ti­que d’interprétation cri­ti­que des phé­no­mè­nes déli­rants.

• Com­me tou­te métho­de elle peut se retour­ner – c’est là que je vou­lais en venir : la « métho­de para­noïa-cri­ti­que » exi­ge un regard exté­rieur, une par­ti­ci­pa­tion col­lec­ti­ve. D’un autre côté, elle ne vous rend pas for­cé­ment ce que vous en atten­dez : la plu­part des gens, la plu­part de vos spec­ta­teurs, vous consi­dè­rent à la fois com­me fas­ci­nant – du point de vue spec­ta­cu­lai­re – et repous­sant du point de vue de l’excentricité, qu’ils ne sup­por­tent pas. Je pen­se qu’ils auraient ten­dan­ce à vous consi­dé­rer com­me un pein­tre de génie et un vision­nai­re médio­cre.

– C’est le contrai­re !

• Oui, c’est ce que vous pré­ten­dez.

– Pour être un bon pein­tre, je suis trop intel­li­gent et par contre je suis un cos­mo­lo­gue  : j’ai une concep­tion du mon­de très supé­rieu­re à cel­le des autres.

Pro­pos recueillis par Gérard Pon­thieu en jan­vier 1989, à l’hôtel Meu­ri­ce, à Paris. 

Excen­tri­que, méga­lo­ma­ne, mytho­ma­ne, mys­ti­fi­ca­teur…

…Fou, para­no„ cupi­de, mys­ti­que.

…Déli­rant, anar­chis­te, fas­ci­nant, fas­cis­te.

…Obsé­dé, sado-maso­chis­te.

…Vul­gai­re, banal, génial.

Sal­va­dor Dali était tout cela et le contrai­re, com­me un mal­strom innom­ma­ble où s’engouffraient gran­deur et déca­den­ce de l’humanité. Dans ce tour­billon mêlant les immon­di­ces aux pépi­tes d’or, Dali pra­ti­quait l’art tel un alchi­mis­te : à coups de sym­bo­les et de mys­tè­res, d’invocations et de suf­fo­ca­tions. Et c’est bien ce qui pou­vait le ren­dre fas­ci­nant et insup­por­ta­ble. Son rap­port inti­me à la contra­dic­tion – à la sien­ne pro­pre, et culti­vée com­me un sys­tè­me, autant qu’à cel­le du mon­de -, sa maniè­re de jouer et de se jouer de l’irrationnel ali­men­taient avec fou­gue ce qu’il appe­lait son déli­re créa­tif. Artis­te, Dali ? On en dis­cu­te­rait à per­te de vue d’esthète. Mais au moins s’était-il appli­qué à fai­re de sa vie, selon le mot de Gide, « une œuvre d’art ». De cela enco­re on pour­rait dis­cu­ter... en esthè­te. Mais Dali, lui, en avait pris le par­ti – le seul qu’il embras­sât vrai­ment, non sans avoir goû­té aux amer­tu­mes des idéo­lo­gies.

S’il s’engagea quel­que part, ce fut dans les rangs peu fré­quen­tés du mou, du vis­queux, du mer­deux. Il se délec­ta ain­si du « mau­vais goût » par dégoût du bon goût bour­geois. Il y pui­sa une for­ce pro­vo­ca­tri­ce redou­ta­ble qui ne lais­sait à ses vic­ti­mes que la pos­si­bi­li­té de payer. Dali ten­tait d’échapper à l’enfermement des sys­tè­mes, le sien y com­pris qu’il trans­muait en or par vic­ti­mes inter­po­sées – cel­les qui croyaient se met­tre du bon côté de la fron­tiè­re du goût et qui, pour cela,  payaient très cher un pas­seur nom­mé Dali.

gp


Edgar Morin : « En 2013, il faudra plus encore se méfier de la docte ignorance des experts »

Ça ne se fait pas de publier sans auto­ri­sa­tion un tex­te venu d’ailleurs. Si ! la preu­ve : ce tex­te d’Edgar Morin paru dans Le Mon­de du 2 jan­vier. Morin com­me pen­seur du bien com­mun, se doit de cir­cu­ler dans les sphè­res de la pen­sée com­mu­ne, notam­ment les blogs. De plus, com­me pen­seur de la com­plexi­té, il sait aus­si – tou­jours au nom du bien com­mun – les exi­gen­ces de la sim­plexi­té : ren­dre sim­ple ladi­te com­plexi­té.

Donc, ci-des­sous : l’article d’Edgar Morin, titré « En 2013, il fau­dra plus enco­re se méfier de la doc­te igno­ran­ce des experts ». Sui­vi de mon grain de sel.

edgar-morin-ethnocentrisme

© faber

« Hélas, nos diri­geants sem­blent tota­le­ment dépas­sés : ils sont inca­pa­bles aujourd’hui de pro­po­ser un diag­nos­tic jus­te de la situa­tion et inca­pa­bles, du coup, d’apporter des solu­tions concrè­tes, à la hau­teur des enjeux. Tout se pas­se com­me si une peti­te oli­gar­chie inté­res­sée seule­ment par son ave­nir à court ter­me avait pris les com­man­des. » (Mani­fes­te Roo­se­velt, 2012.)

« Un diag­nos­tic jus­te » sup­po­se une pen­sée capa­ble de réunir et d’organiser les infor­ma­tions et connais­san­ces dont nous dis­po­sons, mais qui sont com­par­ti­men­tées et dis­per­sées.

Une tel­le pen­sée doit être conscien­te de l’erreur de sous-esti­mer l’erreur dont le pro­pre, com­me a dit Des­car­tes, est d’ignorer qu’elle est erreur. Elle doit être conscien­te de l’illusion de sous-esti­mer l’illusion. Erreur et illu­sion ont conduit les res­pon­sa­bles poli­ti­ques et mili­tai­res du des­tin de la Fran­ce au désas­tre de 1940 ; elles ont conduit Sta­li­ne à fai­re confian­ce à Hit­ler, qui faillit anéan­tir l’Union sovié­ti­que.

Tout notre pas­sé, même récent, four­mille d’erreurs et d’illusions, l’illusion d’un pro­grès indé­fi­ni de la socié­té indus­triel­le, l’illusion de l’impossibilité de nou­vel­les cri­ses éco­no­mi­ques, l’illusion sovié­ti­que et maoïs­te, et aujourd’hui règne enco­re l’illusion d’une sor­tie de la cri­se par l’économie néo­li­bé­ra­le, qui pour­tant a pro­duit cet­te cri­se. Règne aus­si l’illusion que la seule alter­na­ti­ve se trou­ve entre deux erreurs, l’erreur que la rigueur est remè­de à la cri­se, l’erreur que la crois­san­ce est remè­de à la rigueur.

L’erreur n’est pas seule­ment aveu­gle­ment sur les faits. Elle est dans une vision uni­la­té­ra­le et réduc­tri­ce qui ne voit qu’un élé­ment, un seul aspect d’une réa­li­té en elle-même à la fois une et mul­ti­ple, c’est-à-dire com­plexe.

Hélas. Notre ensei­gne­ment qui nous four­nit de si mul­ti­ples connais­san­ces n’enseigne en rien sur les pro­blè­mes fon­da­men­taux de la connais­san­ce qui sont les ris­ques d’erreur et d’illusion, et il n’enseigne nul­le­ment les condi­tions d’une connais­san­ce per­ti­nen­te, qui est de pou­voir affron­ter la com­plexi­té des réa­li­tés.

Notre machi­ne à four­nir des connais­san­ces, inca­pa­ble de nous four­nir la capa­ci­té de relier les connais­san­ces, pro­duit dans les esprits myo­pies, céci­tés. Para­doxa­le­ment l’amoncellement sans lien des connais­san­ces pro­duit une nou­vel­le et très doc­te igno­ran­ce chez les experts et spé­cia­lis­tes, pré­ten­dant éclai­rer les res­pon­sa­bles poli­ti­ques et sociaux.

Pire, cet­te doc­te igno­ran­ce est inca­pa­ble de per­ce­voir le vide effrayant de la pen­sée poli­ti­que, et cela non seule­ment dans tous nos par­tis en Fran­ce, mais en Euro­pe et dans le mon­de.

Nous avons vu, notam­ment dans les pays du « prin­temps ara­be », mais aus­si en Espa­gne et aux États Unis, une jeu­nes­se ani­mée par les plus jus­tes aspi­ra­tions à la digni­té, à la liber­té, à la fra­ter­ni­té, dis­po­sant d’une éner­gie socio­lo­gi­que per­due par les aînés domes­ti­qués ou rési­gnés, nous avons vu que cet­te éner­gie dis­po­sant d’une intel­li­gen­te stra­té­gie paci­fi­que était capa­ble d’abattre deux dic­ta­tu­res. Mais nous avons vu aus­si cet­te jeu­nes­se se divi­ser, l’incapacité des par­tis à voca­tion socia­le de for­mu­ler une ligne, une voie, un des­sein, et nous avons vu par­tout de nou­vel­les régres­sions à l’intérieur même des conquê­tes démo­cra­ti­ques

(Lire la sui­te…)


Le menhir d’Obélix cachera-t-il la forêt de l’évasion fiscale ? par Attac

imagesLe départ en exil fis­cal d’Obélix-Gérard Depar­dieu sus­ci­te une légi­ti­me levée de bou­cliers. Mais la polé­mi­que entre­te­nue par les décla­ra­tions du Pre­mier minis­tre et du minis­tre du Tra­vail ne ris­que-t-elle pas de fai­re oublier les éclair­cis­se­ments atten­dus concer­nant l’affaire du comp­te suis­se du minis­tre du bud­get, Jérô­me Cahu­zac, révé­lée par Média­part ? En tout cas la polé­mi­que ne sau­rait dédoua­ner les auto­ri­tés fran­çai­ses, qui n’ont guè­re pris d’initiatives for­tes contre l’évasion fis­ca­le. Attac pro­po­se cinq mesu­res clés qui per­met­traient à la Fran­ce de réta­blir sa cré­di­bi­li­té dans ce domai­ne.
Après l’affaire Woer­th-Bet­ten­court, les soup­çons qui pèsent sur le minis­tre du Bud­get Jérô­me Cahu­zac concer­nant son usa­ge d’un comp­te à l’Union des Ban­ques Suis­ses (UBS) enta­chent à nou­veau la cré­di­bi­li­té de l’administration fis­ca­le à son plus haut niveau. Pour mon­trer sa réel­le déter­mi­na­tion dans ce domai­ne la Fran­ce doit sans délai :
– éta­blir une lis­te cré­di­ble des para­dis fis­caux, en lien avec les asso­cia­tions spé­cia­li­sées ;
– exi­ger la com­mu­ni­ca­tion de l’identité de tous les res­sor­tis­sants fran­çais déten­teurs de comp­tes dans les para­dis fis­caux, à com­men­cer par la Suis­se : l’administration des États-Unis l’a impo­sé à UBS en 2010, démon­trant qu’il suf­fit d’une volon­té poli­ti­que.
– don­ner 12 mois aux ban­ques opé­rant en Fran­ce pour fer­mer leurs filia­les dans ces ter­ri­toi­res, sous mena­ce de retrait de la licen­ce ban­cai­re. Selon l’étude de réfé­ren­ce du CCFD-Ter­re Soli­dai­re, les ban­ques fran­çai­ses ont 527 filia­les dans les para­dis fis­caux dont 360 pour la seule BNP Pari­bas !
– embau­cher sous 12 mois au moins 1000 agents de contrô­le fis­cal pour ren­for­cer les 5000 véri­fi­ca­teurs actuel­le­ment en pos­te: cha­cun d’entre eux rap­por­te 2,3 mil­lions d’euros par an à l’Etat grâ­ce aux redres­se­ments fis­caux opé­rés, soit 40 fois le mon­tant de son trai­te­ment !
– s’engager for­te­ment auprès des orga­ni­sa­tions inter­na­tio­na­les (OCDE, G20...) en faveur du « repor­ting par pays » [1] pour les mul­ti­na­tio­na­les, seul outil effi­ca­ce pour lut­ter contre l’évasion fis­ca­le qui per­met à Total ou Goo­gle de ne payer qua­si­ment aucun impôt sur les béné­fi­ces.
Attac Fran­ce,
Paris, le 17 décem­bre 2012
[1] Le repor­ting par pays obli­ge les mul­ti­na­tio­na­les à ren­dre trans­pa­rents le volu­me d’activité éco­no­mi­que réel­le, les pro­fits et les impôts qu’elles payent dans cha­cun des pays où elles sont implan­tées. Il limi­te for­te­ment les pos­si­bi­li­tés d’évasion fis­ca­le.

Depardieu. Plus minable que misérable

G_Depardieu_2010L” « affai­re Depar­dieu », puis­que c’en est une, suit son enflu­re média­ti­que. Ain­si dans Libé. Plus de 2.000 com­men­tai­res (dont des gra­ti­nés car­ré­ment fachoï­des) sui­te aux der­niè­res décla­ra­tions de celui qui incar­na Jean Val­jean dans un télé­film. Ayant tour­né dans Les Misé­ra­bles, il se vexe de se trou­ver enrô­lé dans Les Mina­bles. Dans sa let­tre ouver­te au pre­mier minis­tre (JDD du jour) il en appel­le à son pas­sé de pro­lo, rap­pe­lant avoir com­men­cé à tra­vailler « à 14 ans com­me impri­meur, com­me manu­ten­tion­nai­re puis com­me artis­te dra­ma­ti­que ». Il pré­ci­se avoir payé «en 2012 85% d’impôts sur (ses) reve­nus», et «  145 mil­lions d’euros d’impôts en 45 ans, je fais tra­vailler 80 per­son­nes (...) Je ne suis ni à plain­dre ni à van­ter, mais je refu­se le mot « mina­ble »».

Il peut tou­jours refu­ser, il n’en demeu­re pas moins qu’un misé­ra­ble, au sens de Vic­tor Hugo n’est pas for­cé­ment un mina­ble. Tan­dis qu’un mina­ble n’est pas non plus tou­jours un misé­ra­ble. Ça peut même être un richis­si­me à qui l’impôt répu­bli­cain (de la cho­se publi­que),  au nom de plus d’équité entre les citoyens, et par la redis­tri­bu­tion, deman­de une contri­bu­tion. D’où les contri­bu­tions direc­tes et indi­rec­tes. D’où la pro­gres­si­vi­té de l’impôt : plus vous avez de ren­trées, plus vous êtes impo­sé. Au maxi­mum jusqu’à 75 %, là où feu le « bou­clier fis­cal » du Bien­fai­teur des riches limi­tait la pré­lè­ve­ment à 50 %.

Je me sou­viens, à ce pro­pos, avoir rele­vé la réac­tion indi­gnée d’un Fin­kiel­kraut, sur la radio publi­que, volant au secours du pré­le­vé : « Il don­ne la moi­tié de son man­teau, tout de même !  » D’abord, il ne don­ne pas – n’est pas saint-Mar­tin qui veut… Ensui­te, il y a un abî­me entre le fait de don­ner un euro quand on n’en a que deux, et celui de se fai­re appe­ler à un devoir de soli­da­ri­té par une contri­bu­tion d’un mil­lion d’euros sur deux mil­lions de reve­nus.

Dans un cas, il vous res­te un euro, dans l’autre un mil­lion !

Ain­si donc, même en ayant payé 85 % d’impôts sur le reve­nu (tran­che qui n’existe pas…), Depar­dieu peut conti­nuer à vivre sans chan­ger son grand train de vie (quit­te à ven­dre son hôtel de Cham­bon, dans le 6e arron­dis­se­ment de Paris, 1 800 m², esti­mé à 50 mil­lions d’euros). Ou bien, il a un tel appé­tit d’ogre qu’il se voit tenu de se fai­re invi­ter à des tables de dic­ta­teurs, gen­re Kha­di­rov, le bou­cher tchét­chè­ne, à l’occasion de son maria­ge  à Groz­ny ; ou bien lors d’un autre maria­ge, déci­dé­ment, celui de la fille de Kari­mov, pré­si­dent facho de l’Ouzbékistan…

L’avidité le ren­dant aveu­gle à la détres­se rava­geu­se, Depar­dieu se pla­ce en vic­ti­me d’un « sys­tè­me » qui, selon lui, dénie­rait le talent. Mina­ble argu­men­ta­tion !  s’agissant de soli­da­ri­té et d’éthique.

S’agissant de cet­te décen­ce com­mu­ne chè­re à Geor­ge Orwell et par laquel­le l’écrivain saluait cet­te facul­té du gen­re humain à l’entraide.

Depar­dieu aura som­bré dans l’indécence com­mu­ne, y rejoi­gnant la cohor­te des innom­bra­bles som­mi­tés du show­biz, dans les para­dis fis­caux où ils jouis­sent à l’ombre du dieu Fric.

Qu’il eût été plus talen­tueux, sinon grand « notre Gégé » en s’empêchant cet­te bas­ses­se. En refu­sant de jouer dans un tel navet, si bas dans l’affiche des nan­tis.

Mina­ble, oui, j’ai bien dit mina­ble.


Porno-misère, autre genre télévisuel

Com­me des mil­lions d’autres, je me bran­che cha­que soir ou pres­que sur le jour­nal télé, celui de Fran­ce 2. Ailleurs, ça doit être pareil, tou­tes chaî­nes confon­dues, dans un sys­tè­me com­mun où le spec­ta­cle domi­ne. Donc, on étend un regard voyeur sur la scè­ne mon­dia­le – enfin, de cet­te par­tie super­fi­ciel­le du mon­de relié au sys­tè­me tech­ni­que média­ti­que. Le réseau tis­se sa toi­le en éten­dant son empri­se à fina­li­té mar­chan­de ; c’est pour­quoi il n’y tra­vaille qu’en sur­fa­ce, ou à la crê­te des aspé­ri­tés, sur­tout pas en pro­fon­deur.

 

Donc, hier soir, com­me les autres soirs, « mon » JT pré­sen­tait « sa » séquen­ce « émo­tions ». Aujourd’hui, rayon pau­vre­té, voi­ci Fabien­ne, jeu­ne mère céli­ba­tai­re, cais­siè­re à 800 euros par mois, qui ne peut plus payer sa fac­tu­re d’électricité. Lar­mes le long de la joue.

– Salauds de riches !
– Cau­se tou­jours ! Des­sin de Faber ©

 

La veille, rayon « illet­tris­me », ces tra­vailleurs en fait qua­si anal­pha­bè­tes, se retrou­vant en appren­tis­sa­ge basi­que, avec des méca­ni­ques intel­lec­tuel­les grip­pées, appe­lant des efforts dou­lou­reux. Cet hom­me est mon­tré de près, la camé­ra scru­te, tra­vaille à la lou­pe, de son œil de rapa­ce. Le visa­ge se prê­te si bien à l’exploration, l’homme est un peu rus­tre, c’est un pro­lo « brut de décof­fra­ge » ; pour un peu on irait avec l’endoscope, fouiller jus­que dans ses tri­pes. Il résis­te, l’homme autop­sié par la camé­ra, il veut fai­re bon­ne figu­re, sou­rit, croit domi­ner le ric­tus. Il par­le de son fis­ton, qu’après il pour­ra même aider à ses devoirs. Et sou­dain écla­te en san­glots. Et la camé­ra qui insis­te, le pour­suit, le tra­que.

 

La Cri­se a ouvert tout grand le champ de la misè­re à ces ter­ro­ris­tes moder­nes, l’œil de rapa­ce rivé au viseur, mitraillant en silen­ce, ne lâchant pas la proie, qu’ils téta­ni­sent, qu’ils médu­sent par­fois d’un regard obs­cè­ne de cyclo­pe.

 

Tels sont ces por­no­gra­phes adep­tes du gros plan, mon­trant des nez, des yeux, des rides com­me on exhi­be des bites et des chat­tes.

 

Qui iso­lent la par­tie du tout afin d’en extrai­re la lar­me inti­me, la per­le lumi­neu­se du mon­de en déri­ve et en spec­ta­cle.

 

Qui nous trans­for­ment en voyeurs, culpa­bi­li­sés ou jouis­seurs secrets de nos pri­vi­lè­ges, com­pa­tis­sants jusqu’à la séquen­ce sui­van­te – une vedet­te, un spor­tif – qui fera aus­si­tôt oublier cel­le-ci.

 

Et avant-hier, enco­re, c’était cet ouvrier agri­co­le meur­tri par sept années en pri­son sous l’accusation men­son­gè­re de viol. Pleurs ren­trés.

 

Et ce soir, de quel­les lar­mes la fameu­se « séquen­ce émo­tions » nour­ri­ra-t-elle l’interminable feuille­ton de cet­te lita­nie télé/visuelle – vue à dis­tan­ce, de loin, hors contex­te, si peu poli­ti­que ?

 

Enfants-mar­tyrs, ou enfants-sol­dats ; Noël du « sdf » ; mamie sans famil­le à l’hospice… La réser­ve socia­le des dému­nis, des lais­sés pour comp­te est inépui­sa­ble. Elle peut même, au besoin, se gros­sir de la détres­se ani­ma­le. Atten­tion cepen­dant à bien en « gérer les riches­ses » télé/géniques. Cet­te éco­no­mie-là aus­si est déli­ca­te. Rien ne serait plus contre-pro­duc­tif qu’un abus dans ce domai­ne ; com­me dans tout autre – celui du luxe, par exem­ple, son pen­dant symé­tri­que. Ain­si, en fait-on des kilos, c’est le cas de le dire, avec un Depar­dieu pseu­do-exi­lé, visant à sous­trai­re au fisc du pays qui l’a fait roi – des riches et des cons – 1,4% de son immen­se for­tu­ne. Mina­ble, va ! Oui, mais il nous emmer­de, le mina­ble, du haut de sa Tour d’Argent com­me nous le mon­tre si bien Faber et son des­sin ci-contre.

 

L’essentiel étant, tout de même, que les injus­ti­ces res­tent assez sup­por­ta­bles pour qu’on sup­por­te l’Injustice.


Montauban-Toulouse et les prédictions d” « Isidore »

 Je ne sais qui est cet « Isi­do­re » qui a dépo­sé hier sur ce blog un com­men­tai­re sur l’affaire Mon­tau­ban-Tou­lou­se. Mais le lien qu’il a ajou­té mène à son blog, La Gnos­tie d’Isidore, où l’on peut lire ce qui suit, daté du 23 février der­nier, sous le titre « Pré­dic­ti­vi­té ». Pro­pos que je lui emprun­te sans hési­ter (et sans son avis…).

Prédictivité

Hélas, chers amis, nous aurons notre petit atten­tat, peut-être pas trop san­glant, en Fran­ce, pour cor­ro­bo­rer le carac­tè­re sécu­ri­tai­re néces­sai­re à notre cher pays de liber­té, dont ont besoin notre indus­trie, la pro­tec­tion des riches, cel­le de leur moral et tout bon­ne­ment cet­te repous­san­te mora­le socia­le, afin de domp­ter, par la for­ce des matra­ques et autres armes de conten­tion des mas­ses tel­les que décrets et lois ad hocdont on nous a don­né l’habitude, dans les 45 jours qui vien­nent, à peu de cho­se près. C’est abso­lu­ment néces­sai­re pour éle­ver le nabot à nou­veau aux hau­teurs de sa tâche : les esprits sont beau­coup trop revê­ches sinon même rebelles.Les pleur­ni­cha­de­ries qu’on nous mon­tre et qu’on vou­drait des pan­se­ments à des man­ques et mal­ver­sa­tions volon­tai­res, tour­nent trop à la rigo­la­de ou l’odeur de vinai­gre et n’y suf­fis­sent plus, tant elles ont le pesant de la cré­di­bi­li­té d’un cour­tier ; ses déci­sions de der­niers ins­tants se vou­draient vrai­ment convain­can­tes, à la maniè­re d’un cache-sexe sans devant ni der­riè­re, et d’une radi­ca­li­té qui sort après qua­tre métros de retard ; ses révol­tes contre l’état de fait qu’on a soi-même ins­tau­ré par ses ins­ti­tu­tions sau­mâ­tres et qu’on a impo­sées à coups de ren­forts bleu-mari­ne et de coques pare-bal­les, de cas­ques et de gaz lacry­mo­gè­nes, d’interdits à la libre-cir­cu­la­tion sous des pré­tex­tes sécu­ri­tai­res qui ne consis­tent qu’à se pro­té­ger soi de la popu­las­se qu’on abhor­re lorsqu’elle vous contre­dit, sen­tent exces­si­ve­ment l’hilarité osten­ta­toi­re, s’il ne s’agissait que d’accélérer notre désap­poin­te­ment devant tant de vergogne.Il faut s’attendre donc à une gou­ver­nan­ce par le choc socialqui se pra­ti­que dans l’invention d’une ter­reur dont l’objet est de vous attein­dre au ven­tre, là où on veut vous esbaudir.Je sou­hai­te sim­ple­ment, devant cet inévi­ta­ble « impos­si­ble » que les gens res­te­ront affec­ti­ve­ment cal­mes et pen­se­ront et com­pren­dront qu’à nou­veau, un coup sera por­té à leur désir de mieux être et ne défailli­ront pas sous ce choc des­ti­né à détrô­ner pour que vous le cachiez com­me un tré­sor qui n’a plus à être décou­vert, ce qu’ils ont de plus cher, de plus vivant, de plus radieux et de plus incer­tain : la LIBERTÉ.

Publié par , 23 février 2012


Le fragile portrait du joueur de l’ego

 

 «Si les Fran­çais devaient ne pas me fai­re confian­ce, est-ce que je devrais conti­nuer dans la vie poli­ti­que, la répon­se est non.» Et le pré­si­dent sor­tant, mai­re de Neuilly à 28 ans, d’ajouter : «Ces car­riè­res qui n’en finis­sent pas, cela abou­tit à des jeu­nes qui ne peu­vent pas mon­ter. Si tel n’est pas votre choix, je m’inclinerai et j’aurai fait une très bel­le vie poli­ti­que.»

© Por­trait signé Alain Le Quer­nec, gra­phis­te à Quim­per http://alainlequernec.fr


Si Sar­ko­zy n’est pas réélu, il arrê­te la poli­ti­que par war­rant


  • © Ch.- M. Schulz

    « Il fau­drait com­pren­dre que les cho­ses sont sans espoir et être pour­tant déci­dé à les chan­ger. » F. Scott Fitz­ge­rald, Gats­by le magni­fi­que, 1925
    ––––
    « Le plus grand dérè­gle­ment de l’esprit, c’est de croi­re les cho­ses par­ce qu’on veut qu’elles soient, et non par­ce qu’on a vu qu’elles sont en effet. » Bos­suet

  • Traduire :

  • Abonnez-vous !

    Saisissez votre @dresse pour vous abonner à « C’est pour dire » et recevoir un courriel à chaque nouvel article publié.

  • Twitter - Gazouiller

  • Énigme

    Philippe Casal,, 2004 - Centre national des arts plastiques

    Phi­lip­pe Casal, 2004 - Cen­tre natio­nal des arts plas­ti­ques - Mucem, Mar­seille

  • Et ça, c’est tentant aussi…

  • La réa­lité vraie n’est jamais la plus manifeste. (Claude Lévi-Strauss)

    La réa­lité vraie n’est jamais la plus mani­fes­te.
    (Clau­de Lévi-Strauss)

  • 2sexpolLa Revue Sexpol ressuscitée !

    Parue de 1975 à 1981, la Revue Sex­pol (sexua­li­té / poli­ti­que), ses 39 numé­ros et 2000 pages ont res­sus­cité par la gra­ce de la numé­ri­sa­tion. Un DVD est désor­mais dis­po­nible, au prix coû­tant de la numé­ri­sa­tion, de la dupli­ca­tion et des frais de port, soit 16 euros avec jaquet­te cou­leur et boî­tier rigi­de ou 11 euros sans. Ren­sei­gne­ments et com­mande en cli­quant ici ou sur la cou­ver­ture du der­nier numé­ro, ci-des­sus. En savoir plus ici sur Sex­pol.
  • « Comme un nuage – 30 ans après Tchernobyl »

    Com­me un nua­ge, album pho­tos et tex­te mar­quant le 30e anni­ver­sai­re de la catas­tro­phe de Tcher­no­byl (26 avril 1986). La sous­crip­tion étant clo­se (vifs remer­cie­ments à tous les contri­bu­teurs !) l’ouvrage est désor­mais en ven­te au prix de 15 euros, fran­co de port. Vous pou­vez le com­man­der à par­tir du bou­ton « Ache­ter » ci-des­sous (bien pré­ci­ser votre adres­se pos­ta­le !)

    tcherno2-2-300x211

    Il s’agit d’un album-pho­to de qua­li­té, à tira­ge soi­gné et limi­té, 40 p. for­mat A4 « à l’italienne ». Les pho­tos, pri­ses en Pro­ven­ce et notam­ment à Mar­seille, expri­ment une vision artis­ti­que sur le thè­me d’« après le nua­ge ». Cet­te créa­tion rejoi­gnait l’appel à l’organisation de « 1.000 évé­ne­ments cultu­rels sur le thè­me du nucléai­re », entre le 11 mars 2016 (5 ans après Fuku­shi­ma) et le 26 avril 2016 (30 ans après Tcher­no­byl).
  • L’argument fon­da­men­tal pour la liberté d’expression est le carac­tère dou­teux de toutes nos croyances (Ber­trand Russel)

    L’argument fon­da­men­tal pour la liber­té d’expression est le carac­tère dou­teux de tou­tes nos croyan­ces. (Ber­trand Rus­sel)

  • montaigne

    Le vrai miroir de nos discours est le cours de nos vies. Montaigne - Essais, I, 26

    La vérité est un miroir tombé de la main de Dieu et qui s'est brisé. Chacun en ramasse un fragment et dit que toute la vérité s'y trouve. Djalāl ad-Dīn Rūmī (1207-1273)

  • « C’est pour dire » de Gérard Pon­thieu, est mis à dis­po­si­tion selon les ter­mes de la licen­ce Crea­ti­ve Com­mons : Attri­bu­tion - Pas d’Utilisation Com­mer­cia­le - Pas de Modi­fi­ca­tion (3.0 Fran­ce). Pho­tos, des­sins et docu­ments men­tion­nés sous copy­right © sont pro­té­gés com­me tels.
    Licence Creative Commons

  • « Si vous ne chan­gez pas en vous-même, ne deman­dez pas que le monde change »

    « Si vous ne chan­gez pas en vous-même, ne deman­dez pas que le mon­de chan­ge »

  • Catégories d’articles

  • Salut cousin !

    Je dou­te donc je suis - gp

  • Calendrier

    mars 2017
    lunmarmerjeuvensamdim
    « Fév  
     12345
    6789101112
    13141516171819
    20212223242526
    2728293031 
    Copyright © 1996-2017 C’est pour dire. Tous droits réservés – sauf selon la license Creative Commons.
    iDream theme by Templates Next | Turbiné par WordPress