On n'est pas des moutons

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Syrie. Alep ou la mort tombée du ciel

par Tho­mas Clu­zel (Fran­ce Cultu­re)

Consa­crée à l’agonie d’Alep et de sa popu­la­tion, la revue de pres­se de Tho­mas Clu­zel ce matin ( 25/11/16 ) sur Fran­ce Cultu­re expri­mait avec for­ce l’insoutenable folie meur­triè­re des hom­mes, cet­te étran­ge espè­ce, la seule qui s’acharne à la mort de ses sem­bla­bles et, plus au-delà enco­re, à son auto­des­truc­tion. Tan­dis que la « clas­se poli­ti­que et média­ti­que »  glo­se sur le com­bat de coqs télé­vi­suel de la veille, qui n’en sem­ble que plus déri­soi­re. Pour­tant, le ger­me de la guer­re n’est-il pas déjà tapi dans cet­te cour­se au pou­voir ? Com­ment pas­ser de la com­pé­ti­tion à la coopé­ra­tion, de l’injustice à l’entraide, de l’indifférence à la soli­da­ri­té ? Réflexion en pas­sant, pour en reve­nir au mar­ty­re d’Alep :

Sur une vidéo publiée sur le site du New York Times, une fem­me racon­te que le bruit d’un avion annon­ce qu’une bom­be est sur le point de s’écraser sur la vil­le. Les secon­des s’écoulent. Elle anti­ci­pe l’explosion qui ne tar­de­ra plus. Et redou­te qu’un mur ou même un bâti­ment entier ne s’effondre sur elle. Elle ima­gi­ne le pire, la mort. Et puis ouvre les yeux, pour se ren­dre comp­te qu’elle est tou­jours vivan­te. Un immeu­ble vient pour­tant, en effet, de s’écrouler. Celui d’à côté. Dans cet­te vidéo de près de trois minu­tes et inti­tu­lée « à la recher­che des bom­bes dans le ciel d’Alep », des rési­dents de la vil­le assié­gée racon­tent, un à un, au quo­ti­dien amé­ri­cain, leurs impres­sions lors­que le bruit d’un avion vient à se rap­pro­cher jusqu’au moment de déchi­rer, lit­té­ra­le­ment, le ciel.

Quand un pro­fes­seur avoue que ses sens lui jouent par­fois des tours, que dans ses oreilles réson­nent, par moment, des bruits de moteur qui n’existent pas et qu’il lui arri­ve même, quand c’est le cas, de se moquer de lui-même et d’en rire, d’autres, à l’instar de cet­te infir­miè­re, racon­tent que les bom­bar­de­ments, les des­truc­tions, les cris des habi­tants effrayés fuyant par­tout où ils le peu­vent, sont deve­nus leur rou­ti­ne quo­ti­dien­ne. Tous décri­vent la ter­reur qui les sai­sit, à cha­que fois qu’ils voient l’un de ces engins de mort tra­ver­ser le ciel d’Alep.

En publiant ces témoi­gna­ges, le site du New York Times vient ain­si nous rap­pe­ler, de la plus poi­gnan­te des maniè­res, que si le week-end der­nier (tan­dis que les Nations Unies ten­taient, une nou­vel­le fois, de négo­cier un arrêt du conflit) les bom­bar­de­ments ont dimi­nué, en revan­che, dès lun­di (à pei­ne acté l’échec des négo­cia­tions de la veille) ils ont aus­si­tôt repris avec une inten­si­té dra­ma­ti­que. Ces atta­ques sont aujourd’hui les plus vio­len­tes enre­gis­trées depuis deux ans, pré­ci­se tou­jours le quo­ti­dien amé­ri­cain, avant d’ajouter : désor­mais les bom­bes d’Alep lais­sent 250 000 per­son­nes vivre en enfer. Hier enco­re, au moins 32 civils, dont cinq enfants, ont péri dans ces bom­bar­de­ments, pré­ci­se ce matin le site d’Al Ara­biya. Il s’agit de l’un des bilans les plus éle­vés, sur une seule jour­née, depuis le début de la vio­len­te cam­pa­gne menée par l’armée syrien­ne sur le sec­teur de la deuxiè­me vil­le du pays, tenu par les insur­gés.

En un peu plus d’une semai­ne, ce ne sont pas moins de 300 per­son­nes qui ont trou­vé la mort à Alep. Il faut dire qu’aux mis­si­les, aux obus, aux barils d’explosifs et aux bom­bes incen­diai­res s’ajoutent, éga­le­ment, des atta­ques chi­mi­ques à la chlo­ri­ne. Sans comp­ter que de vio­lents com­bats se dérou­lent, à pré­sent, au sol. La semai­ne der­niè­re, les for­ces loya­lis­tes sont entrées pour la pre­miè­re fois dans un quar­tier au nord-est de la vil­le. Le régi­me a éga­le­ment chas­sé les insur­gés d’une ancien­ne zone indus­triel­le.

« Alep, un assaut contre l’humanité », c’est le titre, cet­te fois-ci, de cet édi­to à lire dans les colon­nes du Temps de Lau­san­ne. Le jour­nal y racon­te, notam­ment, com­ment sur pla­ce habi­tants et secou­ris­tes conti­nuent de fil­mer les scè­nes, plus insou­te­na­bles les unes que les autres : ces bébés pré­ma­tu­rés, dans un hôpi­tal en flam­mes, extir­pés de leur cou­veu­se par des infir­miè­res pani­quées et posés à même le sol, où ils fini­ront vrai­sem­bla­ble­ment par suc­com­ber ; ou bien enco­re cet hom­me, visi­ble­ment pro­che de la folie, qui exhi­be en plei­ne rue un mem­bre arra­ché par une bom­be (celui d’un voi­sin, d’un pro­che, ou d’un incon­nu) et qui n’en finit plus de hur­ler.

L’enfer s’est abat­tu sur Alep. Au point que les Alep­pins, eux-mêmes, en vien­nent à regret­ter désor­mais les semai­nes pré­cé­den­tes, lors­que les flam­mes n’étaient enco­re qu’intermittentes. A Genè­ve, un méde­cin suis­se (ori­gi­nai­re d’Alep), l’un des fon­da­teurs de l’Union des orga­ni­sa­tions syrien­nes de secours médi­caux, est à court de mots : « Il res­te aujourd’hui moins d’une tren­tai­ne de méde­cin, dit-il, et il n’y a plus le moin­dre bloc opé­ra­toi­re qui fonc­tion­ne ». Les der­niers témé­rai­res qui ont ten­té, il y a quel­ques semai­nes, de for­cer les bar­ra­ges, afin de fai­re entrer du maté­riel médi­cal dans les quar­tiers rebel­les de la vil­le, ont été pris pour cible par des avions et ont échap­pé à la mort de jus­tes­se. Depuis, l’étau s’est enco­re res­ser­ré. Ici com­me ailleurs. Dans les ban­lieues sud de Damas, éga­le­ment aux mains de la rébel­lion, là-bas ce sont les ambu­lan­ces qui sont tra­quées par les dro­nes rus­ses, expli­que tou­jours le méde­cin. « Lorsqu’ils arri­vent à loca­li­ser l’endroit où ces ambu­lan­ces conver­gent, l’aviation frap­pe. C’est ain­si qu’ils détrui­sent les der­niers hôpi­taux. »

En début de semai­ne, devant le Conseil de sécu­ri­té des Nations Unies, le chef des opé­ra­tions de l’ONU (Ste­phen O’Brien) avouait : les der­niè­res rations ali­men­tai­res ont été dis­tri­buées le 13 novem­bre der­nier. Et tan­dis que l’eau pota­ble et l’électricité sont de plus en plus rares, la fami­ne sera bien­tôt géné­ra­le. Ou dit autre­ment, si les res­pon­sa­bles des Nations-Unies se disent aujourd’hui « à court de mots » pour décri­re ce qui se pas­se à Alep, sous les bom­bes, les Alep­pins sont, eux, à court de vivres. Dans les der­niers tracts lar­gués par les héli­co­ptè­res du régi­me, les habi­tants qua­li­fiés de « chers com­pa­trio­tes » sont appe­lés à « s’abstenir de sor­tir dans les rues ». En d’autres ter­mes, il n’y est même plus ques­tion de les enjoin­dre à quit­ter la zone rebel­le, mais seule­ment à se ter­rer sous le délu­ge.

Pen­dant ce temps et en dépit des condam­na­tions à l’étranger, la com­mu­nau­té inter­na­tio­na­le, elle, sem­ble plus que jamais impuis­san­te à contre­car­rer la déter­mi­na­tion de Damas et de ses alliés (rus­se et ira­nien) à recon­qué­rir l’ensemble de la vil­le. D’où, d’ailleurs, cet­te décla­ra­tion déses­pé­rée d’un mem­bre de l’un des conseils locaux admi­nis­trant l’opposition à Alep, à lire dans les colon­nes du Iri­sh Times. « Au mon­de entier, nous vou­lons dire sim­ple­ment deux cho­ses : arrê­tez de pré­ten­dre vous sou­cier de notre sort et agis­sez ; ou alors lan­cez sur nous l’une de vos bom­bes nucléai­res, que nous puis­sions mou­rir et quit­ter enfin cet enfer, une bon­ne fois pour tou­te ».

Tho­mas CLUZEL

Ver­sion audio ici :


Islamisme. Une insulte contre la foi et tout bascule dans le fanatisme (re-publication)

En juillet 2012, un extrait de 14 minu­tes d’une vidéo anti-islam titrée L’Innocence des musul­mans était pos­tée sur You­Tu­be, met­tant le feu aux pou­dres isla­mis­tes. Dès le 11 sep­tem­bre, des atta­ques furent menées, notam­ment, contre des mis­sions diplo­ma­ti­ques états-unien­nes. Furent ain­si pri­ses d’assaut l’ambassade des États-Unis en Égyp­te et le consu­lat à Ben­gha­zi (Libye) où l’on déplo­ra qua­tre morts, dont l’ambassadeur.

Inno­cen­ce of Mus­lims, pro­dui­te en 2012, fut alors attri­buée à un cer­tain Nakou­la Bas­se­ley Nakou­la, un cop­te égyp­tien rési­dant en Cali­for­nie, sous le pseu­do­ny­me de « Sam Baci­le ». Selon lui, il s’agissait de dénon­cer les hypo­cri­sies de l’islam en met­tant en scè­ne des pas­sa­ges de la vie de Maho­met…

À cet­te occa­sion, une de plus, j’avais publié un arti­cle sur lequel je viens de retom­ber et qui me sem­ble tou­jours assez actuel, hélas, pour le publier à nou­veau.

Hier une vidéo, aujourd’hui un habille­ment. Et tou­jours les déchaî­ne­ments fana­ti­ques, des affron­te­ments, des vio­len­ces, des morts.

Il a donc suf­fi d’une vidéo de dix minu­tes pour rani­mer la flam­me du fana­tis­me isla­mis­te. Cet­te actua­li­té atter­ran­te et cel­le des vingt ans pas­sés le mon­trent : des trois reli­gions révé­lées, l’islam est aujourd’hui la plus contro­ver­sée, voi­re reje­tée 1. Tan­dis que la judaï­que et la chré­tien­ne, tapies dans l’ombre tapa­geu­se de leur concur­ren­te, font en quel­que sor­te le dos rond – ce n’est pas leur tour. En ce sens, elles peu­vent se don­ner à voir com­me les « meilleu­res », alors qu’elles n’ont pas man­qué d’être les pires dans leurs épo­ques his­to­ri­ques flam­boyan­tes, et qu’elles ne sont tou­jours pas en res­te pour ce qui est de leurs dog­mes, les plus rétro­gra­des et répres­sifs. 2

Préa­la­ble : par­ler « reli­gions » ici c’est consi­dé­rer les appa­reils, et non pas leurs adep­tes, ni leurs vic­ti­mes plus ou moins consen­tan­tes. C’est donc par­ler des cler­gés, des dog­mes et des cohor­tes acti­vis­tes et pro­sé­ly­tes. On en dirait autant des idéo­lo­gies, dont les pires – fas­cis­tes et nazies –, construi­tes com­me des reli­gions, ont enta­ché l’Histoire selon des sché­mas simi­lai­res. Donc, dis­tin­guer les « hum­bles pécheurs » consen­tants, ou mys­ti­fiés par leurs « libé­ra­teurs », tout com­me on ne confon­dra pas ces mili­tants aux grands cœurs abu­sés par les Sta­li­ne, Hit­ler et autres tyrans de tous les temps.

Par­lons donc de l’islam poli­ti­que, mis en exhi­bi­tion dra­ma­ti­que sur la scè­ne pla­né­tai­re, vou­lant en quel­que sor­te se prou­ver aux yeux du mon­de. Aus­si recourt-il à la vio­len­ce spec­ta­cu­lai­re, cel­le-là même qui le rend cha­que jour plus haïs­sa­ble et le ren­for­ce du même coup dans sa pro­pre et vin­di­ca­ti­ve déses­pé­ran­ce. Et ain­si appa­raît-il à la fois com­me cau­se et consé­quen­ce de son pro­pre enfer­me­ment dans ce cer­cle vicieux.

Que recou­vre l’islamisme, sinon peut-être la souf­fran­ce de cet­te frac­tion de l’humanité qui se trou­ve mar­gi­na­li­sée, par la fau­te de cet « Occi­dent » cor­rom­pu et « infi­dè­le » ? C’est en tout cas le mes­sa­ge que ten­te de fai­re pas­ser auprès du mil­liard et plus de musul­mans répar­tis sur la pla­nè­te, les plus acti­vis­tes et dji­ha­dis­tes de leurs meneurs, trop heu­reux de déchar­ger ain­si sur ce bouc émis­sai­re leur pro­pre part de res­pon­sa­bi­li­té quant à leur mise en mar­ge de la « moder­ni­té ». Moder­ni­té à laquel­le ils aspi­rent cepen­dant en par­tie – ou tout au moins une part impor­tan­te de la jeu­nes­se musul­ma­ne. D’où cet­te puis­san­te ten­sion inter­ne entre inté­gris­me mor­ti­fè­re et désir d’affranchissement des contrain­tes obs­cu­ran­tis­tes, entre géron­to­cra­tes inté­gris­tes et jeu­nes­ses reven­di­ca­ti­ves. D’où cet­te pres­sion de « cocot­te minu­te » et ces mani­fes­ta­tions col­lec­ti­ves sans les­quel­les les socié­tés musul­ma­nes ris­que­raient l’implosion. D’où, plus avant, les « prin­temps ara­bes » et leurs nor­ma­li­sa­tions poli­ti­ques suc­ces­si­ves – à l’exception nota­ble de la Tuni­sie.

Un nou­vel épi­so­de de pous­sées clé­ri­ca­les d’intégrisme se pro­duit donc aujourd’hui avec la pro­mo­tion d’une vidéo déni­grant l’islam dif­fu­sée sur la toi­le mon­dia­le et attri­buée à un auteur israé­lo-amé­ri­cain – ou à des sour­ces indé­fi­nies 3. Pré­tex­te à rani­mer – si tant est qu’elle se soit assou­pie – la flam­me des fana­ti­ques tou­jours à l’affût.

On pour­rait épi­lo­guer sur ces condi­tion­ne­ments rep­ti­liens (je par­le des cer­veaux, pas des per­son­nes…) qui se déchaî­nent avec la plus extrê­me vio­len­ce à la moin­dre pro­vo­ca­tion du gen­re. De tout récents ouvra­ges et arti­cles ont ravi­vé le débat, notam­ment depuis la nou­vel­le fiè­vre érup­ti­ve qui a sai­si les sys­tè­mes mono­théis­tes à par­tir de son foyer le plus sen­si­ble, à savoir le Moyen Orient. De là et, par­tant, de la sous-région, depuis des siè­cles et des siè­cles, au nom de leur Dieu, juifs, chré­tiens, musul­mans – et leurs sous-divi­sions pro­phé­ti­ques et sec­tai­res – ont essai­mé sur l’ensemble de la pla­nè­te, ins­tal­lé des comp­toirs et des états-majors, lan­cé escoua­des et armées entiè­res, tor­tu­ré et mas­sa­cré des êtres humains par mil­lions, au mépris de la vie hic et nunc, main­te­nant et ici-bas sur cet­te Ter­re, elle aus­si mar­ty­ri­sée. Et le tout au nom d’un Au-delà hypo­thé­ti­que, pros­cri­vant à cha­cun sa libre conscien­ce et l’art d’arranger au mieux la vie brè­ve et, de sur­croît, pour le bien de l’entière huma­ni­té.

Va pour les croyan­ces, qu’on ne dis­cu­te­ra pas ici… Mais qu’en est-il de ces sys­tè­mes sécu­liers pro­li­fé­rant sur les plus noirs obs­cu­ran­tis­mes ? On par­le aujourd’hui de l’islam par­ce que les guer­res reli­gieu­ses l’ont repla­cé en leur cen­tre ; ce qui per­met aux deux autres de se revir­gi­ni­ser sur l’air de la modé­ra­tion. Par­ce que l’islamisme « modé­ré » – voir en Tuni­sie, Libye, Égyp­te ; en Iran, Iraq, Afgha­nis­tan, Pakis­tan, etc. – n’est jamais qu’un oxy­mo­re auquel judaïs­me et chris­tia­nis­me adhè­rent obsé­quieu­se­ment, par « cha­ri­té bien com­pri­se » en direc­tion de leur pro­pre « modé­ra­tion », une sor­te d’investissement sur l’avenir autant que sur le pas­sé lourd d’atrocités. Pas­sé sur lequel il s’agit de jeter un voi­le noir, afin de nier l’Histoire au pro­fit des mytho­lo­gies mono­théis­tes, les affa­bu­la­tions entre­te­nues autour des mes­sies et pro­phè­tes, dont les « bio­gra­phies » incer­tai­nes, polies par le temps autant que mani­pu­lées, per­met­tent, en effet, de jeter pour le moins des dou­tes non seule­ment sur leur réa­li­té exis­ten­tiel­le, mais sur­tout sur les inter­pré­ta­tions dont ces figu­res ont pu être l’objet. Quid, en effet, d’un Maho­met tel que dépeint ici ou là – c’est selon évi­dem­ment – com­me igna­re, voleur, mani­pu­la­teur, cupi­de et ama­teur de fillet­tes ? Pas plus réel que sa divi­ni­sa­tion, ni cel­le de Moï­se et de Jésus construits hors de leur pro­pre réa­li­té, selon des contes infan­ti­les psal­mo­diés et fai­sant appel à la plus tota­le cré­du­li­té.

Mais, admet­tons que les hom­mes aient créé leurs dieux par néces­si­té, cel­le de com­bler leurs angois­ses exis­ten­tiel­les, de pan­ser leurs misè­res, leurs ver­ti­ges face à l’univers et devant l’inconnu des len­de­mains et d’après la mort. Admet­tons cela et regar­dons l’humanité dans la pers­pec­ti­ve de son deve­nir et de son évo­lu­tion – dans le fait de se lever sur ses deux jam­bes et même de se mon­ter sur la poin­te des pieds pour ten­ter de voir « par des­sus » ce qui abais­se, s’élever dans la condi­tion d’humains dési­rant, par­lant, connais­sant, com­pre­nant, aimant.

Alors, ces reli­gions d’ « amour », ont-elles appor­té la paix, la vie libre et joyeu­se, la jus­ti­ce, la connais­san­ce ? Et la tolé­ran­ce ? Ou ont-elles alié­né hom­mes et fem­mes – sur­tout les fem­mes… –, mal­trai­té les enfants, mépri­sé les ani­maux ; incul­qué la culpa­bi­li­té et la sou­mis­sion ; atta­qué la phi­lo­so­phie et la scien­ce ; colo­ni­sé la cultu­re et impré­gné jusqu’au lan­ga­ge ; jeté des inter­dits sur la sexua­li­té et les mœurs (contra­cep­tion, avor­te­ment, maria­ge et même l’alimentation) ; com­man­dé à la poli­ti­que et aux puis­sants…

Torah, Bible, Évan­gi­les, Coran – com­ment admet­tre que ces écrits, et a for­tio­ri un seul, puis­se conte­nir et expri­mer LA véri­té ? Par quels renon­ce­ments l’humain a-t-il che­mi­né pour fina­le­ment dis­sou­dre sa ratio­na­li­té et son juge­ment ? Mys­tè­re de la croyan­ce… Soit ! enco­re une fois pas­sons sur ce cha­pi­tre de l’insondable ! Mais, tout de même, la reli­gion com­me sys­tè­me sécu­lier, com­me ordre ecclé­sial, avec ses cohor­tes, ses palais, ses for­te­res­ses spi­ri­tuel­les et tem­po­rel­les… Son his­toi­re mar­quée en pro­fon­deur par la vio­len­ce : croi­sa­des, Inqui­si­tion (je voyais l’autre soir sur Arte, Les Fan­tô­mes de Goya, de Milos For­man… ; une his­toi­re de tout jus­te deux siè­cles !), guer­res reli­gieu­ses, Saint-Bar­thé­le­my, les bûchers, et aus­si les colo­ni­sa­tions, eth­no­ci­des, sou­tiens aux fas­cis­mes… Ça c’est pour le judéo-chris­tia­nis­me.

Côté isla­mis­me, qui dit se dis­pen­ser de cler­gé, son empri­se ne s’en trou­ve que plus entiè­re­ment diluée dans les socié­tés, d’où l’impossible laï­cis­me des isla­mis­tes, se vou­draient-ils « modé­rés ». Et que pen­ser de cet­te vio­len­ce endé­mi­que deve­nue syno­ny­me d’islam, jus­que dans nos contrées d’immigration où d’autres extré­mis­mes en nour­ris­sent leurs fonds de com­mer­ce natio­na­lis­tes ? Sans dou­te un héri­ta­ge du Coran lui-même et de Maho­met pré­sen­té dans son his­toi­re com­me le « Maî­tre de la ven­gean­ce » et celui qui anéan­tit les mécréants… Voir sur ce cha­pi­tre les nom­breu­ses sou­ra­tes invo­quant l’anéantissement des juifs, chré­tiens et infi­dè­les – tan­dis que, plus loin, d’autres ver­sets pro­mul­guent une « sen­ten­ce d’amitié » – contra­dic­tion ou signe oppor­tu­nis­te de « tolé­ran­ce » ? Voir en répon­se les fat­was de condam­na­tion à mort – dont cel­les de Sal­man Rush­die par Kho­mei­ny (avec mise à prix rehaus­sée des jours-ci ! 4) et de Tas­li­ma Nas­reen qui a dû s’exiler de son pays, le Ben­gla­de­sh. Voir l’assassinat de Théo van Gogh à Amster­dam, poi­gnar­dé puis ache­vé de huit bal­les et égor­gé en plei­ne rue ; dans un docu­men­tai­re, il venait de dénon­cer le trai­te­ment réser­vé aux fem­mes dans l’islam.[Le voir ci-des­sous.] 5

Même dou­ble lan­ga­ge chez le dieu juif Yah­vé pour jus­ti­fier…l’extermination de cer­tains peu­ples de Pales­ti­ne (dont les Cana­néens…) Cela en ver­tu du fait que les juifs seraient « le peu­ple élu de Dieu », dont le pre­mier com­man­de­ment est « Tu ne tue­ras pas » ! Ce fan­tas­me juif ali­men­te en les légi­ti­mant le colo­nia­lis­me et ce qui s’ensuit en Pales­ti­ne et l’affrontement des théo­cra­ties. Affron­te­ment éga­le­ment par affi­dés inter­po­sés et leurs États ou orga­ni­sa­tions ter­ro­ris­tes : Bush contre Al Quaï­da, Tsa­hal contre le Hez­bol­lah, « kami­ka­zes » contre popu­la­tion civi­le. Vio­len­ces innom­ma­bles, guer­res sans fin.

Quant au film « blas­phé­ma­toi­re » qui agi­te de plus bel­le les fana­ti­ques isla­mis­tes, il est curieux que nos médias de mas­se, radios et télés, sem­blent en contes­ter la légi­ti­mi­té du fait qu’il serait bri­co­lé, mal fice­lé, « pas pro »… Com­me s’il s’agissait d’une ques­tion d’esthétique ! Quoi qu’il soit et quels que soient ses com­man­di­tai­res, il fait bien appa­raî­tre par les répli­ques qu’il pro­vo­que le niveau de fana­tis­me impré­gnant les pays musul­mans. Ce qui s’était déjà pro­duit avec les cari­ca­tu­res danoi­ses de Maho­met, dont cer­tains avaient, de même, contes­té la qua­li­té artis­ti­que ! Et Goya, au fait, lorsqu’il repré­sen­tait les visa­ges de l’Inquisition, était-ce bien esthé­ti­que ? 6

La ques­tion ne por­te aucu­ne­ment sur la natu­re du « sacri­lè­ge » mais sur la dis­pro­por­tion de la répli­que engen­drée, allant jusqu’à mort d’hommes – l’ambassadeur états-unien et de ses col­la­bo­ra­teurs en Libye, vic­ti­mes sacri­fi­ciel­les et à ce titre tota­le­ment ins­cri­tes dans un pro­ces­sus d’expiation reli­gieu­se !

Et plus près de nous, que dire des pro­vo­ca­tions menées à Paris devant l’ambassade amé­ri­cai­ne ? Et aus­si à La Cour­neu­ve, lors de la fête de l’Huma où Caro­li­ne Fou­rest a été cha­hu­tée, mena­cée, insul­tée et empê­chée de débat­tre – entre autres sur ces ques­tions d’intégrisme qui font les choux gras du Front natio­nal !

Com­me quoi, pour résu­mer, une insul­te contre la foi – ou ce qui en tient lieu –consti­tue un cri­me plus gra­ve que de s’en pren­dre à un être vivant.

17 sep­tem­bre 2012

Notes:

  1. En dehors du mon­de musul­man, évi­dem­ment… Bien que des oppo­si­tions plus ou moins décla­rées appa­rais­sent ça et là dans l’islam.
  2. Même si on met un peu à part le judaïs­me : cet­te reli­gion sans visée pla­né­tai­re direc­te retrou­ve tou­te­fois le chris­tia­nis­me – ne dit-on pas le judéo-chris­tia­nis­me ? – et l’islamisme dans cet­te même volon­té de péné­trer jus­que dans les têtes et les ven­tres de cha­cun. En ce sens, cel­les qui se pré­sen­tent com­me les « meilleu­res » par­vien­nent bien à être les pires dans leurs manœu­vres per­ma­nen­tes d’aliénation. De même que leur « modé­ra­tion » demeu­re rela­ti­ve à leur stra­té­gie hégé­mo­ni­que.
  3. Sour­ces qui demeu­rent enco­re floues qua­tre ans après.
  4. 2012
  5. Dans ma ver­sion de sep­tem­bre 2012, j’avais man­qué, à tort, d’évoquer le cas de Ayaan Hir­si Ali, fem­me poli­ti­que et écri­vai­ne néer­lan­do-soma­lien­ne connue pour son mili­tan­tis­me contre l’excision et ses pri­ses de posi­tion sur la reli­gion musul­ma­ne. Elle fut mena­cée de mort par Moham­med Bouye­ri, assas­sin du cinéas­te Theo van Gogh, notam­ment à la sui­te de sa par­ti­ci­pa­tion au court-métra­ge du réa­li­sa­teur qui dénon­çait les vio­len­ces fai­tes aux fem­mes dans les pays musul­mans.
  6. Le Guer­ni­ca de Picas­so n’est pas non plus une œuvre esthé­ti­que !

Harcèlement sexuel. S’il fallait « jeter la pierre » à Denis Baupin…

L’affaire Bau­pin. Exci­ta­tion géné­ra­le, à base média­ti­que… J’écris « exci­ta­tion » sciem­ment, avec ses conno­ta­tions ner­veu­ses et sexuel­les. L’affaire en ques­tion exci­te en pro­por­tion des enjeux et des consé­quen­ces autant poli­ti­cien­nes que poli­ti­ques ; elle exci­te aus­si sur le regis­tre du voyeu­ris­me qui ali­men­te ou même pro­lon­ge le pro­blè­me que cer­tains vou­draient dénon­cer. Com­ment a-t-il fait « ça » ? Et envoyez les détails, svp ! Je vois donc là-dedans ce jeu trou­ble qui met en cau­se l’ambiguïté des humains autour de la sexua­li­té et du pou­voir – dont la poli­ti­que serait l’expression raf­fi­née, ou seule­ment « civi­que ».

Ainsi, l’affaire en cours me sem­ble-t-elle haus­ser d’un cran de plus, dans sa ver­sion « moder­ne », actuel­le, la fon­da­men­ta­le ques­tion de la sexo-poli­ti­que 1. À savoir, ce qui met en jeu, en oppo­si­tion et, j’ose dire, en bran­le 2 le bio­lo­gi­que & le rai­son­né, le pul­sion­nel & le ration­nel – et pour finir l’individu & la socié­té.

Autant dire qu’une fois de plus, dans une naï­ve­té désar­man­te autant que ques­tion­nan­te, l’animal humain redé­cou­vre, en quel­que sor­te, l’origine du mon­de… social. Mes trois points de sus­pen­sion en disent long, fai­sant ici le pont entre le fameux tableau de Cour­bet 3, c’est-à-dire « la cho­se », et les démê­lés de l’élu éco­lo­gis­te. Il s’agit bien du point de pas­sa­ge entre le sexe et la poli­ti­que, vu cet­te fois sous l’angle du Spec­ta­cle – S majus­cu­le – qui magni­fie la cho­se en même temps que sa répro­ba­tion. 4

N’y a-t-il pas, der­riè­re ce flot d’indignations aux moti­va­tions hété­ro­cli­tes, une hypo­cri­sie magis­tra­le visant à dis­si­mu­ler, sinon à nier, la dou­ble com­po­san­te de l’homme, et de la fem­me évi­dem­ment, en tant qu’ani­mal humain ? L’expression déplaît enco­re. Notam­ment en ce qu’elle déran­ge les mora­les éta­blies, et spé­cia­le­ment les reli­gions – tou­tes les reli­gions. 5

N’est-elle pas là, pré­ci­sé­ment, l’origine du mon­de… refou­lé, frus­tré, vio­lent, de la domi­na­tion, de la cupi­di­té, du meur­tre du vivant et de la liber­té d’être ? N’est-il pas là, le véri­ta­ble har­cè­le­ment sexuel : tapi dans son ombre de confes­sion­nal, sous l’obscurité du voi­le ou dans les noi­res injonc­tions « divi­nes » anti-vie ; s’en pre­nant aux enfants, tout spé­cia­le­ment, afin de per­pé­tuer ce meur­tre jus­que dans les plus ter­ri­bles guer­res ?

Qui sont les « machos » ori­gi­naux, sinon ceux qui ont injec­té leurs trop-pleins d’oestrogènes dans les tex­tes dits « sacrés », décré­tant des lois de domi­na­tion, des inter­dits, des infan­ti­li­sa­tions qui sévis­sent enco­re, ou en tout cas, s’opposent sans ces­se au mou­ve­ment de la vie libre ?

Qui a déni­gré la fem­me, l’a rabais­sée et conti­nue à le fai­re en la jetant dans des cachots, sous le voi­le, ou dans les arriè­re-mon­des ?

Extraits :

Le Nou­veau Tes­ta­ment. (1 Cor 11, 3) :  « Le Christ est le chef de tout hom­me, l’homme est le chef de la fem­me, et Dieu le chef du Christ » .

(1 Tim 2, 12-14) :  « Je ne per­mets pas à la fem­me d’enseigner, ni de fai­re la loi à l’homme, qu’elle se tien­ne tran­quille. C’est Adam en effet qui fut for­mé le pre­mier, Eve ensui­te. Et ce n’est pas Adam qui se lais­sa sédui­re, mais la fem­me qui sédui­te, a déso­béi. ».

Le Coran. (II, 228) :  « Les maris sont supé­rieurs à leurs fem­mes ». (IV, 38) :  « Les hom­mes sont supé­rieurs aux fem­mes à cau­se des qua­li­tés par les­quel­les Dieu a éle­vé ceux-là au des­sus de cel­les-ci, et par­ce que les hom­mes emploient leurs biens pour doter les fem­mes. Les fem­mes ver­tueu­ses sont obéis­san­tes et sou­mi­ses. »

L’Ancien tes­ta­ment. (Genè­se 3, 16) :  « Le Sei­gneur dit ensui­te à la fem­me: « Je ren­drai tes gros­ses­ses péni­bles, tu souf­fri­ras pour met­tre au mon­de tes enfants. Tu te sen­ti­ras atti­rée par ton mari, mais il domi­ne­ra sur toi » » .

La Torah :  « Sois béni, Sei­gneur notre Dieu, Roi de l’Univers, qui ne m’as pas fait fem­me » , une des priè­res que tout bon juif doit pro­non­cer cha­que matin.

Et je m’arrêterai ici aux por­tes du boud­dhis­me, de l’hindouisme et d’autres reli­gions, mono ou poly­théis­tes qui, sans excep­tions, pla­cent la fem­me au second rang.

Pour finir sur ce cha­pi­tre sans fin, je rap­pel­le­rai à quels points de récents sou­bre­sauts de nos socié­tés dites éclai­rées ont été – plu­tôt plus que moins – « ins­pi­rées » par ces pré­cep­tes reli­gieux qui sont deve­nus notre fond cultu­rel.

On ne pour­rait les renier, mais autant en être conscient ; qu’il s’agisse des confron­ta­tions autour des notions de famil­le (« pour tous » ou pas), de gen­res sexuels (oppo­si­tions Nature/culture, la natu­re étant éle­vée à hau­teur divi­ne) ; qu’il s’agisse tout autant de la mar­chan­di­sa­tion des attraits fémi­nins, en par­ti­cu­lier par la publi­ci­té raco­lant sur la voie média­ti­que ; qu’il s’agisse de tout ce jeu social aus­si com­plexe qu’ambigu entre séduc­tion et conquê­te, entre fri­vo­li­té et vio­len­ce. Autant de consi­dé­ra­tions – non de jus­ti­fi­ca­tions – per­met­tant d’expliquer cet­te dou­ble com­po­san­te de l’animal humain face à ses pro­gram­mes inter­nes, bio­lo­gi­ques et cultu­rels : se repro­dui­re, per­pé­tuer l’espèce et s’élever jusqu’à « fai­re socié­té ». Il n’est pas dit qu’il y arri­ve jamais !


Dix cas de sexis­me en poli­ti­que par libe­zap

Voi­là pour­quoi je ne « jet­te­rai pas la pier­re » (Bible) à Denis B.

Notes:

  1. Concept notam­ment déve­lop­pé par Wil­helm Rei­ch dans ses ana­ly­ses des struc­tu­res carac­té­riel­les de l’humain refou­lé
  2.  « Le mon­de n’est qu’une bran­loi­re péren­ne. Tou­tes cho­ses y bran­lent sans ces­se. » (Mon­tai­gne, Essais, III)
  3. Tableau qui fut un temps la pro­prié­té de Jac­ques Lacan.
  4. On ne peut alors que pen­ser à Bos­suet : « Dieu se rit des hom­mes qui déplo­rent les effets dont ils ché­ris­sent les cau­ses. »
  5. Que l’homme ne soit pas le sum­mum de la créa­tion de Dieu, voi­là ce que les reli­gions n’ont tou­jours pas par­don­né à Dar­win et sa théo­rie de l’évolution.

« Pas de ça chez nous ! » Quand les bourgeois du XVIe parisien puent du bec

En sou­le­vant le cou­ver­cle de la sou­piè­re de por­ce­lai­ne, on a décou­vert un pot de cham­bre et ses relents. C’était lun­di 14 mars au soir, la mai­rie de Paris orga­ni­sait une réunion publi­que d’information sur le cen­tre d’hébergement d’urgence devant être ins­tal­lé d’ici l’été en lisiè­re du bois de Bou­lo­gne, – “à deux pas de l’hippodrome d’Auteuil, du musée Mar­mot­tan et des jar­dins du Rane­lagh”, pré­ci­se judi­cieu­se­ment Le Figa­ro.

Alors que les débats auraient dû se tenir pen­dant deux heu­res entre les habi­tants mécon­tents et les repré­sen­tants de la vil­le de Paris, ils ont dû être écour­tés au bout de 15 minu­tes pour cau­se de débor­de­ments. Quand la bour­geoi­sie du XVIe sort de ses gonds, elle se révè­le dans sa nue cru­di­té.

C’est d’abord au pré­fet de Paris, Sophie Bro­cas, que les “révol­tés” s’en pren­nent. Et en ter­mes par­ti­cu­liè­re­ment châ­tiés. Échan­tillons : “Escroc”, ”fils de pute”, “men­teur”, “col­la­bo”, “sta­li­nien”, ”ven­du”, “salo­pard”, “salo­pe”, “Sophie Bro­cas caca ! » …

Accla­mé par la fou­le en furie, Clau­de Goas­guen, mai­re d’arrondissement LR et prin­ci­pal élu local oppo­sé au pro­jet, a rehaus­sé le niveau sur le mode sédi­tieux, encou­ra­geant ses par­ti­sans à “dyna­mi­ter” la pis­ci­ne ins­tal­lée à proxi­mi­té du futur cen­tre d’hébergement, pré­ci­sant Ne vous gênez pas, mais ne vous fai­tes pas repé­rer ».

Pour com­men­ter pareil évé­ne­ment, Fran­ce Inter a invi­té à son micro la « socio­lo­gue des riches », Moni­que Pin­çon-Char­lot, qui a assis­té à cet­te réunion et n’en revient pas, elle qui en a pour­tant remué du beau lin­ge. Cet­te fois, pour l’effet camé­léon, elle avait même revê­tu un petit man­teau de four­ru­re… syn­thé­ti­que… Voi­ci son récit, gran­dio­se !

Petit flo­ri­lè­ge com­plé­men­tai­re ici.


Cologne, suite. L’écrivain algérien Kamel Daoud  « fatwatisé » par des intellectuels français

Une deuxiè­me fat­wa vient de frap­per l’écrivain et jour­na­lis­te algé­rien Kamel Daoud [voir ici et ], à pro­pos de son ana­ly­se des vio­len­ces sexuel­les du Nou­vel an à Colo­gne. Cet­te nou­vel­le condam­na­tion éma­ne d’une sor­te de sec­te laï­que ras­sem­blant une poi­gnée d’« intel­lec­tuels auto­pro­cla­més » à qui Le Mon­de a prê­té ses colon­nes.

Les signa­tai­res du « Col­lec­tif  »Nou­red­di­ne Ama­ra (his­to­rien), Joel Bei­nin (his­to­rien), Hou­da Ben Hamou­da (his­to­rien­ne), Benoît Chal­land (socio­lo­gue), Joce­ly­ne Dakh­lia (his­to­rien­ne), Sonia Dayan-Herz­brun (socio­lo­gue), Muriam Haleh Davis (his­to­rien­ne), Giu­lia Fab­bia­no (anthro­po­lo­gue), Dar­cie Fon­tai­ne (his­to­rien­ne), David Theo Gold­berg (phi­lo­so­phe), Ghas­san Hage (anthro­po­lo­gue), Laleh Kha­li­li (anthro­po­lo­gue), Tris­tan Leper­lier (socio­lo­gue), Nadia Mar­zou­ki (poli­tis­te), Pas­cal Méno­ret (anthro­po­lo­gue), Sté­pha­nie Poues­sel (anthro­po­lo­gue), Eli­za­be­th Shak­man Hurd (poli­tis­te), Tho­mas Ser­res (poli­tis­te), Seif Sou­da­ni (jour­na­lis­te).

Dans l’édition du 12 février, sous le titre « Les fan­tas­mes de Kamel Daoud », ce « col­lec­tif » lan­çait son ana­thè­me, excluant de son céna­cle « cet huma­nis­te auto­pro­cla­mé ». Le mépris de l’expression dévoi­lait, dès les pre­miè­res lignes de la sen­ten­ce, l’intention mal­veillan­te des juges. Les lignes sui­van­tes confir­maient une condam­na­tion sans appel : « Tout en décla­rant vou­loir décons­trui­re les cari­ca­tu­res pro­mues par  » la droi­te et l’extrême droi­te « , l’auteur recy­cle les cli­chés orien­ta­lis­tes les plus écu­lés, de l’islam reli­gion de mort cher à Ernest Renan (1823-1892) à la psy­cho­lo­gie des fou­les ara­bes de Gus­ta­ve Le Bon (1841-1931). »

Que veu­lent donc dire, ces socio­lo­gi­sants ensou­ta­nés, par leur atten­du si tran­chant ? 1) Que Daoud rejoint « la droi­te et l’extrême droi­te »… 2) …puisqu’il « recy­cle les cli­chés orien­ta­lis­tes les plus écu­lés, de l’islam reli­gion de mort »… 3) cli­chés anciens « chers » à Renan et Le Bon… 4)… ces vieille­ries datées (dates à l’appui) et donc obso­lè­tes… 5)… tan­dis que leur « socio­lo­gie » à eux, hein !

Nos inqui­si­teurs repro­chent au jour­na­lis­te algé­rien d’essen­tia­li­ser « le mon­de d’Allah », qu’il rédui­rait à un espa­ce res­treint (le sien, décrit ain­si avec condes­cen­dan­ce : « Cer­tai­ne­ment mar­qué par son expé­rien­ce durant la guer­re civi­le algé­rien­ne (1992-1999) [C’est moi qui sou­li­gne, et même deux fois, s’agissant du mot expé­rien­ce, si déli­ca­te­ment choi­si] Daoud ne s’embarrasse pas de nuan­ces et fait des isla­mis­tes les pro­mo­teurs de cet­te logi­que de mort. »), selon une « appro­che cultu­ra­lis­te ». En cela, ils rejoi­gnent les posi­tions de l’essayiste amé­ri­ca­no-pales­ti­nien Edward Saïd pour qui l’Orient serait une fabri­ca­tion de l’Occident post-colo­nia­lis­te. Com­me si les cultu­res n’existaient pas, jusqu’à leurs dif­fé­ren­ces ; de même pour les civi­li­sa­tions, y com­pris la musul­ma­ne, bien enten­du.

"Que se cache donc derrière le mysticisme des fascistes, ce mysticisme qui fascinait les masses ?" W. Reich

« Que se cache donc der­riè­re le mys­ti­cis­me des fas­cis­tes, ce mys­ti­cis­me qui fas­ci­nait les mas­ses ? » W. Rei­ch

À ce pro­pos, reve­nons aux com­pè­res Renan et Le Bon, en effet contem­po­rains et nul­le­ment arrié­rés com­me le sous-enten­dent nos néo-aya­tol­lahs. Je gar­de les meilleurs sou­ve­nirs de leur fré­quen­ta­tion dans mes années « sex­po­lien­nes » – sexo-poli­ti­ques et rei­chien­nes –, lors­que l’orthodoxie mar­xis­te se trou­va fort ébran­lée, à par­tir de Mai 68 et bien au-delà. Pour un peu je reli­rais cet­te Vie de Jésus, d’Ernest Renan, dont Rei­ch s’était notam­ment ins­pi­ré pour écri­re Le Meur­tre du Christ ; de même, s’agissant de Psy­cho­lo­gie des fou­les, de Gus­ta­ve Le Bon, dont on retrou­ve de nom­breu­ses tra­ces dans Psy­cho­lo­gie de mas­se du fas­cisme du même Wil­helm Rei­ch. Les agres­sions de Colo­gne peu­vent être ana­ly­sées selon les cri­tè­res rei­chiens du refou­le­ment sexuel et des cui­ras­ses carac­té­riel­le et cor­po­rel­le pro­pi­ces aux enrô­le­ments dans les idéo­lo­gies fas­cis­tes et mys­ti­ques. Ces cri­tè­res – avan­cés à sa maniè­re par Kamel Daoud – ne sont pas uni­ques et ne sau­raient nier les réa­li­tés « objec­ti­ves » des condi­tions de vie – elles se ren­for­cent mutuel­le­ment. Tan­dis que les accu­sa­teurs de Daoud sem­blent igno­rer ces com­po­san­tes psy­cho-sexuel­les et affec­ti­ves.

Trai­té com­me un arrié­ré, Daoud est ain­si accu­sé de psy­cho­lo­gi­ser les vio­len­ces sexuel­les de Colo­gne, et d’« effa­cer les condi­tions socia­les, poli­ti­ques et éco­no­mi­ques qui favo­ri­sent ces actes ». Lamen­ta­ble retour­ne­ment du pro­pos – selon une argu­men­ta­tion qui pour­rait se retour­ner avec per­ti­nen­ce !

Enfin, le jour­na­lis­te algé­rien se trou­ve taxé d’isla­mo­pho­bie… Accu­sa­tion défi­ni­ti­ve qui, en fait, à reli­re ces com­pè­res, se situe à l’origine de leur atta­que. Ce « sport de com­bat » désor­mais à la mode, inter­dit tou­te cri­ti­que de fond et clôt tout débat d’idées.

Le « dou­ble fat­wa­ti­sé » pour­ra cepen­dant trou­ver quel­que récon­fort dans des arti­cles de sou­tien. Ain­si, celui de Michel Guer­rin dans Le Mon­de du 27 février. Le jour­na­lis­te rap­pel­le que Kamel Daoud a déci­dé d’arrêter le jour­na­lis­me pour se consa­crer à la lit­té­ra­tu­re. « Il ne chan­ge pas de posi­tion mais d’instrument. » « Ce retrait, pour­suit-il, est une défai­te. Pas la sien­ne. Cel­le du débat. Il vit en Algé­rie, il est sous le coup d’une fat­wa depuis 2014, et cela don­ne de la chair à ses convic­tions. Du res­te, sa vision de l’islam est pas­sion­nan­te, hors nor­mes, car elle divi­se la gau­che, les fémi­nis­tes, les intel­lec­tuels. Une gran­de par­tie de la socio­lo­gie est contre lui mais des intel­lec­tuels afri­cains saluent son cou­ra­ge, Libé­ra­tion l’a défen­du, L’Obs aus­si, où Jean Daniel retrou­ve en lui “tou­tes les gran­des voix fémi­nis­tes his­to­ri­ques”. […] Ain­si va la confré­rie des socio­lo­gues, qui a le nez rivé sur ses sta­tis­ti­ques sans pren­dre en comp­te “la chair du réel”, écrit Aude Lan­ce­lin sur le site de L’Obs, le 18 février. »

Ain­si, cet­te remar­qua­ble tri­bu­ne de la roman­ciè­re fran­co-tuni­sien­ne Faw­zia Zoua­ri, dans Libé­ra­tion du 28 février, rétor­quant aux accu­sa­teurs :

« Voi­là com­ment on se fait les alliés des isla­mis­tes sous cou­vert de phi­lo­so­pher… Voi­là com­ment on réduit au silen­ce l’une des voix dont le mon­de musul­man a le plus besoin. »

 


Faw­zia Zoua­ri : « Il faut dire qu’il y a un... par fran­cein­ter


Kamel Daoud et les agressions de Cologne. Le « porno-islamisme » s’en prend à la femme autant qu’à la vie

Pour­quoi les isla­mis­tes détes­tent-ils autant les fem­mes ? Pour­quoi refu­sent-ils qu’elles pren­nent le volant, por­tent des jupes cour­tes, aiment libre­ment  ? Autant de ques­tions qui inter­pel­lent et déran­gent l’islam des extrê­mes et, par delà, l’islam en lui-même ain­si que les autres reli­gions mono­théis­tes. Le jour­na­lis­te-écri­vain algé­rien Kamel Daoud est l’un des tout pre­miers et trop rares intel­lec­tuels du mon­de musul­man à affron­ter de face ces ques­tions esqui­vées par les reli­gions – sans dou­te par­ce qu’elles leur sont consti­tu­ti­ves. Aujourd’hui, à pro­pos des agres­sions sexuel­les de fem­mes fin décem­bre à Colo­gne, il accu­se le « por­no-isla­mis­me » et inter­pel­le le regard de l’Occident por­té sur l’ « immi­gré », cet « autre », condam­né autant à la répro­ba­tion qu’à l’incompréhension.

Kamel Daoud, 2015 © Claude Truong-Ngoc / Wikimedia Commons

Kamel Daoud, 2015 © Clau­de Truong-Ngoc / Wiki­me­dia Com­mons

S’inter­ro­ger vala­ble­ment sur l’islam conduit à décryp­ter les méca­nis­mes de hai­ne à l’œuvre dans les dis­cours reli­gieux. Ce qui, par ces temps de fana­tis­me assas­sin, ne va pas sans ris­ques. Sur­tout si on tou­che aux fon­da­men­taux. Ain­si, le 3 décem­bre 2014 dans l’émission de Lau­rent Ruquier On n’est pas cou­ché sur Fran­ce 2, Kamel Daoud décla­re à pro­pos de son rap­port à l’islam :

« Je per­sis­te à le croi­re : si on ne tran­che pas dans le mon­de dit ara­be la ques­tion de Dieu, on ne va pas réha­bi­li­ter l’homme, on ne va pas avan­cer. La ques­tion reli­gieu­se devient vita­le dans le mon­de ara­be. Il faut qu’on la tran­che, il faut qu’on la réflé­chis­se pour pou­voir avan­cer. »

Quel­ques jours plus tard, Daoud est frap­pé d’une fat­wa par un imam sala­fis­te, appe­lant à son exé­cu­tion « pour apos­ta­sie et héré­sie ». Depuis, le jour­na­lis­te, chro­ni­queur au Quo­ti­dien d’Oran, est pla­cé sous pro­tec­tion poli­ciè­re, avec tou­tes les contrain­tes qui s’ensuivent – Sal­man Rush­die, depuis la Gran­de-Bre­ta­gne, en sait quel­que cho­se…

En juin der­nier, dans un entre­tien à L’Humanité (2/06/15), Kamel Daoud insis­tait sur la ques­tion de la pla­ce – si on peut dire – de la fem­me dans l’islam :

«Le rap­port à la fem­me est le nœud gor­dien, en Algé­rie et ailleurs. Nous ne pou­vons pas avan­cer sans gué­rir ce rap­port trou­ble à l’imaginaire, à la mater­ni­té, à l’amour, au désir, au corps et à la vie entiè­re. Les isla­mis­tes sont obsé­dés par le corps des fem­mes, ils le voi­lent car il les ter­ri­fie. Pour eux, la vie est une per­te de temps avant l’éternité. Or, qui repré­sen­te la per­pé­tua­tion de la vie ? La fem­me, le désir. Donc autant les tuer. J’appelle cela le por­no-isla­mis­me. Ils sont contre la por­no­gra­phie et com­plè­te­ment por­no­gra­phes dans leur tête. (…) Quand les hom­mes bou­gent, c’est une émeu­te. Quand les fem­mes sont pré­sen­tes, c’est une révo­lu­tion. Libé­rez la fem­me et vous aurez la liber­té.  »

Ces jours-ci, dans un arti­cle publié en Ita­lie dans le quo­ti­dien La Repub­bli­ca et repris par Le Mon­de (31/01/16), Kamel Daoud revient à nou­veau sur la ques­tion de la fem­me en islam, cet­te fois sous l’actualité brû­lan­te des évé­ne­ments de la saint-Syl­ves­tre à Colo­gne. Il pous­se son ana­ly­se sous l’angle des « jeux de fan­tas­mes des Occi­den­taux », « jeu d’images que l’Occidental se fait de l’« autre », le réfu­gié-immi­gré : angé­lis­me, ter­reur, réac­ti­va­tion des peurs d’invasions bar­ba­res ancien­nes et base du binô­me bar­ba­re-civi­li­sé. Des immi­grés accueillis s’attaquent à « nos » fem­mes, les agres­sent et les vio­lent. »

meursaultsJour­na­lis­te et essayis­te algé­rien, chro­ni­queur au Quo­ti­dien d’Oran, Kamel Daoud est notam­ment l’auteur de Meur­sault, contre-enquê­te (Actes Sud, 2014), Prix Gon­court du pre­mier roman. Il s’agit d’une sor­te de contre­point à L’Étranger de Camus. Phi­lip­pe Ber­ling en a tiré une piè­ce, Meur­saults, jouée jusqu’au 6 février au Théâ­tre des Ber­nar­di­nes à Mar­seille.

Daoud ne cher­che pas d’excuses aux agres­seurs mais s’essaie à com­pren­dre, à expli­quer – ce qui ne sau­rait plai­re à Valls ! Donc, il rejet­te cet­te « naï­ve­té », cet angé­lis­me pro­je­té sur le migrant par le regard occi­den­tal, qui « voit, dans le réfu­gié, son sta­tut, pas sa cultu­re […] On voit le sur­vi­vant et on oublie que le réfu­gié vient d’un piè­ge cultu­rel que résu­me sur­tout son rap­port à Dieu et à la fem­me. »

Il pour­suit : « Le réfu­gié est-il donc « sau­va­ge » ? Non. Jus­te dif­fé­rent, et il ne suf­fit pas d’accueillir en don­nant des papiers et un foyer col­lec­tif pour s’acquitter. Il faut offrir l’asile au corps mais aus­si convain­cre l’âme de chan­ger. L’Autre vient de ce vas­te uni­vers dou­lou­reux et affreux que sont la misè­re sexuel­le dans le mon­de ara­bo-musul­man, le rap­port mala­de à la fem­me, au corps et au désir. L’accueillir n’est pas le gué­rir. »

Daoud refor­mu­le sa « thè­se » :

« Le rap­port à la fem­me est le nœud gor­dien, le second dans le mon­de d’Allah [après la ques­tion de Dieu, Ndlr]. La fem­me est niée, refu­sée, tuée, voi­lée, enfer­mée ou pos­sé­dée. Cela déno­te un rap­port trou­ble à l’imaginaire, au désir de vivre, à la créa­tion et à la liber­té. La fem­me est le reflet de la vie que l’on ne veut pas admet­tre. Elle est l’incarnation du désir néces­sai­re et est donc cou­pa­ble d’un cri­me affreux : la vie. » « L’islamiste n’aime pas la vie. Pour lui, il s’agit d’une per­te de temps avant l’éternité, d’une ten­ta­tion, d’une fécon­da­tion inuti­le, d’un éloi­gne­ment de Dieu et du ciel et d’un retard sur le ren­dez-vous de l’éternité. La vie est le pro­duit d’une déso­béis­san­ce et cet­te déso­béis­san­ce est le pro­duit d’une fem­me. »

Cer­tes, une tel­le ana­ly­se, par sa fines­se et sa per­ti­nen­ce, ne ris­que pas d’être enten­due par les fronts bas de l’extrême-droite – et pas seule­ment par eux. Ni chez les fana­ti­ques reli­gieux, bien sûr ; peut-être pas non plus chez ceux que l’on dit « modé­rés », tant la fron­tiè­re peut être min­ce des uns aux autres. Alors, à qui s’adresse Daoud ? – et avec quel­les chan­ces d’être enten­du ? – quand il par­le – naï­ve­ment ? – de « convain­cre l’âme de chan­ger »… et quand il sou­li­gne que « le sexe est la plus gran­de misè­re dans le « mon­de d’Allah » ?

Et de reve­nir sur« ce por­no-isla­mis­me dont font dis­cours les prê­cheurs isla­mis­tes pour recru­ter leurs « fidè­les » :

« Des­crip­tions d’un para­dis plus pro­che du bor­del que de la récom­pen­se pour gens pieux, fan­tas­me des vier­ges pour les kami­ka­zes, chas­se aux corps dans les espa­ces publics, puri­ta­nis­me des dic­ta­tu­res, voi­le et bur­ka. L’islamisme est un atten­tat contre le désir. Et ce désir ira, par­fois, explo­ser en ter­re d’Occident, là où la liber­té est si inso­len­te. Car « chez nous », il n’a d’issue qu’après la mort et le juge­ment der­nier. Un sur­sis qui fabri­que du vivant un zom­bie, ou un kami­ka­ze qui rêve de confon­dre la mort et l’orgasme, ou un frus­tré qui rêve d’aller en Euro­pe pour échap­per, dans l’errance, au piè­ge social de sa lâche­té : je veux connaî­tre une fem­me mais je refu­se que ma sœur connais­se l’amour avec un hom­me. »

Et, pour finir : « Retour à la ques­tion de fond : Colo­gne est-il le signe qu’il faut fer­mer les por­tes ou fer­mer les yeux ? Ni l’une ni l’autre solu­tion. Fer­mer les por­tes condui­ra, un jour ou l’autre, à tirer par les fenê­tres, et cela est un cri­me contre l’humanité.

« Mais fer­mer les yeux sur le long tra­vail d’accueil et d’aide, et ce que cela signi­fie com­me tra­vail sur soi et sur les autres, est aus­si un angé­lis­me qui va tuer. Les réfu­giés et les immi­grés ne sont pas réduc­ti­bles à la mino­ri­té d’une délin­quan­ce, mais cela pose le pro­blè­me des « valeurs » à par­ta­ger, à impo­ser, à défen­dre et à fai­re com­pren­dre. Cela pose le pro­blè­me de la res­pon­sa­bi­li­té après l’accueil et qu’il faut assu­mer. »

Où l’on voit que la « guer­re » ne sau­rait condui­re à la paix dans les cœurs… Dans ce pro­ces­sus his­to­ri­que mil­lé­nai­re par­cou­ru de reli­gions et de vio­len­ce, de conquê­tes et de domi­na­tion, de refou­le­ments sexuels, de néga­tion de la fem­me et de la vie, de hai­nes et de res­sen­ti­ments remâ­chés… de quel endroit de la pla­nè­te pour­ra bien sur­gir la sages­se humai­ne ?


Des tas d’urgences

Le hasard m’a fait tom­ber, hier, sur l’article que j’ai consa­cré au jour­na­lis­te polo­nais Richard Kapus­cinski lors de sa mort en 2007. Dans un de ses bou­quins fameux, Impe­rium – sur l’empire sovié­ti­que finis­sant, une sui­te de repor­ta­ges à sa façon –, j’y rele­vais ça :

« Trois fléaux mena­cent le mon­de. Pri­mo, la plaie du natio­na­lisme. Secun­do, la plaie du racis­me. Ter­tio, la plaie du fon­da­men­ta­lisme reli­gieux. Trois pes­tes unies par la même carac­té­ris­tique, le même com­mun déno­mi­na­teur, la plus tota­le, agres­sive et tou­te-puis­san­te irra­tio­na­lité. Impos­sible de péné­trer dans un esprit conta­miné par un de ces maux. »

Dans le der­nier numé­ro du men­suel L’Histoire (thè­me : New­ton, les Lumiè­res et la révo­lu­tion scien­ti­fi­que : excel­lent autant qu’actuel), un lec­teur revient sur le pré­cé­dent numé­ro (novem­bre) consa­cré aux com­mu­nis­tes et titré « Pour­quoi il y ont cru », sans point d’interrogation. En effet, bien des répon­ses peu­vent être avan­cées. Mais ce lec­teur conti­nue à s’interroger : « Si je ne m’étonne pas du nom­bre d’intellectuels séduits, je n’arrive tou­jours pas à com­pren­dre pour­quoi ils sont res­té com­mu­nis­tes ». Et d’égrener le cha­pe­let des hor­reurs sta­li­nien­nes qui « auraient dû leur ouvrir les yeux ». Oui, mais non ! Confè­re le troi­siè­me fléau selon Kapus­cinski : la plaie du fon­da­men­ta­lis­me reli­gieux.

Même si les cau­ses et les effets dif­fé­rent dans les nuan­ces, nazis­me, sta­li­nis­me et dji­ha­dis­me relè­vent du tronc com­mun de « la plus tota­le, agres­sive et tou­te-puis­san­te irra­tio­na­lité. » Les consé­quen­ces aus­si conver­gent dans la vio­len­ce la plus mor­ti­fè­re condui­sant les peu­ples cré­du­les aux pires hor­reurs.

Notons qu’en ces « champs d’horreur » s’illustrent bien d’autres fana­ti­ques para-reli­gieux. Ain­si les fon­da­men­ta­lis­tes du libé­ra­lis­me ultra, les ado­ra­teurs du Mar­ché et de sa Main invi­si­ble, cel­le qui agit « en dou­ce », par délé­ga­tion, sans se mon­trer au grand jour, et n’en conduit pas moins à son lot d’atrocités, dénom­mées injus­ti­ces, guer­res, misè­re.

Ain­si les néga­tion­nis­tes de la dégra­da­tion du cli­mat qui, à l’instar de leurs illus­tres pré­dé­ces­seurs face aux géno­ci­des nazis, choi­sis­sent la catas­tro­phe plu­tôt que de renon­cer à leurs cultes consom­ma­toi­res. Cultes innom­bra­bles aux­quels d’ajoutent la plus cras­se imbé­cil­li­té tel­le que mon­trée ce jeu­di soir [3/12/15] dans Envoyé spé­cial (Fran­ce 2) exhi­bant de fameux spé­ci­mens du gen­re : ceux qui, aux Etats-Unis, tra­fi­quent leurs die­sel mons­trueux pour qu’il éruc­tent les plus épais­ses fumées noi­res… (J’avais publié une vidéo sur ces éner­gu­mè­nes, mais elle a été désac­ti­vée, je ne sais pour­quoi… Des dizai­nes de vidéos para­dent sur la toi­le – taper « coal rol­ling » et déses­pé­rer du gen­re humain…)

Après eux le délu­ge. Sur le même mode, en som­me, par lequel un tiers des élec­teurs du « pays des Droits de l’Homme » – et pata­ti et pata­ta – seraient prêts à tâter du fas­cis­me pré­sen­ta­ble, jus­te « pour essayer », puis­que les autres leur parais­sent usés – ce qui n’est pas faux, cer­tes !

Mais enfin, quel­le défai­te annon­cée ! Défai­te de la pen­sée, des convic­tions, des valeurs. De sou­bre­sauts en cahots, en culbu­tes et en sur­sauts, l’Histoire n’en finit pas de bégayer, on le sait. Au bord du vide, des haut-le-cœur nous sai­sis­sent.

tas-urgences

Où allons-nous ? « Ça débor­de » de par­tout ; de gau­che et de droi­te„ extrê­me­ment. [Ph. d.r.]


En cas d’attentat par balles. Cinq consignes de sécurité

La crain­te du ridi­cu­le peut s’avérer  plus mor­tel­le, que le ridi­cu­le lui-même. Spé­cia­le­ment en pério­de de ris­ques d’attentats. Quand la vie est en dan­ger, un ges­te, une atti­tu­de peu­vent être sal­va­teurs. Il en va de même des ges­tes de secou­ris­me lors d’accidents. Ne pas crain­dre, par consé­quent, d’« en fai­re trop », ni d’être trai­té de « para­no ». Voi­ci quel­ques consi­gnes de sécu­ri­té bon­nes à connaî­tre – en sou­hai­tant qu’elles ne ser­vent jamais !

Par Gian Lau­rens*

AVANT

Consi­gne n°1 : CONSTATER

Il y a 4 niveaux de dan­ge­ro­si­té :

NIVEAU VERT ORANGE ROUGE NOIR
RISQUES AUCUN LEGERS à MOYENS MOYENS à ELEVES TRES ELEVES

Avant de se ren­dre dans un lieu quel­con­que, fai­re le constat luci­de du niveau de la dan­ge­ro­si­té qui le carac­té­ri­se, et de celui du par­cours pour y accé­der et en reve­nir. S’il s’agit d’un lieu nou­veau, se ren­sei­gner préa­la­ble­ment sur ces niveaux.

Actua­li­ser son infor­ma­tion sur ces niveaux, qui peu­vent varier du matin au soir, d’un jour à l’autre. L’attentat peut sur­ve­nir durant les niveaux oran­ge à noir.

Cet­te déter­mi­na­tion préa­la­ble condi­tion­ne des pré­pa­ra­tions spé­ci­fi­ques :

• niveau VERT : rien de par­ti­cu­lier.

• niveau ORANGE : lors des dépla­ce­ments jusqu’au lieu, ou depuis le lieu, être atten­tif à tout ce qui peut sem­bler bizar­re, et pour cela, pros­cri­re tout ce qui peut dis­trai­re l’attention (écou­teurs, musi­que, por­ta­ble mis en mode silen­cieux ou réunion) ; dans les trans­ports en com­mun, la lec­tu­re doit être régu­liè­re­ment sus­pen­due aux arrêts pour véri­fier qui des­cend et n’abandonne rien, et qui mon­te avec quoi : sur­veiller ses mains. S’éloigner de tou­te situa­tion bizar­re.

Pas de chaus­su­res à hauts talons lors des dépla­ce­ments.

• niveau ROUGE : vigi­lan­ce de tous les ins­tants, vision et ouïe jamais dis­trai­tes ; fai­re des pau­ses d’observation régu­liè­res en cours de rou­te ; por­ta­ble en mode avion.

Se fier à son intui­tion : ne pas hési­ter à des­cen­dre d’un bus ou d’un tram si on consi­dè­re que celui qui y mon­te est sus­pect (se foca­li­ser sur ses mains, qui annon­cent ses inten­tions). Evi­ter de sta­tion­ner en grou­pe aux abris bus ou aux pas­sa­ges pié­tons en atten­dant le vert.

Chaus­su­res de sport. Pan­ta­lons pour les fem­mes. Cou­leurs des vête­ments pas­se-par­tout.

Sacs, car­ta­bles, baga­ges allé­gés au maxi­mum. Port de la pla­que d’identification sur soi (nom, pré­nom, adres­se, nom et numé­ro de télé­pho­ne à pré­ve­nir, numé­ro sécu, grou­pe san­guin).

• niveau NOIR : vigi­lan­ce extrê­me, ne se dépla­cer (mains nues) que par abso­lue néces­si­té, en tenue la plus spor­ti­ve et la plus dis­crè­te pos­si­ble. À plu­sieurs, ne se dépla­cer qu’espacés. Por­ta­ble en mode avion. Pla­que d’identification en sau­toir.

De façon géné­ra­le, une fois ren­du dans le lieu, véri­fier que les accès sont conve­na­ble­ment sécu­ri­sés (sinon, repar­tir), recon­naî­tre les issues de secours et les che­mi­ne­ments y condui­sant, repé­rer les extinc­teurs et, s’il y en a, les maté­riels d’incendies (seau, hache, lan­ce, échel­le).

Enfin, il est très judi­cieux de pren­dre des cours de secou­ris­me, et si pos­si­ble de sur­vie urbai­ne.

PENDANT

Consi­gne n°2 : COURIR 

Agir ! L’action est anxio­ly­ti­que, l’inaction anxio­gè­ne. Dès le(s) premier(s) coup(s) de feu, ou y res­sem­blant, ne pas atten­dre que quelqu’un démar­re pour se met­tre à cou­rir en s’éloignant de la sour­ce sono­re, et en direc­tion de l’issue de secours la plus pro­che si on est dans le lieu : on s’y sera ins­tal­lé au meilleur endroit, loin de l’accès prin­ci­pal, près d’une issue de secours et sans obs­ta­cles (chai­ses, tables) sur le tra­jet y condui­sant, à la péri­phé­rie du grou­pe. Empla­ce­ment le moins éclai­ré pos­si­ble.

Il vaut mieux se ren­dre ridi­cu­le en fuyant un dan­ger fan­tas­mé que véri­fier, en étant tué pour n’avoir pas fui, que le dan­ger était bien réel.

Aban­don­ner sur pla­ce tout objet per­son­nel. Ne pas se retour­ner avant d’être en zone sécu­ri­sée.

Se pen­cher en avant pour dimi­nuer sa sur­fa­ce de cible. Cou­rir en zig­zag autant que pos­si­ble. Si on est seul et pour­sui­vi, ren­ver­ser der­riè­re soi tout obs­ta­cle impro­vi­sé (chai­se, pou­bel­le).

Dans la rue il peut être néces­sai­re de mar­quer un arrêt : s’abriter der­riè­re une pro­tec­tion très soli­de (mur ou voi­tu­re à hau­teur du moteur, entre l’arme et soi).

Si on est avec un enfant ou un être cher qui sem­ble sidé­ré, l’entraîner de for­ce sans par­ler ni crier.

S’il n’y a pas de pos­si­bi­li­té de fui­te, s’allonger, tête en direc­tion de la sour­ce des déto­na­tions. Si on doit fai­re le mort, gar­der les yeux ouverts et si on a été bles­sé, se badi­geon­ner le cou et le visa­ge de sang.

Arri­vé en lieu sûr, appe­ler la poli­ce (17 ou 112), puis le SAMU (15) et les pom­piers (18).

Consi­gne n°3  : SE CACHER

Si on n’a pas pu fuir, il faut se sous­trai­re à la vue du (des) tireur(s). Sous une table, ou der­riè­re une table ren­ver­sée, à défaut de mieux. Der­riè­re un comp­toir, dans un pla­card : il fau­dra fai­re silen­ce abso­lu, ne pas bou­ger et pen­ser pou­voir res­ter là des heu­res (il n’est donc pas dégra­dant de se pis­ser des­sus à défaut d’autre pos­si­bi­li­té). Si on est avec quelqu’un qui pani­que et gémit, voi­re com­men­ce à crier, le bâillon­ner d’autorité.

Si on a pu accé­der à un local qui fer­me avec une por­te, ver­rouiller cet­te der­niè­re autant que pos­si­ble (la caler avec un petit objet en sus de la fer­me­tu­re par la ser­ru­re), et dis­po­ser autant de meu­bles contre elle pour la bar­ri­ca­der. Ne pas sta­tion­ner der­riè­re la por­te. Etein­dre la lumiè­re et fai­re silen­ce abso­lu.

Si quelqu’un der­riè­re la por­te dit être de la poli­ce, res­ter silen­cieux mais ques­tion­ner par sms une connais­san­ce en zone sécu­ri­sée, ou appe­ler très dis­crè­te­ment le 17 pour vous infor­mer ; à défaut, se bran­cher sur une radio pour avoir des nou­vel­les (assaut don­né et ter­mi­né). Sor­tir alors en met­tant ses mains bien en évi­den­ce, sans tenir quel­que objet que ce soit. Signa­ler s’il y a d’autres per­son­nes après soi.

Consi­gne n°4 :  COMBATTRE

Option ulti­me, quand ni fuir ni se cacher sont pos­si­ble. Pas de corps-à-corps héroï­que, à moins d’être super-entraî­né et de béné­fi­cier d’une chan­ce extra­or­di­nai­re com­me dans le cas du Tha­lys.

Il n’y a qu’une fenê­tre d’intervention pos­si­ble, c’est quand le tireur rechar­ge, mais on ne dis­po­se que de quel­ques secon­des : on peut alors fon­cer des­sus et lui fra­cas­ser le crâ­ne avec un extinc­teur ou une hache d’incendie s’il n’est pas trop loin, ou le char­ger avec une échel­le si on contre-atta­que à plu­sieurs. Sinon, l’arroser à la lan­ce d’incendie en visant son visa­ge. Entraî­ner avec soi pour un tel assaut s’énonce clai­re­ment et for­te­ment : « Ensem­ble ! On y va ! ».

Si on est très près, cre­ver un œil (puis l’autre) avec un sty­lo, une clef (voi­re les pou­ces).

APRÈS

Consi­gne n°5 : CICATRISER

Avoir sur­vé­cu à un atten­tat est un trau­ma­tis­me majeur. Il est impé­ra­tif d’en pré­ve­nir le contre­coup qui est le SSPT (syn­dro­me de stress post trau­ma­ti­que). Il est impos­si­ble de se soi­gner tout seul, il faut recou­rir à des aides spé­cia­li­sées, et com­men­cer, dans l’immédiate sui­te de l’attentat, pour un décho­qua­ge ver­bal autant que cor­po­rel-émo­tion­nel. Puis on doit s’appliquer à sui­vre une pri­se en char­ge psy­cho­lo­gi­que consé­quen­te.

Sinon, au plan per­son­nel, il est tout aus­si essen­tiel de culti­ver ses rela­tions, de repren­dre ses acti­vi­tés nor­ma­les et en entre­pren­dre de nou­vel­les, de fai­re le tri entre ses amis pour en éli­mi­ner les faux, et fuir tou­tes per­son­nes toxi­ques. L’événement est une occa­sion extra­or­di­nai­re de refai­re sa vie sur un mode qui en éli­mi­ne tous les aspects néga­tifs, et le sta­tut de sur­vi­vant en don­ne plei­ne­ment le droit.

  • Gian Lau­rens, chi­mis­te spé­cia­lis­te explo­sifs, inter­ve­nant (ges­tion de la vio­len­ce) en hôpi­tal psy­chia­tri­que. Novem­bre 2015. Repro­duc­tion libre.

Un vendredi de noir malheur

Leur vrai dieu, c’est la mort. Ils l’aiment, la servent, la sèment. Venus des arrière-mondes, leurs incursions dans celui des vivants n’a d’autre but que de tuer, détruire, semer la désolation, la souffrance, le malheur partout. Humains ils ne sont pas. Ou inachevés ; infirmes de la pensée, indignes d’être, en dehors de l’humanité. Détruire Palmyre ne leur suffit pas ; la pierre ne saigne pas, ne hurle pas, ne souffre pas. Ils veulent la grande jouissance du mal absolu, du désastre, de la haine qui tue.

Je souffre du grand malheur de ce vendredi noir. Le noir de l’obscurité morbide. « Nous » qui aspirons aux lumières, multiples, multicolores, joyeuses et jouissives ; « nous » dont l’Histoire – bien convulsive – se veut une lutte pour la vie ; la vie vivante, celle qui agrandit le monde. Et le voilà, ce monde, qui se rabougrit sous la terreur assassine ; mais aussi sous l’avidité des possédants, insatiables prédateurs, méprisants de l’Autre, vils profiteurs, en fin de compte aussi mortifères que les terroristes. Ce monde des murs et des barbelés, ce monde de la séparation et de l’injustice galopante, cause du grand dérèglement. Dénoncer ceux-là ne saurait pour autant absoudre la sauvagerie nihiliste. Mais que faire face à une telle négation de la vie ? Quelle espérance nourrir ?


Poussée d’intolérance au Maroc. « Much Loved » interdit, comédienne agressée

Much Loved, du cinéas­te maro­cain Nabil Ayou­ch, est un film remar­qua­ble dont j’aurais dû par­ler ici depuis que je l’ai vu il y a deux mois et qui, heu­reu­se­ment, est tou­jours à l’affiche dans les bon­nes sal­les. Je me déci­de aujourd’hui pour une rai­son plus que ciné­ma­to­gra­phi­que : le film est inter­dit au Maroc, ce qui n’est pas sur­pre­nant, mais, sur­tout, l’actrice qui tient le rôle prin­ci­pal, Loub­na Abi­dar – super­be –, a été vio­lem­ment agres­sée le 5 novem­bre. Elle racon­te cela dans une tri­bu­ne adres­sée au Mon­de [12/11/15 ], expli­quant aus­si pour­quoi elle se voit contrain­te de quit­ter son pays.

Maroc Loubna Abidar agressée

Loub­na Abi­dar vio­lem­ment agres­sée à Casa­blan­ca [Ph. dr]

Une fois de plus, c’est la pla­ce des fem­mes dans la socié­té qui se trou­ve au cen­tre d’une actua­li­té per­ma­nen­te et à peu près géné­ra­le dans le mon­de, même si, bien sûr, les situa­tions sont varia­bles, et donc leur degré de gra­vi­té. N’empêche, cela vaut dans nos socié­tés dites évo­luées. Que l’on son­ge aux dif­fé­ren­ces de salai­res entre hom­mes et fem­mes, à fonc­tions éga­les ; qu’il s’agisse de l’attribution des pos­tes de res­pon­sa­bi­li­té, du har­cè­le­ment sexuel, du machis­me « ordi­nai­re ». On n’entrera même pas ici sur le lamen­ta­ble débat autour des notions de gen­re.

Much Loved qui, com­me son titre ne l’indique pas, est un film sur la condi­tion fémi­ni­ne dans un des pays ara­bes les plus rétro­gra­des sur la ques­tion – et sur tant d’autres, hélas – tan­dis que cet­te royau­té d’un autre âge vou­drait se dra­per dans une pré­ten­due moder­ni­té.

Dans son tex­te, la comé­dien­ne don­ne à voir le pro­pos du film, en même temps qu’elle expri­me une détres­se per­son­nel­le, une impla­ca­ble dénon­cia­tion d’un régi­me d’oppression et l’intolérance d’une socié­té.

Après des petits rôles au théâ­tre et dans des films com­mer­ciaux, j’ai obte­nu le pre­mier rôle dans le long-métra­ge Much Loved, de Nabil Ayou­ch. C’était le plus beau jour de ma vie, car j’allais pou­voir tra­vailler avec un réa­li­sa­teur talen­tueux et inter­na­tio­na­le­ment recon­nu, et par­ce que j’allais don­ner la paro­le à tou­tes cel­les avec les­quel­les j’avais gran­di : ces peti­tes filles des quar­tiers qui n’apprennent ni à lire ni à écri­re, mais aux­quel­les on dit sans ces­se qu’un jour elles ren­con­tre­ront un hom­me riche qui les emmè­ne­ra loin… Dès 14-15 ans, elles sor­tent tous les soirs dans le but de le trou­ver. Un jour, elles réa­li­sent qu’elles sont deve­nues des pros­ti­tuées.

« Dans ce film, j’ai mis tou­te mon âme et tou­te ma for­ce de tra­vail, por­tée par Nabil Ayou­ch et mes par­te­nai­res de jeu. Le film a été sélec­tion­né à Can­nes. J’y étais, c’était magi­que. Mais dès le len­de­main de sa pré­sen­ta­tion, un mou­ve­ment de hai­ne a démar­ré au Maroc. Un minis­tre qui n’avait pas vu le film a déci­dé de l’interdire avant même que la pro­duc­tion ne deman­de l’autorisation de le dif­fu­ser. Much Loved déran­geait, par­ce qu’il par­lait de la pros­ti­tu­tion, offi­ciel­le­ment inter­di­te au Maroc, par­ce qu’il don­nait la paro­le à ces fem­mes qui ne l’ont jamais. Les auto­ri­tés ont décla­ré que le film don­nait une ima­ge dégra­dan­te de la fem­me maro­cai­ne, alors que ses héroï­nes débor­dent de vie, de com­ba­ti­vi­té, d’amitié l’une pour l’autre, de rage d’exister.

« Et une cam­pa­gne de détes­ta­tion s’est répan­due sur les réseaux sociaux et dans la popu­la­tion. Per­son­ne n’avait enco­re vu le film au Maroc, et il était déjà deve­nu le sujet numé­ro un de tou­tes les dis­cus­sions. La vio­len­ce aug­men­tait de jour en jour, à l’encontre de Nabil « le juif » (sa mère est une jui­ve tuni­sien­ne) et à mon encon­tre. Je déran­geais à mon tour, par­ce que j’avais le pre­mier rôle, par­ce que j’en étais fiè­re, et par­ce que je pre­nais posi­tion ouver­te­ment contre l’hypocrisie par des décla­ra­tions nom­breu­ses.

Cachée sous une burqa

« Des mes­sa­ges de sou­tien et d’amour, j’en ai reçu des dizai­nes. Dans les pays d’Europe où le film est sor­ti et a connu un bel accueil (j’ai notam­ment obte­nu le Prix de la meilleu­re actri­ce dans les deux fes­ti­vals majeurs de films fran­co­pho­nes, Angou­lê­me en Fran­ce et Namur en Bel­gi­que). Mais sur­tout, et c’était le plus impor­tant pour moi, au Maroc. Par des gens éclai­rés car ils sont nom­breux. Et aus­si par des pros­ti­tuées qui ont enfin osé par­ler à visa­ge décou­vert pour dire qu’elles se recon­nais­saient dans le film.

« Mais rien n’a cal­mé la hai­ne contre moi. Sur Face­book et Twit­ter, mon nom est asso­cié à celui de « sale pute » des mil­liers de fois par jour. Quand une fille se com­por­te mal, on lui dit « tu fini­ras com­me Abi­dar ». Tous les jours, je lis que je suis la hon­te des fem­mes maro­cai­nes. Cha­que semai­ne, je reçois des mena­ces de mort. J’ai enco­re des amis et des pro­ches pour me sou­te­nir, mais beau­coup se sont détour­nés de moi. Pen­dant des semai­nes, je ne suis pas sor­tie de chez moi, ou alors uni­que­ment pour des cour­ses rapi­des, cachée sous une bur­qa (quel para­doxe, me sen­tir pro­té­gée grâ­ce à une bur­qa…).

« Ces der­niers jours, le temps pas­sant, la ten­sion me sem­blait retom­bée. Alors jeu­di 5 novem­bre, le soir, je suis allée à Casa­blan­ca à visa­ge décou­vert. J’y ai été agres­sée par trois jeu­nes hom­mes. J’étais dans la rue, ils étaient dans leur voi­tu­re, ils m’ont vue et recon­nue, ils étaient saouls, ils m’ont fait mon­ter dans leur véhi­cu­le, ils ont rou­lé pen­dant de très lon­gues minu­tes et pen­dant ce temps ils m’ont frap­pée sur le corps et au visa­ge tout en m’insultant. J’ai eu de la chan­ce, ce n’était « que » des jeu­nes enivrés qui vou­laient s’amuser… D’autres auraient pu me tuer. La nuit a été ter­ri­ble. Les méde­cins à qui je me suis adres­sée pour les secours et les poli­ciers au com­mis­sa­riat se sont ri de moi, sous mes yeux. Je me suis sen­tie incroya­ble­ment seule… Un chi­rur­gien esthé­ti­que a quand même accep­té de sau­ver mon visa­ge. Ma han­ti­se était jus­te­ment d’avoir été défi­gu­rée, de gar­der les tra­ces de cet­te agres­sion sur mon visa­ge, de ne plus pou­voir fai­re mon métier…

« Nabil Ayou­ch était là tout le temps pour me sou­te­nir. J’ai fait des décla­ra­tions de colè­re que je regret­te. Je ne savais plus où j’étais. Alors j’ai déci­dé de quit­ter le Maroc. C’est mon pays, je l’aime, j’y ai ma vie et ma fille, j’ai foi en ses for­ces vives, mais je ne veux plus vivre dans la peur. On s’attaque à moi pour un rôle que j’ai joué dans un film que les gens n’ont même pas vu. Une cam­pa­gne de déni­gre­ment légi­ti­mée par une inter­dic­tion de dif­fu­sion du film, ali­men­tée par les conser­va­teurs, nour­rie par les réseaux sociaux si pré­sents aujourd’hui… et qui conti­nue de tour­ner en rond et dans la vio­len­ce. Au fond, on m’insulte par­ce que je suis une fem­me libre. Et il y a une par­tie de la popu­la­tion, au Maroc, que les fem­mes libres déran­gent, que les homo­sexuels déran­gent, que les dési­rs de chan­ge­ment déran­gent. Ce sont eux que je veux dénon­cer aujourd’hui, et pas seule­ment les trois jeu­nes qui m’ont agres­sée… »

Loub­na Abi­dar

La ban­de-annon­ce de Much Loved.

PS. Des copies du film ont été mises en cir­cu­la­tion au Maroc, dans les­quel­les des scè­nes por­no­gra­phi­ques ont été ajou­tées pour en dénon­cer l’immoralité !


L’abattoir, lieu insoutenable, limite de l’humanité

Accro­chez-vous ! Les ima­ges ci-des­sous sont du gen­re insou­te­na­ble. Par delà, ce qui l’est enco­re plus, insou­te­na­ble, c’est le cal­vai­re subi en per­ma­nen­ce, dans le mon­de, par des mil­liards d’animaux. L’hominidé s’étant décré­té com­me « supé­rieur » – pro­ba­ble­ment depuis qu’il a pré­ten­du « pen­ser », ce qui est som­me tou­te bien récent à l’échelle de l’évolution –, il n’a eu de ces­se d’exploiter les ani­maux. Et cela, d’ailleurs, dans un sens si lar­ge, qu’il s’est aus­si auto­ri­sé à exploi­ter ses sem­bla­bles, jusqu’à les tor­tu­rer, dans le tra­vail notam­ment et, tant qu’à fai­re, jusqu’à les exter­mi­ner.

logo-L214-100pxLa vidéo ci-des­sus est due à l’asso­cia­tion de défen­se des ani­maux L214 

L’abattoir d’Alès (Gard) fait l’objet d’une enquê­te et a été pro­vi­soi­re­ment fer­mé. 20 000 porcs, 40 000 ovins et 6 000 bovins y sont mal-trai­tés cha­que année. À mul­ti­plier par le nom­bre de mou­roirs sem­bla­bles en Fran­ce, en Euro­pe, par­tout dans le mon­de.

L’hom­me, donc, consi­dé­ré com­me espè­ce supé­rieu­re, même si, trop sou­vent, il ne vole pas bien haut. De là, ce qu’on appel­le le spé­cis­me. Ce concept inclut aus­si le fait que, même par­mi les ani­maux, cer­tains sont plus res­pec­ta­bles que d’autres. C’est évi­dem­ment le cas des ani­maux de com­pa­gnie et des ani­maux domes­ti­ques ; par­mi ces der­niers, les ani­maux d’élevage font l’objet de trai­te­ments plus ou moins dégra­dants, selon le niveau de « ren­de­ment » qu’ils repré­sen­tent : for­ce motri­ce, mar­chan­di­se de loi­sirs (che­vaux),  ou/et de consom­ma­tion, cobayes de labo­ra­toi­res, objet sacri­fi­ciel. Res­te, de tou­tes façons, la ques­tion de leur mort et de leur éli­mi­na­tion, ques­tion qui rejoint trop sou­vent la « solu­tion fina­le ».

Car « tout se tient » ici enco­re. Cau­se ou consé­quen­ce de l’éhontée domi­na­tion humai­ne – varian­te du colo­nia­lis­me –, le spé­cis­me se décli­ne en racis­me tout autant qu’en sexis­me. Supé­rio­ri­té d’une « race » sur une autre, d’un sexe sur l’autre.

Cet­te affai­re des abat­toirs dépas­se cel­le du végé­ta­ris­me ou du végé­ta­lis­me. Ne pas man­ger de vian­de, ou pas même aucun pro­duit ou sous-pro­duit d’origine ani­ma­le, cela peut se dis­cu­ter sous de mul­ti­ples aspects (moraux, reli­gieux, éco­no­mi­ques, éco­lo­gi­ques, bio­lo­gi­ques, sani­tai­res, etc.) Mais, quoi qu’il en soit, la maniè­re dont l’ani­mal humain (je reprends cet­te expres­sion due à Wil­helm Rei­ch ; elle ren­voie l’homme à sa dou­ble com­po­san­te et le remet à sa jus­te pla­ce) trai­te les autres ani­maux, notam­ment dans la mort, m’apparaît com­me fon­da­men­ta­le dans le pro­ces­sus d’humanisation.

De ce point de vue, on peut consi­dé­rer qu’il y a conti­nui­té – sans exclu­re des varia­tions his­to­ri­ques dans l’ordre du pro­grès ou de la régres­sion – entre l’hominidé chas­seur-pêcheur, car­ni­vo­re ; le chas­seur vian­dard actuel ; l’afi­cio­na­do des cor­ri­das ; le vio­lent social ou cri­mi­nel ; le guer­rier san­gui­nai­re ; le bour­reau nazi ; l’halluciné fana­ti­que. Lis­te non exclu­si­ve !


Air France. Sans-chemises et sans-culottes

Une che­mi­se déchi­rée, et même deux. Une agres­sion contre des per­son­nes – fus­sent-elles des « patrons ». Cer­tes, le ges­te est moche. Ou plu­tôt « non esthé­ti­que ». C’est le ges­te du déses­poir, le der­nier ges­te du condam­né avant l’exécution. Il n’est ren­du beau qu’au ciné­ma. Per­dre son emploi de nos jours, c’est une exé­cu­tion. C’est pas­ser du sta­tut de « chan­ceux », pour ne pas dire pri­vi­lé­gié – du pri­vi­lè­ge d’avoir un tra­vail, qui est sou­vent une tor­tu­re… – à celui de déclas­sé, de déchu.
Alors, quand la direc­tion d’Air Fran­ce annon­ce la sup­pres­sion de 2.900 emplois, cela signi­fie 2.900 vies déchi­rées (bien davan­ta­ge, en fait). À côté des­quel­les deux che­mi­ses déchi­rées, même blan­ches et bien repas­sées, c’est une vio­len­ce très modé­rée !


Une vidéo révè­le les négo­cia­tions chez Air Fran­ce par Buzz­Vid

La vidéo ci-des­sus a été pri­se quel­ques minu­tes avant les inci­dents qui for­ce­ront les diri­geants Xavier Bro­se­ta et Pier­re Plis­son­nier à s’échapper du siè­ge d’Air Fran­ce. Des employés ten­tent d’interpeller et d’ouvrir le dia­lo­gue.
Cet­te vidéo est poi­gnan­te, mon­trant le cou­ra­ge et le déses­poir d’une fem­me affron­tant la mor­gue des cols blancs, mains dans les poches ou bras croi­sés, tri­po­tant leurs por­ta­bles, touillant leur café, l’air gogue­nard pour ne pas dire niais, et fina­le­ment muets com­me des tom­bes. « On nous a deman­dé de fai­re des efforts, on les a faits ! » lan­ce cet­te fem­me au bord du san­glot dans un mono­lo­gue pathé­ti­que.

Face à elle, l’indifférence, le mépris. Les cadres regrou­pés dis­cu­tent entre eux, fei­gnant d’ignorer l’interpellation. L’un d’eux lâche enfin : « On n’est pas habi­li­tés, on n’est pas habi­li­tés ».

Ils n’ont rien à répon­dre au réqui­si­toi­re. Car ils ne sont même pas res­pon­sa­bles et ne peu­vent répon­dre de rien… Mina­bles pan­tins cra­va­tés du capi­ta­lis­me plan­qué, sans visa­ge, sui­te de chif­fres et de pour cents, jouant dans les casi­nos finan­ciers  à l’ombre des para­dis fis­caux, fixant de loin, « off sho­re », les taux de ren­de­ment de leur sale pognon dont ils se goin­frent jusqu’à l’intoxication.

Des vio­len­ces autre­ment plus radi­ca­les, la dégra­da­tion géné­ra­le des condi­tions socio-éco­no­mi­ques nous en pro­met ! Les « voyous » et la « chien­lit » se sou­vien­dront peut-être des sans-culot­tes et ne s’en pren­dront plus seule­ment aux che­mi­ses.
Sur son blog, le mili­tant enco­re socia­lis­te Gérard Filo­che a res­sor­ti pour la cir­cons­tan­ce un dis­cours de Jean Jau­rès devant la Cham­bre des dépu­tés le 19 juin 1906. Ces paro­les sont d’une actua­li­té brû­lan­te :

« Le patro­nat n’a pas besoin, lui, pour exer­cer une action vio­len­te, de ges­tes désor­don­nés et de paro­les tumul­tueu­ses ! Quel­ques hom­mes se ras­sem­blent, à huis clos, dans la sécu­ri­té, dans l’intimité d’un conseil d’administration, et à quel­ques-uns, sans vio­len­ce, sans ges­tes désor­don­nés, sans éclats de voix, com­me des diplo­ma­tes cau­sant autour du tapis vert, ils déci­dent que le salai­re rai­son­na­ble sera refu­sé aux ouvriers ; ils déci­dent que les ouvriers qui conti­nuent la lut­te seront exclus, seront chas­sés, seront dési­gnés par des mar­ques imper­cep­ti­bles, mais connues des autres patrons, à l’universelle vin­dic­te patro­na­le. […] Ain­si, tan­dis que l’acte de vio­len­ce de l’ouvrier appa­raît tou­jours, est tou­jours défi­ni, tou­jours aisé­ment frap­pé, la res­pon­sa­bi­li­té pro­fon­de et meur­triè­re des grands patrons, des grands capi­ta­lis­tes, elle se déro­be, elle s’évanouit dans une sor­te d’obscurité. »

Et Filo­che de com­men­ter : « Mal­heu­reu­se­ment, Manuel Valls trai­te les sala­riés de « voyous » et prend fait et cau­se pour la direc­tion d’Air Fran­ce. Il est vrai qu’il se réfè­re plus sou­vent à Clé­men­ceau, le bri­seur de grè­ves, qu’à Jau­rès… »


Pendaison publique, place de l’Opéra à Marseille

Pendue

© gp

On croyait ces temps révo­lus, révo­lus com­me la Révo­lu­tion et com­me la pei­ne de mort… C’était sans comp­ter sur l’exception mar­seillai­se. Non pas cel­le des autres exé­cu­tions publi­ques, il y a dix jours enco­re, devant ce même opé­ra muni­ci­pal, à coup de bas­tos. Non, une vraie de vraie, par pen­dai­son. Plus éco­no­mi­que que la guillo­ti­ne, tel­le­ment moins san­gui­no­len­te. Un gibet, une cor­de, un bour­reau, une condam­née à mort, et hop ! Le tout devant un public recueilli et même une clas­se de petits éco­liers – c’était mer­cre­di. Il faut bien édi­fier les mas­ses face au Cri­me éter­nel, que le châ­ti­ment, pour­tant, jamais ne tarit…

Il y avait de la fas­ci­na­tion dans le regard du peu­ple ain­si assem­blé. Oui, des lueurs de défi, une cer­tai­ne jouis­san­ce dans les pru­nel­les avi­des. Il faut dire que la cri­mi­nel­le irra­diait lit­té­ra­le­ment, sous sa lon­gue robe écar­la­te et son regard de brai­se, sous ses ulti­mes paro­les en appe­lant à la vie, à la révol­te de la vie. Que lui repro­chait-on à cet­te Char­lot­te Cor­day mar­seillai­se ?

À enten­dre son cri, on com­prend que c’est la Fem­me, fata­le péche­res­se, qui devait ici expier son cri­me d’exister. Dans la sui­te inin­ter­rom­pue des muti­la­tions his­to­ri­ques infli­gées à tou­tes les fem­mes de la pla­nè­te en per­di­tion : bat­tues, exploi­tées, mépri­sées, répu­diées, trom­pées, humi­liées, exci­sées, lapi­dées, igno­rées ou même adu­lées – exé­cu­tées. La sup­pli­ciée : « Regar­de mon corps mon trou ma tom­be mes yeux mes seins mon sexe. L’os pelé de l’amour la clef des lar­mes. Je brû­le d’une flam­me nue... ». Et il est des pays où de tel­les scè­nes ne sont pas fic­ti­ves. Tant de sau­va­ge­rie par­tout ! Jus­que « dans l’ombre de la démo­cra­tie », ain­si que le sou­li­gne l’auteur du spec­ta­cle.

La dra­ma­tur­gie a joué à plein, dans le dénue­ment du lieu et de la situa­tion. La comé­dien­ne, poi­gnan­te, bou­le­ver­san­te au bout de sa cor­de. Son bour­reau intrai­ta­ble. Cela eut lieu entre les coups de sirè­ne de midi et midi dix, sous la plain­te trou­blan­te d’un saxo, face au soleil cru, balayé de mis­tral. Magie du théâ­tre.

C’était hier, com­me en cha­que pre­mier mer­cre­di du mois, depuis 2003 que Lieux publics s’approprie le par­vis de l’opéra mar­seillais pour une scè­ne de rue jamais ano­di­ne. Cela s’appelle Sirè­nes et midi net. Un beau nom de ren­dez-vous.

Pendue

© gp

Pen­due, de la com­pa­gnie Kumu­lus, une adap­ta­tion du spec­ta­cle Les Pen­dus, de Bar­thé­le­my Bom­pard, écrit par Nadè­ge Pru­gnard„ inter­pré­té par Céli­ne Dami­ron et Bar­thé­le­my Bom­pard,
accom­pa­gnés par Thé­rè­se Bosc au saxo­pho­ne. Tech­ni­que : Dja­mel Djer­boua, son : Nico­las Gen­dreau.


Tunisie. « Charlie » et la suite

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L’actua­li­sa­tion du slo­gan « Char­lie » résu­me tout, hélas. Tout, c’est-à-dire, en réfé­ren­ce aux atten­tats de jan­vier à Paris, une même ana­lo­gie dans l’horreur fana­ti­que et mor­ti­fè­re ; un même but des­truc­teur qui s’en prend à l’Histoire – cel­le de la Tuni­sie, à tra­vers le musée du Bar­do –; à l’Occident, dési­gné com­me Satan à tra­vers ses tou­ris­tes « dépra­vés »; et à la Démo­cra­tie, assi­mi­lée à la déchéan­ce laï­que – donc anti-cora­ni­que. En pri­me, si on ose dire, cet odieux atten­tat – 22 morts, une cin­quan­tai­ne de bles­sés – rui­ne pour long­temps la chan­ce­lan­te éco­no­mie tuni­sien­ne en gran­de par­tie basée sur le tou­ris­me.

L’« État isla­mi­que » vient ain­si de fai­re son entrée fra­cas­san­te dans cet­te Tuni­sie qui, depuis qua­tre ans, par­ve­nait tant bien que mal à sau­ve­gar­der sa révo­lu­tion et ses fra­gi­les acquis. Ain­si contraint à décré­ter l’« état de guer­re », le gou­ver­ne­ment tuni­sien tom­be dans l’engrenage répres­sif qui s’attaque aux effets et non aux cau­ses. Des cau­ses d’ailleurs si pro­fon­des qu’elles outre­pas­sent les capa­ci­tés réac­ti­ves d’un petit État et même – c’est tout dire – cel­les de la « com­mu­nau­té inter­na­tio­na­le ». Ladi­te « com­mu­nau­té » qui, par ses mem­bres voyous, ses machi­nes de guer­re, son éco­no­mie de la Finan­ce et du tout-Mar­chan­di­se, a lar­ge­ment contri­bué à allu­mer la mèche ram­pan­te du fas­cis­me isla­mis­te.

Les repor­ta­ges d’Envoyé spé­cial (Fran­ce 2), notam­ment les pas­sa­ges tour­nés à Sidi Bou­zid d’où était par­tie la révo­lu­tion avec le sui­ci­de de Moha­med Boua­zi­zi, mon­trent un tel cli­va­ge hai­neux entre sala­fis­tes et démo­cra­tes qu’on peut crain­dre le pire à court ter­me. Et com­ment ne pas voir la mena­ce de ce cli­va­ge géné­ral dans notre mon­de en désar­roi ? N’en ver­ra-t-on pas les effets « col­la­té­raux » dès diman­che pro­chain dans les urnes bien de chez nous ?

 

• D’autres articles en tapant « Tunisie » dans la case de Recherche


Centrafrique et Libye : les bégaiements de l’histoire

Bernard-Nantet par Ber­nard Nan­tet, jour­na­lis­te et archéo­lo­gue, spé­cia­lis­te de l’Afrique

centrafriqueAu matin du 5 jan­vier, les habi­tants de Ban­gui, la capi­ta­le cen­tra­fri­cai­ne, virent sur­gir des grou­pes de com­bat­tants sans uni­for­me, le corps bar­dé de gri­gris et d’amulettes pro­tec­tri­ces. Brus­que­ment, l’Afrique de la brous­se remon­tait à la sur­fa­ce avec ses tra­di­tions et son his­toi­re occul­tée par la lon­gue paren­thè­se colo­nia­le et une indé­pen­dan­ce mal assu­mée.

Il faut dire que l’ancien Ouban­gui-Cha­ri ne nous avait pas habi­tués à voir s’exprimer tant de hai­ne oppo­sant gens de la brous­se, chris­tia­ni­sés de fraî­che date, et musul­mans, éle­veurs ou com­mer­çants éta­blis depuis long­temps dans le pays.

Il aura suf­fi qu’un an aupa­ra­vant, un ancien minis­tre, Michel Djo­to­dia, agrè­ge en une coa­li­tion (sélé­ka en san­go) tout ce que la région comp­tait de mécon­tents pour fai­re vaciller un État ron­gé par la cor­rup­tion et le népo­tis­me. La mise en cou­pe réglée du pays fit remon­ter à la sur­fa­ce les récits d’une épo­que où l’esclavage rava­geait la région. Les oppo­sants qui avaient fon­du sur la capi­ta­le cen­tra­fri­cai­ne ras­sem­blaient en l’occurrence des mer­ce­nai­res tcha­diens et sou­da­nais, flan­qués de cou­peurs de rou­tes et de bra­con­niers venus épau­ler les reven­di­ca­tions de la mino­ri­té musul­ma­ne mar­gi­na­li­sée,

Des mois de pilla­ges, de des­truc­tions et de tue­ries per­pé­trés par les mem­bres de la Sélé­ka sus­ci­tè­rent la for­ma­tion de grou­pes d’autodéfense, les anti-bala­ka (anti-machet­tes), un sur­nom qui ren­voyait à des temps loin­tains où la kalach­ni­kov n’équipait pas enco­re les enva­his­seurs. L’irruption de mili­ces vil­la­geoi­ses dans cet­te guer­re civi­le de bas­se inten­si­té s’accompagna d’exactions et de mas­sa­cres envers les musul­mans locaux accu­sés – sou­vent à tort – d’avoir pac­ti­sé avec les pré­da­teurs.

La guer­re civi­le en Sier­ra Leo­ne (1991-2001) nous avait déjà mon­tré à quel­les déri­ves meur­triè­res des mili­ces incon­trô­lées pou­vaient se livrer dans des conflits inter­nes. Issues des asso­cia­tions tra­di­tion­nel­les de chas­seurs, ou kama­jors, et bap­ti­sées en la cir­cons­tan­ce For­ces de défen­se civi­le (CDF), ces mili­ces pro­gou­ver­ne­men­ta­les sier­ra-léo­nai­ses furent à l’origine de nom­breu­ses atro­ci­tés.

Dis­pa­ru récem­ment, l’historien malien Yous­souf Tata Cis­sé (1935-2013), auteur d’une thè­se sur les confré­ries de chas­seurs en Afri­que occi­den­ta­le, a mon­tré l’importance des chas­seurs tra­di­tion­nels dans la vie col­lec­ti­ve et la défen­se des vil­la­ges. Autre­fois grou­pées en confré­ries ini­tia­ti­ques, elles avaient un rôle dans le main­tien de la cohé­sion socia­le, com­me au Rwan­da où Tut­sis, Hutus et Twas pou­vaient se retrou­ver au sein d’un culte ren­du au chas­seur mythi­que Ryan­gom­be.

Avant que les com­pa­gnies euro­péen­nes conces­sion­nai­res n’exploitent le pays et les popu­la­tions de façon scan­da­leu­se (début du XXe siè­cle), les forêts de l’Oubangui-Chari ser­vi­rent de refu­ge aux ani­mis­tes fuyant les raz­zias escla­va­gis­tes des­ti­nées à four­nir au mon­de ara­be et à l’Empire otto­man la for­ce ser­vi­le qui leur man­quait. Pre­mier des voya­geurs du XIXe siè­cle à visi­ter la région, le Tuni­sien Moha­med el Toun­si, qui accom­pa­gna une raz­zia au Dar­four voi­sin (1803-1813), témoi­gna des pilla­ges et des rafles qui dévas­taient des ter­ri­toi­res entiers com­me le Dar el Fer­ti dans l’est de la Cen­tra­fri­que, aujourd’hui déser­té.

À cet­te épo­que, le pays subit le contre­coup de la désta­bi­li­sa­tion du Tchad pro­vo­quée par l’arrivée des Ouled Sli­ma­ne, anciens mer­ce­nai­res à la sol­de des pachas de Tri­po­li contre les noma­des Tou­bous du Fez­zan, en Libye. Cet­te tri­bu ara­be fut chas­sée vers le Tchad quand l’Empire otto­man reprit en main la régen­ce de Tri­po­li, jugée trop fai­ble pour s’opposer à la pous­sée fran­çai­se en Algé­rie (milieu du XIXe siè­cle). Dévas­té, ses royau­mes affai­blis, le Tchad ne put s’opposer aux escla­va­gis­tes venus du Sou­dan. Par­mi ceux-ci figu­re le chef de guer­re Rabah dont les armes à feu firent mer­veille dans la chas­se aux ani­mis­tes qui se réfu­giè­rent dans les forêts cen­tra­fri­cai­nes.

sahara-bernard-nantetOr il y a un an, c’est du nord-est, por­te d’entrée tra­di­tion­nel­le des anciens chas­seurs d’esclaves, qu’a sur­gi la Sélé­ka, rejouant un scé­na­rio bien connu. Aujourd’hui en Libye, l’histoire paraît aus­si bégayer. Les affron­te­ments meur­triers, dont Seb­ha, dans le sud, fut récem­ment le théâ­tre (150 morts dans la der­niè­re quin­zai­ne de jan­vier), met­tent de nou­veau aux pri­ses les Ouled Sli­ma­ne, anciens alliés de Kadha­fi, avec les Tou­bous. En effet, ces der­niers ten­tent de récu­pé­rer des ter­ri­toi­res au Fez­zan et des oasis, tel celui de Kou­fra dont ils furent jadis chas­sés.

Ain­si, iro­nie de l’Histoire, en Cen­tra­fri­que com­me en Libye, la mémoi­re de l’esclavage et de ses raz­zias se rap­pel­le au sou­ve­nir des hom­mes à tra­vers les évé­ne­ments dra­ma­ti­ques actuels qui, à pre­miè­re vue, pour­raient paraî­tre sans aucun lien.

Arti­cle paru sur le Huf­fing­ton Post


  • © Ch.- M. Schulz

    « Il fau­drait com­pren­dre que les cho­ses sont sans espoir et être pour­tant déci­dé à les chan­ger. » F. Scott Fitz­ge­rald, Gats­by le magni­fi­que, 1925
    ––––
    « Le plus grand dérè­gle­ment de l’esprit, c’est de croi­re les cho­ses par­ce qu’on veut qu’elles soient, et non par­ce qu’on a vu qu’elles sont en effet. » Bos­suet

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    Philippe Casal,, 2004 - Centre national des arts plastiques

    Phi­lip­pe Casal, 2004 - Cen­tre natio­nal des arts plas­ti­ques - Mucem, Mar­seille

  • Et ça, c’est tentant aussi…

  • La réa­lité vraie n’est jamais la plus manifeste. (Claude Lévi-Strauss)

    La réa­lité vraie n’est jamais la plus mani­fes­te.
    (Clau­de Lévi-Strauss)

  • 2sexpolLa Revue Sexpol ressuscitée !

    Parue de 1975 à 1981, la Revue Sex­pol (sexua­li­té / poli­ti­que), ses 39 numé­ros et 2000 pages ont res­sus­cité par la gra­ce de la numé­ri­sa­tion. Un DVD est désor­mais dis­po­nible, au prix coû­tant de la numé­ri­sa­tion, de la dupli­ca­tion et des frais de port, soit 16 euros avec jaquet­te cou­leur et boî­tier rigi­de ou 11 euros sans. Ren­sei­gne­ments et com­mande en cli­quant ici ou sur la cou­ver­ture du der­nier numé­ro, ci-des­sus. En savoir plus ici sur Sex­pol.
  • « Comme un nuage – 30 ans après Tchernobyl »

    Com­me un nua­ge, album pho­tos et tex­te mar­quant le 30e anni­ver­sai­re de la catas­tro­phe de Tcher­no­byl (26 avril 1986). La sous­crip­tion étant clo­se (vifs remer­cie­ments à tous les contri­bu­teurs !) l’ouvrage est désor­mais en ven­te au prix de 15 euros, fran­co de port. Vous pou­vez le com­man­der à par­tir du bou­ton « Ache­ter » ci-des­sous (bien pré­ci­ser votre adres­se pos­ta­le !)

    tcherno2-2-300x211

    Il s’agit d’un album-pho­to de qua­li­té, à tira­ge soi­gné et limi­té, 40 p. for­mat A4 « à l’italienne ». Les pho­tos, pri­ses en Pro­ven­ce et notam­ment à Mar­seille, expri­ment une vision artis­ti­que sur le thè­me d’« après le nua­ge ». Cet­te créa­tion rejoi­gnait l’appel à l’organisation de « 1.000 évé­ne­ments cultu­rels sur le thè­me du nucléai­re », entre le 11 mars 2016 (5 ans après Fuku­shi­ma) et le 26 avril 2016 (30 ans après Tcher­no­byl).
  • L’argument fon­da­men­tal pour la liberté d’expression est le carac­tère dou­teux de toutes nos croyances (Ber­trand Russel)

    L’argument fon­da­men­tal pour la liber­té d’expression est le carac­tère dou­teux de tou­tes nos croyan­ces. (Ber­trand Rus­sel)

  • montaigne

    Le vrai miroir de nos dis­cours est le cours de nos vies. Mon­tai­gne - Essais, I, 26

    La véri­té est un miroir tom­bé de la main de Dieu et qui s’est bri­sé. Cha­cun en ramas­se un frag­ment et dit que tou­te la véri­té s’y trou­ve. Djalāl ad-Dīn Rūmī (1207-1273)

  • « C’est pour dire » de Gérard Pon­thieu, est mis à dis­po­si­tion selon les ter­mes de la licen­ce Crea­ti­ve Com­mons : Attri­bu­tion - Pas d’Utilisation Com­mer­cia­le - Pas de Modi­fi­ca­tion (3.0 Fran­ce). Pho­tos, des­sins et docu­ments men­tion­nés sous copy­right © sont pro­té­gés com­me tels.
    Licence Creative Commons

  • « Si vous ne chan­gez pas en vous-même, ne deman­dez pas que le monde change »

    « Si vous ne chan­gez pas en vous-même, ne deman­dez pas que le mon­de chan­ge »

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  • Salut cousin !

    Je dou­te donc je suis - gp

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