ActualitéCoup de cœurSage, l'image ?

Cinéma. « Toni Erdmann », subversif Père Ubu

[dropcap]S[/dropcap]'il n'y avait qu'un film à voir ces temps-ci, ce serait bien ce "Toni Erdmann" (d'autant que je n'en ai pas vu d'autre…) Un film comme aucun autre. Certes, sa facture formelle est plutôt classique : pas besoin de faire des numéros de claquettes quand le fond l'emporte d'une manière aussi magistrale. Au départ, l'histoire ordinaire d'un père et d'une fille que la vie « moderne » a éloignés, jusqu’à les rendre étrangers l’un à l’autre. Histoire banale, sauf que les personnages ne le sont pas, banals.

Le père, d’abord et surtout, constatant l’abîme qui menace sa fille, prise dans l’absurde tourbillon du monde mortifère du bizness, du coaching – tout ce blabla secrété par le règne de la marchandise mondialisée. Son instrument d’action, à l’efficacité imparable – c’est le sujet du film – ce sera la distance critique portée par l’humour et, plus encore, par la dérision, planètes devenues inatteignables à cette jeune femme froide, réfrigérée, frigide. Comment peut-elle encore être sa fille, celle-là qui surgit entre deux avions, pressée, absente, l’oreille collée au portable, habillée en croque-mort, en noir et blanc, à la vie grise, vide de sens et de sourires ?

De ce naufrage annoncé va surgir, en sauveteur loufoque, ce Toni Erdmann à l’humour déjanté, lourdingue, qui fout la honte à cette jeune femme formatée, taillée (dans son tailleur strict) pour la compétition entre tueurs affairistes – bref, le spectacle de l’« actu ». Il débarque donc dans son univers de morgue, armé d’une perruque, de fausses dents et jusqu’à un coussin-péteur – une panoplie de Père Ubu pour un combat contre l’absurdité. « Je voulais savoir si tu avais le temps de vivre un peu » lui dit-il, tandis qu’elle n’entend pas, devenue sourde à la vie vivante, abstraite comme de l’art « contemporain », marchandise elle-même, au service du monde marchand, de la finance qui tue le travail et les hommes.

Mais rien n’est dit explicitement de tout ça : pas de discours ni démonstrations ; tout surgit ici dans la lumière de l’écran, des personnages, des situations – Éros contre Thanatos, dans l’ordinaire menacé des vies déréglées, menacée comme l’humanité tout entière, par ce réchauffement qui refroidit : en fait un refroidissement généralisé, une glaciation des relations entre les êtres en représentation : le monde remplacé par son spectacle.

Un grand film subversif, oui, qui fait tomber les masques, dénonce les jeux de surface minables, rappelle à l’impérieuse et profonde urgence de vivre.

Mais attention ! danger : si jamais votre destin vous a conduit à œuvrer dans ce monde du coaching, du management, de la lutte des requins contre les sardines…

…n’allez surtout pas à la rencontre de ce Toni Erdmann ! Vous pourriez ne pas vous en remettre.


♦ Film allemand de Maren Ade avec Peter Simonischek, Sandra Hüller (2 h 42). Sur le Web : www.hautetcourt.com/film/fiche/302/toni-erdmann

L’Autrichien Peter Simonischek (ex-prothésiste dentaire, trop beau pour être vrai) et l’Allemande Sandra Hüller y sont géniaux.

Partager

Gerard Ponthieu

Journaliste, écrivain. Retraité mais pas inactif. Blogueur depuis 2004.

7 réflexions sur “Cinéma. « Toni Erdmann », subversif Père Ubu

  • Graille

    Ce père artiste musi­cien, sait s’in­ven­ter une vie fan­tai­siste et drôle. .Il se rend compte que sa fille se four­voie dans une vie sans joie, sans fan­tai­sie, sans bonheur. .
    Il sait pour­tant que ce poten­tiel existe en elle et il va tout faire pour l’ai­der à le faire ressurgir. .
    Ce qui est fort dans ce film c’est est que les moindres faits sont là pour mon­trer les étapes de la prise de conscience.
    Lors de l’in­tru­sion de son père très mal vécue dans sa vie..elle se blesse.…

    ..

    Un pre­mier coup porté…il part..
    Et elle pleure..
    Premier res­sen­ti de perte de contrôle du sur­moi qu “elle se est for­gée. .le moi est touché. .
    Tout au long du film ces repères intel­li­gents nous amènent à la com­pré­hen­sion de ces deux carac­tères qui ont failli se perdre..
    L’amour père,fille.malmené mais bien pré­sent res­sur­git pour rayon­ner plein de fan­tai­sies créatrices. ..

    Répondre
    • Oui. Je n’ai pas déve­lop­pé assez les dis­po­si­tions « innées » de la fille, disons ses réserves « natu­relles » (on est en plein dans le cultu­rel, bien sûr) qui ont per­mis ce sur­saut qu’on devine dans le der­nier plan du film, ce que vous appe­lez ses « fan­tai­sies créatrices ».

      Répondre
      • Sophie

        Oui j’ai aus­si aimé ce film alle­mand très long ( et les films actuels sont sou­vent trop lents avec des séquences très dis­pen­sables). Gérard, rien a redire à ton ana­lyse bien vue…et politique:)
        Ce qui m” a tou­chée par­ti­cu­liè­re­ment est la rela­tion fami­liale oú chacun(e) peut se pla­cer du côté du père ou du côté de l” « enfant ».
        Comment ne pas être émue par la situa­tion et en même temps , il me semble que cette froi­deur est tel­le­ment de façade.…car enfin elle rentre très très vite dans le jeu pater­nel contre toute attente. Les gènes l “ata­visme, l’hé­ré­di­té quoi.…et la scène de la par­ty révèle un tem­pé­ra­ment aus­si hors norme. Elle va même.plus loin que son père…question pilosité.…Elle est tout à fait la fille de son père ( et pour une fois la mère est inexistante).

        Alors même si cela n” a pas grand chose à voir ques­tion humour et non­sense, je vous conseille Le fils de Jean. Oui encore une his­toire de famille et de « recherche du père » au sens pre­mier. Très émou­vant ce mélo de Philippe Loiret d après JP Dubois.

        Quant à Ben Hur .…il est vrai que les vieux se sou­viennent de Charlton impec­cable ( pas encore chantre de l’au­to défense,des milices et des armes).
        La encore ques­tion de transmission.…ne sommes nous pas res­pon­sables ? Dès la bande annonce, tout sonne faux…c” est laid.… si lemar­ché des Blockbusters pour ados et vieux ados existe bel et bien, fau­drait pas l” encourager…

        Répondre
  • Donc, si j’ai tout bien com­pris : tu n’i­ras pas voir Ben-Hur et son Judéo-chris­tia­nisme affli­geant, les très, très, gen­tils chré­tiens, les gens de Judée… gen­tils et les très, très, très, vilains Romains qui passent leur temps à se laver les mains, pour ne citer qu’elles !
    En tout cas celui de l’ar­ticle je me le met de côté, haut et cour, palsambleu !

    Répondre
      • Et ben non pas du tout !!!! Le remake peplu­mesque ne me dit rien… Le pre­mier que je vis enfant était impres­sion­nant par son côté tech­ni­que­ment nova­teur mais l’his­toire reste niaise et approu­vée par le vati­can, c’est tout dire !!!

        Répondre
  • Nardine

    Encore un truc bien occi­den­tal on voit bien ce qui fait les enfants per­dus san direc­tion edu­ca­tion un pere sans auto­rite l’argent qui com­mande oui sa c’est bien vu et triste

    Répondre

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *


Translate »