Étrange monde que le nôtre ! Nous y red­ou­tons ce que nous vénérons. Comme l’a si bien prêché l’Aigle de Meaux, évêque de son état, un cer­tain Bossuet : « Dieu se rit des hommes qui déplorent les con­séquences dont ils chéris­sent les caus­es » 1  Je voulais donc en venir aux hommes – nous autres, pau­vres humains – depuis si longtemps frap­pés par la malé­dic­tion (divine ou dia­bolique ?) nous con­damnant à l’aliénation. c’est-à-dire à ce qui nous déshu­man­is­erait, à ces forces obscures ou bien très matérielle­ment cap­i­tal­is­tiques par lesquelles nous devien­dri­ons des ROBOTS ! Hor­reur en effet !

Le fait est que l’homo sapi­ens, quand il se mon­tre digne de sa lignée, résiste à sa néga­tion. Ce qui énerve une caté­gorie d’impatients, nos­tal­giques de l’erec­tus, moins pré­ten­tieux, donc plus docile. Voilà pourquoi ils se vouent désor­mais à une tâche bien plus promet­teuse : human­is­er les robots. Voyez ces vidéos épous­tou­flantes ! Ce robot humanoïde, dénom­mé Atlas 2, réus­sit un spec­tac­u­laire salto arrière. Il marche dans la neige, trébuche sur la glace mais se rétablit – bien­tôt il va se lancer dans le pati­nage artis­tique. Plus sûre­ment, il rem­plac­era à court terme le mag­a­sinier, le sol­dat anti-ter­ror­iste, le flic anti-man­i­fes­tant. Sa docil­ité n’a de lim­ite que celle de sa bat­terie. Quand on le feinte, il ne se démonte nulle­ment. On le fait chuter, il se relève tout seul, comme un grand, sans se fâch­er.

© 2017 Boston Dynam­ics

Pas plus que les jou­joux de la chan­son­nette 3 ces robots ne se révoltent. Ils sont d’ores et déjà à l’ouvrage, par­courant les entre­pôts, soudant les car­rosseries des autos – avant de les con­duire –, faisant sous peu atter­rir les piz­zas dans nos assi­ettes, son­dant nos cœurs et nos reins pour assur­er notre soumis­sion algo­rith­mique, via nos désirs médi­a­tiques et spec­tac­u­laires.

Peau­fi­nant une future et proche col­lab­o­ra­tion entre deux espèces enfin unifiées – au ran­cart, Le Meilleur des mon­des, 1984, Fahren­heit 451, Sa Majesté des mouch­es et tant d’autres dystopies 4– voici qu’accourt le tran­shu­man­isme qui nous promet (enfin !) une aug­men­ta­tion… Mais pas celle de nos moyens d’existence, de notre joie de vivre ! L’homme aug­men­té le sera surtout par ses capac­ités d’adaptation docile, c’est-à-dire de soumis­sion – il doit d’abord être con­nec­té, branché (c’est en bonne voie…). Quelle marge lui restera-t-il pour la révolte et la résis­tance ? Où seront les maquis de notre futur ? Où ne vien­dront pas nous débus­quer ces sacrés robots ? – “sacrés”, du moins si nous con­sen­tons à les sacralis­er… ce à quoi pousse notre époque pro­fane par leur mise en spec­ta­cle.

Je rejoins ici les pro­pos du philosophe des sci­ences Michel Ser­res, déclarant dans La Voix du Nord 5: « Il faut être human­iste avant de penser à être tran­shu­man­iste. Le tran­shu­man­isme est une erreur. C’est au con­traire l’homme dimin­ué qui fait l’homme. Nous pou­vons en effet nous dépro­gram­mer pour mieux nous adapter à l’imprévu. Après tout, la ques­tion de l’homme aug­men­té et des robots est vieille comme l’antique mytholo­gie. Sou­venons-nous de l’histoire de Vul­cain racon­tée par Homère. Sous l’Etna, le dieu des forg­erons tra­vail­lait dans une cham­bre mag­ma­tique à façon­ner des « stat­ues mobiles qui le ser­vaient ». Des robots, dirait-on aujourd’hui ! On en a eu longtemps peur, d’eux et des créa­tures façon­nées par l’homme, bien avant Franken­stein et bien avant que l’après sec­onde guerre mon­di­ale ne vienne offrir une vision plus pos­i­tive du robot, c’était le début de la sci­ence-fic­tion. »

Une vision plus pos­i­tive ? Vrai­ment ? Serait-il déjà trop tard ? 6

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Notes:

  1. Cita­tion attribuée à Bossuet, évêque de Meaux (avant Copé), prédi­ca­teur, 1627–1704. Notons en pas­sant que pour le même Bossuet, “le rire est la corde du dia­ble”…. Dieu ne doit donc pas se mar­rer tous les jours.
  2. Créa­tion de la société états-uni­enne Boston Dynam­ics. Dans la mytholo­gie grecque, Atlas se voit con­damné par Zeus à porter pour l’éternité la voûte céleste sur ses épaules.
  3. La Révolte des jou­joux, chan­son pop­u­laire de Pin­gault et Webel, 1936.
  4. Une dystopie est un réc­it de fic­tion dépeignant une société organ­isée de telle façon qu’elle empêche ses mem­bres d’atteindre le bon­heur.
  5.  Entre­tien avec Yan­nick Bouch­er, 17/11/2017
  6. Lire aus­si : Le futur « tran­shu­man­iste », selon le neu­ro­bi­ol­o­giste Jean-Didi­er Vin­cent Cet arti­cle de 2015 est illus­tré par une vidéo de la même société Boston Dynam­ics ; on y voit un de leurs derniers robots, impres­sion­nant mais rus­tre comme un bœuf… En seule­ment deux ans, on mesure la vitesse du pro­grès tech­nologique qui sépare les deux mod­èles de robot…