Depuis l’instauration du « cali­fat isla­mique  », les langues com­mencent à se délier dans le monde arabe. Les cri­tiques ne visent plus seule­ment les « mau­vaises inter­pré­ta­tions de la reli­gion », mais la reli­gion elle-même. Dans le monde, des voix – certes rares – s’élèvent aus­si par­mi la dia­spo­ra musul­mane pour s’opposer à l’oppression isla­mique.

wafa sultanC’est le cas depuis plu­sieurs années de Wafa Sul­tan, psy­chiatre amé­ri­ca­no-syrienne, exi­lée aux États-Unis, et qui s’exprime avec cou­rage et véhé­mence sur les télé­vi­sions – dont Al Jazee­ra…  « C’est pour dire » a dif­fu­sé en 2007 deux de ses vidéos [ICI] et []. Celles-ci, rap­por­tées à l’actualité, prennent tout leur sens, notam­ment quand cette femme – mena­cée, faut-il-le dire ? – sou­ligne avec force com­bien, selon elle, il est impor­tant de faire bar­rage au ter­ro­risme reli­gieux. Les pro­pos de Wafa Sul­tan, et en par­ti­cu­lier les vidéos qui la montrent, ont été détour­nés par d’autres fana­tiques, anti-isla­miques en géné­ral et à l’occasion anti-Arabes et anti­sé­mites – autant dire d’horribles racistes, dont de bien fran­chouillards ! (Voir le géné­rique de fin d’une  des deux vidéos en lien ci-des­sus).

En France, des athées ont lan­cé un Conseil des ex-musul­mans de France. Leur mani­feste remonte à 2003. L’Obs a aus­si publié en 2013 le texte de Sami Bat­tikh, un jeune vidéaste liber­taire d’origine musul­mane. Sous le titre para­doxal Athée, voi­ci pour­quoi je défends désor­mais la pra­tique de l’islam, l’auteur expose sa moti­va­tion anti­ra­ciste et jus­ti­fie ain­si sa soli­da­ri­té avec les musul­mans. Il  se réfère à Han­nah Arendt et à sa réflexion autour de la bana­li­té du mal et de l’acceptation pas­sive d’une idéo­lo­gie. « Un demi-siècle après la publi­ca­tion de Eich­mann à Jéru­sa­lem, s’indigne l’auteur de l’article, notre socié­té n’a jamais été si proche de cette époque sombre et nau­séa­bonde. »
Les réseaux dits sociaux dif­fusent par ailleurs de nom­breux tweets d’ex-muslims » apos­tats, notam­ment des États-Unis.
En octobre der­nier, Omar Yous­sef Sulei­man, a publié sur le site liba­nais indé­pen­dant Raseef22 (Trot­toir22) un article évo­quant les pous­sées de l’athéisme dans le monde arabe. Bouillon­ne­ment qu’il com­pare à celui qui a pré­cé­dé la Révo­lu­tion fran­çaise…  En voi­ci des extraits :
Dans le monde arabe, on pou­vait certes cri­ti­quer les per­sonnes char­gées de la reli­gion, mais cri­ti­quer la reli­gion musul­mane elle-même pou­vait coûter la vie à celui qui s’y ris­quait, ou du moins le jeter en pri­son. Le mot d’ordre « l’islam est la solu­tion » a été scan­dé durant toute l’ère moderne comme une réponse toute faite à toutes les ques­tions en sus­pens et à tous les pro­blèmes com­plexes du monde musul­man.
 Ammar Mohammed Raseef22

Raseef22 a publié un repor­tage sur ce jeune Yémé­nite de 11 ans, Ammar Moham­med

Mais la créa­tion de l’Etat isla­mique par Daech et la nomi­na­tion d’un “calife ayant auto­ri­té sur tous les musul­mans”sou­lèvent de nom­breuses ques­tions. Elles mettent en doute le texte lui-même [les fon­de­ments de la reli­gion] et pas seule­ment son inter­pré­ta­tion, l’idée même d’une solu­tion reli­gieuse aux pro­blèmes du monde musul­man. Car, au-delà de l’aspect ter­ro­riste du mou­ve­ment Daech, sa pro­cla­ma­tion du cali­fat ne peut être consi­dé­rée que comme la concré­ti­sa­tion des reven­di­ca­tions de tous les par­tis et groupes isla­mistes, à com­men­cer par [l’Egyptien fon­da­teur des Frères musul­mans], Has­san Al-Ban­na, au début du XXe siècle. Au cours de ces trois der­nières années, il y a eu autant de vio­lences confes­sion­nelles en Syrie, en Irak et en Egypte qu’au cours des cent années pré­cé­dentes dans tout le Moyen-Orient.

Cela pro­voque un désen­chan­te­ment chez les jeunes Arabes, non seule­ment vis-à-vis des mou­ve­ments isla­mistes, mais aus­si vis-à-vis de tout l’héritage reli­gieux. Ain­si, en réac­tion au radi­ca­lisme reli­gieux, une vague d’athéisme se pro­page désor­mais dans la région. L’affirmation selon laquelle « l’islam est la solu­tion » com­mence à appa­raître de plus en plus clai­re­ment comme une illu­sion. Cela ouvre le débat et per­met de tirer les leçons des erreurs com­mises ces der­nières années.

Peu à peu, les intel­lec­tuels du monde musul­man s’affranchissent des phrases impli­cites, cessent de tour­ner autour du pot et de mas­quer leurs pro­pos par la rhé­to­rique propre à la langue arabe qu’avaient employée les cri­tiques [musul­mans] du XXe siècle, notam­ment en Egypte : du [roman­cier] Taha Hus­sein à [l’universitaire décla­ré apos­tat] Nasr Hamed Abou Zayd.

Car la mise en doute du texte a une longue his­toire dans le monde musul­man. Elle s’est déve­lop­pée là où domi­nait un pou­voir reli­gieux et en paral­lèle là où l’extrémisme s’amplifiait au sein de la socié­té. [ L’écrivain arabe des VIIIe-IXe siècles] Al-Jahiz et [l’écrivain per­san consi­dé­ré comme le père de la lit­té­ra­ture arabe en prose au VIIIe siècle] Ibn Al-Muqaf­fa avaient déjà expri­mé des cri­tiques impli­cites de la reli­gion. C’est sur leur héri­tage que s’appuie la désa­cra­li­sa­tion actuelle des concepts reli­gieux et des figures his­to­riques, relayée par les réseaux sociaux, lieu de liber­té pour s’exprimer et débattre.

Le bouillon­ne­ment actuel du monde arabe est à com­pa­rer à celui de la Révo­lu­tion fran­çaise. Celle-ci avait com­men­cé par le rejet du sta­tu quo. Au départ, elle était diri­gée contre Marie-Antoi­nette et, à la fin, elle abou­tit à la chute des ins­tances reli­gieuses et à la pro­cla­ma­tion de la Répu­blique. Ce à quoi nous assis­tons dans le monde musul­man est un mou­ve­ment de fond pour chan­ger de cadre intel­lec­tuel, et pas sim­ple­ment de pré­sident. Et pour cela des années de lutte seront néces­saires.

Omar Yous­sef Sulei­man
Publié le 3 octobre 2014 dans Aseef22 (extraits) Bey­routh

Aseef22 entend cou­vrir les infor­ma­tions poli­tiques, éco­no­miques, sociales et cultu­relles des 22 pays arabes. Fon­dé en août 2013, il s’adresse aux 360 mil­lions d’Arabes.


Ajout du 25/1/15, dans L’Obs.com, sur la dif­fi­cul­té d’être athée en Egypte.

« Les Egyptiens pensent toujours que les athées ont besoin d’une aide médicale  »

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