2382184templateidscaledpropertyimagedataheight177v3width312cmpartcom-arte-tv-wwwPour­tant sacra­li­sé, immor­ta­li­sé, Fidel Cas­tro a fini par mou­rir. Qua­tre-vingt-dix ans. Tout de même, les dic­ta­tu­res conser­vent… Ses obsè­ques vont être gran­dio­ses, c’est bien le moins pour cou­ron­ner la fin d’un tel règne. Neuf jours de deuil natio­nal ! Qua­tre jours à bala­der ses cen­dres, reli­ques d’une « révo­lu­tion » sanc­ti­fiée, spec­ta­cle poli­ti­que, ico­no­gra­phi­que, reli­gieux, média­ti­que… Je pèse mes mots, qui poin­tent les angles du grand Spec­ta­cle qui, en effet, a pro­duit, entre­te­nu, consa­cré le cas­tris­me. Com­ment cela s’est-il opé­ré ? Com­ment cela a-t-il tenu, durant plus d’un demi-siè­cle ? Com­ment cela per­du­re-t-il enco­re, mal­gré les désor­mais évi­den­tes dés­illu­sions ?

Com­ment devient-on tyran ?

Chez les anciens Grecs, « tyran » dési­gnait un hom­me qui avait pris le pou­voir sans auto­ri­té consti­tu­tion­nel­le légi­ti­me. Le mot était neu­tre, tout com­me la cho­se, n’impliquant aucun juge­ment sur les qua­li­tés de per­son­ne ou de gou­ver­nant. 1 Le paral­lè­le avec Cuba et Cas­tro, si loin dans le temps et les lieux, c’est la constan­ce du pro­ces­sus d’évolution du Pou­voir. Dans la Grè­ce anti­que, de tyran en tyran, l’exercice du pou­voir pas­se peu à peu d’une for­me disons libé­ra­le à cel­le d’un pou­voir mili­tai­re incon­trô­lé. Et les tyrans le devin­rent dans le sens d’aujourd’hui.

En tant que phé­no­mè­ne idéo­lo­gi­que, le cas­tris­me peut s’analyser selon plu­sieurs angles :

le contex­te géo­po­li­ti­que de la guer­re froi­de pla­çant Cuba entre le mar­teau et l’enclume des impé­ria­lis­mes amé­ri­cain et sovié­ti­que ;

l’habileté machia­vé­li­que de Fidel Cas­tro dans sa conquê­te et sa soif du pou­voir avec un sens extrê­me de la com­mu­ni­ca­tion, mêlant mys­ti­que et mys­ti­fi­ca­tion ;

la com­pli­ci­té objec­ti­ve des « éli­tes » occi­den­ta­les sur­tout, mais aus­si tiers-mon­dis­tes, fas­ci­nées par le cas­tris­me com­me « troi­siè­me voie » poli­ti­que.

Ces trois piliers prin­ci­paux ont per­mis à Cas­tro d’asseoir une dic­ta­tu­re « aima­ble », sym­pa­thi­que, voi­re huma­nis­te – une « dic­ta­tu­re de gau­che » a même osé Eduar­do Manet, dra­ma­tur­ge fran­çais d’origine cubai­ne ! « Poids des mots, choc des pho­tos », sur­tout s’il s’agit d’images pieu­ses, cel­les du héros moder­ne, incar­na­tion du mythe bibli­que de David contre Golia­th. Ima­ges ren­for­cées par les mul­ti­ples ten­ta­ti­ves d’assassinat (plus ou moins réel­les, sinon arran­gées pour cer­tai­nes) menées par la CIA, jusqu’au débar­que­ment raté d’opposants dans la Baie des Cochons. Ce fias­co mili­tai­re ajou­te à la gloi­re du « com­man­dan­te », gon­flant la légen­de com­men­cée dans la Sier­ra Maes­tra avec la gué­rilla des bar­bu­dos, sym­pa­thi­ques débraillés fumant le ciga­re en com­pa­gnie de leur chef adu­lé, fort en gueu­le et bel­le-gueu­le, taillé pour les médias et qui sau­ra en user et abu­ser – le New York Times et CBS envoient bien vite leurs repor­ters.

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L’icône au ser­vi­ce de la mytho­lo­gie. Que la révo­lu­tion était jolie !

Aujourd’hui, en ces temps d’homélies, on entend sur les radios clai­ron­ner la doxa consis­tant à blan­chir les excès « auto­ri­tai­res » en les met­tant sur le dos des méchants Amé­ri­cains et leur « embar­go », cau­se de tous les maux des mal­heu­reux et valeu­reux Cubains ! Ledit embar­go a cer­tes cau­sé de forts obs­ta­cles dans les échan­ges com­mer­ciaux, et finan­ciers sur­tout, avec l’île ; mais il ne les a pas empê­chés ! Les États-Unis sont même le pre­mier pays pour les échan­ges com­mer­ciaux (hors pro­duits stra­té­gi­ques, cer­tes) avec Cuba. Cet embar­go – tou­jours qua­li­fié de blo­cus par le gou­ver­ne­ment cubain, ce qu’il n’est nul­le­ment ! – a sur­tout ser­vi à ren­for­cer, en la mas­quant, l’incurie du régi­me, char­geant ain­si le bouc émis­sai­re idéal. J’ai mon­tré tout cela lors d’un repor­ta­ge publié en 2008 dans Poli­tis [L’espérance était ver­te, la vache l’a man­gée, décem­bre 2008 – dis­po­ni­ble en fin d’article] qui m’a valu les fou­dres de Jean­ne Habel, poli­to­lo­gue spé­cia­lis­te de Cuba, et d’être trai­té d’ « agent de la CIA »…

Pas­sons ici sur l’itinéraire du « futur tyran »,  même si les bio­gra­phies sont tou­jours des plus éclai­ran­tes à cet égard. Rap­pe­lons jus­te que Cas­tro fut sou­te­nu par les Etats-Unis dès son oppo­si­tion à la dic­ta­tu­re de Batis­ta. Après la pri­se de pou­voir en 1959, son gou­ver­ne­ment est recon­nu par les États-Unis. Nom­mé Pre­mier minis­tre, Cas­tro est reçu à la Mai­son Blan­che où il ren­con­tre Nixon, vice-pré­si­dent d’Eisenhower. Les cho­ses se gâtent quand Cas­tro envi­sa­ge de natio­na­li­ser indus­tries et ban­ques, ain­si que les sec­teurs liés au sucre et à la bana­ne. Il se tour­ne alors vers l’Union sovié­ti­que – qui achè­te au prix fort la qua­si-tota­li­té du sucre cubain. C’est la casus bel­li : les États-Unis n’auront de ces­se d’abattre le « régi­me com­mu­nis­te » ins­tau­ré à 150 kilo­mè­tres de ses côtes.

J’ai aus­si fait appa­raî­tre dans ce même repor­ta­ge com­ment le refrain de « la san­té et de l’éducation gra­tui­tes », una­ni­me­ment repris dans les médias, relè­ve avant tout de slo­gans publi­ci­tai­res. Sans même par­ler de la qua­li­té des soins et de l’enseignement, leur « gra­tui­té » se trou­ve lar­ge­ment payée par la sous-rému­né­ra­tion des sala­riés cubains : l’équivalent d’une quin­zai­ne d’euros men­suels en moyen­ne !

Si tou­te­fois ce régi­me a tenu sur ses trois piliers boi­teux, c’est au prix d’une coer­ci­tion du peu­ple cubain. À com­men­cer par le « récit natio­nal » – l’expression est à la mode – entre­pris dès la pri­se du pou­voir par Cas­tro, pro­pa­gé et ampli­fié par l’enseignement (gra­tuit !) sous for­me de pro­pa­gan­de, et par les médias tous dépen­dants du régi­me. Coer­ci­tion dans les esprits et aus­si coer­ci­tion phy­si­que par la sur­veillan­ce et le contrô­le étroits menés dans cha­que quar­tier, auprès de cha­que habi­tant, par les Comi­tés de défen­se de la révo­lu­tion. De sor­te que la dis­si­den­ce appa­rais­se com­me uni­que for­me pos­si­ble d’opposition – d’où l’emprisonnement poli­ti­que, l’exil clan­des­tin, la per­sé­cu­tion des déviants.

castro-colombe-1Tyran, cer­tes, Cas­tro était aus­si et peut-être d’abord un séduc­teur des mas­ses dou­blé d’un illu­sion­nis­te. Ses talents dans ce domai­ne étaient indé­nia­bles et à pren­dre au pied de la let­tre : ain­si quand, lors d’un de ses inter­mi­na­bles ser­mons, quand il fait se poser, com­me par mira­cle, une blan­che colom­be sur une de ses épau­les… La séquen­ce fut fil­mée, pour entrer dans l’Histoire… mais la super­che­rie démon­tée quel­ques années plus tard.

Le cas­tris­me, ai-je sou­li­gné dans mes repor­ta­ges, est avant tout un régi­me de faça­de – tout com­me ces faça­des d’allure pim­pan­te, res­tau­rées pour la cau­se, entre les­quel­les se fau­fi­lent les tou­ris­tes béats au long des cir­cuits des voya­gis­tes. Ces tou­ris­tes peu­vent aus­si, bien sou­vent, être rejoints par nom­bre de jour­na­lis­tes, écri­vains, poli­ti­ciens et divers intel­lec­tuels en mal de fas­ci­na­tion exo­ti­que.

La mort de Cas­tro n’implique pas for­cé­ment cel­le du cas­tris­me. Mais que sur­vi­vra-t-il de cet­te dic­ta­tu­re illu­sion­nis­te après la mort de ses mani­pu­la­teurs, une fois que l’Histoire, la vraie, aura fait sur­gir la réa­li­té d’un demi-siè­cle de fal­si­fi­ca­tions ?

 

>Mon repor­ta­ge de 2008 dans Poli­tis :gpon­thieu241208­po­li­tis ; et la Tri­bu­ne qui s’ensuivit de Jean­ne Habel : 1038_­po­li­tis-30-31-j-habel ; enfin, ma répon­se : poli­tis_1041­re­pon­se-gp-260209

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Un régi­me de faça­des. [Ph. gp]

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Notes:

  1. Les anciens Grecs, Moses I. Fin­ley, Ed. Mas­pe­ro, 1971.