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CUBA. Enlèvement style camorra à La Havane

yoani_sanchez.1258734486.gif À Cuba, Yoani Sánchez [photo] est aujourd’hui l’une des plus courageuses résistantes à la dictature castriste. Son blog, Generacion Y – seulement lisible à l’extérieur de l’île – témoigne au quotidien des difficultés de vivre des Cubains et de la répression qui les frappe au moindre signe de désaccord. Manifester, même pacifiquement, à Cuba relève de l’héroïsme. Yoani, précisément, se rendait à une manifestation contre la violence du régime (voir la vidéo), quand elle a été enlevée et battue par des sbires en civil et en voiture banalisée. Son récit ci-dessous est édifiant.

Yoani est devenue la bête noire du régime par son blog diffusé sur toute la toile, sauf à Cuba où l’internet se trouve des plus cadenassés au monde. Trente deux ans, diplômée de philologie, Yoani Sanchez espérait il y a quelques semaines obtenir un visa pour assister à la remise d’un prix de journalisme décerné par la Columbia University de New York. Refus catégorique. Un de plus. Yoani a atteint un tel niveau de notoriété internationale qu’elle dérange vraiment le régime. De même que le rocker Gorki Aguila, maintes fois emprisonné, devenu très emblématique auprès des jeunes Cubains.

Consulter le blog Generacion Y (traduit en français et en une dizaine de langues) serait salutaire aux négationnistes pro-castristes. Mais ils continuent, par définition, à ne rien vouloir considérer qui ébranlerait leur mythologie. Cuba, à bien des égards, est comparable à l’ancienne Allemagne de l’Est, Stasi et Mur y compris. Sauf que le mur cubain, océanique, entoure la totalité du pays.

[dropcap]Pas[/dropcap] loin de la rue 23, juste à la rotonde de l’avenue des Présidents, nous avons vu arriver dans une voiture noire, de fabrication chinoise, trois inconnus trapus. « Yoani, entre dans la voiture » m’a dit l’un d’entre eux, tandis qu’il me serrait fortement le poignet. Les deux autres entouraient Claudia Cadelo, Orlando Luís Pardo Lazo et une amie qui nous accompagnait à une manifestation contre la violence. Par une de ces ironies de la vie, au lieu d’une journée de paix et de solidarité, c’est une après-midi chargée de coups, de cris et d’insultes qui nous attendait. Les « agresseurs » ont appelé une patrouille qui a emmené les deux autres filles. Orlando et moi étions condamnés à la voiture et ses plaques d’immatriculation jaune*, au terrain épouvantable de l’illégalité et à l’impunité digne de l’Armageddon.

J’ai refusé de monter dans la Geely brillante et nous avons exigé qu’ils nous montrent une identification ou un ordre judiciaire pour nous amener. Comme c’était à espérer, ils n’ont montré aucun papier qui justifierait de la légitimité de notre arrestation. Les curieux commençaient à arriver et j’ai crié « Au secours ! Ces hommes veulent nous enlever ». Mais ces hommes ont arrêté ceux qui voulaient intervenir d’un cri qui affichait avec évidence la signification idéologique de l’opération : « Ne vous mêlez pas de ça, ce sont des contre-révolutionnaires ». Devant notre résistance verbale, ils ont pris le téléphone pour demander à quelqu’un qui devait être leur chef « Qu’est-ce qu’on fait ? Il ne veulent pas monter dans la voiture ». J’imagine que de l’autre côté la réponse à été tranchante car s’en est suivie une rouée de coups et de bousculades. Ils m’ont portée, la tête en bas, et ont essayé de me fourrer dans l’auto. Je me suis agrippée à la porte… J’ai pris des coups sur les jointures de mes mains… J’ai réussi à prendre un papier que l’un d’entre eux portait dans sa poche et l’ai mis dans ma bouche. Nouvelle rouée de coups pour que je rende le document.

Orlando se trouvait déjà dedans, immobilisé par une clé de karaté qui le tenait avec la tête plaquée au sol. L’un des hommes a mis son genou sur ma poitrine pendant que l’autre, depuis le siège avant, me tapait sur les reins et la tête pour que j’ouvre la bouche et que je lâche le papier. Pendant un moment, j’ai pensé que je ne sortirai jamais de cette voiture. « C’est fini, Yoani », « Fini les conneries » disait celui assis à côté du chauffeur qui me tirait des cheveux. Sur le siège arrière, un spectacle bizarre se déroulait : mes jambes vers le haut, mon visage rougi par la tension et mon corps endoloris. De l’autre côté, Orlando réduit par un pro de la raclée. Je n’ai pu que viser ses testicules, à travers son pantalon, dans un acte désespéré. J’ai enfoncé mes ongles, en supposant qu’il continuerait à m’écraser la poitrine jusqu’au dernier souffle. « Tue-moi d’une bonne fois », je lui ai crié avec ce qui restait de ma dernière inhalation. Celui de l’avant a alors averti le plus jeune : « Laisse-la respirer ».

J’entendais Orlando haleter pendant que les coups continuaient à pleuvoir. J’ai calculé la possibilité d’ouvrir la porte et de sauter dehors, mais il n’y avait pas de poignée à l’intérieur. Nous étions à leur merci, mais entendre la voix d’Orlando me redonnait du courage. Il m’a dit après que cela avait été la même chose pour lui : mes mots entrecoupés lui disaient « Yoani est encore vivante ». On nous a laissés étalés et endoloris dans une rue de La Timba*. Une femme s’est approchée « Qu’est-ce qui vous est arrivé ? »… « Un enlèvement », j’ai réussi à dire. Nous avons pleuré, dans les bras l’un de l’autre, au milieu de la rue. Je pensais à Teo. Mon Dieu, comment vais-je lui expliquer tous ces bleus ? Comment vais-je lui dire qu’il vit dans un pays où se passent des choses pareilles ? Comment le regarder et lui raconter que sa mère a été agressée en pleine rue car elle écrit un blog et met ses opinions en octets ? Comment lui décrire l’expression despotique qui animait ceux qui nous ont mis de force dans cette voiture, le plaisir que l’on voyait sur leur visage quand ils nous battaient, quand ils soulevaient ma jupe et me traînaient à moitié nue jusqu’à la voiture.

J’ai pu voir, néanmoins, le degré de nervosité de nos attaquants, leur peur devant ce qui leur est nouveau, devant ce qu’ils ne peuvent pas détruire car ils ne le comprennent pas. La terreur masquée sous la bravade de ceux qui savent que leurs jours sont comptés.

Notes de traduction :

Les plaques d’immatriculation jaune sont celles des voitures de particuliers.

La Timba – Quartier chaud de La Havane, proche de l’endroit où ils ont été enlevés.

Traduit par Susana GORDILLO et Pierre HABERER.

Note de l’éditeur du blog: La vidéo montre la manifestation à laquelle Yoani a été empêchée d’assister

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Une réflexion sur “CUBA. Enlèvement style camorra à La Havane

  • Martine Vaugien Gadbois

    Ce que nom­breux cubains n’osent pas expri­mer sauf lors­qu’ils sont « enfer­més » dans leur autos ou celles de leurs amis, tout en rou­lant puisque qu’il n’y a pas de murs… donc pas d’oreilles !

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